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Points d’histoire revisités - La transmission du savoir antique


« ARISTOTE AU MONT SAINT-MICHEL », PAR SYLVAIN GOUGENHEIM

LA TRANSMISSION DU SAVOIR ANTIQUE : THÈSE DE GOUGENHEIM
 
UN RAPPEL HISTORIQUE NÉCESSAIRE
 
La fondation d’une capitale à l’est de l’empire romain par Constantin
L'empire romain ayant atteint ses plus grandes dimensions au deuxième siècle, il était devenu ingouvernable et résistait mal à la pression des Barbares.
En 293, l'empereur Dioclétien déplaça le siège du gouvernement dans quatre villes proches des frontières les plus exposées (Milan, Nicomédie, Sirmium et Trèves). Il instaura un gouvernement collégial pour mieux tenir les frontières mais sa tentative fit long feu. Son successeur Constantin s'établit à Nicomédie (aujourd'hui Izmit, au fond du golfe du même nom, sur la mer de Marmara) après avoir rétabli à son profit l'unité de l'empire.
Constantin chercha un site propice à une nouvelle capitale et en 324, jeta son dévolu sur la ville de Byzance. Le choix était judicieux. Byzance avait été fondée 1000 ans plus tôt, en 667 avant notre ère, par des colons venus de Mégare, sur les détroits qui séparent l'Europe de l'Asie. La ville est située sur un promontoire à l'entrée du Bosphore. Cet étroit chenal ouvre sur la mer Noire (le Pont-Euxin en grec ancien), au nord, et sur la mer de Marmara, au sud.
Cette mer fermée débouche elle-même sur la mer Égée et la Méditerranée par le détroit des Dardanelles (l'Hellespont des Grecs anciens).
 
Un empire de mille ans
Le 11 mai 330, l'empereur Constantin donne une nouvelle capitale à l'empire romain sous le nom officiel de «Nouvelle Rome». Cette cité prendra le nom de l'empereur après la mort de celui-ci. C'est sous ce nom, Constantinopolis ou  Constantinople, qu'elle restera dans l'Histoire.
La nouvelle capitale surplombe la mer de Marmara et le Bosphore. Elle est délimitée à l'est par un estuaire étroit qui remonte vers le nord et auquel sa beauté a valu d'être appelé la Corne d'Or (aujourd'hui, les bords de l'estuaire sont devenus une zone insalubre).
Contantinople commande les passages entre l'Europe et l'Asie. Elle est également proche des frontières du Danube et de l'Euphrate. Elle est enfin située au cœur des terres de vieille civilisation hellénique.
Mêlant avec bonheur les cultures hellénique et latine, la ville se développe très vite et surpasse Rome. En 395, avec la scission de l'empire romain entre un empire d'Orient et un empire d'Occident, elle devient la capitale de l'Orient. Sa population atteint un million d'habitants à son apogée deux siècles plus tard, sous le règne de l'empereur Justinien.
Le 27 décembre 537, celui-ci dote la ville de son joyau : la basilique Sainte Sophie (Haghia Sofia ou Sainte Sagesse comme l'appellent encore les Turcs).
Avec l'empereur Héraclius, Constantinople abandonnera ses références latines et deviendra exclusivement grecque. L'empire prendra alors l'appellation de byzantin, en référence au nom grec de la ville. Après plus de mille ans d'existence (un record !), après la prise de la ville par les Turcs en 1453, la cité devient la capitale de l'empire ottoman et la résidence officielle du calife musulman. Dans l'usage courant, elle prend alors le nom d'Istanbul (ou Istamboul en français). Selon une thèse très répandue, ce serait une déformation populaire de l'expression qu'employaient les Grecs pour dire : (je vais) eis tin Polin (à la Ville). Selon une autre thèse, ce nom viendrait d'une altération populaire progressive de «Konstinoupolis» en Konstantinopol puis Stantinopol.
 « ARISTOTE AU MONT SAINT-MICHEL », PAR SYLVAIN GOUGENHEIM
 
