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Parcours hellénique - Du bien

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DU BIEN

DE SA FAISABILITÉ CHEZ ARISTOTE, DE SA NÉCESSITÉ CHEZ PLATON

 

Dans son dernier livre intitulé « OÙ VA L’HISTOIRE[1] ? », Rémi Brague nous indique qu’ « il y aurait peut-être des choses à tirer de Platon pour notre époque. Personnellement, il en a  donné un exemple en soulignant à quel point l’idée du Bien telle qu’elle est évoquée à la fin du Livre VI de « La République », pourrait s’avérer être un point d’appui, plus nécessaire encore que le « bien faisable » auquel Aristote avait choisi de se limiter pour fonder son éthique. Ainsi s’exprime-t-il dans un court passage d’un de ses livres[2] :

Le Bien en style aristotélicien suffit tout à fait là où il s’agit d’agir. Ce en quoi Aristote avait tout à fait raison de mettre l’idée du Bien entre parenthèses quand il traitait l’éthique. Il cherchait en effet les règles de l’action. Pour le dire en style moderne, kantien, il voulait répondre à la question : « Que dois-je faire ? ». Or, pour fournir une telle réponse, on peut se borner à poser la question du «  bien faisable ». En revanche, le bien ainsi conçu s’avère insuffisant là où il faut produire non l’action morale, mais les acteurs mêmes de la vie morale, les sujets qui seront capables, une fois produits, de se demander ce qu’il est de leur devoir de faire.

Sur ce thème (sur la nécessité du Bien dans l’acception de Platon –, pour que l’humanité continue simplement à exister), Rémi Brague a eu l’occasion d’en dire un peu plus dans certaines conférences, mais il se propose d’y revenir prochainement dans le livre qu’il prépare.  

Dans l’attente de cette nouvelle publication, nous avons jugé utile de fournir aux internautes le texte de Platon qui figure effectivement à la fin du Livre VI de « La République ».

Ce « LIVRE SIXIÈME » concerne effectivement « la nécessité d’approfondir la notion de philosophe-gouvernant ».
Tu te rappelles [Glaucon[3]], qu’après avoir distribué l’âme sous trois aspects[4], nous avons, en considérant la justice, la tempérance, le courage, la sagesse, déterminé par comparaison[5] la nature de ces trois aspects. – Si, en effet, je ne me le rappelais pas dit-il, je serais indigne d’écouter la suite ! Et tu te rappelles aussi ce qui a été dit avant cela ? (b) – Qu’était-ce donc ? – Nous disions, je crois bien, que, s’il était possible d’avoir de cela la meilleure vision, notre voie devrait être autre, un plus long circuit, et que, pour qui l’aurait parcouru, ce dont il s’agit deviendrait manifeste ; qu’il était cependant possible d’adapter à nos propos antérieurs des exposés qui en seraient une suite. Comme vous déclariez vous en contenter, ce fut donc selon cette méthode que nous nous sommes exprimés, en un langage qui (à mes yeux c’était évident) laissait à désirer sous le rapport de l’exactitude. Était-ce d’ailleurs à votre satisfaction ? c’est ce que vous n’auriez qu’à dire. – Mais, en ce qui me concerne, dit-il, c’était bien dans la mesure voulue ! Et certainement l’impression des gens était aussi la même. (c) – Mais mon cher, repartis-je, ce qui laisse si peu que ce soit, à désirer comme mesure de la réalité pour de pareilles choses, ne peut guère satisfaire à la mesure voulue ! Car rien d’inachevé n’est mesure de rien. Il y a néanmoins des gens, parfois, pour juger que déjà cela suffit et qu’il n’y a pas à chercher au-delà. – Extrêmement nombreux, fit-il, sont ceux dont c’est le sentiment, en raison de leur insouciance ! – Mais, repris-je, voilà un sentiment dont n’a absolument que faire un gardien de l’État et des lois ! – C’est bien probable ! dit-il. En conséquence, dis-je, c’est la voie plus longue, mon camarade, dont un pareil homme doit parcourir le circuit, (d) et quand il s’instruit, il ne doit pas plus ménager ses peines que quand il s’exerce ay gymnase ! Autrement, c’este ce que tout à l’heure nous disions, jamais il ne parviendra au terme de l’étude la plus importante, de celle qui lui convient au plus haut degré. –      

