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Points d’histoire revisités - La révolution en partage (1)




LA RÉVOLUTION EN PARTAGE (1)
 
À la faveur de livres anciens et de productions historiques récentes, la philosophe et historienne MONA OZOUF a, livre après livre, revisité la Révolution française. Elle sait par avance toutes les outrances que celle-ci recèle : «  Dans la Révolution française, comme dans l’engagement militant, déclare-t-elle dans la Préface de son dernier livre[1], l’allégresse des premiers jours se mue en peur, puis en épouvante ; dans l’une comme dans l’autre, on s’évertue à camoufler cet écart vertigineux. Tantôt on invoque la citadelle assiégée et les formidables ennemis qui rendent nécessaire le recours à la terreur. Tantôt on use libéralement de l’oxymore : pour faire advenir la société réconciliée, le bonheur et la paix enfin établis sur la terre, et les cuisinières dirigeant l’État, force est bien, disent les bons apôtres, de recourir au despotisme de la liberté. Dont ils jurent, aujourd’hui comme alors, qu’il sera temporaire, mais nous savons désormais combien ce temporaire volontiers s’éternise ». 
À l’ensemble des papiers qui touchent à la Révolution française et qui ont été rédigés pour le Nouvel Observateur, elle a adjoint « un texte écrit pour l’Histoire sur les massacres de Septembre », maillon nécessaire à ses yeux.
 
 
I. LE WHO’S WHO DE L’ÂGE DES LUMIÈRES ET DE LA RÉVOLUTION
 
Si, comme on va le voir, le XVIIIe a inventé les « grands hommes », le Grand Siècle, en revanche n’avait guère cru en eux : « fantômes évanouis, avait dit Nicole, qui, dans la dure lumière janséniste, ne voyait rien s’élever de la nature humaine ». Tous, de Descartes, à Bossuet en passant par Pascal, « nous ont conjugué l’égalité des hommes dans l’indigence, voire dans l’abjection ».   
« Un siècle de plus, et on entend Robespierre, tout à la griserie d'organiser un culte national, s'écrier : ‘ Homme, qui que tu sois, tu peux encore concevoir de grandes idées de toi-même !’ Voici venu le temps de consacrer un temple aux grands hommes et de fixer les articles de leur dévotion. C'est qu'on a changé d'univers, troqué une sacralité pour l'autre, remplacé la religion chrétienne par la religion laïque, vouée à la gloire de l'humain.
À cette recomposition de la grandeur humaine sur la table rase de l'homme déchu, les Lumières ont longuement travaillé ».
Le dire, ‘âge des Lumières’, désigne l’aspect le plus caractéristique de la culture européenne du XVIIIe siècle. On le rencontre dans les principales langues de l’Europe :enallemand–Aufklârung–,en anglais un peu plus tard –Enlightement –,
en italien – Illuminismo, en espagnol – Siglo de las Luces–, etc.
La division de l’histoire de France en périodes ne peut correspondre à des spécifications rigoureuses ; on ne peut, en effet, soutenir que l’âge de la Révolution débute en 1789, mais plutôt dès 1776, si l’on tient compte de la révolution américaine. Quant au concept des « Lumières », il s’applique essentiellement à une réalité d’ordre idéologique : il s’agit d’un mouvement de pensée, traduit dans des textes imprimés, qui s’efforce d’instaurer un nouvel ordre de rapport entre les hommes. L’Europe de la raison éclairée devient la grande espérance d’une communauté de valeurs entre les hommes de bonne volonté.
 
LES ARTISANS DES LUMIÈRES
 
VOLTAIRE (1684-1778)
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C’est l’écrivain qui incarne le mieux le mouvement de pensée des ‘Lumières’. D’après lui,au début du chapître II de son « Siècle de Louis XIV » écrit à Potsdam en 1751– alors qu’il s’emploie à corriger les vers de Frédéric II – , « il y avait déjà longtemps qu’on pouvait regarder l’Europe chrétienne, à la Russie près, comme une espèce de grande république partagée en plusieurs États, les uns monarchiques, les autres mixtes…mais tous ayant les mêmes principes de droit publique et de politique, inconnus dans les autres parties du monde. C’est par ces principes que les nations européennes ne font point esclaves leurs prisonniers, qu’elles respectent les ambassadeurs de leurs ennemis, qu’elles conviennent ensemble de la prééminence et de quelques droits de certains principes, comme de l’empereur, des rois et des autres moindres potentats, et qu’elles s’accordent surtout de la sage politique de tenir entre elles, autant qu’elles peuvent, une balance égale de pouvoir, employant sans cesse les négociations et entretenant sans cesse les unes chez les autres , des ambassadeurs. »     
 
 ROUSSEAU (1712-1778)  ET VOLTAIRE
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Devenu indésirable après son séjour de trois ans à Potsdam, VOLTAIRE, en 1755, achète une propriété « Les Délices » près de Genève dont l’accueil lui semble d’abord engageant. Mais son goût excessif pout le théâtre, le Poème sur le désastre de Lisbonne (1756) lui aliène ROUSSEAU ; il choque les protestants en réservant un chapitre de son Essai sur les mœurs (1756) à Michel Servet brûlé par Calvin, et les catholiques par son irrévérencieuse Pucelle, ainsi que par une satire, le Pauvre Diable (1758) contre Fréron, porte-parole du parti dévôt. Assombri par l’expérience qui lui inspire, contre l’optimisme, son roman de Candide (1759), il cherche une retraite sûre dans le pays de Gex, à Ferney. Il y séjournera dix-huit ans où, en souverain de l’esprit, il y recevra l’élite européenne.
Côté ROUSSEAU, l’époque est marquée par Les Confessions (1765-1770), qui est l'une de ses œuvres les plus riches et les plus complexes : certainement l'œuvre de sa vie, puisqu'il décide de rétablir la vérité sur lui-même en retraçant sa propre histoire. Rousseau se pose de nombreuses questions sur lui-même. Il s'interroge aussi sur ses prises de position et ses conceptions philosophiques, souvent contestées.
Il propose notamment une conception du bonheur, vivement critiquée par VOLTAIRE. Il s'oppose à ce dernier en souhaitant un retour à l'Eden perdu et à l'Âged'or. Il prône la nature,comme havre de paix propice à l'épanouissement de l'homme. Lui-même se réfugie aux Charmettes, où il goutte les plaisirs de la nature et de la campagne contre les turpitudes de la vie et les affres de la vie d'écrivain. Un bonheur parfait, qu'il idéalise et qu'il souhaite fixer par l'écriture.
 
