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Sciences politiques - Repenser la démocratie (3)


REPENSER LA DÉMOCRATIE (3)
 
Extraits de l’ouvrage collectif réalisé sous la direction de Yves Charles Zarka (Armand Colin, octobre 2010).
 
RÉSUMÉ DES CONTRIBUTIONS
 
Frédéric ROUVILLOIS
professeur agrégé, enseignant à l’Université Paris-Descartes.
 
L’ÉTAT EXEMPLAIRE
 
UN QUALIFICATIF MOINS QUE RIGOUREUX
 
L’histoire moderne de l’État paraît être dominée par deux archétypes opposés, l’État gendarme et l’État providence. Providence ou gendarme, l’État intervient selon des principes et des proportions qu’il détermine lui-même. Ainsi agit-il de façon singulière : sa souveraineté, élément fondamental de sa définition, se traduisant ici par le fait qu’il est seul à pouvoir intervenir de la sorte.  
Or, depuis une petite dizaine d’années[1], il semble que se profile un dépassement de ces archétypes classiques avec l’émergence d’une figure inédite, celle de l’État exemplaire – où l’on pourrait voir l’amorce d’une phase nouvelle dans l’histoire moderne des formes étatiques. En effet, celui-ci, contrairement à ses prédécesseurs, n’intervient plus d’en haut, mais prétend se présenter comme un exemple à suivre, un modèle à imiter. L’État exemplaire n’impose pas, il se contente d’inciter. En somme, il laisse entendre qu’il n’y a plus de rupture entre lui et les autres, personnes physiques et morales, collectivités locales, entreprises, associations, voire particuliers…
Dans l’histoire des hérésies chrétiennes, on rencontre un cas de figure analogue qui voyait dans le Christ, non pas le fils de Dieu. Dieu fait homme, mais un homme comme les autres, parmi les autres, seulement un peu meilleur, qu’eux, un peu plus proche de Dieu, et à ce titre, venu leur donner l’exemple des vertus. Un homme exemplaire.   
D’emblée, un tel rapprochement permet d’entrevoir la notion d’État exemplaire. Elle apparaît d’abord comme une notion très valorisante, mettant en avant les qualités d’un État très respectueux du droit et des droits, des bonnes pratiques et des bons principes. Mais à bon droit, on peut se demander si cette notion ne traduit pas une certaine dégradation de l’État, à la fois dans sa situation objective et dans le regard qu’il porte sur lui-même, sur ses droits et sur ses pouvoirs. Un État qui par là-même semble se considérer comme un intervenant ordinaire, obligé de contourner son propre affaiblissement en évitant autant que possible d’intervenir directement et de justifier son existence par sa vertu.
 
 
D’une notion limitée à l’origine, à une diffusion large
 
1) Dans le discours gouvernemental et parlementaire, on le trouve utilisé dans de nombreuses fonctions étatiques :
– situation humanitaire d’urgence[2]
–      lutte contre les discriminations[3]
–      architecture[4]
–      nouvelles technologies[5]
–      finances publiques[6]
–      organisation administrative[7]
–      santé[8]
 
2) Dans le discours de l’opposition : la notion d’État exemplaire est un concept facile à manier et à retourner contre la politique gouvernementale. Elle l’a, si l’on peut dire, accommodé à toutes les sauces.
 
«  Les Français veulent un État exemplaire. Un État exemplaire, c’est d’abord un État impartial (…) Un État exemplaire, c’est un État qui devrait respecter ses propres lois (…) Un État exemplaire, c’est un État qui aurait dû respecter la Convention de Bâle en s’interdisant d’exporter chez les autres nos déchets (…) Un État exemplaire, c’est un État qui devrait respecter le code du travail (…) Un État exemplaire, c’est un État qui ne devrait pas pénaliser nos PME en retardant le règlement de leurs factures (…) C’est un État qui devrait respecter les règles du pacte de croissance, ce qui n’est pas non plus le cas. C’est un État qui devrait respecter la sincérité des budgets, ce qui n’est pas le cas, là encore » (Intervention de Marielle de Sarnez au Conseil national de l’UDF, juin 2006).
 
Le discours que l’on vient de citer, de même que les exemples évoqués plus haut, suffisent à le montrer : la notion d’État exemplaire, est un fourre-tout peu cohérent.
         
L’incertitude du propos le rend difficilement exempt de limites
 
Pourquoi cette incertitude ?
À vouloir l’appliquer à tout ou presque, on restreint encore sa précision. C’est un grand classique de l’histoire intellectuelle : ainsi la notion de démocratie n’a-t-elle
plus signifié grand-chose à partir du moment où il a été question de « démocratiser » les vacances sous les tropiques, le tennis, les truffes et l’accès aux grandes écoles.
En raison ensuite de l’absence de réflexion et de détermination officielle : un mot
à la mode, mais sans définition précise, ni surtout légale, et apparemment, sans qu’aient été faits des efforts en ce sens
Une incertitude d’ailleurs inhérente à la notion d’exemple (et d’exemplarité) : qu’est-ce qu’un exemple ? Qu’est-ce que c’est d’être exemplaire ? L’étymologie nous renvoie à la notion de modèle, mais cette dernière, au fond, n’est pas beaucoup plus explicite ni évidente. 
 
Les effets de l’incertitude
Cette incertitude a pour effet de réduire cette notion à un catalogue de vertus plus ou moins disparates :
–      Des vertus générales : impartialité- transparence-équité-fiabilité-parité-respect de la norme,
–      elles-mêmes susceptibles de se décliner à l’infini sur un plan particulier : respect de l’environnement-développement durable-participation et consultation-performance-égalité salariale-qualité du service-discrimination positive. 
 
