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Points d’histoire revisités - La France et l'islame







LA FRANCE ET L’ISLAM
 
La France et l'islam : une longue confrontation
 
Selon l'Histoire de l'islam et des musulmans en France, somme à laquelle ont collaboré une soixantaine de chercheurs[1], le nombre des musulmans en France est de  dix mille en 1905 – au moment où est votée la loi de séparation des Églises et de l'État, qui régit encore les rapports de la République avec les cultes ; ils sont sansdoute600foisplus (soit 6 millions)  en 2011. Au regard de l'histoire, il s'agit d'un événement majeur. Or certains voudraient considérer le phénomène comme anodin, à comptabiliser parmi les inévitables évolutions sociales et culturelles : « Nous sommes tenus de supposer, commente le philosophe Pierre Manent, que la présence de millions de musulmans parmi nous est sans conséquence politique ou spirituelle. [...] Il s'agit pourtant de la plus énorme transformation de la substance européenne depuis des siècles[2]. »
Les musulmans forment-ils une famille spirituelle comme les autres ? Y aura-t-il demain un islam de France comme il existe une Église de France ou un judaïsme français ? Questions brûlantes et infiniment complexes, évacuées – voire expédiées – au bénéfice d'un discours formaté. C'est donc à la lumière du passé qu'il convient d'examiner les faits.
 
La guerre contre les Sarrasins
 
Premières raids à partir de l’Espagne
En 732, les cavaliers arabes, débarqués du Maroc, envahissent la péninsule Ibérique. Rapidement, l'Espagne des Wisigoths tombe entre leurs mains. Moins de dix ans plus tard, les conquérants traversent les Pyrénées. En 725, ayant pris toute la Septimanie, de Carcassonne jusqu'à Nîmes, puis conquis Avignon, ils remontent la vallée du Rhône. Dépassant Lyon, ils assiègent Autun et atteignent les Vosges, puis sans pouvoir occuper le terrain conquis, se replient vers leur base de départ.
En 732, quelque part entre Poitiers et Tours, Charles Martel, maire du palais et grand-père du futur Charlemagne, remporte une victoire contre une armée des Omeyyades dont le chef est tué au cours de la bataille. Si l'affrontement ne met pas fin aux razzias arabes, son retentissement est immédiat : il marque le terme de l'expansion musulmane en Europe latine. C'est plus tard, cependant, que la bataille de Poitiers acquerra sa valeur symbolique, participant à la construction de l'Occident chrétien : les Francs, champions de la Croix, ont repoussé les infidèles.
Après leur défaite à Poitiers, les Arabes se concentrent autour de Narbonne. Pendant vingt ans, la ville est la capitale d'une des cinq provinces du royaume musulman d'al-Andalus, aux côtés de Cordoue, Tolède, Mérida et Saragosse.
 
Les autochtones du Narbonnais font l’apprentissage du statut de la dhimma
Dans cette province, chrétiens et Juifs, sont soumis à ce statut qui réduit leurs
libertés religieuses et sociales et les astreint au paiement d'un tribut. En 759, à la suite d'une révolte populaire contre l'occupant, les Francs prennent la ville, mettant fin à la province arabe de Narbonne, première présence de l'islam sur le sol français.
Au début du Xe siècle, une tentative d'implantation arabe a lieu en Provence. Surgis au Fraxinet (La Garde-Freinet), les envahisseurs s'établissent sur le versant méridional du massif des Maures (qui en tire son nom) et dans la presqu'île de Saint-Tropez. Cette colonie, cherchant à s'étendre, mène chaque année une expédition en direction des Alpes. En 973, la bataille de Tourtour (Var), victoire chrétienne, chasse les occupants.
 
Sans savoir ce que sont ces peuples, ils n'en sont pas moins perçus comme des ennemis
Que savent les Occidentaux de l'islam ? À peu près rien. Dans une Europe qui, des Vikings aux Hongrois, subit les incursions de peuples lointains, les musulmans ne sont pas reconnus comme tels. On les appelle les Agarènes (du nom d’Agar, servante d’Abraham qui lui a donné un fils, Ismaël, dont la Bible fait l'ancêtre des Arabes), les Maures, les Arabes, plus tard les Turcs, ou plus généralement les Sarrasins et sont en fait perçus comme des opposants, voire de cruels ennemis.
En 1095, en l’actuel Clermont-Ferrand, le pape Urbain II lance un appel à la chrétienté. « Les Turcs s'éten­dent continuellement en Terre sainte, annonce-t-il. Beaucoup de chrétiens sont tombés sous leurs coups, beaucoup ont été réduits en esclavage. » Il exhorte ainsi les fidèles à « repousser ce peuple néfaste » et à « se rendre au secours des chrétiens ». La croisade (mot postérieur aux événements) constitue une riposte à l'expansion des Arabes et des Turcs en des régions dont les villes, berceau du christianisme, ont été le siège des premiers évêchés. Lors de la première croi­sade, toutefois, les chrétiens ne font pas la guerre à l'islam, mot qu'ils ignorent : ils se sont armés pour rétablir la liberté de prier sur les Lieux saints, occupés par des infidèles mal identifiés.
En 1099, après la prise de Jérusalem, un royaume latin est institué. D'autres suivront. Toutes les expéditions chrétiennes postérieures à la première croisade ont pour but de renforcer ou de secourir les États latins implantés en Orient. Après l'élan mystique, une logique politique et militaire s'enclenche. Elle conduit à des alliances et des stratégies déterminées par des intérêts tactiques, qui amènent parfois des chrétiens à s'opposer à d'autres chrétiens ou à s'allier à des musulmans.
 
Échanges ou influences entre Occidentaux et Orientaux
Il peut y en avoir mais, globalement, on ne voit nulle part de tolérance, au sens où le mot s'emploie de nos jours, ni d'interpénétration profonde entre chrétiens et musulmans.
Vers 1142, Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, commande la première traduction du Coran en latin. Ce faisant, son objectif est de dénoncer « l'hérésie sarrasine ». Dans les textes ou les représentations artistiques de l'époque, les Arabes sont décrits comme des diables acharnés à tromper les hommes en leur enseignant une fausse religion, secte d'idolâtres violents et luxurieux.
En 1453, les Turcs s'emparent de Constantinople. L'islam, alors, a été expulsé d'Europe occidentale ou le sera définitivement lors de la fin du royaume de Grenade, en 1492.
 
En fait, du VIIIe au XVe siècle, l’islam a toujours été ressenti comme une menace pour la chrétienté
Après les croisades, les chrétiens d'Occident ont été chassés de Terre sainte, où ne subsistent que de vieilles communautés chrétiennes. L'offensive ottomane, liquidant l'Empire byzantin, vient rompre les tentatives d'équilibre recherchées entre la chrétienté et l'islam. À nouveau, le danger musulman hante l'Europe : « Depuis la fulgurante avancée musulmane dans la péninsule Ibérique et en Gaule au VIIIe siècle, observe l'historien Pierre Guichard, jusqu'à la conquête des Balkans par les Ottomans aux XIVe et XVe siècles, l'Islam n'a cessé d'être ressenti par l'Europe chrétienne comme une menace, de nature diverse et inégalement activée selon les époques, mais toujours susceptible de se raviver[3]. »
De manière concomitante, durant ces deux siècles, l'idée de croisade est demeurée présente dans l'esprit de Charles VI, Charles VII, Louis XI, Louis XII : le roi très chrétien, fils de Saint Louis, souverain d'un pays qui a été au centre des croisades et dont la noblesse a régné sur les États latins d'Orient, a conservé une mission de défense de la chrétienté.
 
L'alliance turque opérée par François Ier fait scandale
 
François Ier au début de son règne, s'avère d'autant plus fidèle à l'idée de croisade qu'il est candidat à l'élection impériale. Or les Ottomans, partis des Balkans, exercent une pression croissante sur l'Europe centrale : bientôt, ils assiégeront
Vienne (1529).
En 1519, François Ier échoue à se faire élire empereur. Son rival, le futur Charles Quint, ceint la couronne impériale et réunit les héritages de Habsbourg, de Bourgogne, de Castille et d'Aragon, mais abandonne deux ans plus tard ses domaines danubiens à son frère cadet, Ferdinand, qui devient roi de Hongrie et roi de Bohême en 1526. Entre le roi de France et la maison d'Autriche, la guerre s'engage : avec des interruptions, ce conflit durera plus de deux siècles. En quête
d'une alliance de revers, François Ier opère un choix stratégique radical : il s'entend avec le sultan ottoman, Soliman le Magnifique.
En France comme dans toute l'Europe, cette alliance entre le roi très chrétien et les Turcsfaitscandale.Maiscelanedécouragepasle monarque.
En 1535, François Ier  passe même un accord avec Barberousse, le grand amiral de la flotte ottomane.
 