Selon Mona Ozouf, dans son article du 23 mars 1984, pour trouver des modèles de grandeur humaine, le XVIIIe siècle, a ouvert un autre répertoire que celui des siècles précédents : « intellectuel plus que dynamique, pacifique plus qu’héroïque, domestique plus que politique : celui où se pressent les bons législateurs, les bons orateurs, les bons négociants, les bons pères, les philosophes bienfaisants. Figures d’une force tranquille dont Montesquieu, Voltaire et Diderot plus encore feront grand usage.
Comme d’habitude, il y a un râleur, toujours le même. ROUSSEAU, dans son coin, proteste contre cette rapetissante fadeur : les héros de Plutarque passeraient pour des monstres, des « exagérations de l’histoire », s’ils reparaissaient dans un siècle aussi tiède. Il ignore qu’il montera lui-même au Panthéon dans un déluge de larmes sentimentales, sous les rameaux de peuplier, bercé par les devises qui égrènent au long du cortège les douces vertus quotidiennes de Jean-Jacques.
Car, pour paraître grand, l’homme du XVIIIème siècle n'a nul besoin de surplomb. S’il doit étonner, ce n’est pas par sa stature mais par les rôles qu’il cumule et les mérites qu’il capitalise. Lorsque David imagine un père de famille qui commenterait pour son enfant le Marat assassiné, il réunit toutes les images que l’on se fait de la grandeur : le père de famille, pédagogue privé et grand homme pour son fils, désigne, avec une impérieuse tendresse un père de substitution, pédagogue public et grand homme pour l’humanité. On ne sacre plus ici que les éducateurs de leur siècle.
Verslessignes de leur présence terrestre, vers les Charmettes, vers Ferney, vers Montbard [2], se sont mis à cheminer en foule les pèlerins du nouveau culte. Admise à Ferney auprès de Voltaire, la jeune Mme Suard se croit « en présence d'un dieu, mais d'un dieu longtemps chéri, adoré, à qui il m'était enfin donné de pouvoir montrer toute ma reconnaissance et mon respect », et ajoute, pour que tout soit clair : « Jamais les transports de sainte Thérèse n'ont pu surpasser ceux que m’a fait éprouver la vue de ce grand homme. » Moins innocente, plus taquinée par l'esprit de contradiction, Mme de Genlis, sur la route de Ferney, repasse les sentiments qu’il conviendrait d’éprouver: «Il était d’usage, surtout pour les jeunes femmes, de s’émouvoir, de pâlir, de s’attendrir et même de se trouver mal en apercevant M. de Voltaire c’était l'étiquette de la présentation à Ferney. » Elle a beau faire, elle ne parvient pas vraiment à se ranimer en faveur du fameux vieillard ».
C'est aussi que le grand homme, maintenant qu’il ne porte plus cette marque extraordinaire qui désignait jadis le roi, le saint et le héros, ne s’impose pas à la vénération. Seule l’opinion, cet « autre monde de l’homme religieux » selon Diderot, confère désormais l’immortalité. Mais l’opinion est changeante, mortels les donneurs d’immortalité. Et on doit vivre l’inégalité de l’admiration et du respect au sein d'une égalité démocratique qui, devant le grand homme, a le mauvais esprit de vous souffler: pourquoi pas moi ?
Quand, de surcroît, tout cela se passe dans un pays divisé et convulsif comme la France, où les idoles d’aujourd’hui détrônent celles d’hier, où on déménage à la hâte les portraits et les statues,commentaccorderaugrand homme la foi du charbonnier ? Marat, précisément, protestant à l’avance contre son entrée au Panthéon, ricanait : rien de plus grotesque qu’« une assemblée d'hommes bas-rampants, vils et ineptes, se constituant juges d’immortalité. Comment ont-ils la bêtise de croire que la génération présente et les races futures souscriront à leurs arrêts ? ». De fait, aux grands hommes tels que les imaginait le XVIIIème siècle et dont nos manuels scolaires firent voyager le culte jusqu’à nous, notre époque n’a été ni reconnais­sante, ni clémente : elle a ridiculisé les bons pédagogues, soupçonné du pire les bons pères et fui comme la peste les bons législateurs.
Le paradoxe, pourtant, est que la figure du grand homme continue d’alimenter nos rêves collectifs et de faire déferler sur nous la marée des biographies. Mais en elles, comme au XVIIIème siècle déjà, nous cherchons moins le dépaysement que la reconnaissance, moins la distance que la, proximité, moins l’étonnement que la complicité. Les grands hommes nous inté­ressent, non parce qu’ils sont grands, bien qu’hommes, mais parce qu’ils sont hommes, bien que grands. Culte narcissique, par conséquent, dont on peut dire ce qu’en disait Stendhal : « Nous avons fait des infidélités à cette religion, mais dans toutes les grandes circonstances, ainsi que la religion catholique, elle a repris son empire dans nos cœurs. »
 
Le21décembre2006,l’historienne complétait son tableau en évoquant l’entrée de Voltaire, puis de Rousseau au Panthéon, et le rôle tenu par chacun d’eux au cours de la période prérévolutionnaire. Ne peut lui échapper le rapprochement de ces deux personnalités qui a été fait plaisamment dans le refrain de Gavroche[3], ce fils
de parents indignes qu’Hugo nous a dépeint dans ses « Misérables »[4] :
« Le 11 juillet 1791, dans un Paris que la fuite du roi (en juin 1791) a mis en émoi, un long cortège, parti de la Bastille, sinue jusqu’au Pan­théon. Étendu sur un char antique traîné par quatre chevaux blancs, suivi d'une foule hétéroclite – vainqueurs de la Bastille avec leurs piques, vestales en robes candides, soldats romains, forts de la halle chargés, sous leurs aubes blanches, de figurer les poètes de l'Antiquité –, Voltaire entre dans sa bonne ville dans l’éclat du vrai sacre de l’époque, celui de l’écrivain (le roi sacré à Reims, lui, se cache dans l’ombre des Tuileries). Penchée au-dessus du corps renversé sur le sarcophage « dans l’attitude du sommeil », la statue de l’immortalité tend sa couronne d’étoi­les.
Celui que Paris célèbre, applaudi, quand le cortège passe quai des Théatins, par les demoiselles Calas en personne, c'est l’infa­tigable combattant de la Justice et de la Liberté. Trois ans plus tard, le 11 octobre 1794, c'est au tour de ROUSSEAU, lui aussi porté en gloire au Panthéon. Même trajet, même foule. Mais les organisateurs, cette fois, ont misé sur le décor végétal et les images du bonheur domestique. On a couvert les chars d’exubé­rants rameaux, sous lesquels s’affairent des botanistes, tandis que des mères de famille allaitent leurs enfants aux accents du Devin de village. Ce n'est plus « le vieil athlète » qu'on couronne, mais l’homme qui a libéré les enfants du maillot, rendu les mères à leurs devoirs, le chantre des vertus conjugales, l’ami de la Nature, le sage pédagogue d'un peuple humble et vertueux. Elle paraît éclatante, la leçon de ces fêtes jumelles. En les imagi­nant, la Révolution honore ses dettes et désigne ses ancêtres Voltaire-et-Rousseau, c'est-à-dire les Lumières. « Quand les deux hommes ont passé, écrit Michelet, la Révolution est faite dans la haute région des esprits. » Ils se sont méprisés, querellés, haïs ? Qu'importe. Il suffit de rendre à chacun son dû. À Voltaire les réformes qu’a inspirées la liberté, à Rousseau celles que récla­mait l’égalité. Au premier les droits formels, au second les droits réels. Le premier fait vibrer le sentiment de l’universalité, le second, la fibre de la patrie. Et tandis que l’un fascine les intelli­gences masculines, l’autre emporte les cœurs féminins. Une heu­reuse répartition des tâches donc qui plaide au final pour l’unité bénéfique de la Révolution.
Voltaire, répétait-on, avait annoncé à ses petits-neveux « qu’ils « verraient un beau tapage ». Rousseau, lui, avait écrit : « Nous approchons du siècle des révolutions.» Ces propos, pour paraître prophétiques, allaient être inlassablement repris : on tenait les précurseurs, on tenait donc les responsables, héros ou criminels. À gauche, on célébrait ceux qui avaient osé porter, au nom de la liberté, la hache dans la forêt des abus. À droite, on maudissait ceux qui, en faisant de la société non un ordre naturel mais le pur produit de la convention, avaient ouvert l’immense crise d’autorité de la Révolution. Ici comme là, on prêtait aux idées le pouvoir de mener, voire de refaire le monde c’était donc la faute à Voltaire, la faute à Rousseau. Peu d’historiens reprendraient aujourd'hui le refrain de Gavroche[5]. Nul ne s’aviserait plus de déduire l’événement révolutionnaire de Voltaire, de Rousseau, ou d’un quelconque de ces hommes de lettres qui, selon Tocqueville, faute de pouvoir participer à la vie politique réelle, s’étaient complu à la chi­mère d’une politique abstraite et littéraire ». Nous savons désormais que ces précurseurs supposés étaient loin de parler d'une seule voix; que leurs écrits étaient impossibles à ramener à la cohérence d’un système ; que le triomphe de la raison, célébré à l’envi, avait, comme l'a magnifiquement montré Jean Starobinski [6], son envers ténébreux. Au-delà du cercle qu’éclai­rait le faisceau des Lumières, magnétiseurs, voyants, spirites, interprètes de rêves, zélateurs de rites étranges, sectes mys­tiques prospéraient dans l’ombre : tout un fourmillement irra­tionnel, révélateur de l’échec des Lumières à combler les besoins obscurs des hommes. L’ordre politique des Lumières s'est vite montré incapable de fournir aux citoyens le secours spirituel d’une croyance commune.
Reste qu’il s’agissait d'un ordre et voilà qui déconsidère un peu plus l’idée d'un enchaînement causal qui mènerait victorieu­sement de Lumières en Révolution. Car, si les philosophes avaient bien rêvé de réformes, c’était pour protéger, non pour bouleverser l’ordre social existant. Ils n’appelaient pas à la révo­lution et n’avaient pas même imaginé le cataclysme qu’elle représenterait. Ils conjuguaient l’espérance d'une société meilleure avec le conservatisme social. Quant aux acteurs du grand drame, ils avaient beau s’abriter sous d’illustres patro­nages et parsemer leurs écrits de citations pieuses, ils n’en tenaient pas moins leur œuvre propre pour radicalement inédite. « Il nous est permis de croire, s’écrie victorieusement Mirabeau, que nous recommençons l'histoire des hommes. » Avec pareille conviction en tête, on était enclin à penser que le grandiose événement révolutionnaire « avait rapetissé bien des hommes de l’«Ancien Régime ». Ainsi s’explique le dédain que les révolution­naires ont vite montré aux écrivains des Lumières – il faut toutefois en excepter Rousseau –, soupçonnés d’avoir formé une secte courtisane et frivole qui, tranche Robespierre, « resta toujours au-dessous des droits du peuple ». Et le même d’enfon­cer le clou : « La théorie du gouvernement révolutionnaire est aussi neuve que la révolution qui l’a amenée. Il ne faut pas la chercher dans les livres des écrivains politiques, qui n’ont point prévu la Révolution. »
Par ailleurs, même s’ils avaient fait chez les philosophes ample moisson d’idées, les hommes de la Révolution devaient les mettre en œuvre sur une scène infiniment plus confuse que celle des lettres, au beau milieu d’une mêlée où les ambitions, les intérêts, les passions, l’angoisse, la panique même comptaient bien plus que les concepts. Nul ne parvenait durablement à contrôler le cours tumultueux des événements et la violence des hommes. Il fallait chaque jour se cogner aux mauvaises volontés et aux volontés mauvaises, voir se creuser un gouffre entre les actes et les principes. De cet écart vertigineux, la Terreur est l'exemple canonique. La Révolution soupçonne, surveille, censure, châtie, emprisonne, exécute, inscrit sur ses bannières un méchant oxymore : « le despotisme de la liberté ». Née des protestations contre les attentats de l’Ancien Régime à la liberté, elle se poursuit dans la suppression des droits de l’homme au nom de la raison d’Etat. Entamée dans la joyeuse lumière de la parole libérée, elle s’enfonce dans la nuit du silence et de la peur.
Lumières et Révolution : on doit donc renoncer à interpréter la conjonction de coordination comme un rapport d’engendrement; aucune chaîne causale ne mène directement des unes à l’autre. Mais faut-il pour autant distendre tout à fait le lien, jadis si fermement noué, entre la diffusion des Lumières et la commotion révolutionnaire ? La réponse est non, car le mouvement des Lumières comme la Révolution portent ensemble témoignage de ce qu’il advient aux hommes quand ils reprennent en main ce qui avait si longtemps paru appartenir à Dieu. On peut les voir comme deux séquences différentes d’un mouvement séculaire dont le fond est le désenchantement du monde. Ce sont les aiguilles d’une même horloge, qui marque désormais les heures d'une société neuve, émancipée de la tradition comme de la révélation, et glorieuse de son autonomie.
On comprend mieux alors ce que les hommes des assemblées révolutionnaires allaient demander au répertoire des Lumières.
Avant tout, une image exaltée de l’emploi qu’ils avaient à tenir, celui du législateur pédagogue. Le plus obscur, le plus chétif des députés était convaincu qu’à condition de consulter sa raison et d’exercer sa volonté il pourrait à tout malheur humain fournir sa solution politique. D’où la confiance qu'ils accordaient tous aux capacités illimitées d’une éducation politique bien comprise, capable à leurs yeux de forger de toutes pièces un peuple ver­tueux et républicain, puis d’assurer sa félicité. Cette foi est ce qui, au-delà de leurs combats fratricides, les unit tous. Aussi les voit-on, une fois clos l’épisode terroriste, y revenir comme au bercail, convaincus, avec Mme de Staël, que si la Révolution a connu un parcours aussi chaotique, c’est pour avoir eu, non trop de Lumières, mais pas assez. « La Révolution est arrivée en France avant les Lumières qui devaient proclamer la République. » La faute n’est ni à Voltaire ni à Rousseau, mais à un tempo mal maîtrisé.
Contre cette religion pédagogique, puisée par la Révolution dans le corbillon des Lumières, la traversée du XXe siècle paraît nous avoir définitivement vaccinés. Auschwitz, Hiroshima lui opposent leur tragique évidence. Les espoirs mis dans un écolage rationnel et généralisé ? La croyance à l’organisation rationnelle du bonheur humain ? La marche irrésistible au pro­grès ? Des niaiseries, pensons-nous aujourd'hui, ou, pis, des impostures. Mais en dépit des démentis cruels que l'Histoire a fait pleuvoir sur ces attentes elles constituent toujours notre horizon. Fils ingrats ou fils reconnaissants tant qu'on voudra, mais nous restons des fils. Tant que nous n’aurons pas su imagi­ner autre chose, on peut parier que, même informulé, honteux de lui-même et humilié sous les sarcasmes, c'est l’héritage commun des Lumières et de la Révolution qui continuera à gouverner le cours de nos pensées. »
Voltaire et Rousseau sont décédés la même année (1778) à un moins d’intervalle : Voltaire, le premier (le 30 mai), Rousseau le 2 juillet.
 
