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Philosophie et science - Le quantique en son postulat et en son ontologie

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LE QUANTIQUE EN SON POSTULAT ET EN SON ONTOLOGIE

Extraits du livre de François Lurçat intitulé « Niels Bohr et la physique quantique[1] »

 

Le postulat quantique

Son caractère tout particulier

c1. Le postulat quantique lui-même, qui exprime selon Bohr « l'essence de la théorie » quantique, énonce que «tout processus atomique présente un caractère de discontinuité, ou plutôt d'individualité, complètement étranger aux théories classiques, et caractérisé par le quantum d'action de Planck. »

(Le quantum d'action, c'est la constante de Planck h). Ce postulat, poursuit Bohr, «nous oblige à renoncer à une description à la fois causale et spatio-temporelle des phénomènes atomiques. Car dans notre description ordinaire des phénomènes naturels, nous admettions en dernière analyse que l'observation d'un phénomène ne lui causait aucune perturbation essentielle. (...) Le postulat quantique (...) exprime que toute observation des phénomènes atomiques entraîne une interaction finie avec l'instrument d'observation ; on ne peut par conséquent attribuer ni aux phénomènes ni à l'instrument d'observation une réalité physique autonome au sens ordinaire du mot

c2. Le sens du mot individualité

Chez Bohr, il signifie « indivisibilité ». Il s'agit de la non-autonomie du phénomène atomique par rapport à l'instrument d'observation, énoncée à la fin du passage cité.

L'idée que la description causale et description spatio-temporelle des phénomènes atomiques ne sont pas compatibles semble à première vue paradoxale. N'est-ce pas précisément la tâche de la physique de décrire les phénomènes physiques, quels qu'ils soient, dans l'espace et le temps, et de montrer comment chaque phénomène résulte d'une ou plusieurs causes ? Kant avait analysé cette double exigence : pour lui l'espace et le temps sont des « formes de l'intuition sensible », et par conséquent des «conditions de l'existence des choses comme phénomènes ». La description spatio-temporelle est donc inévitable, puisque sans elle les choses ne peuvent pas devenir des phénomènes, c'est-à-dire nous apparaître. De même la causalité est pour lui une condition nécessaire de la connaissance empirique des phénomènes ; ceux-ci ne sont eux-mêmes possibles que dans la mesure où ils se produisent « suivant la loi de liaison de la cause et de l'effet ».

c3. L’ambiguïté du mot phénomène

Kant (et les philosophes en général) l'utilisent dans son sens étymologique : le phénomène est ce qui apparaît. Les physiciens, au contraire, (y compris Bohr, du moins dans le texte cité) ont fait du mot phénomène un synonyme de processus : un phénomène est quelque chose qui arrive. (Nous verrons que par la suite Bohr se rapprochera de la définition des philosophes). Les processus atomiques sont-ils des phénomènes au sens des philosophes ? Si la question a un sens, la réponse est d'abord négative : un atome est trop petit pour être vu, entendu ou touché. Certes l'activité d'une bonne partie des laboratoires de physique consiste précisément à étudier expérimentalement des objets microscopiques (des électrons ou des neutrons, des noyaux atomiques ou des atomes...). Mais cela n'est possible que grâce à des dispositifs du type de celui que nous avons décrit sous le nom de chambre de Wilson. L'objet microscopique y joue le rôle de l'étincelle qui met le feu aux poudres, ou du chuchotement qui déclenche une avalanche : un système macroscopique est dans un équilibre si instable qu'un processus microscopique suffit à le faire changer d'état. (Dans le cas de la chambre de Wilson, le système en équilibre instable est le gaz contenu dans le cylindre, qui devient sursaturé d'humidité dès qu'on a diminué la pression en tirant le piston).

