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Sciences politiques - Les chemins de l'identité



LES CHEMINS DE L’IDENTITÉ
DU « PEUPLE DE LA MÉMOIRE »
 
 
SOMMAIRE
 
DE L’HÉRITAGE À LA MÉTAMORPHOSE[1]
 
I.                    L’HÉRITAGE
 
1/ Caractères généraux
2/ L’identité révolutionnaire
3/ L’identité républicaine
 
II.                 LA MÉTAMORPHOSE
 
1/ L’exténuation du modèle
2/ Le régime des identités
 
 
Il n’est pas si facile de savoir exactement de quoi il est question quand on évoque le « modèle national », l’« identité », l’« idée de la France, ou la « France » elle-même. Et pourtant, chacun le sait : il y a une altération très profonde du type de France qui nous a été légué et dans laquelle les plus âgés d’entre nous ont été élevés.
Plusieurs dates se proposent d’elles-mêmes pour situer ce bouleversement. Le sociologue Henri Mendras, dans la Seconde Révolution française, le situe par exemple en 1965 : Vatican II, dont les effets ont été importants dans un pays aussi profondément catholique, l’arrivée à l’âge adulte des enfants du baby-boom, l’explosion des grandes surfaces et de la société de consommation, la montée de la permissivité sociale, l’épuisement des paramètres de la Révolution française. Sur ce point, il rejoint le diagnostic que portait François Furet en 1978 : « La Révolution française est terminée. » On peut aussi bien le situer en 1968 ou dans les années 1980, avec l’arrivée de la gauche au pouvoir, et plus précisément en 1983 où la rupture avec les communistes et le ralliement à l’économie de marché signent la fin du projet socialiste. Bien évidemment, l’on songe à 1989-1990, avec le bicentenaire de la Révolution et les contrecoups de l’effondrement de l’Union soviétique. On peut même arriver au « non » de 2005 à la Constitution européenne qui signale à coup sûr une réaction viscérale du vieux modèle national face à l’absorption européenne. Peu importent en définitive les dates. Sur le fond, l’accord est unanime : on est passé d’un monde à un autre, d’une France à une autre, d’une forme de l’être-ensemble à une autre.
Il n’est aujourd’hui question que d’« identité nationale ». L’expression, pour un historien , est à éviter ou à n’employer qu’avec des pincettes, son inconvénient majeur étant qu’elle implique alors une préconception de cette identité, comme si elle était un fait de substance. Et l’on discutera interminablement quels éléments la constituent en priorité, la langue ou les paysages, la cuisine ou la galanterie ; ou si la « vraie France » est celle des droits de l’homme ou de la terre et des morts, celle de De Gaulle ou celle de Pétain.
Identité nationale, Identité de la France : les deux expressions veulent dire à peu près la même chose. Mais l’une a pris une signification quasi transcendantale et métaphysique, l’autre renvoie à un contenu historique toujours changeant.
Toujours est-il qu’il n’est question ici que d’en indiquer les strates et les sédimentations principales et de mettre en rapport, dans une perspective longue, les repères majeurs ; ceci afin de comprendre pourquoi c’est aujourd’hui qu’apparaît, et dans quelles conditions, la notion même d’« identité nationale » ?
 
I. L’HÉRITAGE
 
1/ Caractères généraux
 
Des mots classiques sont attachés au modèle français :ancienneté, continuité, unité, liaison avec l’État et rapport enraciné à l’histoire.
– L’ancienneté plonge ses racines dans la nuit des temps et fait même des dates plausibles de la naissance de la France une éternelle discussion. Est-ce Alésia en 52 avant Jésus-Christ ? Le baptême de Clovis vers 498 ? Le partage de Verdun en 843 qui divise l’empire de Charlemagne en trois parts et crée la Francieà l’origine de la France ? L’avènement de Hugues Capet en 987, qui a été l’objet d’une commémoration bizarre en 1987 ? À cette date, en effet, l’opinion a découvert tout à coup que la France avait mille ans. Et cette profondeur qui fermait la parenthèse de la Révolution et réconciliait la France avec sa longue durée a séduit les Français. Il est donc très difficile de fixer une date précise à l’ancienneté. Il n’empêche que cet immémorial pèse encore assez dans l’imaginaire pour que François Mitterrand ait pu, à l’occasion du cinquantenaire de la découverte de Lascaux, faire de ce haut lieu le symbole d’une introuvable mémoire préhistorique de la France.
–De continuité territoriale, aucun pays sans doute n’a fait un tel effort dans ses acquisitions. De même de continuité dynastiqueavec la loi salique. De continuité administrative enfin, entre l’Ancien Régime et la Révolution. On peut même parler d’une continuitéconstitutive, car ce pays qui s’est nourri continûment de ses fractures et de ses divisionsn’est, en définitive, pas mort de ses guerres intestines ;
–De la place de l’État, il est patent que celle-ci a joué en France, un rôle plus précoce que dans tous les pays de la chrétienté occidentale. « En France, l’État a précédé la nation », relève un historien du Moyen Âge. En France, la conscience de soi est liée au pouvoir, à l’État, et elle est, à ce titre fondamentalement politique.
La France a connu au moins deux expériences de nivellement étatique très fort : la radicalité monarchique de Louis XIV et la radicalité révolutionnaire de 1789. L’État a eu un rôle unificateur, éducateur dans tous les domaines. La langue elle-même fut imposée par l’ordonnance de Villers-Cotterêts en 1539, et la création de l’Académie française, un siècle après est venue confirmer cette dimension étatique de la langue.
De même aucun pays n’a eu des institutions universitaires qui soient sous la tutelle de l’État et auxquelles celui-ci a octroyé et continue d’octroyer un privilège d’indépendance et de liberté à son égard.
Ce lien entre l’État et la nation explique également un dernier trait caractéristique : le poids de l’histoire dans notre conscience identitaire, dans notre image de nous-mêmes. L’historiographie française n’a jamais eu recours aux mémoires substitutives ou régionales. L’histoire de France s’est donc construite à l’écart des mémoires ethnologiques ou littéraires. C’est une spécificité bien française que l’on mesure mieux quand on sait, par exemple, que toute la mémoire historique de l’Europe centrale est fondée sur l’ethnologie ou la littérature. Notre mémoire est de part en part historico-politique. 
Mais elle est également fondée, dès le début et dans les institutions monarchiques, sur le sentiment du sacré. Les premiers repères de l’historiographie monarchique se situent dans les sanctuaires, comme celui de Saint-Denis. C’est ce caractère sacré que l’on retrouve dans des symboles non plus royaux mais ouvertement monarchiques qui sont le sacre de Reims ou le « Lit de justice »[2]. L’Église, le roi, le peuple et le pays : l’assurance d’une primogéniture dans l’ordre de la foi est consubstantielle à l’enracinement de l’universalité. La France, fille aînée de l’Église. En France, à la différence de tous les autres pays, c’est l’histoire qui a pris en charge la mémoire nationale.
À ces caractères originaux, il convient d’ajouter un catalyseur : les forces d’éclatement. Si paradoxal que cela puisse paraître, on peut soutenir que la France s’est aussi fondée sur les puissances de dispersion. L’appel à l’unité n’a, probablement, été si martelé, si permanent qu’à cause des formes de disruption et de diversité que la France a comportées. Fernand Braudel le dit nettement : « La France est diversité ». Voire même division. Aucun pays sans doute n’est composé de tant de pays, de peuples différents, de langues et de réalités physiques différentes, de forces hétérogènes ; autant d’éléments inconciliables qu’il a fallu politiquement concilier, dans une permanence d’autorité étatique.
Surtout cette apparence de continuité – Armagnacs et Bourguignons, guerres de Religion, Fronde, etc. –, comme la profondeur des ruptures que la France ancienne a pu connaître, le passage des Mérovingiens aux Capétiens, par exemple, celui de la monarchie féodale à l’État royal, où à la monarchie absolue.
 