CONDORCET (1743-1794)
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Par la diversité de ses recherches – mathématiques (calcul intégral, analyse), économiques, philosophiques –, qui portent toute la marque des orientations intellectuelles de l’époque des Lumières, Nicolas Caritat, marquis de Condorcet occupe, dans l’histoire des idées, une place remarquable. Âgé de 16 ans, il soutint devant d’Alembert une thèse d’analyse mathématique et publia un Essai sur le calcul intégral en 1765. Ses travaux scientifiques lui ont valu d’entrer à l’Académie des sciences à l’âge de 26 ans. Lié à d’Alembert, à Voltaire et surtout à Turgot avec lequel il échangea une importante correspondance et qui le fit nommer inspecteur général des monnaies, il collabora à l’Encyclopédie et publia des textes d’économie politique. Il édita et annota les Œuvres complètes de Voltaire et s’attacha à définir les droits de l’homme. Il entra à l’Académie française en 1782. En 1789, il était reconnu comme l’héritier des penseurs du XVIIIe siècle et le chef du « parti philosophique ». À l’Assemblée législative où il siégeait parmi les élus parisiens, il présenta un remarquable plan d’organisation de l’Instruction publique qui resta sans suite. À la Convention où il siégea comme député de l’Aisne, il ne vota pas la mort du roi, et le projet de Constitution qu’il avait élaboré fut finalement repoussé. Ami des Girondins sans être inféodé à leur parti, il fut décrété d’accusation en juillet 1793, put se dérober pendant huit mois aux recherches, mais il fut découvert puis arrêté à Clamart ; il s’empoisonna dans la prison de Bourg-l’Égalité (Bourg-la-Reine).
 
Le 4 mars1988, Mona Ozouf qui vient de prendre connaissance du livre d’Elisabeth et Robert Badinter[7], livre son papier au Nouvel Observateur sous le titre « Un intellectuel en Révolution ». Elle nous livre un récit détaillé de sa traversée de la Révolution.
Le livre d'Élisabeth et Robert Badinter est un aveu d'existence. Il a aussi le mérite de débarbouiller l’image du « doux Condorcet ». Les vertus de leur héros ne leur dissimulent pas son caractère abrupt, parfois teigneux, et sa difficulté à pardonner les offenses. Il n’oubliera jamais l'injure faite à l'enfant triste qu’il avait été par ses éducateurs jésuites, inlassables pédagogues de la peur. Son agressivité poursuivra sans relâche les prêtres, les magistrats, Necker, Buffon, avec la tranchante assurance de recueillir à tout coup les acclamations du gang philosophique.
Le parrain, c'était le frétillant « vieux malade de Ferney », dont la Pléiade vient de publier le douzième volume de lettres – i 000 pages sur papier bible pour trente mois de correspondance, on a beau le savoir, on est toujours épaté [8]. L'idée voltairienne que la liberté de pensée décide de tout avait conquis Condorcet pour toujours. La première médecine qu'il suggère, lorsque l'ami D'Alembert déprime, c'est une cure d’intelligence à Ferney. Voltaire de son côté, quand le prend l'humeur noire « d’avoir vu naître et périr l’âge d'or que Monsieur Turgot nous préparait », adresse sa plainte à Condorcet: «Où est le temps où vous rallumiez mon feu avec Monsieur D’Alem­bert ? »
Pour qui s'intéresse à l'immense question de la filiation de la Révolution aux Lumières, le marquis de Condorcet est un per­sonnage inespéré. Il était l’emblème du triomphe des Lumières, mathématicien célèbre en Europe, secrétaire de l’Académie des sciences depuis 1773 et son élection en 1782 avait consacré l’OPA des philosophes sur l'Académie française. Lui qui avait fait le pont entre deux générations d’encyclopédistes le fera aussi avec les temps nouveaux, seul des grands philosophes dont on n’a pas à se demander ce qu'il aurait fait en Révolution. Et son engagement promettait d’être d'autant plus démonstratif qu’il soutenait – vrai credo de sa vie – qu'on peut donner aux sciences sociales et politiques la même certitude qu’aux sciences expérimentales.
Hélas ! « Je n'étais point dans la confidence », dira-t-il le 20 août 1792, après la prise des Tuileries. Cet aveu pourrait servir de résumé ironique à sa traversée de la Révolution, toujours en retard d’une péripétie. Il avait commencé par manquer l'ouverture : adversaire des États généraux par haine des parle­ments, il n’y fut pas élu. On le retrouve à la Législative, le 20 avril 1792, pour lire son grand rapport sur l’Instruction publique : pas de chance, c'est le jour de la déclaration de guerre [à l’Autriche]. Puis, le 9 août, pour adjurer le peuple de respecter les lois constitutionnelles : raté de nouveau, le lendemain lui infligera un sanglant démenti. Cascade d'échecs encore à la Convention: le plus cuisant est celui de son enfant chéri, cette constitution démocra­tique qui devait réconcilier la volonté populaire avec la raison. Ses amis l’accueillent sans chaleur ses ennemis n’en feront qu’une bouchée.
Le sous-titre choisi par les Badinter peut laisser croire qu’il s'agit de la carrière ordinaire que font en politique les intellec­tuels, raisonnables ingénus tombés sur une planète déraison­nable. En réalité, Condorcet est tout sauf un modéré. Il s’abstient de voter la mort du roi – « une peine contre mes principes » –, mais il n’était ni fâché ni ému de voir traiter Louis en citoyen ordinaire. La haine des privilèges l’avait acquis à l’exclusion des privilégiés, la haine de la Cour l’avait rallié à la guerre. Cédant comme ses amis girondins à un langage exalté dont il appréciait mal la pente, il était un conducteur irrespon­sable de la foudre révolutionnaire.
Tard encore, au beau milieu de l'année 1793, on le verra justifier les mesures d’exception contre les hommes « qui cherchent à produire une révolution en sens contraire ». Priver de liberté les ennemis de la liberté, d’autres le disent déjà mieux que lui et il est facile d’ironiser sur la concession ruineuse que fait ici l’homme du droit. En même temps pourtant, Condorcet proteste contre  « l’habitude détestable de s’abriter derrière la nécessité, l’excuse des tyrans », jureden’accepter qu’une illéga­lité provisoire, tient bon sur cette vérité simplette : que les révo­lutions les meilleures sont les plus courtes.
Ce n’est pas seulement un bricolage de circonstance. La diffi­culté, comme le montre Alain Pons dans son intelligente présen­tation de l’Esquisse[9], est aussi dans sa pensée. Condorcet accorde beaucoup à l’histoire, réservoir d'exemples qui illus­trent pour lui le progrès de l’esprit humain. Mais il se refuse à en croire le déroulement fatal, il sait qu’il y a des régressions passagères : voilà qui l’oblige à concilier la présence du mal dans l'histoire avec la possibilité d’y mettre fin, à confier donc ses espérances à l'éducation du peuple.
Et c’est pourquoi sa proscription ne lui arrache ni un cri contre la Révolution ni un regret pour ses propres écrits : le triomphe des méchants est un avatar qui peut emporter mais non ébranler un optimiste raisonné. Élisabeth et Robert Badinter trouvent leurs accents les plus émouvants pour accompagner les derniers jours de leur condamné. Reclus long­temps dans une maison discrète, puis boitillant dans la plaine de Clamart avec son vieil Horace et sa canne de bois d’épine, seul devant la porte close de ses amis d'autrefois, gelé, affamé, abandonné, dénoncé, capturé, Condorcet avant de mourir trouve encore la force de recommander les trois amours de sa vie : sa femme, sa fille et son manuscrit sur le calcul intégral.
 
