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Economie - L'homo psychologicus

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L’ HOMO PSYCHOLOGICUS :

À L’ENCONTRE DE SON INTÉRÊT PERSONNEL

 

Laissons la parole à Jean Tirole[1], notre « NOBEL » d’économie 2014 :

« Très longtemps homo economicus a eu pour incarnation un décideur conscient de ses propres intérêts et les poursuivant de manière rationnelle. Certes, il pouvait manquer d’information et par conséquent ses décisions pouvaient être moins bonnes que celles qu’il pouvait prendre en toute connaissance de cause. Certes, il pouvait de lui-même choisir de ne pas être parfaitement informé ou ne pas pousser un raisonnement jusqu’au bout, car s’informer et raisonner impliquent des coûts en termes de temps et éventuellement d’argent, – ce qu’il a développé dans une précédente thèse sur les coûts d’acquisition  et d’information et les contrats incomplets datant de 2009[2]. Mais il poursuivait parfaitement ses intérêts quels qu’ils soient, sauf à se laisser aller à des penchants naturels tels que

  • la remise au lendemain des tâches désagréables (procrastination) ;
  • des erreurs d’appréciation (une vision trop déformée des probabilités respectives des différentes conséquences possibles de ses actes) ;
  • l’empathie naturelle qu’il manifeste lorsqu’il adopte des comportements prosociaux (dons, actions caritatives, etc.). De tels comportements contribuent grandement à la qualité de la vie en société mais on n’y trouve pas d’agent économique, pas plus dans le généreux donateur que dans le citoyen qui vote : la probabilité de changer le résultat d’un vote à l’aide de son seul bulletin [on dit alors que l’électeur est « pivot » dans le vote] est quasiment nulle,  dans presque toutes les élections sauf dans les tout petits groupes. 
  • l’altruisme qui est l’une des raisons personnelles qu’on croit généralement expliquer par le fait que les donateurs internalisent le bien-être des autres. Raison par trop simpliste que Jean Tirole propose d’apprécier selon le « jeu du dictateur » (voir Annexe A1). La générosité et, en fait un phénomène très complexe qui peut être motivé par trois facteurs :

– la motivation intrinsèque (nous sommes spontanément et naturellement généreux),

– la motivation extrinsèque (nous sommes poussés par des motivations externes à être généreux),

– et la volonté de paraître, de donner une bonne image de soi, aux autres et à soi-même. Mais le prestige social à soi-même a également des motivations essentielles.  On peut, par exemple, se permettre de participer aux dons à n’importe quelle hauteur, grâce à l’anonymat qui s’attache, dans la catégorie des dons jugés les plus admirables faits en faveur des musées et de universités). De même lorsque la requête présente une catégorisation des dons, le donateur peut apprécier la hauteur à laquelle il se situe de sorte qu’au plan des résultats, côté receveur, on peut observer, au lieu d’une distribution uniforme, une accumulation aux points catégoriels où le donateur croit pouvoir s’estimer.

  • l’altruisme réciproque. C’est une spécificité importante de l’espèce humaine, par rapport aux autres espèces animales, que cette coopération au sein de groupes existants. Comme l’a fait remarquer Jean Tirole, il faut distinguer entre la coopération mue par l’intérêt bien compris, fondée sur une relation répétée avec l’autre ou plus généralement avec le groupe, et la coopération fondée sur des préférences sociales. Cette dernière est illustrée :

–  d’une part par le « jeu du dictateur »,

–  et, d’autre part, par le « jeu de l’ultimatum » (voir Annexe A2).

Il faut cependant être conscient, fait remarquer Jean Tirole, des difficultés que l’on rencontre quand on veut donner une image cohérente de l’altruisme, ce qu’il s’attache à montrer dans les dernières pages de ce chapitre. Il convient, en effet, de prendre en compte la force des excuses, les effets contextuels, le rôle de la mémoire, et enfin d’être conscient de l’automanipulation[3] que nous pouvons exercer (voir Annexe C). »

 

ANNEXES

 

A . L’ALTRUISME RÉCIPROQUE

 1/ Le « jeu du dictateur »

 

                                HomoPsychologicusIm1.png

Dans des conditions d’anonymat, un individu (joueur actif, appelé le dictateur) est invité à choisir sur ordinateur entre l’action A qui lui garantit 6 euros et donne 1 euro à l’autre participant à l’expérience (joueur passif inconnu du premier) et l’action B qui donne 5 euros à chacun des deux. On peut donc qualifier l’action A d’égoïste et l’action B de généreuse. Le comportement rationnel au sens classique, consiste pour le joueur actif à choisir A qui maximise son revenu. Pourtant, en pratique environ les trois quarts des joueurs à qui ce choix est proposé optent pour B[4]. Le sacrifice associé à l’action généreuse est suffisamment faible pour que cette majorité le choisisse. Peut-on cependant dire que c’est parce qu’ils ont simplement internalisé le bien-être du joueur passif ?