Qui était ce Barberousse avec qui François Ier a pactisé ?
En 1516, le corsaire Aroudj Barberousse, fils d'un Sicilien converti à l'islam, devient maître d'Alger. De là, il mène une guerre sur mer qui fait de lui la terreur des Espagnols en Méditerranée orientale. En 1518, quand il est tué, son frère, Khaïr el-Din Barberousse, lui succède et se fait adouber par le sultan de Constantinople. Continuant le combat contre les Espagnols, il effectue des razzias sur les côtes d'Italie et de Sicile, fait aménager le port d'Alger par 30 000 esclaves chrétiens, et s'allie, nous venons de le voir, au roi de France.
En 1543, une escadre franco-turque dévaste Nice, dont la citadelle résiste à l'attaque. Après cet échec, le roi autorise Barberousse et ses hommes à hiverner dans le port de Toulon. La population de la place est toutefois invitée à décamper pour se mettre en sécurité et éviter tout contact avec les infidèles. Paradoxe ? François Ier – son fils et successeur Henri II en fera autant – distingue en fait entre l'alliance politique qu'il conclut avec les Ottomans au nom des intérêts du royaume et l'opposition irréductible entre la foi chrétienne et la religion mahométane, principe sur lequel il ne transige pas.
 
Si Barberousse meurt en 1546, son œuvre se poursuit
 
Les États barbaresques et la flotte ottomane affrontent sans répit le roi d'Espagne, le pape, les chevaliers de Malte et Venise, jusqu'à la victoire de Lépante, en 1571.
Après la paix de 1581, le sultan renonce aux offensives sur mer contre l'Espagne ou l'Italie. Les Barbaresques, eux, n'écoutant qu'eux-mêmes, ne désarment pas. Pendant pratiquement trois siècles, à partir d'Alger, de Tunis ou de Tripoli, des navires partent en chasse, traquent le butin, mais aussi les hommes. Si les côtes espagnoles et italiennes sont principalement visées, le littoral français n'est pas épargné, entretenant une peur populaire du Maure dont de nombreux documents portent la trace et dont témoignent les tours de guet qui se dressent sur les bords de mer. En 1626, sous Louis XIII, 8 000 Français sont esclaves à Alger et à Tunis.
Le rachat et la libération des captifs occupent une place centrale dans les négociations entre Versailles et les Régences barbaresques[4]. Les historiens Bartolomé et Lucile Bennassar ont mis en lumière le rôle des renégats: convertis plus ou moins librement à l'islam, ces Européens vivaient en territoire musulman et servaient d'intermédiaires dans les échanges entre les États chrétiens et les Barbaresques.
Au XVIIe siècle, Louis XIV fait preuve du même réalisme politique à géométrie variable. Au cours des vingt-cinq premières années de son règne, il prend part à plusieurs entreprises contre les Turcs.
En 1664, il apporte son soutien aux Autrichiens lors de la bataille de Saint- Gothard, en Hongrie, cinq ans plus tard, il aide Venise pendant la guerre de Crète. Par la suite, il revient néanmoins à l'alliance de revers avec les Ottomans.
Les capitulations de 1673 reconnaissent alors à la France le droit de protection des religieux catholiques latins dans l'Empire ottoman, en même temps que les diplomatesduroisetiennentprêtsà changerde politique et à anéantir la puissance turque.
 
La lutte contre les Barbaresques
 
À la même époque, les autorités du littoral méditerranéen ne cessent d'attirer l'attention du roi sur les ravages pratiqués par les corsaires ottomans, dont les incursions se soldent par des pillages et des enlèvements d'hommes qui sont emmenés en esclavage. La récurrence de ces plaintes contraint Louis XIV à réagir contre les Barbaresques[5].
En1664,le débarquement d'un corps expéditionnaire français sur la côte d'Afrique du Nord, à Djidjel, entre Bougie et Bône, vire au désastre.
Dans les années 1680, s'appuyant sur la flotte construite par Colbert, le roi lance des attaques contre Alger, qui est bombardée, et contre Tripoli. L'historien Jacques Heers[6] montre que les Barbaresques ont pourtant joui longtemps d'une bonne image à la cour de France : sujets de la Porte, ils étaient des alliés.
 
L’esclavage de chrétiens par les musulmans et son contraire
Un universitaire américain, Robert Davis[7], a consacré de longues années d'étude à ce phénomène jusqu'alors peu exploré par la recherche : l'esclavage de chrétiens par les musulmans. Entre le XVIe et le XVIIIe siècle, plus d'un million d'hommes, faits prisonniers par les Barbaresques, ont été vendus comme esclaves dans les principales villes du Maghreb contrée qu'on appelait alors la Barbarie. Cervantès, l'auteur du Don Quichotte, est sans doute l'un des plus célèbres d'entre eux. Si les conditions de vie des prisonniers étaient effroyables, ils pouvaient, moyennant rançon, échapper à la captivité. Des ordres religieux comme les Trinitaires ou les Mercédaires, tous deux fondés par des Français à l'époque des croisades, se vouaient au rachat des malheureux. La question des esclaves chrétiens est encore évoquée au congrès de Vienne, en 1815. À Alger, en 1816, une escadre anglo-hollandaise délivre 3 000 captifs européens destinés à être négociés comme esclaves.
Dans le bassin méditerranéen, toutefois, l'esclavage ne se pratique pas d'un seul côté. À Marseille, des musulmans sont vendus dès le Moyen Âge. Ces esclaves, majoritairement des femmes, deviennent des servantes ; les hommes sont employés comme ouvriers agricoles. La conversion au christianisme ne leur est pas imposée, et l'adoption de la foi chrétienne n'implique pas l'affranchissement, cette décision n'appartenant qu'à leur maître. L'ordre de Malte possède des esclaves musulmans, pratique à laquelle l'occupation de Malte par Bonaparte mettra fin.
 
Au Grand Siècle, l'islam se glisse dans l'art et la littérature
Tantôt il fournit un décor comme dans Le Bourgeois gentilhomme où Molière et Lully mettent en scène une turquerie de fantaisie ; tantôt, par le truchement de la clôture du harem ou du moucharabieh, il permet à Racine, dans Bajazet, de jouer sur le rapport dedans/dehors, dit/non-dit, et de complexifier une Roxane plus apparentée à Phèdre qu'à une princesse musulmane. Au Siècle des lumières, les récits de voyage reflètent les clichés en vigueur, nourrissant le mythe d'un Orient confit dans le luxe et la sensualité. Les philosophes, pensons aux Lettres persanes de Montesquieu, balancent entre la mise en accusation du despotisme musulman – paravent derrière lequel ils attaquent le catholicisme – et l'exaltation de la tolérance attribuée à l'islam, en opposition au fanatisme supposé de l'Église. Le voyageur et orientaliste Claude Etienne Savary, traducteur du Coran en 1783, répand ainsi l'idée que le livre sacré de l'islam est un texte novateur, et même révolutionnaire. Dans tous les cas, la vision de l'univers musulman reste une
projection fantasmatique des passions européennes.
 
Résumé de la première phase des relations entre la France et l’Islam
Ellese résume assez simplement. Du VIIIe siècle jusqu'au premier tiers du XIXe siècle, soit pendant douze siècles, pour les Francs, puis pour les Français, le monde musulman, c'est l'Autre : l'envahisseur, l'adversaire, l'ennemi, ou l'étranger qui marque la frontière et l'inconnu qui fascine par son étrangeté. Quand il y a alliance, elle est dictée par des considérations tactiques, d'État à État, sans entraîner d'échange ni même de pénétration de civilisation à civilisation. C'est avec la colonisation que la donne change.
 
Aux colonies, l'islam entre dans l'espace français
 
En 1830, Charles X s'empare d'Alger. Louis-Philippe hérite de cette prise qui ne répondait à aucun plan préconçu. Abdel-Kader ayant engagé la guerre sainte contre les Français, l'issue choisie est la conquête totale de l'Algérie, confiée à
Bugeaud. En 1847, au terme de quinze années d'opérations entrecoupées de trêves, la résistance autochtone est définitivement écrasée. Il faudra attendre 1870, toutefois, pour que la Kabylie et les confins sahariens soient pacifiés. En 1881,
Jules Ferry fait occuper la Tunisie, qui devient un protectorat français. À la même époque se forme l'ensemble colonial français en Afrique noire. En 1912, enfin, le Maroc devient à son tour un protectorat français. Sur 40 millions d'habitants des colonies, environ 20 millions sont musulmans. Cette population, néanmoins, ne constitue pas un bloc homogène : 12 millions de musulmans soumis à l'autorité française vivent en Afrique du Nord, 7 millions en Afrique noire.
 
