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Parcours bergsonien - Bergson puis Bachelard (2)




BERGSON, PUIS BACHELARD (2)
 
La relation capitale qui s’est établie de Bergson à Bachelard constitue un aspect central et original de la philosophie contemporaine. En témoignent les Actes[1] du Colloque international organisé conjointement à l’Université de Lyon 3 par l’Institut de recherche philosophique de Lyon et le Centre international d’étude de la philosophie contemporaine (ENS, Paris).
De ces Actes, a été retenu en deuxième lieu l’article de Gaspare POLIZZI, professeur d’histoire de la philosophie, International University Line, Florence, intitulé « Rythme et durée : la philosophie du temps chez Bergson et Bachelard ».
 
TEXTE DE GASPARE POLIZZI
 
Ma contribution sera consacrée à la mise en relation de la philosophie de la temporalité chez Bachelard, liée aux concepts d' « instant » et de « rythme », avec la philosophie de la durée chez Bergson. Je veux signaler que je ne ferai pas un examen parallèle des deux conceptions, mais que je lirai la philosophie de la durée à partir de la dialectique temporelle chez Bachelard, mettant en acte la théorie, si chère à Bergson, sur le mouvement rétrograde du vrai. La réflexion bachelardienne sur la temporalité est concentrée en peu d'écrits, répartis en une période limitée entre 1932 et 1944, mais – à mon avis – dans l'enquête sur la temporalité, Bachelard met en œuvre, avec son attention au détail et à la miniature, des caté­gories interprétatives qui ont une importance pour sa philosophie, tant sur le plan épistémologique que sur le plan du psychologique et du littéraire.
 
A/ Mise en relation dela philosophie de la temporalité chez Bachelard, avec la philosophie de la durée chez Bergson
 
La dialectique bachelardienne de la temporalité a été analysée avec amplitude, surtout au sein du groupe « Rythme et philo­sophie[2] ». Les aspects les plus significatifs de la critique bachelardienne à la conception bergsonienne de la continuité ont été éclairés, et aussi la formation d'une métaphysique de la discontinuité avec La dialectique de la durée ; l'horizon de sagesse méta­physique et d'eurythmie universelle émerge dans la rythmo-­analyse[3]. Mais surtout les recherches ont décrit le « bergsonisme inverti » de Bachelard, qui a produit une pensée analytique de la durée entre les deux pôles de la discontinuité et de la fluidification[4]. Dans la confrontation directe avec les pages bergsoniennes, l'effet de surface de la lecture bachelardienne, lacuneuse et discontinue, a été reconnu, et sa dialectique de la durée a été considérée comme peu attentive à l'évolution de la conception bergsonienne de la durée, qui s'ouvre à une idée complexe de son hétérogénéité[5].
Henri Gouhier a bien remarqué : « Bachelard devait retoucher Bergson pour être lui-même Bachelard ».
 
1/ C'est une lecture tendan­cieuse de Bergson qui permet à Bachelard d'édifier les piliers de sa philosophie de la temporalité
Je souligne qu'une telle philosophie de la temporalité met en discussion des topoi consolidés dans les interprétations de la pensée bachelardienne, comme la séparation présumée entre la dimension épistémologique et celle psycho-logique-littéraire, la connotationpurementépistémologiquedescatégories de la « philosophie du non », le caractère de sa pensée scientifique, proprement « intérieur » aux sciences chimiques- physiques-mathématiques. En réalité, Bachelard sent particulièrement, comme déjà Bergson, le rôle nouveau de la philosophie, mais veut l'orienter vers un rapport dialectique avec la science qui doit faire émerger l'abstraction de la pensée ; c'est un mouvement qui ouvre sur une métaphysique qui se connecte à une philosophie de la science, plutôt qu'à une épistémologie[6].
 
2/ La réflexion bachelardienne sur la temporalité tient beaucoup compte des concepts et des théories afférents à la psychologie, à la sociologie, à la biologie et à la métaphysique, dans un contexte problématique voisin du bergsonisme
Au lieu de s'orienter à partir de la « réflexion » historique-critique sur les concepts les plus nouveaux dérivés des sciences physico-mathéma-tiques (théorie de la relativité et mécanique quantique), dans la direction de la formation de l'épistémologie française contemporaine[7], tient beaucoup compte des concepts et des théories afférents à la psychologie, à la sociologie, à la biologie et à la métaphysique, dans un contexte problématique voisin du bergsonisme et encore actuel par rapport aux sciences de la psyché, aux sciences biologiques et de l'évolution, et aux neurosciences.       
Les origines de la philosophie bachelardienne de la temporalité s'enracinent dans la période de l'enseignement à Dijon (1930- 1940) qui comprenait des cours de  philosophie, de psychologie et de littérature française pour étudiants étrangers[8].
 
3/ C’est au cours de la période dijonnaise que Bachelard a forgé ses instruments interprétatifs et a pris la mesure de ses intérêts pour les deux côtés de ses recherches futures
        Dans la première direction, en cette période (et dans les deux années immédiatement précédentes, durant lesquelles les thèses de doctorat et le livre sur la relativité ont été publiés), Bachelard vient de construire les concepts d'approximation, de surrationalisme, d'obstacle épistémologique, de philosophie du non[9], c'est-à-dire les principaux instruments de l'analyse bachelar­dienne sur le savoir scientifique, unis à la nouvelle évaluation des catégories classiques de l'idéalisme et du spiritualisme, comme celles de noumène, intuition, substance, réalité (avec une compa­raison explicite et continue avec l'idéalisme rationaliste de Brunschvicg et avec la riche variété d'interprétaions métaphysiques de la science diffusée en France entre les deux siècles, et celle berg­sonienne avant tout).
          Dans la deuxième direction, les intérêts pour les mathématiques, pour la thermodynamique, pour la théorie de la relativité, pour la microphysique, pour la chimie, pour les théo­ries atomistiques, pour la logique et l'axiomatique, prennent beau­coupderelief;àcesintérêtssontunis les intérêts littéraires et psychologiques, qui ne sont pas abordés avant La psychanalyse du feu (1938) et le Lautréamont (1939), mais qui émergent à l'intérieur des écrits philosophiques et épistémologiques, et en particulier dans le contexte de la réflexion sur la temporalité, qui pourra véri­fier, pour ce motif, une hypothèse sur la bifurcation disjonctive et non oppositive entre les deux lignées de la pensée bachelardienne.
 