La générosité est, en fait, un phénomène très complexe qui peut être motivé par trois facteurs : la motivation intrinsèque (nous sommes spontanément et naturellement généreux), la motivation extrinsèque (nous sommes poussés par des incitations externes à être généreux) et la volonté de paraître, de donner une bonne image de soi, aux autres mais aussi à soi-même.

L’image que l’on se donne à soi-même joue un rôle important, comme nous le verrons, dans le jeu du dictateur où le joueur n’a affaire qu’à lui-même (l’anonymat y est total, y compris vis-à-vis de l’expérimentateur). Mais l’image sociale, le prestige social sont également des motivations essentielles, ce que prouve le fait qu’à peine 1 % des dons faits aux musées ou aux universités sont anonymes et donc particulièrement admirables. Et, comme l’illustre la figure 2, quand il existe des catégories de dons (par exemple donateur « argent » entre 500 et 999 €, et donateur « or » au-delà de 1 000 €), on observe une accumulation des sommes pour des montants permettant tout juste d’entrer dans chaque catégorie concernée là où on aurait pu s’attendre à une distribution plus uniforme.

 

Figure 2. Phénomènes de groupage (dons par catégorie)


HomoPsychologicusIm2.png

Dans la même perspective, une étude très intéressante a été menée dans certains cantons suisses sur la réforme qui a consisté à introduire le vote par correspondance1. Un économiste traditionnel dirait a priori que l’introduction du vote par correspondance est un facteur d’augmentation de la participation aux élections puisque le coût pour les votants (ou au moins pour certains votants, ceux qui préfèrent voter par correspondance plutôt que de se déplacer) diminue. Or, l’expérience montre qu’il n’y a pas plus de votes et même, dans certains cantons, surtout ruraux, qu’il y a moins de votes quand on introduit le vote par correspondance. La raison en est que dans les villages où les électeurs se connaissent et où la pression sociale est donc forte, on se déplace au bureau de vote en partie pour montrer qu’on est un bon citoyen. Mais dès qu’il n’est plus nécessaire de sortir de chez soi pour voter, que l’on a une excuse potentielle pour ne pas aller au bureau de vote, la perte de prestige social en cas d’absence de vote n’est plus manifeste. L’acte n’étant plus nécessairement observable, on peut toujours prétendre avoir voté même quand ce n’est pas vrai. Cette étude montre, si besoin était, toute la complexité des comportements sociaux et de leurs motivations.

 – L’altruisme réciproque

L’espèce humaine a une spécificité importante par rapport aux autres espèces animales : la coopération au sein de groupes importants sans lien génétique (les abeilles ou les fourmis sont fortement reliées génétiquement entre elles, tandis que les autres formes de coopération - par exemple chez les autres primates - se déroulent au sein de petits groupes). Comme je l’ai remarqué précédemment, il faut distinguer entre la coopération mue par l’intérêt bien compris, fondée sur une relation répétée avec l’autre ou plus généralement avec le groupe, et la coopération fondée sur des préférences sociales. Cette dernière est illustrée par le jeu du dictateur.

 

2/ Le « jeu de l’ultimatum »

Cet autre jeu fait intervenir les préférences sociales.