[(VI, 504,505)] V. L’Idée du Bien

Alors, dit-il, c’est donc que le plus important, n’était pas tout ce que nous avons passé en revue, la justice et le reste, et il y a quelque chose qui importe encore plus ? – Qui importe encore plus, repartis-je. En outre, de ces vertus mêmes ce n’est pas une ébauche que nous devons, ainsi qu’à présent, avoir contemplée; ce que nous devons plutôt, c’est ne pas en négliger la mise en œuvre la plus achevée. N’est-il pas risible que, pour d’autres choses qui sont de peu de prix, (e) on fasse tout et de toutes ses forces pour qu’elles soient dans l’état le plus exact et le plus net qu’il soit possible, tandis que celles qui sont les plus importantes, ne sont pas jugées dignes aussi des plus importants efforts d’exactitude? – Risible? Ah! je crois bien! dit-il. Qu’est-ce cependant que cette étude qui est la plus importante? quel en est, selon toi, l’objet? Te figures-tu, ajouta-t-il, qu’on va te laisser t’en aller sans t’avoir interrogé là-dessus ? – Ce n’est pas précisément ce que je me figure, repartis-je, et tu n’as qu’à m’interroger! En tout cas, c’est une chose dont tu ne m’as pas peu de fois entendu parler; mais à présent, ou bien tu n’as pas la chose en tête[6], ou bien tu as encore[7] en tête de me susciter des embarras en me prenant à partie ! (a) C’est cela plutôt que je crois : qu’en effet il n’y ait pas de plus important objet d’étude que la nature du bien, c’est une chose au moins que tu as souvent entendue; car c’est précisément en recourant à cette nature que toute action juste ou autre action analogue en viennent à rendre service et à être utiles. Et, à cette heure, tu n’es pas sans savoir que c’est cela que je vais te répondre, en y ajoutant que cette nature, nous ne la connaissons pas de façon suffisante. Mais, faute de la connaître, fussions-nous par hypothèse instruits au suprême degré de tout le reste, cette nature exceptée, alors, tu le sais bien, il n’y aurait rien qui nous fût utilité! pas plus que ne nous le serait (b) la possession de quelque chose, le bien en étant excepté. À moins que tu ne croies qu’on gagne rien à posséder quoi que ce soit, lorsque cette possession n’est pas bonne? ou à penser, à l’exception du bien, tout le reste, sans avoir rien de beau ni de bon dans la pensée? – Ah! non, dit-il, je ne le crois pas, par Zeus! –

Mais, bien sûr, voici au moins une chose que tu n’ignores pas, c’est qu’au jugement de la foule, le bien est le plaisir, tandis que, pour des gens plus délicats, c’est la pensée. – Comment l’ignorerais-je ? – Et même, mon cher, que les partisans de cette dernière opinion ne sont pas en état de faire voir quelle est cette pensée, mais qu’ils sont finalement contraints de déclarer que c’est la pensée du bien. – Et ma foi ! dit-il, tout à fait ridiculement! – Comment en effet, repris-je, ne le serait-ce pas, (c) puisque, tout en nous faisant, justement, grief de ne pas avoir de connaissance du bien, ils nous parlent comme à des gens qui en auraient la connaissance ? Car, en déclarant du bien qu’il est pensée du bien, ils font d’autre part comme si nous comprenions ce qu’ils disent quand ils prononcent le mot « bien ». – C’est très vrai! dit-il. – Que dire maintenant de ceux qui définissent le bien comme étant le plaisir ? Y a-t-il chez eux moindre plénitude de divagation que chez les autres ? Est-ce que, pareillement, ils ne sont pas contraints de convenir qu’il y a des plaisirs qui sont mauvais ? – Oui, absolument! – Ce qui leur arrive en conséquence, c’est donc, je crois, de convenir (d) que les mêmes choses sont bonnes et mauvaises; n’est-ce pas en effet cela? – Sans conteste! – Ainsi, que sur ce sujet il s’élève en foule d’importantes contestations[8], c’est chose claire ? –

