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Parcours habermassien - Evolution des fonctions politiques de la sphère publique


ÉVOLUTION DES FONCTIONS POLITIQUES DE LA SPHÈRE PUBLIQUE

 
Synthèse proposée Par Miguel Abensour
 

Au sein de l’Etat-social, la sphère publique politique est caractérisée par un sérieux désamorçage de ses fonctions critiques. La Publicité d’aujourd’hui se contente d’accumuler les comportements-réponses dictés par un assentiment passif. Au départ, principe de la critique, la Publicité a été subvertie. A l’ère de la Publicité manipulée, ce n’est pas l’opinion publique qui est motrice, mais un consensus fabriqué prêt à l’acclamation.

 
LA PUBLICITÉ COMME FONCTION NATURELLE DE LA SPHÈRE PUBLIQUE
 

L’évolution au cours de laquelle la sphère publique s’est imposée comme une sphère politiquement orientée et soumise à la censure

 

[191]Tout au long de cette évolution, les entreprises de presse, consolidant leur organisation grâce à la présence d’un éditeur-gérant, ont accordé à leur rédaction cette forme de liberté qui était partout au principe de la communication entretenue par les personnes privées formant le public.

Les éditeurs de presse assuraient aux journaux une infrastructure commerciale, sans pour autant les commercialiser, à proprement parler. Cette presse qui s’était développée à partir de l’usage que le public faisait de sa raison et qui se contentait d’être le prolongement des discussions qui y avaient lieu restait de toutes parts une institution propre à ce public même ; son rôle était d’être un médiateur et un stimulant des discussions publiques – non plus simple courroie de transmission des informations, mais pas encore media d’une culture de consommation. Il n’est à titre d’exemple que d’observer ce type de Presse au cours des périodes révolutionnaires lorsque les journaux des groupuscules politiques font florès, comme dans le Paris de 1789, voire de 1848 : chaque personnalité politique à peine connue avait son Club ; un homme politique sur deux son propre journal. [192] Entre février et mai 1848, on a pu compter, rien qu’à Paris, 450 clubs et plus de deux cents journaux ! Cette presse qui faisait un usage politique de sa raison était contrainte, aussi longtemps qu’elle était menacée dans son existence même, à se prendre couramment elle-même pour thème de ses propres réflexions : tant que la sphère publique politiquement orientée n’avait pas acquis un statut légal et durable, faire paraître un journal politique et se réclamer de l’orientation qu’il représentait signifiait du même coup s’engager à combattre pour la liberté de l’opinion publique et pour la Publicité en tant que principe. Certes, les journaux ancienne manière avaient eux aussi été sévèrement soumis à la censure, mais tant qu’ils s’étaient tenus à ne transmettre que des informations, jamais leurs propres colonnes n’auraient pu se faire la tribune d’une lutte contre ces atteintes portées à la liberté. Les ordonnances des autorités rabaissaient la Presse au rang d’une simple entreprise, soumise, comme toutes les autres, aux interdictions et règlements de police. En tant qu’institution d’un public dont elle reflétait les discussions, la presse d’opinion avait pour objectif premier d’en affirmer la fonction critique ; l’infrastructure financière de l’entreprise n’était donc qu’une préoccupation de second ordre, quand bien même d’ailleurs un capital y eût été investi dans le but d’y être rentablement exploité.

 

C’est avec l’établissement d’un Etat constitutionnel bourgeois que la sphère publique politiquement orientée a été légalisée et que prend corps le commerce des annonces

 

La presse critique a alors vu se lever les interdits qui entravaient la liberté d’opinion. Elle put dès lors abandonner son attitude polémique et s’ouvrir aux possibilités de réaliser un profit comme n’importe quelle entreprise commerciale. Cette évolution qui conduit la presse d’opinion à se transformer en presse commercialisée sous la forme d’une entreprise s’amorce dans les années trente du XIXe siècle, et à peu près en même temps aux Etats-Unis, en France et en Angleterre. Le commerce des annonces permet alors d’établir le calcul des coûts sur une base nouvelle : en abaissant considérablement le prix de vente et en multipliant le nombre des acheteurs, l’éditeur pouvait compter prendre une part croissante de la surface de son journal destinée aux annonces afin de maintenir l’assiette de ses bénéfices. A cette troisième phase de l’évolution de la Presse s’applique la définition de K. Bücher selon laquelle « un journal revêt le caractère d’une entreprise dont les marchandises qu’elle produit sont réservés aux annonces, tandis que la partie réservée à la rédaction se charge de les vendre ».

 

Le développement et le perfectionnement de l’infrastructure technique et organisationnelle a entraîné une augmentation du capital de l’entreprise ; dans la mesure où ils prennent la forme d’une entreprise capitaliste les journaux pénètrent dans le domaine d’intérêts extérieurs à l’entreprise et qui cherchent à y imposer leur influence

 

[193] Le risque commercial s’est accru et, par voie de conséquence la politique de l’entreprise a été soumise aux impératifs de sa stratégie économique. Dès 1814, le Times était imprimé sur les nouvelles presses rapides qui prirent la relève, quatre siècles et demi après, de la presse en bois inventée par Gutenberg. Vingt cinq ans plus tard, l’invention du télégraphe bouleversait toute l’organisation du réseau d’information.

L’histoire des grands quotidiens de la deuxième moitié du XIXe siècle montre que la Presse devient d’autant plus manipulable qu’elle se commercialise. Depuis que la partie proprement journalistique d’un journal est proportionné au volume des annonces, la Presse qui était jusqu’alors une institution propre aux personnes privées en tant que public devient l’institution de certains membres du public qui ne sont plus que des personnes privées – autrement dit, elle est le biais par lequel certains intérêts privés privilégiés font irruption dans la sphère publique.

Le rapport entre l’éditeur et le rédacteur obéit lui aussi à cette transformation structurelle. Subissant la pression des progrès techniques accomplis dans le domaine de la transmission des informations, l’activité du rédacteur, de littéraire qu’elle avait été ; s’était de toute façon transformée pour devenir plus spécifiquement journalistique : le choix du matériel informatif prend le pas sur la rédaction de l’éditorial ; travailler l’information, la trier, la réviser, la mettre en pages, autant d’actions qui ont priorité sur la fidélité à une « ligne », maintenue grâce à la seule efficace du discours littéraire.

 

C’est pour l’essentiel à partir des années 1870 qu’on voit assigner à l’édition la réalisation d’un profit

 

[194] Ce ne sont plus au premier chef les journalistes de talent, mais des éditeurs habiles qui font le renom des journaux et leur permettent d’occuper un bon rang. Les éditeurs nomment les rédacteurs et attendent d’eux qu’ils travaillent dans l’intérêt d’une entreprise privée cherchant à réaliser un profit, et qu’ils se conforment à cet impératif.

Néanmoins, les débuts de la presse de parti, contrôlée par des organismes politiques, remontent à la première moitié du siècle, en tout cas pour ce qui est de la France et de l’Angleterre ; en Allemagne, elle a commencé à se développer à partir de 1860, d’abord chez les conservateurs puis chez les socio-démocrates. Au lieu d’être aux ordres d’un directeur d’édition, le rédacteur est responsable devant une commission de contrôle – dans l’un et l’autre cas, c’est un employé, exécutant les directives qu’il reçoit.

Il est bien entendu impossible de séparer les tendances générales à la concentration et à la centralisation, qui s’imposent là aussi, les évolutions subies par les structures de la Presse du point de vue de la sociologie de l’entreprise. A partir de 1875 apparaissent les premiers grands groupes de presse et ce mouvement s’est poursuivi au cours du XXe siècle, quoique de façon discontinue.

L’« harmonisation » des services d’information, provoquée par la constitution des agences de presse en monopole s’est très vite doublée d’une standardisation du travail rédactionnel dans les journaux de moindre importance grâce à l’emploi de correspondances précalibrées et à l’appel fait aux services de certaines officines livrant des suppléments tout prêts.

[195] Le niveau atteint dans l’industrie de la Presse par la concentration économique et le degré de sa coordination technico-organisationnelle semblent fort peu développés en comparaison des nouveaux media du XXe siècle, radio, film (parlant) et télévision. D’ailleurs, le besoin en capital de ces derniers est apparu si considérable, et la puissance de la publicité désormais si menaçante que, dans certains pays, l’Etat a pris sous son contrôle, ces institutions nouvelles que sont les media ou les a transformés en régies nationales. Rien n’est plus caractéristique de l’évolution de la Presse comme des nouveaux media que de telles mesures : elles transforment en organismes publics des institutions privées qui étaient le propre d’un public constitué par des personnes privées. L’histoire des premiers bureaux télégraphiques montre comment l’Etat s’est emparé de l’héritage d’une sphère publique tombée sous l’influence de diverses puissances sociales.

 

Les gouvernements ont d’abord exercé un contrôle indirect sur les agences de presse et leur ont accordé un statut quasi officiel

 

Ils l’ont fait, non pas en supprimant, mais en exploitant le fait qu’elles étaient des entreprises commerciales. Il est vrai que l’agence Reuter était devenue propriété indivise de l’ensemble de la presse anglaise ; néanmoins, du fait qu’elle ne pouvait modifier ses statuts sans l’accord de la Cour suprême de justice lui conférait un certain caractère officiel. L’agence France-Presse qui a pris la relève de l’agence Havas après la Seconde Guerre mondiale est une entreprise d’Etat dont le directeur général est nommé par le gouvernement. L’Agence de presse allemande est une société à responsabilité limitée dont le capital est réparti entre les journaux dont chacun possède au maximum 1% des parts ; mais les stations de radio qui, elles, sont sous contrôle public possèdent plus de 10% du capital. Il est vrai que pour l’essentiel l’industrie de la Presse et celle du film sont encore de ressort privé. Toujours est-il que la concentration à laquelle la Presse a obéi, a constitué un précédent suffisant pour que l’Etat empêche ces « monopoles naturels », la radio et la télévision, de prendre la forme d’entreprises privées – ce qui s’est néanmoins produit aux Etats-Unis. En France, en Angleterre et en Allemagne fédérale ces nouveaux media sont des organismes publics ou semi-publics.