Paru au Seuil en mars 2008, cet ouvrage a fait couler beaucoup d’encre et clouer son auteur au pilori. Jean Sevillia dans « Historiquement incorrect » s’efforce aujourd’hui (octobre 2011), de donner un éclairage objectif à la thèse qu’a défendue ce professeur d’histoire médiévale, à l’École normale supérieure de Lyon.
Jean Sevillia résume pour nous les arguments développés :
        1/ L’Occident, au Moyen Âge, n’a jamais été coupé de ses sources helléniques. D’abord parce que des flots de culture grecque subsistaient en Europe. Au cœur du continent, dans les monastères, des écoles de traducteurs travaillaient sur les textes originaux ou recopiaient des traductions : ainsi au Mont Saint-Michel.
        2/ L’empire romain d’Orient, fut le conservatoire de la culture hellénique, et jamais (comme on le voit dans le rappel historique), les liens n’ont été rompus entre le monde latin et Constantinople.
        3/ Dans le même temps, en Espagne ou au Proche-Orient, dans les régions passées sous la domination de l’islam, les penseurs de l’antiquité grecque furent traduits, mais la plupart par des Arabes chrétiens[1]. Les commentateurs musulmans d’Aristote allaient sans doute exercer une influence sur l’Occident, mais l’hellénisation du monde arabe était plus limitée qu’on ne le croit.
Au final, si la civilisation musulmane a contribué à la transmission du savoir antique, cette contribution n’a pas été exclusive ; elle a même été moindre que celle de la filière chrétienne – telle est la thèse. Gougenheim qui conclut que « Les images biaisées d’une chrétienté à la traîne d’un ‘Islam des Lumières’ relève plus du parti pris idéologique que de l’analyse scientifique ».
 
L’ouvrage n’a rien d’un pamphlet : ponctué de notes et de références ; il s’accompagne d’une longue bibliographie renvoyant à des publications érudites. À son tour, recherchant les avis qualifiés d’historiens incontestés, Jean Sevillia cite l’article de la revue Commentaire où Rémi Brague était revenu sur les problèmes posés par ce livre : « Ce livre n’est pas l’ouvrage définitif et exhaustif dont on pourrait rêver. Mais il a l’avantage de contester quelques certitudes trop rapidement acquises ». L’enquête de Gougenheim couvre la première partie du Moyen Âge, du VIème au XIIème siècle. Le propos aurait été plus équilibré et mieux compris, observe Brague, si l’auteur avait rappelé ce qui a suivi à partir du XIIème siècle. Cat il existe bien une part décisive de l’héritage grec qui est passée par les Arabes, mais son influence a été déterminante après la période étudiée par « Aristote au Mont Saint-Michel ». La transmission du savoir antique par les pays d’Islam n’est pas niable : elle doit seulement être remise à sa juste place, tant du point de vue chronologique que du point de vue de son contenu.
 
DU MONT SAINT-MICHEL À CONSTANTINOPLE
 
La Grèce et sa culture comme « un horizon pour l'Europe latine »
 
Après l'effondrement de l'Empire romain, la culture est l'apanage de cercles restreints : la connaissance du grec se perd, les livres deviennent rares, et le savoir antique n'est plus disponible que par, fragments. Se réapproprier cet héritage sera long.
Les facteurs de rupture, toutefois, sont atténués par des éléments de continuité. Lors des Grandes Invasions, les tribus barbares qui s'installent en Europe ne sont pas toutes rétives à la romanité. Ainsi les Francs qui, après la conversion de Clovis, assimilent la culture gallo-romaine. Lorsque le christianisme se répand, il apporte avec lui, au fur et à mesure de son enracinement en Europe, des références issues de l'univers gréco-romain : les Pères de l'Église d'Occident – saint Augustin, saint Ambroise, saint Jérôme ou Grégoire le Grand – sont pétris de littérature et de philosophie helléniques. La Grèce et sa culture restent donc, selon l'expression de Gouguenheim, « un horizon pour l'Europe latine ».
 