Nous commençons ainsi à comprendre un peu ce que dit le postulat quantique : à l'action exercée par le processus microscopique sur le dispositif qui permet de le déceler correspond une réaction de ce dernier sur le processus. Cette réaction est «finie », ce qui veut dire qu'elle n'est pas infiniment petite : elle ne peut pas être inférieure à un certain seuil. Par suite l'analyse ne peut pas séparer légitimement le processus microscopique et l'instrument d'observation : celui-ci fait partie, d'une façon essentielle et inamovible, de la définition de celui-là. L'incompatibilité affirmée par Bohr entre les descriptions causale et spatio-temporelle tient alors à ceci : chacune de ces descriptions n'a de sens que si le processus est défini par un certain dispositif expérimental ; or les dispositifs exigés par les deux descriptions sont incompatibles.

 

L’ontologie quantique

Peut-on comprendre sans philosopher ?

Comprendre une théorie physique, c'est savoir l'appliquer, disent les chercheurs, les professeurs et les étudiants. Je n'en crois rien. Bien des spécialistes ont renoncé depuis longtemps à comprendre la mécanique quantique, ce qui ne les empêche pas de s'en servir avec compétence, parfois avec virtuosité. Il s'est même trouvé un philosophe (Karl Popper) pour écrire que la mécanique quantique est selon Bohr une théorie « presque totalement incompréhensible », qu'il ne faut pas chercher à comprendre. Je pense plutôt que ceux (en premier lieu les physiciens) qui ont renoncé à connaître la pensée de Bohr, se privent par là d'un moyen essentiel pour comprendre la mécanique quantique.

Savoir utiliser n'est pas comprendre (encore que cela puisse y aider). Comprendre n'est pas savoir appliquer un formalisme ; pour Bohr « la clarté mathématique n'a aucune vertu par elle-même », et « une explication physique doit absolument précéder la formulation mathématique ». Comprendre, c'est plutôt savoir expliquer à celui qui n'est pas un spécialiste et n'entend pas le devenir (c'est-à-dire à toi, ami lecteur). Mais alors comprendre, n'est-ce pas nécessairement philosopher ? La philosophie, en effet, s'adresse à tout le monde : elle parle à la raison dont l'exercice suppose une expérience de la vie, mais pas l'usage de méthodes et de techniques spécialisées. Dans l'orgueil de leur puissance, les sciences ont actuellement tendance à oublier l'idéal d'intelligibilité qui a présidé à leur naissance ; la retraduction de leurs hypothèses dans le langage commun se fait de plus en plus mal. Or cette retraduction ne peut se priver du secours de la philosophie, simplement parce qu'elle est elle-même – qu'on le sache ou qu'on veuille l'ignorer – un exercice philosophique.

De quoi s'agit-il dans les deux chapitres précédents ? Est-il indispensable de connaître leur contenu pour résoudre des problèmes concrets sur les noyaux atomiques, les lasers ou les réactions chimiques ? Pas du tout ! La physique technicisée – formalisme mathématique de plus en plus puissant et rigoureux, muni de règles de correspondance avec les résultats d'expériences – est une boiteuse, mais elle court bien plus vite que la philosophie naturelle, dont Bohr incarne à merveille la sage lenteur. C'est au déclin de la philosophie naturelle et à l'essor torrentiel de la technophysique que devait penser notre héros lorsqu'il écrivait en 1949, à la fin de son rapport sur les discussions avec Einstein : « Le développement d'un domaine nouveau se fait en général par étapes au cours desquelles l'ordre remplace peu à peu le chaos : c'est au cours de l'étape intermédiaire où règne la vérité profonde que le travail est réellement passionnant et incite l'imagination à chercher une prise plus ferme.

(...) Grâce à la coopération singulièrement fructueuse de toute une génération de Physiciens, nous approchons de ce terme où l'ordre logique nous permet, dans une large mesure, d'éviter la vérité profonde (...) ».

Ces phrases semblent être tombées dans un silence de mort ; personne, que je sache, ne les a saluées du moindre commentaire. (Il n'était que trop facile d'y voir la pure nostalgie d'un vieux monsieur, dépourvue de tout fondement objectif.) Elles esquissent pourtant un diagnostic significatif, et qui rejoint celui, déjà cité, de Husserl en 1937: « La science mathématique de la nature se vide de son sens dans la technicisation ».