 
LES RÉVOLUTIONNAIRES ÉPONYMES
 
Ces personnages, que notre histoire a retenus , seront classés ici dans l’ordre où la RÉVOLUTION les aura disgrâciés (guillotinés, exécutés ou suicidé). Seront placés en dernier ceux qu’elle aura épargnés.
 
1. BRISSOT ET SES PARTISANS (BRISSOTINS dits encore GIRONDINS)
 
BRISSOT de Warville, Jacques-Pierre (1754-1793)
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Né à Chartres, il fit ses études au collège de Chartres, où il montra une grande ardeur au travail et une fervente piété. Durant sa rhétorique, la fréquentation d’un de ses camarades jeta dans son âme des semences de doute, que firent germer des lectures. Il devint peu à peu, au grand désespoir de sa famille, un adepte de Voltaire, de Diderot et, surtout, de Rousseau. La Profession de foi du vicaire savoyard lui parut être un nouvel évangile.
Lorsqu’il lui fallut adopter une profession, il ne lui restait que le barreau. Pour s’exercer à la procédure, il entra chez un procureur, mais pour se distraire des fastidieuses minuties de la chicane, il se précipita dans les études les plus variées, scientifiques et littéraires, et y apporta jour et nuit un acharnement passionné, une voracité incomparable. Sa véritable vocation paraît avoir été pour l’érudition, en particulier pour la linguistique. Dévoré du besoin de se livrer à quelques travaux utiles, ce polygraphe par nature et par besoin conçut le plan de sa Théorie des lois criminelles (1780), qui le fit connaître, et dont il adressa la préface à Voltaire. Voltaire, au milieu de ses derniers triomphes, ne dédaigna pas de le remercier de cet envoi par une lettre encourageante et flatteuse.
Devenu journaliste – le Patriote français,son journal républicain, connut un grand succès –. et pamphlétaire, il fut enfermé à la Bastille en 1784.  On l’avait dénoncé comme l’auteur des Passe-temps d’Antoinette, un pamphlet contre la reine Marie Antoinette, écrit en réalité par le marquis de Pellepore. S’il semble établi, après certains travaux, que Brissot n’est pas l’auteur de ce libelle contre la reine, par contre, le pamphlet du Diable dans un bénitier semble avoir bénéficié de sa collaboration. Il fallut quatre mois, et les sollicitations puissantes de Félicité de Genlis et du duc d’Orléans, pour faire reconnaître son innocence. Il fut par la suite employé dans les bureaux du duc d’Orléans (1785).
Fondateur de la Société des Amis des Noirs (1788), il se rendit en Amérique afin d’étudier les moyens de leur émancipation. Élu député de Paris à l’Assemblée législative, il fit proclamer l’égalité des droits pour les hommes de couleur pour abolir la traite des noirs – et non l’esclavage, même si l’idée était en marche.
Il combattit sans cesse l’anarchie ; il flétrit de toute son indignation les septembriseurs, et s’éleva avec tant d’énergie contre la condamnation à mort du roi, qu’il regardait comme impolitique, qu’en entendant son arrêt Louis XVI s’écria : « Je croyais que M. Brissot m’avait sauvé ! » Brissot cependant, convaincu de l’inutilité de ses efforts, avait voté la mort, mais avec la condition expresse que le jugement ne serait exécuté qu’après avoir été ratifié par le peuple. Ce vote ne servit qu’à exaspérer les Montagnards, sans sauver le roi ni même retarder sa mort.
Il n’eut aucune peine à s’instituer – parce qu’il avait voyagé à l’étranger – le spécialiste de la politique extérieure. Élu à l’Assemblée législative le 18 septembre 1791, dominant le Comité diplomatique, il s’opposa à Robespierre sur la question de la guerre et fut l’un des plus acharnés à défendre la déclaration de guerre aux puissances de l’Europe, « croisade de la liberté universelle », avec la certitude du succès, car les peuples opprimés se soulèveraient contre les rois. Il y voyait aussi une garantie pour la Révolution. « Nous ne pourrons être tranquilles que lorsque l’Europe et toute l’Europe, sera en feu ».
Député d’Eure-et-Loir à la Convention, il fut un ces chefs du parti girondin – du fait de la présence en son sein de plusieurs députés de Bordeaux. Décrété d’accusation au 2 juin 1793, il s’enfuit ; arrêté à Moulins, il fut ramené à Paris et guillotiné.
Principaux ouvrages : Théorie des lois criminelles (1780) ; De la France et des États-Unis (1787) ; À mes commettants (1793).
 
 
 
 
 
