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Histoire - L'occident chrétien (1)



L’OCCIDENT CHRÉTIEN (1)
 
Par ARNOLD TOYNBEE dans « La grande aventure de l’HUMANITÉ »
Développements structurés
 
LIMINAIRE
 
Entre 1837 et 1897, l’Occident avait achevé d’étendre sa suprématie sur le reste du monde. Au terme de cette période, le monde semblait s’être placé sous l’administration occidentale. En apparence, l’histoire avait atteint son dénouement avec l’unification politique de l’Italie et de l’Allemagne en 1871, si par « histoire » on entendait – comme c’était le cas pour bien des gens en 1897 – les alertes et les expéditions du passé turbulent de la civilisation occidentale, un passé encore frais dans les mémoires mais heureusement révolu. Ainsi pouvait-on penser, juste avant les deux Grandes guerres mondiales, que l’histoire était constituée de toute une série d’évènements particuliers du passé qui ont conduit à la suprématie de l’Occident. Mais cette occidentalisation du monde était alors récente et les pays occidentalisés occupaient une position périphérique. L’Inde, par exemple, avait été attirée dans l’orbite occidentale au milieu du XVIIIe siècle, lorsqu’elle devint l’un des terrains de la rivalité de deux puissances occidentales, la Grande-Bretagne et la France. Elle occupait jusqu’alors, dans le monde, une place en tant que membre de l’Empire britannique. La Russie avait pris place parmi les grandes puissances grâce à la prescience de Pierre le Grand, mais bien qu’elle s’imposât par sa force, elle n’était pas entièrement civilisée : du point de vue culturel, elle n’était pas membre à part entière du club occidental. Quant à l’occidentalisation du Japon, elle était remarquable, mais ce n’était qu’un accident.  
Les Israélites et leurs héritiers les Juifs avaient indéniablement participé à l’histoire, – et ce fut vrai au moins jusqu‘en 70 de notre ère (date de la destruction du Temple de Jérusalem par les Romains) –, car leur histoire était le prélude de l’histoire du christianisme catholique romain et protestant, et celui-ci était devenu la religion de l’Occident. La participation des Grecs de l’époque classique à l’histoire était également indéniable. La philosophie grecque de l’époque classique avait été mise à contribution lors de l’élaboration de la théologie chrétienne. Et ce n’est pas seulement la théologie, mais aussi la littérature, les arts plastiques et l’architecture grecs qui avaient inspiré, depuis la Renaissance, la culture moderne de l’Occident.
Le judaïsme et l’hellénisme étaient les deux sources principales de la civilisation occidentale. Celle-ci était née de leur rencontre et, dans une reconnaissance rétrospective du passé, il n’était pas strictement nécessaire, pour un historien, de remonter davantage le cours du temps.
La voie qui menait du judaïsme et de l‘hellénisme au monde occidental semblait facile à retracer. Les Juifs et les Grecs avaient été incorporés à l’Empire romain celui-ci étant la matrice politique du christianisme. L’Empire romain avait été converti au christianisme avant l’effondrement de ses provinces occidentales. La conversion au christianisme des barbares qui avaient conquis le territoire occidental de l’Empire romain avait préparé et amené l’expansion progressive de la chrétienté occidentale, commencée dans la dernière décennie du XVe siècle de l’ère chrétienne. Depuis lors, le reste du monde avait été introduit dans le champ de l’histoire au fur et à mesure qu’il avait été attiré dans l’orbite en constante expansion de l’Occident.
Cette vision rétrospective de l’histoire était plausible au début du XXe siècle, parce que, à cette date, on pouvait croire que la suprématie globale à laquelle l’Occident était parvenu, allait être permanente. 
 
Biographie de Arnold Toynbee (1889-1975)
Professeur d’histoire grecque et byzantine, puis d’histoire internationale à l’Université de Londres. Il a occupé d’importantes fonctions au Foreign Office au cours de deux guerres ; il été reçu à l’Institut de France en 1968 où il a succèdé à Winston Churchill.
Toynbee a définitivement pris place, à côté de Malraux et de Lévi-Strauss, parmi les maîtres à penser de notre temps. 
 
63. LA CHRÉTIENTÉ OCCIDENTALE (911-1099)
 
La chrétienté, à  l’issue de nombreux assauts ravageurs, se révéla apte à séduire les populations indigènes
 
La chrétienté occidentale, sur le plan militaire, connut des vicissitudes absolument inverses de celles que traversait l’Empire romain d’Orient à la même époque
Dès avant la mort de Charlemagne en 814, la chrétienté avec les assauts des marins nor­mands, demeura sur la défensive jusqu’à la victoire d’Otton Ier le Grand sur les Magyars en 955.
C’est au cours des soixante années précédentes que les souffrances infligées par des assaillants étrangers atteignirent leur paroxysme. En effet, les raids des cavaliers magyars sur la chrétienté occidentale frappèrent les régions de l’intérieur qui avaient le moins souffert des attaques maritimes des Normands et des musulmans.
 
Et c’est seulement au cours de la seconde moitié du XIe siècle que le vent tourna en faveur de la chrétienté
Cette période fut précisément le demi-siècle pendant lequel la chrétienté réalisa ses emprunts à l’Empire romain d’Orient.
 
Dans les deux cas, on peut comprendre le changement soudain intervenu sur le plan militaire
Ce qui ne va pas sans dire que d’autres changements se sont pro­duits corrélativement sur les plans social et culturel :
– par exemple, en Angleterre, la civilisation chrétienne fut adoptée par les colons normands établis dans le Danelaw,
–  et en Normandie, en France, l’exten­sion de l’influence intervint grâce à l’observance de la règle monacale bénédictine à la manière de l’abbé de Cluny.
 
L’assimilation des colons normands révéla que le christianisme occidental était tout à fait en capacité de séduire les peuples indigènes
Notamment ceux qui ne s’étaient pas encore engagés envers le christianisme orthodoxe, l’islam ou le judaïsme. La réforme de Cluny a fait la preuve que la civilisation chrétienne occidentale était devenue attrayante. Cette réforme était un symptôme, sur le plan religieux, de la vitalité que manifestait également la société chrétienne occidentale dans bien d’autres domaines.
 
L’extension de la chrétienté occidentale par la conversion des pays d’Europe septentrionale
 
En Bohême, le christianisme avait pris pied au moment de la mission (863-865) de Constantin-Cyrille et de Méthode dans un pays slave voi­sin, la Grande-Moravie. Pendant deux siècles peut-être, un rite slave coexista en Bohême avec le rite latin. Ce dernier y prévalut finalement, mais la liturgie slave favorisa l’expansion du christianisme en Pologne comme elle l’avait fait en Russie.
La Pologne fut convertie au catholi­cisme en 966, onze ans après la victoire décisive de l’empereur saxon Otton Ier sur les Magyars. Ceux-ci se convertirent entre 970 et l’an mil.
Le Danemark fut converti en 974 et les autres pays scandinaves au tour­nant des Xe et XIe siècles.
En Nor­vège, en Suède et en Hongrie, tout particulièrement,la conversion rencontra des résistances. Mais celles-ci échouèrent, tant le prestige de la civilisation chrétienne était devenu grand parmi les voisins païens de la chrétienté occidentale.
 
