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Parcours hellénique - Platon, un philosophe engagé




PLATON, UN PHILOSOPHE ENGAGÉ
 
D'après Lucien Jerphagnon dans « Connais-toi toi-même et fais ce que tu aimes[1] »
 
Les amours platoniques, le monde des Idées, la Caverne, les femmes en commun dans la république idéale (ce point éveillant toujours un certain intérêt) : c'est à peu près tout ce qu'on ramène à la surface en citant Platon dans une conversation de type courant. Rien de tout cela n'évoquant un penseur « engagé », peu de gens imaginent que ce philosophe, dont l'œuvre fut une des plus lues et commentées vingt-quatre siècles durant, était obsédé de politique et que sa vie fut un vrai roman d'aventures.
 
L’ATHÈNES DE SON TEMPS
Le jeune Aristoclès, à qui resta le surnom de Platon, « le Large », était né en 427 av. J.-C. dans une Athènes au faîte de sa puissance politique. Le grand Périclès (env. 492-429), chef du parti démocrate, qui avait fait prospérer la cité, était mort deux ans auparavant. Sur l'Acropole, le Parthénon flambant neuf célébrait au grand soleil la gloire d'Athéna, patronne de cette ville au prestige écrasant pour les cités qu'elle tenait sous sa coupe.
 
SES ORIGINES ARISTOCRATIQUES
Platon avait une belle galerie d'ancêtres. On disait que, par son père Ariston, il descendait de Codros, le dernier roi légendaire d'Athènes. Quant à Périctionè, sa mère, lointainement apparentée àSolon (env.640-558), le fondateur de la démocratie, elle était sœur et cousine de deux notables qui feraient plus tard parler d'eux, Charmide et Critias, partisans d'un régime autoritaire. Veuve peu après la naissance de Platon, elle s'était remariée à l'un de ses oncles, ancien ambassadeur et conseiller de Périclès.
 
SON ÉDUCATION ET SES FRÉQUENTATIONS
Ainsi, dans cette maison fastueuse, Platon côtoya, tout au long de ses jeunes années, les cercles politiques les plus opposés. Ayant reçu l'éducation complète et raffinée des jeunes gens de son milieu, ce rejeton de l'aristocratie athénienne avait un avenir tout tracé. En grandissant, le goût lui vint d'un grand rôle dans l'État. Revenant sur ses années de formation à l'âge mûr, il écrira : «Jadis, dans ma jeunesse, j'éprouvais ce que ressentent tant de jeunes : j'avais le projet, du jour où je disposerais de moi-même, d'aborder tout de suite la politique» (Lettre VII, 324 b).
 