Rôle joué par les souverains d’Occident dans ce processus
Ils y jouent un rôle moteur. Pour la bibliothèque de l'abbaye de Saint-Denis, Pépin le Bref, père du futur Charlemagne, réclame ainsi des livres grecs au pape Paul 1er. À la cour de Charlemagne, Aristote est lu : au IXe siècle, un texte carolingien affirme que « la gloire des Grecs est la meilleure ». Cette Renaissance carolingienne sera suivie d'autres phases de reviviscence culturelle nourries par l'Antiquité : Renaissance au sein de l'Empire germanique fondé par Otton 1er en 962, Renaissance de l'an mil (quand Liège est surnommée l'Athènes du Nord »), Renaissance au XIIe siècle. « La marche en avant de la culture européenne, remarque Gouguenheim, se fit les yeux tournés vers le passé antique dont on subissait de plus en plus l'influence, d'autant que la religion chrétienne elle-même en était issue. »
Après l'effondrement de l’empire d'Occident, en 476, l'Empire romain va subsister en Orient pendant presque un millénaire : jusqu'à la prise de Constantinople par lesOttomans,en1453.Les Grecs de Constantinople, eux-mêmes, se disent romains, et sont considérés comme tels par leurs voisins. Or, dans les années 550, sous la dynastie justinienne, les Byzantins (nom par lequel depuis le XVIIe siècle, on désigne les habitants de l’empire romain d'Orient) reprennent aux Barbares une bonne part de l'ancienne Afrique romaine, le Sud de l'Espagne, la Sicile et l'Italie. Cet empire romain d'Orient est un foyer de culture grecque. À commencer par sa capitale : à Constantinople, au Xe siècle, l'empereur Constantin Porphyrogénète s'entoure de savants, d'encyclopédistes et d'humanistes.
En dépit des différences entre Latins et Grecs, le christianisme, jusqu'au schisme entre l'Église d'Occident et l'Église d'Orient, en 1054, est indivis. Cette unité permet des échanges entre Européens et Byzantins : les pèlerinages en Terre sainte, les conciles œcuméniques et les voyages à Constantinople perpétuent des liens par lesquels passe la culture grecque. C'est à Constantinople que les clercs latins vont parfaire leur connaissance de l'Antiquité. De plus, du VIe au XIIe siècle, les textes antiques transitent par les routes qui relient Byzance à l'Occident. Les marchands des villes côtières d'Italie, de Provence ou de Catalogne qui font escale à Constantinople en rapportent des manuscrits anciens.
En Italie du Sud et en Sicile, le grec sert aussi de langue de communication. Dès le VIe siècle, des manuscrits y sont traduits du grec au latin. Au Xe siècle, après trois cents ans d'intégration à l'empire d'Orient, la Sicile est conquise par les Arabes. Cette domination ne met pas fin à l'usage du grec par les lettrés chrétiens. Au XIe siècle, les Normands chassent les Arabes, et au XIIe siècle, le royaume de Sicile passe à la dynastie des Hohenstaufen. Pendant ce temps, le grec continue d'être la langue de la littérature, de la grammaire ou de la médecine, et des écrits anciens sont traduits.
 