En d’autres lieux, durant la seconde moitié du XIe siècle, l’enrichissement de la chrétienté  s’opéra par des conquêtes aux dépens de l’orthodoxie et de l’islam tout en faisant revivre son passé gréco-romain
 
Entre 1041 et 1071, des aventuriers normands conquirent les possessions de l’Empire romain d’Orient en Apulie et en Calabre.
Entre 1060 et 1090, ils enlevèrent la Sicile aux musulmans. Les Apuliens, de langue ita­lienne, étaient des Lombards, sujets ecclésiastiques de la papauté. Pour eux, la conquête normande n’offrait rien de désagréable, mais pour les Grecs orthodoxes de Calabre et de Sicile, elle représentait une soumis­sion à des étrangers.
En 1085, les chrétiens indépendants de la partie nord-ouest de l’Espagne conquirent Tolède, ville située au centre de la péninsule et qui, avant la conquête musulmane, avait été la capitale de l’État wisigoth qui avait succédé à l’Empire romain dans la péninsule ibérique.
En 1098-1099, une force expéditionnaire des Chrétiens d’Occident enleva Antioche et Édesse aux Seldjoukides et Jérusalem aux Fatimides. Cette expédition – la première Croisade – fut un remarquable exploit financier, logistique et stratégique. Une bande d’aventuriers chrétiens d’Occident avait réussi là où les empereurs Nicéphore II Phocas et Jean Tzimiskès avaient échoué malgré toutes les ressources de l’Empire romain d’Orient dont ils disposaient. La conquête de l’Angle­terre par les Normands en 1066 avait été un exploit aussi impression­nant quoique, contrairement aux conquêtes des chrétiens occidentaux dans le bassin méditerranéen, celle-ci n’eût pas étendu la zone d’influence du catholicisme auquel l’Angleterre prénormande apparte­nait déjà. Cependant, la conquête de l’Angleterre par les Normands démontra qu’en 1066, la Francie occidentale, c’est-à-dire la France, se tournait vers les régions éloignées du monde catholique. Les prouesses militaires ne représentaient qu’un aspect de sa supériorité générale.
 
Cette seconde moitié du XIe siècle comme réplique de la seconde moitié du VIIIe siècle avant J.-C dans l’histoire de la civilisation hellénique
 
Après une longue incuba­tion, une civilisation se mettait soudain à fleurir. En cette période, la civilisation chrétienne occidentale démontra sa vigueur par son zèle à faire des emprunts à des civilisations contemporaines plus avancées et à faire revivre son propre passé gréco-romain.
Le Code de droit romain de Justinien, redécouvert en 1088, fut étudié avec enthousiasme à Bologne, ville italienne qui s’était trouvée sous la domination de l’Empire d’Orient jusqu’en 751. Avant la fin du Xe siècle, les traductions latines, par Boèce, des œuvres d’Aristote sur la logique furent étudiées et commentées en Occident par l’érudit français Gerbert d’Aurillac, après y être restées en sommeil pendant 450 ans. On installa des moulins à eau, une invention du Croissant fertile, sur les rivières rapides de l’Europe occidentale transalpine. Une méthode efficace de harnacher un cheval de trait, qui semble avoir été inventée en Chine ou dans la steppe eurasienne, aurait été adoptée dans la chrétienté occidentale dès le Xe siècle. L’équipement des chrétiens d’Occident au cours de la première croisade comprenait l’arbalète dont étaient déjà armés les Chinois à l’époque des Royaumes Combattants (506-221 avant J.-C.).
 
Intervint alors l’abandon de la romanité dans l’équipement militaire, dans la langue, dans la politique et dans la religion
 
Sur le plan de l’équipement militaire
Au XIe siècle, l’équipement militaire romain qui avait été repris par les conquérants barbares de l’Empire d’Occident fut brusquement aban­donné en faveur de l’équipement sarmate, plus efficace, que les Alains avaient introduit en Gaule au Ve siècle. Les chevaliers normands repré­sentés sur la tapisserie de Bayeux trouvent leurs prototypes dans les peintures de cavaliers de style sarmate trouvées dans les tombes de Cri­mée et de la presqu’île de Taman et datant des 1er et IIe siècles de notre ère. Mais les Occidentaux du XIe' siècle apportèrent un changement (le premier de bien d’autres) à cet accoutrement emprunté. Ils remplacè­rent le petit bouclier rond des Sarmates par un bouclier en forme de cerf- volant qui offrait le maximum de protection pour un minimum de poids et de surface. Ces « chevaliers» (milites) du XIe siècle étaient si cons­cients de leur valeur que, vers le milieu du siècle, les novices commen­cèrent à être intronisés par les anciens dans une sorte de fraternité sécu­lière.
 
Sur le plan linguistique
Depuis la chute de l’Empire romain, on avait continué d’écrire la poé­sie latine en Occident selon la mesure classique grecque, où la prosodie reposait sur une distinction entre syllabes longues et courtes. Pour la lan­gue latine, dotée d’un accent tonique, cette prosodie classique grecque avait été une contrainte fort ennuyeuse. Le latin fut libéré de cette ser­vitude par les auteurs d’hymnes chrétiens. Ils créèrent une poésie latine accentuée et, vers le tournant des XIe et XIIe siècles, un poème épique écrit dans l’une des langues romanes vivantes de l’époque, la Chanson de Roland, se dégagea de la croûte latine qui avait jusqu’alors masqué l’évo­lution des langues issues du latin.
 
