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LA SPHERE PUBLIQUE

 


Synthèse proposée par Miguel Abensour


Le principe de Publicité est le principe de contrôle que le public bourgeois a opposé au pouvoir pour mettre un terme à la pratique du secret propre à l’Etat absolu. Créateur d’une véritable sphère publique, ce principe circonscrit à partir du XVIIIe siècle un nouvel espace politique où tente de s’effectuer une médiation entre la société et l’Etat sous la forme d’une « opinion publique » qui vise à transformer la nature de la domination. A l’aide d’un ensemble institutionnel déterminé, qui permet le développement de discussions publiques ayant pour objet des questions d’intérêt général, il s’agit de soumettre l’autorité politique au tribunal d’une critique rationnelle.



STRUCTURES SOCIALES DE LA SPHÈRE PUBLIQUE


Institutions de la sphère publique bourgeoise au XVIIIe siècle


[41] Les différentes aires sociales étaient disposées comme suit :

 


Domaine privé   
Sphère du pouvoir public
Société civile
Sphère publique politique
Etat
(domaine de l’échange des marchandises
 et du travail social)

Sphère publique littéraire

(Clubs, Presse)

(marché des biens culturels)


  (domaine de la « police »)

Famille restreinte

Domaine de l’intériorité

(l’intelligence bourgeoise)
 « Ville »
 « Cour »
(société de la noblesse de Cour)

                                        


La ligne de démarcation entre l’Etat et la société, et qui dans le contexte qui nous occupe est fondamentale, sépare le domaine privé du domaine public. L’espace public se limite au pouvoir auquel se joint la Cour. Quant au domaine privé, il inclut aussi la « sphère publique » proprement dite, car elle repose sur les personnes privées. Au sein de ce domaine, imparti aux personnes privées, on est amené à distinguer la sphère privée de la sphère publique. La première comprend la société civile en un sens plus restreint, c’est-à-dire le domaine de l’échange des marchandises et du travail social, ainsi que la famille et sa sphère intime.

La sphère publique politique, quant à elle, est issue de sa forme littéraire, et les opinions publiques qui en émanent jouent un rôle de médiateur entre les besoins de la société et de l’Etat.


La famille bourgeoise et l’institutionnalisation d’un domaine privé corrélatif au public


[54] Tandis que les premières institutions de l’opinion publique bourgeoise tiennent encore, de par leur origine, à la société aristocratique en passe de prendre ses distances par rapport à la Cour, le « grand public » qui se forme peu à peu dans les théâtres, les musées et les concerts, est bourgeois, même du point de vue de son origine sociale. Vers 1750, son influence devient prépondérante. Les hebdomadaires moralisateurs envahissent toute l’Europe.

Les expériences, à propos desquelles un public qui se prend lui-même, et avec passion, pour thème de ses discussions, cherche, dans l’usage public que font du raisonnement les personnes privées, une compréhension réciproque et une raison critique ont en effet leur source dans une subjectivité spécifique dont la patrie, au sens étymologique, est la sphère familiale restreinte régie par le patriarcat. Comme on le sait, celle-ci s’affermit jusqu’à devenir, dans les classes bourgeoises le modèle dominant, après des transformations subies par la structure familiale, et qui se sont préparées, comme la révolution capitaliste, depuis des siècles.

La noblesse urbaine, et surtout l’aristocratie parisienne qui donnait le ton au reste de l’Europe, continue il est vrai de mener son train de vie et n’a que mépris pour l’intimité de la vie familiale bourgeoise. La généalogie familiale et du même coup l’hérédité des privilèges sont garanties au sein de la noblesse par le seul nom : ce qui n’exige même pas la cohabitation des partenaires conjugaux , lesquels, assez fréquemment habitent leur propre « hôtel » et se retrouvent parfois plus souvent dans les Salons, en dehors de la famille, plutôt qu’au sein du cercle qu’elle forme. Avoir une maîtresse est une institution et révèle de façon symptomatique que les relations propres à la « vie de société », changeantes mais obéissant en même temps à de strictes conventions, ne permettent que rarement la création d’une sphère privée au sens bourgeois. Cette intimité superficielle et frivole, quand d’ailleurs elle existe, se distingue de l’intimité durable qui caractérise la nouvelle vie familiale. Celle-ci se définit par ailleurs en se détachant des formes plus anciennes de la communauté formée par la grande famille, telles qu’elles se sont encore maintenues dans le « peuple », surtout à la campagne, bien au-delà du XVIIIe siècle, et qui sont également prébourgeoises, dans la mesure où elles ne reconnaissent pas la distinction entre « public » et « privé ».

[55] Si maintenant l’on regarde l’intérieur des habitations des grandes villes, on y constate que la pièce familiale, la pièce de séjour commune au mari, à la femme, aux enfants et aux domestiques est devenue toujours plus petite ou a complètement disparu. Par contre, les pièces réservées à chaque membre de la famille n’ont cessé de se multiplier et d’être aménagées de façon toujours plus individuelle. L’isolement dont peut jouir, même au sein de la maison, chaque membre de la famille passe pour être distingué. W.H. Riehl, dans Die Familie (1889), analyse ce processus d’évolution vers la sphère privée qui, comme il le dit, rend la maison plus habitable pour l’individu, mais plus étroite et plus ingrate pour la famille. L’« espace public » qu’était pour les grandes familles la salle principale et où, à côté du maître, la maîtresse de maison jouait son rôle face aux domestiques et aux voisins, fait place à l’espace de la pièce de séjour où les époux et leurs enfants mineurs, formant la famille restreinte, s’isolent du personnel. « Les pièces et les salles consacrées à l’ensemble de la maisonnée se voient réduites au strict minimum. Par contre, l’espace le plus grand est réservé dans les maisons bourgeoises distinguées à une pièce toute nouvelle : le salon (…)

[56] Mais le salon, à son tour, n’est pas à la disposition de la ‘maison’, il est dévolu à la ‘société’. Et cette société à laquelle il est réservé est bien loin d’avoir la même importance que le cercle étroit, très fermé, des amis de la maison.»

La ligne qui partage sphère privée et domaine public traverse la maison en son centre même. Les individus quittent l’intimité de leur chambre pour l’espace public du salon. Mais celle-là est strictement corrélative de celui-ci. Seul le nom du salon rappelle que la discussion en société et l’usage public du raisonnement ont eu leur origine dans la sphère de la société aristocratique. Entre-temps, le salon s’en est détaché pour devenir le lieu où se rencontrent les pères de famille bourgeois et leurs épouses. Les individus qui s’y constituent en public ne se « fondent pas au sein de la société » ; ils font en quelque sorte saillie et toujours sur la toile de fond d’une vie privée, qui, au sein de l’espace clos formé par la famille retreinte patriarcale, a conquis sa forme institutionnelle.

Cet espace intérieur est le lieu d’une émancipation psychologique qui correspond à l’émancipation économique et politique.

[57] Cette idée que la famille restreinte se fait de la sphère d’intimité qu’elle représente entre toutefois en conflit avec les fonctions réelles assumées par la famille bourgeoise, et ce, jusque dans la conscience des bourgeois eux-mêmes. Car, bien évidemment, la famille n’est pas épargnée par la nécessité à laquelle se soumet la société bourgeoise, comme toute société avant elle. Au cours du processus d’accumulation capitaliste, elle joue le rôle précis qui lui a été assigné : elle apporte la garantie d’une cohésion généalogique en tant que continuité des personnes, ce en quoi consiste concrètement l’accumulation du capital, et que corrobore le droit d’hériter librement de la propriété. Mais surtout, en tant que mandataire de la société, elle assume la tâche difficile d’être le médiateur qui, sous l’apparence de la liberté, assure néanmoins la stricte observance des nécessités sociales. Freud a mis au jour le mécanisme d’intériorisation de l’autorité paternelle ; en psychologie sociale, ses disciples ont attribué ce mécanisme au modèle que constitue la famille restreinte de type patriarcal. Quoi qu’il en soit, à l’indépendance du propriétaire sur le marché et dans sa propre entreprise correspondait la dépendance de l’épouse et de ses enfants vis-à-vis du père de famille : ce qui était là autonomie privée, se traduisait ici sous la forme de l’autorité et rendait illusoire cette volonté de l’individu prétendu libre. Même la forme du contrat de mariage, qui suppose la libre déclaration de volonté des deux partenaires était pour l’essentiel une fiction, d’autant que le pariage ne pouvait se voir épargner le soin de conserver et d’accroître le capital, dans la mesure où ka famille en était le support. Les menaces à l’égard du mariage, qui, pour ces raisons-là, s’opposent à l’idée de communauté d’affection, ont occupé jusqu’à nos jours le littérature – et pas seulement la littérature –, sous la forme qui oppose l’amour et la raison, c’est-à-dire l’amour au mariage d’argent ou de raison. Enfin, les exigences liées à la profession contredisaient également une idée de la culture selon laquelle celle-ci ne saurait avoir d’autre fin qu’elle-même.

[58] Hegel n’a pas tardé à comprendre à quel point la culture reste prisonnière du travail socialement nécessaire, et ce, dans son fond même dont elle n’aurait su admettre qu’il fût bourgeois. Cette ancienne contradiction se reconduit jusqu’à nos jours dans la lutte pour la formation de la personnalité d’une part, et d’autre part dans le système d’éducation qui ne dispense que de pures et simples compétences.

[59] A cette époque où règne la sensibilité, les lettres sont le déversoir des « épanchements du cœur » plutôt que les dépositaires de « froides informations » qui, lorsqu’il arrive qu’elles soient rapportées, oblige celui qui les transmet à devoir s’excuser. L’intérêt psychologique croît dès le début selon la double relation à soi-même et aux autres ; l’introspection s’unit, en partie par curiosité, en partie par sympathie, aux mouvements de l’âme qu’éprouve l’autre moi. Le journal intime devient une lettre adressée à l’expéditeur même ; le récit de soi-même, un dialogue avec soi adressé à un destinataire autre : ces deux genres constituent dans la même mesure des expériences propres à la subjectivité que les relations mêmes au sein de la famille.

Cette subjectivité qui représente la part la plus intime du domaine privé est déjà d’emblée corrélative du public. A l’opposé de cette intimité que la littérature médiatise, c’est l’indiscrétion que l’on rencontrerait, et non pas la Publicité en tant que telle. Les lettres que l’on reçoit ne sont pas seulement recopiées et prêtées, car nombre de correspondances sont d’emblée écrites pour être imprimées. C’est donc à partir de la subjectivité, directement ou indirectement liée corrélative de la Publicité, et qui s’exprime dans la correspondance ou les journaux intimes que prend naissance le genre littéraire propre à ce siècle : le roman bourgeois, autrement dit, la peinture psychologique des caractères sous la firme d’une biographie.

[60] Au sein des couches plus larges de la bourgeoisie, la sphère du public apparaît d’abord comme un prolongement et, simultanément comme un complément de la sphère d’intimité familiale. La salle de séjour et le salon se trouvent sous le même toit. Et de même que le caractère privé de l’une renvoie au caractère public de l’autre, de même que la subjectivité de l’individu privé est dès le début corrélative d’une Publicité, ces deux dimensions se trouvent réunies par la littérature en tant que fiction. D’un côté, le lecteur qui s’y identifie répète les relations privées que la littérature esquisse – c’est à partir de son expérience de l’intimité réelle qu’il appréhende l’intimité fictionnelle, et c’est pour vivre celle-là qu’il s’exerce d’abord grâce à celle-ci –, d’un autre côté, l’intimité, d’emblée médiatisée par la littérature, et la subjectivité riche d’un potentiel littéraire, sont devenues effectivement la littérature d’un large public de lecteurs. Les personnes privées qui forment le public discutent elles aussi en public de ce qu’elles ont lu et en font bénéficier le développement de la Raison dont le progrès est l’objet de leurs communs efforts.

[61] Clubs de lecteurs, cercles de lecture, éditions par souscription surgirent un peu partout et, à l’époque où, comme en Angleterre depuis 1750, le tirage des quotidiens et des hebdomadaires doubla en l’espace d’un quart de siècle, ils permirent aux classes bourgeoises de faire de la lecture des romans une habitude. Celle-ci forme le public qui, apparu depuis longtemps à travers ces premières institutions que furent les cafés, les Salons et les sociétés de convives, est désormais maintenu par le biais d’une instance médiatrice : la Presse avec ses critiques professionnels. Les couches bourgeoises incarnent la conscience publique qui correspond à un usage littéraire de la raison au sein duquel la subjectivité, dont l’origine est l’intimité familiale, communique avec elle-même pour se comprendre elle-même.