SA JEUNESSE SUR FOND DE GUERRE ET DE TROUBLES
Les circonstances – les hasards d'une guerre interminable et les conséquences d'une défaite – allaient modifier radicalement le cours d'un destin trop bien dessiné.
Le conflit couvait depuis plusieurs années entre Sparte et Athènes. Les deux grandes cités rivales se disputaient l'hégémonie dans une Grèce morcelée en une infinité de cités-États d'importance inégale – de la superficie d'un gros bourg à celle d'un de nos départements. Ces cités-États rivales avaient en outre des régimes politiques différents : démocratie à Athènes, oligarchie à Sparte... Si bien qu'en 431 (Platon n'était pas encore né), à la suite d'incidents dus à ce sempiternel conflit d'influence, la guerre finit par éclater entre
Sparte et Athènes. Les deux États se retrouvaient chacun à la tête d'une alliance : les démocraties derrière Athènes, les oligarchies aristocratiques derrière Sparte.
Et, comme chaque cité était elle-même divisée en partis antagonistes, on devine à quelles empoignades donna lieu ce long conflit connu dans l'histoire sous le nom de « guerre du Péloponnèse » (431-404 av. J.-C.).
Pour Athènes, les choses tournèrent mal. Au terme de quelque vingt-sept années de batailles gagnées ou perdues, de sièges, de navires envoyés par le fond, de fausses paix et de vraies trahisons, la ville dut capituler en 404 devant le général spartiate Lysandre : Sparte avait gagné.
Beau cadeau qu'une débâcle pour les vingt-trois ans d'un jeune homme ! À dire vrai, Platon n'avait jamais connu autre chose que la guerre et ses répercussions politiques.
En 411 déjà – il avait seize ans –, Athènes la démocrate, déstabilisée par tant de revers, avait connu un régime oligarchique modéré (celui des « Quatre-Cents »), mais cela n'avait duré qu'un an. La défaite entraîna un nouveau changement de gouvernement : Sparte victorieuse imposa à Athènes l'oligarchie dite des « Trente Tyrans ».
La chose n'était pas pour déplaire à Platon : son milieu ne l'inclinait pas à la démocratie. Et puis, son oncle Charmide et son cousin Critias étaient de la nouvelle équipe : de ces « hommes forts » dont Platon espérait la restauration de l'État sur des bases nouvelles. En fait, c'est la terreur : on purge, on liquide, on exile ; au lieu d'instaurer le règne de la justice, on règle des comptes.
Critias se distingua particulièrement dans cet exercice énergique du pouvoir, si bien qu'au bout de huit mois, une fois les Trente déposés par Thrasybule (à l'été 403) et la démocratie rétablie, la famille de Platon sortit compromise de l'épisode, et Platon lui-même consterné – et suspecté. Cela pourrait expliquer un certain flou dans la biographie du jeune aristocrate : en dépit de l'amnistie décrétée par Thrasybule, il se peut que Platon ait choisi ce moment pour entreprendre ses voyages.
Ces années d'éducation sur fond de guerre et de troubles l'avaient cependant instruit des difficultés de la politique. Athènes connaissait une vie intellectuelle intense ; on s'intéressait beaucoup au maniement du langage, au choix de l'argument qui fait mouche au bon moment. C'est que, dans une démocratie directe où tout un chacun pouvait faire valoir son avis dans les assemblées, l'art oratoire était le plus sûr moyen de faire triompher ses intérêts. De cette technique, ceux qu'on appelait les sophistes, c'est-à-dire les professionnels de la sophia (la sagesse), s'étaient fait une spécialité. Platon avait eu tout le loisir d'entendre ces virtuoses de la persuasion, dont plus tard il dira grand mal. Car il avait rencontré un vieil original, merveilleux selon les uns, fort dangereux selon les autres : un certain Socrate (470-399), qui serait le maître de sa vie.
 