Sur le plan politique
Le Xe siècle vit un rétablissement partiel de l’Empire de Charlemagne, mais avec la Saxe comme centre, et non plus la Francie. Le roi saxon de Germanie, Otton Ier, qui battit les Magyars en 955, fut couronné empereur à Rome en 962. Il ajouta la Bourgogne et l’Italie à ses possessions, mais la Francie occidentale conserva son indé­pendance. Au Xe siècle, les Carolingiens qui n’étaient plus, en France, les dirigeants de fait, furent remplacés par une nouvelle dynastie qui dis­posa d’un plus grand appui, de la même manière que, au Vlle siècle, les Carolingiens avaient remplacé les Mérovingiens. Au XIe siècle, les Nor­mands établirent des gouvernements monarchiques effectifs dans des Etats de plus petite dimension que la France et la Germanie. L’exploit qu’accomplirent les Normands en conquérant l’Angleterre, l’Apulie, la Sicile et Antioche fut dépassé par l’exploit ultérieur qui consista à met­tre sur pied l’administration de leurs nouvelles possessions.
Le royaume normand de Sicile constitua un Etat gouverné autocra­tiquement. C’était un successeur de l’Empire romain d’Orient et du cali­fat islamique. Son régime bien établi éclipsa les cités-Etats naissantes du Sud de l’Italie, mais en Italie du Nord, Venise s’était pratiquement ren­due indépendante de l’Empire d’Orient avant la fin du XIe siècle, et les villes de Lombardie qui, au début du siècle, se trouvaient encore sous la domination des successeurs héréditaires des gouverneurs de province de Charlemagne, ou bien des évêques locaux, devinrent autonomes au cours du siècle suivant. Les gouvernements de ces cités-États étaient oli­garchiques, mais républicains. Deux cités-États maritimes lombardes, Pise et Gênes, participèrent en tant que puissances virtuellement indé­pendantes à l’offensive des chrétiens d’Occident dans le bassin de la Méditerranée au cours de la seconde moitié du X1e siècle.
 
Ainsi, au cours du X1e siècle, deux formes concurrentes de structures politiques s’étaient développées à l’Ouest.
Une forme républicaine à la dimension des cités-Etats et une forme monarchique à la dimension des royaumes. Dès 1100, ces deux formes contemporaines d’organisation politique occidentale étaient devenues plus efficaces qu’aucun des autres régimes qui s’étaient établis dans cette région depuis le déclin et la chute de l’Empire romain.
Le régime politique des cités-États qui s’était développé en Italie du Nord au XIe siècle fit aussi son apparition en Flandre à la même époque. Ces deux régions connurent en même temps une explosion démographi­que, qui s’accompagna de la croissance du commerce et de l’industrie. Dès 992, Basile II paya les services navals de Venise en accordant des privilèges commerciaux aux Vénitiens dans toute l’étendue de l’Empire d’Orient. Les Vénitiens commencèrent alors à enlever le commerce aux Grecs dans leurs eaux territoriales et, après l’établissement des princi­pautés des Croisés le long de la côte de Syrie, les cités-États maritimes du Nord de l’Italie obtinrent également des privilèges. Ces têtes de pont de l’Occident chrétien «outremer» dépendaient, pour leurs communi­cations avec l’Europe occidentale, de la navigation génoise, pisane et vénitienne. Dans son ensemble, l’Occident réalisait maintenant des gains au détriment de l’islam et du monde orthodoxe, mais, parmi les Occidentaux eux-mêmes, les principaux bénéficiaires en furent les Ita­liens du Nord.
 
Sur le plan religieux
 
À la fin du Xe siècle, avec la fondation des abbayes de Cluny et de Citeaux
Au cours des années 910-1099, le réveil de la chrétienté occidentale se manifesta par un mouvement de réforme, à commencer par la fondation d’une abbaye bénédictine d’un style nou­veau à Cluny, en Bourgogne. Le mouvement réformateur clunisien se répandit à travers toute la chrétienté, et les monastères qui adoptèrent sa manière d’observer la règle bénédictine s’associèrent à Cluny et se pla­cèrent sous son hégémonie.
Mais, vers la fin du XIe siècle, la règle de Cluny ne donnait plus satisfaction, et une autre abbaye-modèle fut fon­dée à Cîteaux en Bourgogne. Saint Benoît lui-même, comme Pacôme, le fondateur égyptien du monachisme chrétien, avait cherché à créer l’équilibre entre les activités liturgiques et économiques de ses moines. Le mouvement clunisien avait développé les aspects liturgiques de la vie d’un monastère bénédictin, et les abbayes qui adoptèrent sa règle cons­tituèrent pour leurs paysans-fermiers un fardeau aussi lourd que les proprétaires séculiers qui étaient leurs voisins et qui représentaient leur contrepartie sociale. Les cisterciens cherchèrent quant à eux à dévelop­per en même temps une plus grande austérité spirituelle et une plus grande productivité matérielle. Ils défrichèrent les terres incultes mais, à l’inverse des premiers moines pacômiens de la Thébaïde, les moines cisterciens y employèrent des travailleurs qui étaient des frères lais, c’est-à-dire des membres de l’ordre d’une classe inférieure. Les cister­ciens tirèrent du fer et de la laine des terres incultes. Par ces succès éco­nomiques, ils firent naître les germes du système de production capita­liste.
 
Au XIe siècle, avec le lancement de trois innovations par les réformateurs religieux de la chrétienté occidentale
(1) Ils imposèrent le célibat au clergé séculier (c’est-à-dire aux prêtres qui n’étaient pas moines) et ils tentèrent de mettre fin  (2) à l’achat des charges ecclésiastiques et (3) à l’investiture des dignitaires ecclésiastiques par les autorités laïques. La tendance en faveur du célibat des prêtres l’emporta finalement, non sans avoir ren­contré de fortes oppositions, car il n’existait aucun précédent dans l’Eglise occidentale, ni dans aucune autre des Églises régionales. La que­relle des Investitures se termina en 1122 par un compromis, et ce fut rai­sonnable parce que les charges séculières aussi bien que les charges ecclé­siastiques étaient normalement occupées par des dignitaires ecclésiasti­ques. L’achat de dignités ecclésiastiques auprès de protecteurs locaux laïques fut détourné au bénéfice de la papauté, qui assuma la préroga­tive des nominations du clergé et qui ne le fit pas gratuitement.
L’effet cumulé de ces réformes ecclésiastiques fut de transformer le clergé en une corporation privilégiée au sein de la société chrétienne occidentale, tout en l’assujettissant à la papauté au lieu de le laisser soumis à l’aris­tocratie laïque.
À ce même XIe siècle, ce fut une papauté réformée qui prit, la tête des mouvements en faveur du célibat des prêtres ainsi que de la suppression de la simonie de l’investiture des ecclésiastiques par des laïques
La papauté devint ainsi l’institution la plus importante de la chrétienté occidentale.
 
Vers la moitié du XIe siècle, les réformes de la Papauté furent aussi soudaines que capita­les, non sans donner lieu à des controverses et provoquèrent la dés­union
 
Géographiquement, la ville de Rome était située à l’extrémité sud-est de la chrétienté occidentale depuis le détachement de l’Afrique du Nord-Ouest du patriarcat romain par les musulmans et de l’Illyricum oriental par l’empereur Léon III l’Isaurien.
 
