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Histoire - Points de vues sur l'histoire et sa transmission



POINTS DE VUE SUR L’HISTOIRE ET SUR SA TRANSMISSION
 
 
CEUX DE LOUIS MANARANCHE[1] DANS « RETROUVER L’HISTOIRE »
 
L’HISTOIRE NATIONALE N’EST AUTRE CHOSE QUE L’HISTOIRE PARTAGÉE DE CEUX QUI ONT AGI ET VÉCU POUR QUE LA FRANCE SOIT
(24) Qu’ils soient nés ici ou ailleurs, qu’ils occupent le sommet ou le bas de l’échelle sociale, qu’ils habitent en ville ou à la campagne au centre du territoire ou aux périphéries les plus éloignées.
Est-de à dire que l’histoire de France serait celle d’une idée appelée France, à mille lieues de sa ville, de sa banlieue ou de son terroir ? Certes, non. Si la France a toujours exigé que l’on consente à un saut d’échelle pour voir plus loin que son clocher et au-delà de sa province, son histoire n’en est pas moins celle des territoires concrets, des populations incarnées, des groupes jaloux de leur identité qui, au cours des siècles se sont agrégés pour la constituer L’histoire des seigneurs croisés est tout aussi décisive que celle de la persécution des Cathares. La Bretagne d’avant la duchesse Anne a une histoire tout aussi française que celle d’un Orléanais au cœur du domaine royal. Nice ou la Savoie, intégrées à la nation sous le Second Empire, ont apporté à l’histoire de France la densité de leur histoire propre. C’est aussi l’histoire de l’économie du pays, celle des rapports sociaux, celle de la vie quotidienne des hommes et des femmes…L’histoire de France, c’est tout cela et non une simple frise jalonnée de batailles, de rois, d’empereurs et de présidents qui auraient, par leur seule énergie, avec le concours de quelques précieuses alliances, « fait la France », au sens où Bainville l’entendait[2] .  
Apprendre l’histoire de France,  s’en nourrir, c’est se considérer comme un maillon de cette chaîne en vue d’y participer d’une façon ou d’une autre, même si le sens de notre action nous échappe encore.
 
SE POSE ALORS LA QUESTION DE LA MANIERE DONT ON PEUT TRANSMETTRE ET DIRE CETTE CHAINE IDENTITAIRE 
C’est une entreprise plus périlleuse. Deux écueils se présentent :   
– d’une part, la difficulté à fonder un discours sur la France qui ne paraisse ni chauvin ni ethnocentré,
– et, d’autre part, la prise ne compte de la pluralité des cultures présentes sur le territoire national.
De la réaction à ces obstacles en naît un troisième qui est leur pendant paradoxal : l’affirmation identitaire de soi au mépris de l’intelligence et de la prise en compte des altérités.  
 
UN ÉPISODE RÉCENT DE LA VIE POLITIQUE EST SIGNFICATIF DE CETTE DIFFICULTÉ : L’ INCLUSION DES IMMIGRÉS PRÉFÉRÉE À LEUR INTÉGRATION
(26) C’est le trop fameux rapport gouvernemental, mentionné dans l’introduction et heureusement jamais publié, sur la « refondation de la politique d’intégration ».
Sa proposition d’abandonner le terme d’intégration [insertion, incorporation] au profit de celui d’inclusion [adjonction, connexion], et de faire reposer celle-ci sur une pratique résolument multiculturelle, ou plutôt post-culturelle, a fait dénoncer la fin du modèle républicain et une négation de l’identité collective des nations. Une phrase semble particulièrement importante : « Seules les personnes devraient avoir le droit de se désigner elles-mêmes, si elles désirent valoriser une filiation, un attachement, une identité. » L’objectivité de l’inscription dans l’histoire d’un territoire et dans une culture n’est ainsi pas relativisée mais simplement niée. L’individu serait doté d’une parole performative sur son histoire, alors que l’on croyait naïvement que c’étaient au contraire un héritage et une filiation qui l’avaient façonné, lui donnant les outils pour s’y reconnaître et pour s’en affranchir. Non, celui-ci est désormais auto-engendré, forçant la collectivité à le désigner comme la seule mesure, éradiquant ainsi le sens même du collectif. Il n’est dès lors pas plus possible de s’intégrer dans la culture d’un pays d’accueil que de rester attaché à une culture d’origine, puisque c’est la culture elle-même qui est impossible. En effet, si la culture est à comprendre comme les signes et les rites qu’une communauté reçoit et invente pour manifester son rapport à l’existence et à l’environnement, le primat absolu de l’individu sur toutes ses déterminations ne peut qu’en fragiliser la possibilité même.     
 