SON MAÎTRE SOCRATE
La tradition est dans l'ensemble généreuse à l'égard de Socrate : il est le sage buvant la ciguë, le martyr de la philosophie. Les contemporains étaient moins unanimes. Ce qu'on sait de lui nous vient de trois sources :
1)      Xénophon (env. 430-355), un ancien élève devenu général, historien à ses heures ;
2)       Platon, qui s'en est institué le légataire spirituel :
3)      Aristophane enfin (env. 446-386), qui l'a méchamment épinglé dans ses comédies.
À rapprocher ces images, on est déconcerté. Voilà un bonhomme plutôt laid, qui attire les jeunes gens sans toutefois profiter de leurs faveurs. Marié, père de famille, Socrate est dépourvu de fortune personnelle. Brave à l'occasion sur le champ de bataille, il tient bien
sa place dans les banquets. Il prêche la vertu civique aux Athéniens, mais lui-même se tient à l'écart de la vie publique – attitude inexcusable à l'époque. Il se prétend investi d'une mission par l'oracle de Delphes, qui l'aurait désigné comme sage entre les sages. Cela même, qui aurait pu lui valoir la considération, suscite en fait le trouble et va lui attirer beaucoup d'ennuis.
En quoi consistait cette mission divine, et comment s'y prenait-il pour la remplir ? Socrate passait ses journées à questionner les gens, à l'affût de quelque définition parfaite : à des généraux, il demandait celle du courage ; à un devin célèbre, celle de la piété ; à un sophiste, qui enseignait à la jeunesse d'Athènes l'art du parler efficace, il demandait si la vertu pouvait s'enseigner, etc. Personne n'était capable de répondre, bien sûr. Socrate ne savait pas non plus, mais il s'en vantait !
Car, nuance : lui savait qu'il ne savait pas. Alors que les autres ne se gênaient pas pour discourir quand même, et pour prétendre à des responsabilités au gouvernement. On entrevoit les mobiles qui poussaient Socrate à ces enquêtes faussement innocentes, qui renvoyaient tout le monde dos à dos : selon lui, ni les oligarques ni les démocrates ne peuvent assumer la direction de l'État.
Aux uns comme aux autres il manque une chose : la science. Constatant l'incapacité des spécialistes à définir l'objet de leur spécialité, il a beau jeu de dresser un procès-verbal de carence. Et que dire des foules, sur lesquelles Socrate ne nourrit aucune illusion : un troupeau peut-il se mener tout seul, sans berger ? Qui, alors, gouvernera ? « Celui qui s'y connaît» (Xénophon, Mémorables, III, 9-10). Retenons bien ce point, sans lequel on ne comprendrait rien au projet de Platon.
Toujours est-il que dans ce contexte de guerre perdue, après l'éphémère dictature des Trente et le retour à la démocratie – de nouveau menacée en 401 par une conjuration –, les positions antidémocratiques de Socrate attirèrent sur lui l'attention du nouveau régime.
Et s'il n'y avait que cela ! Isador Feinstein Stone dresse de manière sagace et vivante l'inventaire des griefs accumulés de longue date contre le philosophe. On le sentait séduit par Sparte ou la Crète, par leur régime autoritaire et leur encadrement militaire. On lui reprochait ses fréquentations pendant la guerre : un Critias, le plus implacable des Trente ; un Alcibiade, noceur et aventurier, un temps passé à l'ennemi... Et avec cela, Socrate soutenait que, dans l'état actuel de la politique, on ne pouvait garantir la santé de son âme sans s'en écarter !
On portera donc contre lui l'accusation « de ne pas croire aux dieux de la cité et d'en introduire de nouveaux, et de corrompre la jeunesse ». Ne disait-on pas qu'il avait, des années durant, appris à des adolescents, sous couvert de sagesse, à tourner en ridicule les notables d'Athènes ? Il avait monté la jeunesse dorée contre la démocratie que tant de gens des couches moyennes, sans parler du petit peuple, jubilaient précisément d'avoir restaurée. Il dut donc comparaître devant un tribunal.
Les choses auraient pu s'arranger s'il y avait mis du sien. Mais il fit .de son mieux pour indisposer ses juges : «Je crois être l'un des rares Athéniens, pour ne pas dire
le seul, à pratiquer la science politique... » (Platon, Apologie de Socrate.) Il réclamait en conséquence d'être entretenu à vie au Prytanée, qui accueillait les héros et les magistrats en fonction. La sentence tomba : c'était la mort. Procès inique, bien sûr : Socrate n'avait rien fait ou plutôt, il n'avait fait que dire, dans un régime qui posait la liberté de parole comme un droit absolu ! On lui laissa cependant, entre la sentence et son exécution, tout le temps de s'évader ; mais, par fidélité aux lois de la cité autant qu'à son propre personnage, il choisit de boire la ciguë. Il embarrassa ainsi jusqu'au bout le régime qui l'avait condamné. Par cette ultime preuve de civisme, par son courage tranquille devant la mort, il authentifiait les valeurs qu'il avait défendues toute sa vie.
Présent au procès mais absent lors de l'exécution – et à l'abri –, Platon accueillit la nouvelle avec un vrai désespoir. Ce n'était pas seulement l'ami, le maître perdu
qu'il pleurait, c'était sa propre vie, ses espérances, ses illusions : voilà qu'Athènes avait occis l'homme « le meilleur, et en outre le plus raisonnable et le plus juste » – ce sont les derniers mots du Phédon –, le seul qui aurait pu surmonter l'antagonisme entre les partis et fonder la politique sur des bases rationnelles.
 