Le centre géographique de la chrétienté occidentale se trouva désormais en Bourgogne
Là où les cours supérieurs de la Saône, de la Seine et de la Moselle se rapprochent le plus les uns des autres et de l’angle sud-ouest du Rhin. Ce centre de communications de l’Europe occidentale transalpine était la région où avaient été implantés les monastères de saint Colomban à Luxeuil et à Anne-gray, puis les abbayes de style nouveau de Cluny et de Cîteaux ainsi que l’illustre filiale de Cîteaux, Clairvaux. La situation géographique de Rome était devenue plus excentrique encore du fait de l’expansion de la chrétienté occidentale vers le nord et le nord-est durant le demi-siècle qui avait commencé en 966. La conquête normande au sud-est de Rome ne constituait, par rapport à ce facteur, qu’un léger décalage. Contrôler l’administration ecclésiastique de la chrétienté occidentale à partir de l’un de ses coins les plus éloignés représentait un véritable tour de force.
 
Rome resta néanmoins le principal sanctuaire commun, le principal oracle et le principal centre de pèlerinage de la chrétienté occidentale
 On peut comparer Rome au sanctuaire du dieu Pachacamac dans le monde andin à la même époque et au sanctuaire d’Apollon à Delphes dans l’ancien monde hellénique. Cependant, Rome était aussi l’un des biens de la noblesse locale du ducatus romanus. Depuis l’invasion lombarde en Italie, en 568, le ducatus romanus avait dû, la plupart du temps, se débrouiller tout seul, en dehors des brèves interventions de Pépin le Bref et de Charlemagne. Aux yeux des nobles romains, le caractère sacré de Rome et le prestige de la papauté étaient leur casuel légitime. Mais, pour le reste de la chrétienté occidentale, l’exploitation de la ville et de la papauté par les nobles romains était un scandale.
 
Les premiers champions, du point de vue œcuménique, de la chré­tienté occidentale furent les tenants germaniques du titre impérial qui avait été rétabli
Otton Ier, Otton III et Henri III déposèrent tous les trois des papes natifs de Rome pour les remplacer par leurs propres délégués transalpins. Le plus remarquable délégué d’Otton III fut l’érudit fran­çais Gerbert d’Aurillac, qui devint pape sous le nom de Sylvestre II (999-1003) ; celui d’Henri III fut son propre cousin alsacien Bruno (pape Léon IX, 1048-1054). Avec les encouragements d’Henri III, Léon IX mit à la tête de la Curie des ecclésiastiques éminents qui repré­sentaient le milieu religieux dirigeant de l’ensemble de la chrétienté occidentale, et non des nobles du ducatus romanus.
 
Mais les nouveaux maîtres de la Curie considérèrent que c’était à eux, non à l’Empereur, qu’il appartenait d’avoir le dernier mot dans la politique pontificale
L’âme de la guerre menée par la Curie réformée sur deux fronts – contre l’Empereur aussi bien que contre les nobles romains – fut Hil­debrand, qui devint pape sous le nom de Grégoire VII (1073-1086). Romain d’adoption sinon de naissance, il n’éprouvait guère de sympa­thie pour les nobles du ducatus romanus.
A partir de 1057, le pape cessa d’être nommé par les nobles romains et l’empereur romain d’Occident. Il fut élu par le collège des cardinaux qui représentait l’ensemble de la chrétienté occidentale. (Cette prérogative du Sacré Collège ne fut pas établie de manière concluante avant 1179)
 
Instru­ment efficace de gouvernement entre 1057 et la mort du pape Urbain II en 1099, cette Curie réformée allait partager un vice fatal avec les nobles romains et les nouveaux empereurs romains d’Occident
Son objectif était le pouvoir, et, dans la poursuite de ce but, elle rompit avec le patriarche de Constantinople, Michel Cérulaire, en 1054, et avec l’empereur romain d’Occident, Henri IV, en 1075. La réforme de la papauté et de l’Église occidentale dans son ensemble était un noble idéal, et les réformateurs eux-mêmes étaient sincères, mais le résultat en fut tragique. Cette réforme apporta non la paix mais l’épée.
 
66. LA CHRÉTIENTÉ OCCIDENTALE (1099-1321)
 
Au cours des XIIe et XIIIe siècles, on assista à un total entrecroisement du bien et du mal
 
La civilisation chrétienne occidentale s’épanouit au cours de la seconde moitié du XIe siècle. Pendant les XIIe et XIIIe, elle fit preuve d’une vitalité croissante dans tous les domaines, puis elle connut un recul au premier quart du XIVe siècle. L’explosion démographique constatée dans les pays chrétiens d’Occident dès le XIe siècle s’essouflait avant même l’arrivée apocalyptique de la Peste noire en 1348. La reprise de Constantinople par les Grecs en 1261 et de Saint-Jean-d’Acre par les Musulmans en 1291 scellèrent l’échec des chrétiens occidentaux dans leur invasion du Levant commencée avec la première croisade. L’hégémonie du Saint- Siège sur la chrétienté occidentale, inaugurée par le pape Grégoire VII, fut détruite par la Couronne de France le jour où ses agents se livrèrent à des voies de fait sur le pape Boniface VIII en 1303.
Mais entre-temps, l’efflorescence de la chrétienté occidentale aux XIIe et XIIIe siècles avait produit des œuvres considérables, tant au service du bien que du mal. Parmi les crimes politiques les plus visibles des Occi­dentaux à cette époque, il faut noter la conquête et la mise à sac par des «Croisés» de la Constantinople orthodoxe en 1204 et du Languedoc cathare en 1208-1229 ; la conquête et l’expropriation des territoires sla­ves bordant le littoral sud de la Baltique, l’une et l’autre consommées dans le courant du XIIe siècle ; enfin, la guerre à mort menée par la papauté contre Frédéric II et ses héritiers.
 
Même si quatre hommes d’une suprême grandeur illuminairent ces deux siècles d’histoire chrétienne
 
Un saint, Francesco di Bernardone, d’Assise (1182-1226),
un philosophe, saint Thomas d’Aquin (vers 1225-1274),
un poète, Dante Alighieri, de Florence (1265-1321),
enfin, un peintre, Giotto di Bondone, originaire de la campagne florentine (1267-1337).
Ces quatre géants étaient Italiens, mais la sculpture atteignit son zénith dans la France du XIIIe siècle et l’architecture dite «gothique», que l’occi­dent hérita des Turcs seldjoukides d’Asie Mineure au XIIIe siècle est, aujourd’hui encore, représentée de part et d’autre des Alpes par de magnifiques monuments qui incarnent les idéaux du Moyen Age chré­tien occidental.
La plupart des chefs-d’œuvre de l’architecture gothique – les cathé­drales bâties sur le modèle des khans (caravansérails) seldjoukides – se trouvent au nord des Alpes ; et cette situation géographique n’offre rien de surprenant, car l’Italie, malgré les vicissitudes subies au VIe siècle, n’avait pas rompu avec le passé gréco-romain de manière aussi nette que d’autres parties de la chrétienté occidentale ; le style roman y était donc plus solidement installé et fut moins allègrement jeté aux oubliettes. En outre, on trouvait à Ravenne et à Venise, jadis avant-postes de l’Empire romain d’Orient, des églises de style byzantin. Ainsi, l’actuelle Saint- Marc, achevée en 1071, est calquée sur l’ancienne église des Saints-Apô­tres à Constantinople. Il est toutefois remarquable que le palais des Doges, mitoyen de Saint-Marc, ait été reconstruit en style gothique ; il est remarquable également de voir Giotto s’écarter de la tradition byzantine pour devenir, en peinture, le père du naturalisme occidental moderne.
 