2/ L’identité révolutionnaire
 
Comment la révolution s’est-elle glissée dans ce moule et comment l’a-t-elle transformé ?
Il est évident que de toutes les ruptures évoquées, c’est celle qui pèse sur nous le plus profondément. Ne serait-ceque parce que c’est elle qui a créé la nation au sens moderne du mot, en fusionnant ses trois sens : social, juridique, historique.
– Rupture dans le tempsà travers la notion d’Ancien Régime, qui apparaît dès l’été de 1789 et renvoie dans les ténèbres plus de dix siècles de l’histoire de France dans un ensemble réprouvé ; elle impose l’idée d’un recommencement messianique.
– Rupture dans l’espace avec la création d’un territoire national, sacralisé par la notion de frontières naturelles, mythologie pure, mais qui assied l’identité sur l’image de la Gaule qui hante depuis César la conscience française, jouant un rôle déterminant dans un espace de souveraineté à l’intérieur duquel commençait le pays de la liberté.
 – Rupture sociale, encore plus importante : elle est liée à ce que l’on pourrait appeler le théorème de Sieyès, cette définition nationale qu’il a formulée en 1789 dans Qu’est-ce que le tiers état ? : « Le tiers état comporte donc tout ce qui appartient à la nation et tout ce qui n’est pas le tiers ne peut pas se regarder comme étant de la nation. » La fondation d’une nation sur l’exclusion d’une partie de celle-ci, c’est-à-dire les privilégiés, la noblesse, et l’élection du tiers état en véritable peuple, en dehors duquel il n’y a rien, ont certainement été capitales en France pour instaurer à l’intérieur de soi un principe de duplication et d’exclusion porteur d’un conflit réel ou fantasmé, en renouvellement perpétuel.
Cette définition fondatrice de l’identité collective comporte en virtualité des développements infinis. Pour schématiser à l’extrême, disons qu’elle a intensifié et dramatisé les thèmes permanents du modèle national français : l’unité en lui insufflant une peur de l’ennemi ; l’universel qu’elle a nationalisé ; la conscience historique qu’elle a créée comme telle.
–La Révolution renforce d’abord la hantise de l’ennemi, qui est liée à la guerre et à sa permanence, peut-être plus forte et plus constante en France qu’elle n’a été dans aucun autre pays d’Europe. Elle a vu des ennemis partout à l’extérieur comme à l’intérieur, d’où la conscience militaire de soi et l’importance généralisée de la notion de frontière territoriale mais aussi juridique, sociale, psychologique entre les uns et les autres. Ce sentiment de l’adversaire est congénital à l’identité depuis la Révolution. La disparition de la France contre-révolutionnaire, la victoire des Lumières sur la religion, le ralliement de la droite à la République ont été, à leur façon, puissamment générateurs d’un trouble de l’identité nationale. La République avait besoin d’ennemis. Comme disait de Gaulle : « La France est faite pour les grands moments et les grands périls. »Et le fait qu’il y ait eu deux militaires pour la sauver de la défaite, Pétain et de Gaulle, révèle chez les Français un tropisme militaire qui leur manque terriblement aujourd’hui.
Tout cela explique que la Révolution renforce l’idée d’unité qui devient convulsive en 1792 et 1793. C’est à ce moment-là que se constitue toute la symbolique de l’unité. Le « salut public », la « patrie en danger » ont, par exemple, stimuléce besoin juridique déjà bien ancré de garantir l’unité de la nation, ce réflexe autarcique du « seul contre tous », sur lequel repose beaucoup l’imaginaire national. De même en 1880, lorsque l’on fait du 14 juillet la date de la fête nationale, les Français prennent de 14 juillet comme celui de la prise de la Bastille. Or, la référence n’était pas la prise de la Bastille de 1789, mais la fête de la Fédération, un an plus tard. Et la confusion est révélatrice entre ces deux 14 juillet, l’un la prise de la Bastille, l’autre l’unité effervescente, la fusion passionnelle de toutes les provinces françaises. C’est pendant la Révolution que l’appel permanent à l’unité est devenu un thème conjuratoire et obsessionnel.
– La Révolution récupère et intensifie également un autre thème dont la monarchie chrétienne s’était emparée pour se définir : l’universel. La Révolution le rend, en effet, beaucoup plus complexe. Tant qu’il ne s’agissait que d’un sacré messianico-religieux, il était assez simple. Mais avec la Révolution il devient beaucoup plus élaboré, puisque cet universel va se particulariser dans le pays de la Révolution et de la liberté : l’abstraction que l’universel avait prise à l’époque des Lumières se territorialise alors dans la défense de la patrie. S’il n’y avait pas ce passage d’un universel abstrait à un universel concret à travers la Révolution, on ne comprendrait pas la capacité exportatrice de cet universel national français qui n’est pas de même nature aux États-Unis, d’où il ne s’est pas exporté. En revanche, en France, la localisation de la liberté n’a pas empêché l’exportation de la nation à la française. Si l’on ne saisit pas l’ambiguïté de cette notion d’universel à travers une Révolution on ne peut pas comprendre le passage de ce modèle national français au mouvement des nationalités européennes. Il y a là quelque chose à approfondir, le moment où cette nation révolutionnaire a été la matrice de cette transformation d’un universel abstrait et religieux à un universel concretet national. C’est ce moment qui explique le passage des Lumières au romantisme, le passage de la nation au nationalisme. 
– Dernier trait où la Révolution française intensifie, redouble, concentre, cristallise une dimension essentielle de l’identité : l’histoire.
Si la Révolution a accouché de la nation, au sens moderne, la post-Révolution a produit, en contrecoup, l’histoire, au sens moderne du mot. Et les deux sont intimement liées. C’est l’œuvre de la grande génération libérale et romantique. Comme dira Renan : « Elle a fondé l’histoire parmi nous ». Une génération qui a grandi dans la lumière aveuglante de l’évènement révolutionnaire, à l’époque assez terne de la Restauration et des débuts de la monarchie de Juillet. Mais elle a fait à sa façon, la Révolution, par l’exhumation documentaire du passé national et sa mise en scène littéraire sous le signe et l’ordonnancement de la nation. Les Lettres sur l’histoire de France d’Augustin Thierry en marquent le coup d’envoi. Marcel Gauchet en a montré toute l’importance dans Lieux de mémoire.Michelet en représente l’apogée lyrique par la subjectivisation de la France : « Le premier je la vis comme une âme et comme une personne » – une personne secrètement investie d’une mission sacrée, porteuse de l’évangile des droits de l’homme et du citoyen.
On voit bien, à partir de ces quelques indications que la France a déjà connu plusieurs types d’‘identité [d’identification] ; et que le problème historique n’est pas tant leur succession que leur emboîtement. Une identité dynastique et royale qui s’impose d’Hugues Capet aux guerres de Religion, une identité monarchique qui culmine avec l’absolutisme de Louis XIV, une identité révolutionnaire qui opère un immense transfert du sacré de la personne royale au sacré collectif de la nation. Il y a enfin, et surtout, une identité républicaine qui commence à se mettre en place dans les années 1880 et se cristallise dans le feu de l’affaire Dreyfus : c’est même ce qui transforme ce fait divers en creuset de l’identité nationale. 
 