Une notion difficilement exempte de limites
L’exemplarité suppose évidemment une mise en pratique sans restriction. On est exemplaire, afin d’être imité, pour conduire les autres vers un certain type d’action ou de comportement ; mais on est exemplaire en agissant soi-même d’une certaine manière. Or, sur ces deux plans, les résultats s’avèrent plus qu’aléatoires.
a)    Des mots, toujours des mots ! des affirmations initialement optimistes :
Lorsqu’en mars 2004, la Secrétaire d’État au développement durable présente une communication  relative à« l’État exemplaire dans le domaine de l’éco-responsabilité », où elle explique que « l’État s’est fixé des objectifs volontaristes dans ce domaine » et que « l’examen des différentes actions menées, tant au niveau central qu’au niveau local, montre des premiers signes encourageants » : réforme du code des marchés publics permettant à la commande publique de prendre en compte les critères environnementaux, programmes de formation permettant « à ses agents de se comporter comme des agents du développement durable à part entière », appui et expertise de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME) , « particulièrement mobilisée sur ces sujets », etc.
Mais quelques années plus tard, la réalité semble plus nuancée. Si, à l’instar de Jean-Louis Borloo, l’on nie que l’État exemplaire ne serait que « de l’affichage » (octobre 2008), c’est bien parce que la question se pose, et que les réponses sont loin d’être évidentes. L’action publique, en particulier, ne manie pas naturellement les critères d’optimisation, ce qui est monnaie courante dans l’entreprise privée.
b)    Les raisons de l’échec
. L’État souverain ne se conçoit pas comme un état exemplaire. Il fonctionne à partir d’un autre logiciel, est régi par d’autres considérations, en particulier, celle de l’intérêt général qui implique de se situer dans des perspectives différentes (intérêt à court, moyen et long terme – intérêt public et libertés individuelles).
. La difficulté de définir une stratégie, difficulté qui peut déjà être observée sur d’autres plans, comme celui des processus d’externalisation.
 
Ce que signifie la notion d’exemplarité pour l’État
 
– S’il lui faut être exemplaire, c’est pour pouvoir agir en toute légitimité aux yeux des autres acteurs.
 
d’où sa mise en avant pour compenser, par la « vertu » et le « civisme », toute crise de l’obéissance ou de déficit de légitimité. 
 
. Exemplarité et légitimité
Pour être obéi, l’État doit apparaître légitime. Or, écrit le politiste Dominique Reynié, « Tout se passe, comme s’il demeurait scandaleux de gouverner dans un mouvement général de suspicion emportant plus largement tout exercice d’une autorité sur ses semblables. Quand le contrat démocratique pose l’égalité en droit des individus (…), l’égalité des individus conduit à contester la suprématie des gouvernants sur les gouvernés, tandis que le fait d’exercer une autorité sur ses semblables devient la marque d’une supériorité problématique dès lors qu’elle est confondue avec un manquement au principe de l’égalité (…) L’exercice de l’autorité devient le symptôme de l’excès de pouvoir »[9].
Et ce qui vaut dans les rapports internes et individuels entre gouvernants et gouvernés, vaut également dans les rapports entre l’État et ses administrés : un État qui ne paraît plus légitime, et donc d’être obéi, du seul fait de sa mission d’intérêt général – d’autant que cette dernière se trouve elle-même profondément contestée dans son existence même.  
D’où une désacralisation de l’autorité qui pourra aller jusqu’au refus d’obéissance, parfois rebaptisé pompeusement « désobéissance civique », et présenté comme plus « démocratique » que le fait de se soumettre aux lois : un phénomène qui a connu un essor depuis 2006 (opposition au CPE, ou venue en aide, en toute illégalité, aux « sans papiers » parents d’élèves. Il conviendra donc d’inventer les moyens de compenser cette dégradation.
C’est donc notamment pour sortir de ce cercle vicieux que le concept d’État exemplaire est mis en avant : pour compenser, par la « vertu » et le « civisme », la crise de l’obéissance et le déficit de légitimité.  
 
– S’il lui faut être exemplaire, c’est pour pouvoir agir en toute crédibilité aux yeux des autres acteurs.
 
d’où la nécessité de s’appliquer à lui-même, en tant que donneur d’ordres, les principes qu’il met en avant.
 
. Exemplarité et crédibilité
 
Plutôt que d’intervenir directement ou de façon unilatérale, ce qui est jugé trop coûteux, trop contraignant et trop peu efficace, l’État va préférer intervenir de façon indirecte dans certains domaines, en incitant les « intervenants », entreprises, personnes physiques et morales ou collectivités, à se comporter d’une certaine manière : où l’on pourrait voir d’ailleurs une certaine forme de dégradation.
Toujours est-il que pour pouvoir agir de la sorte, il faut que l’État paraisse « crédible », c’est-à-dire qu’il soit le premier à respecter les principes qu’il met en avant.  
C’est ce qu’évoquait, fin 2005, le directeur adjoint du Plan : « Force est de constater que l’État trop souvent ne s’applique pas à lui-même, ce qu’il impose aux autres (…) Mais il progresse. Pour preuve, la réforme du Code des marchés publics qui conduit à ce que l’achat public, soit près de 15% du PIB, s’inscrive dans une démarche d’écoresponsabilité (…). Autre publication du Plan en 2005, « l’État doit se montrer exemplaire pour être crédible aux yeux des autres acteurs ».
 
– S’il lui fallait être exemplaire, ce serait faire abandon de sa singularité radicale.
 
Ainsi, se reconnaître imitable, sinon reconductible à l’identique.  
 
. Exemplarité et identité
 
Un être absolument singulier ne saurait, par définition, être exemplaire dans la mesure où il ne saurait être copié.
Dans les religions révélées, Dieu n’est pas exemplaire pour les hommes, par cela même qu’il est « tout autre », infiniment parfait, alors que les créatures demeurent, par nature, irréductiblement imparfaites et bornées.  
Si l’on s’en tient à sa définition classique telle qu’elle existe depuis Bodin, il en va de même pour le Souverain : « Si d’un pareil il aura compagnon (…), il n’est souverain » [10]. Une personne n’est pas souveraine lorsqu’elle a des pareils dans l’ordre interne. Elle ne peut donc être un État. Or, il vient d’être rappelé, on ne peut se concevoir comme exemplaire, ni prétendre donner l’exemple, que par rapport à ses semblables. Au moins implicitement, parler d’État exemplaire suppose donc une négation de la spécificité de l’État, et au-delà de son existence même, de ce qui le constitue comme un État. C’est ainsi que l’on peut interpréter le Projet de loi Borloo « Grenelle environnement » du 30 avril 2008, intitulé « État exemplaire » (art.42, titre IV) qui précise que l’État doit, comme toute collectivité publique, tenir compte dans les décisions qu’il envisage, de leurs conséquences sur l’environnement, (…) et justifier explicitement les atteintes que ces décisions peuvent, le cas échéant y porter ». Comme toute collectivité : l’État
n’étant, à cet égard, qu’une collectivité parmi d’autres… 
 
– S’il lui fallait être exemplaire, ce ne pourrait être que partiellement.
 
Ainsi, rejeter la notion d’exemplarité pour tout ce qui le constitue comme État.
 