La décision de Dante de composer la Divine Comédie en strophes rimées de vers toscans plutôt qu’en hexamètres latins exerça une influence profonde sur l’inspiration future de la poésie dans toutes les langues vulgaires du monde occidental
Dante n’ignorait pas qu’en employant la langue vernaculaire, il suivait une voie déjà tracée par des poètes d’au-dela des Alpes; mais se libérer de la fascination exercée par la langue et la littérature latines représentait pour un Toscan un plus grand exploit que pour des poètes dont la langue maternelle avait été soit la langue d’oc soit la langue d’oïl — sans parler, évidemment, des poètes qui parlaient non pas une langue romane, mais une langue teu- tonique. Les Italiens du Moyen Age auraient pu rester prisonniers de leur latin ancestral. Ils auraient pu tenter un compromis en écrivant de la poésie latine sérieuse dans la scansion et le style de la poésie populaire contemporaine en langue vulgaire. De fait, quelques pièces latines de ce genre, toutes d’une extrême délicatesse, furent écrites aux XIIe et XIIIe siècles. Les Italiens du Moyen Age réussirent mieux que leurs contemporains grecs à rejeter le joug linguistique imposé par le passé gréco-romain, et leur audace lâcha la bride à leur créativité. Dès l’épo­que de Dante, une forme régionale précoce de la civilisation occidentale s’était implantée en Italie. Le reste de la chrétienté d’Occident mit deux siècles à se hausser au niveau culturel ou se trouvait l’Italie en l’année 1300.
 
Quoi qu’il en soit, lesprogrès économiques réalisés au cours de ces XIIe et XIIIe siècles furent nombreux
 
Tout au long des XIIe et XIIIe siècles, la chrétienté occidentale progresse sur le terrain économique. Sa population et sa production s’accroissent, sa technologie se fait plus efficiente.
L’expansion démographique de l’Ouest au cours de cette période est attestée par l’augmentation de la superficie cultivée, par la multiplica­tion et le développement des villes, enfin par la colonisation de territoi­res conquis. Cet agrandissement des villes apparaît dans les archives où sont enregistrées les localisations successives des murs d’enceinte. Dans de nombreux cas, une muraille bâtie vers 1100 cède la place vers 1250- 1350 à une nouvelle fortification protégeant un espace plus vaste. L’Ita­lie septentrionale et la Flandre restaient les deux régions à plus forte densité urbaine.
 
Dans la production des textiles, et de la laine en particulier
C’est en cela que la Flandre fit un bond en avant au cours du XIIe siècle et il fallut attendre la fin du XIIIe pour que Florence parvint à combler son retard. La Flandre avait l’avantage de disposer de matières premières pratiquement à sa porte, aux Pays-Bas même et en Angleterre. Les villes italiennes, surtout celles de la côte, avaient l’avantage de diriger le commerce maritime entre la chrétienté occidentale et le Levant. Au cours des XIIe et XIIIe siècles, les marchands italiens et flamands se rencontraient à des foires annuelles en quatre localités de la Champagne, commodément situées à mi-chemin.
 
Par l’augmentation de la population, l’essor des villes et la colonisation du littoral balte modifièrent la structure sociale de la vie rurale
L’insé­curité qui avait régné dans les pays chrétiens d’Occident au cours des IXe et Xe siècles avait entraîné l’expansion des seigneuries aux dépens des petites propriétés. Cette époque ayant également connu une baisse démographique, les seigneuries furent exploitées par la location de cer­taines terres à des métayers, la condition étant qu’ils consacrent plu­sieurs jours de la semaine à travailler les champs de la ferme domaniale dont le seigneur réservait le produit à son usage personnel. Aussi long­temps qu’une pénurie de main-d’œuvre se fit sentir, ce fut le meilleur moyen de garantir la culture de la ferme domaniale, mais le système était économiquement inefficace et socialement haïssable. Le serf ou l’esclave ne donne qu’un rendement minimum par comparaison avec le salarié. Aussi, lorsque la population se remit à croître, les seigneurs furent-ils ravis d’exiger un paiement en espèces plutôt qu’un service en travail, et les serfs trouvèrent la contribution financière moins irritante que la corvée. Par ailleurs, les serfs qui restaient astreints à l’ancienne réglementation pouvaient toujours y échapper en prenant le large pour se réfugier en ville et y trouver un emploi dans la manufacture ou pour aller coloniser les régions situées à l’est de l’Elbe (à l’origine un pays de francs-alleux mais en fin de compte la dernière citadelle du servage en Europe).
La colonisation des territoires baltes était à la fois rurale et urbaine. La première ville allemande sur la côte de la Baltique fut Lübeck, fondée en 1143. Dantzig fut fondée vers 1200, Riga en 1201, Reval en 1219. La Baltique devint un lac allemand dont l’hinterland commercial cou­vrait la Scandinavie et la Russie. Dès le XIIIe siècle, les peuples Scandi­naves, jadis le fléau de la chrétienté, se faisaient opprimer par les cités- États maritimes allemandes, tout comme les Grecs et les Musulmans l’étaient par les cités-États italiennes. La Baltique devenait une petite Méditerranée. De 1250 à 1350, les villes flamandes importèrent leur blé des rives delà Baltique plutôt que d’Allemagne ou de France.
 
Par les améliorations technologiques
Une population toujours plus nombreuse exerçait une ponction crois­sante sur les ressources agricoles mais ce déséquilibre fut partiellement compensé par des améliorations technologiques. L’extension des terres cultivées aux dépens des pâturages provoqua une pénurie d’engrais ani­mal, mais la rotation des récoltes permit de remplacer un système de culture à deux champs par un système à trois champs, réduisant ainsi le pourcentage des terres en friche et entraînant d’autre part une meilleure répartition des périodes de labour et de semailles. La charrue lourde, tirée par des chevaux harnachés de façon plus rationnelle, avait été mise au point dès 1200. Le nombre des moulins à eau s’accrut au cours des XIIe et XIIIe siècles et les moulins à vent apparurent vers 1162-1180.
Au contraire du vent, de l’eau courante et de la force musculaire, les minerais représentaient une denrée non renouvelable. Depuis l’inven­tion de la métallurgie au quatrième millénaire avant J.-C., on avait tari les sources de minerais les unes après les autres. Au Xe siècle après J.-C, l’Allemagne et la Bohême devinrent les principaux fournisseurs de minerais pour la chrétienté occidentale mais, dès le XIVe siècle, on avait épuisé les veines superficielles et les mines peu profondes. Il fallut des techniques plus raffinées et plus coûteuses pour aller extraire plus profondément.
 