C’est la conscience publique littéraire qui a innervé la sphère publique politique


[61] Le processus, au cours duquel le public constitué par des individus faisant usage de leur raison s’approprie la sphère publique contrôlée par l’autorité et la transforme en une sphère où la critique s’exerce contre le pouvoir de l’Etat, s’accomplit comme une subversion de la conscience publique littéraire, déjà dotée d’un public possédant ses propres institutions et de plates-formes de discussion. La représentation des intérêts propres au domaine privé de l’économie d’échange ne sera pas autrement comprise qu’à travers des idées qui se sont développées au sein de l’intimité familiale, car c’est bien là l’origine du sentiment d’humanité ; il ne se forme pas en effet au sein de la sphère publique elle-même, ce qui était le cas dans le modèle hellénique.

La fonction politique de la sphère publique bourgeoise est de s’assurer le contrôle de la société civile (par opposition à la chose publique – res publica) : forte des expériences propres à la sphère intime de la vie privée, cette nouvelle sphère fait front face à l’autorité de la monarchie établie.

[62] Cette dimension polémique, au sein de laquelle la sphère publique acquiert, au cours du XVIIIe siècle, une efficacité politique, s’était déjà développée durant les deux siècles précédents dans le débat sur la Constitution à propos du principe de pouvoir absolu. La littérature qui faisait l’apologie de la pratique du secret en matière de gouvernement fournissait au Prince les moyens d’affirmer seul sa souveraineté – jura imperit – ; ce sont précisément les secrets d’Etat – arcana imperit –, ce catalogue de toutes les pratiques secrètes dressé par Machiavel qui ont pour tâche d’assurer la domination face à un peuple que l’on considère comme mineur. A la pratique du secret s’opposera plus tard le principe de Publicité, et ceux qui à l’époque étaient les adversaires de cette pratique, les « opposants à la monarchie » (les Monarchomachés), posaient le problème de savoir si la loi devait dépendre de l’arbitraire du Prince ou si les ordres que ce dernier donnait n’étaient recevables que s’ils avaient pour arrière-plan une constitution. A l’époque et dans leur esprit, le législateur devait être l’assemblée des états : les tensions qui existaient entre le Prince et les états détenteurs du pouvoir ont alimenté encore quelque temps la discussion amorcée par les Monarchomachés, mais celle-ci s’oriente déjà vers la critique de cette même bureaucratie absolutiste qui, dès la fin du XVIIe siècle, va servir alors de cible à la critique bourgeoise. Face à l’ennemi commun les deux fronts de la critique se confondent ; c’est encore le cas chez Montesquieu (Esprit des lois, 1748), à tel point qu’on peut à peine les distinguer.

[63] La tradition philosophique, qu’elle soit aristélo-scolastique ou moderne et cartésienne connaît bien évidemment la catégorie de « loi universelle » (lex generalis ou lex universalis), mais dans le domaine de la philosophie sociale et de la politique c’est Hobbes qui l’y a introduite de façon implicite et c’est Montesquieu qui lui a donné sa définition claire : « Quiconque détient le pouvoir législatif ou le pouvoir suprême au sein d’un Etat se doit de gouverner à l’aide des lois fixées et établies, promulguées et connues du peuple, et non en imposant des décrets improvisés ». Locke confère à la loi, par opposition à l’ordre ou au décret, une force constante et durable. Cette définition sera précisée par la littérature française du siècle suivant : « Les lois (…) sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses ». Elles sont les règles foncées en raison et qui possèdent une certaine universalité et une certaine durée. C’est ainsi que s’est préparé le retournement de principe de pouvoir absolu dont Hobbes a donné la formulation définitive dans sa théorie de l’Etat : « C’est la vérité et non l’autorité qui fonde la loi. Tout ce qui relève de la loi (tout ce qui est établi), y compris les normes générales, abstraites et permanentes, à la seule exécution desquelles l’autorité doit être réduite, comporte une rationalité qui y est inhérente et où convergent la justesse ou la justice ».


La revendication polémique de ce type de rationalité dirigée contre la pratique du secret propre à la domination du Prince s’est historiquement développée en liaison avec l’usage public que les personnes privées faisaient du raisonnement


De même que la pratique du secret sert la conservation d’un pouvoir fondé sur l’arbitraire (voluntas), la Publicité est au service d’une législation qui cherche à s’imposer en prenant pour base la raison (ratio). Locke relie déjà la loi rendue publique à un consensus unanime, et Montesquieu la réfère purement et simplement à la raison humaine. Mais c’est aux Physiocrates (secte des ‘philosophes économistes’ rassemblé dès 1760 autour du docteur Quesnay et dont fait partie le marquis de Mirabeau) que revient d’avoir explicitement établi la corrélation qui réfère la loi à la raison telle qu’elle s’exprime à travers l’opinion publique. Une conscience politique se développe au sein de la sphère publique bourgeoise et elle formule, face au pouvoir absolu, l’exigence et la notion de lois abstraites et générales, en apprenant ainsi à s’affirmer enfin elle-même, en tant qu’opinion publique, comme l’unique source de ces lois. Au cours du XVIIIe siècle l’opinion publique revendiquera d’être compétente sur le plan législatif pour l’élaboration de ces normes qui lui sont redevables, et à elle seule, de leur sens rationaliste et critique.

[64] Suivant sa propre conception, cette opinion publique qui reposait sur la force du meilleur argument revendiquait cette rationalité qui, un peu prétentieuse sur le plan moral, cherchait à atteindre l’unité de la justesse et de la justice. L’opinion publique devait correspondre à la « nature des choses ». C’est pourquoi des lois, et bien que l’opinion publique les ait destinées à la réglementation de la sphère du social, pouvaient requérir, outre les critères formels de généralité et d’abstraction, le seul critère concret de rationalité. C’est en ce sens que les Physiocrates affirmaient que seule l’opinion publique reconnaissait l’ordre naturel et le rendait sensible, de sorte qu’ensuite le despote éclairé puisse faire de cet ordre naturel, traduit sous la forme de normes générales, la base de sa politique – ce n’est que dans cette mesure qu’on peut parler d’une convergence entre le pouvoir et la raison.


La famille bourgeoise frappée d’ambivalence, mais vécue comme unitaire par l’opinion publique


[65] Le « domaine privé » recouvre à la fois le domaine de l’échange des marchandises et du travail social que nous appelons « sphère privée » et la famille restreinte que nous appellerons « sphère d’intimité ». Celle-ci semble indépendante de la première bien qu’en vérité elle soit profondément solidaire des intérêts du marché. L’ambivalence qui caractérise la famille est d’être à la fois courroie de transmission de la société et possibilité anticipée d’une émancipation par rapport à la dite société. Elle s’exprime à travers la situation de ses membres :

d’un côté, l’autorité patriarcale les maintient réunis, d’un autre côté ils sont liés l’un à l’autre par des rapports humains d’intimité.

En tant qu’homme privé, le bourgeois représente deux personnes en une : propriétaire de biens et de personnes autant qu’homme parmi les autres, bourgeois et homme à la fois. Cette seconde ambivalence de la sphère privée caractérise également la sphère publique : en effet, ou bien les personnes privées s’entendent sur les expériences de leur subjectivité, cette fois-ci en tant qu’hommes à travers l’usage qu’ils font du raisonnement sur un plan littéraire ; ou bien, en tant que propriétaires, l’usage qu’ils font du raisonnement sur le plan politique leur permet de se mettre d’accord sur la manière de régler leurs affaires dans le domaine privé.

Bien qu’il y ait, au sein de la famille (père de famille, femme au foyer, apprenti, domestique), des différences sur le plan des relations avec la sphère publique, aux yeux des couches cultivées, les deux aspects de la sphère publique ne sont pas dissociés et elle apparaît indivisible dans la compréhension que l’opinion publique a d’elle-même. Car dès que les personnes privées ne cherchent plus seulement à s’entendre, en tant qu’hommes, à propos de leur propre subjectivité, mais cherchent également, en tant que propriétaires, à déterminer la part d’intervention du pouvoir dans leurs intérêts communs, le sentiment d’humanité, propre à la conscience publique littéraire, procure à la sphère publique l’efficacité politique qu’on en attend. Une fois développée, la sphère publique bourgeoise repose sur l’identité fictive des deux rôles joués par les personnes privées constituant le public : le rôle de propriétaire et celui de pur et simple être humain.


FONCTIONS POLITIQUES DE LA SPHÈRE PUBLIQUE


Le modèle anglais


[67] Une sphère publique assumant des fonctions politiques apparaît au tournant du XVIIe siècle, en Angleterre, pour des raisons qui lui sont propres. Certaines forces sociales qui veulent être en mesure d’influencer les décisions du pouvoir font appel à un public qui fait usage de sa raison, afin de légitimer devant ce nouveau forum certaines de leurs exigences. Cette pratique a pour corollaire la formation d’un Parlement moderne à partir de l’assemblée des états ; ce processus s’étend tout au long du siècle.

Dans une Angleterre où les fils cadets de l’aristocratie foncière devenaient rapidement des marchands prospères et où la grande bourgeoisie acquérait assez souvent des terres, l’opposition traditionnelle entre landed interest et moneyed interest qui n’avait de toute façon pas pris la forme d’une lutte de classes tranchée, est passée au second plan derrière une lutte d’intérêts plus récente : à savoir l’opposition entre les intérêts récessionnistes du capital financier et commercial d’une part, et les intérêts expansionnistes du capital industriel et manufacturier d’autre part. C’est au début du XVIIIe siècle que ce conflit commence à être consciemment perçu : alors seulement, commerce et trade ne sont plus de simples synonymes de « manufacture » et d’« industrie ». Il est vrai que cette nouvelle lutte d’intérêts réactive un antagonisme – déjà caractéristique des phases antérieures de l’histoire du capitalisme – où s’opposaient les intérêts d’une génération plus âgée, et ceux d’une génération plus jeune qui devait découvrir des débouchés pour les branches nouvelles du commerce et de l’industrie.


La variante française


[79] Ce qui en Angleterre avait exigé une évolution progressive étalée sur plus d’un siècle, la Révolution française l’a créé en un jour en donnant au public politiquement conscient, bien que cela ne dût pas être si durable, les institutions qui jusque-là lui faisaient défaut. Apparaissent alors les Clubs qui sont comme des partis où se recrutent les diverses fractions du Parlement, où l’on voit se créer une Presse quotidienne politiquement orientée. Les Etats généraux, pour leur part, adoptent aussitôt le principe de la publicité des débats. Dès le mois d’Août 1789, le Journal des Débats et des Décrets paraît quotidiennement et rend compte des activités parlementaires. Que la sphère publique politiquement orientée soit alors dotée d’un cadre juridique n’est pas moins remarquable que son institutionnalisation de fait.

[80] Car le processus révolutionnaire s’est aussitôt donné une Constitution qui le définissait et lui donnait un sens sur le plan juridique. C’est ce qui explique peut-être que sur le continent européen l’opinion publique bourgeoise ait été de façon si aigüe consciente de son rôle politique, qu’i s’agisse des tâches qu’elle remplissait effectivement ou de celles qu’elle aurait eu éventuellement à assumer. La conscience que la sphère publique politique avait d’elle-même s’est traduite en France par une terminologie aux contours plus précis qu’en Angleterre à la même époque. C’est telles qu’elles étaient rédigées dans la Constitution révolutionnaire française, et sous cette forme codifiée, que les tâches politiques incombant à la sphère publique sont aussitôt devenues des mots d’ordre répandus à travers toute l’Europe. Ce n’est pas par hasard que « sphère publique » (en allemand Öffentlichkeit) ait été formée dans sa leçon d’origine (Publizität) d’après le concept français ; et c’est sous cette forme importée qu’il figure dans l’épigramme qui a fait le tour de l’Allemagne à l’époque de la Révolution française :

Ce grand mot-clef que chacun a chanté,

Ce devant quoi les perruques de l’Etat,

Les chefs du peuple eux-mêmes restent béats,

Ecoutez-le ! Ça donne : Publicité.

La Constitution de 1793 place explicitement le droit de libre réunion dans le cadre de la protection de la libre expression des opinions : « Le droit de faire connaître ses idées et ses opinions, que ce soit par voie de Presse ou par tout autre moyen, le droit de se rassembler pacifiquement (…) ne peuvent pas être interdits ».

[81] Sous le Premier Empire, la Presse fut muselée, certains journaux interdits et ceux qui ne l’étaient pas étaient soumis à la censure. Les Bourbons soulignèrent leur retour en annonçant qu’ils allaient respecter la liberté de la Presse, ce que confirme d’ailleurs la Charte de 1814 dans son article 8 : « Les Français ont le droit de rendre publiques leurs opinions et de les faire connaître à condition de se conformer aux lois qui préviennent les abus de ces libertés ». Mais l’opposition ne pouvait s’exprimer qu’avec une extrême prudence. Seule la Révolution de juillet, à qui le National – journal d’opposition fondé par Thiers et Mignet – fournissant ses mots d’ordre, a su redonner à la Presse, aux partis et enfin au Parlement, régi par le principe de publicité totale des débats et élargi grâce à la réforme électorale, cette liberté d’action que leur avaient garantie la Révolution et les Droits de l’Homme.