4/ Les écrits de Bachelard traitant directement le problème de la temporalité[10]
 
Ils sont unis dans la distance par rapport à la recherche proprement épistémologique, qui a été aussi dans cette phase prédominante, et ils sont liés aux grandes œuvres de synthèse philosophique (Le nouvel esprit scientifique, La formation de l'esprit scientifique, La philosophie du non).
De toute façon, on doit rappeler l'accroissement progressif et corrélatif d'une réflexion critique-psychologique sur l'imaginaire qui prend consistance au moins à partir de 1938 (avec La formation de l'esprit scientifique) et qui trouve – à mon avis – dans La dialectique de la durée (1936), le seul livre expressément dédié à la temporalité, sa matrice problématique[11]. Je me limiterai ici, plutôt qu'à La dialectique de la durée, œuvre déjà analysée de multiples points de vue, au premier écrit de la série – L'intuition de l'instant – qui – je crois – contient in nuce[12] tous les aspects de la philosophie bachelardienne de l'instant dans une comparaison ouverte avec la métaphysique berg­sonienne de la durée.
Bergson – c'est bien connu – a dédié à la tem­poralité la plupart de ses réflexions, dans une période voisine de celle ici envisagée[13]. On doit à peine rappeler combien le renvoi à Bergson est transparent dans les textes bachelardiens, surtout dans l'usage de termes bergsoniens – intuition, durée – dans les titres des œuvres entre 1932 et 1936 ; on pourrait aussi signaler que l'essai de 1932 est paru deux ans après Le possible et le réel et celui de 1936 deux ans après La pensée et le mouvant (qui, au-delà de l'essai précédemment cité, contient aussi la fameuse Introduction).
 
5/ Rappel, sous forme synthétique, des aspects les plus nota­bles du contraste avec Bergson
La pensée de Bergson constitue une pierre de touche dans la réflexion bachelardienne sur la temporalité. Le point de divergence émerge déjà dans le titre qui dirige la modalité bergsonienne de l'intuition vers l'instant plutôt que vers la durée ; il s'agit ici d'orienter la polarité métaphysique sur la singularité et sur la discontinuité, plutôt que sur l'unicité et sur la continuité.
        D'un côté, Bergson avait entendu purifier l'intuition du temps par la séparation de l'espace dans la durée temporelle, de la projection de la durée dans l'espace ;
         D’un autre côté, Bachelard propose une intui­tion discrète du temps qui fait converger la discontinuité spatio-temporelle avec la complexité du rythme. Une rythmo-analyse en dérive : elle collecte les irrégularités naturelles et psychiques dans une régularité complexe et hétérogène, et se résoud dans une méta­physique du rythme, en opposition au modèle homogène du flux de la durée.
 
En réalité, Bergson associe, déjà dans l'Essai sur les données immédiates de la conscience, la singularité hétérogène au temps, face à la discontinuité de l'espace. Le point de divergence consiste plutôt dans le fait que la temporalité est définie par Bergson comme la suc­cession des changements qualitatifs qui s'entrelacent sans aucune distinction, tandis qu'elle est définie par Bachelard comme la distinction originaire et « pensée » des instants discontinus. En dérive une conception divergente du mouvement.
        Pour Bachelard, la division du mouvement implique un arrêt, qui produit un autre mouvement ; des rythmes de mouvements distincts se présentent dans la disconti­nuité.
          Pour Bergson, le mouvement unique a un aspect qualitatif qui conflue dans la conception de la durée[14].
 
B/ Le premier chapitre de l’essai de 1932 (L'intuition de l'instant) proposededégagerlestraitssignificatifsdel’instantetdeles comparer avec la philosophie de Bergson
 
1/ L'essai propose une stricte connexion entre la métaphysique de l'instant et la métaphysique de la durée
Il réalisera cette connexion en laissant émerger le contraste sous-jacent à celle de la durée, mais en syntonie directe avec « l'idée métaphysique décisive [de Siloé[15]],  livre de M. Roupnel [...] : Le temps n'a qu'une réalité, celle de l'instant. Autrement dit, le temps est une réalité resserrée sur l'instant et suspendue entre deux néants » À partir de cette scène métaphysique on arrive par conséquent à une révisiondelamétaphysiquedel'habitudeliéeàl'instant(chap.2)età uneconception de l'ordonnancement rationnel de la réalité à partir de l'organisation productive des instants (chap. 3)[16]. Si on fait abstraction d'une certaine surdétermination accordée à ce livre – qui nous offre quand même le prétexte de notre essai –, on doit reconnaître le lien « métaphysique » opéré par Bachelard entre intuition et instant, qui se dessine à partir de l'analyse différentielle de la connaissance dans l'instant naissant, qui est la source immédiate de l'intuition.
Qu'ils'agissed'unlienmétaphysique,reliéàuneperspectiveesthétique,cela résulte
évidemment des considérations initiales du chapitre premier, dans lesquelles la question éminemment métaphysique – « la méditation du temps est la tâche préliminaire à toute métaphysique » (II, 13) – est posée en relation avec un texte narratif qui se présente comme la vraie source de l'intuition temporelle (cf. II, 7-8). En outre, la dimension solitaire de l'instant, de l'iso­lement et de l'oubli qui connote ce lien se révèle une condition exis­tentielle, bien reconnaissable dans la figure du penseur solitaire de Bar-sur-Aube, un quasi-emblème de sa personnalité intellectuelle[17], qui s'oppose à l'expérience socialisée du flux de la durée dans la relation du sujet et du monde. L'instant présent est le réel même, il « est le seul domaine où la réalité s'éprouve » (II, 14), l'incision d'une « rupture de l'être », qui impose résolument « l'idée du dis­continu », « [...] la discontinuité essentielle du Temps » (II, 15).
Dans L'intuition de l'instant, Bachelard se confronte à une com­paraison entre la notion d'instant et celle de durée, en analysant les thèses de Roupnel (penseur-miroir de la conception bachelardienne, mais aussi expression d'une interprétation del'imaginaire)etcelledeBergson.Aprèsavoirrepéréles«effortsdeconciliation » entre les deux thèses et une provisoire « doctrine intermédiaire », il conclura en adhérant complètement à la conception de l'instant « qui correspond à la conscience la plus directe du temps » (II, 16). Bachelard propose « un choc en retour de la critique bergsonienne contre la réalité de l'instant » (II, 17), comme preuve de la méthode de renversement critique qui est expliquée dans la                « philosophie du non » (1940) : il s'agit de renverser les critiques proposées par Bergson à la métaphysique de l'instant et de les envoyer en direc­tion du même auteur, suivant une procédure dialectique qui fait pression sur la négativité et qui évite tous les dépassements positifs obligés.
 