[196] Sans ce statut, leur fonction proprement journalistique n’aurait pu en effet être suffisamment protégée face aux intérêts capitalistes qui n’auraient pas manqué de s’y affirmer si ces entreprises étaient restées sous contrôle privé.

 
Chronologie de l’invasion de la sphère publique par la publicité
 

[197] L’invasion de la sphère publique par la publicité ne s’est pas déclenchée avec la libéralisation du marché bien que les premières réclames soient apparues à peu près en même temps. Le déploiement de force, incomparablement plus considérable, d’un marketing obéissant à des stratégies décidées avec rigueur et méthode ne s’est avéré nécessaire que dans le cadre s’un marché restreint par son orientation monopolistique. Celle-ci a d’abord eu pour effet de déclencher, au niveau des grandes entreprises, un conflit entre l’optimum technique et l’optimum financier, ce qui accentue la tendance à ce qu’on a appelé la lutte pour le monopole. Dans la mesure où l’ensemble de l’infrastructure technique de l’entreprise a été adapté à une production de masse, le processus de production perd en effet de sa souplesse – « on ne peut plus modifier le volume de la production (…) car il est déterminé par la capacité de l’infrastructure technique ». C’est la raison pour laquelle le besoin s’est fait sentir de mettre sur pied des stratégies de vente à long terme qui assurent des débouchés et des marchés aussi stables que possible. A la concurrence immédiate des prix de substitue toujours davantage une concurrence indirecte qui s’exprime à travers la création de marchés et de clientèles propres à chaque entreprise. La disparition d’une certaine transparence du marché, que l’on considère habituellement comme justifiant l’extension de la publicité, n’en est au contraire, et pour une bonne part, que la conséquence.

[198] Se substituant à la concurrence entre les prix, c’est la concurrence publicitaire qui est la première responsable d’une diversification insubsumable des marchés, dont chacun est particulier à telle ou telle entreprise, et dont les produits peuvent d’autant plus difficilement être comparés les uns aux autres sur la base de critères économiques rationnels que des manipulations publicitaires faisant appel à des techniques psychologiques entrent davantage dans la détermination de leur valeur d’échange. Il existe une relation directe entre d’une part la tendance à la formation de grosses entreprises capitalistes, c’est-à-dire une restriction de type monopolistique du marché, et, d’autre part, les proverbiales soap operas (a), c’est-à-dire précisément un type de publicité qui pénètre de part en part cette culture d’intégration représentée par les media.

La publicité commerciale qui, tout d’abord en France vers 1820, s’est appelée « réclame » est un phénomène spécifique du capitalisme avancé, bien qu’il nous semble évident aujourd’hui qu’elle soit un constituant naturel de l’économie de marché. Ce n’est en effet qu’au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle que le phénomène capitaliste de concentration industrielle lui confère son importance réelle.

Au début de cette période apparaissent des bureaux d’annonces qui prennent en charge la réclame commerciale. Leur étroite collaboration avec la Presse amena très souvent les agences publicitaires importantes à acheter leur surface d’annonces par abonnement, de sorte qu’elles prenaient ainsi le contrôle d’une part non négligeable de la Presse en général. 

[199] Bien que les nouveaux media lui aient ouvert un champ plus vaste, l’activité des agences de publicité se borne à passer des annonces, surtout dans les journaux et les magazines illustrés. La publicité télévisée acquiert bien entendu une influence prépondérante ; tout simplement au fur et à mesure que ce moyen de communication se répand, mais aussi en fonction de la manière dont sa structure organisationnelle se développe.

Tandis que les media en général touchent davantage les couches sociales supérieures et moins celles qui à chaque fois et respectivement peuvent être considérées comme leur étant inférieures, ce rapport s’inverse en ce qui concerne les annonces et les émissions publicitaires qui touchent dans une mesure plus grande et d’une façon plus fréquente les groupes sociaux inférieurs plutôt que les couches considérées comme leur étant à chaque fois et respectivement supérieures. Cette sorte de « socialisation » des biens autrefois réservés aux classes supérieures éveille davantage l’intérêt de ceux à qui leur style de consommation offre une compensation, tout au moins symbolique, de leur infériorité sociale.  

[200] En fait l’invasion de la publicité dans la sphère publique – devenue nécessaire du point de vue économique – n’aurait pas obligatoirement dû provoquer à elle seule la transformation des structures de cette sphère. Or, une pareille sphère publique économique, en quelque sorte séparée de la sphère publique politique, une sphère publique publicitaire qui aurait eu sa propre origine spécifique, n’est pas parvenue à se former ; au contraire, dès le début, la représentation publicitaire d’intérêts privés privilégiés a été inséparable de certains intérêts politiques. A la même époque en effet où, par le biais de la publicité, la concurrence horizontale entre propriétaires faisait irruption dans la sphère publique, les fondements du capitalisme libéral étaient déjà, en tant que tels, impliqués dans la lutte des partis, et la concurrence verticale des intérêts de classe se déroulait elle aussi dans le cadre de la sphère publique. Vers 1850, au cours d’une phase où la lutte des classes est plus ou moins voilée, la sphère publique est elle-même déchirée par la scission en « two nations » – c’est ainsi que représenter sur la scène publique des intérêts privés acquiert par là-même un caractère politique.

[201] Au sein de cette sphère publique divisée, la publicité de grande envergure ne se borne presque jamais à ne revêtir qu’un aspect commercial, et déjà pour la seule raison qu’elle représente en soi un facteur décisif dans l’établissement du budget des journaux et des revues, des nouveaux media également s’ils fonctionnent dans une perspective commerciale.

 

La publicité commerciale ne devient consciente de son caractère proprement politique qu’avec l’apparition d’une nouvelle pratique ; les relations publiques

 

Cette dernière activité, comme le terme qui la désigne, a vu le jour aux Etats-Unis. Ivy Lee qui employa des techniques publicitaires dans l’élaboration d’une politique de l’entreprise en serait à l’origine. Quelques-unes des plus grandes entreprises commencèrent à déterminer leur stratégie en tenant compte également des orientations données par les public relations ; ce qui s’est révélé utile aux Etats-Unis après l’entrée en guerre, lorsqu’il s’est agi de créer un climat de consensus national. C’est seulement après 1945 que ces nouvelles techniques se répandirent partout en Europe et c’est durant les dernières décennies qu’elles prirent le contrôle en Occident de la sphère publique des pays industriels avancés. Pour l’analyse de cette sphère, elles sont devenues un phénomène clef. Le « travail sur l’opinion » est à distinguer de la publicité dans la mesure où il s’occupe explicitement de la dimension politique de la sphère publique. Les réclames d’ordre privé s’adressent chaque fois à d’autres personnes privées dès qu’elles se présentent en tant que consommateurs. Le destinataire des relations publiques est l’« opinion publique », c’est-à-dire les personnes privées en tant que public et non pas directement comme consommateurs. L’émetteur dissimule ses intentions commerciales en leur donnant la forme d’intérêts qui visent au bien commun. Le travail de manipulation des consommateurs emprunte ses connotations au modèle classique d’un public constitué de personnes privées, et exploite les légitimations qu’offre ce modèle : les fonctions traditionnelles de la sphère publique sont intégrées à la concurrence que se livrent des intérêts privés organisés.

[202] La publicité se limitait pour l’essentiel aux annonces, alors qu’en revanche, grâce aux techniques de « promotion » et d’« exploitation » qui dépassent de loin la simple réclame, le travail sur l’opinion intervient directement dans la formation de l’« opinion publique » en créant des nouveautés selon une stratégie planifiée ou en exploitant l’attention éveillée par certains évènements. Il utilise alors directement la psychologie et les techniques de la publicité graphique ou par l’image, dont se servent les media, ainsi que les thèmes de ce qu’on appelle le human interest, et dont l’efficacité n’est plus à démontrer ; « histoires d’amour, religion, argent, enfants, santé, animaux ». En dramatisant la présentation des faits et en fabriquant des stéréotypes appropriés, il vise à « réorienter l’opinion publique en fonction de nouveaux archétypes ou symboles qu’il se charge de faire adopter par le public. Les managers de relations publiques ou bien réussissent à faire passer directement par les canaux de la communication un matériel publicitaire conséquent, ou bien organisent au sein de la sphère publique certains évènements appropriés qui mettront en marche les appareils de la communication dans le sens prévu ; un manuel propose vingt méthodes différentes pour ce type de « fabrication ou d’invention du nouveau ».

Alors que ce qui avait été acquis et établi par une déontologie du journalisme pour laquelle la séparation entre information et annonces avait valeur de principe, les relations publiques pratiquent au contraire l’amalgame des deux domaines, car la publicité ne doit absolument plus être identifiable comme étant la représentation par lui-même d’un intérêt privé. Elle confère à son objet la dignité d’une affaire d’intérêt public, et c’est sur cet objet que les personnes privées faisant usage de raison (le public) formeraient leur opinion – c’est ainsi du moins que les choses devraient se passer.

 

Ainsi, la « fabrication de l’adhésion », est la tâche essentielle des relations publiques

 

En effet, seul un climat où règne un consensus de ce type garantit la réussite d’une stratégie « de promotion qui fait accepter par le public ou lui impose un produit, une personnalité, une organisation ou une idée ». On tient en éveil la disponibilité des consommateurs grâce à cette fausse conscience selon laquelle ils contribueraient en toute responsabilité et en tant que personnes privées faisant usage de raison, à former une opinion publique.

[203] D’un autre côté, l’adhésion à un processus nécessaire, semble-t-il, à l’intérêt général possède en quelque manière le caractère d’une « opinion publique » mise en scène. Bien que les relations publiques aient par exemple pour fonction de stimuler l’écoulement de telles ou telles marchandises, leur action s’étend pourtant toujours au-delà ; dans la mesure où la publicité faite pour certains produits déterminés emprunte le détour qui lui permet de prétendre représenter un intérêt général, elle ne se limite pas à créer et à garantir l’image de marque d’une firme, ainsi qu’une clientèle de consommateurs ; au contraire, elle réussit à mobiliser au profit d’une entreprise, d’une branche de l’économie, ou de tout un complexe économique et commercial, un crédit quasi politique, la sorte de respect qu’on témoigne aux autorités publiques.