Comment ne le serait-ce pas ? – Mais quoi ? Ceci n’est-il pas clair, que, en matière de justice et de moralité, ce que bien des gens choisiraient de faire, de posséder, de s’en donner réputation, ce serait ce qui est réputé tel, quand bien même cela ne serait point? tandis qu’en matière de biens nul ne se contente plus de posséder ceux qu’on répute tels, mais tout le monde recherche ceux qui sont réels, et, à partir de ce moment, dédaigne la réputation de les posséder ? – Ah! je crois bien! dit-il. – Cela donc, que recherche toute âme, (e) c’est aussi en vue de cela qu’elle fait tout ce qu’elle fait, conjecturant que c’est vraiment quelque chose, mais embarrassée et incapable de saisir suffisamment ce que ce peut bien être; non moins incapable de se faire à ce sujet une conviction aussi solidement confiante qu’à propos des autres objets (ce qui d’ailleurs est cause aussi qu’elle n’atteint pas ce qu’il pouvait y avoir d’utilité dans ces autres objets); faut-il donc que de cet objet-là, étant tel et ayant une si grande importance, (a) nous disions qu’il doit conserver une pareille obscurité, même pour les hommes dont il s’agit, qui sont les meilleurs dans l’État et aux mains desquels nous mettrons toutes choses ? – Non, dit-il, il ne le faut pas du tout! – Je crois tout au moins, repris-je, que justice et moralité, quand le rapport est ignoré, sous lequel ce sont des choses bonnes, ne possèdent pas pour elles-mêmes de gardien qui mérite beaucoup d’estime, si c’est un gardien ignorant ce rapport! Or, je conjecture que, avant de le connaître, nul ne connaîtra suffisamment justice et moralité. – Tu as en effet raison de le conjecturer, dit-il. – Ainsi, il y aura eu parfait arrangement de notre régime politique, (b) quand aura l’œil sur lui un gardien de cette sorte, celui qui a la science de ces choses. – C’est forcé ! dit-il. Mais encore, Socrate, que prétends-tu, toi, que soit le bien ? est-ce le savoir ? est-ce le plaisir ? ou quelque autre chose en dehors de celles-là ? – Le voilà bien, le gaillard ! m’écriai-je : il y a longtemps que c’était parfaitement clair pour moi, que tu ne te contenterais pas de l’opinion des autres là-dessus! – C’est, dit-il, qu’il ne m’apparaît pas non plus, Socrate, qu’il soit équitable d’être à même de parler des doctrines d’autrui, quand on ne dit rien des siennes propres, alors qu’on a si longtemps travaillé ces questions? – Qu’est-ce à dire? repartis-je : (c) est-il équitable selon toi qu’on parle de ce qu’on ne sait pas comme si on le savait? – En aucune façon, bien sûr, comme si on le savait! dit-il; mais qu’on accepte néanmoins de dire ce que l’on croit, en tant qu’on le croit!

–  Que dis-tu là? repartis-je. Ne t’es-tu pas rendu compte quelle laideur il y a toujours dans les opinions que le savoir n’accompagne pas ? Parmi elles, les meilleures sont aveugles : serait-ce ton avis qu’entre un aveugle qui suit le bon chemin, et celui qui a sur quelque chose une opinion vraie sans que celle-ci soit accompagnée d’intelligence, il y ait quelque différence à faire[9]? – Aucune, dit-il. – Mais souhaites-tu contempler ce qui est laid, aveugle, tors, (d) quand tu as la possibilité d’entendre, d’autres bouches que de la mienne, des choses aussi brillantes que belles? –

GLAUCON reprend la parole.

Au nom de Zeus ! Socrate, s’écria alors Glaucon, ne va pas te détacher de la question comme si tu en avais atteint le terme ! Nous nous en contenterons en effet, quand bien même la méthode qui t’a servi en parlant de la justice, de la tempérance et du reste[10], tu l’emploierais aussi pour parler sur le bien! – Moi aussi, répondis-je, je m’en contenterai tout à fait, mon camarade ! Cependant prends garde que je n’en sois pas capable, sans que, par mon inconvenance et malgré ma bonne volonté, je prête à rire à mes dépens! Du moins, ce que peut être le bien en lui-même, voilà une question, hommes bienheureux, à laquelle il nous faut donner son congé (e) pour le moment; car (ce point est pour moi évident) c’est trop attendre de la façon dont présentement nous nous y attaquons, qu’on parvienne, au moins pour le moment, jusqu’à ce qu’il m’en semble[11]. Mais le rejeton du bien, l’être qui a le plus de ressemblance avec lui, je consens à vous parler de lui, si de votre côté vous l’avez pour agréable. Sinon, bonsoir! – Allons! dit-il, parle! Une autre fois tu nous revaudras l’histoire du père ! – J’aimerais bien, repris-je, que nous fussions capables, moi, (a) de vous payer cette dette, et vous, de la recouvrer! au lieu de nous en tenir, comme c’est pour le moment le cas, aux seuls intérêts[12]! Recouvrez donc, tout au moins, le fruit, le rejeton du bien lui-même; prenez garde néanmoins que je n’aille vous tromper, sans le vouloir, en m’acquittant, parce que j’aurais mal calculé pour le produit! – Nous serons sur nos gardes, dit-il, dans la mesure de nos moyens! Allons! tu n’as qu’à parler. –

Oui, dis-je, après m’être mis d’accord avec vous et avoir fait appel à vos souvenirs sur des phrases dont nous nous sommes servis précédemment et que nous avons déjà maintes fois prononcées en d’autres occasions[13]. (b) – Quelles phrases ? dit-il. – Qu’il y a, répondis-je, une pluralité de choses belles, une multiplicité de choses bonnes, dont nous énonçons l’existence à ce titre de choses multiples et nommément distinctes...