Des peuples de l'islam sous souveraineté française : l’exception algérienne
Historiquement, la situation est inédite. C'est en Algérie, cependant, que la question est la plus significative, puisque le pays est, dès 1849, considéré comme partie intégrante du territoire national. Là-bas, dans le langage courant, les autochtones sont désignés indifféremment comme des indigènes, des Arabes ou des musulmans. Mais quel va être leur statut en tant que Français ? Comment peut-on être musulman et français ? En 1834, une ordonnance royale fait de l'ancienne Régence une « possession française dans le Nord de l'Afrique ». La IIe République transforme ensuite l'Algérie en trois départements français. Napoléon III se contente de rêver d'un « royaume arabe » allié à la France. Se voulant « aussi bien l'empereur des Arabes que l'empereur des Français », il nourrit un grand projet : « Élever les Arabes à la dignité d'hommes libres, répandre sur eux l'instruction tout en respectant leur religion, améliorer leur existence en faisant sortir de cette terre tous les trésors que la Providence y a enfouis. »
Belles paroles, restées vaines, devant l'activisme, tant à Paris qu'à Alger, des milieux assimilationnistes. En 1862, un arrêt de la cour d'Alger, se fondant sur l'ordonnance de 1834, définit les indigènes comme des sujets français. Confirmant cette interprétation, le sénatus-consulte de 1865 « sur l'état des personnes et la naturalisation en Algérie » apporte cette précision : « L'indigène musulman est
français ; néanmoins, il continuera à être régi par la loi musulmane. » En d'autres termes, la loi opère une distinction entre la nationalité et la citoyenneté : les musulmans d'Algérie, s'ils bénéficient de la nationalité française, ne jouissent pas de la citoyenneté complète, dans la mesure où ils conservent leur droit particulier, tiré de la tradition coranique. Les Juifs, communauté présente sur le territoire algérien depuis plusieurs siècles, ont également la nationalité française sans la citoyenneté jusqu'à ce que, en 1870, celle-ci leur soit octroyée : cette décision est facilitée par le fait que leur droit coutumier est proche du droit français.
Nationaux français, les musulmans d'Algérie ont la faculté de devenir citoyens, c'est-à-dire de relever du Code civil et du droit pénal commun, à condition de renoncer à leur statut personnel coranique. Cinq coutumes musulmanes, en effet,
sont jugées incompatibles avec le droit français : la polygamie; la prérogative du père de marier son enfant sans son consentement ; le droit du mari de rompre unilatéralement le lien conjugal ; le droit de reconnaître la filiation paternelle légitime d'un enfant né après la dissolution du mariage ; et enfin le privilège des mâles en matière de succession. Mais les autorités musulmanes considèrent que l'abandon du statut coranique équivaut à apostasier. Or l'apostasie de l'islam, au
moins en théorie, est un crime passible de la mort. Dans la pratique, cette peine est difficilement applicable sur le territoire français, mais ceux qui l'encourent sont mis au ban de leur communauté. Au regard de cette pression sociale, seuls 7 000 musulmans d'Algérie, entre 1865 et 1914, choisiront d'abandonner le statut coranique : des militaires, des fonctionnaires ou des convertis au christianisme.
 
Les difficultés de l’intégration de l’Algérie à la France
 
AvantlaGrandeGuerre,l'intégrationdel'AlgérieàlaFrance est  demeurée superficielle. Du côté des musulmans, la tradition islamique constitue une barrière qui empêche la masse de la population d'accéder à la pleine citoyenneté. Du côté des pouvoirs publics, l'esprit jacobin et anticlérical de l'administration de la IIIe République laisse peu de souplesse dans l'approche d'une société de culture différente, où les valeurs religieuses sont fortes.
Adopté en 1881, le Code de l'indigénat, ne fait rien non plus pour arranger les choses. Fruit du temps de la conquête, où l'on se méfiait d'une population prompte à la rébellion, il maintient les Arabes sous un régime pénal exorbitant du droit commun : il impose par exemple des restrictions au droit de circulation, les indigènes ne pouvant quitter leur commune sans autorisationdevoyage,etlimite leur droit de vote, de réunion et d'expression. C'est seulement après la Première Guerre mondiale que ce statut sera vidé de son contenu, et seulement après la Seconde Guerre qu'il sera aboli.
 
L'islamn'estpasconcernéparlaséparationdes Églises et de l'État intervenue en 1905
La religion musulmane continue de bénéficier d'une reconnaissance de fait, l'État subventionnant le culte musulman en salariant les desservants des mosquées et en subvenant à l'entretien des locaux. La volonté de contrôler une religion qui encadre massivement la population indigène n'y est pas étrangère...
Les autorités musulmanes, nous l'avons dit, jugent l'apostasie comme un crime. Dès lors, elles guettent la moindre manifestation de prosélytisme de la part des chrétiens. Afin d'éviter toute entreprise de ce type, les pouvoirs publics tiennent la bride haute à l'Église catholique : auprès des Arabes, son activité se borne au domaine caritatif.
À Paris, en 1906, est fondée une Revue du monde musulman, et le Collège de France se dote à la même époque d'une chaire de sociologie musulmane.
En 1911 est créé un Comité interministériel des affaires musulmanes, dont l'objectif est d'élaborer une politique prenant en compte le fait que la France est devenue « une grande puissance musulmane ».
 
L’opposition aux projets d’évangélisation des musulmans suscite un avertissement du Père de Foucauld
En Algérie, tous les gouvernements, de la monarchie de Juillet à la IIe République et du Second Empire à la IIIe République, ont en commun de s'être opposés aux projets d'évangélisation des musulmans. Le retour du christianisme en Afrique du Nord n'a donc touché que les colons européens.
Ce choix, opéré dès le début de la colonisation, est de portée historique. Nous possédons à ce sujet une lettre adressée le 29 juillet 1916 par le père de Foucauld à l'écrivain René Bazin. Ce texte mériterait d'être cité en entier, tant il prend rétrospectivement un ton prophétique, en posant quelques questions qui sont aujourd'hui dérangeantes : « Ma pensée est que si, petit à petit, doucement, les musulmans de notre empire colonial du nord de l'Afrique ne se convertissent pas,
il se produira un mouvement nationaliste analogue à celui de la Turquie […]. Si nous n'avons pas su faire des Français de ces peuples, ils nous chasseront. Le seul moyen qu'ils deviennent Français est qu'ils deviennent chrétiens. Il ne s'agit pas de lesconvertirenunjourniparforce,maistendrement,discrètement,par persuasion, bon exemple, bonne éducation, instruction, grâce à une prise de contact étroite
et affectueuse, œuvre surtout de laïcs français qui peuvent être bien plus nombreux que les prêtres et prendre un contact plus intime. [...] Des musulmans peuvent-ils être vraiment français ? Exceptionnellement, oui. D'une manière générale, non[8]. »
 
Un rapprochement franco-musulman par l'armée
 
L’existence politique d’une Algérie indépendante confrontée à la « demeure de l’Islam »
En dépit des reconstructions mémorielles opérées a posteriori par l'Algérie indépendante, il n'existe, au moment de la conquête, ni d'unité ni de conscience nationale algérienne c'est la France qui va doter la bande côtière de la Régence d'Alger, puis le pays intérieur, d'institutions et de frontières lui conférant une existence politique. Pour les indigènes, organisés en tribus, le lien social ancestral se fonde sur l'appartenance à l'islam : « L'islam concret, massif, réfractaire, que la France coloniale essaie de circonscrire, parfois d'honorer », écrit l'historien Daniel Rivet[9].
Au départ, pour les musulmans, l'irruption de la France coloniale dans la «demeure de l'islam » (dâr al-islâm) représente une rupture du compromis instauré entre la chrétienté et l'islam depuis la fin de la Reconquista et la stabilisation de l'Empire ottoman dans les Balkans. C'est pourquoi, à leurs yeux, il n'existe qu'une alternative : mener le combat sacré (djihad) afin de bouter l'envahisseur à la mer, ou s'exiler en Orient pour ne pas trahir la foi. Chez les élites musulmanes, au fur et à mesure que la puissance coloniale prend possession
du territoire intérieur, il apparaît cependant que les Français du XIXe siècle ne sont ni des croisés, ni des Byzantins, mais des conquérants d'un type nouveau, porteurs d'une civilisation se signalant par ses capacités économiques, techniques et scientifiques plus que par ses motivations religieuses. Une partie des élites musulmanes se laisse donc séduire par la France sans avoir à renier l'islam, ce qui ne lui est d'ailleurs pas demandé.
Dans la masse de la population, il n'en est pas de même. « Quelle qu'ait pu être l'attitude des Français, observe Jacques Frémeaux, elle se fût de toute façon heurtée à une grande intransigeance. Les conquérants restent définis avant tout comme des chrétiens, que caractérise l'appartenance à une communauté radicalement étrangère à laquelle il est impossible de se mêler sur un pied d'égalité sans risque pour ses propres croyances, ses traditions, ses institutions, et à laquelle il serait encore plus dangereux d'obéir[10]. » Si ce préjugé tend à reculer au fur et à mesure que des Arabes acquièrent une culture française, il prédomine jusqu'en 1914.
 