Le joueur 1 a reçu l’ordre ultime de diviser un total de 10 entre lui-même et une autre  personne, le joueur 2. En cela ce jeu ressemble au jeu du dictateur, avec lequel d’ailleurs il partage la propriété d’anonymat : les joueurs ne sauront jamais avec qui ils ont joué, ceci afin d’éviter  la coopération générée par un intérêt matériel bien compris. Là où le jeu de l’ultimatum diffère de celui du dictateur, c’est que la distribution finale du bon vouloir du joueur 2 : si celui-ci refuse l’allocation proposée par le joueur 1, les deux joueurs de reçoivent rien. En pratique, une offre partageant les 10 en deux parties égales est toujours acceptée tandis qu’une offre spécifiant que le joueur 2 reçoit 0,1 ou 2 (laissant 10, 9, ou 8 au joueur 1) est souvent refusée par le joueur 2, même si ce dernier aurait intérêt matériel à recevoir 1 ou 2 plutôt que 0. Anticipant cette situation, le joueur 1 rationnellement propose  souvent des divisions moins extrêmes voire égalitaires. Nous sommes fréquemment mus par un altruisme réciproque ; nous sommes plus enclins à être gentils avec des personnes qui nous traitent bien, et inversement à nous venger – ou à venger des proches – de personnes dont nous désapprouvons le comportement , même si cette vengeance nous est coûteuse.

La réciprocité  semble être une constante universelle. Des recherches entreprises sur quinze microsociétés ‘comme les Hadza en Tanzanie ou les Tsimanés en Bolivie) mettent en évidence des comportements similaires dans le jeu de l’ultimatum. Il est intéressant de noter que les sociétés qui impliquent un niveau d’échange assez poussé (et n’ont donc pas un mode de vie centré sur la famille) semblent faire preuve de plus d’esprit coopératif  danx ces expériences.       

 

B. LA FRAGILITÉ DE L’ALTRUISME ET DE L’HONNÊTETÉ

1/ La force des excuses

Pour bien faire comprendre les difficultés rencontrées quand on veut donner une image cohérente de l’altruisme, il faut reprendre le « jeu du dictateur en le modifiant selon la figure suivante[5] :

   HomoPsychologicusIm3.png

Il existe maintenant deux possibilités ou « états de la nature » avec des probabilités connues, par exemple deux états équiprobables. Dans le premier état, les gains sont les mêmes que précédemment, A étant l’action égoïste et B l’action généreuse. S’il choisit l’action A, le joueur actif aura 6 euros, alors que l’acteur passif aura 1 euro, alors qu’avec l’action B, chacun obtient 6 euros. Dans le deuxième état de la nature, l’action A est meilleure que l’action B pour les deux joueurs. Dans ce deuxième état de la nature, il est donc optimal de choisir l’action A des points de vue à la fois individuel et collectif.

Tout cela est fort simple, sauf qu’au début de l’expérience le dictateur ne sait pas s’il est dans l’état 1 ou l’état 2. L’expérimentateur lui demande s’il souhaite connaître cet état (il ne lui en coûtera rien s’il accepte). Un joueur rationnel devrait répondre oui, car cela lui permettrait, en connaissant les enjeux, de choisi rationnellement. En particulier, un altruiste, c’est-à-dire quelqu’un qui choisit B quand il fait face au choix entre égoïsme et générosité voudrait savoir, pour pouvoir choisir quand il y a un vrai choix (premier état de la nature) et choisir l’action A quand elle bénéficie aux deux (deuxième état de la nature).

Mais il ressort des expériences que la plupart des joueurs actifs ne veulent pas choisir en connaissance de cause : ils préfèrent plutôt ne pas savoir quel est l’état de la nature et choisissent A, l’action égoïste , en se cachant derrière l’« excuse » potentielle qu’il existe un état de la nature (l’état 2) dans lequel ils retirent leur gain en choisissant A sans pénaliser le joueur passif. Pour le dire autrement, ils préfèrent ne pas savoir qu’ils sont peut-être dans l’état 1 où ils devraient faire face au dilemme du choix entre égoïsme et altruisme. C’est le comportement du piéton qui change de trottoir pour ne pas se trouver confronté à u mendiant, à qui il se sentira « obligé » de donner[6].               

Une expérience en laboratoire menée par Armin Falk (de l’université de Bonn) et Nora Speech (de l’université de Karlsruhe)[7] et publiée dans Science montre que le partage de responsabilité peut éroder les valeurs morales. Cette érosion s’applique aux marchés, mais se trouve déjà avec la même puissance dès qu’une décision implique une autre personne autorisant un (semblant de) partage de responsabilité. Dans toutes les organisations, l’existence d’éléments de narration, d’« excuses » (« On m’a demandé de le faire », « Quelqu’un m’a demandé de le faire », Quelqu’un le ferait de toute façon si je ne le faisais pas », « Je ne savais pas », « Tout le monde le fait », etc.) a permis la levée de réticences individuelles à des comportements peu éthiques. Un enjeu important de la recherche est de mieux comprendre comment différentes institutions, du marché aux systèmes plus administrés, affectent nos valeurs et nos comportements.     