– Nous l’énonçons en effet, dit-il. – Et aussi, qu’il existe un beau qui est cela précisément, un bon qui est cela précisément, et semblablement pour toutes les choses que nous posions naguère dans leur multiplicité ; en les posant maintenant, au rebours, selon ce qu’il y a d’un dans la nature de chacune, alors, comme si cette nature existait dans son unicité, nous appliquons à chacune la dénomination : « ce que cela est[14] ». – C’est cela. – En outre, des premières nous déclarons qu’on les voit, mais qu’on n’en a pas l’intelligence; tandis qu’au contraire les natures unes, on en a l’intelligence, (e) mais on ne les voit pas. – Hé! oui, parfaitement. – Or, quelle est en nous la fonction qui nous permet de voir ce qui est visible? – La vue, dit-il. – Mais, repris-je, c’est aussi l’ouïe pour les audibles, et les autres sens pour la totalité des sensibles ? – Belle question ! – Et maintenant, as-tu réfléchi sur l’excès de dépense qu’a exigé du fabricateur de nos sens la fabrication, par lui, de la propriété aussi bien de voir que d’être vu? – Je n’y ai guère réfléchi, dit-il. – Eh bien! examine la chose de cette façon : y a-t-il quelque réalité dont l’ouïe et la voix aient un besoin complémentaire, et qui, appartenant à un autre genre[15], permet à l’une d’entendre, à l’autre d’être entendue ? troisième terme, (d) faute de l’apparition complémentaire duquel la première n’entendra pas, la seconde ne sera pas entendue ? – Ils n’ont, dit-il, absolument besoin de rien d’autre. – Or, je crois bien que d’autres propriétés en grand nombre, pour ne pas dire toutes, n’ont pas davantage besoin d’un semblable complément. Peut-être, toi, es-tu à même d’en nommer une? – Non, pas moi! dit-il. – Mais ne réfléchis-tu pas que la propriété de voir et d’être visible comporte ce besoin? – Comment? –

Voici, je suppose, l’existence de la vue dans les yeux, voici l’homme doué de la vue entreprenant de s’en servir, voici la couleur présente au-dedans des yeux[16] : faute de l’apparition complémentaire d’un troisième genre de chose, (e) naturellement approprié à cette fin même, la vue, tu ne l’ignores pas, ne verra rien, les couleurs seront invisibles. – Qu’est-ce, dit-il, que ce genre de chose dont tu parles ? – Précisément celui, répondis-je, que, toi, tu appelles lumière. – C’est la vérité ! fit-il. – Tu le vois, ce n’est pas à la mesure d’une misérable sorte de chose que le lien qui lie entre elles la sensation de voir et la propriété d’être vu l’emporte en valeur (a) sur les autres modes de liaison..., s’il est vrai que ce ne soit pas une chose sans valeur, que la lumière ! – Une chose sans valeur? dit-il; mais non certainement, il s’en faut de beaucoup! – Mais auquel des Dieux qui sont dans le Ciel peux-tu rapporter la maîtrise sur ce dont la lumière[17]  fait que, le plus parfaitement possible, la vue voie et que les visibles soient vus ? – Celui-là même, répondit-il, auquel tu la rapportes, toi comme les autres, car c’est manifestement le Soleil que concerne ta question. –

Le Soleil, image du Bien

Dis-moi, le rapport de ce Dieu envers la vue n’est-il pas, de nature, comme voici ? Ce n’est pas la vue qui est le soleil, ni la vue elle-même, ni ce dans quoi la vue se produit, ce que précisément nous nommons l’œil... (b)

– Non, en effet! – ... cependant, de tous les organes qui se rapportent à nos sensations, du moins n’y en a-t-il pas qui, plus que l’œil, soit, je pense, apparenté au soleil.