Face aux administrés qui se considèrent de plus en plus comme des clients en droit d’exiger de lui, le même type de services que ceux de leurs fournisseurs habituels, l’État rencontre des difficultés croissantes. Cette banalisation tend à montrer qu’il y a lieu de leur montrer que l’État n’est pas un fournisseur comme les autres et qu’une partie seulement de ses attributions étatiques peut répondre à l’exigence d’exemplarité. Pour tout le reste – le noyau dur des fonctions régaliennes –, il a à demeurer lui-même, incomparable et incommensurablement aux autres. Ainsi, l’État en tant qu’« acteur du développement durable » peut être exemplaire pour parties, sachant qu’il a une position singulière par rapport aux autres acteurs à trois niveaux : en tant qu’acteur international et européen (…), en tant que stratège de la communauté nationale ; (…) en tant que responsable du bien-être collectif et détenteur d’informations privilégiées (…).
 
Hans VORLANDER
enseignant des sciences politiques à l’Université de Dresde, Président du Centre de recherche pour le constitutionalisme et la démocratie.
 
 
LA DÉMOCRATIE ALLEMANDE
 
 
Contre toute attente, faisant face à son lourd passé, la République fédérale d’Allemagne, fondée le 23 mai 1949, a été capable de se rallier aux démocraties établies d’Europe et d’Amérique ; non sans errements ni tourments, elle a pu acquérir rapidement une étonnante stabilité politique. David Conradt, notamment, dans une analyse critique de l’étude de Almond et Verba, est parvenu en 1963 à la conclusion que : « La République de Bonn, autrement que celle qui l’a précédée, s'est constitué un réservoir de soutien culturel qui devait lui permettre de venir à bout des problèmes à venir relatifs à la qualité et l’étendue de la démocratie, de manière au moins tout aussi efficace que dans d’autres démocraties occidentales caractérisées par un capitalisme tardif ».
La République de Weimar et les incertitudes allemandes étaient derrière elle. Vingt ans après la chute du « mur de Berlin » et la réunification, la démocratie allemande semble avoir chassé presque totalement ces inquiétudes, achevant ainsi son Sonderweg (son aparté). Elle partage désormais les mêmes problèmes que toute démocratie avancée, non sans avoir emprunté des voies singulières qu’il faut maintenant examiner.
 
Le conditionnement de la démocratie par les mœurs : la République de Weimar n’avait pu tracer en ce sens
 
D’après Tocqueville, « on s’exagère en Europe l’influence qu’exerce la position géographique du pays sur la durée des institutions démocratiques. On attribue trop d’importance aux lois, trop peu aux mœurs. Ces trois grandes causes servent sans doute à régler et à diriger la démocratie américaine ; mais s’il fallait les classer, je dirais que les causes physiques y contribuent moins que les lois, et les lois infiniment moins que les mœurs » [11]. Les conditions sociales et morales de la nouvelle société, à la fois individualiste et égalitaire, de l’Amérique du Nord, lui semblent être la clé décisive pour rendre compte de la démocratie. Par le terme de mœurs, Tocqueville entend « les différentes notions que possèdent les hommes, les diverses opinions qui ont cours au milieu d’eux et…l’ensemble des idées dont se forment les habitudes de l’esprit »[12]. Les sciences politiques et sociales contemporaines caractérisent ces mores comme la culture politique spécifique d’un système politique. Il s’agit là des dispositions culturelles, sociales d’individus, de citoyens ou bien de groupes, mais aussi des cultures interprétatives qui déterminent la transmission historique et les discours sociaux. Les cultures politiques soutiennent les régimes démocratiques, mais peuvent aussi les contrecarrer, comme ce fut le cas de la République de Weimar.

 
Elle ne l’avait pu en raison du poids de l’histoire
 
La République de Weimar (1919-1933)
Cette république, en dépit du soutien initial de la bourgeoisie libérale et de la démocratie sociale réformiste, a été privée du soutien durable de la bourgeoisie et des élites. C’était finalement une démocratie sans démocrates. Les élites administratives et intellectuelles en particulier étaient encore prises dans le mode de vie et les représentations de l’Empire et du « wilhemisme », puis vint le traité de paix de Versailles, appréhendé come une infamie et une humiliation ; la mobilisation du camp national de droite contre la République s’en était suivi. À Côté de cela s’était développée une critique de la démocratie selon une perspective bourgeoise qui n’ouvrait la voie à aucune compréhension des formes modernes d’organisation de la culture délibérative et décisionnelle. Les Considérations d’un apolitique (1918) de Thomas Mann constituent le prélude à cette attitude. Les « révolutionnaires conservateurs », au nombre desquels peuvent être comptés Oswald Spengler, Moeller van den Bruck , Carl Schmitt, se sont tournés vers la poétisation de l’expérience de la Première Guerre mondiale avec les images d’héroïsme et d’élan vital, laissant libre cours à leurs affects antidémocratiques, antiparlementaires et antilibéraux. 
 
La montée vers le national-socialisme
Comme mode de vie et forme de domination, la démocratie fut dénoncée pour sa faiblesse, le parlementarisme qualifié de « Quasselbude » (régime des palabres), le libéralisme considéré comme décadent. Pour les révolutionnaires conservateurs, comme pour les mouvements völkisch (populaires), et un peu plus tard, pour le national-socialisme, il était aisé de rendre la démocratie responsable de la crise sociale, économique et politique. Moeller van den Bruck avait donné le ton dans son livre plusieurs fois réédité, Le troisième Reich : la République de Weimar a pris sa source, exactement comme la démocratie en général, dans la vision du monde de l’Ouest qui, en tant que philosophie justifiant l’individualisme et l’égoïsme, serait orientée vers la destruction de l’État allemand. En lieu et place de la démocratie libérale était introduit – et pas seulement chez cet auteur – un concept de démocratie redéfini à la manière völkisch, concept qui excluait les partis, le pluralisme, la diversité des intérêts par la représentation d’une communauté de destin entre le peuple (Volk) et son guide (Führer). Ce qu’avait déjà affirmé Oswald Spengler en 1919 semblait s’accomplir : « Nous avons besoin de nous libérer des formes de la démocratie anglo-française. Nous en avons une qui nous est propre ». L’idéal étatique qui se profilait – après sa fondation sur l’État féodal (Ständestaat) et son passage par l’État autoritaire – était l’État total, celui du peuple allemand tout entier, unifié dans une communauté étatique nationale. Du mépris intellectuel et moral pour la démocratie libérale à la « démocratie du Führer » hitlérienne, il ne restait alors qu’un pas à franchir.     
 