3/ L’identité républicaine
 
Elle apparaît bien à la fois comme le renforcement du mythe national qui s’inscrit dans toute l’Europe de la seconde moitié du XIXe siècle et, dans ce plus vieux des États-nations, comme une variante.
C’est d’abord une synthèse. Non seulement idéologique, mais historique, qui consiste dans l’identification définitive et absolue de la République et de l’identité nationale. Dans toutes ses conséquences. Cette identification, outre les institutions politiques et les symboles, supposait d’un côté la récupération, à la conscience collective, des siècles de passé monarchique et, de l’autre, la définition d’une identité à la française par rapport à l’identité nationale allemande. C’est ce qui a donné à l’histoire sa priorité dans la formation de la conscience civique et nationale et en a fait l’axe d’une culture des humanités, indissociable des valeurs, de la culture et de l’identité républicaines. D’où le péril en la demeure maintenant que cette culture chavire. L’histoire, donc, a pris la forme de ce qu’il est aujourd’hui convenu d’appeler le « roman national ». C’est qu’elle joint le principe organisateur d’un récit cohérent – la marche vers l’unité républicaine –et la capacité pour chacun, et d’abord pour l’enfant, de se projeter lui-même dans les péripéties de l’aventure collective. De ce roman national, l’Histoire de France d’Ernest Lavisse, la grande et la petite, est devenue l’expression exemplaire. Là encore, c’est la guerre qui s’en trouve l’élément structurant, et en point d’orgue la victoire de 1918 comme un happy end et une légitimation nationale de la République. Depuis, les Français n’ont plus jamais été heureux avec leur histoire.Par une ironie tragique, la paix, la paix qui règne en France depuis la fin de la guerre d’Algérie, a été sans doute l’élément le plus perturbant de l’identité collective.
Ce qui spécifie le plus nettement l’identité nationale française par rapport aux autres pays d’Europe, c’est la séparation définitive qui a achevé de s’opérer par la loi de 1905 entre l’identité nationale et la question religieuse. Cette séparation a eu en effet de deux fortes conséquences.
– La première, c’est la localisation sur la politique de l’identité nationale, que chaque camp cherche à s’approprier, à commencer par le clivage majeur de la gauche et de la droite qui se redéfinit précisément à travers l’affaire Dreyfus. Il y a bien, au plus profond de la vie nationale, une France de gauche et une France de droite ; et c’est bien l’amenuisement de leur conflit et leur progressif brouillage, depuis une trentaine d’années, qui sont un des signes les plus nets du trouble de l’identité républicaine.  
– La deuxième conséquence de la laïcité à la française, d’ampleur plus grande encore : la religion civile républicaine a établi entre les Lumières, la raison, la démocratie, l’éducation, un lien qui fait en définitive reposer sur l’instruction primaire l’essentiel de l’identité nationale. Aucun pays n’a mis autant de lui-même dans l’école. Et s’il fallait désigner aujourd’hui le problème majeur de l’identité nationale, presque le problème unique et, peut-être le plus inquiétant, c’est à coup sûr l’école primaire.
C’est en fonction de ces données que l’arrivée de l’islam comme deuxième religion de France pose de si graves problèmes, parce que l’islam dans son principe, ne faisait guère de différence entre le politique et le religieux, repose le problème que l’on avait cru résolu pour le christianisme. La partie est à recommencer, en accéléré ; elle est déjà entre musulmans de France largement entamée.
L’idée nationale républicaine comporte un dernier trait qui la distingue du reste de l’Europe, c’est l’universalisme à la française qui a présidé à l’aventure coloniale. La colonisation est devenue le crime inexpiable, le péché capital et l’hypocrisie majeure de la France et de la République. La France républicaine l’a partagée avec toute l’Europe, mais il est vrai que par rapport aux autres pays d’Europe – sauf l’Angleterre mais dans des formes très différentes – la France a engagé davantage d’elle-même et de son idéologie dans l’entreprise outre-mer ; même si cette idéologie a été elle-même profondément divisée. Il est devenu banal d’opposer symboliquement l’anticolonialisme de Clemenceau – « mon patriotisme est en France » – au plaidoyer expansionniste de Jules Ferry, au nom du devoir civilisateur des « races supérieures ». Il y a là une des projections rétrospectives majeures des valeurs contemporaines et des jugements actuels sur les réalités du passé. C’est oublier que, globalement, c’est au nom des idées progressistes de la gauche radicale que s’est développé le phénomène colonial républicain et que Jaurès, par exemple, s’il condamnait les crimes et les abus de la colonisation, en approuvait le principe. C’est la gauche qui a été la plus lente à se convertir à l’idée de l’indépendance algérienne. C’est oublier aussi que l’entreprise coloniale consistait, historiquement, à légitimer la République en montrant qu’elle rendait à la France ce que la monarchie lui avait fait perdre, et qu’elle exportait chez les colonisés les idées au nom desquelles ils réclameraient leur indépendance. Là n’était pas le but, mais là est le fait, et l’effet de l’universel républicain. 
 