[82] L’élément où s’est formé un public doté d’une conscience politique, ce furent avant tout les réunions privées de la bourgeoisie. Durant les dernières années du XVIIIe siècle, les revues se mirent à fleurir – même les revues politiques –, et c’est directement autour d’elles que la vie de société des personnes privées s’est cristallisée. Les journaux eux-mêmes ne sont pas seuls à témoigner de cette « soif de lecture », même de cette « rage de lire » qui s’emparent de l’époque des Lumières, car dès les années 1770, les sociétés de lecture, privées ou à but commercial, se sont répandues dans toutes les villes et même dans les petites bourgades, de sorte que ces établissements ont partout déclenché une discussion sur leur utilité. Leur but, lire et commenter la Presse, échanger des opinions personnelles, parvenir en commun à mieux former ces opinions qui, par la suite, dans les années 1790, furent désignées par le terme d’« opinion publique ».


La société civile en tant que sphère de l’autonomie privée : droit privé et libéralisation du commerce


[83] Au sein de l’ordre politique, la sphère publique occupe une place de premier plan, et il ne faut pas voir là un hasard. Elle devient ni plus ni moins le principe selon lequel se structurent les Etats constitutionnels bourgeois, dotés d’un gouvernement responsable devant un Parlement (Belgique 1830, Angleterre en 1838).

[84] Cette sphère publique bourgeoise « achevée » présuppose, sur le plan social, un marché qui tend à se libéraliser et qui fait de l’échange dans le domaine de la reproduction une affaire ne concernant, autant qu’il est possible, que les personnes privées, afin qu’ainsi le processus par lequel la société bourgeoise devient un domaine strictement privé s’achève véritablement. Sous l’absolutisme en effet, il ne saurait être au début question d’un tel processus qu’en un sens privatif : à savoir que les relations sociales ont été dépouillées de leur caractère quasi public ; les fonctions politiques, juridiques et administratives ont été concentrées entre les mains du pouvoir.

[85] La notion de capacité juridique universelle, la garantie du statut juridique de la personne doivent, elles aussi, être comprises parmi les libertés fondamentales du droit privé. Cette capacité juridique ne se détermine plus selon la condition et la naissance. Le status libertatis, le status civitatis, le status familliae cèdent la place au seul status naturalis qui est désormais appliqué universellement à tous ceux qui bénéficient d’un statut juridique – ce qui correspond au principe d’égalité auquel obéissent les propriétaires sur le marché et les gens cultivés au sein de la sphère publique.

Lorsqu’on a entrepris de codifier le droit bourgeois dans son ensemble, on a donné le jour à un système de normes qui garantissent une sphère privée au sens strict, c’est-à-dire au sens d’un échange entre personnes privées qui tend à se rendre toujours de plus en plus indépendant vis-à-vis des prérogatives du pouvoir central et des différents états et corporations. Le code garantit la propriété privée et son corollaire : les libertés fondamentales (le droit de se lier par contrat, le droit de libre entreprise et l’héritage). Le code juridique de Prusse fut publié en 1794 et son équivalent pour l’Empire autrichien en 1811. Entre ces deux dates, en 1804, Napoléon fit paraître le classique du droit bourgeois : le Code Civil.

[87] Face à un régime juridique abstrait, général et, par conséquent , en apparence libre et orienté vers l’individualisme en matière d’économie, la réalité offre une masse presque écrasante de contraintes administratives, professionnelles et corporatistes qui émanent du droit contractuel, du droit du travail aux multiples facettes, du droit de résidence et du droit immobilier, qui ont trait autrement dit à tous les points critiques du Droit privé, tant dans le domaine social que dans la sphère de l’économie.

Dès la deuxième moitié du XVIIIe siècle, le Droit privé moderne fait table rase de toutes ces contraintes et obligations. Toujours est-il qu’il faut attendre encore un siècle pour que cette évolution des « statuts au contrat » (from status to contract) ait fait sauter toutes les barrières qui, à l’époque, entravaient la mise en valeur du capital industriel, tout comme l’établissement définitif du mode de production capitaliste – un siècle pour que la propriété soit livrée aux rapports de libre-échange qu’entretiennent ceux qui prennent part au marché ; pour que sa transmission par héritage soit abandonnée à la libre décision de son possesseur en tant que personne propre ; pour que le choix de l’entreprise et son fonctionnement,

de même que la formation de ceux qui y seront employés, dépendent de la volonté de l’entrepreneur ; pour qu’enfin le montant du salaire soit fixé par un libre contrat entre employeur et employé.

[88] Avant que le commerce entre les nations (et, sur le sol allemand, entre les différentes principautés) ne soit libéralisé par la levée des barrières douanières, le capital industriel se donne libre cours (à l’intérieur du pays) ; lorsque toute cette évolution s’achève, le marché des marchandises, des terrains, du travail et de l’argent lui-même, ne relève pratiquement plus que des lois de libre concurrence.

C’est ainsi que le libre-échange – conséquence de la libre concurrence sur le marché extérieur comme au sein du commerce intérieur – a déterminé toute cette phase du capitalisme que l’on a appelée libérale. On a pris en effet l’habitude d’inférer la nature du capitalisme à partir à partir de cette forme spécifique réglé par la libre concurrence ; mais il ne faut pas oublier, à cette occasion que la capitalisme n’a revêtu cette forme que le temps d’une brève et florissante période de sa longue histoire. Cette forme spécifique est en effet le produit d’une conjoncture historique unique, celle de l’Angleterre au tournant du XVIIIe siècle.

[89] Même à l’apogée de cette ère libérale – au milieu du XIXe siècle – les autres pays n’ont jamais appliqué sans réserve les principes du laisser-faire au commerce international. Toujours est-il que c’est bien au cours de cette période-là que la société bourgeoise se libère, en tant que sphère privée, des directives du pouvoir d’Etat, au point qu’alors la sphère publique politiquement orientée a pu atteindre son plein épanouissement dans le cadre des Etats constitutionnels bourgeois.


Institutionnalisation de la sphère publique au sein de l’Etat bourgeois : les contradictions du processus


Cette orientation, prise par une sphère privée qui tend à neutraliser les rapports de force et à s’émanciper par rapport à toute forme de domination, permet qu’à leur tour les garanties juridiques révèlent leur infrastructure économique. Les garanties juridiques, c’est-à-dire le lien qui oblige l’Etat à respecter des normes générales, protègent, en accord avec le Code Civil des libertés bourgeoises, le régime de « libre-échange ». Certaines interventions de l’Etat ou l’exercice légal des pleins pouvoirs n’ont pas, du point de vue de leur signification sur le plan sociologique, un caractère de brutalité primaire, et donc condamnable, parce qu’ils feraient entorse aux principes de la justice tels que le droit naturel les a établis.

[90] Ils le seraient simplement parce qu’ils seraient imprévisibles et trahiraient ainsi directement le style et le critère de rationalité qu’impliquent les intérêts capitalistes des personnes privées.

Il est vrai que les lois du marché parviennent d’elles-mêmes à s’équilibrer, ce qui, aux yeux de l’économie politique classique, leur confère l’apparence d’un ordre naturel, tandis que les lois promulguées par l’Etat ont expressément besoin d’une assise. Le Prince pourrait alors lui aussi jouer le rôle d’un législateur, mais à cette seule condition qu’il soit prêt à faire dépendre ses décrets, et en général l’activité de l’Etat, de normes générales, sans oublier que celles-ci, de leur côté, devraient servir les intérêts bourgeois sur le terrain des échanges. Le simple fait que l’Etat soit constitutionnel n’implique pas encore une intégration de la sphère publique au sein de la Constitution, dans le cadre d’un régime parlementaire (ou du moins lié à une forme quelconque de Parlement).


Malgré son origine, la loi n’est pas débarrassée d’une singulière contradiction qui se révèle en premier lieu à travers une certaine ambivalence de son concept


[91] « Dans la lutte politique contre un gouvernement puissant, il a fallu toujours mettre plus fortement l’accent sur la participation d’une représentation du peuple, dans la mesure où elle caractérise au premier chef la loi, pour qu’enfin elle devienne décisive. Si c’est avant tout cette participation du peuple qui définit politiquement la loi, alors s’explique le (…) renversement suivant : ce qui est produit par une participation d’une représentation du peuple s’appelle une loi. Le règne de la loi signifie alors participation ou bien, en fin de compte, règne de la représentation du peuple. » D’un côté le concept de loi, dans la mesure où celle-ci est l’expression d’une volonté, comprend cette phase au cours de laquelle une volonté de pouvoir s’impose par la force ; mais d’un autre côté, dans la mesure où la loi est expression de la raison, son concept conserve aussi la marque de cet autre moment plus ancien : celui de son apparition dans l’opinion publique et qui tient aux relations qui s’étaient établies entre le public et le Parlement.

Le règne de la loi a pour but d’anéantir toute firme de domination ; ce qui est une idée typiquement bourgeoise, pour autant que la garantie politique apportée à une sphère privée qui s’émancipe par rapport à la domination ne dût pas même revêtir la forme d’un pouvoir. L’idée bourgeoise d’un Etat légal, autrement dit l’idée que toute activité de l’Etat est liée à un système, si possible sans faille, de normes légitimées par l’opinion publique, vise déjà à éliminer l’Etat dans la mesure où il est essentiellement un instrument de la domination. Les actes de souveraineté n’ont plus en soi que valeur apocryphe.

[92] Dans la mesure où le raisonnement public des personnes privées s’affirme de façon convaincante comme la recherche d’une convergence entre la justice et la justesse, sans que la force participe à une telle adéquation, on ne peut pas dire d’un pouvoir législatif reposant sur l’opinion publique qu’il serait une forme de domination. Et pourtant, il est évident que la compétence législative n’a été obtenue qu’au terme d’une lutte opiniâtre contre les pouvoirs traditionnels et qu’on ne pourrait lui contester les caractéristiques d’un pouvoir : Locke l’appelle legislative power, Montesquieu pouvoir. Seule la Justice qui se contente d’ « appliquer » des lois déjà promulguées, semble à nos deux auteurs être une instance dépourvue de « pouvoir » et par conséquent, d’une classe sociale déterminée qui en serait le support. Néanmoins, la distinction entre pouvoir législatif et pouvoir exécutif procède de l’opposition entre la règle et l’action, entre l’entendement classificateur et la volonté agissante. Bien qu’elle soit structurée comme un « pouvoir » la législation doit être l’émanation, non d’une volonté politique, mais d’un accord fondé en raison.

Le « règne » de la sphère publique signifie, conformément à l’idée même de Publicité, un règne où toute domination s’évanouit : « c’est la vérité et non l’autorité qui fonde la loi ». Tout renversement de la formule de Hobbes [tel qu’opéré par Locke et Montesquieu] n’aboutit à rien, pas plus lorsqu’on cherche à comprendre la fonction de l’opinion publique à travers le concept de souveraineté, que lorsqu’on l’applique à l’élaboration constitutionnelle des différents pouvoirs. Le pouvoir en tant que tel devient, à l’instigation d’une sphère publique politiquement orientée, l’objet des discussions.

[93] Celles-ci doivent opérer la transposition de la voluntas en une ratio qui, résultant de la concurrence, au sein du public, des arguments privés, doit s’imposer comme un consensus à propos de ce qui représenterait réellement une nécessité du point de vue de l’intérêt général.


Les contradictions internes d’une sphère publique politiquement orientée


[94] La définition d’une sphère publique politiquement orientée ne trahit que davantage, dans son article central selon lequel tout pouvoir provient du peuple, la nature d’une domination qui n’a pu être elle-même acquise que par la force et non sans difficulté. Par ailleurs, l’Etat constitutionnel bourgeois réclame sur la base d’une sphère publique active, une organisation du pouvoir telle qu’elle garantisse sa subordination aux intérêts d’une sphère privée qui prétend elle-même neutraliser les rapports de forces et s’émanciper vis-à-vis de la domination. Les normes constitutionnelles visent ainsi à reproduire un modèle de la société civile auquel la réalité de celle-ci ne correspond nullement. Les catégories déduites de l’évolution du capitalisme, et même de sa phase libérale, sont elles-mêmes de nature historique : elles décrivent des tendances sociales mais elles en restent précisément à définir de simples tendances. C’est ainsi que les « personnes privées » sur l’autonomie desquelles (garantie sur le plan social par la propriété) s’appuie l’Etat constitutionnel, comme sur les compétences du public qui les rassemble, ne constituent en réalité qu’une petite minorité, même lorsque l’on additionne petite et grande bourgeoisie. Le « peuple » et, avant tout, la population paysanne représente une majorité incommensurablement plus nombreuse. Par ailleurs, à cause des lois politiques qui tiennent encore à la société précapitaliste, l’influence des Princes, appuyée sur la bureaucratie et l’armée, et celles des grands propriétaires comme de l’aristocratie foncière, ne cessent d’être considérable. Néanmoins, les nouvelles Constitutions, écrites ou coutumières, se réfèrent à des citoyens et à de purs et simples êtres humains ; ce à quoi elles sont nécessairement contraintes tant que la Publicité est le principe auquel obéit leur structure.