 

2/ Les effets contextuels

Considérons une autre variante du jeu du dictateur dans laquelle l’expérimentateur ajoute une troisième option C qui est encore plus égoïste que l’option A. Normalement, un sujet qui choisit B quand le choix est uniquement entre A et B (comme vu initialement) devrait aussi choisir B quand l’option C est offerte ; en d’autres termes, l’introduction du choix C ne devrait pas affecter la fréquence du choix généreux B[8]. Et surtout, elle ne devrait pas affecter le choix entre A et B pour ceux qui ne choisissent pas C de toute façon. En pratique cependant[9], l’ajout de l’option C diminue très nettement la fréquence du choix B et rend le choix A beaucoup plus probable en proportion que le choix B : les alternatives peuvent s’avérer pertinentes, même si elles ne sont pas choisies.

HomoPsychologicusIm4.png

L’interprétation exacte du contexte n’est pas connue. Il se peut que l’option C fournisse au dictateur un narratif (« Je n’ai pas été tellement égoïste ») relativisant la portée de son comportement en faisant de l’option A  une option qui semble moins égoïste que quand le choix est entre A et B. L’option A devient une option « de compromis ». Ou bien, le sujet peut voir dans l’introduction du compromis C un signal contre la norme en place, indiquant que l’expérimentateur n’attend pas forcément de lui qu’il soit généreux. Quoi qu’il en soit, cette expérience et d’autres montrent l’importance du contexte dans lequel nous prenons nos décisions. Ici une alternative non pertinente (dans la mesure où nous ne la choisissons de toute façon pas) affecte notre choix.

Pour compléter cette discussion sur les effets contextuels, une autre raison pour laquelle le contexte peut influer sur le choix des individus est que ces derniers peuvent interpréter la présentation des choix (et non seulement les options elles-mêmes) comme pertinente. Cette idée a connu de nombreuses applications. Par exemple, une entreprise ou un État qui propose un choix par défaut à ses employés ou citoyens une stratégie d’épargne-retraite affirme implicitement que ce choix convient « pour la majorité des gens », même si des choix différents peuvent être meilleurs dans des situations particulières. Cette aide à la décision est utilisée dans la littérature sur le « paternalisme libertaire[10] », qui englobe l’aspect recommandation ou signalement vis-à-vis du comportement. L’oxymore « paternalisme  libertaire » exprime bien l’approche suivie : toute liberté de décision est laissée au décideur de sorte qu’il peut adopter la solution qui lui convient le mieux  s’il la connaît, cependant que son choix est guidé lorsqu’il manque d’information et demeure indécis.          

3/ Le rôle de la mémoire

De nombreuses autres expériences montrent que nos comportements prosociaux sont fragiles et complexes. La mémoire, par exemple joue un rôle très important dans leur émergence. Ainsi, des psychologiques ont créé un jeu dans lequel on peut tricher sans être démasqué. Par exemple, le volontaire participant à l’expérience reçoit un tirage aléatoire d’une dotation entre 1 et 10 euros (un chiffre s’affiche sur son ordinateur) avec une probabilité de 1/10 chacun. Il déclare alors ce chiffre et reçoit le montant correspondant à sa déclaration. Il peut donc déclarer qu’il a droit à 7 euros (et les recevoir) alors que la dotation à laquelle il a droit (et que l’expérimentateur ignore) n’est que de 5 euros. Comment repérer la tricherie dans ces conditions ? Tout simplement par la fréquence des déclarations[11]. Si les sujets adoptaient un comportement honnête et si l’échantillon est suffisamment grand, approximativement 10% de l’échantillon devrait annoncer 1, 10% annoncer 2, etc. Cependant les pourcentages de chiffres élevés sont trop élevés par rapport à ce qu’ils devraient être, indiquant une certaine tricherie (sans doute pas uniforme : on sait par d’autres expériences que les comportements sont très hétérogènes ; certains ne trichent pas, tandis que d’autres trichent à des degrés divers). Mais l’expérience n’est pas terminée.