La transmission du savoir antique par les traducteurs
En Occident, après la dislocation de l'Empire romain, des fonds de textes grecs ou latins sont restés en place. La traduction de manuscrits antiques s'effectue pendant tout le haut Moyen Âge. L'Espagne des Wisigoths, où se sont conservés des écrits grecs ou romains, sert de relais sur la voie maritime qui mène à l'Armorique et à l'Irlande, île qui fournit de nombreux moines lecteurs de textes antiques. À Rome, la bibliothèque du Latran alimente en copies les monastères, les bibliothèques épiscopales (Reims, Laon, Le Puy), la cour des Plantagenêts, celle des ducs de Saxe ou des comtes de Champagne. L'abbaye du Mont-Cassin, en Italie, ou celle
de Saint-Gall, en Suisse, sont des centres de traduction.
Et il en est de même au Mont-Saint-Michel, dont le travail des copistes se répand en Europe du Nord, d'Oxford aux monastères de Rhénanie. Au Mont-Saint-Michel sont notamment connues, dès 1128, les traductions effectuées par Jacques de Venise, un lettré qui vécut dans le quartier vénitien de Constantinople ; il est le premier à avoir traduit Aristote du grec en latin, notamment les Analytiques, les trai­tés De l'âme et De la mémoire, la Physique et la Métaphysique. Ses manuscrits – conservés, de nos jours, à la bibliothèque municipale d'Avranches – sont copiés et diffusés, en leur temps, dans toute la chrétienté latine : saint Thomas d'Aquin ou Albert le Grand utilisent ses traductions.
Que des circuits de traduction internes à la chrétienté aient fonctionné au XIIe siècle est un fait. Cela ne signifie pas que la transmission du savoir antique ne doive rien à des traducteurs ayant œuvré ailleurs.
 
PHILOSOPHIE OCCIDENTALE ET FALSAFA MUSULMANE
 
L'expansion de l'islam  
 
De 634 à 755
L’expansion de l’islam commence en 634, deux ans après la mort de Mahomet. En une dizaine d'années, la Syrie, l'Égypte et la Perse sont conquises par les cavaliers arabes. Au cours de la décennie suivante, la chevauchée se poursuit dans le Caucase et jusqu'en Inde. Vers 660 est fondée la dynastie des Omeyyades, qui règne à Damas jusqu'en 750.
De 660 à 710 se déroule la conquête du Maghreb. L'invasion de l'Espagne débute en 711, provoquant la chute de la monarchie wisigothique. Constantinople est assiégée pour la première fois en 673, de nouveau en 717. En 750, les Omeyyades cèdent la place aux Abbassides, dynastie qui fait de Bagdad sa capitale et qui régnera jusqu'au mie siècle. Mais l'Empire abbasside, trop vaste, finira par se scinder. Dès 755, le califat de Cordoue, qui couvre la majeure partie de l'Espagne, prend son indépendance.
 
Le devenir des autochtones
Au Proche-Orient, en Afrique et en Espagne, l'islam se répand dans des régions qui ont été évangélisées aux premiers siècles de notre ère. Les populations chrétiennes de ces pays sont confrontées à deux cas de figure :
   soit elles passent, volontairement ou non, à la religion du vainqueur,
    soit elles conservent leur religion, mais sous le statut de la dhimma, mot arabe qui signifie à la fois protection et soumission. Ce statut est réservé aux gens du Livre, c'est-à-dire aux chrétiens et aux Juifs dont la liberté est tolérée, mais limitée : ils doivent s'acquitter d'un tribut spécial et respecter les nombreux interdits sociaux qui leur sont appliqués.
 
L’importance pour la vie intellectuelle des zones chrétiennes persistantes
Dans le monde musulman, il reste bien plus que des poches chrétiennes : au Proche-Orient, aux alentours de l'an mil, les arabes chrétiens et les chrétiens arabisés constituent près de la moitié de la population. Ces zones chrétiennes contiennent des foyers de vie intellectuelle, qui restent pénétrés de culture antique. Ainsi Tolède. Sous les Wisigoths, dont la ville est la capitale de 576 à 711, la cité épiscopale abrite des savants qui travaillent sur les textes anciens. Quand Tolède devient le chef-lieu d'une province du califat de Cordoue, la ville demeure un centre de traduction : des textes, initialement traduits du grec en arabe, y sont retranscrits en latin. Les clercs qui se consacrent à ce labeur sont des chrétiens. Mais ces chrétiens sont des dhimmis. La liberté de conscience ou la liberté de religion, concepts, modernes, sont inconnus, au Moyen Âge, dans toutes les civilisations. Mais curieusement, le grief anachronique qui est adressé à l'Espagne catholique – le non-respect de la liberté religieuse est abandonné dès qu'il s'agit de l'Espagne musulmane.
 