La vie politique de la chrétienté occidentale, lors de ces mêmes siècles, se trouva entièrement dominée par la lutte pour le pouvoir entre le Saint-Siège et l’Empire
 
Tout premier affrontement
Au cours de celui-ci, qui s’était terminé en 1122, par un compromis sur la question des Investi­tures, les adversaires avaient camouflé leur politique de puissance en la parant de principes moraux.
Seconde reprise
De 1158 à 1268, la politique de puissance apparut sans fard dans la compétition qui opposait un Saint-Empire revigoré à la papauté pour la domination de l’Italie, devenue la région-clé de la chrétienté occidentale. Les cités- Etats italiennes et la France se cantonnèrent dans le rôle de tertii gaudentes. L’Empire et le Saint-Siège furent perdants.
Dès le début de cette période, de 1158 à 1183, l’empereur Frédéric II de Hohenstaufen chercha vai­nement à imposer un régime impérial autocratique aux cités-Etats de Lombardie. Le pape, a contrario, soutint celles-ci dans leur lutte pour l’indépendance car elles assuraient au Saint-Siège un écran territorial contre l’Empire installé au nord des Alpes. Pour cette raison, la papauté tolérait l’autonomie des cités-Etats non seulement en Lombardie et en Toscane mais aussi dans les territoires italiens offerts au Saint-Siège par Pépin le Bref et Charlemagne.
 
L’objectif primordial des papes
Au cours de ces deux siècles (XIIe et XIIIe), leur objectif fut d’établir leur hégémonie sur l’ensemble de la chrétienté, cette ambition recevant la priorité sur les prétentions du Saint-Siège à la sou­veraineté locale. Ils acceptèrent donc l’autonomie de cités-Etats non seulement en Romagne (c’est-à-dire le territoire de l’ancien exarchat de Ravenne dépendant de l’Empire romain d’Orient), mais encore dans le Ducatus Romanus, qui comprenait la ville de Rome elle-même. De plus, le Saint-Siège et certaines cités-Etats italiennes s’associèrent sur le plan financier comme sur le plan politique.
Entre 1250 et 1300, des banques florentines se firent de plantureux bénéfices en collectant les impôts pontificaux au nom du pape.
 
L’alliance des rois de France au Saint-Siège
L’intérêt de ceux-ci, en effet, était d’entamer le plus possible le pouvoir impérial. Pendant la lutte entre la papauté et l’Empire, les papes successifs trouvèrent asile en France, depuis Urbain II (1088-1099) jusqu’à Innocent IV (1243- 1254).
 
En 1194, le fils et successeur de Frédéric Ier Barberousse, Henri VI, se rendit maître du royaume des Deux-Siciles
Il compensait ainsi l’échec de son père dans sa tentative du subjuguer les cités-Etats lombardes. Par ce coup de main, la dynastie de Hohenstaufen prenait à la fois le Saint-Siège et les cités-Etats d’Italie du Nord dans un étau formé par les Deux-Siciles et l’Allemagne.
 
Mais son génial fils, Frédéric II, qui lui succéda dut s’incliner
Aussi à l’aise dans les cultures grecque et arabe de ce très cosmopolite royaume que dans la version italienne de la culture occidentale, son règne s’acheva en 1250, certes devant une mort prématurée, mais aussi devant la force de l’opposition qu’il avait lui-même dressée contre lui.
 
L’enlèvement du Royaume des Deux-Siciles aux héritiers de Frédéric II
Alors que Frédéric, pendant son règne, avait voulu imposer sa domination à l’Italie entière, en riposte, les papes avaient lançé une guerre d’extermination contre les Hohenstaufen, entreprise qu’Urbain IV (1261-1264) et Clément IV (1265-1268) finirent par mener à bien ; mais ce fut au prix d’un expé­dient, qui consista à persuader un prince français – Charles d’Anjou, frère de Louis XI – d’enlever le royaume des Deux-Siciles aux héritiers de Frédéric II. La papauté renversait ainsi une puissance séculière en se mettant à la merci d’une autre.
 
En 1303, la France mit fin à l’hégémonie pontificale sur la chrétienté
Elle le fit de façon aussi complète que la papauté, grâce à l’aide française, avait auparavant brisé le prestige de l’Empire.
 
Dans leur rivalité avec le Saint-Siège, les empereurs avaient voulu, par une interminable bataille perdue d’avance, étendre leur pouvoir à l’Italie
Tout ce qu’ils obtinrent fut de perdre une partie de leur pouvoir en Allemagne, le berceau de l’Empire. Aux Xe et XIe siècles, la Francie orientale (l’Allemagne) avait pu tenir la bride plus serrée à ses sujets que sa voisine, la Francie occidentale (la France). Dès 1303, Philippe IV le Bel pouvait compter sur l’appui des notables de son royaume, autant clercs que laïcs, dans sa résistance aux prétentions à l’hégémonie pontificale qu’avançait alors, en termes imprudemment provocateurs, le pape Boniface VIII. A cette même date, les notables d’Allemagne étaient pratiquement devenus des sou­verains capables de défier l’empereur en toute impunité.
 
La féodalité en tant qu’institution régionale
 
Le renforcement relatif de la Couronne en France, et son relatif déclin en Allemagne y a fondamentalement contribué
Il est possible d’en faire la mesure grâce aux différences régionales que présente leur his­toire. Comme le servage, la féo­dalité est une relation sociale où celui à qui est accordé l’usage d’une terre doit fournir en échange un service personnel (le service féodal étant militaire alors que celui du serf est économique). En octroyant une tenure féodale, le prince abandonne une part de ses prérogatives puisqu’au lieu d’exercer pleinement ses droits souverains, il préfère éta­blir un contrat avec un de ses sujets. Le jour où une tenure féodale devient héréditaire, la perte de souveraineté subie par le prince tend vers l’extrême. Les tenures féodales héréditaires apparurent en Francie occidentale dès le IXe siècle, mais, à partir des dernières décennies du Xe, la Couronne de France reprit progressivement son pouvoir. En Francie orientale, les tenures féodales héréditaires tardèrent davantage à se manifester mais, au cours du XIIIe siècle, le processus de féodalisation fit boule de neige, à la suite des efforts tenaces mais stériles de la Couronne d’Allemagne pour asseoir son autorité sur le royaume d’Italie. À pour­suivre ainsi un objectif transalpin hors de sa portée, la Couronne d’Alle­magne vit son pouvoir s’effriter sur ses terres. Par ailleurs, la Couronne impériale représentait une charge supplémentaire trop lourde et c’était là un fardeau que le roi de France n’avait pas à porter.
 