Le principe origine de la sphère publique bourgeoise est aussi le principe sur lequel elle achoppe


[95] Une sphère publique dont seraient exclus ipso facto certains groupes qui représenteraient une avant-garde ne serait pas seulement en quelque sorte incomplète, elle n’aurait, au contraire, plus rien d’une sphère publique. En effet, ce public qu’on peut considérer comme le sujet de l’Etat constitutionnel bourgeois

comprend sa sphère comme une sphère publique en ce sens strict, et ses réflexions anticipent sur l’idée qu’en principe tous les hommes pourraient y appartenir. L’individu privé est lui aussi un pur et simple être humain, c’est-à-dire une personne morale. Il a été défini le lieu historique et social où s’est développée une semblable conscience : il s’agit de la sphère d’intimité, corrélative d’un public, propre à la famille retreinte et patriarcale. C’est là que naît cette idée d’une humanité, si l’on veut informelle. Mais entre-temps, bien entendu, le public avait acquis sa forme définie : celle du public des lecteurs au XVIIIe siècle. Cette sphère publique reste littéraire, même lorsqu’elle assume des fonctions politiques, et la culture est la première condition à laquelle il faut souscrire si l’on veut y appartenir ; la propriété étant la seconde. En fait les deux critères d’appartenance recouvrent dans une très grande mesure la même catégorie de personnes. Car, à l’époque, une formation scolaire est plus la conséquence que le présupposé d’un statut social qui, à son tour, est déterminé en premier lieu par la propriété. Les couches cultivées sont en même temps les classes possédantes. Le cens qui détermine l’accès à la sphère publique politiquement orientée peut ainsi être confondu avec le montant de l’impôt ; et d’ailleurs, la Révolution a même utilisé ce critère pour distinguer entre bourgeois « actifs » et bourgeois « passifs ».

Cette restriction du droit de vote ne prenait pourtant pas l’allure d’une limitation de la sphère publique elle-même tant que celle-ci restait la simple ratification juridique d’un statut acquis sur le plan économique, mais au sein de la sphère privée – précisément le statut d’homme privé, à la fois cultivé et propriétaire. L’accès de tous à cette sphère, dont l’Etat constitutionnel institutionalise les fonctions politiques, doit être décidé immédiatement comme lié à la structure même de la société civile, et non médiatement, par le biais de la Constitution politique que cette société se donne. La sphère publique est alors garantie lorsque les conditions économiques et sociales accordent à chacun les mêmes possibilités de satisfaire aux critères qui permettent d’y avoir accès ; autrement dit les possibilités d’acquérir les attributs de l’autonomie privée qui font de la personne un propriétaire et un homme cultivé. Ces conditions, l’économie politique de l’époque ont été clairement analysées [pour l’Europe] par Adam Smith.


Les présupposés de l’économie politique classique


[96] Elle développe un système dont les lois immanentes offrent à l’individu une base sûre qui lui permet de déterminer rationnellement son activité économique d’après la règle de l’accroissement maximal du profit. Chacun décide pour soi, sans prendre accord avec les autres, de la manière dont il prévoit ses gains. La production est anarchique du point de vue subjectif, harmonieuse sur le plan objectif.

Le premier supposé de l’économie classique est donc d’ordre économique : c’est la garantie de la libre concurrence.

Le second part de l’idée que toutes les marchandises s’échangent à leur valeur laquelle doit à son tour être déterminée par la quantité de travail nécessaire à la produire. Cette condition n’étant remplie qu’à partir du moment où celui qui propose ses marchandises est toujours celui qui les produit, ou inversement, si chaque ouvrier possède lui-même les moyens de production, ce deuxième présupposé est en fait sociologique et revient au modèle d’une société qui reposerait sur la petite production.

La troisième hypothèse est d’ordre théorique ; étant en premier lieu introduite par le londonien Stuart Mill (1848), elle fut transmise sous la forme que son hôte Jean-Baptiste Say lui a donnée : elle énonce que l’offre et la demande s’équilibrent toujours lorsque la circulation des marchandises, des ouvriers et du capital est totale. Les capacités de production doivent donc être continuellement surexploitées, les réserves en force de travail, entièrement mobilisées, et le système doit se maintenir en équilibre, sans connaître en principe de crise, à ce niveau élevé que redéfinit à chaque instant l’état de développement des forces productives.

A ces conditions seulement, chacun aurait les mêmes possibilités, sous réserve d’être capable et d’avoir de la « chance » (c’est ainsi que se traduit l’impénétrabilité de ce qui se passe sur le marché pourtant strictement déterminée), d’accéder au statut de propriétaire et, par là, d’être « humain » ; autrement dit, d’acquérir les attributs d’une personne privée ayant accès à la sphère publique : la culture et la propriété.


L’homme et le citoyen s’identifient dans la mesure où l’homme est propriétaire


[97] Or, même au cours de la première moitié du XIXe siècle, ces conditions n’étaient nullement remplies, ce dont témoigne le fait que l’économie politique a joué un rôle essentiellement polémique, et qu’on ne pouvait attendre que des propriétaires seuls qu’ils représentassent efficacement l’intérêt général ; car, pour exercer leurs fonctions publiques, ils n’avaient nul besoin de franchir d’une quelconque manière les limites du monde privé entre l’homme et le citoyen, la personne privée ne présentant aucune rupture dès lors que l’homme est en même temps propriétaire et qu’il doit contribuer, en tant que citoyen à la stabilité d’un régime de propriété où celle-ci reste privée. L’intérêt de classe est à la base de l’opinion publique. Mais durant cette période, il a dû coïncider avec l’intérêt général, du moins assez pour que cette opinion ait pu être considérée comme l’opinion publique, pour qu’elle ait pu apparaître comme résultant de l’usage que le public faisait de sa raison, et par conséquent comme rationnelle. Tant que les présupposés qui ont été évoqués ont pu être acceptés comme des données, tant que le domaine public a été a été une sphère de la vie réelle et a joué le rôle d’un principe, ce que le public croyait être et croyait faire était à la fois idéologie, mais aussi plus que simple idéologie. Sur la base de la domination continuelle d’une classe sur une autre, cette idéologie a néanmoins donné naissance à des institutions politiques qui ont admis comme leur sens objectif l’idée de leur propre dépassement : « c’est la vérité et non l’autorité qui fonde la loi » ; c’est-à-dire la dissolution de la domination en cette contrainte plus légère qui ne s’impose plus qu’à travers les impératifs d’une opinion publique.

[98] On peut dire alors qu’il n’y a pas d’idéologie à proprement parler qu’à partir de cette époque-là. Son origine serait l’identité du « propriétaire » et du simple « être humain » qu’on suppose, tant dans le rôle qu’il incombe aux personnes privées de jouer, en tant que public, que dans l’opinion publique elle-même où l’intérêt de classe peut revêtir l’apparence de l’universalisme – autrement dit dans l’identification de la domination avec sa dissolution en pure raison.

Quoiqu’il en soit, la sphère publique bourgeoise à son apogée est prise au sein d’un dispositif complexe de présupposés qui ont trait à la structure de la société ; ils n’ont à coup sûr pas tardé à se transformer profondément, ce qui a fait ressortir la contradiction inhérente à cette sphère publique institutionnalisée par l’Etat constitutionnel bourgeois. Son principe qui, par essence, s’oppose à toute domination a contribué à la formation d’un ordre politique dont les fondements sociaux n’ont cependant pas réussi à rendre la domination tout à fait superflue.



LA SPHÈRE PUBLIQUE BOURGEOISE : IDÉAL ET IDÉOLOGIE


LA NOTION D’OPINION PUBLIQUE


[99] La compréhension que la sphère publique bourgeoise a du rôle qu’elle joue s’est cristallisée dans la notion d’« opinion publique ». La préhistoire de ce concept que nous allons survoler à grands traits pour la France doit nous servir en quelque sorte d’introduction à cette idée de sphère publique bourgeoise qui, après avoir trouvé sa définition dans la doctrine kantienne du droit, verra sa problématique subvertie par Hegel et Marx et devra admettre, avec la théorie politique du libéralisme au milieu du XIXe siècle, cette ambivalence d’être à la fois idée et idéologie.


La notion d’opinion publique dans la France pré-révolutionnaire


[105] L’expression y apparaît vers le milieu du siècle, mais à l’époque, il est presque impossible de distinguer son sens de celui d’opinion. L’opinion publique signifie « opinion populaire », telle qu’elle s’exprime à travers la tradition et le bon sens, que ce soit chez Rousseau qui, en critique de la civilisation, fait ressortir son caractère de spontanéité naturelle, ou chez les Encyclopédistes, qui, en critiques des idéologies, cherchent à la réduire. Ce n’est qu’à partir du moment où les Physiocrates l’ont comprise comme l’émanation du public éclairé lui-même, que l’opinion publique revêt le sens précis d’une opinion vraie, régénérée par la discussion critique au sein de la sphère publique – elle devient la dimension où s’abolit l’opposition entre opinion et critique.

La première définition donnée par les Physiocrates

Les Physiocrates, qui représentent le public faisant désormais un usage également politique de sa raison sont, comme on le sait, les premiers à défendre l’autorité législative de la société civile par rapport aux interventions de l’Etat ; mais ils n’en restent pas moins les apologistes d’un régime absolutiste. D’après eux, le monarque est commis à la protection de l’ordre naturel et c’est le public éclairé qui lui permet d’en pénétrer les lois. C’est ainsi que Louis Sébastien Mercier qui, au sein de ce courant, semble avoir été le premier à définir rigoureusement le concept d’opinion publique et à approfondir la réflexion sur son rôle social, parvient difficilement dans ses Notions claires sur les gouvernements (1787) à distinguer entre les gouvernants et les savants. Ceux-ci déterminent l’opinion publique, ceux-là appliquent dans la pratique politique les conclusions auxquelles aboutit l’usage que fait le public d’un raisonnement éclairé par les compétences des spécialistes : « Les bons livres répandent des lumières dans toutes les classes du peuple ; ils ornent la vérité. Ce sont eux déjà qui gouvernent l’Europe ; ils éclairent le gouvernement sur ses devoirs, sur sa faute, sur son véritable intérêt, sur l’opinion publique qu’il doit écouter et suivre : ces bons livres sont des maîtres patients qui attendent le réveil des administrateurs des Etats et le calme de leurs passions. » L’opinion publique est le résultat « éclairé » de la réflexion publique, effectuée en commun, à propos des fondements de l’ordre social. Elle représente le condensé de ses lois naturelles. Elle ne gouverne pas mais le despote éclairé est tenu d’en suivre les vues.

[106] Cette doctrine physiocratique d’une autorité représentée à la fois par l’opinion publique et par le Prince, ratio et voluntas, ne parvient pas à concevoir hors des limites du régime établi le rôle joué par le public qui fait un usage politique de sa raison. Tandis qu’à la même époque le public spirit est pour les Anglais une instance qui a le pouvoir de contraindre le législateur à se justifier, l’isolement de la société par rapport à l’Etat s’accentue en France, dans la mesure où, dans l’esprit des Physiocrates, la fonction critique de l’opinion publique reste rigoureusement séparée de son rôle législatif. Néanmoins cette nouvelle conception de l’opinion publique développe également l’idée spécifique d’une sphère publique politiquement orientée. La Harpe a pu dire un jour de Turgot : « Il est le premier parmi nous qui ait changé les actes de l’autorité souveraine en ouvrages de raisonnement et de persuasion » – ce qui signifie déjà : rationalisation de la domination. Mais Turgot, à l’instar des autres Physiocrates rattache si peu une telle idée à celle de garantie démocratique, que les personnes privées qui élaborent à travers l’opinion publique de pertinentes perspectives peuvent toujours leur conférer un caractère contraignant d’ordre législatif, et, certes, la maxime de l’absolutisme – « autorité fait loi » – est ainsi neutralisée, mais son renversement n’en est pas pour autant accompli. La raison de l’opinion publique se voit en fin de compte toujours privée de son rôle fondateur.

La critique de la civilisation faite par Rousseau et le modèle qu’il propose

Définissant avec toute la clarté désirable l’autodétermination démocratique du public, il rattache la volonté générale à une opinion publique qui coïncide avec l’opinion irréfléchie et spontanée, avec l’opinion telle qu’elle est publiée.

Lui aussi veut réinstaurer au sein de l’« état de société » un ordre naturel ; or, celui-ci n’est pas à ses yeux en quelque sorte immanent aux lois de la société, mais ni plus ni moins transcendant à toute société jusqu’à nos jours. L’inégalité et la servitude sont en effet les conséquences de la corruption de cet état de nature où les hommes ne réalisent rien qui n’appartienne à leur être propre, tandis que la coupure entre l’état de nature et la société reproduit en chaque individu qu’elle divise en homme d’un côté, et citoyen de l’autre. L’origine de l’aliénation est à mettre au compte du progrès de la civilisation.