La recherche du sens

La recherche du sens était apparue, dans l'article fondateur d'Einstein sur la relativité restreinte (1905), comme le moyen essentiel de la « révision radicale » des concepts d'espace et de temps, dont il avait compris la nécessité. Leibniz, dans son débat avec les newtoniens, puis Kant, avaient discuté la nature de l'espace et du temps.

Einstein (influencé en particulier par Ernst Mach) abordait le problème d'une façon nouvelle. Les concepts spatiaux et temporels n'ont de sens que par les opérations effectives de mesure des longueurs et des durées : tel était le fil conducteur de sa démarche. En le suivant, Einstein montrait que le temps absolu de Newton, qu'on s'était habitué à prendre pour une chose, n'était qu'une abstraction, juste dans des conditions déterminées, mais dont les découvertes nouvelles de la physique faisaient apparaître les limites. Quelques années plus tard, la relativité générale allait encore plus loin dans la même direction. Dès lors, on comprend mieux pourquoi Bohr, se réfère avec insistance à la relativité générale. Tandis qu'Einstein raisonne désormais, s'agissant de physique quantique, sur la réalité physique sans s'interroger sur les moyens de lui donner un sens, Bohr refait à chaque pas la même démarche : quel est le sens de la coordonnée (ou de la quantité de mouvement) ? Pour le savoir, il ne faut pas seulement chercher par quels procédés matériels on mesure ces grandeurs, mais aussi comment on peut « dire à d'autres hommes ce que nous avons fait et ce que nous avons appris ».

Ici encore la convergence avec Husserl est frappante. Lisons par exemple L'origine de la géométrie : Husserl y montre la géométrie comme « tradition devenue vide de sens », faute de la                    « réactivation des activités originaires enfermées dans les concepts fondateurs ». De plus, il montre comment les idéalités géométriques, d'abord surgies dans la conscience du « premier inventeur », atteignent à une objectivité idéale grâce à la médiation du langage : l'humanité est d'abord communauté de langage ; le monde objectif, dans la mesure où tout ce qu'il contient peut être nommé, présuppose les hommes et leur langage universel, qui de son côté se rapporte au monde.

La notion centrale de phénomène

La convergence de pensée entre Bohr et Husserl est encore plus manifeste à propos de la notion de phénomène. Bohr, nous l'avons vu, revient au sens étymologique, mais le précise et l'enrichit considérablement. Le phénomène, dans le domaine quantique, concerne les objets microscopiques, mais pas eux seuls : il est leur manifestation dans des conditions expérimentales déterminées. Non seulement la description du phénomène ne peut faire abstraction de ces conditions, mais encore – selon l'énoncé du postulat quantique – le phénomène lui-même n'a pas de « réalité physique autonome » par rapport à elles. Ces conditions, enfin, sont humaines de quelque façon. S'il faut, en effet, les décrire en termes de concepts classiques, c'est que ceux-ci sont seuls compatibles, selon Bohr, avec le « langage ordinaire » et les « définitions pratiques ». Seuls compatibles (je crois pouvoir risquer cette précision sans trahir Bohr) avec l'expérience de l'espace, du temps et du mouvement que nous devons à notre vie d'êtres corporels.

Le débat avec Einstein a énormément contribué à clarifier la notion bohrienne de phénomène, et corrélativement celle de réalité physique, qui est en particulier l'enjeu philosophique des deux articles de 1935. Chez Einstein, Podolsky et Rosen, la réalité physique est un principe premier. Elle est objective, « indépendante de toute théorie» ; elle se compose d'éléments, lesquels «ne peuvent pas être déterminés par des considérations philosophiques a priori, mais doivent être trouvés en faisant appel aux résultats d'expériences et de mesures ».

Bohr reprend dans une large mesure les termes mêmes de l'analyse d'Einstein et de ses collaborateurs. Mais il se préoccupe dès le début de savoir « dans quelle mesure on peut attribuer un sens non ambigu » à l'expression « réalité physique ». Il montre ensuite que les conditions qui définissent le type des prédictions possibles sur le comportement futur du système « constituent un élément inhérent à la description de tout phénomène auquel le terme « réalité physique » peut être légitimement attaché ».