II.             LA MÉTAMORPHOSE
 
C’est à un ébranlement général de son identité historique que la France se trouve confrontée depuis trente ou quarante ans. Une mue qui la fait passer d’un type de nation à un autre. D’une nation étatique, guerrière, majori­tairement paysanne, chrétienne, impérialiste et messianique, à une France atteinte dans toutes ces dimensions, et qui se cherche encore souvent dans la douleur. On appellerait volontiers démocratique ce nouveau type d’identité, à con­dition de ne pas voir dans ce mot la victoire d’un modèle étranger au républicanisme – un modèle américain par rapport au modèle français, tels que Régis Debray les a opposés dans les années 1980–, mais une évolution histo­rique du modèle républicain lui-même. Cette évolution a consisté, pourrait-on dire en schématisant à l’extrême, dans un mouvement de bascule : tandis que, pour une série de raisons historiques, s’érodait l’identité nationale-républicaine (car il est vain d’opposer l’une à l’autre), montait sourdement en puissance – pour ne pas dire explosait – un régime des identités sociales, porteur d’un profond remaniement des formes de l’être-ensemble.
 
1/ L’exténuation du modèle
 
S’il est vrai, comme on l’a fait déjà remarquer, que la paix a sans doute été, depuis la fin de la guerre d’Algérie, l’un des plus puissants éléments de la transformation du modèle traditionnel, c’est qu’elle intervenait précisément à la retombée d’un siècle où la France avait connu trois guerres. Trois guerres qui s’étaient soldées par des défai­tes, mais des défaites masquées, dont les effets, pour cette raison même, différés n’ont été que plus ravageurs. La fausse victoire de 1918 ne s’est révélée telle qu’après l’effon­drement de l’Allemagne nazie et même celui du commu­nisme soviétique, comme le suicide de l’Europe entière et la matrice de tous les maux du XXe siècle. 1945 et la place que de Gaulle a réussi à assurer à la France parmi les grands n’ont fait oublier qu’un temps la franche défaite de 1940. À peine celui-ci avait-il disparu qu’au tout début des années 1970 s’envolait le souvenir noir de la France de Pétain et de l’Occupation. Quant à 1962, de Gaulle a tout mis en œuvre pour faire oublier aux Français le repli du drapeau et la débâcle en Algérie par l’entrée de la France dans le club nucléaire et pour la précipiter dans la relance économique. Il n’empêche que la « dépossession du monde », comme dit Jacques Berque, la fin de la projection impé­riale de la France, le repli sur l’Hexagone – le mot se répand à l’époque comme il était né après la perte de l’Alsace-Lorraine –, marque une reconfiguration com­plète et un remaniement intégral de l’assise identitaire de la France.
Ce réaménagement s’est traduit par un double éclatement de la France : par le haut, pourrait-on dire, et par le bas.
– Par le haut, comme premier éclatement : c’est l’insertion dans un ensemble européen que paraissait sceller l’arrivée à Matignon, en 1976, de Raymond Barre– le « pre­mier économiste de France » venu de Bruxelles –, le dur apprentissage de l’alignement et de la soumission aux nor­mes internationales pour un pays habitué à n’écouter que lui-même. Et dans la foulée suivent l’altération ou l’aban­don de tous les paramètres de la souveraineté : le territoire,la frontière, le service militaire, la monnaie.
–Par le bas, éclatement également : c’est la poussée décentralisatrice, l’affaiblissement du pouvoir d’Etat sanctionné par la loi Defferre de 1982. Et comme en écho, dans un registre tout différent, la désagrégation progressive de toutes les formes d’autoritéet d’encadrement, familles, Églises ou partis, dont l’explo­sion juvénile de Mai 68 a pu paraître rétrospectivement le point de départ. Un mouvement général de l’affirmation de l’individu qui dépasse largement le cadre national, mais qui prend dans cette France que l’on a pu dire, comme Michel Crozier, « terre de commandement » un relief tout parti­culier.
Ce brouillage d’un cadre fixe d’expression de l’identité nationale s’est accompagné d’un phénomène intérieur, au cœur même du pays, qui n’a pu que contribuer à ébranler en profondeur la stabilité identitaire de la France tradition­nelle. Il s’agit de la fin des paysans. La France était restée, jusqu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, un pays à majorité paysanne, à la différence de ses grands voi­sins industriels. Le taux de la population active engagée dans l’agriculture chute rapidement pendant les Trente Glo­rieuses de la croissance et passe même en 1975 – seuil tou­jours symbolique – au-dessous de 10 %; encore s’agit-il moins de paysans que d’agriculteurs. L’extinction de la vieille classe paysanne, accompagnée de celle de la classe ouvrière traditionnelle – extinction qui est à rapprocher des effets de Vatican II et de la déchristianisation popu­laire –, devait se révéler d’autant plus troublante que dans les années qui ont suivi la guerre d’Algérie la France allait se trouver confrontée à l’arrivée soudaine et mal contrôlée d’une immigration d’un type nouveau, d’origine essentiel­lement maghrébine et musulmane, dont la religion était beaucoup plus étrangère que celle des précédentes vagues d’immigration, catholique ou juive, et la culture beaucoup plus difficile à soumettre aux lois et coutumes de la francité traditionnelle. Elle devait rendre plus évident encore l’affaiblissement des mécanismes intégrateurs.