La persistance de l’usage du grec et sa traduction en arabe
Dans la région d'Édesse (aujourd'hui Urfa, en Turquie), pendant trois ou quatre siècles, des Arabes chrétiens ou des chrétiens arabisés, nestoriens pour la plupart, parlent le syriaque, une variante de l'araméen qui a survécu à l'islam et ne disparaîtra qu'au XIIIe siècle, en se maintenant comme langue liturgique. Ces Arabes ont également gardé l'usage du grec, qui était la langue de la culture et de l'administration byzantines. Ce sont ces chrétiens syriaques qui traduisent la plupart des textes helléniques dans les domaines de la philosophie, des sciences et de la médecine. Hunayn ibn Ishaq (809-873), surnommé le maître des traducteurs, est un chrétien nestorien qui parcourt l'Asie Mineure afin d'y recueillir des manuscritsgrecs, qu'il traduit ou fait traduire sous sa direction. Plus d'une centaine de livres de philosophie, de mathématique ou de médecine, œuvres de Platon, d'Aristote ou de Galien, ont été traduits du grec vers l'arabe par ses soins.
 
Parmi les penseurs du monde musulman de culture grecque, trois noms s'imposent
 
Le musicien Fârâbî (872-950), un philosophe inspiré par Platon et par Aristote, qui vit à Bagdad. Le médecin Avicenne (980-1037), un philosophe et mystique d'origine iranienne, qui opère une synthèse entre l'aristotélisme, le platonisme et l'islam. Selon Rémi Brague, [avec eux], la philosophie arabe, aux IXe et Xe siècles, est supérieure à celle qui se pratique en milieu chrétien ou juif.
Au siècle suivant, on trouve Averroès (1126-1198), cadi de Séville puis de Cordoue, philosophe dont l'œuvre, fondée sur le commentaire d'Aristote, est enseignée par Siger de Brabant à l'université de Paris, vers 1230, puis critiquée par saint Thomas d'Aquin et finalement condamnée par l’Eglise, en 1240.
De son vivant, il n’est pas reçu en tant que philosophe dans le monde musulman,  et après sa mort, il y est oublié. Ce sont les chrétiens et les Juifs qui étudient sa pensée et la feront connaître. Le métier de philosophe n’était d’ailleurs pas reconnu en terre d’Islam. Dans l'aire musulmane, la philosophie – falsafa – était une affaire privée. Dans la chrétienté latine, en revanche, classée au rang des arts libéraux, enseignée dans les universités, obligatoire pour les théologiens, la philosophie occupait une place officielle.
C'est au XIIIe siècle, que se situe l'apogée de l'influence exercée, en Occident, par les philosophes de langue arabe, qu'ils soient musulmans ou juifs. Albert le Grand, Dietrich de Freiberg ou Maître Eckhart se sont nourris de la confrontation avec la pensée d'Avicenne, du philosophe juif Maïmonide ou d'Averroès. Mais pour des raisons qui ne s'expliquent pas clairement, elle s'arrête avec Avicenne et Averroès.
En France, aujourd'hui, on connaît d'Averroès surtout son Discours décisif qui, selon Rémi Brague, est une consultation juridique où l'auteur, praticien du droit musulman, estime que l'activité philosophique doit être interdite au commun des mortels afin d'éviter les erreurs qu'ils pourraient commettre. Dans tous les cas, la philosophie, selon lui, doit s'accorder avec la religion, à l'aune du licite et de l'illicite tel qu'il est défini par les normes islamiques. Dominique Urvoy, montre à son tour qu’en cas de contradiction philosophique avec le Coran, Averroès juge nécessaire de recourir au sens caché du Livre sacré. Grand cadi de Cordoue, l'homme est un juge religieux, en un temps où tout est religieux et dans une société dont la religion est aussi un code de droit. La fonction d'Averroès a été de faire appliquer la loi islamique, et s'il le fallait, de prêcher la guerre sainte contre les chrétiens, lorsque les Almohades (dynastie berbère qui régna sur la moitié de l’Espagne de 1147 à 1269) décidaient de la mener.
 