La géopolitique résultant des accords de paix de Potsdam
Toute refondation de l’Allemagne à cette échéance aura eu à surmonter cet héritage culturel et politique. Aux côtés du « travail de mémoire » relatif au complexe de la chute de la République de Weimar, de la dictature nazie et de l’holocauste, la soi-disant « question allemande » qui déjà, au tournant des XIXe et XXe siècles, avait inquiété les puissances européennes, du fait de la situation géopolitique centrale de l’Allemagne sur le continent européen. En 1949, l’Allemagne est partagée entre deux États, la République fédérale et la RDA. Cette partition représentait aussi celle entre l’OTAN et le Pacte de Varsovie, entre les démocraties libérales et le socialisme réalisé. C’est alors que se posa avec une importance nouvelle la question pour la stabilité et la sécurité politiques : l’Allemagne, une dans sa tradition, soumise à une double influence, celle de la démocratie et celle du socialisme. 
 
Ainsi, la transformation de la dictature nazie et la partition du territoire allemand rendirent ainsi difficile, pour la jeune démocratie de l’Ouest, la recherche d’une compréhension de soi propre. D’une part, le retour à une image de soi résolument nationale et conservatrice était impossible, d’autre part, les dispositions démocratiques légitimes ne pouvaient se former qu’au terme d’une longue phase de rééducation et d’acclimatation.
 
Une ‘success story’, telle est l’histoire de la République de Bonn
 
L’intégration à l’Ouest de l’Allemagne fédérale transformée en raison d’État
Tel fut l’objectif d’Adenauer, premier chancelier de l’Allemagne fédérale. Cette transformation n’était pas seulement une intégration d’ordre économique et stratégique, mais d’abord une ouverture politique et culturelle presque illimitée vis-à-vis de l’Ouest. La République Fédérale se rallia aux traditions démocratiques et constitutionnelles de l’Ouest et s’ouvrit à un way of life empreint de libéralisme et de capitalisme. De sorte que la République Fédérale d’Allemagne devint peu à peu une démocratie occidentale, au-delà même des attentes d’Adenauer. Cette orientation ne sera jamais remise en cause[13].
 
Quatre facteurs mettent en évidence la démocratisation de l’Allemagne de l’Ouest dans l’après-guerre
Aucun doute n’est permis sur le fait que l’Alle­magne de l'Ouest, en tant qu’avant-poste des puissances occidentales avec lesquelles elle était liée au commencement de la guerre froide, ait été favorisée économiquement mais aussi politiquement.
–      Les puissances occidentales, et sur­tout l'Angleterre et les USA (activation du Plan Marshall), étaient intéressées par la reconstruction écono­mique, elles encouragèrent le rétablissement de l’ordre étatique et apportèrent une contribution essentielle à la démocratisation de l’Allemagne de l’Ouest dans l’Après-guerre.
–      À cela s'ajoutèrent des déplacements socio-structurels, l’apla­nissement des différences traditionnelles entre classes, le nombre élevé des personnes réintégrées après expulsion et des réfugiés, qui facilitèrent en fin de compte de manière essentielle la reconstruction d’un État constitutionnel démo­cratique et d’une économie performante.
–      Sur le plan institutionnel, le Conseil Parlementaire – l’assemblée chargée de rédiger la constitution – tira les consé­quences des déficits constitutionnels de Weimar et chercha à stabiliser le nou­veau régime politique de plusieurs manières, et avant tout en renforçant la chancellerie et les partis politiques.
–      En même temps, la politique de licence (Lizensierung) des puissances occidentales s’avéra être une innovation pour l’établissement d’un système de partis, dont l’action comme facteur d’intégration et de stabilisation pour la jeune République Fédérale ne pouvait être sous-estimée. La position des partis fut considérablement renforcée par la Loi fon­damentale, le processus de concentration entamé en 1953 orientait la politique vers un centre modéré. Ce fut avant tout le triomphe, favorisé par la fondation de grands partis, de rassemblement citoyen – dont la CDU n'est pas des moindres –, sur la division traditionnelle du système des partis entre camps déterminés par la confession, la nation et les classes, division qui était la caractéristique lourde de l’Empire et de la République de Weimar et qui avait favorisé considérablement l’ascension du parti national-socialiste.
 
Le ‘coup de main’ d’Ehrard
Telle a été caractérisée la vaste déré­glementation induite par la réforme monétaire d’Erhard et l’imposition des prix sans autorisation préalable des gouverneurs militaires, qui contrariait les conceptions de planification économique du SPD ; elle soulevait aussi de véhémentes critiques au sein de la CDU, qui s’identifiait encore en grande partie au programme de Ahlen (Ahlener Programm) et avec une forme économique mixte caractérisée par la socialisation des secteurs fonda­mentaux de l’industrie. Par le concept d’économie sociale de marché, Erhard entendait « l'économie se déployant selon les règles de l'économie de marché, mais dotée de protections et de compléments sociaux », selon les termes de la définition qu'en donne Müller-Armack dans un ouvrage de 1947 sur « le dirigisme économique et l'économie de marché ». Dans le concept d’écono­mie sociale de marché se trouvaient déjà les composantes de la politique sociale d’État qui à partir de 1957, avec le système collectif basé sur le prélèvement de cotisations obligatoires des patrons et des salariés, constituait le premier pilier d’un État providence qui se dynamiserait par la suite et stabilisait la jeune démocratie à partir de sa base sociale.
 
La ‘ refondation intérieure’, selon la formule pathétique de Willy Brandt employée en1969
Ce sont les années 60 et 79 qui se révélèrent ensuite comme celles de la refondation. Il s’agissait exclusivement d’une tentative, couronnée de succès, de rompre par une politique consciente de réformes avec les scléroses sociales de l’ère d’Adenauer et d’intégrer à la République de Bonn les protestations politiques formulées par une nouvelle génération. Ces années de « mise à l’épreuve », montrèrent sans équivoque qu'un « changement de pouvoir » (Machtwechsel) parlementaire était possible et que la deuxième République était en mesure de répondre à de grandes attentes et de faire face à des critiques fondamentales et à une situation dramatiquement aggravée par le terrorisme : les démêlés concernant les mots et les politiques, la continuité et le renouveau étaient, comme il est possible de le constater post festum, tout autant formateurs pour la République Fédérale que l’avait été l’ère Adenauer et sa politique d’intégration à l’Ouest. La « Marsch durch die Institutionen » propagée par la gauche, lorsqu’elle n’était pas dirigée contre l’ordre constitutionnel, était une confirmation du fait que la génération contestataire acceptait l’État en tant que tel mais voulait lutter pour y définir sa place. La Constitution, exception faite des marges de l’échiquier politique, a été acceptée par toutes les forces politiques comme point de départ d’un règlement politique et démocratique des conflits.
 