C'est l'armée qui va le plus contribuer à rapprocher les musulmans de la France
En 1870, au cours du conflit franco-prussien et lors des guerres de Crimée, de Chine ou du Mexique,  lestroupesfrançaises emploient des musulmans : zouaves, spahis, tirailleurs. En Algérie, après la pacification, les officiers des Bureaux arabes établissent des contacts fructueux avec les indigènes : familiers avec la langue, les mœurs, les coutumes et les pratiques religieuses des sociétés rurales d'Afrique du Nord, ces hommes s'assurent du loyalisme des populations locales. Avant même la Grande Guerre, les résultats sont tangibles : s'accommodant peu à peu de la présence française, les chefs des tribus fournissent spontanément des recrues aux unités coloniales.
En 1889, les colons s'opposent à l'application de la conscription aux indigènes.
En 1912, lors de l'adoption de la loi de trois ans, ils s'y déclarent toujours hostiles, mais le haut commandement l'emporte auprès du gouvernement.
CommelesautresFrançais,lesmusulmanssont par conséquent astreints au service de trois ans. La mesure n'intervient pas seulement en prévision d'une guerre avec l'Allemagne, mais parce que l'armée y voit un moyen d'intégration des Arabes.
En 1914-1918, cinq cent mille soldats musulmans, issus d'Afrique du Nord ou d'Afrique noire, participent à la guerre. Pour eux, l'armée fait venir des imams et construit des mosquées démontables. Le commandement veille à ce que les prescriptions islamiques soient observées : nourriture conforme aux interdits coraniques, absence d'alcool dans les cantines, célébration des fêtes religieuses, respect des rites d'inhumation. Certains officiers, qui parlent arabe et vivent comme leurs hommes, vont jusqu'à jeûner pendant le ramadan.
 
C'estdoncàl’issuedela Grande guerre, et sous l'égide de la culture militaire, que s'est élaboré un compromis franco-musulman
En 1916, une mosquée édifiée dans le Jardin colonial de Nogent- sur-Marne est confiée aux imams attachés au gouvernement militaire de Paris. « Nous sommes les enfants de la France, déclarent-ils (en arabe) le jour de l'inauguration, nous sommes venus volontairement de notre pays pour aider jusqu'à notre dernier souffle notre noble Mère la France, qui est la représentante du droit et qui marche dans la voie droite. »
En 1919, c'est également à Nogent-sur-Marne qu'une koubba (édifice funéraire) est bâtie dans le cimetière des combattants musulmans. C'est encore l'hommage aux soldats des colonies qui est à l'origine de la mosquée de Paris.
En 1920, la Chambre des députés vote une subvention permettant de financer la construction du bâtiment, pendant que le conseil municipal de la capitale, sollicité par le gouvernement, offre le terrain qui fait face au Jardin des plantes.
En 1926, la mosquée est inaugurée en présence du président de la République, Gaston Doumergue, et du sultan du Maroc.
En 1928, une autre mosquée est édifiée à Fréjus, où séjournent des milliers de soldats coloniaux.
Après la guerre, le loyalisme des musulmans envers la France est récompensé par le gouvernement : abolition des « impôts arabes », octroi du droit de vote et de l'éligibilité aux anciens combattants. Ces mesures ne profitent toutefois qu'à un petit nombre. L'opposition des colons freine les tentatives de réformes plus larges comme celle du gouverneur de l'Algérie, Maurice Viollette, qui veut étendre le droit de vote des indigènes (dans l'entre-deux-guerres, le mot reste d'usage courant). Mais tandis que le nombre des Européens d'Algérie progresse à peine (830 000 en 1926, 980 000 en 1954), la population musulmane connaît une poussée démographique foudroyante (5 millions en 1926, 8,5 millions en 1954). Entre les deux communautés, le fossé se creuse. C'est à cette époque que naissent trois courants politiques chez les musulmans, dessinant l'évolution qui provoquera le choc vingt ans plus tard. Les oulémas, traditionalistes religieux, aspirent à une patrie algérienne musulmane. Le Parti populaire algérien de Messali Hadj, quant à lui, lutte pour l'indépendance et la révolution sociale. La Fédération des élus indigènes de Ferhat Abbas, de son côté, réclame l'assimilation et le droit à la citoyenneté française. Si les réformistes mordent sur la jeunesse citadine, leur influence sur la population villageoise reste cependant nulle.
 
C'est de nouveau la guerre en 1939
250 000 musulmans sont mobilisés, dont 90 000 sont faits prisonniers lors de la
débâcle de 1940.
En 1943-1945, 233 000 combattent dans les armées de la Libération. Pour beaucoup d'Africains du Nord, l'ordre militaire, en dépit de ses imperfections, semble plus égalitaire que l'ordre colonial. De nombreux témoignages prouvent que les troupes indigènes, honorées en 1945, reçoivent un accueil excellent de la population. Si symbiose franco-musulmane il y a, c'est encore une fois dans le cadre militaire.
 
En Algérie, toute idée d’assimilation échoue
L'obstruction des grands colons devant les réformes, la perte de prestige de la puissance coloniale après la défaite de 1940, l'occupation américaine de l'Algérie et les rivalités entre vichystes, giraudistes et gaullistes ont porté un coup fatal à
l'idée d'assimilation. Dès 1943, Ferhat Abbas répudie ce principe pour lequel il militait et réclame l'édification d'un État algérien autonome au retour de la paix. Au cours de cette même année, de Gaulle accorde la citoyenneté complète à
des milliers de musulmans. À la fin de la guerre, la société coloniale à l'ancienne a vécu.
 
LaIVeRépubliquenaissante engage des réformes, mais sans volonté politique suffisante pour les imposer
Ce sont donc des demi-mesures. En 1947, un nouveau statut de l'Algérie octroie la citoyenneté à tous les Arabes et crée une Assemblée algérienne. Deux collèges électoraux sont toutefois institués : le premier réunit les Européens et une élite musulmane, le second la quasi-totalité de l'électorat musulman. Mais ces deux collèges sont appelés à élire un nombre égal de députés à l'Assemblée nationale et à l'Assemblée algérienne, alors que les Européens représentent 10 % de la population : leurs voix comptent dix fois plus que celles des Arabes.
La guerre d'Algérie, qui éclate en 1954, contraint les autorités, dans le but de couper l'herbe sous le pied aux indépendantistes, à prendre enfin des mesures favorables au développement de la population musulmane. En 1956, les institutions élues au double collège sont dissoutes ; en 1958, les femmes musulmanes obtiennent le droit de vote. L'armée, chargée du « maintien de l'ordre », applique en Algérie des recettes apprises en Indochine : elle tente de mettre la population indigène de son côté. Pendant que les unités d'élite traquent les maquisards, la troupe quadrille le pays et les Sections administratives spéciales (SAS), organisant l'autodéfense des musulmans, fournissent des services sanitaires, sociaux et éducatifs aux habitants du bled. Cette politique est partiellement couronnée de succès : en 1959, tandis que l'Armée de libération nationale algérienne rassemble 46 000 fellaghas, 210 000 supplétifs musulmans servent sous le drapeau français. Le 13 mai 1958, les étonnantes scènes de fraternisation entre Européens et musulmans semblent donner corps au rêve d'une Algérie française multiraciale. Mais l'armée est l'organisatrice discrète de ces manifestations. Une fois de plus, la rencontre franco-musulmane s'effectue sous
l'égide de l'ordre militaire.
 
Le rôle joué par le bachaga Boualam
Cet ancien colonel de l'armée française, député et vice-président de l'Assemblée nationale de 1958 à 1962 (où il siège en burnous), est le symbole de ces musulmans qui sont favorables au maintien de la France en Algérie ; il illustre parfaitement cet état d'esprit fondé sur un vif patriotisme forgé dans les campagnes contre les Allemands, de 1943 à 1945, et qui transcende les différences culturelles entre Européens et Arabes. Dans les souvenirs qu'il publie après son rapatriement en
métropole, en 1962, il note ceci : « Sur le plan religieux, il n'y a jamais eu de problèmes. Des prêtres catholiques sont venus prêcher les Européens. Jamais, il faut le dire, ils n'ont essayé de nous évangéliser. [...] Les musulmans sont fanatiques de leur religion, quelques Européens aussi, mais il n'y a jamais eu de heurts. C'est un grand mérite de la France que d'avoir réussi cette coexistence spirituelle de la Croix et du Croissantl[11]. »
 
À cette vision d’entente s’oppose tout le camp des indépendantistes
Le mouvement national algérien, en effet,  puise son inspiration dans le nationalisme arabe, mais sans dissimuler ses racines musulmanes. En 1954, le programme du FLN réclame «la restauration de l'État algérie souverain, démocratique et social dans le cadre des principes islamiques ». L'historien Guy Pervillé précise que « la référence à l'islam comme religion de l'État ne fut pas introduite officiellement dans le programme du FLN avant mai 1962, bien qu'elle allât de soi pour les moudjahidines du maquis[12] ».
Au fur et à mesure de la guerre, les appartenances communautaires se sont durcies, et les chefs du FLN se sont appuyés sur le sentiment religieux. Lors de l'indépendance, le voile féminin fait son retour massif dans les villes du littoral, là
où la colonisation l'avait fait reculer. La France partie, l'Algérie redevient une terre d'islam.
 