Examen final des conséquences du conflit permanent entre le Saint-Siège et l’Empire
 
Dans ce conflit, les deux antagonistes payèrent la démesure de leurs ambitions par une perte d’autorité
L’Empire perdit de son autorité politique ; les papes perdirent de leur autorité morale – mais ce déclin moral s’accompagna aussi d’un affaiblissement politique; car, depuis l’époque de Grégoire VII, le Saint- Siège avait voulu mettre indirectement son renouveau de prestige au service d’une politique séculière, et cette faille morale dans les idéaux d’hégémonie apostolique sur la chrétienté occidentale devait éclater au grand jour dans la façon dont les papes menèrent leur guerre contre l’Empire.
 
Pour combattre l’Empire, le Saint-Siège avait eu besoin d’argent et avait trouvé de bien détestables méthodes pour rassembler des fonds
Il mit sur pied un appareil administratif très efficace, dans le but de taxer les membres du clergé aux quatre coins de la chrétienté occidentale. Cette source de revenus devint si abondante que les souverains séculiers les plus puissants se taillèrent leur part du gâteau, tandis que des banquiers italiens jugeaient rentable de devenir les agents financiers des papes. Le trésor pontifical s’alimentait également des honoraires exigés par la Curie pour jouer le rôle d’ultime cour d’appel et même, dans une mesure toujours plus large, de tribunal de première instance pour les procès que les spécialistes du droit canon jugeaient de leur ressort. La redécouverte du code de droit civil édicté par Justinien Ier avait été contrée par la compilation d’un droit ecclésiastique parallèle. Lorsque Frédéric Ier Barberousse voulut faire valoir ses droits souverains en tant que succes­seur de Justinien, il rencontra l’opposition de deux papes, Alexandre III (1159-1181) et Lucius III (1181-1185), qui avaient tous deux commencé leur carrière comme docteurs en droit canon.
 
L’appétit de pouvoir du Saint-Siège, son recours à l’argent et au juri­disme comme instruments de cette politique, heurtèrent profondément les plus nobles esprits de la chrétienté occidentale
C’est ainsi que SAINT BERNARD (1090- 1153), l’abbé de Clairvaux, filiale de Cîteaux, s’éleva contre le légalisme et la rapacité des papes. Saint Bernard était d’ailleurs loin d’être parfait. Passionné et impulsif, il montrait une excessive intolérance à l’égard du manque d’orthodoxie religieuse, partout où il pouvait la découvrir : chez le philosophe contestataire Abélard, chez les ascètes cathares du Langue­doc, chez les Slaves païens des pays baltes (il prêta son éloquence à la croisade lancée contre eux), chez les musulmans (il prêcha pour la deuxième croisade dans le Levant). Il se laissa entraîner dans une contro­verse entre deux candidats à la tiare. Mais il ne brigua jamais pour lui- même de haut poste dans l’Église et témoignait d’une éclatante sincérité. Bien que de souche aristocratique, il avait renoncé aux agréments du siè­cle pour devenir moine dans l’ordre austère des cisterciens. C’était un coutumier du sacrifice personnel au nom d’un principe. Pour ces motifs, il fut le plus révéré et le plus influent des chrétiens occidentaux de sa génération. Devant un Saint-Siège qui n’appliquait pas à lui-même les principes qu’il professait, ses critiques étaient irréfutables et consti­tuaient un véritable réquisitoire. Saint Bernard était un orthodoxe fanatique (au sens catholique du terme, bien entendu).
 
C’est alors que d’autres oppo­sants à la papauté choisirent, dans leur indignation, d’autres options que la domination
Ils choisirent notamment des formes hétéro­doxes du christianisme ou même la religion bulgare anti-chrétienne connue sous le nom de bogomilisme (catharisme ou patarinisme en Occident). Les divers chefs qui menaient la lutte contre les égarements pontificaux se retrouvaient dans le culte de la pauvreté volontaire – volontaire, parce que ces hommes n’étaient pas pauvres de naissance. Comme saint Bernard, ils acceptaient un sacrifice pour donner un exemple et faire pièce à la mondanité des papes et des dignitaires ecclé­siastiques en général. (Les réformateurs du XIe siècle avaient imposé le célibat au clergé, mais ni la renonciation à la propriété pour le clergé séculier, ni la renonciation à la propriété collective pour les monastères.)
 
SAINT FRANÇOIS D’ASSISE ET L’ORDRE DES FRERES MINEURS (FRANCISCAINS) (1181-1226)
Ce fils d’un riche drapier, défia son père en épousant Dame Pauvreté. Il devint aussi ascétique qu’un moine char­treux ou qu’un « élu» cathare ; il se fixa pour but de mener la vie même du Christ, telle que la rapportent les Evangiles. Lorsque son premier adepte, Bernard de Quintavalle, demanda à François de le suivre dans cette quête de la pauvreté, François se réjouit grandement car il croyait que la règle de vie du Christ était la seule voie droite pour les humains. Mais François avait également épousé l’humilité. Aucun désir chez lui de critiquer le Saint-Siège, même de façon implicite, ou de lancer un mouvement anti-papal ou encore de devenir le supérieur d’un nouvel ordre religieux. L’imitation du Christ était l’objectif unique auquel il se consacrait entièrement. Nonobstant, cela ne l’aurait pas empêché de partager le sort des cathares et des vaudois, car ses noces avec Dame Pau­vreté représentaient par antithèse une critique de la papauté d’autant plus acérée qu’elle n’était pas voulue. Le pape Innocent III (1198-1216) tout comme son petit-neveu et deuxième successeur, le cardinal Ugolin (Grégoire IX, 1227-1241) durent convenir que ce François lancé corps et âme sur la voie de Jésus avait mis la Curie au pied du mur. C’est sans aucun plaisir qu’ils voyaient s’enfler le chœur des épigrammes assaillant la Curie de tous les coins de la chrétienté. Ils décidèrent donc d’enrôler saint François plutôt que de le briser. Cette décision faisait honneur à leur intelligence, sinon à leur désintéressement.
Pour sa part, saint François aurait échappé à de profondes souffrances spirituelles s’il avait connu le martyre à l’époque de son premier choc avec la Curie plutôt que de survivre pour recevoir les stigmates et aussi pour voir l’ordre des franciscains prendre entre les mains du cardinal Ugolin et de frère Elie d’Assise une forme qui ne correspondait plus à l’idée que lui-même s’était faite de la vie selon le Christ. Mais il était écrit que François devait épouser la douleur, à la fois spirituelle et phy­sique, en même temps que la pauvreté et l’humilité. Toutefois, le sacri­fice ne fut pas vain car, sans les interventions d’Ugolin et d’Elie pour le faire quelque peu rentrer dans le siècle, l’esprit franciscain aurait pu ne pas survivre à saint François lui-même, alors qu’il vit encore aujourd’hui, 750 ans après, enserré mais non sclérosé dans son cadre ins­titutionnel, l’ordre des Frères mineurs.
 