–  Et même de beaucoup ! – Aussi bien, en outre, la propriété qu’il possède, n’est-ce pas de celui-ci qu’il la tient, la mettant en réserve comme un trésor qui se coule en lui[18]? – Hé! absolument. – Mais est-ce que le soleil, s’il n’est pas la vue, en étant, d’un autre côté, la cause, n’est pas aussi vu par celle-ci ? – Exactement, dit-il.

–  Voici donc, repris-je, la déclaration à faire : c’est le Soleil que je dis être le rejeton du Bien, rejeton que le Bien a justement engendré dans une relation semblable à la sienne propre : (c) exactement ce qu’il est lui-même dans le lieu intelligible, par rapport à l’intelligence comme aux intelligibles, c’est cela qu’est le Soleil dans le lieu visible, par rapport à la vue comme par rapport aux visibles. – Qu’est-ce à dire? fit-il ; recommence ton exposé. – Les yeux, repris-je, quand on ne les tourne plus vers ces objets sur les couleurs desquels s’épandent, au lieu de la lumière du jour, les feux nocturnes, n’ont-ils pas alors une vision affaiblie, proche évidemment de ce qu’ils seraient étant aveugles et comme si la vue n’existait plus en eux dans son intégrité ? – Ah ! je crois bien ! dit-il. – Mais, quand c’est vers les objets dont le soleil illumine les couleurs, (d) alors ils voient clair et l’existence de la vue en ces mêmes yeux est évidente. – Sans conteste ! – Eh bien! conçois aussi, semblablement, de la façon que voici, l’œil de l’âme : quand ce dont il y a illumination est la vérité aussi bien que l’existence[19], et que là-dessus s’est appuyé son regard, alors il y a eu pour lui intellection et connaissance, et.il est évident qu’il possède l’intelligence. Mais, quand c’est sur ce qui a été mélangé d’obscurité qu’il s’est appuyé, sur ce qui naît et périt, alors il opine, sa vision est affaiblie, c’est un bouleversement sans arrêt de ses opinions, et, inversement, il a l’air de ne point posséder l’intelligence. – Il en a l’air en effet. –

Eh bien ! ce principe (e) qui aux objets de connaissance procure la réalité[20] et qui confère au sujet connaissant le pouvoir de connaître, déclare que c’est la nature du Bien ! Représente-la-toi comme étant cause du savoir et de la réalité, il est vrai en tant que connue; mais, en dépit de toute la beauté de l’une et de l’autre, de la connaissance comme de la réalité, si tu juges qu’il y a quelque chose de plus beau encore qu’elles, correct sera là-dessus ton jugement ! Savoir et réalité, d’autre part, sont analogues à ce qu’étaient, dans l’autre cas, (a) lumière et vue : s’il était correct de les tenir pour apparentés au soleil, admettre qu’ils soient le soleil lui-même manquait de correction; de même, ici encore, ce qui est correct, c’est que savoir et réalité soient, l’un et l’autre, tenus pour apparentés au Bien; ce qui ne l’est pas, c’est d’admettre que n’importe lequel des deux soit le Bien lui-même; la condition du Bien a droit au contraire d’être honorée à un plus haut rang ! – Beauté inimaginable, à t’entendre, dit-il, si savoir et réalité en sont les produits et que le Bien lui-même les surpasse en beauté ! Au moins, il est bien sûr que, d’après toi, le bien ce n’est pas le plaisir...

– Surveille ta langue[21]! m’écriai-je. Approfondis plutôt, de la nouvelle façon que voici, l’examen de l’image que je me fais du bien, (b) – Comment? – Le soleil, diras-tu alors, ne donne pas aux visibles, je crois, la propriété seulement d’être vus, mais encore celle de venir à l’existence, de croître, de subsister, quoique venir à l’existence ne soit pas son fait[22]. – Comment en effet le serait-ce ? – Eh bien! pour les connaissables aussi, ce n’est pas seulement, disons-le, d’être connus qu’ils doivent au Bien, mais de lui ils reçoivent en outre et l’existence et l’essence, quoique le Bien ne soit pas essence, mais qu’il soit encore au-delà de l’essence, surpassant celle-ci en dignité et en pouvoir[23] ! » (c)