2/ Rappel des nouvelles théories physico- mathématiques
Ce rappel présente un intérêt – plus tard, on verra qu'il s'agit de la théorie relativiste et de la physique quantique –, comme pierres de touche pour démon­trer l'inconsistance de la position de Bergson face à l'instant, vu comme « une coupure artificielle qui aide la pensée schématique du géomètre » (II, 17). La dynamique de la contraposition instant-durée se place subitement sur le plan d'un écart entre la localisation précise et détaillée et la globalisation confondue et floue : si la philosophie bergsonienne prend « le temps dans son bloc pour le prendre dans sa réalité » (ibid.), avec l'union indissoluble du passé et de l'avenir, la métaphysique de l'instant participe à l'exigence des « actes clairs de la conscience » (II, 22) ; elle configure, avec une clarté maximale, des atomes de temps ; elle veut faire de l'instant « une espèce d'atome temporel », « un petit fragment du continu bergsonien » (II, 26).
 
3/ Bachelard est donc amené à retourner contre Bergson ses propres armes
Il découvre le primat métaphysique de l'instant, le « caractère méta­physique primordial de l'instant », dans la définition de son carac­tère primitif, qui comporte par conséquent le « caractère indirect et médiat de la durée » (II, 20). Le renversement dialectique est dicté par la mise en évidence d'une vision psychologique idéaliste orientée sur l'acte cognitif, opposée à la vision ontologique bergso­nienne du flux vital de la durée. À partir de cela on devrait ensuite démontrer comment « [...] on peut construire la durée avec des ins­tants sans durée » (ibid.), prouver que la durée psychologique est une sensation complexe entre les autres, constituée d' « instants sans durée, comme la droite est faite de points sans dimension » (ibid.). Une interprétation mathématique de la réalité du rythme, débitrice de la théorie de la fraction de Couturat, prévaut ici. C'est l'analogie de la droite qui est la première analogie scientifique for­mulée dans l'essai : elle présuppose, en syntonie avec les théories des ensembles, un primat    « logique » du point sur la droite[18]. Plus généralement, on peut retrouver dans la description de l'instant « simple » la persistance d'une reconnaissance métaphysique d'un élément originaire et simple, posé comme un atome constitutif de la complexité du réel, selon un modèle encore « cartésien », partiellement démenti dans La dialectique de la durée. En distinguant une philosophie de l'action (bergsonienne), qui continue dans la « réalité » d'une durée qui se prolonge, d'une philosophie de l'acte, qui exprime une décision instantanée, Bachelard évoque des exemples de nature physique (l'impulsion en mécanique ou la percussion en acoustique) pour soutenir une « conception actuelle et active de l'expérience de l'instant » (II, 22), dans laquelle la réponse complexe de l'acte volontaire délimite « le caractère vraiment spécifique du temps » (II, 23).
 
4/La « conception actuelle » de l'instant autorise aussi un emploi non involontaire des termes esthétiques
Bachelard oppose sa propre compréhension de l'évolution à la théorie bergsonienne de L'évolution créatrice. La première est exprimée par des répétitions, échecs, anachronismes, retours, appliqués à des détails et à des miniatures, qui exigent « une doctrine de l'accident comme principe » (II, 24) ; la deuxième est une fresque indistincte d'une « toile impressionniste », dans laquelle d'un côté les grandes trames s'ourdissent avec la seule conservation des actes révolutionnaires du procès évolutif, de l'autre côté les objets, les détails, les accidents sont négligés. Je voudrais souligner non seulement le contraste répété entre une vision d'ensemble indistincte et l'analyse du détail, mais aussi la contraposition entre la dimension « globale » et la perspective « locale », centrale dans la réflexion actuelle des sciences du complexe et afférente aussi bien au contexte cognitif qu'au contexte esthétique de la miniature. La durée bergsonienne pèche par son extériorité ontologique ; on pourrait souligner combien elle représente le côté obscur de la rêverie, le profond pouvoir de l'imaginaire mémorial, contraposé à la dimension ponctuelle et éclairante de l'intuition instantanée de la connaissance.
 