 

Les critères du raisonnable font de toute façon défaut à un tel consensus fabriqué avec tous les raffinements qu’emploient des instituts de conditionnement de l’opinion à le produire sous l’égide d’un prétendu intérêt général

 

La critique compétente qui s’exerçait à l’occasion se problèmes discutés en public cède la place à un conformisme atone où règnent seules des personnifications ou des personnalités présentées au public. L’adhésion est identifiée à la disponibilité que la publicité requiert. La Publicité signifiait autrefois démystifier la domination politique devant le tribunal d’un usage public de la raison ; la publicité aujourd’hui se contente d’accumuler les comportements-réponses dictés par un assentiment passif. Dans la mesure où les relations publiques en modifient la structure, la sphère publique bourgeoise revêt à nouveau certains aspects féodaux.

[204] Les « porteurs d’offres » déploient de la représentation face à des clients prêts à suivre. La publicité contrefait cette aura d’autorité divine et de prestige personnel dispensée par la sphère publique structurée par la représentation.

Il faut pourtant parler de reféodalisation de la sphère publique dans un sens autre et plus précis. En effet, la culture d’intégration qui amalgame divertissement de masse et publicité, et qui, sous la forme de relations publiques, revêt un caractère déjà « politique », soumet également à ses lois l’Etat lui-même. Puisque les entreprises privées prêtent à leurs clients la conscience qu’ils agiraient en citoyens lorsque leurs décisions sont celles de consommateurs, l’Etat se voit contraint de s’ « adresser » à ses citoyens comme à des consommateurs. C’est ainsi que les pouvoirs publics s’ingénient eux aussi à bénéficier d’une publicité.   

 

(a) Le terme désigne aux Etats-Unis des feuilletons radiophoniques ou télévisés financés par des produits d’entretien ou de lessive, d’où l’expression « œuvre-savon ».

 

SUBVERSION DU PRINCIPE DE PUBLICITÉ

 

Les formes que revêt le conditionnement de l’opinion rejettent consciemment l’idéal libéral de « Publicité »

 

[205] La bureaucratie étatique emprunte ses méthodes à une pratique déjà lancée par les grandes entreprises privées et les organes des associations ; et d’ailleurs, seule leur collaboration avec ces dernières confèrent aux administrations officielles leur caractère véritablement « public ».

L’accroissement du pouvoir de l’administration au sein de l’Etat social, et qui s’est accompli au détriment non seulement du pouvoir législatif, mais aussi de l’exécutif gouvernemental, est très facilement observable dans la première des deux phases de la « conquête » de son autonomie, bien que l’administration ne se soit jamais bornée, même au cours de l’ère libérale, à jouer le rôle d’un pur et simple exécuteur des lois. La seconde phase, c’est-à-dire le processus inverse d’un transfert d’un pouvoir de l’Etat au profit de groupements sociaux reste inaperçue ;    

Et, en effet, au sein de cette latitude, nouvellement conquise, d’« appréciation ayant force de droit » et où l’administration elle-même joue le rôle de producteur, de négociant et de distributeur, le pouvoir exécutif se trouve contraint d’adopter une démarche qui juxtapose à l’autorité de l’Etat un compromis passé avec la « sphère publique », quand cette attitude ne va pas jusqu’à substituer, ce qui arrive souvent le compromis à l’autorité publique.

[206] Cette interpénétration de l’Etat et de la Société fait perdre à la sphère publique, mais aussi au Parlement, c’est-à-dire à cette sphère publique reconnue comme organe de l’Etat, certaines fonctions de médiation. On peut, par ailleurs, constater la continuité d’un autre processus d’intégration ; l’effacement du Parlement a en effet pour pendant le renforcement d’instances de transfert : L’administration, qui opère le transfert de l’Etat vers la société, et les associations comme les partis, qui assurent le transfert inverse, de la société vers l’Etat. Néanmoins, l’investissement dans le domaine de la « Publicité », c’est-à-dire le développement des public relations selon les méthodes modernes de gestion, révèle que la Publicité, largement détournée de ses fonctions d’origine, est désormais mobilisée, sous le patronage des administrations, des associations et des partis pour jouer un autre rôle dans le processus d’interpénétration de l’Etat et de la société.

 

Dès que les intérêts privés organisés en associations ont adopté par nécessité une structure politique, certains conflits ont dû être réglés sur la scène publique        

 

Ils ont alors entraîné une transformation radicale dans la procédure du compromis politique. La sphère publique doit désormais se charger de réaliser un équilibre des intérêts qui échappe aux formes traditionnelles de l’accord et du compromis parlementaire.

[207] Ce type nouveau d’équilibre porte encore comme la parque de son origine qui est la sphère du marché : il doit littéralement être « marchandé », il résulte d’enchères entre groupes de pression opposés ; aucune médiation n’intervient alors et il ne s’appuie que sur le fragile équilibre des pouvoirs, tels qu’ils sont distribués entre Etat et groupes d’intérêts au sein de telle ou telle conjoncture passagère. Quant aux décisions politiques, elles sont prises désormais au terme de procédures nouvelles, celles d’un marchandage qui se sont mises en place en marge de structures traditionnelles de l’exercice du pouvoir et de la démocratie. On peut certes constater tout d’abord que le domaine de compétence imparti à la Publicité s’est accru. Mais dans la mesure où l’équilibre à réaliser entre intérêts divergents reste largement subordonné à l’exigence libérale de cette Publicité (légitimer son action en se réclamant de l’intérêt général) – sans y satisfaire, mais sans pouvoir s’y soustraire totalement –, le marchandage des compromis sort du domaine contrôlé par le Parlement et se pratique, soit officiellement, les organes de l’Etat déléguant certaines de leurs compétences à des organisations sociales, soit officieusement, par le biais d’un transfert effectif des compétences qui s’opère en marge de la loi (ou en constitue une violation). 

[208] A ce transfert de compétences, correspond, et dans une mesure bien plus considérable, le transfert de fait des compétences du pouvoir législatif, habilité à passer des compromis politiques, au monde des rapports entre administrations, associations et partis.   

 

L’intégration croissante entre l’Etat et une société qui ne peut plus être qualifiée de politique exige que soient prises des décisions sous la forme de compromis temporaires passés entre groupements

 

Cela signifie le troc direct d’avantages particuliers et d’indemnisations sans passer par le biais de la procédure officielle propre à la sphère publique politique. C’est la raison pour laquelle les associations et les partis restent fondamentalement des corps privés. Certains n’ont même pas le statut d’associations dotées d’une capacité juridique, mais cela ne les empêche nullement d’occuper, avec les autres, des positions officielles. En fait, ils exercent aussi certaines fonctions propres à la sphère publique politique en souscrivant à son principe qui est de justifier la pression exercée sur le pouvoir de l’Etat par la société civile, au-delà du simple rapport de force. C’est ainsi qu’en réalité les associations ont fait sauter les limites du droit bourgeois des associations ; le but avoué est de convertir les intérêts privés d’une masse d’individus en un intérêt public commun, et de faire passer la représentation et la revendication des intérêts qui leur sont propres pour une défense de l’intérêt général. Si les associations disposent d’une large puissance politique, ce n’est donc pas malgré leur caractère privé, mais bien à cause de lui. Elles ont surtout la possibilité de manipuler une « opinion publique », sans être tenues de se soumettre elles-mêmes à son contrôle. D’ailleurs, la nécessité double, d’exercer un pouvoir social d’une part et de se justifier d’autre part, par rapport aux critères traditionnels d’une Publicité dont la ruine ne laisse subsister aucun doute, a pour résultat que les associations cherchent à s’acquérir auprès du public vassalisé un plébiscite qui ratifie une manière de passer des compromis dont l’élaboration s’opère pour l’essentiel dans le secret des appareils, mais dépend du crédit qu’elle recueille dans le public : ou bien, les organisations cherchent au moins à s’assurer de la neutralité bienveillante du public, afin de transformer un sentiment indifférencié en pression d’ordre politique, soit de neutraliser, forte de cette tolérance acquise, une opposition politique.     

 

Les associations publiques ne veulent absolument pas apparaître en tant que personne morale, mais en tant qu’organisation collective

 

[209] C’est qu’elles tiennent moins à être représentées officiellement à l’extérieur qu’à ce que leurs membres jouissent sur la scène publique d’un caractère « représentatif ». La représentation n’est pas essentiellement un élément de la structure constitutive de l’association : c’est avant tout l’expression de son besoin de « Publicité ». Bien entendu cela ne suffit pas à ressusciter la sphère publique féodale, structurée par la représentation ; et pourtant, la sphère publique bourgeoise finit par lui emprunter certains traits : on peut la dire reféodalisée et la définir, avec H. Schelsky, par le fait que les grands responsables de l’Etat ou des institutions non étatiques s’y font « les managers de leurs propres positions ». On y retrouve aussi en tant qu’élément constitutif de la « Publicité » cette aura qui entoure une autorité représentée par une personne, et, dans cette mesure, la publicity moderne est tout à fait voisine de la publicness féodale. Les public relations concernent moins l’opinion publiqueopinion au sens de la réputation. La sphère publique devient une cour devant le public de laquelle un prestige est mis en scène – au lieu de développer une critique au sein de ce public. Le mot même de « travail publicitaire » utilisé de nos jours, révèle que la « Publicité » ne peut plus être autrement que fabriquée selon les circonstances et au coup par coup, alors qu’autrefois elle était donnée avec la position occupée par les représentants et garantie dans sa permanence par une symbolique forte de sa tradition. Aujourd’hui, il faut produire les occasions qui mettent en jeu le processus d’identification : la « Publicité » doit être « faite », on ne peut plus dire qu’elle est une donnée. que l’

[210] L’efficacité immédiate de la « Publicité » ne se borne pas à créer cet impact publicitaire non commercial qui s’exprime sous la forme d’une atmosphère de bienveillance entraînant la capacité d’assentiment. Cette forme nouvelle de la « Publicité » se préoccupe aussi d’influencer les décisions des consommateurs et débouche sur l’exercice d’une pression politique dans la mesure où elle mobilise un potentiel d’un sentiment indifférencié qui peut, lorsque c’est nécessaire, être converti en plébiscite acclamatif dont l’objectif est alors bien précis. La « Publicité » actuelle garde encore un lien avec la sphère publique bourgeoise dans la mesure où les structures institutionnelles, propres à celle-ci et qui la légitiment, continuent d’être en vigueur. La « Publicité »  démonstrative n’acquiert d’ailleurs une efficacité sur le plan politique qu’à partir du moment où elle peut se réclamer d’un capital crédible, ou réellement solvable, de décisions de vote potentielles. Et cette « solvabilité » constitue en effet la tâche des partis.         