QUE S’EST-IL PASSÉ POUR QU’ON EN ARRIVE LÀ ?
(28) Comment le modèle républicain qui, parfois dans un excès inverse, produisait jusqu’aux années 1950 une abondante littérature à la gloire de la France et de son histoire, a-t-il pu devenir le vecteur de cette attitude honteuse ? Le désenchantement à la suite de la défaite de 1940, la perte des empires coloniaux, la mise en lumière des fautes collectives sont autant de facteurs explicatifs. De même, la fascination de certaines élites pour les explications marxistes de l’histoire considérant celle-ci comme un grand affrontement de classe sociales, a relégué la nation et la culture au rang d’inventions bourgeoises détournant les peuples des vrais enjeux de leur vie collective. En outre, un glissement dans le sens que revêt la notion de laïcité a également joué en faveur de la déculturation. D’une neutralité à l’égard des dogmes et des pratiques des Églises, elle a, dans les esprits, pris la forme d’un refus d’héritage. L’imprégnation judéo-chrétienne de pans immenses de notre culture a dissuadé certains d’en offrir la transmission à tous. Les nombreux tenants de la « déconstruction » ont ainsi pu jouir d’un terrain bien déblayé. Toutefois, avouons-le, ces facteurs ne sont pas totalement convaincants. Il y manque un bouleversement de la vie quotidienne de la grande majorité des Français : l’hégémonie de l’image, sans cesse croissante, depuis l’avènement du cinéma et de la télévision.
(30) À cela s’ajoute une autre crise, celle de l’enseignement de l’histoire : on ne sait plus très bien ce que l’on doit en dire, ni comment le dire ? Il est devenu courant de lier ces blocages à la disparition du « roman national »  dans l’enseignement. Une des contributions les plus récentes à ce débat – et sans doute une des plus brillantes – a été apportée par l’auteur même du concept, Pierre Nora, dans Recherches de la France. Loin de se cantonner aux sphères universitaires, les tentatives de résurrection de grands récits de la nation divise celle-ci tant dans les médias que dans l’opinion publique. Une vision caricaturale voudrait faire croire qu’il s’agirait de choisir entre une histoire fléchée, enfermée dans la célébration d’un génie national exclusif, et une histoire plurielle, déconstruite, qui serait porteuse d’un universalisme humaniste. Il n’est pas vain de rappeler que d’est pourtant à un fondateur de l’école historiographique des Annales, chantre d’une histoire « totale » qui embrasse au-delà du traditionnel récit évènementiel politique et militaire, Marc Bloch, que l’on doit la formule célèbre :
 
Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération.   
 
 (31) Or, pour vibrer il faut connaître. Mais faire connaître, ce n’est pas livrer un récit mythifié que la pluralité des cultures familiales comme l’explosion des sources d’information – et de désinformation – rendent peu concevables.
 
FAIRE CONNAITRE, C’EST AU CONTRAIRE OFFRIR LES ÉLÉMENTS PLURIELS DE COMPRÉHENSION DU PASSÉ
Sans a priori, ni anachronisme, permettant de reconstituer une chronologie qui ait du sens. Cette connaissance du passé commun est l’élément indispensable d’un projet éducatif qui se veut national, en particulier là où cette appartenance est récente ou fragile. Elle est nécessaire pour préparer la faculté de juger : l’histoire met en contact pêle-mêle avec les vices et les vertus, l’abomination et la splendeur, le mal et le bien. L’éducation de la conscience indispensable à un véritable esprit civique y trouve son terreau le plus complet. Ne pas offrir aux nouveaux et aux « vieux » Français tout l’humus qui a porté des générations avant eux, c’est le priver de ce que l’on a de plus cher et de la plus efficace des morales républicaines. Transmettre une histoire nationale, ce n’est pas transmettre une légende dorée mais c’est, tout comme dans une famille, inscrire dans un passé complexe, moteur d’un sentiment fraternel d’une amitié entre Français, d’un amour de la France, précisément parce qu’il est commun et partagé. Avec la famille, l’institution scolaire est la pricipale courroie de cette transmission.    
 