ROLANDJean Marie vicomte de la Platière (1734-1793)
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Né à Thizy (Beaujolais) et mort à Bourg-Beaudouin (Eure), Roland est un économiste et homme d’État français. Il entreprend de faire carrière dans le commerce et les manufactures et entre bientôt dans le corps des inspecteurs des manufactures. Il est nommé en premier lieu à Amiens où il épouse la jeune Marie Jeanne Philipon dite Manon ou Madame Roland qui a vingt ans de moins que lui. Il est ensuite nomméà Lyon (1784). Partisan des idées nouvelles, il est élu en 1790 au conseil Général de la Commune de la ville, qui l’envoie à Paris l’année suivante, afin de démontrer à l’Assemblée l’état déplorable du commerce et des manufactures dans la région lyonnaise. Dans la capitale où il séjourne plusieurs mois, il se lie avec les Girondins et notamment Brissot, Buzot, Pétion, fréquente le club des amis de constitution. À la fin de l’année, le couple Roland s’installe définitivement à Paris. Manon Roland, passionnée elle aussi par la politique reçoit bientôt dans son salon tous les hommes influents. À partir de là le parti girondin se constituera chez les Roland, grâce aux relations de sa femme il entre en mars 1792 dans le « ministère Girondin » où il devient ministre de l’intérieur. Son aspect bourgeois ne manque pas de choquer les courtisans et les huissiers du palais. Le 10 juin 1792, le ministre de l’intérieur adresse une lettre à Louis XVI rédigée par Manon, dans laquelle il adjure le roi de renoncer à son veto et de sanctionner les décrets. Sa lettre rendue publique, Roland est renvoyé le 13 juin.
Le ministre, plutôt favorable jusqu’alors à une monarchie constitutionnelle, rejoint le camp des Républicains. Après le 10 août 1792, l’assemblée législative lui rend son portefeuille il redevient ministre. En place au moment des massacres de Septembre il se distingue par son inertie, ne prenant que des mesures bien trop tardives.
Élu à la Convention, Roland refuse son siège de député, préférant conserver son portefeuille au Ministère. Cependant après l’ouverture de la fameuse armoire de fer, le ministre de l’intérieur trie lui-même les documents découverts. Les Montagnards l’accuseront d’avoir ainsi fait disparaître des papiers compromettants pour la Gironde. Son attitude pendant le procès du roi, lorsqu’il essaie d’obtenir l’appel au peuple, augmente encore la haine que lui portent les Montagnards. Le 23 janvier 1793, las de toutes ces attaques et aussi fort atteint par les révélations de Manon qui vient de lui avouer son amour pour Buzot, Roland démissionne.
Retiré dans sa petite maison de la rue de la Harpe, l’ancien ministre voudrait quitter Paris, mais l’assemblée lui en refuse l’autorisation, et Manon ne veut pas s’éloigner de son cher Buzot. Dès lors, son destin est scellé. Ses violentes attaques contre les Montagnards et la Commune de Paris le font décréter d’arrestation avec les Girondins, le 2 juin 1793. Il refuse de les suivre alléguant que leurs ordres sont illégaux. Mis hors la loi, Roland parvint à s’échapper il quitte Paris et se réfugie à Rouen en Normandie, chez deux vieilles demoiselles qui l’hébergent au péril de leur vie. C’est là que le 10 novembre1793, il apprend l’exécution de Manon. Après avoir brûlé ses papiers, il prend sa canne-épée, et quitte son refuge, marchant en direction de Paris. Au soir, il s’engage dans une allée et se tue de deux coups de sa canne épée contre un arbre avant de s’y empaler. On trouve sur lui ce billet : « Qui que tu sois qui me trouves gisant ici, respecte mes restes ; ce sont ceux d’un homme qui est mort comme il a vécu, vertueux et honnête. »
 
Les Girondins
Les Girondins sont en fait l'amalgame de tendances distinctes en 1792 et 1793, telles que Brissotins, Rolandistes ou Rolandins, l'ensemble formant, après les grandes proscriptions de 1793, les "Girondins" dont quelques-uns furent exécutés en octobre 1793.
À la fin de 1791, le parti des Girondins était encore au berceau ; il ne pouvait encore figurer, dans l'Assemblée, que par, Brissot, Vergniaud le meilleur orateur de la Gironde, Isnard, Condorcet, et hors de l'Assemblée, que par Buzot, Clavière, Roland… ».
Certains Girondins, comme Condorcet, Brissot, Roland, Guadet, Vergniaud, Buzot, étaient des républicains convaincus. Voltairiens, ils désiraient le triomphe de la bourgeoisie éclairée et œuvrèrent dans ce sens jusqu’en août 1792 ; bourgeois, ils s’opposèrent ensuite à la vague populaire et furent progressivement évincés des Jacobins : ainsi s’explique la politique d’abord révolutionnaire, puis modératrice des Girondins.
Les affrontements violents entre Girondins et Montagnards dominèrent les premiers mois de la Convention. À partir de 1793 les Girondins ne pouvaient parler à l’unisson, sauf quand leurs adversaires les y contraignaient. La faction Brissotine, chez les Girondins, comme la faction des "Exagérés" chez les Montagnards (environ 90 députés en avril 1793), invisible jusqu'alors, se révélera soudainement. L'artifice du 31 octobre 1793, auquel l'historiographie (dont Lamartine) a cru, a été de réunir sur un même banc, en un savant amalgame, la tendance modérée Girondiste incarnée par Vergniaud, les Brissotins (moins Pétion, Clavières et Lebrun en fuite) et quelques Orléanistes comme le marquis de Sillery, époux de Mme de Genlis. Il a été rapporté que les révélations apportées lors du procès du 31 octobre 1793, convainquirent Vergniaud et les Girondistes de la duplicité de Brissot à qui ils refusèrent de parler jusqu'à la mort..
 
2. HÉBERT ET SES PARTISANS
 
HÉBERT Jacques (1757-1794)
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Né à Alençon, Hébert fut journaliste et homme politique. Il fonda en 1790, le Père Duchesne qui, après le meurtre de Marat et la disparition de son Ami du peuple, fut le principal organe de la Révolution extrémiste. Ses articles ont contribué à créer dans les milieux sans-culottes le climat propice à de nombreux évènements révolutionnaires : chute de la royauté, massacres de Septembre, chute des Girondins[10]. Tous ceux qu’il a dénoncés, à de rares exceptions près, ont fini par être envoyés au Tribunal révolutionnaire.
Membre influent du club des Cordeliers de 1791, il fit partie de la Commune insurrectionnelle du 10 août et devint substitut du procureur de la Commune de Paris élue en décembre 1792. Il mena une lutte acharnée contre les Girondins. Arrêté sur ordre de la Commission des Douze (mai 1793), il fut libéré le 27 à la suite d’une démarche menaçante de la commune auprès de la Convention. Il devint le chef de la faction ultra-révolutionnaire du parti montagnard. Il contribua à la condamnation de la reine Marie-Antoinette par la violence de ses accusations (14-16 octobre 1793). Dépassant Robespierre qu’il accusait de modérantisme, minant son influence au sein du parti jacobin, il prépara une insurrection, soit pour le renverser, soit pour lui imposer sa politique, lorsqu’il fut arrêté, condamné à mort et exécuté le 24 mars 1794.
 
MARAT Jean-Paul (1743-1793)
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Né à Boudry (principauté de Neuchâtel), Marat est un médecin, physicien, journaliste et homme politique français. Après ses études de médecine à Bordeaux puis à Paris, il se fixe en Grande-Bretagne et adhère à la franc-maçonnerie en 1774. Revenu en France en 1777, il est nommé médecin aux gardes du Comte d’Artois, mais perd son emploi en 1783. Ses projets présentés à l’Académie des sciences ayant fait scandale, il publie dès le 12 septembre 1789 un journal, Le Publiciste parisien, devenu le 16 du même mois L’Ami du peuple. Partisan d’une liberté illimitée de la presse, ses articles où il dénonça avec violence le complot aristocratique, les faiblesses de la Constitution, la trahison des ministres, lui valurent d’être emprisonné au cours du mois d’octobre 1789. Membre influent des Cordeliers, il attaqua Necker si bien qu’il dut se réfugier à Londres. À son retour en France, il s’en prend à La Fayette qu’il accuse de complicité avec les ennemis de la Révolution. Après Varennes et la fusillade du Champ de Mars (17 juin 1791), il attaque le roi et demande une dictature. L’Ami du Peuple est supprimé et il repart pour l’Angleterre jusqu’en mai 1792.
De retour à Paris, il reprend la publication de son journal, approuve le massacre des généraux par leurs soldats et prépare le 10 août sans se manifester. Administrateur adjoint du Comité de surveillance de la Commune (2 septembre 1792) il est l’un des principaux responsables des massacres de septembre. Élu député de Paris à la Convention, il est tenu à l’écart même par la Montagne. Comme il excite le peuple à la violence et réaffirme la nécessité d’un dictateur en temps de crise, il est attaqué devant la Convention par les Girondins de même que Danton et Robespierre ; l’offensive échoue le 25 septembre 1792. Lorsqu’il eut cessé la publication de L’Ami du peuple, il commença celle du Journal de la République française le 25.
Lors de la crise du printemps 1793, il signe comme président la circulaire des Jacobins appelant les patriotes de province à soutenir Paris contre Dumouriez et les Girondins. Ceux-ci le font décréter d’accusation par la Convention (17 avril 1793). Acquitté sous les acclamations par le Tribunal révolutionnaire (24 avril), il réclame dès le 27 mai la suppression de la commission girondine des Douze qui avait été créée le 18 et prend une part décisive à la chute des Girondins (2 juin 1793).
Épuisé par la maladie et par la lutte contre tous ses adversaires, il est assassiné par une amie des Girondins, Charlotte Corday, le 12 juillet 1793. Fait martyr de la Révolution, il sera l’objet de la part des « sans-culotte » et des hébertistes l’objet d’un véritable culte.
Son corps, transféré au Panthéon le 21 septembre 1794, deviendra vite le symbole de tous les excès révolutionnaires ; ses restes seront alors retirés du Panthéon en février 1795, ainsi qu’il avait été fait de son buste à la Convention un mois plus tôt.
 