C’est à ce moment-là, au milieu des années 1970, que l’on a commencé à parler d’une « mémoire paysanne », d’une « ethnologie » rurale. Le succès foudroyant de livres comme Le Cheval d’orgueil de Pierre Jakez Hélias ou Montaillou, village occitan d’Emmanuel Le Roy Ladurie impose l’évi­dence d’une « mémoire paysanne » qui ne vit plus que de sa reconstitution savante ou sensible, comme l’a proposé en 1972 le musée des Arts et Traditions populaires. Il est très significatif que ce soit sur ce thème que s’est fixée la pre­mière exigence d’une récupération mémorielle.C’estsurleruralquelepatrimoineafaitsa révolution « démocratique ». Le mot appartenait au monde des châteaux, des cathédrales et aux créations majeures de l’esprit et de l’art. Le voilà réfugié dans la chanson populaire, l’araire ancestral, le che­min de transhumance et le lavoir de village. Comment ne pas rapprocher ce phénomène de la candidature de René Dumont aux élections présidentielles de 1974, autrement dit, l’émergence nationale de l’écologie ?
Ce réenracinement lointain de l’imaginaire qui signale précisément un brutal et définitif éloignement du passé, il n’est pas interdit de penser que l’a indirectement renforcé l’accession à la présidence de la République de Valéry Gis­card d’Estaing. L’arrivée au sommet de l’État de ce jeune économiste de la grande bourgeoisie, technocrate et pari­sien, européen de cœur et partisan d’une « décrispation » de la vie politique dont le septennat s’annonce sous le signe du « changement » et de la « modernité », n’est certainement pas étrangère à cette plongée dans les profondeurs perdues et retrouvées où les Français se sont soudain enfoncés et dont les remontées allaient apparaître à la surface, à la sur­prise générale, lors de l’année que Giscard d’Estaing lui- même a eu l’idée de consacrer au patrimoine, en 1980.
La rupture « identitaire » que marque le septennat giscar­dien va, symboliquement, beaucoup plus loin et rend mani­feste, avec la fin de ce qu’il est convenu d’appeler le « gaullo-communisme », un phénomène de grande ampleur et de longue portée, invisible, et pourtant décisif pour l’identité nationale : derrière la réduction de puissance et l’entrée dif­ficile dans le rang des puissances moyennes, le retrait de la grande histoire.
La France avait pu s’enorgueillir depuis longtemps, depuis toujours, d’avoir été en première ligne et comme à l’avant- garde des expériences majeures de l’histoire et de la formation d’une Europe qui était le centre du monde. Des croisades àl’empire colonial, en passant par la féodalité, l’Etat-nation, la monarchie absolue, les Lumières, la Révolution, la dicta­ture. Sa propre saga historique, son fameux « roman natio­nal », de Vercingétorix à de Gaulle, s’inscrivait dans cette fresque où la nation, véhicule du progrès depuis le XVIIIe siè­cle, rimait avec raison et avec civilisation. Or, depuis 1918, elle n’avait plus connu des grandes secousses de l’Histoire que les rebonds et les contrecoups. Pas de révolution socia­liste, malgré l’existence du plus fort parti communiste de l’Occident ; pas de totalitarisme nazi, malgré une tradition d’extrême droite nationaliste menaçante jusqu’à la guerre ; pas de vraie crise de 1929, parce que pas encore de vraie révolution industrielle et financière. Une culture de masse et une société de consommation arrivées précisément en ces années 1960-1970, ce qui était le signe même d’une entrée dans le lot commun. Une mondialisation qui a renforcé encore l’assujettissement de la France à des normes qui la dépassent et le caractère obsolète d’une identité spécifique dissoute et fondue dans le modèle occidental. Bref, une his­toire qui n’avait plus pour elle ni la sagesse, ni l’héroïsme, ni la raison porteuse d’universel.
Pendant une bonne trentaine d’années, des années 1940 aux années 1970, le gaullisme et le communisme, ces deux phénomènes symétriques, contradictoires et complémentaires, ont pu masquer la réalité. Ils ont pu, chacun à leur façon, entretenir l’illusion qu’une grande histoire et un grand destin étaient encore réservés à la France. Tous deux ont combiné, à des doses variables, les deux thèmes majeurs dont l’entrelacement a tissé l’histoire de la France contem­poraine, nation et Révolution. Et à ce titre chacun a pu représenter une version concentrée, synthétique, plausible et prometteuse de l’histoire nationale. La France ne s’est jamais vraiment remise de leur effacement simultané.
Aucun projet national n’a pu s’imposer depuis. Ni le pro­jet socialiste, parce que la gauche est arrivée politiquement au pouvoir quand sa constellation idéologique et surtout le marxisme qui l’inspirait étaient déjà presque épuisés. Ni le projet européen, dont les Français se sont désintéressés dès lors qu’il ne répondait plus au modèle d’une France dilatée. Le traité de Maastricht, en 1992, marque à cet égard une date décisive. Ni le projet libéral, fugacement brandi au moment des dénationalisations de 1986. Ni le projet souve­rainiste, parce qu’il paraissait archaïque et suicidaire. Ni le projet écologique, parce qu’à la différence d’autres pays, comme l’Allemagne, il a paru frappé d’utopie et d’un soup­çon gauchiste et aujourd’hui réactionnaire. La France se sait un futur, mais elle ne se voit pas d’avenir. C’est la rai­son du pessimisme des Français. Non pas un pessimisme individuel, mais collectif – historique, peut-on dire.
Cet épuisement ne signifie nullement la disparition du sentiment national, mais il en exprime la métamorphose et le transfert sur l’unité et la diversité des aspects culturels – langue, mœurs, paysages –, que l’on fantasme, au demeu­rant, plus qu’on ne les soigne. Osons même le dire : le senti­mentalisme a remplacé le sentiment national et le roman est devenu une romance. C’est bien la définition de la nation selon Renan qui est atteinte dans son principe. On l’invo­que partout, mais elle sonne comme un rappel et comme un glas. « Avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore. » Le culte des ancêtres et le plébiscite de tous les jours. La nation selon Renan supposait la solidarité des deux notions dont nous vivons précisément la dissociation :la nation comme héritage et la nation comme projet. Le passé qui n’apparaît plus comme la garantie de l’avenir et l’absence d’un sujet historique porteur : le noyau dur de la fameuse « crise » de l’identité nationale est là. Pas ailleurs.
 