CE QUE NOUS DEVONS AUX ARABES
 
C'est ici que la part de la culture hellénique qui a transité par les Arabes doit être mise en perspective, du point de vue de sa nature comme de la période concernée.
En philosophie, l'influence d'Aristote, chez Avicenne ou Averroès, s'est essentiellement exercée dans les domaines de la logique et des sciences de la nature.
 
Dans le domaine scien­tifique
Dans ce domaine, la civilisation islamique a transmis les chiffres dits « arabes », venus en réalité des Indes. Mais les savants arabes ont souvent prolongé et dépassé l'héritage grec en mathéma­tiques, en physique ou en astronomie. Le Traité d'optique d'Alhacen, sept volumes écrits entre 1011 et 1021, arepré­sentéunevéritablerévolutionqui,parlerecoursàla méthode expérimentale, a fait faire un pas décisif à la compréhension des mécanismes de la lumière et de la vision. En médecine, en pharmacopée, l'apport des Arabes est considérable. Razi (865-925) est un Persan à qui la chirurgie, la gynécologie, l'obstétrique et l'ophtalmologie sont redevables : il a écrit 184 livres scientifiques, dont 61 de médecine, tous en langue arabe. Le Canon de la médecine d'Avicenne, traduit en latin, comptera beaucoup en Europe.
 
Dans le domaine philosophique
Une autre part de l'héritage grec, toutefois, passée par les Arabes, n'est pas parvenue en Occident. En philosophie, c'est le cas de Fârâbi, qui a été peu traduit au Moyen Âge et dont l'importance dans l'histoire de la philosophie politique sera
découverte plus tard.
Mais, à l'inverse, un très large pan de la culture hellénique n'a pas été traduit en arabe. C'est le cas, en philosophie, de la Métaphysique et de la Politique d'Aristote, mais aussi de Plotin, d'Épicure et des stoïciens, et de plusieurs livres de Platon.
 
Dans le domaine littéraire
N’a pas été traduite en arabe, non plus, toute la littérature grecque : la poésie épique (Homère,  Hésiode), lyrique (Pindare), le théâtre tragique (Eschyle, Sophocle, Euripide), la comédie (Aristophane). C'est encore le cas des historiens (Hérodote, Thucydide, Polybe), et bien sûr des théologiens : les écrits des Pères de l'Église de langue grecque n'intéressaient pas l'Islam. Et il faut ajouter ce qui relève des arts plastiques. Tout cet héritage sera connu tardivement en Occident, à partir du XVe siècle, souvent ramené par des lettrés byzantins fuyant l'invasion turque.
 
SYNTHÈSE
 
L'Islam est né dans la péninsule Arabique qui était en partie hellénisée. Son premier développement s'est opéré, en Syrie, en Égypte ou en Afrique du Nord, dans des régions prises à l'empire romain d'Orient. Pour une part, les conquérants arabes ont adopté la culture des pays qu'ils dominaient. En ce sens, observe Rémi Brague, « le monde musulman est lui aussi l'héritier de l'Antiquité, et son héritier tout à fait légitime ». Les Arabes, ensuite, ont assimilé et parfois surpassé l'héritage antique. Mais ils n'en ont pas tout pris. Le filtre qui a joué alors, c'était la compatibilité (ou l'incompatibilité) avec la pensée musulmane. En ce sens également, Sylvain Gouguenheim est fondé à écrire que « l'hellénisation du monde abbasside ne fut pas de même nature que celle de l'Europe médiévale ».
L'Europe latine, de son côté, a quasiment tout pris chez les Grecs. Mais il convient de distinguer ce que l'Occident a exploité lui-même, ce qu'il a reçu de Byzance et la part qui a été transmise par les Arabes.
 