Résumé sur la longue période des rapports franco-algériens
Du VIIIe siècle jusqu'au premier tiers du XIXe siècle, la France et l'islam se trouvent dans une situation d'altérité : pour le Français, l'islam, c'est l'Autre ; et pour le musulman, la France, c'est l'Autre.
En 1830 commence une deuxième phase de l'histoire des relations entre la France et l'islam : par la colonisation, l'islam entre dans l'espace français, essentiellement dans le monde arabo-musulman ou en Afrique noire. Pendant cent trente ans, jusqu'en 1962 (laissons de côté le cas des îles de l'océan Indien comme la Réunion ou Mayotte), cette rencontre pose la question de la compatibilité entre l'appartenance à la France et l'appartenance à l'islam, en raison de différences anthropologiques fortes. Quand le problème est surmonté, c'est sur la base d'un patriotisme français affirmé, dans le cadre de la culture militaire et le contexte d'un pays qui a eu à affronter deux guerres mondiales.
Vers 1960s'ouvreunetroisièmephasedecettehistoire:par le jeu de l'immigration, l'islam franchit la mer et s'installe sur le territoire français.
 
Les différentes étapes de l'immigration
 
        Avant 1914, 5 000 Kabyles, fuyant la misère, ont cherché un sort meilleur en métropole. Beaucoup sont mineurs dans le Pas-de-Calais. La Grande Guerre accroît le mouvement : 130 000 Nord-Africains sont embauchés dans les usines et les fermes françaises ; en 1918, la plupart rentrent au pays.
        De 1920 à 1924, l'appel à la main-d'œuvre suscité par la reconstruction et la relance économique provoque cependant une nouvelle vague de départs. Environ 100 000 Algériens, 10 000 Marocains et 10 000 Tunisiens sont présents sur le sol métropolitain.
         En 1936, leur nombre global atteint 200 000 individus. Messali Hadj, le père fondateur du nationalisme algérien, témoigne dans ses Mémoires de l'accueil chaleureux et de la considération dont ces travailleurs sont l'objet dans la France de l'entre-deux-guerres : c'est l'époque où l'opinion publique se prend d'engouement pour l'Empire, intérêt culminant avec l'Exposition coloniale de 1931. Les besoins médicaux de cette population amènent la construction d'un hôpital franco-musulman, inauguré à Bobigny en 1937.
         À partir des années 1950, les Nord-Africains sont de nouveau très nombreux à tenter leur chance en métropole, encouragés par les pouvoirs publics qui voient grimper le taux de chômage des départements algériens, dont la croissance démographique ne se dément pas. Contrairement aux Marocains et aux Tunisiens, qui sont des étrangers, les musulmans d'Algérie sont des nationaux et des citoyens français. Ils ne sont pas des immigrés et ne se conçoivent pas comme tels : depuis la loi de 1947, quand ils vivent en métropole, ils votent selon les mêmes modalités que les autres Français. En dépit de ce qui se répète, ce ne sont pas les patrons qui les font venir afin de disposer d'une main-d'œuvre bon marché : ainsi que l'a démontré Daniel Lefeuvre, l'État doit au contraire inciter les entreprises à les embaucher[13]. Manœuvres dans les travaux publics et le bâtiment ou OS dans l'industrie automobile, ces hommes jeunes et pauvres dépensent le moins possible sur place, envoient l'argent à leur famille et songent surtout à rentrer chez eux.
 
De 1960 à 1970, des dizaines de milliers de travailleurs et  harkis, s’installent en France
 Le rapport de cette génération à sa religion est toutefois assez lâche. Ces hommes se dispensent de nombreux interdits (comme la consommation d'alcool), et certains viventenménage avec des Françaises de souche. Ils ne sont d'ailleurs pas désignés comme des musulmans : aux yeux des Français de métropole, ils sont des travailleurs d'Afrique du Nord ou des Arabes. Si les Marocains ou les Tunisiens sont appelés ainsi, le mot Algérien fait seulement son apparition après 1960. La fin de la guerre d'Algérie, en 1962, interrompt d'autant moins le courant que les accords d'Évian confirment la libre circulation entre les deux pays. À la même époque, environ15 000 à 20 000 familles, soit 90 000 personnes, ont franchi la Méditerranée non par choix, mais pour sauver leur vie : les harkis, terme générique recouvrant tous les musulmans qui se sont engagés aux côtés de l'armée française. Pendant les années 1960 et 1970, ces proscrits, parqués dans des
camps par la France qu'ils ont servie et rejetés par leurs coreligionnaires algériens établis dans le pays, sont les seuls à être désignés et à se désigner eux-mêmes comme des Français musulmans ou des Français de confession islamique.
 
Quand l'islam en tant que tel s'implante en France
 
Lesannéespassant,etl'échec économique des États ayant accédé à l'indépendance ne faisant qu'accroître la pauvreté au sud de la Méditerranée, le flux migratoire augmente. Si l'immigration de travail est officiellement interrompue en 1974, elle se poursuit par d'autres voies. Le terme d'immigré s'impose dans le vocabulaire politique, manifesté par la création d'un secrétariat d'État chargé des immigrés. Des revendications religieuses apparaissent, provoquées par l'effet de nombre :
dans les foyers ou les entreprises, des salles de prière sont réclamées, ainsi que des pauses de travail afin de respecter les cinq prières rituelles. Au nom du droit à la différence, ces revendications sont satisfaites. L'islam est alors vu comme un facteur de pacification sociale pour des populations dont on pense qu'elles se trouvent provisoirement en France.
 
L’instauration du regroupement familial et l’accession à la nationalité française pour les enfants nés en France dès leur majorité
En 1976, cependant, le gouvernement se prononce en faveur du regroupement familial. Non seulement les immigrés font venir leur famille, mais leurs enfants qui naissent en France pourront accéder à leur majorité à la nationalité française. Les naturalisations, par ailleurs, sont généreusement accordées. L'idée du retour au pays s'éloigne : dans les années 1970 et 1980, les politiques d'aide au retour ont
d'ailleurs peu d'effet. Les immigrés ne repartiront pas. Cette nouveauté est grosse
d'une triple révolution politique et socioculturelle.
        En premier lieu, les jeunes issus de l'immigration se manifestent en tant que tels et interviennent dans le débat public (marche des Beurs, 1983 ; création de SOS Racisme, 1985).
         En deuxième lieu, le malaise des banlieues et les difficultés d'intégration des immigrés s'imposent de manière récurrente dans ce même débat, attisant la montée du Front national.
         En troisième lieu, à la charnière des années 1980 et 1990 (affaire du voile de Creil, 1989), l'islam devient un référent pour les immigrés de la deuxième ou troisième génération. Nés en France et citoyens français, mais se sentant mal à l'aise dans la société française, beaucoup d'entre eux se trouvent une identité dans la réaffirmation de leur appartenance à l'islam. Dans les banlieues, ceux qui faisaient le siège des municipalités en vue d'obtenir des terrains de sport réclament dorénavant des mosquées. Symptomatiquement, à cette époque, l'expression « communauté musulmane » fait à son entrée dans le langage politico-médiatique.
Dans les années 2000, entre les naissances sur place et l'apport en provenance du Maghreb, d'Afrique noire et de Turquie, on parvient au nombre indéterminé de 5, 6 ou 7 millions de musulmans établis en France. À Roubaix, 50 % des habitants appartiendraient à l'islam ; à Marseille, 25 %; en région parisienne, 10 à 15 %; à Lyon, 8 à 12 %. Entre le tiers et la moitié d'entre eux possèdent la nationalité française.
 
L’édification des mosquées sur le territoire national et la pratique de la religion musulmane
Deux mille cent mosquées sont dénombrées en 2008, alors qu'il en existait 900 en 1985 et 5 en 1965. D'après un récent sondage[14], 49 % des musulmans ne vont jamais à la mosquée, mais 88 % respectent le jeûne, les prières ou la pratique de
l'aumône, contre 60 % en 1989. Le taux de pratique serait de 25 % chez les Algériens, 36 % chez les Turcs, 40 % chez les Marocains et 60 % chez les Africains de l'Ouest. Si ce taux est inégal selon les origines géographiques des intéressés, on observe globalement une réislamisation des musulmans, pour qui la fête de l'Aïd, le ramadan ou le pèlerinage à La Mecque créent un ciment identitaire.
 