LA RUPTURE DE LA CONFIANCE EN LA TRANSMISSION
(38) Un certain orgueil de la modernité, nourri par des écoles philosophiques et sociologiques, par une fascination pour le progrès technique, scientifique et technologique, mais sans doute plus encore par l’invasion de l’instantanéité, fruit pourri d’une connexion permanente, a rompu cette confiance en la transmission. Le savoir reçu du passé est devenu, sinon suspect en ce qu’il perpétue un ordre des choses dépassé et vecteur d’inégalités, du moins incertain et soumis à la subjectivité de l’élève qui doit souvent non pas se l’approprier mais le construire lui-même. Le philosophe Pierre Magnard analyse bien cette situation dans La Couleur du matin profond. La modernité lui semble en proie à la tentation de « l’amnésie généralisée », du « déni de transmission » qui « fait des hommes de ce temps des voyageurs sans bagages ». Il propose en réponse la superædificatio, c’est-à-dire, littéralement, la construction par-dessus, une transmission jamais déconnectée de son sens premier de tradition. Cette humilité de la transmission est le cœur de l’autorité du maître.
 
LE MAITRE N’A PAS POUR MISSION D’ÉMANCIPER PAR L’INCULCATION DE VALEURS OU DE THÉORIES, MAIS DE NOURRIR LA LIBERTÉ PAR LA TRANSMISSION D’UN PATRIMOINE QUI PORTE NOS VALEURS COMMUNES
Toute déformation de cette fonction exigeante altère la représentation du maître, distillant,
– d’un côté la défiance de la part des élèves et des familles,
– et de l’autre plongeant celui-ci dans un doute sur sa légitimité et sur son rôle social.
 
Sans sous-estimer le poids des facteurs extérieurs, et en premier lieu la crise de la famille,
 
QUELS SONT LES OUTILS DONT DISPOSE L’ÉCOLE POUR RÉHABILITER CETTE FONCTION DE TRANSMISSION ?
Il est indispensable de garder ensemble le souci du contenu des programmes, des modalités d’enseignement et des rites qui accompagnent toujours cet acte, avec celui de la place des différents acteurs de l’éducation, posant notamment la question de leur autonomie respective. C’est bien de cela qu’il s’agit en définitive. Plutôt que de fonder une liberté illusoire sur la déconstruction de ce qui est reçu et sur l’exaltation de la subjectivité individuelle, l’école doit être ce tremplin qui juche les élèves, pour paraphraser Bernard de Chartres, sur les épaules des géants qui nous ont précédés. [C’est la seule façon de pouvoir voir plus loin] à commencer par les plus petits.        
 
CEUX DE FRANCK FERRAND DANS SON ARTICLE : IL FAUDRAIT  S'INTERROGER SUR LA MANIERE DE TRANSMETTRE L'HISTOIRE
 
PENSEZ-VOUS QUE L'HISTOIRE PUISSE ÊTRE UN ÉLÉMENT D'UNITÉ NATIONALE NOTAMMENT AUPRÈS DES POPULATIONS ISSUES DE L'IMMIGRATION ?
Dans sa variété constitutive, la population d'un pays a besoin, pour former une véritable communauté nationale, de se retrouver dans un certain nombre de références partagées. Si cela s'accompagne de sentiments et d'émotions collectifs, c'est encore mieux. Dans les monarchies, c'est le rôle des souverains et des familles royales: observez la puissance fédérative du «royal baby» récemment venu au monde … Dans une république comme les États-Unis, les gens – toutes cultures, toutes opinions, tous milieux confondus, plus ou moins – se retrouvent dans l'amour de la Bannière étoilée, dans la fierté de ce qu'elle représente en termes de liberté, spécialement. En France, où la République se veut moins puissamment patriotique, c'est le «roman national» qui est appelé à jouer ce rôle: Jeanne, bien sûr, mais aussi Louis XIV, Napoléon, le général de Gaulle sont quelques-unes des figures tutélaires autour desquelles -sauf exceptions- tout le monde doit pouvoir se retrouver. Hélas, Louis XIV a chassé les protestants, Bonaparte a rétabli l'esclavage…L'œcuménisme est sans doute un peu plus difficile ici qu'ailleurs; mais Richelieu ou Pasteur devraient trouver des adeptes, quelle que soit l'origine des uns et des autres.
 