2/ Le régime des identités
 
Disons mieux : la notion même d’« identité nationale » apparaît aujourd’hui parce qu’elle est au confluent de deux phénomènes : l’affaiblissement – car c’est plutôt d’affai­blissement que d’extinction qu’il s’agit – de l’identité nationale-républicaine classique et l’avènement de ce que l’on peut appeler le régime des identités.
L’éveil de ces identités est lié à l’affranchissement général de toutes les minorités, à un mouvement de décolonisation intérieure et d’émancipation des minorités de toute nature – sociales, sexuelles, religieuses, provinciales –-, dont l’his­toire propre avait été jusque-là marginalisée, rabotée par une histoire nationale homogénéisatrice, réduite au registre de la vie familiale, personnelle ou privée. Des minorités souvent ignorantes d’elles-mêmes et qui prenaient soudain conscience de soi, et affirmaient leur existence, assuraient leur différence par ce que l’on appelait alors la « récupéra­tion » ou la « réappropriation » de leur passé. Jusque dans les années 1970, le descendant d’aristocrates guillotinés, le petit-fils d’un fusillé de la Commune ou le fils d’un juif polonais arrivé dans les années 1930 participaient, même dans des versions différentes, d’une seule et même histoire, emblématisée par la formule scolaire « nos ancêtres les Gaulois ». C’est sur ce double registre d’appartenance que s’était construite l’identité collective de la nation républi­caine, et c’est lui qui s’est brisé. Pierre Nora a longuement décrit ce phénomène, en particulier à la fin des Lieux de mémoire. Il faut cependant en rappeler le principe, quitte à souligner plutôt son évolution et ses aboutissements.
Si le mot « mémoire » s’est spontanément imposé pour caractériser la prise de conscience de soi de ces minorités et leur autonomisation existentielle, au point de connaître aujourd’hui une généralisation abusive, c’est sans doute qu’il est à deux faces. D’un côté, il s’oppose à l’histoire et n’a pris sa force en France que par rapport à la force que l’histoire y avait gagnée. Affectif contre intellectuel, émotionnel contre rationnel, expérience vécue ou fantasmée contre reconstitution discursive. Même quand la mémoire entraîne une volonté de connaissance et d’exploration savante, celles-ci impliquent la soumission à des procédures critiques qui s’éloignent du mémoriel. Par un autre côté, la mémoire a été le vecteur de ce qu’il est convenu d’appeler « iden­tité » ; les deux mots sont devenus proches et souvent inter­changeables.
En trente ans, la signification de ces deux termes – aux­quels il faudrait associer celui de patrimoine, qui relève de la même constellation – s’est étrangement retournée et enrichie. Tous les trois sont passés, et c’est là le phénomène remarquable, du registre individuel au registre collectif. Si difficile qu’elle soit à définir avec précision, l’existence d’une « mémoire collective » s’est imposée au sens commun. L’expression couvre un champ sémantique qui lui donne sa charge et son aura : de l’inconscient au semi-conscient, des habitudes et des traditions au souvenir et au témoignage, de la solidarité passive à l’affirmation déterminée. L’identité n’avait qu’un sens administratif et policier pour caractériser une individualité ; elle est devenue l’assignation collective à un groupe. Même évolution pour le patrimoine qui est passé rapidement du bien tenu du père ou de la mère à la cons­cience d’un bien collectif et, de là, à une signification quasi métaphorique puisqu’on parle aussi bien aujourd’hui du patrimoine linguistique que génétique ou constitutionnel.
Bien mieux : les trois mots s’appuient et se renvoient l’un à l’autre, dans une circularité qui dessine une nouvelle con­figuration interne de la conscience de soi, une autre forme d’économie de l’être-ensemble qu’il nous est devenu impos­sible d’appeler autrement qu’identité – ou plutôt identités, au pluriel.
L’identité « démocratique » de la France consiste dans ce passage à une conscience de soi plus sociale que politique, plus mémorielle qu’historique, plus patrimoniale que natio­nale. Le problème de 1’« identité nationale » ne se pose que dans un retour des identités nouvelle génération sur l’iden­tité de la France ; le titre du livre de Fernand Braudel en 1985, L’Identité de la France, en a tiré son originalité. Une « identité nationale » sur laquelle les uns se sont mis à s’acharner parce qu’elle s’applique à l’idée même de nation, les autres à la défendre en lui donnant un contenu d’homo­généité sociale et culturelle menacé, plus particulièrement contre ceux qui, par définition, sont les plus étrangers au républicanisme homogénéisateur : les immigrés.
Les identités de groupe sont, en effet, dans leur principe, incompatibles avec l’idée nationale, telle du moins que s’est développée l’idée nationale dominante, d’essence jacobine. On ne comprendrait pas, sinon, pourquoi ceux-là mêmes qui se réjouissent de l’affirmation d’une identité corse, ou juive, sursautent à la seule évocation d’une identité natio­nale et entrent en convulsion à l’invocation d’une mémoire nationale. Ni, inversement, pourquoi les défenseurs d’une identité nationale et républicaine pure et dure s’empressent, à la moindre expression d’une fidélité à une quelconque tra­dition identitaire de groupe, de crier au communautarisme. Question de hiérarchie, soit. Mais il est vrai que l’éveil de chacune de ces identités a été une mise en cause et même en accusation d’une dimension essentielle de la tradition natio­nale républicaine. L’affirmation d’une mémoire et d’une identité juives, par exemple, s’est accompagnée depuis la guerre d’un procès à une France qui allait bien au-delà de Vichy et de l’affaire Dreyfus – phénomènes qui n’avaient en rien entamé l’attachement des juifs à la France –, c’était la dénonciation d’un antisémitisme médiéval et chrétien, et pour certains d’un antisémitisme indéracinable et consubstantiel à la France elle-même. S’agissant du féminisme, il pouvait paraître sans rapport avec l’idée de la nation. Il n’empêche que l’exhumation d’une mémoire identitaire des femmes consistait à renverser sur elle-même l’idée d’une his­toire faite et écrite par les hommes. Quant à la mémoire coloniale, la dernière venue, c’est celle qui va le plus loin dans la dénonciation d’une tradition républicaine dont la liberté, l’égalité et la fraternité se sont traduites par l’escla­vage, l’oppression et le racisme. Elle conduit tout droit à brûler le drapeau tricolore et à conspuer La Marseillaise.
Toutes les mémoires identitaires ont, peu ou prou, une dimension protestataire, revendicatrice et accusatoire. C’est normal, dans la mesure où les identités minoritaires sont, par définition, celles de victimes ; l’histoire de ceux qui n’avaient pas eu droit à l’Histoire. À ce titre, elles se sont parées des prestiges et des privilèges qui s’attachent à la justice et à la morale. Dans cette nouvelle économie de l’identité collective, leur affirmation avait un caractère puissamment émancipateur et libératoire. Allons plus loin : elles étaient, elles sont à leur manière, une revendication de l’universalisme français contre une France infidèle à elle-même, rétrécie et, pour reprendre l’expression désormais consacrée, moisie.