SON PÉRIPLE HORS DE GRÈCE
 Platon, encouragé à l'exil, on l'a vu, par le discrédit qui frappe sa famille, décide alors de voyager, d'élargir son expérience, d'étudier les gouvernements des autres peuples.
Suivre Platon dans ces années-là est aléatoire : on ne s'est guère intéressé jusqu'à présent qu'à ce qu'il a écrit. Si bien qu'entre 399 et 388, on a un trou de onze années, que l'on comble à l'aide de traditions peu sûres et indéfiniment recopiées. Selon Diogène Laërce, un compilateur du IIIe siècle ap. J.-C., on aurait vu Platon à Mégare, tout près d'Athènes, en compagnie d'autres disciples ; peu après, il serait reparti pour Cyrène (en Libye) étudier les mathématiques sous la direction d'un certain Théodoros et, de là, il aurait gagné le sud de l'Italie lieu de prédilection des pythagoriciens, ces philosophes pour qui la science des nombres fournissait l'ultime explication du monde. Là, il rencontra Archytas de Tarente (Ve-IVe siècle), mathématicien, philosophe et homme d'État apprécié, ce qui nourrit sans doute la réflexion politique de Platon. Séjourna-t-il ensuite en Égypte, comme l'assure Diogène Laërce ? Il est impossible de l'affirmer. Ce qui, en revanche, est certain, c'est que Platon, au cours de ces années, a déjà commencé à
écrire ses premiers Dialogues. Idéalisée, la figure de Socrate y prend un relief saisissant.
 
SA PREMIÈRE AVENTURE SICILIENNE
En 388, Platon aborde en Sicile. Invité par Denys Ier dit l'Ancien, le tyran de Syracuse, il tente de convertir ce dernier à sa philosophie de l'État. Le résultat n'est pas encourageant : Denys donne l'ordre de l'expulser.
Platon n'a pas tout perdu : il s'est fait un ami et bientôt un disciple en la personne de Dion, le beau-frère du monarque. Le retour à Athènes fut, dit-on, mouvementé : capturé à Égine, alors en guerre avec Athènes, voilà Platon vendu comme esclave ! Sans doute Denys était-il complice. Par chance, le philosophe est reconnu sur le marché par un Cyrénéen qui l'achète et le libère sur-le-champ. En 387, Platon est de retour à Athènes. Fort de ses expériences, il acquiert un domaine à l'extérieur de la ville et y fonde son école : l'Académie.
 
LA FONDATION DE SON ACADÉMIE
Le programme des études mais aussi le fonctionnement de l'institution devaient beaucoup à l'esprit des confréries pythagoriciennes d'Italie. On y étudiait les mathématiques et la politique. C'est de ce temps que date une seconde tranche des Dialogues (dont la République). En compagnie de ces jeunes intelligences, Platon est à son affaire : on cherche, on discute, onmet en commun intuitions et hypothèses. Le succèsde l'École est encourageant : les élèves affluent, et plus d'une cité se dotera d'une Constitution inspirée des principes de l'Académie.
L'occasion s'offrit d'ailleurs à Platon de vérifier sur le terrain le bien-fondé de ses théories. En dépit des vingt ans écoulés depuis la première aventure sicilienne, Dion pensait toujours à lui.
 