Nous sommes ici au cœur même de la différence entre les deux conceptions. Einstein part d'une réalité physique dont la notion est censée aller de soi ; les expériences ne peuvent faire davantage que de répondre par oui ou par non à la question : telle grandeur physique est-elle un élément de la réalité ? Chez Bohr les expériences et leur analyse théorique ont un rôle bien plus radical : elles influent sur la définition même des grandeurs physiques, donc en définitive de la réalité physique. C'est ainsi qu'il indique que dans chaque dispositif expérimental adapté à l'étude des phénomènes quantiques, « on n'a pas affaire à une simple ignorance de la valeur de certaines quantités physiques, mais à l'impossibilité de définir ces quantités sans ambiguïté ».

Ici la position d'Einstein rejoint à la fois l'attitude spontanée, préphilosophique de tout un chacun – ce que Husserl appelle l'attitude naturelle – et l'attitude spontanée, préphilosophique de presque tous les physiciens.

Pour Durand et Smith, physiciens, tout comme pour Jeannot et Jeannette, le monde est là, nous y sommes plongés comme les poissons dans l'eau, et il serait vain de demander comment il nous est donné, ou si cette donation a quelque chose à nous apprendre sur lui et sur nous. La différence entre Smith et Durand d'une part, Jeannette et Jeannot de l'autre, est que les deux premiers considèrent le monde comme formé de particules (dont ils donnent une définition mathématique), tandis que pour les deux derniers, il est évidemment formé de choses et d'êtres vivants.

Maintenant voici Husserl, qui exige de son lecteur « l'abandon des attitudes naturelles liées à notre expérience et à notre pensée, bref un changement radical d'attitude ». Nous sommes ici très près de la « révision radicale de notre attitude envers la réalité physique » que demande Bohr. Comme les autres physiciens, Einstein pose l'objet comme une évidence première et croit pouvoir dans tous les cas mettre de côté sans examen son mode d'apparaître instrumental ou sensoriel ; celui-ci, en tant que tel, n'a rien à nous dire sur l'objet, pas plus que l'enveloppe qui contient une lettre ne nous révèle le contenu de la missive. Pour Bohr, au contraire, le dispositif expérimental qui fait apparaître telle ou telle grandeur physique contribue non seulement à la définition de cette grandeur, mais encore à celle de l'objet qui en est porteur. A nouveau, nous sommes tout près de la phénoménologie husserlienne pour qui, selon la formule de Lévinas, « Les modes d'apparaître de la chose ne sont pas des caractères ajoutés, par les procédés de la connaissance, à la chose existante ; ils font son existence même ».

La région quantique et son ontologie

Un troisième essai d'éclairage philosophique fera saisir encore mieux, peut-être, l'originalité de Bohr en même temps que sa parenté cachée avec Husserl. Wheeler rapportait récemment[2] une conversation entre Bohr et Harald Hoffding (1843-1931), le vieux philosophe qui avait été un ami de son père et dont il a reconnu l'influence sur sa pensée. Hoffding l'interrogeait sur une expérience du type de celle de la figure ci-dessous  où le rayonnement traverse un diaphragme muni de deux fentes et va ensuite former une figure d'interférence sur une plaque photographique.

QuantiqueOntologieFig1.jpg

« Entre la fente et la plaque photographique, demande Hoffding, où peut-on dire qu'est le  photon ? – Où il est ? répond Bohr, où il est ? Qu'est-ce que cela veut dire, être ?»

Voilà la question, en effet. Les philosophes se la posaient au moins depuis Aristote ; ils avaient inventé le mot ontologie pour désigner le savoir sur l'être. Husserl a fait une percée décisive en posant qu'il y a des régions de la réalité, et que (pour reprendre encore une expression de Lévinas) « être ne signifie pas la même chose pour chacune de ces régions ». L'ontologie générale ne suffit donc pas : il faut des ontologies régionales.