DANS SA VARIÉTÉ CONSTITUTIVE, LA POPULATION D'UN PAYS A BESOIN, POUR FORMER UNE VÉRITABLE COMMUNAUTÉ NATIONALE, DE SE RETROUVER DANS UN CERTAIN NOMBRE DE RÉFÉRENCES PARTAGÉES. COMMENT EST NÉE VOTRE PASSION DE L'HISTOIRE. À L'ÉCOLE ?
Cette passion a été transmise à l'écolier que j'étais, à Poitiers, par une institutrice de cours élémentaire, puis entretenue par plusieurs profs d'histoire, presque tous passionnés et, dès lors, passionnants. Je suis un pur produit de l'École publique et n'ai jamais suivi de cours privé; je dis cela pour bien montrer que les établissements publics, il y a quarante ans, étaient tout à fait capables de dispenser un enseignement assez poussé en histoire nationale et internationale, en latin, en grec, en allemand, à un enfant issu d'un milieu modeste, extérieur à la bourgeoisie. Je trouve regrettable, parce que l'École a réduit drastiquement ses ambitions, de prétendre que certains enseignements seraient plus «élitistes» que d'autres. L'honneur de l'Éducation nationale, ce devrait-être, non d'abaisser le niveau général dans un souci d'apparente équité -source, en vérité, de nouvelles injustices- mais au contraire de hisser le plus grand nombre, chaque fois que possible, à un niveau élevé.
 
LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE A INAUGURÉ LUNDI UN MUSÉE DE L'ESCLAVAGE. DONNONS NOUS, SELON VOUS, TROP D'IMPORTANCE AUX PAGES SOMBRES DE NOTRE HISTOIRE?
Bien sûr! Je n'ai rien, en soi, contre un musée de l'esclavage; je suis même sincèrement curieux de le découvrir. Mais on construit une conscience collective sur les réussites, les victoires, le souvenir des progrès et des joies collectives -non sur le ressassement des heures sombres et des crimes éventuellement commis. Il est inouï de voir jusqu'où peut aller notre culpabilité collective…
 
QUELLES SONT LES FIGURES DE L'HISTOIRE DE FRANCE QUI VOUS ACCOMPAGNENT DEPUIS VOTRE ENFANCE?
Étrangement, ce sont des historiens, et non des acteurs de la vie publique. Je dis parfois, pour rire, que j'ai appris à lire dans les Mémoires de Saint-Simon; ce n'est pas entièrement faux. Le terrible Michelet, le superbe Bainville, l'admirable Braudel m'ont ensuite accompagné et nourri. Mais les deux figures de l'écriture historique qui, au final, auront sans doute compté le plus pour moi sont le «pape de la petite histoire», G. Lenotre – avec ses successeurs naturels, Alain Decaux et André Castelot – et un maître britannique de l'histoire comparée, Arnold Toynbee, auteur d'une Histoire universelle qui, pour moi, reste le suprême élixir !
 
CEUX DE PIERRE NORA DANS SON ARTICLE DU FIGARO (MAI 2015)
 
Ma discipline, l'histoire, qui, il y a trente ans, était la curiosité du monde entier, est devenue la cinquième roue de la charrette internationale. Nous payons l'effondrement du système universitaire, qui était le terreau de la vie intellectuelle. Cela nous ramène à la question du collège. C'est-à-dire la grande incertitude sur le message éducatif. Cela étant, s'il n'y a plus de grands courants unificateurs, il me semble que l'on observe deux orientations principales de la vie intellectuelle. Une radicalisation à gauche, dans ce que Régis Debray appelait «la basse intelligentsia», et une orientation de la «haute intelligentsia», sinon vers la droite politique, du moins vers une sorte de réaction conservatrice.
 