 

Le rôle de premier plan joué par les partis a pour conséquence de ravaler le Parlement au rang d’assemblée de fractions

 

[213] Il fait du parlementaire lui-même un « chaînon dans l’appareil technique et organisationnel de son parti auquel il doit se soumettre en cas de conflit ». Mis à part le groupe retreint des « ministrables » qui cumulent les fonctions dirigeantes, le nombre plus important de véritables fonctionnaires de parti (simples exécutants, spécialistes de la propagande, etc.) et enfin la grande masse des représentants directs ou non d’associations (syndicalistes, intermédiaires, experts, etc.) ont désormais accès au Parlement. Le député isolé, à qui, certes, l’on demande encore de participer aux décisions prises à la majorité au sein de son parti, ne prend en fin de compte ces décisions que lié à une fraction. Le parti, lui, agissant par-dessus de la fraction, convertit la nécessité d’avoir constamment à renouveler les compromis passés entre différents groupes d’intérêts organisés en une discipline qui garantit l’unité de sa stratégie vers l’extérieur ; et, de fait, le député reçoit de son parti un mandat impératif.

[214] C’est ainsi que le Parlement tend à devenir une chambre où se rencontrent les mandataires des partis, et qui sont liés aux consignes reçues, à seule fin de faire enregistrer des décisions déjà prises.

A cette évolution correspond celle du Parlement lui-même qui cesse d’être le lieu institutionnalisé de la discussion, car son rôle, entériner des décisions élaborées à huis clos, n’obéit pas seulement à un impératif formel : il sert la « Publicité » démonstrative chargée de présenter au grand public la volonté des partis. Le Parlement, « assemblée d’hommes avisés, de personnalités choisies parmi les couches les plus élevées,…convaincus que les décisions de la majorité incarnaient, pout le bien du peuple, la justesse et la justice », devint la « tribune publique où, face au peuple entier qui ne participe à cette sphère publique que par le biais particulier de la radio et de la télévision, le gouvernement et les partis qui le soutiennent exposent et défendent leur politique, et où l’opposition les attaque tout autant ouvertement en développant le programme qu’elle entend y substituer ».

« De même que la délibération véritable ne s’effectue plus en plenum de l’assemblée, mais se cantonne au sein des commissions et des fractions, au Parlement, la discussion est passée complètement à l’arrière-plan des impératifs de l’information ».    

[215] Les débats eux-mêmes sont mis en scène tels des shows qui se déroule face au public le plus large. La Publicité perd ses fonctions critiques auxquelles se substituent des fonctions « démonstratives » ; et les arguments de la discussion sont pervertis en symboles, de sorte qu’il n’est plus possible d’y répondre par d’autres arguments, mais par la seule adhésion sur un mode identificatoire.

 

La mutation des fonctions du Parlement révèle combien est menacé le statut de la sphère publique en tant que principe recteur de l’organisation de l’Etat

 

La Publicité, au départ principe de la critique (exercée par le public), a été subvertie en principe d’une intégration (dirigée par les instances de la « Publicité » démonstrative : par l’administration et les associations et surtout par les partis). La publicité des débats parlementaires a été pervertie en « Publicité » acclamative, et la publicité des débats judiciaires connaît une dénaturation de même ordre, récupérée qu’elle est par la consommation « culturelle ». En effet, le principe critique le la « Publicité » se trouve tout autant trahi lorsque des procès

(de droit pénal) sont assez « intéressants » pour être retransmis et colportés par les mass media ; ce qui renforce, non plus le contrôle de la justice par l’assemblée des citoyens, mais sert bien davantage la préparation des plaidoyers qu’on destine à la consommation « culturelle » de l’ensemble des masses.

La puissance de ces tendances nouvelles se mesure à ce qu’elle suscite d’efforts cherchant à en renverser le cours.

 

La Constitution de l’Etat-social, lorsqu’il est une démocratie de masse, lie l’activité des organes de l’Etat au respect de la « Publicité »     

 

Elle la lie afin de maintenir dans son efficacité la permanence d’un processus de formation de l’opinion publique comme de la volonté, tout au moins dans son rôle de correctif – garant d’une certaine liberté – apporté à l’exercice du pouvoir et de la domination : « Les manifestations de ce processus sont vitales pour une démocratie libre et consistent à promouvoir une ‘opinion publique’ qui soit en prise sur les activités de l’Etat dans toutes leurs ramifications ; or, ces manifestations peuvent parfaitement prendre la forme d’un ‘pouvoir’ légitime, mais que le Droit ne sanctionnerait pas (…) à la condition qu’elles-mêmes soient ‘publiques’ au sens plein du terme, c’est-à-dire s’opposant publiquement au pouvoir de l’Etat qui, de son côté, est tenu par principe de respecter la ‘Publicité’ de ses actions ». Réquisitionnée par les organisations sociales , abandonnée à la pression des intérêts privés regroupés collectivement, la sphère publique peut, outre collaborer à la réalisation de compromis politiques, exercer certaines fonctions de critique et de contrôle sur la scène politique, mais à la seule condition qu’elle se soumette sans réserve aux exigences de la Publicité, autrement dit, redevienne espace public au sens strict. Dans les conditions actuelles, la finalité des principes de la Publicité classique pourrait être préservée d’une restauration quifiniraitparladénaturer,sila Publicité, augmentée d’impératifs « publicitaires » non-orthodoxes, s’étendait à des institutions qui jusqu’alors avaient profité de la Publicité des autres institutions plutôt que de se soumettre elles-mêmes à son contrôle ; la Publicité devrait gagner tout d’abord les partis, mais aussi les media et les associations publiques qui jouent tous deux un rôle politique effectif. Les partis, les media et ces associations sont tous des institutions qui représentent certaines forces sociales dont l’activité est corrélative de l’Etat, c’est-à-dire des organisations sociales privées qui exercent certaines fonctions d’ordre public dans le cadre du complexe politique.

Afin d’être en mesure d’assurer leurs fonctions dans le sens démocratique d’une formation de la volonté et de l’opinion, ces institutions doivent en premier lieu accepter que le principe de Publicité préside à l’organisation de leur structure interne, et leurs institutions doivent permettre à l’intérieur du parti, et par conséquent de l’association, le fonctionnement d’une démocratie, c’est-à-dire autoriser le déroulement sans entrave d’un exercice de communication et d’exercice public de la raison. Il faut alors que la Publicité et le fonctionnement interne des partis et des associations assure le lien entre cet espace public des organisations et la sphère publique rassemblant le public dans son entier. Enfin, l’activité des organisations, la pression qu’elles exercent sur l’appareil d’Etat, mais aussi la concurrence qui les oppose dans l’exercice de leur propre pouvoir, exigent dans la même mesure une Publicité de large envergure et une multiplicité des liens de dépendance comme des implications d’ordre économique ; ce qui signifie par exemple que les organisations de la sphère publique puissent contrôler l’origine et l’utilisation de leurs moyens financiers.

[218] Quant à la Presse politique, elle doit elle aussi respecter le principe démocratique de Publicité, comme toutes les institutions qui exercent au sein de la sphère publique une influence privilégiée d’ordre « démonstratif » ou manipulatoire. Quel que soit le statut juridique de ce principe ces exigences posent, du point de vue sociologique, le cadre essentiel d’une démocratisation des organisations sociales agissant en liaison avec l’Etat ; la dimension de la discussion.

   

La sphère publique politique n’a de chance de se reconstituer que dans la mesure où elle est liée au progrès d’une rationalisation de ce type

 

Autrement dit, de constituer « au-delà des élections sporadiques ou périodiques touchant les organes de l’Etat, (…) une société qui se réalise à travers un processus cohérent et permanent d’intégration ». A vrai dire, force est de constater à quel point la sphère publique politique de l’Etat-social (en tant que démocratie de masse) est en retard par rapport aux échéances de cet impératif ; ou mieux : à quel point elle s’est fait fort peu avancée dans cette voie. C’est précisément en étudiant la préparation publique des élections et leur déroulement même que nous pourrons démontrer la validité de cette affirmation.

[219] En effet, la sphère publique, mobilisée pour la seule durée limitée des élections et reconstituée à titre provisoire, fait régner cet autre type de « Publicité », celle des public relations, qui peut d’autant plus facilement se développer par-dessus le public inorganisé des associations que celles-ci cherchent elles-mêmes à tourner le principe démocratique de Publicité. L’analyse électorale la plus récente montre « tout l’avantage qu’il y a pour un parti à ne pas avoir de membres permanents, mais à ne revivre qu’en période électorale, en se dotant d’une capacité de manœuvre aussi centralisée que celle d’une firme publicitaire dont l’existence n’a qu’un seul but : réaliser la campagne de publicité ». Un processus de communication publique, et qui se déroule au sein des partis et des organisations, s’oppose bien évidemment à l’activité démonstrative et manipulatoire d’une « Publicité » qui cherche à mobiliser le potentiel acclamatif explosif des larges masses et surtout à en toucher la partie qui politiquement reste la plus indécise.     