Galilée, dit Husserl, a découvert l'ontologie de la nature : c'est la géométrie. Cela signifie simplement ceci : les objets matériels ont pour essence d'être des « choses étendues » et d'avoir à chaque instant une position déterminée[3] . Mais si on lit Galilée à la lumière des analyses de Bohr, il faut à mon avis ajouter que l'ontologie galiléenne comprend aussi un second principe, aussi important que le premier : les objets physiques sont détachables des conditions de leur manifestation ; ils existent indépendamment d'elle, et peuvent donc être étudiés (au moins théoriquement) comme tels. Pour imposer ce principe, Galilée a combattu ceux qui refusaient de croire à la réalité des satellites de Jupiter et des montagnes de la Lune, en arguant que ces objets n'étaient visibles qu'à travers une lunette astronomique et n'étaient donc que des créations de cette lunette, des artefacts purs et simples. L'importance de ce principe n'est pas diminuée par le fait qu'il découle du premier.

La portée de la mécanique quantique, telle que Bohr l'a comprise, apparaît maintenant plus clairement. Le postulat quantique signifie que le second principe de l'ontologie galiléenne ne vaut pas pour les objets quantiques : ceux-ci ne sont pas détachables des conditions matérielles de leur manifestation, ils y adhèrent au contraire plus ou moins complètement. Comme le second principe galiléen découle du premier, sa fausseté implique celle du premier : les objets quantiques ne sont pas des « choses étendues », en ce sens qu'ils n'ont pas nécessairement à chaque instant une position déterminée. Bohr a précisé ce qu'il faut entendre par là dans ses analyses sur la complémentarité des descriptions causale et spatio-temporelle.

L'interprétation husserlienne de la découverte méthodologique de Galilée comme la formulation d'une ontologie régionale nous conduit donc tout naturellement à deux conclusions,

  • l'une générale (a),
  • l'autre concernant la mécanique quantique selon Bohr.

(a) La thèse générale, due à Husserl, est que chaque science s'occupe d'une région déterminée, et que par suite elle doit être fondée sur l'ontologie régionale correspondante.

D'où une conséquence polémique dont l'importance s'est accrue depuis Husserl : « La vraie méthode est commandée par la nature des objets de la recherche et non par nos préjugés et nos anticipations ». Les disciplines qui poussent comme des champignons ces derniers temps, et qui se bornent à copier les méthodes de la physique (par exemple la psychologie « scientifique » déjà dénoncée par Husserl), sans s'être jamais demandé si la région qu'elles étudient relève vraiment de l'ontologie galiléenne – ces disciplines usurpent le nom de sciences[4].

(b) La thèse concernant la mécanique quantique découle, je crois, des analyses qui précèdent : on a découvert au XXe siècle une nouvelle région du monde physique, la région quantique, pour laquelle l'ontologie régionale de Galilée ne vaut plus. Le postulat quantique de Bohr exprime le fondement ontologique de la mécanique quantique, il définit l'ontologie quantique. Le principe fondamental de cette ontologie est que les objets quantiques sont adhérents aux conditions de leur manifestation.

Le caractère ontologique de la différence entre physique classique et physique quantique explique pourquoi il était si difficile de comprendre la mécanique quantique au moment de sa création, et pourquoi cela reste aujourd'hui (même si quelques physiciens le nient peut-être) tout aussi difficile. En effet, les fondements ontologiques de la physique classique s'obtiennent à partir de l'ontologie du monde réel par deux opérations.

  •  Il faut d'abord amputer le monde réel, non seulement des « qualités secondes » des objets (couleur, odeur, goût...), comme l'expliquait Galilée dans le passage cité plus haut, mais plus généralement de leurs propriétés usuelles (par exemple leur utilité ou leur danger) et des valeurs qui leur sont attachées (importance, beauté, désir, crainte...).
  • Il faut ensuite préciser ce qui reste : l'exactitude absolue inhérente à la géométrie est étrangère au monde réel.

Amputer et préciser sont certes des opérations qui n'ont rien d'anodin ; mais il reste quand même des traits communs importants entre le monde réel et celui des physiciens classiques.