Vers une ‘culture citoyenne’ caractérisée par un lien affectif et une participation politique
 
Cette phase de consolidation consista, pour le dire vite, dans le passage d’une « culture d’assujettissement » propre aux États autoritaristes (obrigkeitss­taatlichen Untertanenkultur)– portée par une apathie politique et une idylle bourgeoise –, à une « culture citoyenne » caractérisée par un lien affectif et une participation politique. Pour ce qui est, néanmoins, de l’ancrage habituel, affectif et quotidien de la démocratie dans la population allemande de la première décennie de l’histoire de la RFA, des doutes pouvaient parfaitement subsister quant à sa résistance face aux crises. L’acceptation des institutions démocratiques, de ce point de vue, fut déterminante.
L’OMGUS (Office of the Military Government of the United States) a pu établir dans les premières années l’importance de la sécurité économique pour les libertés politiques auprès des deux tiers de la population, sans qu’elle ait cependant manifesté un grand enthousiasme pour une nouvelle constitution. Les valeurs du confort matériel et de la sécurité extérieure caractérisaient largement « l’esprit des années 50 » (H.-P. Schwarz). Le fait que la démocratie du chancelier Ade­nauer ait ainsi pu se garantir l’assentiment d'une grande partie de la population n'a rien d’étonnant, mais doit néanmoins être compris en termes de continuité par rapport à la « culture étatiste » allemande (deutsche « Staatskultur »), qui associait aussi bien des éléments prussiens autoritaristes que des composantes de protection sociale. Almond et Verba, dans une étude comparative entre cinq pays portant sur la culture politique des démocraties occidentales, don­nent un résumé dualiste de la situation de la République Fédérale des années 50 :
–      La plupart des Allemands auraient été bien informés en ce qui concerne la politique et le gouvernement, la participation électorale aurait été élevée, ce qui attesterait de la prise au sérieux des élections par les citoyens.
Au niveau élevé de compétence cognitive et à l’acceptation de procédures formelles de la culture décisionnelle de la démocratie représentative correspondrait une confiance élevée dans la gestion et par voie de conséquence dans l’efficacité du système administratif.
–      Mais en même temps, la tendance obser­vée rendait Almond et Verba sceptiques : « La conscience de la politique et de l’activité politique, bien que considérable, tend plutôt à être passive et formelle... Les normes qui favorisent la participation politique sont peu déve­loppées. L'Allemagne est le seul des cinq pays étudiés dans lequel est déve­loppé un sens de la compétence administrative plutôt que de la compétence politique. en dépit d’une large satisfaction concernant le fonctionnement du régime et l’administration, à cela ne correspond pas de lien affectif fort au système ».
 
La fin des années soixante et le début des années 70 marquent ici une césure. La transformation des valeurs qui s’opéra à cette époque, et qui sera aussi documentée empiriquement par les études portant sur la notion de culture politique, dérive d'une restructuration sociale — « nouvelle classe moyenne », développement d’une « société des prestations de services » processus commencé dans les années cinquante mais dont la portée politique n’était alors pas encore pleinement visible. Elle se rapporte d'autre part à un changement de génération et à une augmentation de la signification des médias pour la vie publique et politique. Sans oublier le changement de gouvernement de 1969 qui, interprété comme « changement de pouvoir » (Machtwechsel), donna une visibilité à ces tendances politiques et cultu­relles. Mais ce sont avant tout deux aspects qui, à long terme, devaient modi­fier durablement la constitution interne et la situation spirituelle de la République Fédérale.
–      D’un côté, la génération contestataire posait à la fin des années soixante la « question du sens » (Sinnfrage), en même temps qu’elle mettait en question à la fois l’origine et l’orientation fondamentalement occidentale-capitaliste de la République, et ce dans l’horizon d'une utopie sociale radicale. Ce que Hans­Peter Schwarz a caractérisé comme le « vacuum idéel » des années 50 – avec une fonction stabilisatrice – s’est très vite révélé être une paix apparente avec le passé allemand et national-socialiste. Le nouvel État de l’Ouest, qui se revendiquait pour lui-même comme le noyau étatique de l’ancien Empire allemand, avait négligé, pour diverses raisons, de se confronter à son passé natio­nal-socialiste, ce qui amènera ensuite la génération de l’après guerre, parvenue à sa maturité politique dans les années 60, à poser la question de la provenance et de la place actuelle de la République Fédérale, à caractériser celle-ci comme tendanciellement crypto-fasciste et à méconnaître l’opposition fondamentale du découpage occidental entre régimes totalitaires dictatoriaux et démocraties par­lementaires représentatives. Toutefois, le mécontentement se laissa résorber, et la politique de Brand des réformes intérieures et de la nouvelle orientation en politique extérieure était aussi une tentative de répondre à la question de la provenance et de la place actuelle de la République de Bonn. De plus, l’hypothèque de l’histoire allemande contraignait à une politique active de paix et de détente « face au vent de l’évolution de la politique mondiale ». Ce n’est que par une nouvelle compréhension de soi qu’un processus d’intégration a pu se mettre en route, mouvement dans lequel la République Fédérale put se recon­naître également elle-même.
–      Par ailleurs, un autre changement était intervenu : celui dans l'image de la démocratie républicaine fédérale, produit par la transformation des valeurs des années soixante et soixante-dix, concernant la culture politique quotidienne. L’accroissement de la participation active des citoyens, que d’aucuns ont caractérisé de « révolution participative » (Partizipationsrevolution), sous la forme de manifestations, d’initiatives citoyennes et de mouvements sociaux (écologie, mouvements pour les femmes et pour la paix) était devenue une composante nouvelle et significative de la culture quotidienne de la République fédérale. Quelles que soient les causes assignables à ce changement, qu'il s'agisse d'une révolution « post-matérialiste » ou « tranquille » ou encore « d’un simple changement de valeurs propre à une génération », les effets – en particulier ceux qui ont à voir avec la force de soutien de cette transformation politico-culturelle pour la démocratie de la Loi fondamentale, ont été appréciés de la même manière par presque tous les observateurs et analystes. David Conradt par exemple, dans une analyse critique de l’étude de Almond et Verba, est parvenu en 1963 à la conclusion que la culture politique de la République Fédérale s'est transformée de part en part et de manière décisive : « La République de Bonn, autrement que celle qui l’a précédée, s'est constitué un réservoir de soutien culturel qui devait lui permettre de venir à bout des problèmes à venir relatifs à la qualité et l’étendue de la démocratie, de manière au moins tout aussi efficace que dans d’autres démocraties occidentales caractérisées par un capitalisme tardif ».
 