Glaucon eut alors une exclamation tout à fait risible : «Apollon ! dit-il, quelle prodigieuse supériorité !  En fait, repartis-je, c’est toi le responsable, en me contraignant à dire là-dessus ce qu’il m’en semble[24] ! En tout cas, dit-il, ne t’interromps pas du tout, ou, si tu le fais en quelque point, que pourtant en revanche ce ne soit pas dans l’exposé de la comparaison relative au soleil, si tu y vois quelque omission... – Mais en vérité, dis-je, ce que j’y omets ne se compte pas ! – Eh bien! dit-il, ce n’est pas non plus une petite chose que je t’enjoins de ne pas laisser de côté ! – Je crois, repartis-je, que c’est même beaucoup ! Malgré tout, dans la mesure au moins où c’est possible à présent, je ne ferai point d’omission volontaire. – Garde-t’en bien en effet, dit-il. (a) – Alors, repris-je, mets-toi donc dans l’esprit qu’il existe deux maîtres, à ce que nous disons; que l’un d’eux règne sur le genre intelligible, sur le lieu intelligible, l’autre, de son côté, sur l’horaton, disons le visible, pour éviter qu’en disant sur l’ouranos, sur le ciel, je ne te semble jouer subtilement sur le mot[25] ! Quoi qu’il en soit de cela, tu as là deux espèces, n’est-ce pas ? l’espèce visible, l’espèce intelligible. – Je les ai. – Sur ce, prends, par exemple, une ligne sectionnée en deux parties, qui sont deux segments inégaux[26] ; sectionne à nouveau, selon le même rapport, chacun des deux segments, celui du genre visible comme celui du genre intelligible. Ainsi, eu égard à une relation réciproque de clarté et d’obscurité, tu obtiendras, dans le visible, ton deuxième segment, (e) les copies : par copies, j’entends premièrement (a) les ombres portées, en second lieu les images réfléchies sur la surface de l’eau ou sur celle de tous les corps qui sont à la fois compacts, lisses et lumineux[27], avec tout ce qui est constitué de même sorte. Je suppose que tu me comprends. – Mais oui, je te comprends ! – Pose alors l’autre segment auquel ressemble celui-ci, les animaux de notre expérience et, dans son ensemble, tout le genre de ce qui se procrée et de ce qui se fabrique. – Je le pose, fit-il.

– Accepterais-tu en outre, repartis-je, de parler d’une division du visible sous le rapport de la vérité et de l’absence de vérité ? Ce que l’opinable est au connaissable, la chose faite en ressemblance le serait à ce dont elle a la ressemblance ? (b) – Je l’accepte, dit-il, et de tout cœur ! – Examine maintenant de quelle façon aussi la section de l’intelligible devra, à son tour, être sectionnée. – De quelle façon ? – De cette façon : dans une des sections de l’intelligible, l’âme, traitant comme des copies les choses qui précédemment étaient celles que l’on imitait, est obligée dans sa recherche de partir d’hypothèses[28], en route non vers un principe, mais vers une terminaison; mais, en revanche, dans l’autre section, avançant de son hypothèse à un principe anhypothétique, l’âme, sans même recourir à ces choses que justement dans la première section on traitait comme des copies, poursuit sa recherche à l’aide des natures essentielles, prises en elles-mêmes[29], et en se mouvant parmi elles. – Le langage que tu tiens, dit-il, je ne le comprends pas pleinement. –