Il est pourtant impossible de ne pas remarquer combien ces revendications identitaires et mémorielles s’inscrivent à l’intérieur de la nation comme un appel à la reconnaissance. A part les mini-nationalismes breton et corse – et encore... –, tou­tes résonnent, y compris les plus apparemment radicales, comme des demandes d’inscription au grand livre de l’his­toire nationale. Il y faut le symbole, la loi, la Constitution, la parole officielle d’État. Les commémorations nationales instituées depuis une quinzaine d’années et qui doublent le nombre de celles qui existaient depuis plus d’un siècle ont beau ne contribuer qu’à l’usure et à l’atomisation de la commémoration républicaine, ou n’exprimer que le poids des revendications associatives, l’expiation et la contrition (la rafle du Vél’ d’Hiv, la traite et l’esclavage), le morcelle­ment sectoriel de la mémoire combattante (hommage aux harkis, aux combattants d’Indochine, d’Afrique du Nord), l’important est que ces commémorations soient nationales. Le discours de Jacques Chirac, à peine élu, au Vél’ d’Hiv, le 16 juillet 1995, accédait à une demande insistante d’une minorité active de la communauté juive auprès de François Mitterrand, président de la République, qui l’avait obstiné­ment refusée, reconnaissant la culpabilité de « la France » et non du seul régime de Vichy. La vraie motivation des lois dites mémorielles n’est sans doute pas leur efficacité contrai­gnante – pas même la loi Gayssot de 1990, pénalisant la négation du génocide juif, puisque l’arsenal juridique exis­tant avait déjà suffi pour faire condamner Robert Faurisson –, mais leur caractère symbolique, la solennité et l’unanimité législative de la déclaration : « La République reconnaît le génocide arménien. »
Le cas des langues régionales est à cet égard particulière­ment éclairant. En 2008, dans la réforme de la Constitution, le parlement, réuni à Versailles, a inscrit au titre des collec­tivités territoriales, article 75-1 : « Les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France. » Les associa­tions militantes avaient bataillé pour que la phrase figure à l’article 2 de la Constitution, suivant celle qui déclare : « La langue de la République est le français. » Qui ne voit l’importance de l’inscription dans la hiérarchie du texte, l’enjeu historique de cette inscription qui fait écho au refus du gouvernement français, dix ans plus tôt, de signer la « Charte européenne des langues régionales et minoritai­res », une formulation qui permettait d’associer aux langues à proprement parler régionales les langues « non territoria­les », mais portées et parlées par des groupes vivant en France, comme le yiddish, l’arabe ou le berbère ? L’enjeu de la bataille pour l’instant à moitié gagnée, à moitié perdue, est clair pour la définition de l’identité nationale. Et la bataille continue.
L’affirmation combative de ces identités mémorielles ne doit cependant pas masquer leur variété, les nuances de leurs strates, facettes, enracinements historiques, compo­santes sociales qui rendent la réalité de leur expression infiniment complexe et ambiguë. Il y a bien une mémoire et une identité juives, par exemple, qui se sont constituées depuis la guerre. On peut en décrire les formes et les étapes marquantes, Pierre Nora s’y est essayé. Mais comment ne pas tenir compte, pourtant, par rapport à la France, des abîmes de sensibilité qui séparent les différentes composantes de cette communauté – jusqu’à ceux qui ne s’y reconnaissent pas –, des frontières qui passent à l’intérieur même de chacun des groupes d’origine, et souvent à l’intérieur de soi-même ? Il y a bien une mémoire et une identité féminines, dont le Mou­vement de libération des femmes a exprimé la militance. Qui ne voit la différence de vision du monde, de la société, de la politique et des rapports humains qui sépare, pour commencer, celles pour qui existe ou n’existe pas la complé­mentarité des deux sexes ? Quant à la mémoire coloniale, celle qui peut paraître atteindre le plus radicalement la République, la nation, la France, comment ne pas voir, dans les rapports existentiels, les rapports à la colonisation ou à la France, ce qui sépare – à commencer par leur ori­gine maghrébine, africaine, antillaise – les anciens coloni­sés eux-mêmes ?
Encore ne s’agit-il là que des distinctions marquées à la serpe, à titre indicatif et pour amener à la conclusion sui­vante. Autant ne pas prendre la mesure de la nouveauté revendicatrice de ces identités mémorielles condamne à ne pas comprendre pourquoi et comment peut aujourd’hui se poser la question de 1’« identité nationale », autant ne pas tenir compte du caractère mouvant, mobile, évolutif, con­flictuel et en perpétuelle recomposition de ce champ de forces condamne à n’y intervenir qu’à l’aveugle. C’est pourquoi un débat sur l’identité nationale décidé d’en haut ne peut déboucher que sur un manichéisme réducteur. C’est ce qui donne au débat de ces dernières années sur l’identité natio­nale sa réalité de fond et le rend en même temps, dans son principe, dangereusement immaîtrisable. Il désigne les immi­grés et les musulmans comme l’Autre de la nation France ; une France qui ne se penserait elle-même qu’en fonction d’eux. Alors que les maîtres mots de cette nouvelle identité démocratique seraient au contraire, plus largement, comme dans toute démocratie : compréhension interne des situa­tions singulières, négociation, arbitrage, hiérarchisation des problèmes, autorité éclairée de la décision. dans la nouvelle économie des identités, c’est l’histoire qui est la plus menacée, et d’abord l’histoire nationale. Pas seulement dans ses aspects les plus récents, dits « sensi­bles », parce qu’ils sont les plus susceptibles d’être investis des intérêts de la mémoire d’un groupe particulier. Mais, plus largement, dans le rapport au passé, le sentiment de la continuité, la conscience de la différence des temps.
L’âge des identités va jusqu’à frapper, par principe, toute histoire de la nation des stigmates du nationalisme. Il est de fait que l’histoire est devenue scientifique à la belle époque de l’affirmation des nationalismes, qu’ils soient de droite ou de gauche. De là à les identifier l’une à l’autre, il n’y a qu’un pas. À lire, par exemple, les commentaires qui ont accueilli, parfois dans les journaux les plus autorisés, la récente réédition de L’Histoire de France d’Ernest Lavisse qui illustre le péché capital d’une interpénétration étroite de positivité scientifique et de culte fervent de la patrie, on n’est pas loin de conclure que quelques historiens vicieux ne seraient allés chercher en Allemagne, après la guerre de 1870, les secrets d’une histoire scientifique que pour mieux justifier l’esclavage et la colonisation. Il est très difficile de faire admettre que parler nation, France, histoire ou iden­tité nationale ne soit pas forcément du nationalisme. Peut-il y avoir une « histoire-de-France » dans un type d’identité démocratique ?