La République de Bonn bénéficia d’un ancrage vaste et solide. Des études comparées internationales ont pu montrer que les formes « non conven­tionnelles » de participation et de comportement politiques, des mesures de boycott à l'occupation de bâtiments, les blocages du trafic et autres « entraves limitées au règlement », étaient à comprendre comme une « normalisation » de la culture politique de l’Allemagne Fédérale. En matière de culture civile elle se rapprochait beaucoup de celle qui caractérisait les démocraties anglo-saxonnes. Ainsi, la « culture d’État » allemande, avec sa compréhension étatico-institutionnelle du politique, semblait avoir intégré des éléments de la culture citoyenne libérale et républicaine.
 
L’identité allemande, en 1989, n’était quasiment plus décrite comme nationale
 
C’est pourquoi, à cette date, la question de la réunification semblait être une question historiquement dépassée. « Bonn », qui au départ n’était que le siège provisoire et transitoire du pouvoir, se développa de plus en plus comme une véritable capitale ; de nouveaux bâtiments de représentation étatique furent érigés, un nouveau Bundestag, un Musée de l’Art et un Musée de l’Histoire.
En Allemagne de l’Ouest s’est aussi développée cette forme de « patriotisme constitutionnel » qui devait capter une forme particulière de description de soi en unissant les pensées de la Constitution et du patriotisme. Ainsi était défini un rapport particulier à la Constitution[14], faisant d’elle, comme le disait Dolf Sternberger en 1979, la « Constitution vivante, à laquelle nous participons chaque jour, et à laquelle les citoyennes et les citoyens se savent liés. » Jürgen Habermas a mobilisé ce concept de patriotisme constitutionnel qu’il entend comme l'expression d’une République Fédérale d’Allemagne « occidentalisée » politiquement et culturel­lement, et il détermine le patriotisme constitutionnel comme une identité « post-nationale » liée à l’État constitutionnel.
C’est donc, progressivement – au cours des quarante années de son existence jusqu’en 1989 –, que la RFA a assimilé la Loi fondamentale. La Constitution s'est acquis la reconnaissance et le consentement qui lui étaient nécessaires pour asseoir son autorité et imposer ses fonctions régulatrices.
Différentes luttes y ont contribué d’une manière significative : celles « consti­tutionnelles »des années 1950 pour le réarmement, celles des années 1960 pour inscrire l’état d’urgence dans la Constitution , et enfin celles des années 1970 pour les projets de réformes sociales. Pratiques de la société civile, expé­riences politiques et interprétations conflictuelles ont finalement conduit à une appropriation habituelle et affective des principes d’ordre identifiés à la Consti­tution et ont fondé un patriotisme constitutionnel dans l'Allemagne fédérale, dans lequel les camps politiques de droite et de gauche, nonobstant leurs divergences, étaient unis[15]. Désormais, la République Fédérale, y compris les milieux scientifiques, montrait avec quelle force elle se retrouvait dans sa Loi fon­damentale et dans le patriotisme constitutionnel qui lui était lié. 
 
La réunion des « esti (s) » et des « ouesti (s) » : l’apprentissage d’un ‘common sense
 
Vingt ans après la révolution pacifique en RDA et l'unification allemande, la question se pose de savoir s'il existe une compréhension de soi politique partagée dans l’Allemagne unifiée, et le cas échéant s’il s’agirait là de l’extra­polation d’un patriotisme constitutionnel répandu dans toute l'Allemagne. Les résultats empiriques sont ambivalents. Le régime démocratique est certes généralement tenu en haute estime dans la population est-allemande, l’État de droit et les tribunaux, les droits fondamentaux sont également connotés très positivement. Pourtant, cette estime générale pour le régime démocratique est en fléchissement constant depuis le milieu des années 1990 et se situe désormais avec 64 %, soit de 21 points en deçà de la moyenne de la partie ouest du pays. Dans l’ensemble, le très faible soutien de la démocratie comme modèle de régime et, toujours comparativement avec l’Ouest, la moindre satisfaction exprimée à l’encontre de la démocratie, traduisent une attitude complètement sceptique vis-à-vis du régime politique de l’Allemagne entière.
Ces constats peuvent être expliqués, mais en partie seulement, par les expériences surplombantes de socialisation et les dispositions positives en faveur du système politique de la RDA – c'est pourquoi est limitée la perti­nence de l’indication selon laquelle les Allemand de l’Est auraient besoin simplement de plus de temps pour s’habituer au nouveau système, de même que cela avait pris du temps pour les Allemand de l’Ouest après le national-socialisme. Ce sont bien plutôt les attentes déçues, sans doute trop élevées, concernant la qualité de fonctionnement du régime politique et économique de la République fédérale qui contribuent au scepticisme, tout autant qu’un sentiment de répartition inégale de la richesse de la société et l’impression générale de ne pas être traité de la même manière que les autres en tant qu’Allemand de l’Est. Mais l’on peut aussi faire valoir l’argumentation selon laquelle la relative moindre acceptation de l'ordre institutionnel de la Répu­blique fédérale a pour cause essentielle la « remarquable faiblesse de la contri­bution est-allemande dans le succès de l’unité allemande ». Pollack avance cet argument, que l’on ne peut jamais « s’identifier qu’avec ce à la réussite de quoi on a soi-même contribué ». En outre, les Allemands de l’Est étaient enclins à imputer des circonstances extérieures à la situation dans laquelle ils se trouvaient, et, tout en disqualifiant leur propre système antérieur, à discréditer moralement la supériorité compétitive des Allemands de l'Ouest. Cette « tentative de se déculpabiliser soi-même » serait une nécessité pour ne pas perdre le sentiment d’estime de soi-même ». Il résulte finalement de cela que les Allemands de l’Est pourront se dire satisfaits du régime républicain fédéral s’il existe une raison pour eux d'être fiers d'eux-mêmes.
Près de vingt ans après la révolution pacifique, l’effondrement du socialisme et la réunification étatique, tout le contexte encourageant qui avait été celui des premiers temps de l’histoire de la République Fédérale d’Allemagne (développement de la prospérité économique et recherche commune d’une identité) n’avait naturellement pas pu se reproduire. En outre, l’organisation d’échanges Ouest-Est relatifs à l’appropriation cognitive et affective des fondements constitutionnels a fait gravement défaut. Malgré tous ces manques, il existe des indices et des questionnements représentatifs qui laissent conclure que la Loi fondamentale en tant que Constitution commune de l’Allemagne unifiée est largement acceptée, quand bien même des diffé­rences perdurent.
Aujourd’hui, tout compte fait, l’enjeu dans les Lânder est-allemands est cet apprentissage d’un common sense démocratique fermement désillusionné, ainsi que l’établissement d’une histoire propre susceptible de construire une identité désormais commune à l’Allemagne tout entière. Ces deux éléments étaient également absents, dans un premier temps, après la fondation de l’État ouest-allemand, pour apparaître ensuite comme résultat d’un processus constant de reconnaissance de la démocratie de Bonn. C’était un entraîne­ment progressif à la démocratie, qui passa par de grands conflits intérieurs ainsi que par des discours intellectuels polémiques, avant de trouver dans le concept de patriotisme constitutionnel son plus petit dénominateur commun. En outre, il a fallu beaucoup de temps avant que la question de la culpabilité face au national-socialisme devienne l’objet d'un vaste débat public. C’est seulement avec le discours du président Richard von Weizsâcker, en 1985[16], et avec les expositions qui dénoncèrent les crimes de guerre de l’armée allemande, que le passé cessa d’être enveloppé de silences. De même que la discussion ouest-allemande sur la dictature et l’holocauste était jusqu'alors restée l’affaire d’un public composé d’universitaires et d’intellectuels, le travail sur la dicta­ture de RDA n’en est aujourd’hui qu’à son commencement. Des commissions d’enquête du Bundestag et les travaux méritants de l’historiographie n’ont fait qu’ouvrir la voie menant à un large débat public. Une telle discussion de sa propre histoire est en partie recouverte par les aveuglements réciproques des situations discursives est-ouest, engendrés après 1990 par le proces­sus d’unification dominé économiquement et administrativement pas l’Ouest. En effet, 1990 n'a pas été un acte républicain fondateur nouveau et commun à tous les Allemands.
 