RONSIN Charles-Philippe (1751-1794)
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Né à Soissons, mort à Paris, Ronsin est un révolutionnaire et un général français.
Accueillant favorablement la Révolution, il devient capitaine de la garde bourgeoise du district de Saint-Roch en 1789 et fait représenter plusieurs pièces patriotiques dans les théâtres de la capitale entre 1790 et 1792.
En avril 1792, il s’installe dans la section du Théâtre-Français, où il fréquente le club des Cordeliers. En août et en septembre, le Conseil exécutif lui confie trois missions. En novembre, le ministre de la guerre Pache le nomme commissaire-ordonnateur en Belgique auprès de l'armée de Dumouriez. À ce poste, il dénonce les exactions des fournisseurs aux armées, protégés par le général.
Le 23 avril 1793, il est nommé adjoint du ministre de la guerre Bouchotte. En mai, il part en Vendée, pour assurer la fourniture aux armées ; il y joue un rôle important, à côté des envoyés en mission de la Convention nationale.
Grâce à ses appuis parmi les Cordeliers et au ministère, il passe, du 1er au 5 juillet, du grade de capitaine à celui de général de brigade à l'armée des côtes de La Rochelle. En septembre 1793, il devient général en chef de l'armée révolutionnaire de Paris. Violent et d’un tempérament emporté, il se révèle cependant un bon administrateur, honnête et intelligent, dans ses différentes fonctions. Son ascension fulgurante et son caractère lui vaut toutefois de nombreux ennemis.
Le 27 frimaire, il est arrêté à la demande de Fabre d'Églantine, avant d’être libéré un mois et demi après, le 14 pluviôse, avec Vincent, grâce à une campagne des Cordeliers en sa faveur. Adversaire du modérantisme, il défend devant les Cordeliers l'appel à l’insurrection des hébertistes, le 12 ventôse. Toutefois, cinq jours après, il revient sur ses propos et défend un programme d'union des républicains.
Toutefois, ses maladresses favorisent la thèse d'un complot militaire, visant à remplacer le gouvernement révolutionnaire par une dictature militaire, avec l’aide de l’armée révolutionnaire, défendue par Fouquier-Tinville, qui le présente comme un « nouveau Cromwell ». Arrêté le 23 ventôse, il est guillotiné avec les hébertistes le 4 germinalan II (24 mars 1794). Trois jours après sa mort, l'armée révolutionnaire est licenciée.
 
Les Hébertistes
Très puissants, ils étaient les maîtres de la Commune avec Chaumette, procureur-syndic. Ils dominaient aussi le club des Cordeliers, la plupart des sociétés populaires et par-là les sections parisiennes. Ils tenaient le ministère de la Guerre avec le ministre Bouchotte et le secrétaire général Vincent ; on comptait encore parmi eux l’imprimeur Mormoro et Ronsin, commandant de l’armée révolutionnaire. Ils eurent deux représentants au Comité de salut public, Collot d’Herbois et Billot-Varennes.
 
3. DANTON ET SES PARTISANS
 
DANTON (1759-1794)
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Né à Arcis-sur-Aube, il est avocat et homme politiquefrançais. Il est une des figures emblématiques de la Révolution française tout comme Mirabeau avec qui il partage un prodigieux talent oratoire et un tempérament impétueux, avide de jouissances (les ennemis de la Révolution l'appellent le Mirabeau du ruisseau).
En 1789, Danton habite le district des Cordeliers (devenu en mai 1790 la section du Théâtre-Français) dans le quartier du Luxembourg, quartier de libraires, de journalistes et d’imprimeurs. Il demeure au n° 1 d’un passage bordé de boutiques reliant la rue Saint-André-des-Arts à la rue de l'École-de-Médecine, qui connait son heure de gloire sous la Révolution : Marat y a son imprimerie au n°8, Camille Desmoulins y séjourne, la guillotine est expérimentée sur des moutons en 1790, dans la cour du n° 9.
Appartenant à la moyenne bourgeoisie, titulaire d’un office, il participe aux élections du tiers état aux États Généraux de 1789 et s'enrôle dans la garde bourgeoise de son district.
Il acquiert sa renommée dans les assemblées de son quartier : assemblée de district dont il est élu et réélu président, puis assemblée de section qu’il domine comme il domine le club des Cordeliers, créé en avril 1790 dans l’ancien couvent des Cordeliers avant de s’inscrire au club des Jacobins.
Car Danton est, selon Mme Roland qui le hait, un personnage théâtral, figure « repoussante et atroce, avec un air de grande jovialité ». Orateur d’instinct, ses harangues improvisées (il n’écrit jamais ses discours) enflamment ses auditeurs. Les contemporains disent que ses formes athlétiques effrayaient, que sa figure devenait féroce à la tribune. La voix aussi était terrible. « Cette voix de Stentor, dit Levasseur, retentissait au milieu de l’Assemblée, comme le canon d'alarme qui appelle les soldats sur la brèche ».
L’historien Georges Lefebvre en trace le portrait suivant :
« Il était nonchalant et paresseux ; c’était un colosse débordant de vie, mais dont le souci profond et spontané était de jouir de l’existence, sans se mettre en peine de lui assigner une fin idéologique ou morale, en se tenant le plus près possible de la nature, sans souci du lendemain surtout (…) Avec son goût très vif, mais sain, pour les plaisirs de la vie, le cœur sur la main, et la dépense facile, insouciant et indulgent, d’une verve intarissable et primesautière, qui n’épargnait pas les propos salés, Danton plaisait naturellement à beaucoup de gens. (…) Aimant l’existence, il était optimiste ; débordant de sève, il respirait ordinairement l’énergie ; ainsi devait-il s’imposer aisément comme un chef : c’était un entraineur d’hommes. »
Sa renommée grandit vite. Le district qu’il préside s’illustre aussi dans la lutte contre Bailly, le maire de Paris et contre La Fayette. Il s’insurge en janvier 90 pour soustraire Marat aux poursuites judiciaires. Si Danton ne participe pas directement aux grandes « journées » révolutionnaires, il les arrange, les prépare. Début octobre, il rédige l’affiche des Cordeliers qui appelle les Parisiens aux armes. Le 16 juillet 1791 dans l’après-midi, la veille de la fusillade du Champ-de-Mars, il va lire la pétition des Jacobins au Champ-de-Mars sur l’autel de la patrie. Mais le 17, il est absent lorsque la garde nationale commandée par La Fayette tire sur les pétitionnaires, faisant une cinquantaine de victimes. Une série de mesures répressives contre les chefs des sociétés populaires suit cette journée dramatique, l’obligeant à se réfugier à Arcis-sur-Aube, puis en Angleterre.
Après l’amnistie votée à l’Assemblée le 13 septembre 1791, il revient à Paris. Il tente en vain de se faire élire à l'Assemblée législative. En décembre, il est élu second substitut adjoint de Manuel, procureur de la Commune. Dans le débat sur la guerre au club des jacobins commencé au début de décembre 1791, il penche plutôt du côté de Robespierre que de Brissot sans adopter une position antibelliciste aussi vigoureuse que celles de son ami. Mais le 30 décembre 1791 les deux hommes firent front commun avec succès contre une tentative déguisée de Brissot de musellement de l’opinion « antibelliciste» au club des jacobins. Ayant été élu président du club le 27 avril 1792, le 10 mai suivant, en réaction à des insultes des Brissotins (Girondins) à l'encontre d'un présumé « despotisme d’opinion », de Robespierre, Danton proteste :
« M. Robespierre n'a jamais exercé ici que le despotisme de la raison ».
Danton incarne la « Patrie en danger » dans les heures tragiques de l’invasion d’août 1792 quand il s'efforce de fédérer contre l'ennemi toutes les énergies de la nation : pour vaincre, dit-il, « il nous faut de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace et la France sera sauvée ! ».
Il est un des grands bénéficiaires de cette journée du 10 août qui marque la chute de la monarchie, journée à laquelle il n’a pas participé personnellement. Face à la Commune insurrectionnelle qui s’appuie sur les sections insurgées et qui tient Paris, l’Assemblée législative n’a d’autres choix que de suspendre Louis XVI et de lui substituer un Conseil exécutif provisoire de six membres composé des anciens ministres girondins (Roland à l’Intérieur, Servan à la Guerre, Clavière aux Finances) avec Monge à la Marine et Lebrun aux Affaires étrangères. Les Girondins, hostiles au Paris révolutionnaire, ont besoin d’un homme populaire et engagé avec les insurgés pour faire la liaison avec la Commune insurrectionnelle. Ils font nommer Danton au ministère de la Justice.
Danton s’installe place Vendôme, devenue place des Piques, et fait aussitôt entrer ses amis au ministère : Desmoulins est nommé secrétaire du Sceau, Fabre d'Églantine secrétaire général de la Justice (jusqu'alors un seul fonctionnaire occupait les deux postes).
 