L’âge des identités a tendance à enfermer l’époque dans un éternel présent. Sans doute y a-t-il une manière d’incom­patibilité entre la philosophie des droits de l’homme, réduite à celle des individus, et l’idée d’une histoire nationale, fût-ce la plus critique ou la plus problématisée. Le privilège donné au point de vue de la victime, le moralisme qui l’inspire se conjuguent pour oblitérer la différence des temps et donner la priorité au jugement affectif et moral sur le passé en y projetant les jugements de valeur d’aujourd’hui. La commémoration d’Austerlitz devenait scandaleuse du moment que Napoléon avait rétabli l’esclavage à Haïti – ce qui n’est d’ailleurs pas son seul crime.
Les trente dernières années ont ainsi vu un retournement de la problématique s’opérer sur les principaux épisodes de l’histoire nationale, ceux qui, précisément, engagent le plus profond de son identité : Vichy, la Révolution, la guerre de 1914-1918, la colonisation. L’image de Vichy dans la mémoire et l’historiographie a connu une courbe spectacu­laire, dont le livre de Robert Paxton, en 1973, a marqué le départ et qui a fait, au fil des travaux et des colloques, pas­ser la politique antisémite du régime et sa responsabilité dans la déportation des marges de l’histoire au cœur de son idéologie, devenant ainsi sa dimension constitutive. Le bicen­tenaire de la Révolution, dont la version officielle a surtout cherché à retenir l’héritage des droits de l’homme, a vu resurgir, d’un côté ou d’un autre, les aspects criminels de la Terreur et la logique qui les liait à l’idée révolutionnaire, les massacres de Septembre et le « génocide » vendéen.
Il est d’ailleurs impossible de ne pas mettre en rapport la prolifération de l’industrie commémorative qui a saisi la France des dernières années du siècle avec la mobilisation active du passé au service du présent, qu’elle a puissamment servie. L’année 1998 serait à cet égard particulièrement riche et significative puisqu’elle a vu la rencontre de trois dates chargées chacune d’un poids symbolique intense et servir, chacune, de carrefour de l’identité nationale : le 400e anniversaire de l’édit de Nantes, le 150e anniversaire de l’abolition de l’esclavage et le 80e anniversaire de l’armistice de 1918.
Dans les trois cas, le mouvement a été le même.
– L’édit de Nantes a permis de célébrer, au prix de beaucoup de contre­sens historiques et d’anachronismes, les vertus cardinales de la démocratie : liberté de conscience, égalité civile, laïcité, tolérance. Il a même pu paraître l’acte fondateur d’une construction démocratique de l’identité nationale, le modèle de la résolution des conflits par l’élargissement des droits fondamentaux.
– L’anniversaire de l’abolition de l’esclavage a été la date repère la plus importante de l’envol de la mémoire coloniale, de sa focalisation sur la traite atlantique et de sa constitution en image d’Épinal. Trois ans plus tard, la loi Taubira viendra en faire un crime contre l’humanité.
– Mais c’est l’anniversaire de l’Armistice qui est sans doute le moment qui va le plus loin dans la disqualification de l’héri­tage. Il reste marqué par le discours de Lionel Jospin, Pre­mier ministre, le 5 novembre, appelant à la « réintégration des mutins de 1917 dans la mémoire collective », formule immédiatement interprétée par la presse comme une « réhabilitation », le maire de Craonne dénonçant le Chemin des Dames comme le « premier crime contre l’humanité resté impuni ». Ce qui était jusque-là considéré comme le som­met de l’héroïsme et l’apogée du sacrifice patriotique est devenu comme une révélation de la réalité nationale : le crime de masse.
La rétroprojection dans le passé du crime contre l’huma­nité comme stade suprême de l’indignation est typique du moralisme anachronique qui préside au tribunal de l’His­toire. Faut-il rappeler que la notion avait été formulée au lendemain de la guerre pour qualifier un crime d’époque, sans commune mesure avec tous ceux que l’on avait connus jusque-là, et permettant de poursuivre leur vie durant les auteurs de ces crimes ? Elle a connu un détournement et une extension considérables qui ouvraient la porte à un règlement de comptes rétrospectif et une criminalisation générale du passé, jusqu’au moment où l’opinion s’est alar­mée et où les historiens se sont mobilisés. Que la condam­nation du même coup se déplace des auteurs de ces crimes aux historiens qui les évoquent, les discutent ou paraissent les pondérer n’a pas, en soi, d’importance pour leur per­sonne ; mais elle montre les risques de ce déplacement pour l’hygiène sociale et mentale et l’absurdité de cet aboutisse­ment. Une société des identités tend à ne tolérer les histo­riens que s’ils se font militants de la mémoire.
On avancera l’argument des caprices de la mémoire, capables de longues latences et détours, et de réveils inat­tendus et sans doute d’autant plus puissants. C’est vrai.
Mais à quel moment ces mémoires blessées qui demandent justice, reconnaissance, inscription au grand livre de la nation virent-elles au prétexte à d’abusives réclamations, à des instruments de pression, voire à un chantage, qui n’ont plus rien à voir avec le passé, ni avec la mémoire ?
C’est là que le recours à l’histoire devient nécessaire et que les historiens trouvent la justification de leur métier et même, en démocratie, la mission qu’elle leur réserve.
L’identité démocratique suppose la généralisation de ces conflits de mémoire et leur antagonisme. Dans la guerre civile des mémoires, il n’y a guère que deux instances d’arbitrage et de paix : la parole politique, à condition qu’elle soit porteuse d’une autorité morale. Et le temps, c’est-à-dire l’histoire. Ici encore, on avancera que, à la différence des historiens d’autrefois qui s’interdisaient l’analyse du présent et n’inter­venaient que sur les morts incapables de réagir, l’historien du contemporain travaille sous le regard des vivants et n’a aucune position de surplomb. On se demande ce qui le qua­lifierait comme historien s’il ne cherchait, précisément, à se détacher des pressions du présent et à prendre de la hau­teur, sa forme à lui de « regard éloigné ». Les conditions ont-elles tellement changé depuis que Henri de La Popelinière, un des premiers historiens de la France pendant les guerres de Religion et huguenot lui-même, recommandait à l’historien qui voulait « observer les choses de son temps » de se faire « libre de tout », « équitable envers toutes personnes, sans pardon, ni pitié, ni honte de rien ; roide, constant, et sans fléchir. »
 
 
 


[1] EXTRAITS de « RECHERCHES DE LA FRANCE » de PIERRE NORA, NRF novembre 2013, p.541-568.
[2]En France, sous l'Ancien Régime, le « lit de justice » est une séance solennelle du parlement, en présence du roi. 




Date de création : 02/05/2015 @ 16:11
Dernière modification : 02/05/2015 @ 16:20
Catégorie : Sciences politiques
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