Les évolutions spécifiques de l’Allemagne réunifiée
 
En dépit des tensions politico-culturelles qui persistent encore entre Allema­gne de l’Est et Allemagne de l’Ouest, la République Fédérale d'Allemagne est une démocratie établie et stable, qui est parvenue à accomplir une trans­formation sociale et économique ainsi qu’une modernisation rapide de l’Alle­magne de l’Est, au moyen de transferts de capitaux et de ressources. Reste cependant ouverte la question de savoir comment la démocratie en Allemagne compose avec l’instabilité et les phases de ralentissement de l'économie. La démocratie allemande continue de s’orienter, comme ce fut le cas lors des deux premières décennies de l'État ouest-allemand, vers une ouverture très marquée, mais non sans difficultés, vis-à-vis de l’Allemagne de l’Est dont les citoyens attendent du système politique prospérité et protection sociale.
Mais le financement des systèmes de couverture sociale devient probléma­tique dès lors que les ressources sont trop justes et que se font observer les conséquences de l’évolution démographique, de la transformation dramatique de la pyramide des âges et de la recomposition de la société en rapport avec les phénomènes de migration. Cela peut conduire à décevoir les attentes des citoyens, la démocratie est en butte à de trop grandes sollicitations politiques et se trouve face à un dilemme qui menace sa légitimité.
À cela s’ajoutent des problématiques spécifiques qui se sont manifestées de manière dérangeante suite à une Pfadabhängigkeit (dépendance du sentier) vis-à-vis des décisions institutionnelles fondamentales du système politique de la démocratie fédérale allemande.
. Le système décisionnel et de formation de la volonté politique des citoyens, mis en place dès 1949, s’affir­mait d'une part comme très représentatif et d’autre part comme très légaliste. Le renoncement aux procédures démocratiques directes et l’accent mis sur la légitimité de l’action politique d’un État de droit étaient des conséquences de l’échec de la République de Weimar et devaient conférer une stabilité politique à la jeune démocratie ouest-allemande. Un soupçon concernant la capacité de jugement politique du demos (peuple), dérivé de l'analyse de la dictature national-socialiste, a eu ici de lourdes répercussions. La composante de surreprésen­tation a néanmoins conduit ces dernières années à percevoir une distance entre « ceux du haut » et les « citoyens du bas ». Une réaction à ces phéno­mènes d’aliénation a été entreprise au niveau communal et régional à travers de nouveaux procédés de démocratie directe (initiative populaire, plébiscite, référendum), mais le niveau de la politique fédérale berlinoise est si dominant dans l’image « médiatique » de la politique, que les institutions participatives et citoyennes au niveau des communes et des Länder s’estompent derrière elle.
. La grande confiance vis-à-vis des institutions du pouvoir judiciaire, avec notamment les vastes compétences du tribunal fédéral, doit être en revanche interprétée comme effet légitimant les mouvements d’évasion des citoyens. Ici s’est développée dans les dernières années une concurrence de légitimité parfois lourde à porter dans le processus politique, sans compter que les institutions représentatives du pouvoir législatif ont eu à assumer un fort recul de l’estime des citoyens. Le poids de la justice étatique dans les processus de décisions politiques, qui doit de plus en plus souvent être décrite comme un gouvernement des juges, contribue de manière décisive à une constellation d’invisibilité des structures responsables.
. Le système à plusieurs niveaux de l’Allemagne fédérale – ceux de la commune, du Land ou du Bund – conduit à une interdépendance d’institutions, d’acteurs et de politiques qui se révèle souvent être le piège dans lequel la transparence des procédés démocratiques et des prises de res­ponsabilité est sacrifiée sur l’autel des processus informels de recherche de consensus sur fond de ‘coalitions’ – alliances plus larges que celles définies par les partis. C’est là l’unique voie permettant d’éviter ou de briser de nouveau les blocages politiques des nombreux veto players.
 