5/ C'est, en effet, la description à mailles larges de la durée bergsonienne qui permet de définir une limite pour une sélection rationaliste du temps vécu
Bachelard revendique la priorité du temps pensé sur le temps vécu, de l'intensité analysable et instantanée de l'acte cognitif sur l'extension nuancée d'une durée autant inanalysable qu'ontolo­giquement « pleine » et omnicomprenante, par laquelle « il faudrait remonter du temps extensible à la durée intensive » (II, 25). Bache­lard se réfère ici à un passage de l'Essai sur les données immédiates de la conscience où quatre aspects du temps sont distingués :
        un espace réel sans durée, dans lequel les phénomènes paraissent et disparaissent simultanément avec nos états de conscience ;
        une durée réelle compénétrée avec des moments hétérogènes ;
        une représenta­tion symbolique de la durée qui traite de l'espace, qui assume la forme illusoire d'un moyen homogène ;
        un point d'union entre espace et durée exprimé par la simultanéité, intersection du temps avec l'espace[19].
Un point crucial dans de telles distinctions est consti­tué par la conception de la simultanéité, dans laquelle une concep­tion « instantanée » de la durée comme lieu d'intersection entre le temps et l'espace est incluse ; sur ce point, la divergence par rapport à Einstein et à la lecture fournie par Bachelard sera bien sensible[20]. Me semble aussi intéressante l'intention contradictoire du propos bergsonien d'évoquer une durée inanalysable à partir des exemplifi­cations qui réintroduisent la dimension de la mesure, comme dans le cas du sucre dissous dans l'eau, un exemple avec lequel le bergso­nisme prétendait « rejoindre le domaine de la mesure, tout en gardant l'évidence de l'intuition intime » (II, 29). Par ailleurs, l'exemple de la fusion d'un petit morceau de sucre dans un verre d'eau ne peut pas valoir comme une expérience physique qui met en évidence la durée sans mettre en jeu la relativité du temps en rela­tion avec les systèmes de référence, ainsi qu'elle a été formulée dans la théorie d'Einstein. Dans une telle vision contrastée, on introduit aussi une description « détaillée », qui mesure l'impossibilité de parvenir à une conciliation éclectique entre les deux théories, que je néglige ici
dans ses articulations.
Ainsi, le choix d'une métaphysique de l'acte cognitif instantané est le fruit d'une révolution copernicienne qui conduit résolument « à l'arithmétisation temporelle absolue » (II, 28), c'est-à-dire à la résolution du caractère présumé absolu de la durée dans sa spatia­lisation, rendu possible à partir de la théorie de la relativité (res­treinte), qui « détruit l'absolu de ce qui dure, tout en gardant [...], l'absolu de ce qui est, c'est-à-dire l'absolu de l'instant » (ibid.) : le battement de temps, la longueur de l'instant sont relatifs à sa méthode de mesure. La théorie de la relativité (restreinte) démontre qu'il n'y a aucune simultanéité entre deus événements localisés en des points différents de l'espace et par conséquent elle rend précis et objectif, quasi géométrique, l'instant, tandis qu'elle relègue la durée au domaine fictif des conventions. Bachelard dénonce aussi l'inefficacité d'une telle composition présumée de la durée à partir de l'instant, similaire à celle d'une composition de la substance à partir du devenir : comme la recherche d'une homogénéité liée aux fragments comporte l'impossibilité de trouver tou­jours « une multiplicité d'événements », aussi « la durée, comme la substance, ne nous envoie que des fantômes » (II, 33). Mais il fau­drait concevoir la durée en termes géométriques et arithmétiques, comme « une poussière d'instants » ou « un groupe de points » lié par un effet de perspective : la ligne qui schématise la durée est      « une fonction panoramique et rétrospective » (ibid.). Bachelard insiste (conformémént à une orientation selon le simple-complexe qui obéit encore à une propension « cartésienne » et qui ne sera modifiée que dans l'œuvre de 1936) sur la « simplicité » de l'ins­tant par rapport à la complexité de la durée : « Tout ce qui est simple, tout ce qui est fort en nous, tout ce qui est durable même, est le don d'un instant » (II, 34).
 
6/ Mais l'aspect le plus significatif d'une vision de la durée en tant que « groupe de points » est dans son rapprochement avec les théories esthétiques et éthiques de Jean-Marie Guyau
Ce penseur de la temporalité tant original que généralement négligé, a, en effet, été rapproché à plusieurs reprises de Bergson. Dans sa Genèse de l'idée du temps, Guyau reconstitue généti­quement la nature de l'idée du temps dans sa forme passive, à travers les catégories spatiales de la pluralité, de l'ordre et du degré, et dans sa forme active, l'ancrant dans la dimension tant morale que créative de la volonté et de la vie, dans l'intention et dans l'ac­tion du sujet[21]. Avec l'affirmation que la mémoire garde seulement la dimension de l'instant et que le souvenir de la durée – le souvenir pur de Bergson – est un souvenir instantané, Bachelard propose une psychologie de la volonté et de l'attention introspective, débitrice de la psychologie vitaliste de Guyau, dans laquelle un instant sans durée est en vigueur. Il s'agit d'un cogito cartésien instantané qui se projette – grâce à l'apport même de la sociologie différentielle de Maurice Halbwachs – dans les tableaux sociaux de la mémoire (le rappel de la métaphysique cartésienne du cogito peu d'années après l'expansion du cogito dans le cogitamus et la proposition d'une        
« philosophie non cartésienne » sont significatifs)[22].
À partir de la psychologie introspective et de la sociologie diffé­rentielle, le motif de la nouveauté instantanée de la coïncidence se réfléchit dans le « point de l'espace-temps », prospecté par la théorie de la relativité (cf. II, 37). Le complexe espace-temps-conscience, filtré dans la configuration abstraite d'un atomisme essentiel, constitue déjà un premier critère de complexité, qui com­bine la dimension introspective et spirituelle avec le relativisme phy­sique, selon un mouvement de pensée propre au magistère de Brunschvicg. Bachelard soutient vouloir investiguer le terrain psy­chologique et métaphysique, juste pour se confronter avec la posi­tion la plus défavorable, la plus propre au bergsonisme. Bien sûr, l'insertion scientifique d'un temps totalement arithmétique stimule la tension philosophique vers l'abstrait, permet de « tirer l'abstrait du concret » (II, 40). En comparant la métaphysique de l'instant et la métaphysique de la durée en référence aux concepts de coïncidence et de synchronie, Bachelard joint à la première la construction réelle du temps à partir des instants, le long de la ligne ordinale des correspondances numériques ; il s'agit d'un réel arithmétique et abstrait bien plus solide par rapport au continu fictif et concret. En outre, dans le mouvement d'oscillation épistémologique-esthétique, la lecture arithmétique et spatiale de l'instant se rapporte à une psychologie des figures musicales (qui reviendra sous une forme plus diffuse dans La dialectique de la durée) et configure la valeur émotive et affective de la richesse de la vie pensée, bien plus consistante par rapport à celle de la vie vécue. La plénitude de l'instant se réfère aussi à la conception nietzschéenne du moment éternel, dans sa dialectique de la différence et de la répétition, et à la centralité du présent actuel de la pensée, afférente à l'ordre phénoménologique de l'intentionnalité défini par Guyau dans son ouvrage sur la genèse de la construction du temps futur[23].
 