 La grande visibilité de la religion musulmane
Cette visibilité éclate partout : femmes voilées, prières dans la rue, magasins halai, rayons spécialisés dans les grandes surfaces, librairies islamiques. Et les revendications communautaires se multiplient : exigences cultuelles, demandes de séparation des sexes à l'hôpital, à l'école ou dans les activités sportives, contestation des programmes scolaires. Alors que les migrants de naguère donnaient à leurs enfants des prénoms français – ainsi Marcel (Mouloudji) ou Isabelle (Adjani) –, ceux d'aujourd'hui, soumis à la pression de leur milieu, leur attribuent un prénom marquant leur appartenance à l'islam.
En parallèle, sur fond d'affirmation mondiale de l'islamisme, tendance enclenchée avec la révolution khomeyniste en Iran, les mouvements fondamentalistes (Tabligh,Frères musulmans)semanifestentostensiblement.Desréseauxsouterrains incitent certains jeunes à basculer dans le terrorisme. Français d'origine algérienne, Khaled Kelkal, responsable de la vague d'attentats terroristes commis en France en 1995, a grandi à Vaulx-en-Velin, dans la banlieue lyonnaise. Françaisd'origine marocaine, Zaçcharias Moussaoui, condamné en 2006 à la prison à perpétuité aux États-Unis pour activités terroristes, a été élevé dans la banlieue de Toulouse.
Attention aux amalgames. Tous les Arabes ne sont pas musulmans et tous les musulmans ne sont pas arabes. Tous les musulmans ne sont pas pratiquants et tous les pratiquants ne sont pas des fondamentalistes. Tous les fondamentalistes ne sont pas des terroristes et tous les terroristes ne sont pas musulmans. Il reste que l'islamisme sort de l'islam et que la frontière qui les distingue est parfois floue.
 
Les convertis à l'islam
Il y a quelques décennies, ceux-ci étaient des personnalités isolées, le plus souvent des artistes ou des intellectuels, tels Maurice Béjart ou Roger Garaudy. Actuellement, le nombre de convertis français est estimé entre 30 000 et 70 000, et s'accroît régulièrement par effet d'osmose : il y aurait chaque année plus de 3 000 conversions à l'islam. Numériquement, l'islam est la deuxième religion de France, représentant 8 à 10 % de la population. Au regard de l'âge moyen de ses adeptes, et de la structure démographique d'une nation qui vieillit, ce pourcentage est appelé à augmenter. Dès 2020, il pourrait atteindre 20 %, soit un habitant du pays sur cinq. Ces musulmans de France adopteront- ils la culture nationale ou conserveront-ils les coutumes des sociétés dont l'islam est issu ? Sur la longue durée de l'histoire de France, ce n'est pas une évolution : c'est une révolution.
 
Un islam de France est-il possible ?
 
Selon un sondage de 2011, pour 55 % des Français, « l'influence et la visibilité de l'islam » sont « trop importantes ». Ce pourcentage est de 76 % dans les classes moyennes et de 39 % chez les électeurs de gauche ; 68 % des sondés estiment que les musulmans ne sont pas bien intégrés en raison de leur « refus de s'intégrer » et de leurs trop fortes différences culturelles[15] ».
Malek Chebel, anthropologue et historien et militant d'un islam libéral, déplore « le climat de méfiance vis-à-vis de l'islam, voire d'hostilité que l'on connaît aujourd'hui en France[16]». Mais à qui la faute ? Le retournement de l'opinion, qui peut être daté du 11 septembre 2001, est d'ailleurs récent. Longtemps a prévalu une sympathie pour la religion musulmane – qui n'a d'ailleurs pas disparu.
Version laïque et de gauche, elle reposait sur le goût des cultures non occidentales et se confondait avec la défense des immigrés, perçus comme doublement victimes : parce qu'ils venaient de pays anciennement colonisés, et parce qu'ils étaient regardés comme exploités par le capitalisme.
– Version chrétienne, l'analyse était à peu près identique, se mâtinant de la passion de la génération Vatican II pour « l'ouverture aux autres ».
 
Une page d'histoire reste à écrire
C’est  celle de l'engagement de prêtres et de militants catholiques au service de l'indépendantisme algérien, dans les années 1950, leur reconversion dans l'accueil des immigrés, dans les années 1960-1970, leur action, jusque dans les années 1980, pour aider les arrivants, au nom du « dialogue », à pratiquer leur religion, excluant et condamnant toute tentative de conversion. Il en est resté une vision lénifiante de l'islam dont attestent les rayonnages des librairies catholiques.
 
Subsiste une grande confusion doctrinale
Celle-ci est illustrée par des expressions comme « les trois monothéismes », « les trois religions révélées » ou «lestrois religions du Livre », utilisées pour désigner le judaïsme, le christianisme et l'islam. Rémi Brague[17] montre que les trois religions ne comprennent pas de la même façon l'unicité de Dieu, le rôle d'Abraham, la place de leur Livre sacré. Le judaïsme et la christianisme ont en commun l'Ancien Testament. L'islam, en revanche, ne croit pas que l'Ancien et le Nouveau Testament soient les textes authentiques qui ont été confiés à Moïse et à Jésus. Ils auraient été trafiqués, mais remplacés par le Coran, devenu seul nécessaire. Les deux religions bibliques, judaïsme et christianisme, ont en commun l'idée d'une alliance de Dieu avec l'homme, le christianisme poussant l'idée d'alliance jusqu'à l'Incarnation. L'islam, lui, ne connaît pas l’idée biblique d’alliance et d’histoire du salut : pour lui, Jésus est un prophète, rien de plus. Niant la Trinité, l'Incarnation et la Rédemption, dogmes fondamentaux du christianisme, il représente donc une foi radicalement différente. « L'islam est postérieur au christianisme, rappelle Alain Besançon. Il est une réaction ouverte et franche contre lui, contre sa foi et, conjointement, contre le peuple juif dont il conteste l'élection[18]».
 
Rappeler ces faits ne signifie en rien verser dans l'« islamophobie »
Ce terme est intrinsèquement piégeant : il a pour but de faire de l'islam un objet intouchable, sous peine d'être accusé de racisme. Or une confession n'est pas une race. Constater une irréductibilité religieuse entre l'islam et les religions implantées depuis deux millénaires en Occident, au demeurant, n'empêche en rien d'avoir de bonnes relations avec les musulmans sur la base de l'humanité commune, de la morale commune, de vertus communes.
Annie Laurent, journaliste et écrivain, spécialiste du christianisme oriental et des relations entre chrétiens et musulmans, observe que « l'islam arrive dans des sociétés déchristianisées, indifférentes en matière de religion et de morale, ce qui entraîne de nombreuses confusions doctrinales, ainsi qu'une tendance à considérer que tout se vaut et qu'il est indifférent d'être chrétien ou musulman en tant que citoyen[19]». La société française, laïque et démocratique, ne peut en effet faire autrement que d'offrir aux musulmans de s'intégrer comme elle l'a fait pour les vagues d'immigration précédentes. Mais la question est de savoir à quel prix cela
est possible.
Afin de disposer d'un interlocuteur avec l'islam, l'État a créé le Conseil français du culte musulman (CFCM), mis sur les rails en 1999 par Jean-Pierre Chevènement et lancé en 2003 par Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur. Depuis sa fondation, le CFCM est l'enjeu de luttes d'influence entre les trois principales organisations musulmanes. La grande mosquée de Paris, dont le recteur est de droit un Algérien nommé par son pays avec l'accord des autorités françaises ; le Rassemblement des musulmans de France, contrôlé par le Maroc ; enfin l'Union des organisations islamiques de France (UOIF), soutenue par des fonds particuliers en provenance des pays du Golfe, notamment l'Arabie saoudite. Si l'intention était de prouver la capacité de l'islam à se fondre dans le paysage français, le CFCM ne fait pour l'instant qu'illustrer l'ancrage de cette religion dans le monde arabo-musulman.
 
La dominante de l’islam sunnite en France
Plus de 90 % des musulmans vivant en France adhèrent à l'islam sunnite. Celui-ci n'est pas organisé de manière hiérarchique : plusieurs écoles juridiques ou doctrinales coexistent au sein du sunnisme, délivrant des interprétations du Coran et de la Sunna (la Tradition prophétique) qui peuvent radicalement diverger, et sans qu'une autorité reconnue par tous soit habilitée à les départager. Ce qui signifie que, en supposant résolues les rivalités internes qui paralysent le CFCM, celui-ci resterait incompétent pour orienter l'enseignement de l'islam, à supposer qu'il le veuille, dans le sens d'une compatibilité avec la société française. On ne fait jamais l'économie de l'histoire. Rien ne fera, pas même la volonté de l'État, que l'islam ne soit pas né dans une autre aire culturelle que la nôtre, et que sa transplantation ne pose des problèmes sans précédent.
 