Inscription de ces évolutions dans le processus général de transformation des
démocraties établies et avancées d’Europe et d’Amérique du Nord
 
Il n’est possible de mesurer leur portée que si nous les considérons comme phénomènes transnationaux :
 
En premier lieu, réaction face aux phénomènes migratoires
La démocratie fédérale allemande a explicitement refusé, dans un déni de réalité caractéristique, d’être une « société d’immigrants ». À un niveau pragmatique et administratif, les problèmes particuliers ont certes été pris en compte, par exemple dans le domaine de l’octroi graduel de droits civiques. Mais le discours public sur les identités particulières et les différences socio-culturelles n'a fait que commencer, comme en attestent les conflits les plus récents sur la place de la religion dans la vie publique, sur le « crucifix », le « voile » et les cours de religion dans les écoles publiques.
 
En deuxième lieu, hétérogénéité croissante des sociétés
Lui correspond, dans la société fédérale allemande, la fragmentation du paysage des partis ainsi que la volatilité du comportement électoral. Les temps sont révolus où les catholiques vivant à la campagne votaient pour l’union conservatrice de la CDU et de la CSU et où les protestants citadins étaient favorables aux sociaux-démocrates tandis que les artisans et travailleurs indépendants donnaient leurs voix aux libéraux du FDP. Le changement de valeurs des années 80 a délié les maillons relativement soudés du comportement élec­toral : de nouveaux partis politiques firent leur apparition, à commencer par ceux issus des mouvements pour la paix ou pour l'écologie, soi- disant « alternatifs », qui aujourd'hui sont des partis très bien établis ; tels sont aujourd’hui celui des Verts et le PDS[17], parti populaire régional sui generis devenu finalement Die Linke après la fusion avec un électorat issu d’une fraction déçue du SPD (Parti social-démocrate). C’est surtout le paysage politique des partis de l'Allemagne de l’Est qui se caractérise par la volatilité élevée du comportement électoral de ses citoyens. La persistance d’un régime dictatorial-autoritaire de 1933 à 1989 a balayé complètement les structures des milieux sociaux de type bourgeois libéraux et religieux-ecclésiastiques qui étaient restés longtemps déterminants pour l’orientation électorale.
 
– En troisième lieu, accroissement du pouvoir d’interprétation des mass media
Sans faire exception, dans la démocratie fédérale allemande, d’une part, elles accroissent leur pouvoir dans l’espace public, déterminant l’agenda politique, et, d’autre part, la politique se sert d’elles pour gagner en influence sur le public et les électeurs. Ainsi, la démocratie parti­cipative et délibérative menace de se transformer en une « démocratie de spectateurs ». Cette tendance, renforcée encore par la métamorphose du for­mat des médias et de l’information politique en divertissement politique – politainment –, est d’autant plus difficile à endiguer que, dans la démocratie alle­mande, le paysage des médias audiovisuels n’a connu aucune privatisation, et où les établissements publics ont encore numériquement le plus de poids. Ainsi pourrait s’accomplir, en Allemagne comme dans les autres États démocratiques, une transformation discrète de la démocratie, sans qu’on en connaisse véritablement la direction et l’aspect.
 
 
 
 
 


[1]  Le compte-rendu du Conseil des ministres du 17 mars 2004, fait état d’une communication présentée par le secrétaire d’État au développement durable « relative à l’État exemplaire dans le domaine de l’éco-responsabilité » ; dans le même sens, le 3 juin 2003, la stratégie nationale de développement durable (SNDD) adoptait cette résolution : « l’État se doit d’être exemplaire en matière de développement durable ». 
[2]  « Comment améliorer la relation entre les grandes entreprises françaises et les ONG dans des situations humanitaires d’urgence » (Rapport de décembre 2003 de Philippe Vitel, député du Var.
[3]  « Je veux un État exemplaire sur le plan de la diversité et de la lutte contre les discriminations » (Discours de Nicolas Sarkozy en mars 2007).
[4]  « Au-delà du plan de relance, l’État doit être exemplaire dans toutes ses réalisations, et organiser de grandes consultations et de grands concours d’architectes, pour ses ouvrages d’art aussi bien que les hôpitaux et les campus universitaires… » (Vœux aux acteurs de la culture, Nîmes, janv. 2009.
[5]  « L’ État doit montrer l’exemple en se modernisant et en étant en phase avec la société de l’information » (Préface de H. Planiol à « L’hyper-République » de P. de la Coste, 2003).
[6]  « L’exemplarité de l’État en matière de dépenses, passe par l’introduction d’outils novateurs de gestion publique… » (Thierry Breton, déc. 2005).
[7]  « Depuis le 1er juillet [2001], les 2,8 millions d’agents de l’État sont rémunérés en euros (…) l’exemplarité de l’État en la matière devrait contribuer … » (lettre administrative 2002).
[8]  « En définitive, il n’y aura pas du tout de pièces fumeurs dans l’Administration parce que l’État peut et doit être exemplaire » (Ministre de la Santé, Xavier Bertrand, nov. 2006).
[9]  Dominique Reynié : « La crise démocratique de l’obéissance », in Pascal Perrineau , « Le désenchantement démocratique, 2003, p.63.
[10]  Les six livres de la République, livre I, chapitre X.
[11]  Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, 1836, tome I, p. 239.
[12]  Ibid, p. 203.
[13]  La « nouvelle politique vers l'Est » (« neue Ostpolitik ») de Brandt ne changea en rien le lien fondamental avec l'Ouest.
[14]  Dans son article 1, la Constitution indique que « Le peuple allemand doit reconnaître les droits inviolables et inaliénables de l’homme comme fondement de toute communauté, de paix et de justice dans le monde ».
[15]  Cela devint manifeste lorsque, dans le procès de réunification de la RDA et de la République Fédérale, il fut question d'une nouvelle Constitution donnée par une assemblée constituante.
[16]  Richard von Weizsäcker, président de la CDU État de Berlin, a prononcé au Bundestag le 8 mai 1985, quarantième anniversaire de l’armistice, un discours qualifié de ‘discours le plus important qui ait jamais été prononcé en Allemagne sur cette question’. On y relève des phrases telles que : « Celui qui ferme les yeux sur son passé est aveugle au présent », « Nous devons et avons le pouvoir de la vérité dans la mesure où nous pouvons faire face, sans fioriture et sans distorsion ».
[17]   PDS : Parti du socialisme démocratique, issu du Parti socialiste unifié d’Allemagne est-allemande (SED).

Date de création : 26/09/2011 @ 10:47
Dernière modification : 26/09/2011 @ 12:06
Catégorie : Sciences politiques
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