7/ À ce point, apparaît une intégration physico-mathématique qui rappelle des suggestions d'origine microphysique, favorisées par les résultats théoriques extraordinaires obtenus par la physique atomique au cours des les années 1920
On peut évoquer à ce propos les rapides accélérations théoriques qui donnent lieu à la mécanique quantique, enracinées dans la précise identification de l'indétermination constitutive de la localisation spatio-temporelle en microphysique. Les thèses sur la discontinuité temporelle exposées au Congrès Solvay en 1927, qui conduisirent à la découverte des manifestations instantanées de l'atome, rappellent le principe d'indétermination d'Heisenberg, lu à la lumière de la mécanique statistique et probabiliste. On doit observer que l'espace spécifique pour une lecture philosophique de la mécanique quantique paraît ici très réduit, aux dires de Bachelard lui-même, qui veut entreprendre « une tâche de libération par l'intuition » (II, 56), pleinement inscrite dans une métaphy­sique de la conscience de l'instant, avec laquelle le plan épistémolo­gique paraît peu congruent. Toutefois, dans l'espace limité de l'épistémologie, la microphysique paraît être, dans l'interprétation statistique fournie par la mécanique quantique, à côté des interpréta­tions esthétiques et psychologiques, la clef d'une lecture physique de la réalité métaphysique de l'instant. L'insertion de la statistique quantique dans le contexte d'un indéterminisme de la conscience permet de reconnaître que l'entrelacement psychologique et méta­physique de la philosophie de l'instant est beaucoup plus consistant que la pure reconnaissance épistémologique du rapport de seuil entre indéterminisme quantique et déterminisme macrophysique. La dissolution de l'individuation spatio-temporelle, constitutive du principium individuationis schopenhauerien, produite par la mécanique quantique, est lue non seulement comme l'affirmation d'une indétermination ontologique, mais aussi comme la dissolution de l'unité physique même de la matière[24].
 
C/Les deuxième et troisième chapitres de l'essai de 1932 (L'intuition de l'instant) proposent une vérification de la métaphysique de l'instant en direction d'une théorie de l'habitude et d'une théorie du progrès
 
Autrement dit, ils veulent expliciter une alternative à la philosophie bergsonienne et spiritualiste, même dans les endroits qui lui conviennent le plus, comme ceux d'une psychologie des états de conscience et de l'évolu­tion spirituelle (cf. II, 82).
 
1/ L’habitude
Tandis que Bergson avait fait réagir la métaphysique de l'habitude de Ravaisson (à son tour débitrice d'Aristote) avec la philosophie du flux continu du temps psycho­logique, Bachelard voit l'habitude comme « un acte restitué dans sa nouveauté » ; il lit l'évolution biologique – dans le lien dialectique entre la vie et l'habitude, établi par Samuel Butler, en tant qu' « une assimilation routinière d'une nouveauté » (II, 64)[25], qui n'est pas inscrite dans l'être, mais « exinscrite » dans l'être individuel (selon le langage des géomètres), parce que l'individu « est complexe, correspond à une simultanéité d'actions instantanées » (II, 67-68). Matière et mémoire sont reconsidérées sous la dialectique entre les actions instantanées et vitales ; et leur canalisation sous l'uniformité de la concrétion psycho-physique, reconnue aussi dans l'ensemble de l'identité corporelle et mentale de l'individu, qui solidifie la « simple habitude d'être » (II, 70). Les chronotropismes relatifs aux « divers rythmes qui constituent l'être vivant » (II, 72) remplacent la multiplicité métaphysique des durées de Bergson par la réalité d' « un groupe de points ». Le groupe complexe des instants forme le rythme temporel, suivant un « ordre du devenir » connexe à l'habitude ; il compose un finalisme temporel dans la propagation de la matière et de la vie, dans la logique d'une « cohérence rationnelle et esthétique des rythmes supérieurs de la pensée » (II, 74). Le rythme présuppose l'intensité et la discontinuité, il s'inscrit dans une discontinuité inchoative qui déploie une épaisseur poïétique, en analogie avec la réflexion de Paul Valéry sur l'algèbre des actes[26].
 
2/ Le progrès
L'ordre du devenir permet, à son tour, de concilier la répétition et le commencement, de valoriser l'efficacité de l'habitude à partir du désir du progrès, comme Bachelard le propose dans le troisième chapitre de l'essai, en évoquant encore la conception évolutive de Butler au sujet du rapport entre la vie et l'habitude. L'idée d'un retour éternel comme « éternelle reprise » (II, 81) fixe dans le pré­sent « la dynamique des rythmes » (II, 82) et dément « la fausse clarté de l'efficacité d'un passé aboli » (II, 84). Je crois qu'une telle insistance sur la centralité de la répétition comme lieu du re­commencer produit des effets sur la conception stratigraphique et topologique de la virtualité temporelle (à partir de Deleuze, jusqu'à Nietzsche et à Leibniz), qu'elle signe une différence ontologique qui se trouve connotée par la répétition, dans la temporalité du re­commencement. Le concept du progrès de la conscience sert aussi à marquer la distance méthodologique par rapport à la perspective bergsonienne (cf. II, 88). Une durée vue comme trame d'instants concrets fait émerger la « conscience d'un progrès », un « complexe ainsi organisé dans un progrès », et, en tant que telle, elle seule peut être reconnue comme « une durée progressive ».
Bachelard, en rappelant le « net phénoménisme » de sa doctrine temporelle (en syntonie avec Guyau), veut indiquer la parfaite équation, dans la temporalité, des « trois phénomènes fondamen­taux du devenir » (II, 89), explorés dans les trois chapitres de l'essai (la durée, l'habitude et le progrès), et marquer la distance par rap­port à une conception abstraite de la durée, en tant que privée des moments définis de l'expérience psychique (cf. II, 90).
L'appel « poétique » final touchant une diffusion universelle de l'amour, reprise de Siloë, ne fait qu'étendre à une échelle cosmique de matrice religieuse l'entrelacement complexe entre la durée, l'ha­bitude et le progrès, avec des tonalités bien présentes dans la culture française de l'époque (et rappelées dans les recherches évoquées de Guyau). Il s'agit d'une vision harmonique et rationnelle, typique­ment bachelardienne, présente jusque dans les derniers écrits, avec la symbologie d'une raison qui vit dans la solitude une profonde expérience intérieure : Bachelard, avec Roupnel, se réfugie dans son « œuvre de la solitude » (II, 100), dans un rationalisme toujours en acte, qui lutte contre la paresse de la vie vécue.
 