Des différences culturelles irréductibles
 
La civilisation occidentale à laquelle appartient la France repose sur une conception de l'être humain élaborée à Athènes, à Jérusalem et à Rome. La dignité de la personne, l'égalité entre l'homme et la femme, le souci de la justice universelle, le sens du pardon, l'amour du prochain, la distinction entre le temporel et le spirituel, tous ces principes sont issus, dans une synthèse complexe, de la culture gréco-latine, du judaïsme et du christianisme. Les Lumières ont pu s'affirmer contre l'Église et prétendre détacher l'homme de la transcendance, elles n'ont pas radicalement modifié cette anthropologie : on a pu dire que la République a laïcisé les valeurs chrétiennes.
Or l'islam porte avec lui une autre inspiration, qui induit une autre anthropologie. La Bible affirme que l'homme a été créé à l'image de Dieu, ce qui lui confère sa dignité inaliénable, et donc sa liberté. La dignité du musulman, en revanche, procède non de sa nature, mais de sa soumission à la volonté de Dieu. L'islam n'est pas seulement une foi, mais une Loi, un droit. Ce droit englobe toute la vie en société, ignorant la distinction entre Dieu et César : le Coran est un code religieux, mais aussi un code civil. Pour l'islam, la laïcité, au sens occidental, est inconcevable. Le musulman est d'abord membre de l'oumma, la communauté des
croyants. C'est seulement à l'intérieur de l'oumma que les hommes sont frères. Mais l'oumma est une communauté de naissance, dont on n'a pas le droit de sortir. « L'islam est la religion naturelle de l'être humain ; rien ne saurait justifier
un changement de religion », proclame l'article 10 de la Déclaration des droits de l'homme dans l'islam, adoptée, en 1990, par l'Organisation de la Conférence islamique, qui regroupe 57 États. Un musulman ne peut renoncer à l'islam
sans encourir la peine appliquée aux apostats. Un enfant de musulman sera obligatoirement musulman, une femme musulmane ne pourra épouser un non-musulman.
Cela, c'est la lettre. Pour les musulmans qui considèrent le Coran comme un livre incréé, dicté par Dieu à Mahomet, à la virgule près, cette conception de l'homme et de la société n'est pas négociable. « Le problème, en ce qui concerne l'islam, commente Rémi Brague, est que les éléments incompatibles avec une société comme la nôtre ne sont pas du tout à sa périphérie, mais sont enracinés en son centre le plus profond[20] »
 
Présence d’un courant réformateur au sein de l’islam (guerre des interprétations et des lectures)
Certes, tous les musulmans ne sont pas des fondamentalistes: on ne peut méconnaître l'existence d'un courant réformateur au sein de l'islam. Cette école, qui se revendique d'un « islam des Lumières », s'organise autour d'intellectuels algériens ou tunisiens (ou franco-algériens et franco-tunisiens) qui
sont tous édités à Paris et dont le travail universitaire se déroule dans leur pays, mais aussi en Europe et aux États-Unis. Abdelwahab Meddeb, Mohammed Arkoun (disparu en 2010), Malek Chebel, Soheib Bencheilçh, Mohamed Cherfi, Hamadi Redissi ou Abdelmajid Charfi – pour citer les plus connus d'entre eux – refusent une vision fixiste de l'islam fondée sur la loi (charia). Ils aspirent au renouveau d'une théologie qui s'est fermée au XIVe siècle et à une nouvelle orthodoxie, appelant à une renaissance islamique qui prenne en considération la rencontre avec l'humanisme occidental.
Selon Abdelwahab Meddeb, « [à l'intérieur de l'islam] nous ne sommes pas seulement dans la guerre des armes, nous sommes aussi dans la guerre des interprétations et des lectures[21] ». Dans son dernier livre, Hamadi Redissi s'interroge sur la tragédie de l'islam contemporain qui hésite entre tradition et modernité. Mais c'est pour dresser un constat désenchanté : «Le sacré islamique travaille toujours la volonté ou les prétentions de réforme, les avancées vers la
modernité démocratique dissimulent mal l'immobilisme et la conservation : le statut des femmes a peu bougé, la charia et le djihad restent omniprésents même s'ils sont moins visibles. » Dans sa conclusion, l'auteur livre cet aveu : «Je
m'adresse à ceux qui se sentent doublement en retrait par rapport à leur Orient d'origine et à leur Occident d'adoption [...], aux Européens musulmans et non aux musulmans en Europe, aux musulmanes modernes[22]. »
Questionnements d'une haute pertinence, mais questionnements d'intellectuels. Quelle est l'influence de ces derniers sur la masse du public musulman ? Qui lit les théoriciens de l'islam des Lumières dans les cités de la Seine-Saint-Denis ou
les quartiers nord de Marseille ? L'impression qui se dégage est que ces hommes écrivent plutôt pour les Occidentaux non musulmans...
 
Dans la réalité de la société française, actuellement, on ne voit nullement progresser le courant réformateur de l'islam
Au contraire, ce sont les fondamentalistes q gagnent du terrain, légitimés par le discours de Tariq Ramadan, leur caution intellectuelle. Afin de s'acheter une tranquillité, les musulmans sont nombreux à se conformer aux exigences des « barbus ». Avec cette conséquence que, dans des quartiers entiers, la charia s'impose, faisant fuir les récalcitrants ou les derniers Français d'ascendance française. « En Europe aujourd'hui, s'alarme Annie Laurent, les musulmans reconstituent l'oumma à travers le communautarisme, et cela avec l'aide des pouvoirs publics aveugles sur les dangers qui peuvent en résulter[23]. »
 
Islam/chrétienté : une cohabitation difficile
 
La cohabitation pacifique de la religion chrétienne avec l'islam est exceptionnelle et de courte durée
La France entretient de très anciennes relations avec certains États musulmans qui sont des partenaires essentiels de sa politique étrangère, et même des pays amis, parfois francophones. Avec l'Afrique du Nord, la France possède par ailleurs une frontière que rien ne déplacera : la Méditerranée.
Or il vaut toujours mieux avoir de bons rapports avec ses voisins. Abdelwahab Meddeb[24] souligne que les révolutions arabes de 2011 n'ont pas été lancées par les islamistes, même si nul ne peut prédire le rôle qu'ils joueront demain, et que
ces pays affrontent des difficultés politiques, économiques et sociales qui ne tiennent pas au facteur religieux : n'enfermons pas les Arabes dans leur identité islamique. Il reste que l'installation pacifique de l'islam en Europe, entamée il y a quelques décennies, est un phénomène récent à l'échelle des siècles. Justifie-t-il d'une durée suffisante pour qu'on en tire une leçon positive ? Alain Besançon, en historien, constate que « la cohabitation pacifique de la religion chrétienne avec l'islam est exceptionnelle et ne dure pas longtemps[25]». Jean-Paul Roux, ancien directeur de recherches au CNRS, ancien professeur à l'École du Louvre, auteur de nombreux livres consacrés à l'Orient et à l'Asie, dans un livre de synthèse sur les rapports entre l'Occident et l'islam depuis les origines, observe que « la guerre entre l'islam et la chrétienté [...] n'a jamais pris fin ». Si nous ne sommes plus en chrétienté, poursuit l'auteur, c'est une vision des Occidentaux sur eux-mêmes aux yeux des musulmans, les pays européens restent des pays chrétiens. Entre l'islam
et la civilisation postchrétienne, par conséquent, l'affrontement continue. Cet affrontement n'est pas nécessairement guerrier. Il peut s'exercer par la séduction, par le rayonnement de la foi musulmane, par les vertus morales de ses adeptes.
« Les musulmans, conclut Jean-Paul Roux, espèrent qu'ils feront régner la charia sur les vieilles terres occidentales du Christ, ils croient qu'ils les conquerront comme ils ont conquis les vieilles terres orientales qui furent tout à Jésus, et où ils ont gagné la guerre[26]. »
Choc des civilisations ? La formule fait peur, parce qu'elle est constamment interprétée sous l'angle du conflit, alors qu'elle peut signifier rencontre d'altérités. Dans son discours de Ratisbonne, en 2006, Benoît XVI a posé la question de la dialectique de la violence et de la raison, interpellant indirectement l'islam. Mais le pape ne déclenchait pas la guerre contre les musulmans : il provoquait un débat. Quelques semaines après l'affaire, il accordait une audience à l'écrivain algérien Mustapha Cherif, venu lui offrir un livre qu'il venait de publier[27]. À l'auteur, le souverain pontife confiait qu'il considère l'islam comme « une grande religion ».
 
En terre d’islam, le christianisme demeure interdit
Pourtant, alors que l'islam est libre de s'installer en Occident, le christianisme demeure interdit, persécuté ou chichement toléré dans les États musulmans. Lors des vœux devant les autorités religieuses, le 7 janvier 2011, Nicolas Sarkozy rappelait l'exigence des Occidentaux : « Les droits qui sont garantis chez nous à toutes les religions doivent être réciproquement garantis dans les autres pays. » C'est aussi le discours que tient le Vatican. Il faut constater, cependant, que
cette demande de réciprocité, à de rares exceptions près, ne s'exprime que d'un côté. En droit islamique, un des devoirs fondamentaux est d'étendre le territoire du dâr al-islâm, la « demeure de l'islam », le territoire où règne la Loi, aux dépens du dâr al-harb, ou territoire de guerre (sainte).
 