SA SECONDE AVENTURE SICILIENNE
En 367, il rappelle Platon à Syracuse : le vieux Denys vient de mourir, remplacé par son fils, deuxième du nom. Belle occasion de former un jeune roi dans les principes de l'Académie ! Le dossier est complexe : on peut se demander si Dion n'avait pas déjà des visées sur le trône, et si Platon, discernant finalement en lui de meilleures dispositions qu'en Denys II, ne l'aurait pas encouragé à renverser le souverain...
Toujours est-il que Dion est banni et que Platon est d'abord mis en résidence surveillée, puis autorisé à partir, avec promesse de revenir. Il rentre alors à Athènes. C'est de ce temps que date une troisième tranche des Dialogues.
 
SA TROISIÈME ET DERNIÈRE AVENTURE SICILIENNE
Cinq ans plus tard, en 361, dans des conditions obscures, Denys II rappelle Platon en Sicile. Mais Platon est resté l'ami de Dion, que Denys II refuse d'amnistier.
Assigné à résidence, menacé de mort, Platon ne devra le salut qu'à l'énergique intervention d'Archytas de Tarente. On peut difficilement parler de succès. Quatre
ans plus tard, Dion, à la tête d'une petite troupe, réussit à débarquer en Sicile ; mais sa politique se heurte à une vive résistance populaire et il meurt assassiné en 354 par... un autre élève de Platon, Callipos. Denys II, quant à lui, s'installe à Corinthe en attendant de remonter sur le trône. Les travaux pratiques de Platon étaient achevés bien avant cet ultime gâchis. De retour à Athènes, il s'en tient à la théorie, ne marchandant jamais ses conseils aux gens de gouvernement et rédigeant ses derniers Dialogues.
 
SA MORT
Ils'éteinten347, à l'âge de quatre-vingts ans, laissant inachevé l'énorme volume des Lois : la passion politique l'aura décidément tenu jusqu'au bout.
 
SES PENSÉES
Quelle était donc la pensée de Platon ? En fait, le philosophe étant mort octogénaire, mieux vaudrait parler de ses pensées, car il a évolué au cours de sa vie.
Tout cela tient en quelque deux mille quatre cents pages, sur le sens desquelles les spécialistes ont parfois du mal à s'entendre. Dialogues, avons-nous dit, souvent
pleins de charme, entre Socrate et ses interlocuteurs supposés, où s'entrecroisent, d'une réplique à l'autre, la géométrie, la politique, la physique, la métaphysique, la dialectique et la mythologie – une œuvre qui décourage toute tentative de résumé.
Si l'on s'en tient à la pensée politique de Platon, il faut bien comprendre que, pour lui, tout le mal vient de ce que le gouvernement de la Cité se fait au hasard des passions liées aux intérêts : instincts prédateurs des nantis, avidité des masses. Et, quand il arrive qu'on délibère avant de prendre une décision, c'est la confusion. Au lieu de se fonder sur une science incontestable, chacun s'appuie sur des opinions. Bref, ce n'est pas la raison qui gouverne, mais les appétits, et, la raison du plus fort étant toujours la meilleure, la politique tourne à la foire d'empoigne. Il serait certes profitable à tout le monde que le gouvernement fût exercé par les meilleurs – ce qui est la définition de l'aristocratie (en grec aristos signifie « le meilleur ») – , mais, les hommes étant ce qu'ils sont, le pouvoir est bien vite accaparé par des gens assoiffés d'honneurs et l'aristocratie dégénère en timocratie (en grec timè, la considération, les honneurs).
La timocratie se transforme en oligarchie ploutocratique, une poignée de riches faisant la pluie et le beau temps. Leurs excès engendrent fatalement la révolution, qui impose la démocratie (de dèmos, le peuple), ou gouvernement du peuple par lui-même. Mais, exposée par nature à l'anarchie, la démocratie fait le lit de la tyrannie, avec son cortège inévitable d'exactions, de purges et d'éliminations physiques. Rien de tout cela n'étant bien enviable pour les citoyens, Platon entend faire table rase de ces régimes et reconsidérer la politique sous un autre éclairage : celui de la raison souveraine.
 