Eh bien! repartis-je, recommençons! (c) Après les explications que voici, tu comprendras en effet plus aisément. Ceux qui travaillent sur la géométrie, sur les calculs, sur tout ce qui est de cet ordre (tu dois, je pense, le savoir), une fois qu’ils ont posé par hypothèse l’existence de l’impair et du pair, celle des figures, celle de trois espèces d’angles, celle d’autres choses encore de même famille selon chaque discipline, procèdent à l’égard de ces notions comme à l’égard de choses qu’ils savent; les maniant pour leur usage comme des hypothèses, ils n’estiment plus avoir à en rendre nullement raison, ni à eux-mêmes, ni à autrui, comme si elles étaient claires pour tout le monde ; puis, les prenant pour point de départ, (d) parcourant dès lors le reste du chemin, ils finissent par atteindre, en restant d’accord avec eux- mêmes, la proposition à l’examen de laquelle ils ont bien pu s’attaquer en partant. – Hé! oui, absolument! dit-il ; voilà bien une chose que je n’ignore pas ! – Aussi bien, dois-tu savoir encore qu’ils font en outre usage de figures visibles et que, sur ces figures, ils construisent des raisonnements, sans avoir dans l’esprit ces figures elles- mêmes, mais les figures parfaites dont celles-ci sont des images, raisonnant en vue du carré en lui-même, de sa diagonale en elle-même, mais non en vue de la diagonale qu’ils tracent; et de même pour les autres figures. (e) Celles qu’ils façonnent et peignent, objets qui produisent des ombres ou qui se réfléchissent à la surface de l’eau, à leur tour elles sont traitées par eux comme des copies quand ils cherchent à voir les figures absolues, objets dont la vision ne doit être possible pour personne (a) autrement que par le moyen de la pensée. – C’est vrai, fit-il, ce que tu dis là. – Ainsi donc, tandis que je disais intelligible cette façon de penser, d’un autre côté je disais que, pour y conduire sa recherche, l’âme est contrainte de recourir aux hypothèses, de ne point aller vers le principe, en tant qu’elle est impuissante à dépasser le niveau des hypothèses, et traitant en copies ces objets, qui sont à leur tour copiés par ce qui vient au-dessous d’eux, les objets dont je parle ayant par rapport auxdites imitations, obtenu dans notre sectionnement le renom de réalités évidentes[30] . — Je le comprends, dit-il: tu veux parler de ce qui relève (b) de la géométrie et, aussi bien, des disciplines qui sont de la même famille que celle-ci. – Eh bien! comprends-moi encore quand je parle de l’autre section de l’intelligible, celle qu’atteint le raisonnement tout seul, par la vertu du dialogue[31], sans employer les hypothèses comme si elles étaient des principes, mais comme ce qu’elles sont en effet, savoir des points d’appui pour s’élancer en avant; afin que, en allant dans la direction du principe universel jusqu’à ce qui est anhypothétique[32], le raisonnement, une fois ce principe atteint par lui, s’attachant à suivre tout ce qui suit de ce principe suprême, descende ainsi inversement vers une terminaison, sans recourir à rien absolument qui soit sensible, (c) mais aux natures essentielles toutes seules, en passant par elles pour aller vers elles, et c’est sur des natures essentielles qu’il vient terminer sa démarche. – Je comprends, dit-il (à la vérité pas complètement, car c’est à mon avis d’un grand ouvrage que tu parles!), que ton intention certaine est.de préciser qu’il y a plus de certitude dans cette sorte de réalité, d’intelligibilité, dont la contemplation par l’esprit  est l’effet de la connaissance d’un art de dialoguer ; plus que dans cette autre sorte, relevant de ce qui, sous le nom de sciences, prend ses principes dans les hypothèses, et où, chez celui qui contemple, la contemplation par l’esprit est bien l’œuvre d’une discursion forcément relative à des objets pris en eux-mêmes et sans recours aux sensations, (d) mais où l’examen, faute pour eux, qui partent au contraire des hypothèses, de remonter au principe, les laisse à ton avis incapables d’avoir l’intelligence de ces objets, bien que ceux-ci, accompagnés de leur principe, soient intelligibles. Ce nom de discursion, tu le donnes, je crois, à la manière de penser propre aux géomètres et à leurs pareils, au lieu de l’appeler intellection, dans l’idée que la discursion est quelque chose d’intermédiaire entre l’opinion et la pure intellection. –

 

CONCLUSION

Tu ne pouvais, repris-je, entrer plus complètement dans mes vues ! Admets en outre qu’à mes quatre sections corresponde l’existence, dans l’âme, de quatre états : « intellection » pour la section supérieure; (e) « discursion » pour la seconde; à la troisième, attribue le nom de          « créance », et à la dernière, celui de « simulation ». Ordonne-les ensuite suivant une proportion, en te disant que le degré de possibilité, pour les sections, de participer à la vérité est le même que, pour les états correspondants de l’âme, de participer à la certitude. – Je comprends, dit-il, je partage tes idées et j’ordonne le rapport de la façon que tu dis. --

 


[1] Rémi Brague, Où va l’histoire ? Entretiens avec GiulioBrotti, Salavator, mai 2016.

[2] Rémi Brague, Les ancres dans le ciel. L’infrastructure métaphysique de la vie humaine, Seuil, 2011, p. 119.

[3] Glaucon et Adimante sont les deux interlocuteurs de Socrate.

[4] Les trois parties de l’âme, la partie désirante, la partie ardente  et la partie rationnelle  sont donc distinguées en fonction de l’attitude qu’elles adoptent à l’égard d’un seul et même objet, comme l’exige le principe sur lequel se

fonde toute l’argumentation. Chacune de ces structures comporte essentiellement deux aspects : un mode de fonctionnement particulier  et un objet de désir qui lui est propre. Ces deux aspects ne sont d’ailleurs pas indépendants l’un de l’autre, l’objet du désir propre à chaque partie n’étant jamais que la figure sous laquelle le bien se manifeste à cette partie, figure qui est elle-même fonction du mode de fonctionnement de cette partie. En d’autres termes, l’objet du désir de chaque partie correspond à ce que cette partie peut atteindre du bien en vertu de son mode de fonctionnement propre (argumentation du livre IV de la République où Socrate établit la tripartition de l’âme (434 d1 sq.)