Nous sommes à la croisée des chemins
 
La question de la compatibilité de l'islam avec les valeurs occidentales n'est pas un problème spécifiquement français : elle se pose dans tous les pays européens. En Allemagne, en octobre 2010, la chancelière Angela Merkel met en cause le
multiculturalisme qui « a totalement échoué ». En Grande-Bretagne, en février 2011, le Premier ministre, David Cameron, en fait autant : « Au nom du multicuralisme, nous avons encouragé différentes cultures à vivre séparées. Nous avons échoué à leur donner la vision d'une société à laquelle elles auraient dû vouloir appartenir. Nous avons même toléré que ces communautés, parfois, bafouent nos valeurs. » Jugements partagés par le président de la République française : « Le multiculturalisme a échoué en Europe et en France, car on
s'est trop occupé de l'identité de celui qui arrivait et pas assez de l'identité du pays qui accueillait. » Et Nicolas Sarkozy d'ajouter : « La question de l'islam est posée en France. »
Situons-nous encore une fois dans la longue durée. Nous abordons aujourd'hui la quatrième phase des rapports entre la France et l'islam, phase conditionnée par la façon dont la France saura ou non sortir de sa crise d'identité. Nous l'avons écrit plus haut, les différences entre les valeurs occidentales et les valeurs musulmanes n'ont été surmontées, lors de la rencontre de la France et de l'islam dans la période coloniale, que brièvement et imparfaitement, et sur la base d'un patriotisme français affiché, sous l'égide de la culture militaire et dans un contexte de guerre contre un ennemi commun. Ces conditions ont disparu, heureusement, mais à la place, il y a du vide. Doutant d'elle-même et se cherchant vainement un projet collectif, la nation n'ose même plus imposer son mode de vie et ses valeurs à ceux qui s'installent sur son sol. La France, par ailleurs, ne se pense plus comme une nation de culture chrétienne, le nombre de chrétiens effectifs s'amenuisant. République incertaine, démocratie enkystée, religiosité absente : autrement dit les pires conditions pour régler la question de l'islam.
 
En l'état, l'historien doit se borner à évoquer trois hypothèses en se gardant de toute prophétie
– Première hypothèse, l'islam se dissout dans la démocratie. Le courant réformateur l'emporte chez les musulmans, qui abandonnent ou amodient
quelques principes fondamentaux de leur religion. Il suffit d'observer combien une large partie de la population arabe vivant en France, notamment les femmes, rejetant les contraintes du modèle arabo-musulman, adopte le matérialisme consumériste dominant. D'ores et déjà, en dépit des interdits religieux, la moitié des femmes musulmanes nées ou venues en bas âge en France sont unies à des non-musulmans.Tous les musulmans n'ont pas une pratique intégrale de leur
religion. «L'expérience concrète des sociétés musulmanes, observe Rémi Brague, est que les sources de l'islam n'y jouent souvent que le rôle d'une référence que l'on encense mais que l'on ne suit pas. Individuellement, les musulmans prennent de l'islam ce qu'ils peuvent, et ils en laissent beaucoup[28]. »
Nombre de musulmans se vivent comme des Français ordinaires, indifférents aux controverses sur la colonisation ou de l'islamisme. Dalil Boubakeur, recteur de la grande mosquée de Paris, évoquant les soldats musulmans engagés dans la Grande Guerre, rappelle que « c'est là que l'islam de France est né ». Et de développer : « Il a pris racine dans les plaines labourées de Verdun, Douaumont, Fleury, où les tirailleurs algériens, tunisiens, sénégalais, les tabors marocains ont défendu dans les tourments la France. Aujourd'hui, alors que des jeunes Français se posent des questions sur leur identité, il est important de dire que leurs parents ont participé à la défense du pays[29]. »
Toutefois, combien de musulmans parlent comme Dalil Boubakeur ? Contrebalançant l'observation énoncée plus haut, les études sociologiques dévoilent que, chez les musulmans, les mariages mixtes sont en régression. De plus en plus de jeunes sont attirés par les thèses fondamentalistes, y trouvant un ciment identitaire que la société française ne leur fournit pas, notamment sur le plan moral et spirituel.
– D'où une deuxième hypothèse possible : l'interprétation littérale de l'islam l'emporte chez les musulmans français. Que se passe-t-il alors ? Les islamistes, méprisant nos sociétés qui sont en train de se déliter et ne se reproduisent plus, estiment avoir une mission civilisatrice, une œuvre de régénération. Si l'islam religieux parvient à constituer en France une force complète, pourvue d'élites instruites, il se mettra en position de défendre ou même d'imposer les normes qui lui conviennent. Commentaire d'Alain Besançon : « Cet événement serait l'un des plus graves de notre histoire, ou plutôt c'est notre histoire elle-même qui entrerait en mutation[30]. »
– Il reste une troisième hypothèse que bien peu osent évoquer, tant elle suppose de révisions déchirantes et de ruptures avec l'air du temps : les musulmans pourraient être évangélisés.
Relire la lettre du père de Foucauld citée plus haut : « Il ne s'agit pas de les convertir en un jour ni par force, mais tendrement, discrètement, par persuasion, bon exemple, bonne éducation, instruction, grâce à une prise de contact étroite et affectueuse, œuvre surtout de laïcs français… » Saint-Augustin au Ve siècle, sentant que l’Empire était au bord de la ruine, avait misé sur la conversion des peuples qui envahissaient cet empire. Et ce fut, on le sait, avec succès. Cette entreprise n’est certes pas du ressort de l’État : seule une religion peut répondre à une autre religion. Mais si l’État n’y était pas hostile, ce serait mieux. Nous sommes à la croisée des chemins : pour poursuivre sa route, la France devra choisir.
 


[1] Mohammed Arkoun (dir.), Histoire de l’islam et des musulmans en France, du Moyen Âge à nos jours, Albin Michel, 2006.
[2] Le Nouvel Observateur, 11-17 novembre 2010.
[3] Pierre Guichard, « Islam », in Dictionnaire raisonné de l’Occident médiéval sous la direction de Jacques Le Goff et Jean Claude schmitt, Fayard, 1999.
[4] Bartolomé et Lucile Bennassar, Les Chrétiens d’Allah. L’histoire extraordinaire des renégats, XVIe-XVIIIe siècle, Perrin, 1989.
[5] Originaires de la Barbarie ou Berbérie, contrée constituée par les principales villes du Maghreb.
[6] Jacques Heers, Les Barbaresques, Perrin, 2001.
[7] Robert C. Davis, Esclaves chrétiens, maîtres musulmans. L’esclavage en Méditerranée (1500-1800), éditions Jacqueline Chambon, 2006.
[8] Charles de Foucauld, Pensées intempestives, dérangeantes et incorrectes, L’œuvre, 2011.
[9] Daniel Rivet, « Islam et colonisation », in Dictionnaire de la France coloniale, Flammarion, 2007.
[10] Jacques Frémeaux, « Les étapes de la colonisation française en terre d’Islam », in Histoire de l’Islam et des musulmans en France, op.cit.
[11] Bachaga Boualam, Mon pays, la France, France-Empire, 1962.
[12] Guy Pervillé, Pour une histoire de la guerre d’Algérie, Picard, 2002.
[13] Daniel Lefeuvre, Chère Algérie, Flammarion, 2005.
[14] La Vie, 21 septembre 2006.
[15] Le Monde, 5 janvier 2011.
[16] Le Point, 10 mars 2011.
[17] Rémi Brague, Du Dieu des chrétiens et d’un ou deux autres, Flammarion, 2008.
[18] Alain Besançon, « Le Vatican et l’Islam », Commentaire, n° 120 ,hiver 2007-2008.
[19] Annie Laurent, »L’islam et la personne humaine, in Vivre avec l’islam ? Actes du colloque de l’AED, Collège des Bernardins, 12 et 13 février 2010.
[20] La Croix, 17 décembre 2010.
[21] Abdelwahab Meddeb, La Maladie de l’islam, Seuil, 2002.
[22] Hamadi Redissi, La Tragédie de l’Islam moderne, Seuil, 2011.
[23] Annie Laurent, « L’islam et la personne humaine », op. cit.
[24] Abdelwahab Meddeb, Printemps de Tunis. La Métamorphose de l’Histoire, Albin Michel, 2011.
[25] Antoine Moussali, La Croix et le Croissant. Le Christianisme face à l’islam, préface d’Alain Besançon, éditions de Paris, 1998.
[26] Jean-Paul Roux, Un choc de religions. La longue guerre de l’islam et de la chrétienté 622-2007, Fayard 2007.
[27] Mustapha Cherif, L’Islam, tolérant ou intolérant ? Odile Jacob, 2006.
[28] La Croix, 17 décembre 2010.
[29] Le Monde, 22 février 2006.
[30] Alain Besançon, « L’islam, un problème sans solution « , Commentaire, n° 103, automne 2003.,






Date de création : 09/01/2012 @ 10:38
Dernière modification : 14/01/2012 @ 09:18
Catégorie : Points d’histoire revisités
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