 
 

PUBLICITÉ FABRIQUÉE ET OPINION NON-PUBLIQUE

 
La défense des intérêts apolitiques de citoyens
 

Ceux-ci s’en tiennent à une « exigeante indifférence ». Dans le cadre de l’Etat-social qui surtout administre, distribue et assiste, les intérêts « politiques » des citoyens, constamment soumis à des actes administratifs, se réduisent essentiellement à des revendications liées à tel ou tel secteur professionnel. Celles-ci ne peuvent à vrai dire efficacement représentées que si elles sont prises en charge par les grandes organisations. Ce qui, au-delà de cette obligation, resterait encore l’affaire du vote individuel est pris en main par les partis qui proposent un choix organisé sous la forme d’un scrutin. Il est possible d’apprécier à quel point la sphère publique politique s’est dégradée, puisqu’elle n’est plus cette sphère fondée sur la participation continue à l’exercice de la raison en prise sur les pouvoirs publics, si l’on observe l’importance acquise, au sein des partis par les tâches authentiquement publicitaires (publizistisch) dont le but est de fabriquer périodiquement – il n’y a absolument pas d’autre procédure possible – une sorte de « Publicité ».

[220] Désormais les campagnes électorales n’ont plus pour origine la lutte ininterrompue des opinions dans le cadre d’une sphère publique garantie par les institutions.

Néanmoins, la procédure démocratique des élections parlementaires continue comme pat le passé à s’appuyer sur la fiction libérale d’une Publicité bourgeoise. On attend en effet des électeurs qu’ils prennent, forts d’un certain niveau de connaissance et doués d’une certaine capacité de jugement, une part active à la discussion publique afin qu’ils contribuent, au terme d’une démarche rationnelle guidée par l’intérêt général, à mettre en lumière la justesse et la justice, critères auxquels l’action publique devra obligatoirement se conformer.

 

Les différents aspects d’une structure de la personnalité civique

 

« L’intérêt pour les affaires publiques ; la maîtrise des informations et de certaines connaissances ; la fidélité à des principes politiques ou à des valeurs ; la capacité d’observation rigoureuse des faits ; l’engagement dans le processus de communication et de discussion ; un comportement rationnel et conséquent ; la prise en compte de l’intérêt général ». Les composantes sociologiques de la sphère publique politique y sont devenues, par glissement, des caractéristiques d’ordre psychologique.

 

La composition sociale de l’électorat

 

[221] La composition sociale de ce public, qui autrefois ne rassemblait pour ainsi dire que des électeurs, se retrouve aujourd’hui être à peu de chose près celle de la frange plus active qui, au sein d’une population où le droit de vote a été étendu à tout le monde fait réellement usage de ce droit : en général, les hommes votent plus souvent que les femmes ; les gens mariés que les célibataires ; ceux dont le statut social est le plus élevé, qui bénéficient d’un revenu plus important et jouissent d’un niveau supérieur d’éducation, participent davantage au scrutin que les membres des classes inférieures. En outre, il est à signaler que les hommes d’affaires, les membres des classes moyennes travaillant dans des entreprises vont voter dans une proportion assez considérable. Le fait que la participation la plus active aux élections se rencontre parmi les classes d’âge situées entre 35 et 55 ans, laisse en tout cas supposer une forte influence exercée, non pas seulement par l’activité professionnelle (comme c’est le cas pour la stratification du public bourgeois des personnes privées), mais essentiellement par le fait d’être impliqué professionnellement dans les rapports du travail social. Même la participation à la discussion publique, qui était autrefois la condition officieuse d’une participation aux élections, semble aujourd’hui encore trouver un écho dans le fait que les membres des associations et des partis font usage de leur droit de vote dans une plus large mesure que les citoyens n’appartenant à aucun groupement.

Au lieu d’emprunter la voie plutôt horizontale, spécifique à chaque couche sociale, de la diffusion des modes et en général des habitudes de consommation, le canal de l’opinion politique suit un canal plutôt vertical : des couches supérieures vers celles qui leur sont respectivement inférieures ; les « leaders d’opinion dans le domaine des affaires publiques » sont en général plus aisés et plus cultivés, et jouissent d’un statut meilleur que les membres des couches où s’exerce leur influence.

[222] D’un autre côté, on a pu établir qu’au sein du public, ces mêmes noyaux politiquement actifs, informés et intéressés, avaient la plus grande résistance à mettre en question leurs idées au cours de discussions de fond. C’est précisément chez les supports d’un processus de communication à deux niveaux (médiatisé par les leaders d’opinion) qu’une opinion peut souvent, une fois acquise, se scléroser et devenir et devenir un réflexe figé. En l’absence d’un processus de communication dont le moteur serait le public faisant usage de sa raison, même les opinions susceptibles de passer sur la scène publique ne se développent jamais jusqu’à former une opinion publique.

On sait fort bien, par ailleurs, que ceux qui sont pour ainsi dire les mieux informés, et se laissent presque le plus souvent entraîner dans des discussions, ne cherchent en fait qu’une confirmation réciproque de leurs conceptions respectives et n’exercent leur influence que sur les indécis ou sur ceux qui prennent à la discussion la part la plus effacée : ce fait bien connu indique combien peu ces gens informés contribuent au processus d’une opinion publique. De plus, les discussions politiques restent cantonnées pour l’essentiel dans des microgroupes d’appartenance (ingroups) [la famille, le cercle des amis, les voisins] qui de toute façon créent surtout un climat homogène d’opinion.   

 
La division en deux groupes de la clientèle électorale des partis
 

A vrai dire, la clientèle électorale de n’importe quel parti se divise en deux groupes très différents. On trouve d’un côté, la minorité restreinte des citoyens qu’on peut encore sans trop se tromper qualifier d’actifs, qu’ils soient membres d’un parti ou d’autres organisations sociales, voire électeurs indépendants mais bien informés et très actifs dans leur participation, et même le plus souvent opinion leaders très influents.    

[223] A l’opposé, on rencontre la majorité des citoyens tout aussi profondément engagée dans ses choix, mais sur qui semble glisser sans l’entamer le courant des controverses politiques de l’heure. La stagnation qu’ils représentent résulte à la fois d’une perception fondée, mais stéréotypée des différents groupes d’intérêts et d’un ensemble d’évidences culturelles : attitudes et préjugés profondément enracinés, reposant sur des expériences qui, pour la plupart, remontent fort loin dans l’histoire et ont été transmises de génération en génération. Les différentes classes d’âge sont influencées par des groupes spécifiques à chaque génération, différents du point de vue confessionnel et éthique, mais dont les expériences sont similaires, si bien que des décisions de vote en apparence identiques sont dictées en fait par des intentions tout à fait hétérogènes et bien souvent opposées, de sorte aussi qu’il est d’autant plus facile de les prendre en bloc, en accréditant la notion d’un consensus, que leurs présupposés non discutés restent en marge du processus de la communication publique.  

 

Entre les deux blocs d’électeurs, actifs d’une part et suivistes d’autre part,  oscillent des groupes aux contours non définis

 

Pour suivre la classification de M. Janowitz, ils se composent, d’une part d’hommes de compromis, et d’autre part de neutres, d’ambivalents ou d’apathiques ; selon la rigueur avec laquelle on utilise ces critères, ces groupes représentent une masse comprise entre 25% et 50% des électeurs inscrits. M. Janowitz y fait également figurer les non-votants et ceux qu’on appelle les électeurs occasionnels qui peuvent être acquis, tantôt à un parti, tantôt à tel autre, voire n’être absolument pas mobilisés : no-voters et changers. La définition des non-votants selon laquelle ils constituent le groupe pour ainsi dire le moins informé et celui qui, du point de vue démocratique, serait parmi les moins fiables, s’applique également sous certaines réserves aux tenants du floating vote : « Les électeurs « indépendants » sont en général le moins bien informés et se sentent le moins concernés ». Néanmoins, ces électeurs qui sont le moins apte à participer au processus de l’opinion publique sont la cible des managers électoraux : chaque parti cherche à exploiter autant que faire se peut le réservoir des « indécis », non par la raison (Aufklärung), mais en l’identifiant à l’attitude apolitique du consommateur, fortement répandue précisément dans cette catégorie sociale. C’est à juste titre que M. Janowitz pose la question de savoir « si de tels efforts qui mobilisent pour l’essentiel les mass media et d’autres méthodes publicitaires ne représentent pas un mauvais investissement de ressources limitées ».

[224] Quoi qu’il en soit, cette publicité électorale ne va pas sans réagir sur le reste des groupes électoraux ; de sorte que le lien entre la participation électorale et l’orientation définie par les objectifs d’un programme est bien plus faible que le rapport qui s’instaure entre les électeurs et l’image des principaux candidats, offerte en spectacle selon les méthodes efficaces de la publicité.

 
En quoi consiste véritablement l’idéologie de la culture de masse
 

En premier lieu, la culture d’intégration fabriquée et diffusée par les media, bien qu’elle prétende être apolitique, constitue elle-même une idéologie politique ; tout horizon politique, et en général toute manifestation « démonstrative », n’auront pas la possibilité, par exemple, d’entrer en concurrence avec elle mais devront au contraire tendre à s’y conformer. Depuis quelques décennies déjà, K. Mannheim avait diagnostiqué ce phénomène de la mort des idéologies ; mais il semble que cela ne représente que l’avers d’un processus dont Raymond Aron peut parler précisément en termes de « fin de l’âge idéologique ».         

En second lieu, on peut observer que l’idéologie prend la forme de ce qu’on appelle la culture de consommation et réalise, mais en quelque sorte au niveau le plus profond de la conscience, son programme de toujours : imposer aux hommes une adéquation aux systèmes sociaux existants.

Selon Adorno, « si l’on voulait résumer en une phrase ce en quoi consiste véritablement l’idéologie de la culture de masse, il faudrait la formuler comme une parodie de la maxime : ‘Deviens ce que tu es’ : autrement dit, la reproduction et la légitimation exacerbée de l’état des rapporte sociaux tels qu’ils sont, en confisquant toute transcendance et toute critique. Dans la mesure où l’idéologie dominante se borne à ne représenter aux hommes que ce qui de toute façon constitue les conditions de leur vie mais en faisant simultanément de cette existence la norme à laquelle ils doivent se conformer, ceux-ci seront contraints de croire, sans foi, à cette pure et simple existence ».         