  • D'abord, dans le monde réel aussi nous avons affaire à des objets spatiaux.
  • Ensuite, s'il est vrai que dans le monde réel les conditions de la manifestation d'une chose ne sont pas des détails dont on peut faire abstraction (comme le physicien, quand il théorise, fait abstraction de la procédure expérimentale qui lui a permis de mettre en évidence l'objet de son étude) – s'il est vrai que les modes d'apparaître d'une chose réelle « font son existence même » (selon l'expression de Lévinas commentant Husserl) – il n'en reste pas moins qu'à travers ces modes d'apparaître, à travers le flux des sensations constamment changeantes, la conscience atteint une chose unique, identique à elle-même ; si différentes que soient les images de la cathédrale de Rouen aux différentes heures du jour qu'a peintes Monet, nous savons pourtant – sans quitter pour autant le monde réel, sans devenir physiciens un seul instant – que ces images sont celles d' un objet unique, celui précisément que désignent les mots « cathédrale de Rouen ».

L'ontologie de la physique classique, si différente soit-elle de celle du monde réel (du monde de la vie, comme disait Husserl), est donc encore proche, en un sens, de celle-ci. Cette relative proximité, cette parenté du monde de la vie et du monde de la physique classique est le fondement de l'illusion des physiciens, qui croient dur comme fer que ces deux mondes n'en font qu'un. (Comme nous vivons à « l'âge de la science », les illusions des scientifiques sont partagées par beaucoup d'autre gens). Mais cette même parenté permet aussi d'utiliser en physique classique bien des intuitions formées par l'expérience du monde de la vie.

Par contre la région quantique a des propriétés bien plus paradoxales, bien plus contre-intuitives que la région de la physique classique. Son ontologie bat carrément en brèche celle du monde réel. L'effort que nous tentons spontanément pour constituer, à partir de plusieurs résultats d'expérience, un objet unique (une «cathédrale de Rouen »), échoue ; il est définitivement voué à l'échec, pour les raisons qu'a découvertes Bohr et que nous avons tenté d'expliciter ici en parlant de la région quantique. C'est bien cela que désignait Bohr au début, quand il parlait de                l'« irrationalité » de la théorie quantique. Il se rendit compte par la suite que ce terme était impropre et cessa de l'utiliser.

Et en effet, ce qui est irrationnel c'est bien plutôt de vouloir à toute force étendre l'ontologie de la physique classique au-delà de sa région de validité, sans autre justification que l'affirmation bovine : « c'est scientifique ». Vouloir l'étendre à la région quantique, c'est se condamner à ne jamais comprendre celle-ci. Vouloir l'étendre aux sciences biologiques, c'est parfois remporter de brillants succès (pensez à la structure de l'ADN et à tout ce qui en découle) ; mais c'est aussi méconnaître, voire détruire, toutes les faces des sciences biologiques qui ne se prêtent pas à ce genre de réduction, comme le montre brillamment Ernst Mayr dans son Histoire de la biologie[5] . Vouloir étendre l'ontologie galiléenne aux sciences humaines, c'est créer des disciplines qui portent le nom de sciences, présentent les apparences sociales des sciences (chercheurs, crédits, revues...) – mais qui sont dépourvues de fondement. Ce qui ne les empêche pas nécessairement d'être efficaces, car on peut agir sur les hommes par bien des moyens, y compris la magie. Vouloir enfin étendre l'ontologie galiléenne au monde de la vie, c'est se donner les moyens de dévaster la vie, au double point de vue matériel (désastre écologique) et moral.

Il aura fallu quelques décennies pour que l'on mesure à quel point l'article d'Einstein, Podolsky et Rosen était une critique profonde et rigoureuse de la mécanique quantique du point de vue de l'ontologie galiléenne. Mais Einstein a aussi parlé, dans sa correspondance, des aspects existentiels de son opposition à la conception de Bohr. Il dit que son refus de la mécanique quantique lui est dicté par son instinct scientifique, ou par sa voix intérieure; il fait état de son malaise. (Heureuse époque où un chercheur pouvait écouter sa voix intérieure sans perdre ses moyens de recherche ou d'existence ! Il est vrai qu'il s'appelait Einstein...)