SA CITÉ IDÉALE
Comme tout Grec instruit de son époque, Platon sait bien que nul ne se suffisant à soi-même, l'homme ne se réalise que dans la société de ses semblables. Cité et individu ont partie liée, au point qu'observer l'État, c'est observer l'individu « à la loupe ». On voit alors clairement que la déchéance du citoyen précipite la désintégration de la Cité, et que la déchéance de la Cité gâte les meilleurs citoyens. Pour inverser le mouvement, il faut une réflexion et une action engageant les deux niveaux à la fois : c'est l'objet de la célèbre République.
Entre Cité et individu, Platon voit un rapport d'analogie, selon une hiérarchie à trois niveaux. À la base, l'âme de l'homme est faite de pulsions fondamentales.
Elles doivent être mises en forme, un degré au-dessus, par le désir de la valeur. Dominant le tout, il y a la raison. Cette distribution est illustrée par le mythe bien connu du char ailé tiré par deux chevaux : un noir, puissant mais indiscipliné, et un blanc, noble et docile, conduits d'une main experte par un cocher (cf. Phèdre,246 a sq.). La même structure se retrouve dans la société : en bas, les producteurs, voués aux tâches économiques, encadrés au milieu par les gardiens, à qui incombent la discipline et la défense extérieure de l'État, et en haut, ceux qui réalisent l'idéal de la raison,
les philosophes. C'est à eux que revient le gouvernement, car – rappelons-nous ce que disait Socrate – ils sont les seuls à « s'y connaître ».
Ainsi, dans la Cité idéale, régneront les vertus : sagesse, bravoure, tempérance, justice. Les gardiens étant la cheville ouvrière du système, la formation de ce corps d'élite requiert le maximum de soin. Si ferme doit être leur âme qu'aucune tentation n'aura prise sur elle.
L'or et l'argent corrompent : ils ne posséderont rien en propre. Les attaches familiales divisent et fragilisent : ils n'auront ni épouse ni enfants à eux, mais pourront disposer des femmes que leur octroie l'État, sélectionnées pour leurs qualités reproductrices. Les enfants issus de ce très noble élevage assureront la relève de leurs pères collectifs. Ajoutons à ce programme une forte éducation physique et sportive, une bonne formation artistique et un solide entraînement au raisonnement. La poésie est contre-indiquée : les poètes ne parlent pas comme il faut des dieux. De la musique, oui, mais plutôt des marches militaires.
Cela étant dit du personnel d'encadrement, venons-en au niveau supérieur : les philosophes-gouvernants. Est philosophe, selon Platon, celui qui connaît le réel, alors que les autres hommes n'en voient guère que les apparences. Il accède aux réalités situées au-delà du sensible, et donc immuables : les nombres, les figures, bref, les réalités mathématiques. Au-delà de tous les ronds que je trace au tableau existe en effet le cercle, dont la perfection idéale guide ma main. C'est pourquoi, à la porte de l'Académie, Platon avait fait graver l'inscription fameuse : « Que nul n'entre ici s'il n'est géomètre. »
Le chemin de la philosophie passe par les mathématiques, mais ne s'y arrête pas. Au-dessus des figures et des nombres, on trouve les Formes, que Platon appelle aussi les Idées. Ce sont des réalités purement intelli­gibles, parfaites, éternelles, dont le monde sensible n'est que la réplique imparfaite. Au-dessus de ces archétypes de toutes choses rayonne l'Idée suprême du Bien, qui est aussi l'Un absolu. Gardons-nous de faire des Idées un monde à part, à côté du sensible : Platon a devancé nos objections dans des textes qui dépassent l'objet de la présente étude. Retenons seulement que le philosophe de Platon est l'homme qui a accès à la Justice, à la Vertu, à la Beauté, etc. Et parce que, au bout de son effort, il a contemplé ces splendeurs, l'envie lui est venue de les faire advenir ici-bas pour le plus grand bonheur de la Cité. Le philosophe est donc un homme « éclairé », par opposition aux gens ordinaires qui végètent dans l'obscurité et s'en accommodent, hélas ! fort bien, puisqu'ils se liguent contre celui qui prétend les en tirer et finissent par le mettre à mort – on reconnaît en filigrane la figure de Socrate. Voilà pourquoi les cités ne seront au bout de leurs peines, dit Platon, que le jour où les philosophes seront rois, à moins que les rois actuels ne se fassent philosophes (République, V, 473 c-d).