Quatre ans plus tard, La dialectique de la durée amplifie et module avec des cadences différentes le style suivi dans L'intuition de l'instant. La configuration métaphysique bergsonienne demeure sur le fond polémique de l'œuvre                 (« ponctuelle » réponse à La pensée et le mouvant, publiée en 1934), tandis que les espaces pour une réflexion sur la temporalité s'élargissent, à une époque où la réflexion sur la temporalité se répand de partout en France[27]. La réflexion déclinée dans La dialectique de la durée est synthétisée avec beaucoup d'efficacité dans la conférence tenue à la Société française de philosophie le 23 mars 1937, publiée avec le titre La continuité et la multiplicité temporelles. Le « couplage polémique » de la conférence est lié à la mise en question de l'intuition commune et spécifiquement bergsonienne que « le temps est continu et unique » (CMT, 54), et la revendication de la multiplicité tempo­relle se sert, avec un caractère plus marqué que dans La dialectique de la durée, d'arguments biologiques et psychologiques.
 
3/ In fine, la réflexion bachelardienne sur la temporalité de l'instant va développer un rapport étroit et conséquent avec la poétique de la rêverie
En effet, plus tard, avec deux brefs essais publiés en 1939 et 1944 – Instant poétique et instant métaphysique (1939), qui a paru auparavant avec le titre significatif de Métaphysique et poésie, et La dialectique dynamique de la rêverie mallarméenne (1944)[28] –, la réflexion bachelardienne sur la temporalité de l'instant a développé un rapport étroit et conséquent avec la poétique de la rêverie. Le rapport entre méta­physique et poésie se trouve, à travers la réflexion sur l'instantpoétique,fortementancrédans la lecture des textes des poètes « maudits », et en particulier de Charles Baudelaire et de Stéphane Mallarmé, tous les deux objet d'une attention constante[29]. Bachelard attribue à l'expression poétique de Mallarmé un temps travaillé, un temps récurrent dans le présent complexe, en syntonie avec les réflexions de Valéry[30] : « En lisant Mallarmé, on éprouve souvent l'impression d'un temps récurrent qui vient achever des instants révolus » (IPIM, 106). Il s'agit d'une ligne interprétative qui se présentera expressément dans l'essai de 1944 comme une application dynamique de la métaphysique de la durée en termes de rythmo-analyse aux poèmes de Mallarmé.
Dans ces affirmations, on ne saisit pas seulement le relief métaphysique conféré
par Bachelard à la poésie de Mallarmé et de Baudelaire (et avec force, de Valéry), dans le cadre d'une réflexion sur la temporalité, mais on comprend aussi et surtout l'orientation de la pensée qui conduira Bachelard à la recognition de l'expérience poé­tique dans l'ordre de la rêverie, qui lui fera exalter de plus en plus la contribution fournie par la psychologie de l'imaginaire à la composition du monde humaindelapensée.Si,dansles écrits sur la tem­poralité, la division dichotomique entre la rationalité et la rêverie, l'opposition incontournable entre le jour et la nuit, estabsente,cecin'estpasunelimite,maisunnœuddes potentialités problématiques
pour la future expression de la pensée bachelardienne. L'expérience en même temps poétique, scientifique et métaphysique de l'instant, de la dialectique des durées, de l'oscillation complexe des rythmes, implique une source de rationalité qui connecte la vision poétique avec la rationalisation scientifique de la réalité, en outrepassant sur les deux versants le niveau du sens commun en direction d'une    « coupure épistémologique » dans la science, qui correspond à une « coupure esthétique » dans la poésie et à une « coupure philosophique » par rapport au mode de concevoir les problèmes fondamentaux posés par la tradition de la philosophie. Le temps et l'espace sont aussi repensés selon une direction qui sera constitutive dans la philosophie bachelardienne de la nature. On peut penser aussi à une correspondance progressive entre la dimension temporelle de la dialectique des durées, qui conduira à la vision du monde de la rythmo-analyse, et la dialectique de l'espace continu, qui conduira à la fois à une analyse du détail (du noumène et du phénomène) et à une rêverie de la miniature (dans la dimension spatiale).
Et sur le terrain plus proprement philosophique, la vision bachelardienne d'une temporalité impliquée dans l'instant complexe, verticalisée dans une stratigraphie, disloquée dans une topologie, comprend le rythme et la durée comme variables dépendantes de l'approximationnalisme (le vrai vecteur épistémologique de la pensée bachelardienne). Elle exprime une pensée différentielle des virtualités parallèles qui coexistent dans l'instant et qui donnent lieu dans la répétition, par dislocations progressives, aux événements parallèles et compossibles : une telle conception spatialisée, topologique et complexe de la temporalité est – à mon avis – un aspect central de la réflexion bachelardienne, et peut-être un des résultats les plus considérables de la philosophie contemporaine[31].
 
 
 
 
 
 
 