[107] Le Contrat social devrait remédier à cette césure grâce à une géniale astuce : chacun soumet à la communauté sa personne, ses biens et tous ses droits afin de pouvoir dès lors avoir part aux droits comme aux obligations de tous, grâce à la médiation de la volonté générale. [Les engagements qui nous lient au corps social ne sont obligatoires que parce qu’ils sont mutuels ; et leur nature est telle qu’en les remplissant on ne peut travailler pour autrui sans travailler pour soi.] Le pacte social exige une transmission de propriété sans réserve – l’homme se fond dans le citoyen. Rousseau dessine le profil non bourgeois d’une société où la sphère politique étend partout sa contrainte, et où la sphère de l’autonomie privée, comme la société civile qui s’est émancipée par rapport à l’Etat, n’ont plus place. L’infrastructure de cette société ne fait pas exception à son caractère non bourgeois : la propriété y est à la fois privée et publique, comme si chaque citoyen n’avait plus qu’à se faire lui-même sujet, dans la mesure où il participe à la volonté générale. Celle-ci n’est donc pas la résultante d’une concurrence d’intérêts privés, car une telle volonté de tous correspondrait au modèle libéral qui suppose une autonomie privée, laquelle à son tour renverse directement le modèle du Contrat social. La volonté générale, garantie d’un état de nature réinstauré dans les conditions propres à l’état de société, semble au contraire se manifester, comme une sorte d’instinct humain, au sein de l’état de nature, et aspirer à l’état de société pour y trouver un salut. A l’opposé de Montesquieu, l’esprit de la Constitution n’est donc pas, pour Rousseau, gravé dans le marbre ou l’airain, mais ancré dans le cœur des citoyens, c’est-à-dire dans l’opinion – « je parle des mœurs, des coutumes, et surtout de l’opinion ».

Le Contrat social rend souveraine la Law of Opinion. Sous l’intitulé d’Opinion publique, alors que celle-ci est tout autre chose, l’opinion publique est élevée au rang d’unique législateur, non sans en exclure la Publicité des discussions où le public fait usage de sa raison. La procédure législative telle qu’elle est prévue par Rousseau, ne laisse subsister aucun doute à ce sujet. Il suffit d’être en possession de son bon sens pour discerner où réside l’intérêt général. Les raffinements politiques de la discussion publique ne feraient qu’irriter ces hommes simples, voire ingénus ; de longs débats donneraient aux intérêts particuliers occasion de se manifester. Rousseau oppose l’harmonie qui doit régner au sein des assemblées aux dangereuses péroraisons des beaux parleurs. La volonté générale réside dans un consensus des cœurs bien plus que des arguments, et la société la mieux gouvernée est celle où les lois correspondent aux opinions, de toute façon mieux enracinées. La simplicité des mœurs « prévient des discussions épineuses ». Le luxe, en revanche, corrompt la saine simplicité, asservit un groupe à un autre « et tous à l’opinion ».

[108] On voit ici réapparaître l’autre sens concurrent du même terme : opinion signifie ici l’opinion du public éclairé, médiatisée par la Presse et les discussions de salons ; c’est contre l’influence corruptrice de celle-ci que Rousseau, fidèle à la détermination farouche de son Discours de 1750 – couronné par l’Académie de Dijon – réaffirme sa conception de l’opinion qui émane des mœurs simples et des cœurs naturellement bons.

Malgré son caractère de spontanéité naturelle cette opinion a besoin d’être dirigée, dans la double fonction qu’elle assume. Elle a tout d’abord en tant que Convention, à exercer directement un contrôle sur la société : le censeur supervise cette convention moins en arbitre de l’opinion qu’en tant qu’il est son porte-parole : « L’opinion publique est l’espèce de loi dont le censeur est le ministre ». C’est d’ailleurs là le seul chapitre du Contrat social où il est question de l’ « opinion publique ». Et ce que dit Rousseau en souligne la similitude presque littérale avec ce que dit Locke dans sa Law of Opinion : « Qui juge des mœurs juge de l’honneur, et qui juge de l’honneur prend sa loi de l’opinion ». Celle-ci cependant, à la différence de l’opinion chez Locke, exerce en second lieu la fonction de législateur, ce pour quoi elle a à nouveau besoin de directives. Comme le censeur se fait le représentant de l’opinion lorsqu’elle doit exercer son contrôle sur la société, le législateur est celui qui en formulera la volonté dans l’élaboration des lois. Celui-ci se trouve face à une opinion qui, certes, est souveraine, mais qui se trouve aussi dans la situation précaire où elle court le danger de manquer de moyens : le législateur ne peut en effet employer ni la force ni la discussion publique (« la résolution »), et doit donc recourir à l’autorité d’une influence indirecte « qui puisse entraîner sans violence et persuader sans convaincre ».

En fin de compte la démocratie rousseauiste fondée sur l’opinion non publique suppose l’exercice de la force et les manipulations que cela entraîne. La volonté générale a toujours raison, lit-on dans le passage incriminé, mais la décision qui la dirige ne lui est pas toujours explicitée ; c’est pourquoi il faut lui présenter les choses tantôt comme elles sont, tantôt comme elles doivent lui apparaître.

Maos on peut se demander pourquoi Rousseau n’appelle pas tout simplement opinion la volonté générale et souveraine et pourquoi il l’identifie à l’opinion publique. La réponse est simple : une démocratie directe impose la présence réelle de ce qui y est souverain : la volonté générale en tant que corpus mysticum, est solidaire du corpus physicum représenté par l’ensemble du peuple unanime.

[109] C’est l’image de la cité grecque qui dicte chez Rousseau l’idée d’un plébiscite permanent : le peuple d’Athènes était en quelque sorte perpétuellement rassemblé sur l’agora ; et c’est aussi la place publique qui, chez Rousseau, devient le fondement de la Constitution ; c’est à elle que l’opinion doit d’être qualifiée de « publique », autrement dit aux citoyens dont l’assemblée n’a qu’un rôle acclamatif, et non pas à l’usage que fait de sa raison le public éclairé.

Les Physiocrates préconisent l’absolutisme auquel s’adjoindrait une sphère publique dotée d’une réelle efficacité critique ; Rousseau veut une démocratie d’où serai exclue la discussion publique – et tous se réclament d’un même mot d’ordre : l’opinion publique. C’est ainsi que cette expression voit son sens obéir à une polarisation singulière dans la France pré-révolutionnaire.


L’œuvre de la Révolution française


C’est elle qui va se faire confondre les deux fonctions de l’opinion publique jusque-là séparées, son rôle de critique et celle de législateur. La Constitution de 1791 entrecroise le principe de la souveraineté du peuple et le principe de l’Etat constitutionnel parlementaire qui garantit, à travers les droits fondamentaux, la sphère publique politiquement orientée. Par rapport à son équivalent anglais, la conception française de l’opinion publique est ainsi radicalisée ; lors d’une discussion de l’Assemblée nationale à propos de ce que signifiait, du point de vue de la Constitution, l’expression opinion publique, le député Bergasse en a donné une idée dans un style quelque peu pathétique : « Vous savez que ce n’est que par l’opinion publique que vous pourrez acquérir quelque pouvoir pour faire le bien ; vous savez que ce n’est que par elle que la cause si longtemps désespérée du peuple a prévalu ; vous savez que devant elle toutes les autorités se taisent, tous les préjugés disparaissent, tous les intérêts particuliers s’effacent. »


La période post-révolutionnaire


[111] C’est Guizot qui, depuis 1820, faisant cours sur l’origine et l’histoire de l’Etat constitutionnel, a donné la première formulation classique du « règne de l’opinion publique » : « C’est de plus le caractère du système qui n’admet nulle part la légitimité du pouvoir absolu que d’obliger tous les citoyens à chercher sans cesse, et dans chaque occasion, la vérité, la raison, la justice, qui doivent régler le pouvoir de fait. C’est ce que fait le système représentatif : 1. Par la discussion qui oblige les pouvoirs à chercher en commun la vérité ; 2. Par la publicité qui met les pouvoirs occupés de cette recherche sous les yeux des citoyens ; 3. Par la liberté de la Presse qui provoque les citoyens eux-mêmes à chercher la vérité et à la dire au pouvoir. »


DÉFINITION CLASSIQUE DE LA SPHÈRE PUBLIQUE BOURGEOISE DANS LA DOCTRINE KANTIENNE DU DROIT


[112] Avant que la notion d’opinion publique ait pu être incorporée dans la langue allemande au début des années 1790, l’idée de sphère publique bourgeoise avait déjà été dotée, dans la philosophie du droit et de l’histoire, d’une structure théorique achevée : le principe kantien de la Publicité (a).

Les personnes privées qui font un usage public de leur raison conçoivent comme étant de nature non politique le procès qu’elles intentent à la domination sous sa forme absolutiste : l’opinion publique est en effet commandée par la volonté de rationaliser la politique au nom de la morale. Au XVIIIe siècle, la tradition aristotélicienne d’une philosophie de la politique s’achève dans la philosophie morale – fusion au sein de laquelle le domaine « éthique », de toute façon pensé en étroite avec les notions de « Nature » et de « Raison », recouvre aussi cette sphère du « social » appréhendée comme étant en pleine gestation (le domaine éthique englobe même tout l’horizon sémantique du terme social qui, à cette époque, résonne d’une façon si singulière).

[113] Il ne faut d’ailleurs pas voir un hasard dans le fait que Kant, auteur de La Richesse des nations, ait eu une chaire e philosophie morale à Kœnigsbeg en 1770. C’est dans ce contexte qu’il faut lire cette phrase de ce philosophe : « La vraie politique ne peut faire aucun pas sans rendre d’abord hommage à la morale ; et bien qu’en soi la politique fût un art difficile, ce n’en est pas un cependant que de la réunir à la morale, car celle-ci tranche le nœud que la politique ne peut trancher dès qu’elles sont en conflit ». Elle est extraite de l’appendice au Projet de Paix perpétuelle (1795). Kant y répète deux des postulats de sa Doctrine du droit : la constitution civile de tout Etat doit être républicaine et les relations entre Etats, dans le cadre d’une fédération cosmopolitique, doivent être pacifiques. Toutes les obligations d’ordre juridique qui garantissent la liberté civile à l’intérieur des Etats, et toutes celles dont dépend le maintien de la paix entre les nations, ont pour horizon cette idée d’un ordre juste et sans faille. La domination ou la prétention despotique d’une seule personne ne sauraient donc prêter longtemps prêter leur style à l’exercice de la force, car celle-ci doit reconnaître que « le pouvoir appartient à la seule raison ». Même les rapports juridiques dont le développement a pour rapport l’exclusion de la domination, qui sont apparus comme l’espoir d’instaurer une forme de contrainte réciproque respectant la liberté de chacun parce que commandées par des lois universelles, même eux ont pour origine la raison pratique – voilà le coup décisif porté au principe absolutiste : « l’autorité et non la vérité fait loi ».

C’est pourtant grâce à cette formule que Hobbes, en son temps a pu avaliser le pouvoir absolu du Prince, car l’établissement de la paix, c’est-à-dire la fin de la guerre de religion, ne pouvait vraisemblablement être obtenue qu’à ce double prix : concentration du pouvoir entre les mains du souverain, et neutralisation, sous la forme de la sphère privée, de la société civile avec tous les problèmes de conscience. Face à ce type de décision dictée selon l’inspiration d’une intelligence qui justifiait de sa qualité, pour ainsi dire existentiellement, à travers la personne du monarque, toute forme de raisonnement qui eût obéi aux règles de l’éthique se voyait rabaissée au rang d’opinion, sans conséquence du point de vue politique. Mais lorsque, deux siècles plus tard, Kant la réhabilite en lui donnant le statut d’une loi de raison pratique, lorsqu’il prétend que la législation d’un Etat doit être moralement soumise à son contrôle, les personnes privées, support de la société civile, s’étaient déjà constituées en public et avaient déjà institué la sphère où s’exerçait leur raisonnement, la sphère publique, dans son rôle politique : être la médiatrice entre l’Etat et la société.

[114] C’est pourquoi la Publicité chez Kant doit être comprise comme ce principe qui représente la seule instance capable de garantir l’unité de la politique et de la morale.

Pou Kant, comme pour les Encyclopédistes, l’usage public de la raison (l’Aufklärung), se présente d’emblée comme l’affaire des « savants » et principalement de ceux d’entre eux qui élaborent les principes de la raison pure, autrement dit les philosophes. Il s’agit toujours, comme dans les querelles de la Scolastique et les fameuses controverses des Réformateurs, de doctrines et d’opinions « que les Facultés ont à discuter entre elles au nom des théoriciens (…) ce vis-à-vis de quoi le peuple se résigne à ne rien comprendre ». Le Conflit des Facultés se déroule comme une discussion critique qui oppose facultés inférieures et facultés supérieures, mais toutes reposent sur une autorité. Elles sont donc soumises à une certaine surveillance de l’Etat.