DESMOULINS Camille (1760-1794)
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Né à Guise, il fut au Collège Louis-le-Grand, le camarade de Robespierre et s’inscrivit en 1785 au barreau de Paris. Dès 1788, il envisage l’approche de la Révolution dans une brochure intitulée la Philosophie du peuple français ; en juin 1789, il compose un violent réquisitoire contre l’Ancien Régime intitulé la France libre. Le 12 juillet, il appelle aux armes la foule réunie dans le jardin du Palais-Royal et agitée par la nouvelle du renvoi de Necker, arborant (mais fut-il le premier ?) une cocarde verte, couleur de l’espérance et de la livrée de Necker, et annonçant que la Cout préparait une « Saint-Barthélemy des patriotes ».  
Il exerça une action réelle sur l’opinion révolutionnaire par ses discours au Club des Cordeliers et surtout par les publications dans lesquelles il donnait carrière à sa verve abondante et à ses idées républicaines : des pamphlets comme le Discours de « la Lanterne » aux Parisiens, son journal, les « Révolutions de France et de Brabant ».
Ayant pris une part active à la journée du 10 août, il devint le secrétaire de Danton et fut nommé député de Paris à la Convention. Il continua sa campagne de presse, d’abord contre les Girondins, qu’il attaqua en 1793 dans Fragment de l’histoire secrète de la Révolution ou Histoire des Brissotins, les représentant comme les agents d’un complot anglo-prussien, pour diviser la France en trente ou quarante républiques fédératives, puis contre les hébertistes dans le Vieux Cordelier fondé dans cette intention (déc. 1793). Ce journal excita la défiance de Robespierre lorsqu’il soutint la politique de Danton et des Indulgents et demanda la formation d’un comité de clémence.
La condamnation du régime de la Terreur par un des révolutionnaires les plus marquants de 1789 eut un grand retentissement. Aussi Camille Desmoulins fut-il enveloppé dans la disgrâce des dantonistes. Arrêté le 31 mars 1794, condamné à mort par le Tribunal révolutionnaire, il fut exécuté le 5 avril suivant. Son épouse, Lucile Desmoulins, fut arrêtée pour avoir protesté dans une lettre indignée adressée à Robespierre ; accusée de complicité, elle fut exécutée le 13 avril.
 
4. ROBESPIERRE ET SES PARTISANS
 
ROBESPIERRE (1758-1794)
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Né à Arras, il est l’aîné d'une fratrie de cinq enfants, et perd sa mère à l'âge de six ans. Puis son père ayant abandonné ses enfants, et il est pris en charge par son grand-père maternel. Après d'excellentes études au collège d'Arras et au collège Louis-le-Grand de Paris, licencié en droit, il devient avocat et s'inscrit en 1781 au Conseil provincial d'Artois, occupant même un temps la charge de juge au tribunal épiscopal.
Personnalité importante au Club des Jacobins sous la législative, il commence à jouer un rôle de premier plan après le 10 août 1792 comme membre de la Commune insurrectionnelle et est l'un des principaux chefs montagnards. Son autorité s'accroît au cours du procès du Roi par la rigueur de son argumentation tandis qu'il demande non pas le déroulement d'un procès en bonne et due forme, mais l'éxécution par la Convention d'un acte de Salut Public. Dès mars-avril 1793, après la trahison de Dumouriez, Robespierre réclame la loi des Suspects (qui sera votée en septembre), parce que le Salut Public l'exige. En ce début de 1793, il a pris résolument parti contre les Girondins (discours du 31 mai). Le 10 juillet 1793, Robespierre entre au Comité du Salut Public. Il y reste jusqu'au 20 juillet 1794. A mesure que se créent et se précisent les institutions révolutionnaires et que le Comité du Salut Public est conduit à centraliser de plus en plus l'action gouvernementale pour un maximum d'efficacité, Robespierre entre davantage en conflit avec les Hébertistes dont la violence suggère l'idée de la provocation étrangère, et avec les Dantonistes dont la politique " indulgente" lui semble suspecte, alors que l'édifice révolutionnaire est encore fragile. Il abat les uns et les autres (début de 1794) puis appuie avec force la fameuse loi du 22 prairial an II (10 juin 1794) qui instaure la Grande Terreur, ôtant aux accusés toute possibilité de défense ou de recours. De cette loi, ses ennemis lui feront porter l’entière responsabilité, bien qu'elle ait été présentée par Couthon et n'ait pratiquement pas soulevé d'opposition au Comité du Salut Public. Enfin Robespierre institue une religion civique, qui combat l’athéisme, reconnaît l’immortalité de l’âme et enseigne aux Français la haine de la tyrannie et l’amour de la justice. Il est le héros de la fête de l’Être Suprême qui se déroule partout en France le 8 juin 1794. Il voit dans ce culte, selon les idées de Rousseau, un ensemble de gestes symboliques destinés à créer une communion des idées révolutionnaires.
Mais bientôt les désaccords s'étalent au sein du Comité du Salut Public dont le Comité de Sûreté générale supporte mal l'ascendant. Le petit groupe des Robespierristes est critiqué de divers côtés. Robespierre se retire quelques temps de la lutte. Délai capital qui permettra à ses ennemis, Montagnards en premier, de préparer, en faisant appel à la Plaine, la coalition qui le renversera. Incarcéré puis délivré , il est conduit à l'Hôtel de ville où il est arrêté dans la nuit par les troupes aux ordres de la Convention et envoyé le lendemain à l'échafaud avec son frère Augustin, Saint-Just, Lebas, Couthon, Coffinhal, etc. (27-28 juillet 1794) Célèbre par la rigueur de ses principes, il doit à son désintéressement le surnom d’« incorruptible ». On a fait de lui un précurseur du socialisme, bien qu’il se soit toujours montré défenseur absolu du droit de propriété. Son idéal a été celui d'une démocratie vertueuse sans trop d'écarts entre les fortunes et où les conquêtes politiques sont inséparables du mieux-être social. Il est en tout cas certain qu’on en a fait le personnage le plus représentatif de la Révolution Française.
 
SAINT-JUST, Louis Antoine Léon de, (1767-1794)
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Né à Decize (Nièvre), Saint-Just  est un homme politique français très remarqué de la Révolution française. Enthousiaste dès l’origine pour le mouvement révolutionnaire, il se mêle à la vie politique locale ; choisi comme colonel de la garde nationale de Blérancourt (arrondissement de Laon), il est écarté, du fait de sa jeunesse, des élections de la Législative (1791). Élu à la Convention (1792), il est déjà connu à Paris par la publication de l’Esprit de la Révolution et de la Constitution de la France, à la fin de 1791. Il se révèle d’emblée comme le plus jeune et l’une des meilleurs têtes de la Convention. Considérant le régicide comme « une mesure de salut public » nécessaire à la fondation du nouveau régime (« Les hommes qui vont juger Louis ont une république à fonder »), il intervient le 11 novembre, puis le 27 décembre 1792, pour placer le procès du roi sur le plan politique et vote la mort sans sursis. Lors des travaux constitutionnels, il attaque le projet fédéraliste de Condorcet et préconise un État où la représentation nationale, souveraine, élue au suffrage universel, se subordonnerait l’exécutif et commanderait directement une armée réellement démocratisée.
Il fait passer certaines de ses vues dans la Constitution de 1793. Élu au premier Comité de salut public (30 mai 1793) et réélu le 10 juillet (Grand Comité), il s’emploie avec Robespierre à sauver la Révolution menacée de l’intérieur et de l’extérieur. Il se fait le théoricien et le promoteur du gouvernement révolutionnaire de la Terreur. Pour soutenir l’unité nationale, il présente des rapports à la Convention les 13 mars 1793 (contre les hébertistes) le 17 (contre le « régicide d’intention », Héraut de Séchelles), le 31 (contre les dantonistes) le 8 juillet contre les fédéralistes girondins insurgés.
Saint-Just fait l’apologie de la Terreur comptant « sur les vertus pour en limiter les abus » ; sur ses rapports, la
Chargé avec Le Bas de missions aux armées, il se révèle alors homme d’action, aux décisions fulgurantes, réorganise l’armée du Rhin qui reprend Wissembourg et dégage Landau, puis l’armée du Nord. Enfin, sa mission aux frontières du Nord et de l’Est, du 13 au 29 juin 1794, contribue à la victoire de Fleurus (26 juin) qui l’auréole de gloire. Son activité politique et militaire repose sur une pensée sociale généreuse qu’il applique déjà lors de sa mission en Alsace [impôts de 9 millions sur les riches de Strasbourg (31 octobre 1793) et de 8 millions pour ceux de Nancy].
Peu au fait des réalités économiques de son pays, il rêve avec Robespierre d’une démocratie de petits propriétaires, paysans et artisans : cet idéal est en contradiction avec l’évolution capitaliste de l’économie, mais il l’amène à vouloir satisfaire les aspirations populaires. Parmi les décrets de ventôse confisquant les biens des ennemis de la République (25 février 1794) pour les transférer aux indigents doivent assurer un transfert de propriété qui attache le peuple à la démocratie, tout en abattant l’aristocratie ; l’action de Saint-Just par le terreur tend à la démocratie sociale. Mais échoue après Fleurus, avec la chute de Robespierre (9 thermidor) qui entraîne Saint-Just dans la mort.   
 