[1] Ces Actes ont fait l’objet du livre « Bachelard et Bergson », édit. PUF, novembre 2008.
[2] Le groupe « Rythme et philosophie », animé par Pierre Sauvanet, a été créé en 1995 dans le cadre du « Centre G.-Bachelard de recherches sur l'imaginaire et la rationalité » de l'Université de Bourgogne. L'ouvrage collectif sous la direction de P. Sauvanet et J.-J. Wunenburger, Rythmes et philosophie, Paris, Kimé, 1996, est une réalisation significative du groupe, qui a produit « un commentaire critique des acquis des sciences diverses du rythme, mais aussi une introduction à une réflexion inédite sur la vie même de la pensée » (J.-J. Wunenburger, Présentation, in P. Sauvanet et J.-J. Wunenburger (sous la dir. de), Rythmes et philosophie, cit., p. 11). La deuxième partie du livre (La dialectique de la durée) est entièrement dédiée à la temporalité bache­lardienne.
[3] Hervé Barreau a écrit : « Il s'agit toujours, dans ces textes [La dialectique de la durée, L'intuition de l'instant, Instant poétique et instant métaphysique] d'esquisser une "métaphysique", c'est-à-dire une doctrine morale et esthétique à la fois, qui puisse être un projet de conduite pour l'homme et une clé pour la poésie. » Marc Richir a défini la rythmo-analyse comme une « sagesse philosophique » qui est orientée vers une « philo­sophie du repos » ; cf. H. Barreau, Quatre arguments contre la continuité de la durée dans la conception bachelardienne de la temporalité, et M. Richir, Discontinuités et rythmes des durées : abstraction et concrétion de la conscience du temps, in P. Sauvanet et J.-J. Wunenburger (sous la dir. de), Rythmes et philosophie, cit., p. 79 et 96-97.
[4] Cf. encore M. Richir, cit., p. 94. 
[5] Cf. A. Robinet, Rythme et durée, dans Aa. Vv., Bachelard (Colloque de Cerisy), Paris, UGE, 1974, p. 317-329. En suivant André Robinet, Alain Guyard sou­tient que « Bachelard va donc choisir de modeler le texte et la pensée bergsonienne pour n'en retenir que l'interprétation continuiste et l'engluement dans une durée pâteuse et visqueuse » ; cf. A. Guyard, Fondements et origine de la rythmanalyse bachelardienne, in P. Sauvanet et J.-J. Wunenburger (sous la dir. de), Rythmes et philo­sophie, cit., p. 75.
[6] Gouhier a été un disciple de Bergson et un ami de Bachelard ; la phrase se trouve dans H. Gouhier, Discussion, dans Aa. Vv., Bachelard (Colloque de Cerisy), cit., p. 359.
[7] Sur ces questions, je me permets de renvoyer à mes essais : Sul metodo nella storia delle scienze. Note per una lettura delle metodologie di Bachelard e Kuhn, « Nuova Corrente », 1981, 85, p. 349-376 ; Forme di sapere e ipotesi di traduzione per una storia dell'epistemologia francese, Milano, F. Angeli, 1984 (surtout aux p. 177-189 et 284-295) ; Istante e durata. Per una topologia della temporalità in Bachelard e Bergson, « aut-aut », 1986, 213, p. 53-75; Tra Bachelard e Serres. Aspetti del l'epistemologia francese del Novecento, Messina, A. Siciliano, 2003, partie première (cf. aussi La filoso fia di Gaston Bachelard. Tempi, spazi, elementi, qui est sous presse chez A. Siciliano, Messina).
[8] Bachelard même se réfère aux cours de psychologie tenus à Dijon, par ex. dans La continuité et la multiplicité temporelles, « Bulletin de la Société française de philo­sophie », 1937 (XXXVII), séance du 13 mars 1937, p. 53-81.
[9] Sont rappelés, en ordre chronologique : Essai sur la connaissance approchée (1928) ; La valeur inductive de la relativité (1929) ; Le pluralisme cohérent de la chimie moderne (1932) ; Le nouvel esprit scientifique (1934) ; Critique préliminaire du concept de frontière épistémologique (1936) ; Le surrationalisme (1936) ; La formation de l'es­prit scientifique : contribution à une psychanalyse de la connaissance objective (1938); La philosophie du non (1940).
[10] Il s'agit de : L'intuition de l'instant. Étude sur la Siloè de M. Gaston Roupnel, Paris, Gonthier, 1966 (ire éd., Paris, Stock, 1932) ; La dialectique de la durée, « Revue des cours et conférences », 1936, Paris, PUF, 19804 ; La continuité et la multiplicité temporelles, « Bulletin de la Société française de philosophie », 1937 (XXXVII), séance du 13 mars 1937, p. 53-81 ; Instant poétique et instant métaphysique (1ère éd. avec le titre Métaphysique et poésie, « Messages », 1939, 1, p. 28-32, réédition avec le titre Instant poétique et instant métaphysique, in L'intuition de l'instant, cit., p. 101-111) ; La dialec­tique dynamique de la rêverie mallarméenne, « Le Point », 1944, 8, p. 40-44, réédition dans Le droit de rêver, Paris, PUF, 1970, p. 224-232. Les citations seront suivies par les sigles II, DD , CMT, IPIM et le folio de la page. Le Lautréamont (1939) aurait besoin d'être analysé spécifiquement. Je rappelle aussi que dans les Archives de l'ORTF est déposée une interview d'A. Adamov à Bachelard sur La dialectique de la durée (27 mai 1951).
[11] De 1938 (La psychanalyse du feu) à sa mort (1962) sont au nombre de neuf les livres que Bachelard a dédiés particulièrement à la rêverie (et aussi beaucoup d'articles et d'essais), tandis qu'il en a dédié six seulement à la réflexion historique-épistémologique.
[12] « en germe ».
[13] Sur la relation entre Bachelard et Bergson, cf. M. Cariou, Bergson et Bachelard, Paris, PUF, 1995 (voir mon compte rendu du livre dans « Nuncius. Annali di Storia della Scienza », 1996 (XI), p. 746-750).
[14] Cf. H. Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience (1889), in Id., Œuvres, textes annotés par A. Robinet, Introduction par H. Gouhier, Paris, PUF, 19844 (1959), p. 66-67.
[15] Siloë (Paris, Grasset, 1932), l'objet de la recherche bachelardienne de 1932, a été réédité dans une édition plus étendue avec le titre La Nouvelle Siloë en 1945. L'amitié entre Roupnel et Bachelard a été liée aux fréquentes rencontres et au commun amour pour la Champagne. Roupnel, écrivain et poète bourguignon, a écrit aussi un petit essai sur l'ami Gaston Bachelard, « Le miroir dijonnais et de Bourgogne », 1939, p. 178-186. Récemment, un Colloque dédié à Roupnel a eu lieu à Dijon : Le temps des sciences humaines. Gaston Roupnel et les années 1930 (Dijon, 13-14 décembre 2001), par l'Université de Bourgogne.
Siloé est une piscine qui existe encore de nos jours et qu’Ezechias, roi de Juda (716-688 av. J.-C.) avait fait construire l'aqueduc souterrain sous Jérusalem, allant de la source de Gihon jusqu'à la piscine de Siloé, pour alimenter la ville en eau en cas de siège. "Il refit aussi le mur de la citerne de Siloé."(Neh 3, 15).
C'est aussi le lieu d'un miracle retentissant de Jésus, celui de la guérison de l’aveugle-né :
"Ayant dit cela, Jésus cracha à terre et fit de la boue avec sa salive; et il mit cette boue sur les yeux de l'aveugle et lui dit: "va te laver à la piscine de Siloé". Celui-ci s'en alla donc et se lava, et il vint voyant clair." (Jn 9, 6-7)
[16] « C’est du présent et uniquement du présent que nous avons conscience, nous dit M. Roupnel [dans son œuvre Siloë]. L’instant qui vient de nous échapper est la même mort immense à qui appartiennent les mondes abolis et les firmaments éteints. Et le même inconnu redoutable contient, dans les mêmes ténèbres de l’avenir aussi bien l’instant qui s’approche de nous que les Mondes et les Cieux qui s’ignorent encore ».
[17] Il est suffisant de rappeler le « testament spirituel » de Bachelard – La flamme d'une chandelle, Paris, PUF, 1961 — qui est un hymne à la solitude, comme emblème de l'écriture et de la vie (cf. le chapitre II et l'épilogue).
[18] Mais Bergson avait aussi reconnu le changement continu de la durée en rapport avec le point mathématique : « Mais le présent réel, concret, vécu, celui dont je parle quand je parle de ma perception présente, celui-là occupe nécessairement une durée. Où est donc située cette durée ? Est-ce en deçà, est-ce au-delà du point mathématique que je détermine idéalement quand je pense à l'instant présent ? Il est trop évident qu'elle est en deçà et au-delà à la fois, et que ce que j'appelle "mon présent" empiète tout à la fois sur mon passé et sur mon avenir » (H. Bergson, Matière et mémoire. Essai sur la rela­tion du corps à l'esprit (1896), in Id., Œuvres, cit., p. 280).
[19] Cf. H. Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience (1889), in Id., Œuvres, cit., p. 73-74.
[20] La lecture bergsonienne de la théorie de la relativité s'oppose à la lecture bache­lardienne, parce que celle-là veut la voir comme une confirmation de la validité de la théorie de la simultanéité de la durée (comme dans Durée et simultanéité, un livre que Bergson n'a pas réédité pour des motifs qui ne sont pas très clairs). Sur cet aspect, je me permets de renvoyer à Bergson e Bachelard lettori di Einstein, qui vient de paraître sur le n° 335 de la revue aut-aut (luglio-settembre 2007).
[21] La réflexion de Guyau sur la temporalité a été recueillie dans La genèse de l'idée du temps, Paris, F. Alcan, 19022 (1890).
[22] Le problème de la localisation temporelle des souvenirs dans les corrélations externes à la conscience rappelle les recherches de Maurice Halbwachs sur les cadres sociaux de la mémoire (cf. Les cadres sociaux de la mémoire, Paris, F. Alcan, 1925).
[23] Cf. J.-M. Guyau, La genèse de l'idée du temps, cit., p. 33.
 