LE CULTE DE L'INSTANT EST LE CONTRAIRE DE LA MÉMOIRE. SOMMES-NOUS EN TRAIN DE PERDRE LA MÉMOIRE ?
Je dirais tout l'inverse. Nous vivons au contraire sous l'empire de la mémoire et même la tyrannie de la mémoire. Ce phénomène est lié à la dictature du présent. À quoi est-ce dû? Essentiellement à ce qu'on a appelé «l'accélération de l'histoire». Le changement va de plus en plus vite dans tous les domaines et nous coupe de tout notre passé. Cela ressemble à ce qui s'est passé au lendemain de la Révolution française, le basculement qui a fait baptiser tout le passé de la France sous le nom d'«Ancien Régime». La coupure du monde contemporain dans les années 1970-1980 a été plus sourde, mais plus radicale encore. L'arrivée d'un monde nouveau nous a brutalement arrachés au passé, aux traditions, au sentiment de la continuité, à une histoire avec laquelle nous étions de plain-pied, dont on héritait et qu'on cherchait à transmettre. Ce régime a disparu au profit du couple présent-mémoire. Nous sommes dans tous les domaines sollicités, pour ne pas dire condamnés à la mémoire. Un exemple entre mille: ces chefs d'entreprise qui ne voulaient entendre parler que de l'avenir se sont mis à engager des archivistes, à collectionner leurs produits anciens. Les archives elles-mêmes sont moins fréquentées par les historiens que par les familles en quête de leur généalogie. Toutes les institutions de mémoire se multiplient, à commencer par les musées. Les expositions temporaires débordent de visiteurs. Et nous vivons une inflation de commémorations, qui sont l'expression ultime de cette transformation de l'histoire en mémoire.»
 
POURTANT, L'HISTOIRE ATTIRE LES FOULES (PARCS D'ATTRACTIONS, ÉMISSIONS DE RADIO ET DE TÉLÉVISION, LIVRES, SÉRIES TÉLÉVISÉES, PATRIMOINE), COMMENT EXPLIQUEZ-VOUS CE PARADOXE?
 
Justement, ce qui se met en place et surtout chez les jeunes, c'est un rapport tout nouveau au passé. L'histoire se cherche et même se perd, mais le passé est partout, écrasant. Dans la littérature, Les Bienveillantes, de Jonathan Littell, en sont un exemple majeur, suivi par beaucoup d'autres. Au cinéma, de Gladiator, par exemple, à Marie-Antoinette, et jusque dans les séries télévisées sur Rome, les Borgia ou bientôt sur Versailles. L'histoire, qui était un lien collectif, se transforme en une mémoire individuelle, affective. Elle subit une appropriation par chacun d'entre nous qui entretient avec le passé un rapport parfois accusateur (dans le culte de la repentance), parfois imaginatif et merveilleux (comme en témoigne l'explosion de la fantasy, qui va du Seigneur des anneaux à Game of Thrones). Le passé est appréhendé comme le merveilleux ou le diabolique de nos sociétés démocratiques. Peut-être même que ce rapport ludique et subjectif au passé est l'une des marques de l'infantilisation du monde. Le passé épouse chaque jour un peu plus les caractéristiques du jeu vidéo.
La France était un pays attaché à sa souveraineté. Elle a éclaté depuis une trentaine d'années vers le haut et vers le bas : insertion difficile dans un ensemble européen, forte poussée décentralisatrice. La fin de la guerre d'Algérie a mis un terme à la projection mondiale de notre pays.
 