L’institution est le prix de la durée
C’est là une des taches qui ternis­sent la facette sociale du prisme humain, mais lorsque l’institution tou­che un fait de grande valeur spirituelle pour la postérité, c’est un moin­dre mal comparé à la perte irrémédiable d’un trésor de l’esprit qu’il faut fixer ou laisser s’enfuir. Saint François ne reconnut pas cette dure vérité. Ugolin et frère Élie la comprirent très bien et prirent la responsabilité d’agir en conséquence. Sans craindre de s’attirer l’abomination de cer­tains contemporains, ils ont préservé le trésor de saint François pour les siècles à venir, quitte à n’en pas garder le pur métal.
 
SAINT DOMINIQUE, FONDATEUR DE L’ORDRE DES FRERES PRECHEURS (1170-1221)
Ce contemporain de François, un Castillan qui fut canonisé sous le nom de saint Dominique, eut un séjour moins pénible sur cette terre. Il fit le même vœu de pauvreté ; les deux saints s’élevaient de la même manière contre la cupidité ambiante. Mais l’esprit de saint Dominique était plus ouvert à l’institution que celui de saint François. En pleine expansion matérielle, les villes de la chrétienté occidentale s’enrichirent sur le plan spirituel de couvents, de bibliothèques et de salles de confé­rences aussi bien franciscaines que dominicaines, bien que saint François eût jeté l’anathème sur les briques et les livres, car il y voyait de dangereux obstacles pour qui voulait suivre la règle de vie du Christ. Frère Élie n’a jamais failli à la confiance de saint François ; pourtant, il ne fait aucun doute que celui-ci eût été au supplice s’il avait pu prévoir la vir­tuosité de frère Élie dans la collecte de fonds pour bâtir une église à Assise en son honneur. L’admirable architecture du sanctuaire et la beauté des peintures de Giotto n’auraient pu faire oublier à saint Fran­çois cet outrage à la pauvreté et à l’humilité qu’il avait tant aimées.
Élie et Ugolin avaient senti ce qu’il fallait faire pour l’ordre des Fran­ciscains. Par une inspiration venue d’en haut, saint François avait senti ce que devait faire un chrétien d’Occident.
 
JOACHIM DE FLORE (1145-1202)
Ce Calabrais de la génération précédente – un noble devenu moine cis­tercien, comme saint Bernard – avait prédit qu’après le plus fort d’une époque troublée, l’an 1260 allait ouvrir le troisième stade dans la venue sur terre du royaume des cieux. L’Age de l’Esprit devait succéder à l’Age du Fils, lequel, à la naissance du Christ, avait succédé à l’Âge du Père. De fait, l’année 1260 se révéla pivot de l’Histoire. En 1260, il devint manifeste que le Saint-Siège ne pouvait arracher le royaume des Deux-Siciles aux héritiers de Frédéric II sans une aide militaire de la France. Mais l’Âge de l’Esprit n’apparut point ; il n’aurait pu venir que si l’esprit de saint François avait pu prévaloir. Sur ces entrefaites, Joachim de Flore qui, de son vivant, avait approché le pape Innocent III avec la même impunité que saint François par la suite, avait reçu l’anathème à titre posthume après la sortie en 1254 d’une nouvelle édition présentant cer­taines de ses œuvres dans une optique jugée dangereuse par la Curie. En 1323, le pape de l’époque décréta qu’on ne pouvait sans pécher contre le dogme croire que le Christ et ses apôtres n’avaient possédé aucun bien ; dès lors, la fraction « spiritualiste » des franciscains qui défendait les conceptions du saint sur la véritable imitation du Christ reçut le mar­tyre refusé à saint François lui-même ou à Joachim de Flore[1].
 
L’urbanisation, aussi bien que l’aisance matérielle, aliène l’Homme de notre Mère la Terre
Ces deux maux commençaient déjà à se répandre dans la chrétienté occidentale à l’époque de saint François. La postérité lui doit non seulement son mariage d’amour avec Dame Pauvreté, mais aussi sa sympathie innée pour toutes les créatures vivantes. L’authenti­cité de la confiance mutuelle entre saint François et les oiseaux ou bêtes sauvages transparaît dans les fameuses légendes, même si elles ne sont pas d’authentiques documents sur des faits historiques. Ce genre de rela­tion entre l’Homme et les animaux est rare dans l’oikoumenè de l’Ancien Monde, dans toutes ses régions situées à l’ouest de l’Inde. A l’origine, le cantique de saint François s’arrêtait brusquement à ce passage où il loue Dieu (et où l’on croit entendre la voix lointaine d’un moine shintoïste) pour notre Mère la Terre et pour les plantes et les animaux. Les strophes où il remercie Dieu pour la bonté des humains qui refusent l’esprit de vengeance et pour le don qu’il nous fait de la mort corporelle furent ajoutées après coup. La strophe où François loue Dieu pour l’existence du Soleil aurait pu être écrite par Akhenaton ; celles où il Le loue pour l’existence des éléments pourraient être zoroastriennes. Sur les lèvres d’un monothéiste judaïque, de telles louanges sont précieuses.
 


[1] En 1383, des Franciscains arrivèrent d'Europe pour grossir les rangs des Franciscains dans leur couvent du Mont Sion, en Terre Sainte. L' Ordre des Frères Mineurs est en effet le gardien des Lieux Saints et depuis le Moyen Age jusqu' à nos jours est organisé en Custodie.
Le 11 novembre 1391, ils furent convoqués devant le Cadi de Jérusalem pour exposer leur Foi. Ils firent une lecture publique d'un exposé théologique qu' ils avaient préparé avec grand soin. Après une audition attentive de leur présentation, les autorités leur intimèrent de se rétracter. Les Franciscains refusèrent et furent aussitôt condamnés à mort. Trois jours après, ils furent battus à mort, écartelés et brûlés. Ils furent battus à mort, écartelés et brûlés. 




Date de création : 04/07/2015 @ 18:16
Dernière modification : 04/07/2015 @ 18:27
Catégorie : Histoire
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