Dans un second temps, les expérimentateurs font rejouer le jeu, mais seulement avoir lu aux participants les dix commandements ou le code d’honneur de l’université[12]. On s’aperçoit alors que les participants à l’expérience trichent beaucoup moins dans cette seconde expérience que dans la première. Voilà donc une expérience de plus qui met à mal la conception traditionnelle d’un homo œconomicus totalement rationnel, comme elle met à mal des versions comportementales différentes mais simplistes. La lecture des dix commandements ou du code d’honneur de l’université rend la tricherie plus saillante, et donc plus difficile à réprimer dans sa mémoire.             

4/ Quand nous sommes punis pour nos bonnes actions…

Pour bien montrer toute la complexité de notre générosité, citons aussi les expériences du psychologue français de Stanford, Benoît Monin et de ses coauteurs sur l’ostracisme. Ces expériences confirment que nous aimons les gens généreux…à condition qu’ils ne le soient pas trop. Nous n’apprécions guère les individus qui, même indirectement, nous donnent des leçons de morale. Les individus perçus comme trop généreux finissent par être ostracisés par les autres. Le problème est que trop de gens vertueux offrent un niveau de référence de 

comparaison[13] peu favorable à notre propre image. Plutôt que de subir ce rappel permanent de notre égoïsme, nous préférons perdre de vue ceux qui le mettent trop en évidence.       

 

C. L’AUTOMANIPULATION DES CROYANCES

La théorie des jeux et de l’information trouve dans la psychologie un domaine d’application certes inattendu, mais finalement assez naturel. En effet, les psychologues et les philosophes, ont depuis des siècles (des millénaires même) insisté sur le phénomène d’automutilation des croyances : les individus le plus souvent cherchent à réprimer/oublier ou à réinterpréter les informations qui leur sont défavorables. C’est par un article publié en 2000 par deux étudiants toulousains, Juan Carrillo et Thomas Mariotti[14], qu’est née la « théorie de l’information comportementale », reprenant les thèmes fréquemment explorés en psychologie et en philosophie sur l’automanipulation des croyances.

En collaboration avec Roland Bénabou (université de Princeton), j’ai représenté l’automanipulation des croyances comme un jeu d’équilibre entre les différents moi du même individu ; jeu dans lequel l’individu pour essayer d’oublier (de réprimer) une information qui pourrait nuire à sa confiance en lui-même[15]. L’individu manipule ses croyances, et en même temps être conscient qu’il a une mémoire sélective.

Pour comprendre l’automanipulation, il faut d’abord comprendre pourquoi un individu voudrait se mentir à lui-même, c’est-à-dire comprendre l’aspect « demande » de l’automanipulation. Après tout, la théorie classique de la décision montre qu’avoir une meilleure information permet de prendre de meilleurs décisions ; nous agissons alors en toute connaissance de cause. Oublier une information et donc se mentir à soi-même et donc dégrader la qualité de son information et de sa décision. Dans notre recherche, nous identifions trois raisons pou lesquelles l’individu peut essayer de se mentir à lui-même :

  • 1) la peur du manque de volonté et de la procrastination qui pourrait en résulter à l’avenir (une meilleure confiance en soi ou de la valeur de son projet permet de contrecarrer, au moins en partie ce manque de volonté, de se donner de l’« énergie » pour entreprendre) ;
  • 2) l’utilité d’anticipation (l’individu se projette dans l’avenir ; l’ignorance ou plutôt l’oubli des aspects négatifs  de cet avenir, par exemple de la possibilité d’accident ou de décès, permet une existence plus heureuse, tout en entraînant par ailleurs des inefficacités dans la décision, par exemple l’absence d’examen médical ou de port de ceinture en voiture ; inversement, nous « consommons » tous des vacances ou tout évènement agréable bien avant la lettre ;
  • 3) la consommation de croyances que l’on a sur soi-même (les individus veulent se rassurer par des croyances favorables sur eux-mêmes et se sentir intelligents, beaux, généreux, etc.).

Do côté « offre » de l’automanipulation (comment cette manipulation s’opère), nous regardons :

  • 1) la manipulation de la mémoire (stratégies de répression ou a contrario de répétition) ;
  • 2) le refus d’acquérir, d’entendre ou de comprendre certaines informations ;
  • 3) le choix, enfin, d’actions signalant les traits de caractère de l’individu.