« LA FRANCE TRAVERSE UNE CRISE IDENTITAIRE PROFONDE, UNE DES PLUS GRAVES DE SON HISTOIRE» AVEZ-VOUS AFFIRMÉ. POURQUOI?
Cette crise est grave, justement, parce qu'elle n'apparaît pas à l'œil nu. C'était, en revanche, le cas des guerres de Religion, de la Révolution, des autres phénomènes bruyants de notre histoire. La crise contemporaine va plus loin. Quelques éléments très simples en témoignent. La France a été pendant des siècles un pays profondément paysan et chrétien. Le taux de la population active dans l'agriculture est aujourd'hui de moins de 2 %. Vatican II a signalé et accéléré une déchristianisation évidente.
La France était un pays attaché à sa souveraineté. Elle a éclaté depuis une trentaine d'années vers le haut et vers le bas: insertion difficile dans un ensemble européen, forte poussée décentralisatrice. La fin de la guerre d'Algérie a mis un terme à la projection mondiale de notre pays. La faiblesse de l'État central a fait le reste. En outre, la pression migratoire alimente l'inquiétude de nos concitoyens. Ce n'est pas en soi l'immigration qui fait problème, mais l'arrivée massive d'une population pour la première fois difficile à soumettre aux critères de la francité traditionnelle. Enfin, la France a constamment été en guerre, c'était une nation militaire ; elle est peut-être aujourd'hui «en danger de paix». Bref, nous vivons le passage d'un modèle de nation à un autre.
 
NOSTALGIE DU RÉCIT NATIONAL, DE LA CHRONOLOGIE, DES GRANDS HOMMES, UN PEUPLE A-T-IL BESOIN DE MYTHES?
Le système d'information dont la dialectique binaire interdit toute nuance, réduit le partage des historiens entre, d'un côté, les partisans du roman national à restaurer et, de l'autre, l'ouverture à une histoire que la pression de la mémoire coloniale a rendue culpabilisatrice. Je ne me reconnais dans aucun de ces deux camps. On assiste aujourd'hui, c'est un fait, à une offensive des avocats d'une restauration du «roman national». Ce «roman national [3]», dont on m'attribue généreusement la paternité de l'expression, est mort, et ce ne sont pas des incantations qui le ressusciteront. Il exprime une histoire qui ne se fait plus depuis trois quarts de siècle, depuis les Annales. Si roman il y a, il lui faut une belle fin, un happy end. Or, si l'on suit Lavisse, «le maître» du roman national, ce dernier s'achève après la victoire de 1918. Depuis, l'histoire de France a connu nombre de défaites militaires, une baisse d'influence à travers le monde, un chômage envahissant, un avenir d'inquiétude. Inversement, l'histoire globalisée est nécessaire à l'heure de la mondialisation, mais elle dissimule le plus souvent la revendication d'une histoire écrite seulement du point des vues des victimes, et purement moralisatrice, puisqu'elle déchiffre le passé à travers la grille des critères moraux du présent. Ce qu'illustrent les mots choisis dans le programme d'histoire en 4e et 3e. «Un monde dominé par l'Europe: empires coloniaux, échanges commerciaux et traites négrières.» La «domination», condamnable, a remplacé l'«expansion», dont la domination n'est que l'un des effets. Les empires coloniaux sont nés des rivalités entre nations européennes ; quant aux traites négrières, si atroces qu'elles aient été, elles ne sont pas le trait principal des XVIIe et XVIIIe siècles ; mais leur étude est un des effets de la loi Taubira…Nous sommes face au péché de moralisme et d'anachronisme où Marc Bloch voyait la pire dérive du métier d'historien.
Que répondre à un jeune de 20 ans qui considère que l'histoire ne sert à rien?
Lui dire que l'histoire a l'air de ne servir à rien parce qu'elle sert à tout. Qu'elle est au collectif ce que la mémoire est aux individus. Si vous perdez la mémoire, vous savez ce qui arrive. L'Alzheimer historique ne vaut pas mieux que l'Alzheimer cérébral.
 


[1] Agrégé d’histoire, Louis Manaranche enseigne à l’Université Paris IV.
[2]C’est à travers la question de la cohésion nationale française, que Jacques Bainville a axé ses développements historiques. En effet, il rappelle souvent que la France s’est construite difficilement et que les diverses guerres civiles et les intrigues de la noblesse et des ligues catholiques ou protestantes contre la royauté ont failli coûter à la France son unité. 
[3] Cette expression qui « est dérangeante » pour le Président du Conseil supérieur des programmes  (voir Le Mode du 13 mai 2015) provient, en toute vraisemblance, de Guizot qui écrivait : « Si vous voulez du roman, lisez de l’Histoire ».




Date de création : 23/06/2015 @ 19:16
Dernière modification : 23/06/2015 @ 19:23
Catégorie : Histoire
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