La transmission du savoir grec par les Arabes aurait-elle été dissimulée ?
Alors que des générations d'orientalistes se sont succédé, montrant ce que nous devions aux pays d'islam, l'affirmation revient de manière récurrente : nous aurions affaire à un «héritage oublié ». L'expression a été lancée, en 1987, par une Américaine, Maria Rosa Menocal, professeur à l'université Yale, à propos du rôle des Arabes dans la littérature médiévale. Le même auteur s'est signalé par un livre cumulant tous les clichés imaginables sur la tolérance entre musulmans, Juifs et chrétiens dans l'Espagne médiévale. « Héritage oublié » la formule, appliquée à la philosophie, a été adoptée par Alain de Libera, qui en a fait le titre d'un chapitre de son livre sur la pensée médiévale. « Que les "Arabes", y lit-on, aient joué un rôle déterminant dans la formation intellectuelle de l'Europe [est une chose] qu'il n'est pas possible de "discuter" à moins de nier l'évidence. La simple probité intellectuelle veut que la relation de l'Occident à la nation arabe passe aujourd'hui par la reconnaissance d'un "héritage oublié". » Ces termes ne sont pas innocents. Avoir oublié un héritage, c'est avoir oublié une dette, fût-elle morale. C'est donc se montrer ignorant ou ingrat, et dans tous les cas coupable. Nous – nous, les Européens, les Occidentaux – serions ainsi fautifs de méconnaître ce que nous devons « à la nation arabe ».
 
Qu’entendre par « nation arabe » ?
S'agit-il des Arabes ou des musulmans ? Tous les Arabes ne sont pas musulmans, et tous les musulmans ne sont pas arabes. Les adversaires de Sylvain Gouguenheim jouent sur la confusion des mots, en avançant que le monde islamique médiéval n'était pas habité que par des musulmans. Mais ils omettent, nous l'avons dit, de rappeler que les chrétiens et les Juifs n'y bénéficiaient pas des mêmes droits que les musulmans (de même, sans conteste, que les Juifs et les musulmans ne jouissaient pas des mêmes droits que les chrétiens en Occident). Ce mensonge par omission, lui non plus, n'est pas innocent.
Il a été reproché à Gouguenheim d'annexer Byzance à la chrétienté latine. Que l'histoire millénaire de Constantinople soit complexe, que cette histoire soit passée par des affrontements avec l'Occident ou, au contraire, par des alliances avec des puissances orientales, ce n'est pas douteux. Il est également avéré que la chrétienté d'Occident n'a eu que partiellement et tardivement connaissance de l'islam en tant que religion : lors des premières croisades, les habitants du Moyen-Orient sont regardés par les Francs comme des païens, et non comme des musulmans.
 
Sur la longue durée, le christianisme a donné à l’Occident latin et à l’empire d’Orient une « communauté de civilisation »
Ce fait massif, même le schisme de 1054 entre l'Église d'Occident et l'Église d'Orient et le sac de Constantinople par les croisés, en 1204, ne l’effaceront pas. John Tolan (professeur à l’université de Nantes depuis 2002) le nie. Dans un texte qui se veut une réfutation de Gouguenheim, ce médiéviste brosse le tableau d'un espace méditerranéen rêvé : « La recherche actuelle tend à montrer la complexité et la richesse des cultures qui bordaient la Méditerranée. Elle évite les généralisations hâtives sur l'islam et le christianisme, sur l'Europe et le monde arabe. Il s'agit non pas de deux civilisations qui s'entrechoquent, mais de multiples cultures qui se croisent et se fécondent. » Dans cette vision idyllique, la Méditerranée ressemble à un creuset multiculturel où ne circulent que de paisibles marchands et des lettrés en quête de savoir. Qu'en est-il du statut de la dhimma, du djihad, des croisades, de la piraterie, du trafic d'esclaves ?
Un des livres collectifs contre Gouguenheim s'attaque au défunt Fernand Braudel, immense historien de la Méditerranée, rétrospectivement taxé de racisme et d'« islamophobie ». Prétendant « revenir à une histoire nuancée », l'ouvrage appelle « à sortir du concept de civilisation ». Mais les civilisations sont des réalités. Les récuser, et récuser la notion d'identité, via l'accusation d'essentialisme, n'éclaire ni le passé ni le présent. Les civilisations ont une histoire, des principes directeurs, des traits qui les caractérisent sur la longue durée. Les civilisations échangent entre elles, ou parfois se ferment : emprunts et refus se succèdent ou se manifestent simultanément. Subtil et complexe, ce processus s'est exprimé dans la façon dont la culture hellénique s'est transmise en Occident comme dans les pays d'islam. Au Moyen Âge, le monde chrétien et le monde musulman ont formé chacun, pas forcément au même rythme, et pas toujours dans les mêmes domaines, de grandes civilisations. Mais elles ne peuvent être confondues, car leur système d'explication du monde n'était pas le même.
 