[24] Bachelard rappelle encore l'Essai sur les données immédiates de la conscience de Bergson (cf. H. Bergson, Œuvres, cit., p. 103) et il affirme que la durée « agit à la manière d'une chance. Ici encore, le principe de causalité s'exprime mieux dans le lan­gage de la numération des actes que dans le langage de la géométrie des actions qui durent » (II, 55-56). Ici, peut-être, Bachelard est plus près de Bergson que de Heisenberg.
[25] Butler propose une théorie de l'évolution dans laquelle il soutenait que l'hérédité évolutive dépend de l'habitude et de la mémoire, dans le cadre d'un effort cosmique téléologique (cf. Evolution Old and New, London, Hardwich &Bogue, 1879, et Unconscious Memory, London, D. Bogue, 1880). Dans la tradition spiritualiste française, la réflexion sur l'habitude est par contre dérivée du livre de Ravaisson De l'habitude, Paris, Fournier, 1838, qui a été lu par Bergson (surtout dans La vie et l'œuvre de Ravaisson [1904], in H. Bergson, La pensée et le mouvant, in Id., Œuvres, cit., p. 1450- 1481) dans une interprétation de l'habitude comme résultat d'une « dégradation » de l'esprit vers la nature. Les deux directions sont présentes chez Bachelard.
 
[26] Claude Zilberberg a éclairci le caractère inchoatif de la discontinuité théorisée par Bachelard à partir du concept d'arrêt et d'interruption, en découvrant la convergence avec la conception de Valéry sur l'arrêt ; cf. Cl. Zilberberg, Signification et prosodie dans La dialectique de la durée de G. Bachelard, P. Sauvanet et J.-J. Wunenburger (sous la dir. de), Rythmes et philosophie, cit., p. 137.
[27] On doit rappeler la diffusion en France, entre les deux guerres, des conceptions de Kierkegaard sur la temporalité de l'instant (pour un rapprochement entre la tempo­ralité chez Kierkegaard et chez Bachelard, cf. M. Perrot, De l'instant kierkegaardien à l'instant bachelardien, in Aa. Vv., Gaston Bachelard. L'homme du poème et du théo­rème, cit., p. 303-312).
[28] Cf. la note 1, p. 57 du présent ouvrage.
[29] Bachelard voit dans la poésie de Baudelaire la correspondance entre la pensée pure et la poésie pure, signe d'un destin poétique des hommes. La réflexion sur la dyna­mique temporelle chez Mallarmé est proposée dans La dialectique dynamique de la rêverie mallarméenne (1944), mais on trouve aussi des références aussi dans II, 40.
[30] Le rapport entre Bachelard et Valéry est très bien attesté, à partir de la participa­tion d'une œuvre collective (cf. Aa. Vv., À la Gloire de la Main, Paris, Aux dépens d'un Amateur, 1949). Bachelard, qui ne connaissait pas la réflexion de Valéry sur le temps présente dans les Cahiers, ne perd pas l'occasion de rappeler les considérations du penseur-poète de Sète ; cf. par exemple DD, 18, 69, 109, et CMT, 56-57, 59.
 
30Je rappelle une affirmation de Carlo Vinti, proposée dans l'introduction de sa convaincante reconstruction de la réflexion sur le temps : cf. C. Vinti, Il soggetto qualunque. Gaston Bachelard fenomenologo della soggettività epistemica, Napoli, Edizioni scientifiche italiane, 1997, p. 675.



Date de création : 17/04/2012 @ 18:07
Dernière modification : 17/04/2012 @ 19:36
Catégorie : Parcours bergsonien
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