 

Les partis et leurs organes auxiliaires se voient donc contraints d’exercer sur les décisions de vote une influence d’ordre publicitaire par analogie à la pression qu’exercent les réclames sur le choix des acheteurs  

 

[225] C’est là l’origine du marketing politique. Les agents et les propagandistes ancienne manière, qui étaient liés à un parti, cèdent leurs fonctions à des spécialistes de la publicité, neutres politiquement, indépendants de tout parti et dont on loue les services afin de vendre de la politique sans en faire. Bien qu’elle se soit dessinée depuis longtemps, cette tendance ne s’est réellement imposée qu’après la Seconde Guerre mondiale, en parallèle avec le progrès accompli dans le domaine des sciences sociales, par les techniques empiriques appliquées à l’étude de marché et en sondage d’opinion. Les résistances à cette évolution, qui dans nombre de partis n’ont cédé qu’à la suite de diverses défaites électorales, révèlent que ceux qui organisent les élections ne se sont pas contentés de prendre connaissance du dépérissement de la Publicité authentiquement politique, mais qu’ils y ont eux-mêmes contribué en toute conscience. La sphère publique politique fabriquée pour une durée limitée reproduit, simplement à d’autres fins, cette sphère où règne la culture d’intégration ; le domaine politique est lui aussi intégré, grâce à des techniques psycho-sociologiques, au monde de la consommation.             

 

Les destinataires de cette « Publicité » constituent ce type de consommateur politique appelé le « nouvel indifférent »

 

Selon D. Riesman ce nouvel indifférent « n’est plus un électeur libre, il ne perçoit plus aucun rapport entre ses opinions politiques et le rôle politique qu’il est appelé à jouer. C’est pourquoi ses opinions lui servent de traites à terme dans sa fonction de membre d’une communauté de consommateurs-destinataires des informations politiques quotidiennes. Sa tolérance vis-à-vis des opinions des autres repose non seulement sur une disposition de son caractère mais aussi sur le fait qu’il peut justement les considérer comme de « pures et simples » opinions, qui sans doute suscitent la curiosité ou l’intérêt, mais n’ont plus la force d’un engagement partiel ou total dans l’action politique ».       

 

A trop vouloir s’imposer à cette communauté de consommateurs-destinataires des informations, les media perdent de leur efficacité

 

La décomposition de l’électorat en tant que public se manifeste dans le fait que la Presse et la radio restent totalement inefficaces si on continue à « les utiliser de la manière habituelle » ; car, dans le cadre de la « Publicité » fabriquée, les media n’ont que la fonction de supports publicitaires. Les partis s’adressent sans intermédiaire au « peuple » mais en fait à cette minorité dont le niveau de conscience a été évalué par des études démoscopiques afin d’établir le vocabulaire de 500 mots qui y est adapté. En même temps que la Presse, l’autre instrument traditionnellement appliqué à la formation de l’opinion, les réunions de parti, perd également son sens.

[226] On a pu constater que ces réunions, « menées selon la manière habituelle », n’ont d’autre utilité que de communiquer certains mots d’ordre au petit groupe des membres qui de toute façon y sont déjà acquis. Les assemblées, elles aussi ne jouent plus que le rôle de manifestations publicitaires où, lorsque la situation est tendue, la présence des participants n’est requise qu’à titre de figuration gratuite pour les besoins de la retransmission télévisée.

 

Au sein de la « Publicité » manipulée, ce n’est plus l’opinion publique qui est motrice, mais un consensus prêt à l’acclamation, un climat d’opinion

 

La manipulation consiste avant tout en un travail psycho-sociologique qui permet de mettre au point le type d’offre dont les cibles sont certaines tendances inconscientes, et qui provoqueront des réactions prévisibles, sans par ailleurs obliger à quoi que ce soit ceux qui s’assurent ainsi d’un assentiment plébiscitaire : s’appuyant sur des « paramètres psychologiques » soigneusement élaborés, ces sollicitations testées sur des échantillons doivent évoquer d’autant plus radicalement ce qui les rattache au contenu d’un programme politique ou même à des arguments concrets, que leur impact sera optimal si elles fonctionnent comme symboles d’une identification. Elles n’ont pas d’autre objectif que de produire cette forme de popularité qui, « actuellement au sein de la société de masse se substituent aux rapports immédiats que les individus entretenaient avec le domaine de la politique ». C’est pourquoi la manière de présenter le chef ou son équipe joue un rôle décisif, car eux aussi ont besoin d’un conditionnement et d’une présentation ajustés en fonction du marché. L’indice de popularité fournit au gouvernement le critère qui lui permet d’apprécier à quel point il contrôle l’opinion non-publique de la population ou dans quelle mesure il doit procurer à son équipe un complément de publicité convertible en popularité. En tant que telle, la popularité n’est pas identique à la « Publicité », mais à long terme on ne peut la maintenir sans avoir recours à celle-ci : l’assentiment dont la popularité témoigne est une variable qui dépend de la « Publicité » fabriquée à titre temporaire, bien qu’elle ne relève nullement de cette seule instance.

 

TRANSFORMATION DE L’ÉTAT CONSTITUTIONNEL LIBÉRAL

EN ÉTAT SOCIAL
 

Les droits fondamentaux tels que définis par les premières Constitutions modernes

 

[231]Dans les premières Constitutions modernes, les sections où sont énumérés les droits fondamentaux sont le reflet du modèle libéral de la sphère publique bourgeoise : ces droits sont garants d’un ordre où la société est conçue comme ma sphère de l’autonomie privée ; le pouvoir, limité à certaines fonctions peu nombreuses en est le pendant ; et, en quelque sorte, entre ces deux sphères se situe le domaine imparti aux personnes privées, rassemblées en un public, qui jouent, en tant que citoyens, le rôle de d’intermédiaires entre l’Etat et les besoins de la société civile. Dans l’esprit de ce modèle libéral, les citoyens ont le devoir de contrôler cette autorité politique dans le cadre de la sphère publique.

 

La garantie de ces droits fondamentaux se transforme dans la société de libre-échange

 

[232] Le corrélat de la société de libre-échange est, en effet, la prétendue égalité des chances dans l’acquisition de la propriété, autrement dit de l’indépendance privée et de la participation à la politique ; dans cette société, le contrôle des citoyens ne semble pouvoir être garanti qu’à partir du moment où le « commerce » des personnes privées s’est émancipé par rapport à la domination, tant au sein du marché que de la sphère publique. Condition réalisée dans le modèle libéral où tous les rapports de forces étaient susceptibles de se neutraliser dans le cadre d’une société de petits propriétaires puisque celle-ci était indépendante du pouvoir.   

A vrai dire, et du point de vue du rôle – tel que les législateurs le concevaient à l’époque – qu’ils avaient à jouer dans la société, les droits fondamentaux ne pouvaient nullement s’en tenir à une fonction de pure et simple délimitation ; car ils devaient intervenir d’une façon positive au sein de l’infrastructure pour laquelle cet ordre social était conçu, en garantissant une participation équitable au processus de production, à la richesse nationale, comme aux institutions de l’opinion publique. Mais dans la société d’échange telle qu’on la présupposait, il n’était possible qu’assurer indirectement une part équitable des bénéfices économiques du pays (à travers le marché) et une juste participation aux institutions (au sein de la sphère publique) ; il fallait avoir recours à l’assurance que certaines libertés et garanties, seraient respectées par le pouvoir concentré entre les mains de l’Etat ; les effets positifs des droits fondamentaux n’étaient gagés que sur leur caractère négatif. Ce qui conduit à penser, si l’on se place dans une perspective sociologique que, contrairement à la conception en vigueur chez les juristes, la Constitution de l’Etat libéral avait, dès le départ, la volonté de réglementer non seulement le domaine proprement étatique ainsi que les rapports entre l’Etat et la société, mais également tout l’ensemble de la vie sociale. Cet ordre public déterminé par les droits fondamentaux englobait donc le domaine réglé par le droit privé ; ce qui éclaire d’un jour nouveau la distinction couramment opérée entre garantie des libertés, sur le versant du libéralisme, et garanties sur la participation aux institutions, du point de vue démocratique.

 

C’est en continuité avec la tradition juridique de l’Etat libéral que l’Etat- social a été amené à donner aux rapports sociaux leur structure

 

[233] Les Droits de l’homme, sur le versant du libéralisme, et les droits du citoyen, sur le versant de la démocratie, ne se scindent qu’à partir du moment où se révèle le caractère fictif de l’ordre social dont on s’imaginait qu’il était au principe de la société et où la bourgeoisie, assurant pas à pas son pouvoir réel, prend elle-même conscience du caractère ambigu de sa domination (personne privée en tant que bourgeois et personne civile en tant que citoyen).

C’est à partir de cette constellation qu’il faut comprendre la transformation de l’Etat constitutionnel libéral en Etat-social. La différence entre Etat-social et Etat libéral ne réside pas dans le fait que « la Constitution d’un Etat impliquerait par nature, cette obligation juridique qui imposerait aux organisations sociales d’obéir        

elles aussi, dans leurs statuts, à certains principes fondamentaux ». Car c’est tout le contraire, puisque c’est précisément en continuité avec la tradition juridique de l’Etat libéral que l’Etat- social a été amené à donner aux rapports sociaux leur structure ; en effet, l’Etat libéral lui aussi avait pour finalité première de doter l’ensemble formé par la société et l’Etat d’un ordre juridique commun.    