[115] Nonobstant son noyau universitaire, la sphère publique au sein de laquelle les philosophes exercent leur œuvre critique n’est toutefois pas purement et simplement dominée par l’Université. De même que la discussion entre philosophes se déroule face au gouvernement qu’elle a pour fonction d’instruire et de sonder, elle s’adresse également au public que forme le « peuple », afin de l’amener à se servir de sa propre raison. Car en fin de compte, le philosophe n’est pas le seul qui soit à la hauteur des tâches de l’Aufklärung, mais tout homme qui sait faire un usage public de sa raison. Le Conflit des Facultés n’est en quelque sorte que le foyer d’où rayonnent les lumières de la Raison critique (Aufklärung) et où elles sont sans cesse attisées.


La philosophie politique de Kant autorise qu’on y fasse clairement apparaître deux versions différentes


[124] – La première, la version officielle, utilise l’hypothèse d’un ordre cosmopolitique qui émane de la seule nécessité naturelle ; une fois admise cette idée, la doctrine du droit peut déduire les actions politiques à la manière des actions morales : dans le cadre d’un ordre légal de toute façon établi (par conséquent à la condition extrinsèque qu’un certain droit puisse réellement échoir aux hommes), la politique fondée sur l’éthique ne signifie rien d’autre qu’agir conformément au droit, par devoir envers des lois positives. Le règne des lois y est garant par la Publicité, c’est-à-dire par une sphère publique dont la capacité à jouer ce rôle est d’emblée supposée avec la base naturelle de l’ordre légal.

La deuxième version, la version officieuse, part de l’idée qu’on ne peut instaurer cet ordre légal qu’en exerçant une violence politique. C’est pourquoi elle prend pour hypothèse un ordre cosmopolitique qui, certes, émane d’une nécessité naturelle, mais aussi et avant tout d’une politique qui repose sur la morale. La politique ne peut pas être exclusivement interprétée sur le plan éthique comme une action conforme au devoir envers des lois établies de façon positive : la création de ces lois qui doit devenir le but véritable de son action, exige au contraire qu’on prenne en compte une volonté collective, unanime à poursuivre l’intérêt général du public, autrement dit à désirer son bien-être ; ce qui doit être à nouveau garanti par la Publicité. Mais c’est alors en un sens spécifique que la sphère publique doit être médiatrice de la politique et de la morale : elle a pour tâche de faire apparaître l’unité intelligible des buts empiriques de tous, et de faire en sorte que la légalité y procède de la moralité.


La philosophie de l’histoire, son rôle et ses conséquences


[125] Dans cette perspective de faire apparaître l’unité intelligible des buts empiriques de tous, la philosophie de l’histoire devra prendre en charge la conduite du public ; car c’est elle qui joue le rôle d’une propédeutique de l’ordre légal en réalisant l’accord des lois de la raison avec les exigences du bien être : elle doit elle-même devenir opinion publique. Kant en arrive ainsi à cette étonnante implication de la philosophie de l’histoire par elle-même, où il mesure – dans Idée d’une Histoire universelle – l’effet rétroactif d’une théorie de l’histoire sur son propre développement : « Une tentative philosophique pour traiter l’histoire en fonction du plan de la nature, qui vise à une unification politique totale dans l’espèce humaine, doit être envisagé comme possible et même comme avantageuse pour ce dessein de la nature ». Ainsi le progrès des Lumières et « un certain attachement éclairé témoigne inévitablement pour le bien dont il a la parfaite intelligence, doivent peu à peu accéder jusqu’aux trônes et avoir à leur tour une influence sur les principes de gouvernement ». La philosophie de l’histoire doit donc s’intégrer elle-même à l’usage publique de la raison (Aufklärung) qu’elle interprète comme étant sa propre démarche, puisque le savoir que développe cette philosophie pénètre dans le raisonnement du public.

Les conséquences d’une philosophie de l’histoire qui ne laisse encore deviner qu’implicitement son intention politique et ses effets mêmes – conséquences que le système kantien ne peut intégrer sans s’effondrer – ressortent précisément à l’examen de la catégorie de Publicité, revendiquée elle-même par cette philosophie : la raison exige, au cours de sa réalisation dans l’histoire, une unification des consciences empiriques qui correspond à l’unité de la conscience intelligible en général. La Publicité a pour fonction de médiatiser ces deux unités, et son universalité est celle d’une conscience empirique en général, à qui la philosophie hégélienne du droit va donner son nom : il s’agit de l’opinion publique.

[126] La notion de Publicité peut être articulée sur les autres catégories du système kantien sans y provoquer de torsion particulière tant que la distinction, d’emblée nécessaire pour la philosophie politique, entre sujet empirique et sujet intelligible, monde des phénomènes et monde des noumènes, peut s’appuyer sur l’hypothèse « sociologique » d’un monde libéral de la sphère publique, c’est-à-dire sur le rapport classique bourgeois-homme-citoyen, et précisément sur cette société civile qui constituerait un ordre naturel convertissant les « vices privés » en « vertus politiques ». Dans la mesure où toute une série de fictions politiques pénètre le système kantien, parmi lesquelles prend place la conscience que la sphère publique a d’elle-même en tant qu’« opinion publique », c’est également à partir de Kant qu’il faut donc penser d’une sphère publique bourgeoise directement liée à l’hypothèse d’un fondement naturel de l’ordre légal. Et ce n’est pas un hasard si le concept de Publicité s’attaque aux fondements du système où il s’élabore, dès que le rapport de la sphère publique à son fondement naturel ne peut plus être garanti.

(a) « Chaque prétention juridique doit pouvoir être rendue publique ; et comme il est très aisé de juger dans chaque cas si les principes de celui qui agit supporteraient la publicité, cette possibilité même peut servir commodément de critérium purement intellectuel pour reconnaître, par la raison seule, l’injustice d’une prétention juridique.

La formule du droit transcendantal du droit public, la voici :

Toutes les actions relatives au droit d’autrui, dont la maxime n’est pas susceptible de publicité, sont injustes’.

Ce principe n’est pas seulement moral et essentiel à la doctrine de la vertu ; il est aussi juridique et se rapporte également au droit des hommes.

Car une maxime que je n’ose publier, sans agir contre mes propres fins, qui exige absolument le secret pour réussir, et que je ne saurais avouer publiquement, sans armer tous les autres contre mon projet : une telle maxime ne peut devoir qu’à l’injustice dont elle les menace cette opposition infaillible et universelle dont la raison prévoit la nécessité absolue. »


SUBVERSION DE LA PROBLÉMATIQUE DE LA SPHÈRE PUBLIQUE PAR HEGEL ET MARX


C’est Hegel qui, d’emblée, va mettre en question l’idée que la société civile puisse jamais devenir réellement un ordre naturel tel qu’on vient de le voir défini. Bien qu’elle dût être considérée comme le fondement naturel de l’ordre légal, la sphère privée des échanges et du travail menace de succomber sous les conflits qui lui sont immanents. Mais un tel diagnostic interdit que la sphère publique puisse être le principe d’une médiation de la politique et de la morale – et dans le concept d’opinion publique, Hegel va aussitôt dénoncer cette idée de sphère publique bourgeoise comme étant une idéologie.

Au sein du public des personnes privées qui font usage de leur raison se développe ce qui chez Kant s’appelait l’« accord public » (de tous les jugements), et que Hegel désigne par la notion d’« opinion publique » ; dans Principes de la Philosophie du droit, elle exprime « l’universalité empirique des opinions et des pensées de la masse (a)». Il semble au premier abord que les deux définitions soient pour ainsi dire identiques à quelques nuances près.

[127] De même que Kant tenait la Publicité du raisonnement comme la pierre de touche de la vérité, ce grâce à quoi la croyance peut faire la preuve qu’elle est en accord avec la raison de chaque individu, Hegel semble lui aussi compter sur l’« opinion publique », car « une chose est ce que chacun s’imagine en privé, chez lui, auprès de sa femme ou en compagnie de ses amis, et une autre est ce qui se passe au sein d’assemblées nombreuses où chaque esprit renchérit sur l’autre ». Mais, par ailleurs, l’opinion publique ne peut pas non plus se débarrasser du caractère contingent de l’universalité purement formelle dont la substance réside ailleurs qu’en elle-même ; l’opinion publique, n’est que l’apparence du savoir. Dans la mesure où l’usage public de la raison est également l’affaire des savants, là est la différence fondamentale avec Le Conflit des Facultés chez Kant, la connaissance déborde sa manifestation purement phénoménale, c’est pourquoi la science, chez Hegel échappe au domaine de l’opinion publique ; « Quant aux sciences, si elles sont vraiment des sciences, elles ne se trouvent en aucune manière sur le terrain de l’opinion et des vues subjectives, et leur exposition ne consiste pas dans l’art des tournures, des allusions, des sous-entendus, mais dans une énonciation sans équivoques, ouverte et bien définie de la signification et de la portée de ce qu’on dit. Aussi, elles ne rentrent pas dans la catégorie de ce qui constitue l’opinion publique. »


Les menaces qui pèsent sur la société civile mises en évidence par Hegel


Ce discrédit est une conséquence logique de l’analyse que fait Hegel de la société civile. Il en vante tout d’abord les lois, en se référant à l’Economie politique de Smith, de Say er de Ricardo, et leur accorde il est vrai, l’apparence de la rationalité. Mais l’examen du caractère à la fois contradictoire et anarchique de ce système de besoins le conduit à faire table rase des fictions du libéralisme sur lesquelles reposait la conception où l’opinion publique se représentait elle-même sous les traits de la pure et simple raison. Hegel, en effet, met au jour la faille profonde qui menace la société civile, laquelle « ne supprime pas l’inégalité des hommes posée par la nature (…) ; au contraire, elle l’élève au rang d’inégalité des aptitudes, de la fortune, et même de la culture intellectuelle et morale ». En effet, « par l’universalisation de la solidarité des hommes, par leurs besoins et par les techniques qui permettent de les satisfaire, l’accumulation des richesses augmente d’une part (…), mais d’autre part, le morcellement et la limitation du travail particulier et, par suite, la dépendance et la détresse de la classe attachée à ce travail augmentent aussi (…).

[128] Et il apparaît ici que, malgré son excès de richesse, la société civile n’est pas assez riche, c’est-à-dire que dans sa richesse, elle ne possède pas assez de biens pour payer tribut à l’excès de misère et à la plèbe qu’elle engendre ». Certes, face aux différents états de la société civile, le prolétariat ne peut se définir que négativement ; il n’est une catégorie qu’au regard de l’assistance due aux miséreux. Mais dans la théorie de la sous-consommation qu’il esquisse (et qui a pour corollaire une définition anticipée de l’impérialisme), Hegel diagnostique un conflit d’intérêts qui discrédite l’intérêt commun et prétendu universel des propriétaires qui font usage politique de leur raison, en montrant que cet intérêt n’est rien moins que particulier. L’unité et la vérité de l’opinion publique des personnes privées rassemblées en un public, n’ont plus alors de fondement. L’opinion publique est ramenée au niveau d’une visée subjective de la masse.

Si ce système contradictoire des besoins est divisé en autant d’intérêts particuliers, une sphère publique des personnes privées faisant un usage politique de leur raison ne saurait conduire à autre chose qu’à une opinion et une volonté inorganique, à la formation de puissances simplement massives dirigées contre l’Etat organique.


Une solution lui apparaît dans l’instauration d’un lien corporatif


Afin de prévenir un tel affrontement il importe que des mesures policières comme l’instauration d’un lien corporatif parent cette menace de désorganisation. Les intérêts qui revendiquent la liberté de commerce et de l’industrie « exigent d’autant plus l’instauration d’un tel lien qu’ils sont enfoncés aveuglément dans la direction de leurs buts personnels, et que seul ce lien peut les ramener à l’universel et atténuer les chocs dangereux (au sein de la société civile), comme abréger la durée de l’intervalle pendant la nécessité inconsciente devrait les accommoder ». Hegel prend définitivement ses distances par rapport au libéralisme en introduisant dans sa définition de la société ce correctif d’une conception corporative qui limite la sphère privée de sorte que le concept de sphère publique lui aussi ne correspond plus à sa définition libérale.

[129] La conscience que l’opinion publique a d’elle-même, c’est au sein de l’assemblée des états qu’elle peut l’élaborer, là où les corporations de la société civile prennent part au pouvoir législatif ; « La Publicité des débats au sein de cette assemblée, comme il est dit dans les Principes de la Philosophie du droit « n’a donc plus pour fonction d’assurer, par exemple un lien de continuité entre les discussions parlementaires et l’usage politique que fait de sa raison un public, qui exerçait qui critiquait le pouvoir et exerçait son contrôle sur l’exécutif. L’opinion publique est au contraire le principe d’une éducation civique dispensée par l’autorité qui ainsi la récupère ; car, « en donnant cette occasion d’information, on obtient le résultat plus général qu’ainsi seulement l’opinion publique atteint la pensée véritable et la vue de la situation et du concept de l’Etat, et de ses affaires. Et ainsi, seulement, elle atteint la capacité de juger rationnellement sur ces affaires. Elle apprend à connaître en même temps les occupations, les talents, les vertus et les aptitudes des autorités de l’Etat et des fonctionnaires, ainsi qu’à les apprécier. De même ces talents ont, par une telle publicité, une puissante occasion de se développer et un théâtre pour se faire honneur ; et c’est une ressource contre l’amour-propre des particuliers et de la foule, un moyen d’éduction pour celle-ci, et des plus importants ».