Platon a-t-il jamais cru à l'avènement de sa Cité idéale ? Nous serions bien imprudents de le penser ; il suffit de citer ce dialogue de la République (LX, 592, a­b) : « J'entends bien, dit-il : tu parles de l'État dont nous venons de tracer le plan et qui n'existe que dans nos conversations, car je ne crois pas qu'il y en ait un pareil au monde. – Mais, répondis-je, il y en a peut-être un modèle dans le ciel pour celui qui veut le contempler et régler sur lui son gouvernement » (République, IX, 592 a-b). C'était une utopie, bien sûr, projection dans les cieux de toutes les nostalgies d'une politique enfin réussie. Au reste, instruit par son triple échec de Sicile,
Platon reprendra, à la fin de sa vie, dans les Lois, le projet de la République. Mais si la République avait la chaleur et le charme d'une utopie, les Lois ont un caractère austère, pointilleux, avec quelque chose d'administratif dans le style. Voici, par exemple, à quoi, selon Platon devenu vieux, doit ressembler le Grand Maître de l'Éducation : «Parmi tous les magistrats dont il a été question, il nous reste à parler de celui qui aura la surveillance de l'éducation tout entière, pour les filles comme pour les garçons. Que, d'après la loi, ce soit encore un magistrat unique, n'ayant pas moins de cinquante ans, père d'enfants légitimes et, de préférence, ayant des fils et des filles, mais si ce n'est pas le cas, les uns ou les autres. »
Les textes politiques de Platon, parce qu'ils sont porteurs d'une énorme charge métaphysique, garderont au cours des siècles un pouvoir de séduction sur les esprits spéculatifs, lassés des laideurs – ou des horreurs – de la politique ordinaire. C'est ainsi que six siècles après la mort de Platon, tandis que l'Empire romain connaissait de sérieuses difficultés, le philosophe Plotin (205-270), lointain disciple du maître de l'Académie, avait imaginé de relever de ses ruines une ville abandonnée de Campanie. Il voulait y fonder une Cité de philosophes : elle s'appellerait Platonopolis et on y vivrait selon les lois de Platon ! Sollicité de donner son aval au projet, l'empereur Gallien (218-268) refusa le permis de construire.
Le plus curieux de cette aventure est que Platon est resté dans l'histoire moins comme théoricien de la politique que comme philosophe, et même l'un des plus grands. Brisé par la mort de Socrate, deuil personnel et scandale absolu, il était parti à la recherche de la Cité idéale, qui devait procurer aux hommes la joie de vivre sous le soleil de la raison. On sait ce qu'il en advint. Mais il avait tracé un chemin, ouvert à la pensée un espace nouveau. Fidèles ou infidèles, dociles ou critiques, ses disciples à travers les âges s'en sont allés chacun vers leur aventure personnelle, mais toujours à partir de la sienne.


[1] Edité par Albin Michel en février 2012, ce livre réunit nombre de textes de l’auteur étalés sur plusieurs décennies et parus dans diverses revues et magazines. Le hasard a voulu, note l’éditeur, que pour cette compilation entreprise dès 2009, son auteur ait pu remettre ses ultimes corrections le 22 août 2011, peu de temps avant sa mort qui intervint le 16 septembre suivant.



Date de création : 26/03/2012 @ 10:49
Dernière modification : 26/03/2012 @ 11:36
Catégorie : Parcours hellénique
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