On peut dire, sans exagération, qu'Einstein a vécu l'avènement de la mécanique quantique comme un tremblement de terre : le sol se dérobait sous ses pieds. Car le sol sur lequel s'appuie notre vie (pas seulement la vie théorique, mais aussi la vie tout court) est d'abord un sol ontologique. (Ce sol-là est-il ce qu'il y a de plus profond, ou repose-t-il lui-même sur une couche plus fondamentale ? Ce n'est pas ici le lieu d'en discuter). Les principes de l'ontologie galiléenne ont un rapport d'analogie profonde avec les évidences de base du monde de la vie. C'est pourquoi leur formulation explicite peut donner l'impression d'un jeu gratuit et bizarre ; c'est aussi pourquoi leur ébranlement donne le mal de mer.

Mais si la difficulté d'accepter l'ontologie quantique est d'abord une difficulté pour ainsi dire corporelle, elle est d'autre part grandement renforcée par la tradition intellectuelle de l'Occident. Il est vrai que Lévinas a pu repérer chez Platon, Aristote, Descartes une thèse qui « aurait dû servir de fondement à une philosophie pluraliste où la pluralité de l'être ne s'évanouirait pas dans l'unité du nombre, ni ne s'intégrerait en une totalité ». Mais la tendance qui affirme ou sous-entend la validité d'une ontologie unique et rejette la notion même d'ontologies régionales a largement prévalu.

  • Chez Einstein on peut voir comment l'influence de Spinoza, en même temps que la passion de la géométrie, l'ont poussé vers le monisme.
  • Par contre la formation philosophique de Bohr, l'influence de Hoffding et sa passion de jeunesse pour Kierkegaard le prédisposaient à se sentir à l'aise dans les ruptures, à accepter le pluralisme.

Dans la lettre-préface des Principes de la philosophie, Descartes écrivait : « Ainsi toute la philosophie est comme un arbre dont les racines sont la métaphysique, le tronc est la physique, et les branches qui sortent de ce tronc sont toutes les autres sciences, qui se réduisent à trois principales, à savoir la médecine, la mécanique et la morale ». Cette conception de la physique comme science centrale et science modèle, cent fois réfutée, est aujourd'hui plus puissante que jamais ; elle va de pair avec la thèse de la validité universelle de l'ontologie galiléenne. Il est donc très digne d'attention que la mécanique quantique soit venue – si l'on veut bien accepter la lecture selon Bohr qui vient d'en être proposée – démentir ces vieilles erreurs de l'intérieur même de la physique. Avec Bohr la physique elle-même s'est ouverte à la pluralité de l'être.



[1] Paru au Seuil Points octobre 2001.

[2] J. A. Wheeler, « World as system self-synthesized by quan­tum networking », /BAI .Journal of Research and Development, tome 32 (1988), p. 4 -15. Voici le texte de Wheeler : «"Where can the photon be said to be in its passage from the slit to the photographie plate ?" To be ? Bohr replied. To be ? What does it mean "to be"? »

[3] C'est bien ainsi qu'on peut lire un passage fameux de L'Es­sayeur : «Je dis que je me sens nécessairement amené, sitôt que je conçois une matière ou substance corporelle, à la concevoir tout à la fois comme limitée et douée de telle ou telle figure, grande ou petite par rapport à d'autres, occupant tel ou tel lieu à tel ou tel moment, en mouvement ou immobile (...) et par aucun effort d'imagination, je ne puis la séparer de ces condi­tions ; mais qu'elle doive être blanche ou rouge, amère ou douce, sonore ou sourde, d'odeur agréable ou désagréable, je ne vois rien qui contraigne mon esprit à l'appréhender nécessairement accompagnée de ces conditions (...)» (Trad. Christiane Chauvi­ré).

[4] Voir à ce sujet F. Lurçat et L. Lurçat, De la crise des sciences européennes au désastre de la lecture, chapitre premier de F. Lurçat : « L'autorité de la science », éd. du Cerf, Paris, 1995.

 

[5] Parue aux Editions Fayard.

 

 


Date de création : 05/03/2016 @ 15:20
Dernière modification : 05/03/2016 @ 16:13
Catégorie : Philosophie et science
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