5. LES SURVIVANTS
 
LEGENDRE Louis (1752-1797)
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Né à Versailles, mort à Paris, Legendre est un révolutionnaire français.
Établi comme maître boucher à Paris, son nom se trouve mêlé à toutes les journées de la Révolution. Le 12 juillet1789, il fait partie des parisiens qui promènent par les rues les bustes de Necker et du duc d’Orléans. Le lendemain, il entraîne les habitants de son quartier aux Invalides, afin d'y récupérer les armes entreposées, et figure dans les premiers rangs des combattants de la Bastille. Il figure avec Danton et Desmoulins parmi les fondateurs du club des Cordeliers, en 1790.
Dès cette époque, il est déjà fameux comme chef populaire et comme l'une des notabilités révolutionnaires du district des Cordeliers. Il protège Marat contre les persécutions de la police, le cachant à plusieurs reprises pour le soustraire aux poursuites. Le 5 octobre, il prend part à la marche sur Versailles, dans les rangs de la garde nationale. En juin 1791, il signe la pétition du Champ de Mars, pour la déchéance du roi, et doit s'enfuir, après cette journée, comme nombre patriotes menacés d'arrestation. Il reparaît à la suite de l'amnistie décrétée lors de la ratification de la constitution, est désigné plusieurs fois comme orateur de sa section pour présenter des pétitions à la barre de l'Assemblée législative, contribue à l'envahissement des Tuileries, le 20 juin1792, et à la journée du 10 août, qui consomme la chute de la royauté.
Élu par les électeurs de Paris député à la Convention nationale, il prend place à la Montagne et vote la mort de Louis XVI. Nommé un temps au comité de sûreté générale, il est chargé de plusieurs missions à Lyon. De retour à Paris, après avoir été longtemps partisan d'une conciliation entre montagnards et girondins, il se prononce avec énergie contre les girondins, votant la suspension de leurs chefs le 31 mai. Peu après, il est exclu du club des Cordeliers pour avoir critiqué les mesures terroristes d’Hébert. Puis, envoyé en mission à Rouen, il agit avec modération contre les royalistes et les fédéralistes. À son retour, avec Danton, il attaque les hébertistes et applaudit à leur proscription, en mars 1794.
Le 31 mars1794, Danton, Desmoulins, Lacroix, ainsi que plusieurs de leurs amis, sont également arrêtés. À la Convention, Legendre monte à la tribune pour demander que les prévenus soient entendus à la barre de l'Assemblée. Vivement combattue par Robespierre, sa motion est rejetée, et Legendre abandonne ses amis. Par la suite, il flatte le pouvoir et Robespierre.
Le 9 thermidor, il hurle à Robespierre, alors que ce dernier est momentanément incapable de parler : « C’est le sang de Danton qui t’étouffe ! ». La phrase a néanmoins été également attribuée à Garnier de l'Aube[1]. À quoi Robespierre aurait répondu : « Ah ça, c’est Danton que tu veux venger ? Lâche, pourquoi ne l’as-tu pas défendu ? » Le lendemain, à la tête d'une force armée, il se rend aux Jacobins, dont il chasse les membres présents et ferme les portes. Le 31 juillet, il fait rapporter la loi de prairial, qui permettait aux comités de faire arrêter les députés sans vote de la Convention. Le lendemain, il fait son retour au comité de sûreté générale.
Quand Lecointre dénonce Barère, Collot d'Herbois et Billaud-Varenne, il prend leur défense. Par la suite, cependant, il les attaque lui-même avec violence et s'associe à toutes les mesures des thermidoriens. Il prend ainsi une part active à la répression des insurrections du 12 germinal et du 1er prairial an III. Par la suite, il s'aperçoit des progrès de la contre-révolution.
Après la ratification de la constitution de l'an III, il fait son entrée au conseil des Anciens, où il ne joue qu'un rôle effacé mais y demeure jusqu'à sa mort, en 1797.
 
 
 
 
BARÈRE Bertrand (1755-1841)
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Né  et mort à Tarbes, Barère est un homme politique et juriste français, l'un des orateurs les plus importants de la Révolution. Avocat méridional, élu à la Constituante, puis à la Convention où il est une des têtes politiques de la Plaine (la majorité des députés) avant de se rallier – comme elle et jusqu’au 9 thermidor – à Robespierre. Sa production législative est la plus importante de la période : l’énoncé de ses motions et de ses rapports occupe plus de douze colonnes du Moniteur, contre huit pour Robespierre et deux pour Danton.
Rapporteur attitré du Comité de Salut public (où il détient le record de longévité : dix-sept mois), ses discours lui valent un succès prodigieux à la Convention : il est l’aède des soldats de l’an II avec ses carmagnoles et donne un visage avenant, par sa verve, aux mesures terroristes du gouvernement révolutionnaire, de là son surnom « d’Anacréon de la guillotine[11] » que lui donna son collègue à la Convention Charles-Jean-Marie Alquier.
Proscrit sous le Directoire, amnistié sous le Consulat et l’Empire, exilé sous la Restauration, rentré en France sous Louis-Philippe, il meurt à 85 ans, conseiller général à Tarbes. Pendant cette dernière période, il sera élu à trois reprises député par les électeurs des Hautes-Pyrénées : 1797, 1815, 1834, ces élections, sauf celle des Cent-Jours, étant à chaque fois annulées par les pouvoirs en place.
 
 


[1]MONA OZOUF, La cause des livres, Gallimard, septembre 2011. 
[2]. Rousseau se rendant à Ferney, passa par Montbard (Côte d’Or) et s’agenouilla sur le seuil du cabinet de travail du grand naturaliste Buffon. (1707-1788).
[3] Son article était intitulé « La faute à Voltaire ».
[4]Né en 1820, Gavroche est le fils des Thénardier qui ne l'aiment pas, ne veulent pas de lui et c'est pour cela qu'il vit dans la rue (il a l'habitude de dire « Je rentre dans la rue » quand il sort d'une maison). Il ne les voit que de temps à autre, mais il aidera tout de même son père à s'évader de prison. Gavroche connaît ses sœurs aînées, mais pas ses deux frères cadets qui ont été adoptés en très bas âge suite à une sordide tractation de leurs parents. Après l'arrestation de leur mère adoptive, alors que les deux enfants se retrouvent à la rue, Gavroche les recueille sans savoir que ce sont ses frères. Mais ils s'égarent dans Paris le lendemain et on ne les revoit qu'une seule fois, cherchant à manger.
Gavroche meurt le 6 juin 1832,près de la même barricade de la rue de la Chanvrerie, pendant l’Insurrection républicaine à Paris en juin 1832, en tentant de récupérer des cartouches non brûlées pour ses camarades insurgés et en chantant une célèbre chanson qu'il n’a pas le temps d'achever (Tome V. Jean Valjean – Livre Premier : La Guerre entre quatre murs – Chapitre 15. Gavroche dehors). 
[5]   On est laid à Nanterre,                  Je ne suis pas notaire,                 Joie est mon caractère,
    C'est la faute à Voltaire,                
C'est la faute à Voltaire,            
C'est la faute à Voltaire,
    Je suis petit oiseau                          Et bête à Palaiseau,                    Misère est mon trousseau,
    C'est la faute à Rousseau.
               C'est la faute à Rousseau           C'est la faute à Rousseau
.
    Je suis tombé par terre,
    C’est la faute à Voltaire,
    Le nez dans le ruisseau,
    C’est la faute à Rousseau. 
[6] Jean Starobinski, L'Invention de la liberté,1700-1789, suivides Emblèmes de la raison,Gallimard, 2006.
 
[7] Élisabeth et Robert Badinter, Condorcet, un intellectuel en politique, Fayard, 1989.
[8] Voltaire, Correspondance, t. XII, Janvier 1775-juin 1777, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1988.
 
[9]Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, GF­ Flammarion, 1988.
[10] Le tirage de son journal atteindra 600 000 exemplaires en 1793 grâce aux abonnements du ministère de la Guerre qui le diffuse aux armées. Son programme est de « pourchasser les traîtres ».
[11] d'après Jean Tulard, dans Introduction à la biographie de Robert Launey, Barère, l’Anacréon de la guillotine, Paris, Tallandier, 1989.
 



Date de création : 16/01/2012 @ 10:00
Dernière modification : 16/01/2012 @ 10:52
Catégorie : Points d’histoire revisités
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