[234] Dès que l’Etat est devenu lui-même, et dans une mesure croissante, le support de l’ordre social, il lui a fallu s’assurer les déterminations négatives proposées par-delà les droits fondamentaux du libéralisme, un mandat positif tel que l’« égalité des chances » mais qui, cette fois, ne pourrait être réalisée que grâce aux interventions d’un Etat-social. La conception libérale de la loi a été si radicalement vidée du contenu de ses deux dimensions – l’égalité, garantissant son universalité, et la justesse, c’est-à-dire la vérité garantissant la justice – qu’il ne suffit plus de répondre à ses critères formels pour produire une réglementation adéquate aux contenus nouveaux. C’est au contraire une garantie concrète qui, se substituant à la garantie formelle, impose aux compromis d’intérêts le cadre le cadre général des règles d’une justice distributive : c’est ainsi par exemple que la répartition du produit social relève désormais, et dans une mesure croissante, de la compétence de certaines instances politiques. Les associations et les organisations entrent en compétition avec les pouvoir législatif et exécutif pour s’assurer du mode de répartition qui sera alors appliqué. C’est pourquoi l’Etat « engagé par ses devoirs sociaux » aura à surveiller que l’équilibre des intérêts, résultant de cette compétition, ne sort pas des limites imposées par l’intérêt général.

 

La Déclaration des Droits de l’homme adoptée par l’ONU le 10 décembre 1948

 

De nos jours, des droits fondamentaux adaptés à un Etat-social ont été formulés – outre dans le préambule de la Constitution française de 1946, depuis frappée d’invalidité – dans la Déclaration des Droits de l’homme adoptée par l’ONU le 10 décembre 1948 (a).

[235] Ils garantissent une part des bénéfices du produit social et une participation aux institutions politiques : « La liberté garantie par délimitation négative aux caractéristiques  d’un Etat qui s’impose certaines limites et laisse aux individus la responsabilité de leur situation au sein de la société telle qu’elle est. La participation en tant que droit, en tant qu’exigence, suppose un Etat producteur (réalisation du produit intérieur brut) (b), répartiteur, distributeur, réglant le partage des bénéfices (la redistribution se faisant par un système de taxes, de charges sociales et par l’imposition) et qui, loin d’abandonner l’individu à sa situation dans la société, lui offre certaines garanties afin de lui venir en aide ».

Conformément au concept de loi tel qu’il est formulé par le droit constitutionnel, les garanties des droits fondamentaux reposent bien entendu sur une délimitation négative de la sphère privée et de la sphère publique politique par rapport au domaine directement placé sous le contrôle de l’Etat ; et les garanties constitutionnelles touchant la propriété et la famille viennent renforcer cette délimitation. Or, si les droits fondamentaux de caractère social viennent s’adjoindre à ces garanties pour les compléter, c’est pour la seule raison qu’un contenu « positif » n’intervient plus « automatiquement » pour répondre au caractère négatif de leur fonction ; c’est aussi parce que les mécanismes inhérents à la société ne sont plus en mesure d’assurer la « responsabilité » que leur impose, vis-à-vis de certains domaines sociaux, le fait que leur délimitation négative les rend indépendants de l’Etat. Cette participation double, tant aux bénéfices du produit social qu’aux institutions politiques, ne peut être garantie que par l’Etat. Car c’est le seul biais qui permette à l’ordre politique de ne pas trahir les principes (autrefois recteurs des institutions de l’Etat constitutionnel bourgeois) de la sphère publique politique, et d’y rester fidèle, aujourd’hui encore, malgré la mutation structurelle subie par cet espace public.             

 

Depuis que la Presse et la Publicité sont devenues des puissances sociales, la formation d’une opinion publique n’est plus suffisamment protégée

 

 [236] Elle n’est pas garantie par le simple fait que n’importe qui peut exprimer librement ses opinions et fonder un journal. Le public n’est plus un tout uni, formé par des personnes égales tant sur le plan juridique qu’économique. En analysant intelligemment la fonction sociale de la liberté (privée) d’opinion, H. Ridder dans Die Grundrichte, parvient à la conception d’une « liberté publique d’opinion » qui seule offre aux citoyens une participation au processus de la communication publique respectant l’égalité des chances. Cela suppose, et H. Ridder l’a bien vu, que l’on complète la doctrine classique de la liberté de la Presse en faisant obligation aux institutions de la Presse et de la « Publicité » de respecter les principes fondamentaux de l’Etat constitutionnel et démocratique et social ; « Il est manifeste qu’on ne peut plus caractériser la liberté de la Presse comme une liberté qui, tant sur le plan individuel que collectif, serait définie négativement par rapport aux interventions de l’Etat. Ce qui est essentiel c’est le rôle public assumé par la Presse politique ; et, par conséquent, si certaines libertés lui sont garanties, c’est en raison de ce rôle même et dans son intérêt ».

[237] La libre expression des opinions par voie de Presse ne peut plus être considérée comme un simple mode d’expression parmi d’autres canaux traditionnellement utilisés par les individus pour communiquer entre eux, c’est-à- dire entre personnes privées (c). Car seule une garantie statutaire accordée par l’Etat peut préserver un accès à la sphère publique qui soit égale pour toutes les personnes privées ; il ne suffit donc plus que l’Etat se contente d’assurer qu’il n’interviendra pas.   

 

La nature des libertés de réunion et d’association subit une transformation analogue

 

Les partis et les associations publiques, devenus de grandes organisations bureaucratisées, ont le monopole de toutes les réunions et associations qui ont une quelconque importance sur le plan politique et une réelle action d’ordre « publicitaire ». Par conséquent et là encore la liberté de réunion ou d’association ne saurait se passer d’une garantie statutaire qui constitue le seul moyen efficace de préserver la participation des citoyens à la sphère publique politique , dans la mesure où cette garantie impose aux partis et aux associations, de définir précisément leur but et d’obéir, dans leur structure interne, qui corresponde à leurs finalités ainsi explicitées. Cette contrainte ne va pas sans compensation puisque certaines exigences sont à leur tour certaines garanties qui trouvent leur expression dans ce qu’on appelle les prérogatives accordées aux partis. 

 

L’autre série de droits fondamentaux, dont le noyau est la garantie institutionnelle de la propriété privée sont à interpréter dans une perspective concrète

 

Les libertés institutionnelles du droit privé qui garantissent le libre choix de la profession, du lieu de travail et d’apprentissage, ne peuvent plus être conçus comme les garants d’une sphère privée qui repose sur un capital de libre concurrence.

– Ils revêtent, d’une part, le caractère de droits assurant une participation aux bénéfices sociaux dans la mesure où, articulés sur un principe d’égalité interprété dans une perspective concrète, il faut les comprendre comme les garanties de certaines revendications sociales (obtenir, par exemple, une profession qui corresponde aux compétences réelles, ou un lieu d’apprentissage qui soit fonction des capacités, etc.)

– Mais, par ailleurs, d’autres garanties propres à l’Etat-social viennent en limiter la portée, et c’est ainsi que ces droits perdent le caractère de délimitation négative qui, en principe, était le leur. Ce qui se manifeste, par exemple, à travers le fait que la libre jouissance de la propriété privée ne se trouve pas seulement limitée par l’obligation qu’on lui impose ; cette obligation peut être faite, soit dans une perspective sociale, de tenir compte de sa compatibilité avec les intérêts de la société dans son ensemble, soit dans une perspective socialiste, lorsqu’on la contraint à un éventuel transfert de la propriété dans les mains de la communauté pour satisfaire aux impératifs de l’intérêt général ; car c’est surtout dans le domaine du droit de la construction, du droit locatif et du droit du travail que les garanties sociales imposent aux droits libéraux de la propriété des limites immédiates.

 

Les conditions dans lesquelles la liberté de la personne peut continuer à se déployer

 

[238] Cette liberté de la personne ne peut pas se déployer au sein d’une sphère privée qui s’est en fait rétrécie aux domaines restreints de la famille et des loisirs, sans avoir besoin d’un statut garanti officiellement par la participation démocratique, car ce libre développement ne repose plus sur la base que constituait une propriété privée, suffisamment protégée par les délimitations négatives du droit libéral.

L’autonomie privée n’est à vrai dire plus possible, sauf à être indirecte ; quant aux droits dont la fonction a été subvertie dans une perspective sociale ou d’Etat-social (droit à la sécurité, droit à l’indemnisation, droit au libre épanouissement), ils n’ont plus le caractère constitutionnel d’un Etat dont l’équilibre serait automatiquement assuré par les intérêts mis en jeu dans l’échange bourgeois. Au contraire, ces droits reposent sur une intégration – qu’il faut à chaque fois réaliser de manière démocratique en fonction des impératifs de l’Etat-social – des intérêts de toutes les organisations corrélatives de l’Etat : « C’est dans cette seule perspective qu’il est possible de concilier les assurances données par les droits individuels, garanties par une décision juridique impartiale, et l’égalité devant les lois, interprétée de manière positive ».

L’alternative réelle, dans ce contexte, selon W.Abendroth ne consiste pas à se demander « si l’on veut doter l’individu d’une liberté totale de décision sur le plan économique et social, ou si on veut le soumettre au pouvoir planificateur d’un Etat représentant démocratiquement la société, mais à se poser la question de savoir :

– si l’on soumet la majorité des citoyens au pouvoir officiellement privé (donc guidé par des intérêts particuliers et non par l’intérêt général) des membres de la société qui occupent dans le domaine économique des postes-clefs,

– ou bien si l’on soustrait aux hasards des décisions arbitraires de certains groupes minoritaires la planification nécessaire et inévitable ; cette planification s’appliquant tant dans le domaine de la production que dans celui de la vie sociale, donc si on la soumet au contrôle commun de tous les citoyens qui prennent part au processus commun de production, et dont l’Etat représente l’instance suprême de décision.  

[239] Dans les deux cas, la planification à long terme, conforme aux décisions officielles, se trouvera freinée par les effets de l’arbitraire privé des membres de la société. C’est alors que deux configurations se présentent :

– dans le cadre d’un Etat démocratique et social dont les mesures de prévision à longue échéance ont pour objectif une prospérité générale, cette prévision peut être maintenue dans ses grandes options, sinon bien entendu dans le détail, certaines garanties d’indemnisation peuvent venir en atténuer les effets.