Platon soulignait que la manipulation des croyances était mauvaise pour l’individu. De nombreux pychologues (William James, Martin Seligman et bien d’autres), en revanche ont insisté sur la nécessité pour les individus de se voir de façon positive : pour se motiver à entreprendre des activités comme pour son propre bien-être, la personne doit avoir une bonne image d’elle-même. Dans cet article qui se focalisait sur les problèmes de volonté, nous montrions que cette automanipulation est bénéfique à l’individu si ce dernier a un grave problème de contrôle de soi, mais pas autrement. Depuis, nous nous sommes penchés sur un certain nombre d’autres thèmes liés à la manipulation des croyances , allant de l’analyse des règles de vie personnelles, des résolutions et des préceptes religieux à l’impact des croyances collectives sur les choix politiques, jusqu’au problème de l’identité (lui aussi lié aux croyances, comme dans le cas dramatique d’un suicide d’adolescent dû à une mauvaise image de soi)[16].              

 


[1] Extraits du livre de Jean Tirole, « Economie du Bien commun », Paris, Puf, mai 2016, p. 165-185.

[2] « Cognition and Incomplete Contracts), American Economic Review, vol.99, n° 1, p.265-294.

 

[3] “Self-Confidence and Personnal Motivation”, Quaterly Journal of Innovation, 2002, vol. 117, n°3, p.871-915.

[4] Ce pourcentage est très variable et dépend de différents facteurs selon la catégorie socioprofessionnelle de l’autre  (telle qu’elle est déclarée par l’expérimentateur ), sa communauté ethnique, religieuse ou géographique ou encore l’état physique ou psychologique dans lequel se trouve le « dictateur ». Le fait important est que les sujets sont prêts en moyenne à sacrifier un peu de leur intérêt matériel pour autrui.

[5] Cette expérience est due à Jason Dana, Roberto Weber, et Jason Kuang, (« Exploiting Moral Wriggle Room . Experiments Dermonstrating an Illusory Preference for Fairness », Economic  Theory, 2007, n° 33, p. 67-80).

[6] Cette stratégie a aussi été observée dans des expériences de terrain visant à étudier le comportement des individus vis-à-vis des actions caritatives.

[7] « Morals and Markets », Science, 2013, vol. 340, p.707-711.

[8] Préférer B à A revient à attribuer un poids d’au moins ¼ au bien-être de l’autre par rapport à son propre bien-être (le sacrifice est de 1, et le gain pour l’autre est de 4). De même quand  on compare B à C, le sacrifice pour le choix B est de 5, et le gain pour l’autre est de 20, soit quatre fois plus.  

[9] John List, “On the Interpretation of Giving in Dictator Games”, Journal of Political Economy, 2007, n° 115, p. 482- 493.

[10] Voir le livre de Cass Sunstein et Richard Thaler, Nudge, la méthode douce pour inspirer la bonne décision, Paris, Vuibert, 2010.

[11] Le lecteur reconnaîtra ici la loi des grands nombres.

[12] Nina Mazar, On Amir, Dan Ariely, “The Dishonesty of Honest People. A Theory of Self-Concept Maintenance“, Journal of Marketing Research, 2008, 633, vol. XLV, p. 633-644.

  [13] D’habitude le benchmarkig, ou étalonnage par comparaison , fait référence aux techniques consistant à donner aux entreprises ou aux employés des modèles à suivre, et éventuellement à calculer leur rémunération sur la base de la distance séparant leur performance de celle du modèle.  

[14] ”Strategic Ignorance as a self Disciplining Device”, Recherches of Economic Studies, vol. 67, n°3, p. 529-544.

[15] ”Self-Confidence and Personal Motivation “, Quaterly Journal of Economics, 2002, vol. 117, n°3, p. 871-915.

[16] Roland, Bénamou et Jean Tirole, ”Willpower and Peronnal Rules”, Journal of Political Economy , 2004, n° 112, p. 848-887; ”Belief in a Just World and Redistributive Poitics”, Quaterly Journal of Economics, 2006, vol. 121 n°2, p. 699-746 ; Identity, Morals and Taboos, Beliefs as Assets”, Quaterly Journal of Economics, 2011, vol. 126  n°2, p. 805-855.

 


Date de création : 14/09/2016 @ 08:39
Dernière modification : 14/09/2016 @ 08:55
Catégorie : Economie
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