Un procès moral a été intenté à Sylvain Gouguenheim pour « islamophobie »
Ce terme est une arme d'intimidation massive : il a été forgé pour discréditer un contradicteur, par analogie avec le racisme. Or l'islam est une religion ou une civilisation, mais pas une race. Il a été reproché à l'auteur d'Aristote au Mont-Saint-Michel de sortir du champ de l'histoire. Mais quand Alain de Libera dénonce l'ouvrage comme un symptôme du « contexte politique et idéologique teinté d'intolérance, de haine et de refus que vit une certaine Europe [...] par rapport à l'islam », quand il s'exclame : « Cette Europe-là n'est pas la mienne, je la laisse au "ministère de l'Immigration et de l'Identité nationale" et aux caves du Vatican» », c'est lui qui sort du champ de l'histoire pour s'engager sur le terrain politique.
Les adversaires de Gouguenheim ne sont donc pas dénués d'arrière-pensées. Présenter la civilisation islamique médiévale comme un lieu de tolérance et d'enrichissement interculturel est un message pour aujourd'hui : d'un passé idéalisé, on voudrait tirer un exemple pour notre temps. Mais c'est une vision idéologique du passé.
[Aujourd’hui encore, nous pourrions sans grande difficulté adopter le point de vue de Voltaire lorsqu’il a précisé sa pensée sur l’islam. Dans un article sur le Coran paru en1748, à la suite de la parution de sa tragédie fortement contestée (Le Fanatisme ou Mahomet, Le Prophète), il déclarait : « Si son livre est mauvais pour notre temps et pour nous, il était fort bon pour ses contemporains, et sa religion encore meilleure. Il faut avouer qu’il retira presque toute l’Asie de l’idolâtrie ».]


[1] Comme l’analyse le 25 novembre 2011, Anthony Shadid dans le New-York Times, « ils sont toujours des millions – surtout en Egypte (sous le nom de coptes) où ils représentent encore 11% de la population, en Syrie, en Jordanie, en Irak et dans les territoires palestiniens – mais se retrouvent simples spectateurs d’évènements qui transforment des lieux qu’ils ont contribué à créer, parfois victimes de la violence que ces bouleversements ont provoquée.
Les révoltes arabes ont partout été présentées comme une aspiration à plus de dignité, de démocratie, de droits et de justice sociale. Or, pour de nombreux chrétiens, la réalité semble nettement plus sombre : ils craignent que le temps ne leur soit compté. Sans leaders capables de donner à la société une identité qui transcende la religion, les chrétiens risquent d’être marginalisés dans le monde arabe. Il y a 150 ans, Boutros-al-Boustani tentait de répondre précisément à cette question : comment un peuple qui partage une terre, des coutumes et une histoire et une langue trouve-t-il un but commun ? Peut-être les sociétés ont-elles changé si profondément qu’elles n’imaginent plus concilier foi et laïcité. Trop peu de voix au sein des majorités offrent une telle vision et trop peu de dirigeants des minorités l’expriment. Mais il y a très longtemps, Boutros-al-Boustani a eu une idée aussi simple qu’élégante : la citoyenneté ». 










Date de création : 06/12/2011 @ 11:38
Dernière modification : 06/12/2011 @ 23:22
Catégorie : Points d’histoire revisités
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