Les déperditions de la sphère publique


Ainsi réduite à n’être à n’être plus qu’un « outil pédagogique », la sphère publique ne peut plus être considérée comme l’un des principes de l’usage public de la raison (l’Aufklärung), ni comme la sphère où la raison devait se réaliser. La Publicité sert tout au plus à intégrer la visée subjective de la masse à cette sphère de l’objectivité que l’Esprit s’est donnée sous la forme de L’Etat. Hegel maintient néanmoins l’idée de la réalisation de la Raison au sein d’un ordre « juste et parfait » où justice et bonheur vont de pair. Mais la raison politique du public, l’opinion publique, n’est plus habilitée à garantir cet accord harmonieux ; c’est l’Etat qui, en soi, par sa seule existence, en tant que réalité de l’idée morale assume désormais cette responsabilité : « L’opinion publique mérite donc aussi bien d’être appréciée que méprisée, méprisée dans sa conscience concrète immédiate et dans son expression, appréciée dans sa base essentielle, qui, plus ou moins confuse, ne fait qu’apparaître dans sa manifestation concrète. Comme elle ne possède pas en elle-même cette pierre de touche ni la capacité d’élever son aspect substantiel à un savoir défini, c’est la première condition formelle pour faire quelque chose de grand et de rationnel, que d’en être indépendant (dans la science comme dans la réalité). »

[130] L’opinion publique est rejetée dans la sphère de l’opinion pure et simple. La Raison, réalisée dans l’existence de l’Etat, conserve donc, pour sa part, ce moment impénétrable de la domination personnelle – moment qui, chez Kant, devait être imposé puis dissout au sein de la sphère publique, Hegel résume par cette phrase son analyse de l’opinion publique : « La subjectivité qui, comme dissolution de la vie de l’Etat existant, se manifeste de la façon la plus extérieure dans l’opinion et le raisonnement qui veulent faire valoir leurs contingences et qui se détruisent eux-mêmes du même coup, a aussi sa vraie réalité dans l’extrême contraire : la subjectivité, comme identique à la volonté substantielle. Elle constitue alors le concept de pouvoir du Prince. »


Rejet par Hegel de toute idée d’accord entre la politique et la morale


Il le rejette comme étant un faux problème. Il oppose à la rationalisation de la domination par la Publicité une sorte d’existentialisme des différentes formes revêtues par l’esprit du peuple à travers l’histoire universelle : « On a pendant un temps beaucoup parlé de l’opposition de la morale et de la politique, et de l’exigence que la première commande à la seconde. Il y a lieu seulement de remarquer en général que le bien d’un Etat a une toute autre légitimité que le bien des individus, et que la substance morale, l’Etat, a immédiatement son existence c’est-à-dire son droit dans quelque chose de concret et non pas d’abstrait. Seule cette existence concrète, et non pas une des nombreuses idées générales tenues pour des commandements moraux subjectifs, peut être prise pas l’Etat comme principe de sa conduite. La croyance à l’injustice prétendue propre à la politique, dans cette illusoire opposition, repose sur les fausses conceptions de la moralité subjective, de la nature de l’Etat et de sa situation par rapport au point de vue moral subjectif ».

[131] Hegel désamorce l’idée de sphère publique bourgeoise, car une société contradictoire et anarchiste ne saurait représenter cette sphère émancipée par rapport à la domination et neutralisant toute forme de pouvoir, où des personnes privées autonomes développent leurs échanges, et sur les bases de laquelle un public constitué de ces personnes serait en mesure de convertir l’autorité politique en règne de la Raison. Même la société civile ne peut se passer de la domination : en effet, compte tenu de sa tendance naturelle à la désorganisation, il importe plus que jamais de l’intégrer à l’Etat par la force. Le modèle hégélien d’un état corporatif entend répondre aux contradictions que son auteur a déjà su parfaitement discerner dans l’existence concrète des Etats constitutionnels bourgeois, qu’ils soient d’origine anglo-saxonne ou française. Seulement, Hegel n’a pas voulu admettre que cette existence témoignait en réalité des progrès accomplis par la société civile.

(a) « L’expression ‘la masse’ », ainsi Hegel explique-t-il ce paragraphe, « désigne plus correctement l’universalité empirique que le terme courant ‘tous’. Cat si l’on dit qu’il va de soi que, d’emblée, au moins les femmes et les enfants (etc.) ne sont pas compris dans le ‘tous’, il est bien plus évident qu’on ne doit pas employer cette expression très précise là où il s’agit de quelque chose de tout à fait indéterminé ».


Les progrès de la société civile que Hegel a négligés, le jeune Marx, lui, les a parfaitement intégrés dans sa réflexion


Il a vu que, dans la société pré-bourgeoise, la différence entre les états était d’ordre « politique » ; elle s’est réduite au sein de la société bourgeoise, à une différence de caractère purement « social ». Mais vouloir leur attribuer la fonction politique d’être les médiateurs de l’Etat et de la société équivaut à cette vaine tentative de restauration qui finit par rejeter « au sein même de la sphère publique, l’homme dans les limites étroites de sa sphère privée ». La constitution néo-corporatiste, semblable à celle de la Prusse et vantée par Hegel, veut en revenir, obéissant à une sorte de « réminiscence », en deçà d’une séparation entre l’Etat et la société, accomplie de facto. Marx a compris qu’une « république », c’est-à-dire précisément un Etat sous sa forme constitutionnelle bourgeoise devient nécessairement le régime d’un pays où « la sphère privée acquiert une existence autonome ». Jusque-là « l’ancienne société bourgeoise avait immédiatement un caractère politique, c’est-à-dire que les éléments de la vie bourgeoise, comme par exemple la propriété ou la famille, ou encore le mode de travail, étaient, sous la forme de la seigneurie, de la caste et de la corporation, devenus des éléments de la vie de l’Etat. Ils déterminaient sous cette forme le rapport de l’individu isolé à l’ensemble de l’Etat, c’est-à-dire sa situation politique par laquelle il était exclu et séparé des autres éléments de la société (…) La révolution politique qui constitua l’Etat politique en affaire d’ordre général, c’est-à-dire un Etat proprement dit, renversa nécessairement tous les états, corporations, jurandes, privilèges (…)

[132] La révolution politique abolit donc le caractère politique de la société civile. Elle brisa la société civile en ces éléments simples : d’une part en individus, d’autre part en éléments matériels et spirituels qui forment le contenu de la vie et la condition bourgeoise de ces mêmes individus. Elle déchaîne l’esprit politique qui s’était décomposé, émietté, et perdu dans les impasses de la société féodale ; elle en réunit les bribes éparses, le libéra de son mélange avec la vie bourgeoise et en fit la sphère de la communauté, des affaires générales du peuple, théoriquement indépendante de ces éléments particuliers de la vie bourgeoise. »


Marx en vient à dénoncer l’opinion publique qui se dissimule à elle-même son marquage des intérêts de la classe bourgeoise


Comme cette dernière phrase le laisse entendre, Marx considère d’un œil critique cette sphère publique politiquement orientée, et par conséquent l’« indépendance théorique » de l’opinion publique des propriétaires qui font usage de leur raison en se croyant de purs et simples êtres humains jouissant de leur autonomie. Mais pour montrer le caractère idéologique de la conscience qu’ils ont d’eux-mêmes, Marx prend au sérieux l’idée de sphère publique bourgeoise telle qu’elle est mise en œuvre en Angleterre et en France, dans l’image que renvoient d’eux-mêmes les rapports sociaux crédités d’une « avance politique » par rapport à l’Allemagne. Il utilise l’étalon des constitutions bourgeoises dans sa critique du corporatisme développé par la philosophie hégélienne de l’Etat, à la seule fin de démasquer la « république » face à sa propre image, comme étant une vivante contradiction, et afin de présenter, comme en miroir, à l’idée – qu’il maintient – de la sphère publique bourgeoise les conditions sociales qui permettraient sa réalisation : elle n’aurait bien entendu plus aucun caractère bourgeois.

Marx dénonce l’opinion publique comme étant une fausse conscience : elle se dissimule à elle-même son véritable caractère qui est de marquer les intérêts de classe de la bourgeoisie. Sa Critique de l’Economie politique s’attaque en fait aux présupposés sur lesquels reposait la conscience que la sphère publique politiquement orientée avait d’elle-même. Marx montre que le système capitaliste abandonné au jeu de ses mécanismes ne sautait se reproduire sans « crises », tel un « ordre nature ».


Sa critique va montrer les nouveaux rapports de force qui surgissent entre les propriétaires et les travailleurs


Sa critique en effet se poursuit en montrant que l’accumulation de capital repose sur l’appropriation d’une plus-value produite par le surtravail de ces propriétaires dont le seul bien qu’ils puissent échanger réside dans la force de travail – on n’assiste donc pas à la formation d’une société des classes moyennes qui reposerait sur la petite production, mais à l’apparition d’une société de classes au sein de laquelle les chances d’une ascension sociale, qui permettrait à l’ouvrier salarié de devenir lui-même propriétaire, ne cessent de diminuer. Pour finir, le processus d’accumulation du capital transforme les marchés en oligopoles, de sorte qu’il est également vain de croire encore que les prix puissent être fixés en toute indépendance.

[133] L’émancipation de la société bourgeoise par rapport aux règlements étatiques ne conduit absolument pas à une neutralisation du pouvoir sur le terrain des échanges entre personne privées. Ce sont au contraire de nouveaux rapports de force qui surgissent, et d’abord entre les propriétaires et les travailleurs salariés ; cette opposition des possédants à la classe des salariés réduit leur intérêt à maintenir la sphère des échanges et du travail social dans son statut de sphère privée à un intérêt particulier qui ne peut s’imposer qu’en usant de la force contre d’autres membres de la société. L’autonomie privée telle qu’elle existe au sein de la société civile « fait voir à chaque homme, dans un autre homme, non pas la réalisation, mais plutôt la limitation de sa liberté ».


Cette critique anéantit toutes les fictions que revendiquait la sphère publique bourgeoise


Car, tout d’abord, il est évident que font défaut les conditions sociales d’une égalité des chances qui permettrait à chacun d’acquérir grâce au travail et à la « chance » le statut de propriétaire, donc en même temps les attributs de toute personne privée ayant accès à la sphère publique : la culture et la propriété. La sphère publique, à laquelle Marx se voit confronté, contredit son propre principe de libre accès général : le public ne peut plus prétendre s’identifier à la Nation, ni la société civile s’identifier à la société en général.

Le fait qu’il y ait une séparation entre l’Etat et la société correspond à « cette scission qui dédouble l’homme en homme public et en homme privé ». Mais en tant que bourgeois, l’homme privé est si peu un pur et simple être humain que pour être en mesure de défendre des intérêts véritablement civiques, il serait obligé « de sortir de sa réalité bourgeoise et d’en faire abstraction, d’abandonner complètement cette structure de la société civile pour se concentrer tout entier dans son individualité ».

[134] C’est la raison pour laquelle l’accord auquel parviennent les personnes privées au terme de leurs discussions, ne saurait être confondu, dans son expression idéologique entre la justice et la justesse.

Ainsi s’effondre l’identification sur laquelle repose pour l’essentiel l’opinion publique – l’identification de la Publicité à la raison. Il est impossible de voir s’ériger un ordre légal qui convertirait la domination politique en une autorité rationnelle sur la base d’une société civile reposant elle-même sur l’exercice de la violence ; c’est également impossible tant que les rapports de force ne sont pas efficacement neutralisés au sein du processus de reproduction de l’existence sociale. Par ailleurs, la dissolution des rapports féodaux de domination au sein du public qui fait usage de sa raison ne représente pas non plus ce prétendu dépassement de la domination politique en général, mais bien au contraire son maintien sous une autre forme ; et l’état constitutionnel bourgeois comme la Publicité, puisqu’elle est le principe d’après lequel il s’est structuré, ne sont que pure et simple idéologie. A ce stade du capitalisme, c’est précisément la scission entre domaine privé et domaine public qui interdit à la sphère publique bourgeoise de tenir les promesses de ses principes.