[5] Entre ce qui est nécessaire à un Etat bien constitué et les conditions de la moralité individuelle.

[6] Formules analogies dans Phédon, 72 e sq., 100 ab.

[7] Peut-être allusion aux objections soulevées par Adimante au livre II et au livre V ; mais peut-$être le sens est-il simplement celui de « au contraire ».

[8] Cette question est l’objet du Philèbe.

[9] Comp. Ménon, 97 a-c ; Théétète, 201 bc.

[10] Cf. 504 b et note 5, p. 1090.

[11] Ou bien (ce qui est l’interprétation de Proclus) : « qu’on parvienne jusqu’à ce qu’il m’en semble pour le moment au moins ».Mais, si Socrate recourt , par la suite à une image, n’est-ce pas précisément faute de pouvoir atteindre alors le modèle lui-même ?

[12] Ici un intraduisible calembour sur le mot grec qui signifie à la fois le fruit de l’argent placéet le fruit de la génération ; calembour appelé l’image du père et de son rejeton.

[13] Cf. V, 476 a sqq. ; VI, 403 e, 504 e.

[14] Autrement dit chacune de ces choses est envisagée dans sa nature essentielle, qui est unique : ce qu’on appelle d’un terme qui est la décalque du grec, son « Idée ». (Cf. Phédon, 75 d).

[15] Voir cependant Timée, 67 b.

[16]  Ces derniers mots traduisent un texte contesté ; cf. toutefois Timée, 68 a.

[17] C’est-à-dire le Dieu qui meut le soleil (Apollon , cf. 509 c et note 5, p. 1098) ; voir Phèdre, 246 e sq. et l’astronomie du Timée.

[18] C’est le feu intérieur à l’œil qui par sa conjonction avec le feu extérieur produit la vision.

[19] Ou bien « est produite par… » Mais on verra plus loin que la vérité et l’être sont précisément ce que le Bien illumine.

[20] Platon dit « la vérité », mais au sens de vérité de l’existence ou réalité.

[21] Après ce que Socrate a dit, ce serait un  « blasphème » de songer encore que le bien pût être identifié au plaisir.

[22] Réserve faite de la théogonie et de la cosmogonie du Timée, le Soleil, dieu et astre, peut être considéré comme n’ayant pas commencé d’exister, par opposition  aux choses générales et corruptibles. 

[23] Les réalités vraies étant celles qui sont intelligibles, et rien que cela (les « Idées »), le Bien est donc au-dessus des Intelligibles et séparés d’eux. Cf. 507 bc (note 2, p. 1095), 508 e (note 2, p. 1097).

[24] Cf. 506 b-e – Quant à l’invocation de Glaucon à Apollon, elle s’explique, puisque Apollon est le Dieu du Soleil  (cf. 508 a) et que Socrate a attribué au Bien, dont le Soleil est l’image, une réalité supérieure « en dignité et en pouvoir » à toute existence. Ce qu’il y a de risible en cette invocation, c’est qu’il a l’air de voir dans le langage de Socrate une sorte d’impiété et qu’après tout, c’est son insistance  qui en est seule responsable.

[25] Jeu de mot intraduisible en français. La ressemblance de or avec our donne lieu dans Cratyle, 396 bc, à un étymologie de ouranos, le ciel.

[26] Ou bien, suivant le texte adopté, « selon, deux segments égaux » : interprétation moins probable, puisque l’un des segments comprend toujours des modèles, l’autre toujours des copies, et que, nécessairement, d’un seul modèle, il peut y avoir une infinité de copies.

22  Miroirs de toute nature.

23 Proprement « des positions de base », sans rapport avec le sens que nous donnons au mot dans la théorie de la méthode expérimentale. La procédure indiquée ici est, pou Platon, celle des mathématiciens (cf. Ménon 86 e sq ; Phédon, 101 de).

24 Ce sont les « Idées » (cf. 507 b et la note 2, p. 1095).

[31] L’art d’interroger et de répondre, voilà justement la méthode dialectique (Cratyle, 390 c, et ici, VII, 534 d fin), en opposition à la controverse sophistique (cf. VI, 498 a et note 2, p. 1082).

[32] Cf. 510 b et Le Banquet, 21 c.

 


Date de création : 03/07/2016 @ 22:51
Dernière modification : 03/07/2016 @ 22:55
Catégorie : Parcours hellénique
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