– lorsque ce sont des oligopoles ou des monopoles qui imposent à la société, et sans recours possible, son organisation, cette prévision est livrée à un arbitraire, qui semble complètement accidentel aux yeux des individus, mais qui a bien pour cause des décisions d’ordre privé. C’est pourquoi dans ce cas-là, les citoyens les plus défavorisés sont constamment exposés dans leur situation sociale à des bouleversements qui ne peuvent s’accompagner d’aucun dédommagement.

 

Les possibilités de régulation de l’Etat-social ne diffèrent pas de celles d’un Etat libéral quant aux revenus et aux fortunes, mais sont particulières quand il s’agit de la propriété

 

Elles reposent sur une délimitation bien spécifique de l’autorité régulatrice par rapport à la propriété protégée par les droits fondamentaux ; c’est ainsi qu’il devient possible de faire, grâce à l’autorité régulatrice, certaines interventions dans les revenus et les fortunes ; alors que si ces interventions (…) s’attaquaient dans la même mesure à la propriété, elles seraient qualifiées d’expropriations et déclencheraient aussitôt des indemnisations.  

[240] « A vrai dire, au cours de l’évolution qui aboutit à un Etat-social, la différence qualitative entre interventions dans les revenus et fortunes, et interventions limitant la libre jouissance de la propriété privée, se trouve peu à peu réduite à une différence « quantitative » entre niveaux d’intervention si bien que le système des impôts peut directement être transformé en instrument de contrôle de la propriété privée ».

 

Dans la mesure où l’Etat et la société s’interpénètrent la fixation par les droits fondamentaux d’une sphère publique politique va se trouver subvertie, tant dans sa fonction sociologique que dans son tôle de réalité constitutionnelle

 

Elle va se trouver subvertie par un régime juridique concurrent, puisque ce qui ne peut plus être indirectement garanti par délimitation négative exige désormais une garantie d’ordre positif : c’est-à-dire une part des bénéfices de la production sociale (Teilhabe) et une participation aux institutions de la sphère publique politique (Teilnahme). En même temps et dans la mesure où cette participation aux bénéfices du produit national doit être effective, le domaine de compétences dont elle relève doit nécessairement être élargi. C’est dans cette perspective que se situe l’action, sur la scène publique politique, des organisations sociales corrélatives de l’Etat, qui agissaient soit par le biais des partis, ou en traitant directement avec l’administration publique. Il s’agit, d’une part de groupements économiques, au sens restreint, [du type Sécurité sociale] qui organisent sous une forme désormais collective les intérêts autrefois individuels des propriétaires dont l’activité reposait, à l’origine sur l’autonomie privée ; d’autre part, ce sont des organisations de masse [du type syndicats] qui ne peuvent acquérir et défendre un statut privé, garanti par le droit social, que par le biais d’une représentation collective de leurs intérêts sur la scène publique ; plus précisément, seule l’autonomie politique permet d’asseoir une autonomie privée.    

[241] Liée à l’action politique de ceux qui représentent les forces culturelles et religieuses, cette concurrence des intérêts organisés face au « néo-mercantilisme » d’une administration interventioniste conduit à une « reféodalisation » de la société, dans la mesure où, compte tenu de l’interpénétration des domaines privé et public, ce ne sont pas seulement des instances politiques qui commencent à assumer certaines fonctions dans la sphère des échanges et du travail social, car on voit également, et à l’inverse, certaines puissances sociales jouer un rôle sur le plan politique.     

 

C’est la raison pour laquelle cette « reféodalisation » gagne même la sphère publique

 

En effet, elle représente le cadre au sein duquel les organisations cherchent à passer des compromis avec l’Etat ou entre elles, en excluant autant que faire se peut de les rendre publiques (Publicité), ce qui les contraint d’ailleurs à employer une « Publicité » démonstrative et manipulatoire pour s’assurer l’assentiment plébiscitaire d’un Public vassalisé. Le principe de Publicité est étendu par les organes étatiques à toutes les organisations dont l’activité est corrélative de l’Etat. Au fur et à mesure que s’accomplit cette extension, un public de personnes privées organisées se substitue au public désagrégé des personnes privées dont les rapports ne se déroulaient que sur un plan individuel.

Dans le contexte actuel seul ce public organisé serait en mesure de prendre une part active à un processus de communication publique, à travers les canaux de la Publicité interne des partis et des organisations, et sur la base de la « Publicité » mise en jeu dans les relations qu’entretiennent les organisations avec l’Etat et entre elles. Et c’est vis-à-vis de ce processus que les compromis politiques auraient à justifier leur existence.

 

Deux tendances opposées caractérisent la sphère publique politique de l’Etat-social   

 

– Dans la mesure où elle n’est qu’une forme dégénérée de l’espace public bourgeois, elle est investie par une « Publicité » de démonstration et de manipulation fabriquée par les organisations sans qu’y collabore le public désormais vassalisé.

– En tant qu’il ne s’écarte pas d’une certaine continuité avec l’Etat libéral, d’autre part, l’Etat-social maintient le principe d’une sphère publique politique qui entraîne pour ce public le devoir d’enclencher, à travers ces mêmes organisations qui le vassalisent, un processus critique de communication publique.

[242] Il faut bien voir que, du point de vue de la réalité constitutionnelle de l’Etat-social, la Publicité critique entre en concurrence avec la « Publicité » fabriquée aux seules fins de la manipulation ; et le niveau de démocratisation atteint par une société industrielle dotée de la structure d’une Etat-social, c’est-à-dire le niveau atteint par une rationalisation de l’exercice du pouvoir politique et social, se mesure au terrain conquis par la Publicité critique. L’Etat-social a renoncé à la fiction de l’Etat constitutionnel libéral, qui supposait réelles, tant l’existence d’une sphère publique politique que son intégration à l’appareil de l’Etat.

 

Est-il tout simplement possible de rationaliser, dans le cadre d’un Etat-social, la domination politique et le pouvoir social ?

 

A vrai dire, la réponse à cette question nous ramène en fin de compte à la problématique inhérente, dès l’origine, à l’idéal de la sphère publique bourgeoise telle qu’elle est formulée par la conception ambivalente du libéralisme. Cet idéal avait supposé objectivement possible la réduction des conflits structuraux d’intérêts ainsi que des décisions bureaucratiques à un minimum. Ce second objectif pose un problème d’ordre technique et le premier peut être ramené à un problème économique. Aujourd’hui, la possibilité de réaliser une sphère publique politique qui corresponde à ces impératifs critiques dépend uniquement de la possibilité de résoudre ces deux problèmes.  

 
Comment contrôler l’appareil bureaucratique de l’Etat ?
 

[243] « Ce contrôle n’est possible que par le biais de la bureaucratie politique de la sphère sociale ; autrement dit, celle des partis et des groupements d’intérêts ».

Car ces derniers sont à vrai dire contraints de respecter eux-mêmes les impératifs d’un contrôle dans le cadre de la Publicité inhérente à leur structure. Dans la mesure où il ne d’agit que de l’aspect technique du problème, des impératifs de structure ne devraient pas rendre, du moins à l’intérieur d’une organisation, que s’établisse, entre l’instance bureaucratique de décision et la délibération quasi-parlementaire des membres, de véritables relations s’appuyant sur un processus de communication « publique ». 

De nos jours, bien entendu, ce problème ne se pose pas tout d’abord sous son aspect uniquement technique. L’effacement progressif de la Publicité au sein des grands appareils de l’Etat et de la sphère sociale, et la véritable fuite devant la Publicité qui caractérise bien leurs relations aujourd’hui, résultent de la multiplication non réduite des intérêts en conflit. Ce qui fait réellement douter que d’elle puisse jamais surgir l’intérêt général auquel une opinion publique pourrait se référer comme à un critère. Un antagonisme d’intérêts, s’il reste foncièrement irréductible finirait par imposer des limites très étroites à une sphère publique dont la fonction critique s’est transformée pour s’adapter au contexte d’un Etat-social.  

 

Aplanir les conflits par le moyen de la discussion publique suppose comme toujours, la possibilité d’un consensus

 

Il s’agit bien d’obtenir un accord entre intérêts concurrents, réalisé selon des principes généraux et ayant valeur exécutoire. En l’absence d’un tel accord, le pouvoir, qui s’exerce comme toujours publiquement, mais sous la forme d’un jeu de pressions et d’oppositions, ne peut créer qu’un équilibre provisoire entre des intérêts concurrents, qui, même s’il s’appuie temporairement sur un rapport de forces, reste totalement dépourvu d’une rationalité commandée par l’intérêt général.

[244] La lutte reste ouverte entre la Publicité critique et la « Publicité » mise en scène en fonction des seuls impératifs de la manipulation. Il n’est nullement certain que, face à cette « Publicité » fabriquée dans une perspective plébiscitaire, la Publicité prescrite à titre de programme par l’Etat-social dans l’exercice du pouvoir et l’équilibre des forces politiques parvienne à s’imposer. Mais on ne peut pas la dénoncer en tant qu’idéologie, comme l’idéal de la sphère publique bourgeoise à l’époque de son développement dans le cadre du libéralisme ; car, de toute façon, elle mène à son terme la dialectique de cet idéal déjà réduit à n’être plus qu’idéologie.   

 

(a) Articles 22-27 : Droit à la sécurité sociale, au travail, au temps de repos proportionnel à la durée du travail, droit à un niveau de vie minimum et aux soins médicaux, droit à l’éducation et à la formation, droit d’accéder aux biens culturels en général.

(b) P.I.B. : mesure des richesses créées dans un pays donné et pour une année donné ; schématiquement on le calcule en faisant la somme des valeurs ajoutée dans le pays.

(c) Pour H. Ridder, la liberté traditionnelle d’expression (et qui concerne les individus à un titre privé) subsiste parallèlement à la « liberté d’opinion garantie par le droit public, et en liaison avec des « institutions de caractère public » ; mais il ne va pas jusqu’à reconnaître explicitement que la première entre sous la dépendance de la seconde et perd ainsi elle-même la caractéristique d’être un droit fondamental de nature libérale.   





Date de création : 15/11/2010 @ 08:15
Dernière modification : 15/11/2010 @ 08:42
Catégorie : Parcours habermassien
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