La formation de l’Etat : de la réforme électorale au suffrage universel


La volonté d’imposer dans la réalité un régime constitutionnel bourgeois trouve à s’objectiver dans la lutte pour la réforme électorale qui, au début des années 1830, obtint que le droit de vote fût accordé d’une manière un peu plus équitable en France et en Angleterre. Mais Marx, et c’est significatif, ne voit, là encore, qu’un processus qui déjà, au-delà de cette intégration de la sphère publique bourgeoise, entraîne à la formation de l’Etat. Dans sa critique de la philosophie hégélienne de l’Etat, il explique en effet : « Que la société civile pénètre en masse et si possible, tout entière dans le pouvoir législatif, que la société civile réelle veuille se substituer à la société civile fictive du pouvoir législatif, ce n’est pas autre chose que la tendance de la société civile de se doter une existence politique ». Avant 1848, le jeune Marx donne à l’évolution qui conduit au suffrage universel une signification démocratique radicale, qui anticipe déjà sur une subversion de la sphère publique bourgeoise ; le soulèvement des ouvriers parisiens en 1848 lui permettra d’affiner son diagnostic : « Le régime parlementaire vit de la discussion. Comment l’interdirait-il ? Chaque intérêt, chaque institution sociale y sont transformés en idées générales, discutés en tant qu’idées (…) La lutte oratoire à la tribune provoque les polémiques de Presse. Le club de discussion au Parlement trouve ses compléments nécessaires dans les clubs de discussion des Salons et des cabarets.

[135] Les représentants qui en appellent constamment à l’opinion publique, lui donnent le droit de s’exprimer au moyen de pétitions. Le régime parlementaire remet tout à la décision des majorités, comment les grandes majorités en dehors du Parlement ne voudraient-elles pas décider, elles aussi ? Quand au sommet de l’Etat, on joue du violon, comment ne pas s’attendre à ce que ceux qui sont en bas se mettent à danser ? »


La société civile elle-même, pour se reproduire, est conduite à adopter une structure de caractère politique


L’arme forgée par la bourgeoisie, la Publicité, va se retourner contre elle. Marx a prévu qu’ainsi la société civile elle-même va adopter ce type de structure. Il était dès lors à prévoir, dès le milieu du XIXe siècle, que, suivant sa propre dialectique, la sphère publique serait investie par ces classes sociales qui, ne disposant d’aucune propriété et donc d’aucune base qui eût pu assurer leur autonomie, ils n’auraient non plus aucun intérêt à maintenir la société dans son statut de sphère privée. Si ces classes-là, constituant un public plus étendu, supplantaient le public bourgeois en devenant le sujet de la sphère publique, la structure de celle-ci n’aurait plus qu’à être transformée de fond en comble.

[136] Dès que la masse des non-propriétaires feraient des règles de l’échange le thème de leur raisonnement public, la reproduction de l’existence sociale en tant que telle, et non plus simplement sous l’aspect où elle était assimilée à la sphère privée, deviendrait une affaire d’intérêt général. La subversion démocratique de la sphère publique qui « a pour but de substituer la société réelle à la société bourgeoise fictive, identifiée au pouvoir législatif », conduirait donc à une sphère fondamentalement différente où règneraient la concertation et la décision publiques sur la direction et l’administration de tous les pouvoirs nécessairement impliqués dans la reproduction de la société. Le problème d’une « société politique » soulevée par Marx dans sa critique de la philosophie hégélienne de l’Etat, trouvera ainsi sa solution, quelques années plus tard dans l’idée de socialisation des moyens de production (…)

Une fois admises ces hypothèses, la sphère publique devrait alors pouvoir véritablement réaliser ce dont elle avait d’emblée fait promesse : rationaliser la domination démaquée comme domination de l’homme par l’homme. Le pouvoir politique, à proprement parler, est le pouvoir organisé d’une classe par l’oppression d’une autre. Marx avait également conclu sa critique du Système des contradictions économiques de Proudhon par ces mots : « Ce n’est que dans un ordre de choses où il n’y aura plus de classes ni d’antagonismes de classes que les évolutions sociales cesseront d’être des révolutions politiques ».


La conception libérale d’une sphère publique politiquement orientée trouve sa formulation socialiste dans l’idée d’une dissolution du pouvoir politique en pouvoir public


A la suite d’une citation de Saint-Simon, Engels l’a exprimée dans cette formule connue : « la domination sur les personnes doit céder la place à l’administration des choses et à la gestion des moyens de production ». Marx, dans Le Capital écrit : « Ce n’est pas l’autorité en tant que telle qui doit disparaître, mais la domination de nature politique ; les fonctions publiques traditionnelles et celles qui se sont nouvellement créées transforment leur caractère politique en caractère administratif. Ce qui néanmoins n’est réalisable que si « les producteurs associés règlent rationnellement leurs échanges avec la nature, qu’ils la contrôlent ensemble au lieu d’être dominés par sa puissance aveugle ».


Marx tire de la dialectique immanente à la sphère publique bourgeoise les conséquences qui lui permettent de proposer un contre-modèle socialiste


Dans ce modèle le rapport traditionnel et sphère publique s’inverse de façon particulière.

[137] La fonction de critique et de contrôle propres à la sphère publique voient s’y étendre leur domaine d’application à cette partie de la sphère privée bourgeoise qui était le fief des personnes disposant des moyens de production – autrement dit, au sein du modèle socialiste, la critique et le contrôle publics s’exercent dans le domaine du travail socialement nécessaire. Il est alors tout à fait impossible que l’autonomie ait encore pour assise la sphère privée : c’est au sein de la sphère publique elle-même que l’autonomie doit être fondée. Un public de personnes privées fait place aux personnes privées d’un public. A l’identité du bourgeois et de l’homme, du propriétaire et de l’être humain, se substitue l’identité du citoyen et de l’homme ; la liberté de l’homme privé se détermine d’après son rôle de citoyen dans la société, et ce n’est plus son rôle de citoyen de l’Etat qui est déterminé par sa liberté de propriétaire. C’est maintenant grâce à la structure planifiée d’un Etat qui s’abolit au sein de la société que le public autonome assure à chacun de ses membres une sphère privée où règnent la liberté individuelle, le loisir, et où chacun a le droit de s’établir où il le désire. Cette sphère représente la possibilité d’une émancipation des relations informelles et intimes, pour la première fois véritablement « privées », par rapport à la contrainte du travail social qui reste néanmoins ce « règne de la nécessité » qu’il a toujours été. Une sphère intime libérée de toute fonction économique serait l’exemple de cette nouvelle forme d’autonomie privée, dérivée de la sphère publique qui la précède et qui rassemble le public des citoyens de la société (et non plus de l’Etat). Comme Engels l’explique, anticipant dans ses Principes du communisme sur les thèses du Manifeste, l’élimination de la propriété privée a pour conséquence d’anéantir les anciens fondements de la famille comme ses fonctions traditionnelles ; et, du même coup, la soumission de la femme à son époux et des enfants à leurs parents disparaît à son tour. Ainsi « seront transformés les rapports entre les deux sexes pour devenir des rapports purement privés qui ne concerneront que les personnes intéressées, et dans lesquels la société n’aura pas à s’immiscer ». Dans un article de la Gazette Rhénane, Marx avait déjà exprimé la même idée : « Si le mariage n’était pas la base de la famille, il intéresserait tout aussi peu la loi que, par exemple, l’amitié ». Tous deux – Engels et Marx – considèrent qu’une relation ne devient effectivement « privée » qu’à partir du moment où aucune forme juridique n’y intervient plus.



LE LIBÉRALISME ET SA CONCEPTION AMBIVALENTE DE SPHÈRE PUBLIQUE :


STUART MILL ET ALEXIS DE TOCQUEVILLE


[138] Ce dernier chapitre intervient pour constater que l’évolution de la sphère publique n’a pas obéi à la dialectique envisagée et espérée par les premiers socialistes. Des droits politiques égaux ont été accordés à toutes les catégories sociales dans le cadre même de cette société de classe. La sphère publique ainsi « étendue » n’a pas conduit inéluctablement au dépassement des infrastructures sur la base desquelles les propriétaires privés s’étaient tout d’abord efforcés d’instaurer en quelque sorte un règne de l’opinion publique. Par ailleurs, du fait que la critique-idéologique socialiste réaffirme si ouvertement l’idée de sphère publique bourgeoise, les représentants de la philosophie libérale, au moment de son apogée, se sont vus pour ainsi dire contraints, au milieu du XIXe siècle, de renier le principe de la Publicité bourgeoise là même où ils s’en étaient faits les hérauts. Et bien évidemment cette conception ambivalente de la sphère publique n’amène pas les théoriciens du libéralisme à reconnaître la contradiction inhérente à la société, dont cette conception est pourtant elle-même le reflet. Par rapport à la critique socialiste, l’apologie libérale a cependant cet avantage, sur un autre plan, qu’elle met radicalement en question certaines hypothèses thématiques qu’ont en commun aussi bien la conception classique de la Publicité bourgeoise que son contre-modèle au profil dialectique (…)

[139] Tandis que les socialistes entreprennent de démontrer que l’infrastructure de la sphère publique bourgeoise est hors d’état de répondre aux exigences de ses propres hypothèses, et qu’elle devrait changer de base pour être en mesure de les satisfaire, les libéraux prennent prétexte de cette même contradiction pour mettre en question l’hypothèse majeure selon laquelle la sphère publique bourgeoise reposerait sur des fondements naturels – afin bien entendu de prendre ensuite fait et cause, d’une façon d’autant plus décidée, pour le maintien d’une sphère publique bourgeoise et réformée. Avec le libéralisme, la conscience que la sphère publique a d’elle-même ne s’exprime donc plus à travers une philosophie de l’histoire, qu’on abandonne au profit d’un progrès du common sense – on devient « réaliste » (…)

Les relations entre ses membres se déroulaient au sein de la « bonne société », héritée de l’aristocratie, non sans qu’elle ait en même temps intégré quelques variantes bourgeoises, où l’on continuait à observer les règles, demeurées intactes, de l’honnêteté et de l’égalité de condition, en obéissant à l’impératif de l’intérêt personnel et de l’obligeance réciproque.


L’apparition des conflits au sein de la sphère publique bourgeoise


[140] Mais ceux des contemporains de la sphère publique bourgeoise à son apogée qui en faisaient l’analyse furent bien obligés que tout cela qui la constituait commençait à disparaître : la diffusion croissante de la Presse et de la propagande a provoqué un élargissement, tout d’abord informel du public ; puis, perdant son caractère élitiste, celui-ci voit également se rompre sa cohésion qui reposait sur les institutions des relations de société et sur un niveau culturel relativement élevé. Les conflits qui jusqu’alors étaient refoulés dans la sphère privée, éclatent maintenant au sein de la sphère publique ; certains groupes sociaux aux besoins desquels un marché qui obéit à sa propre régulation interne ne saurait plus répondre, attendent désormais de l’Etat qu’il joue ce rôle régulateur. Dès lors contrainte de se faire le médiateur de ces exigences nouvelles, la sphère publique devient le terrain où une concurrence d’intérêts divergents s’exprime sous la forme plus brutale de discussions violentes. Certaines lois qui sont promulguées « sous la pression de la rue » ne peuvent plus être comprises à partir du consensus raisonnable qui se faisait jour au sein de discussions ouvertes entre personnes privées ; de façon plus ou moins avouée, elles sont l’émanation de compromis passés entre des intérêts privés opposés.

C’est dans ce contexte que Stuart Mill observe à quel point vive est la lutte que mènent les travailleurs manuels et, aux USA, les femmes et les noirs pour obtenir le suffrage universel. Il soutient explicitement tous les courants qui s’insurgent contre l’aristocratie de l’argent, contre un élitisme fondé sur le sexe ou la race, contre la démocratie oligarchique des propriétaires et la ploutocratie de la grande bourgeoisie.

Quelques jours avant la révolution de février 1848 dont il prévoit l’éclatement avec exactitude, A. de Tocqueville, député de l’opposition à l’Assemblée Nationale, adjure le gouvernement d’accorder progressivement le droit de vote au peuple :

[141] « …En fait, la vie publique ne se déroule que là où elle n’a pas sa place et elle cesse d’exister là où, conformément à la loi, on s’attend à la rencontrer. D’où cela vient-il ? Cela vient de ce que les lois ont concentré l’exercice de tous les droits juridiques entre les mains d’une seule classe… »

Par ailleurs le régime de la libre concurrence est hors d’état de tenir sa promesse, car qui croirait que désormais l’accès à la sphère publique politique est assuré par la prétendue égalité des chances d’acquérir le statut de propriétaire ? Le principe de la sphère publique réclame au contraire l’accès direct des classes laborieuses, des masses dépourvues de biens et d’instruction – précisément en demandant l’extension des droits politiques égaux pour tous. La conception que l’opinion publique avait d’elle-même s’effondre, exactement dans la mesure où lui est retirée la finalité polémique qui lui incombait – lutter contre la politique du secret pratiquée par les gouvernements – ; ce qui implique aussi que l’opinion publique elle-même, en quelque manière diffuse, ne peut plus être délimitée avec précision.

L’ennemi commun ne peut plus réaliser l’unité de l’opinion publique, ni faire qu’elle soit clairement définie.


S. Mill et A. De Tocqueville partagent alors leurs vues sur l’opinion publique


L’opinion publique se mue en puissance coercitive

Eux qui soutenaient l’opinion publique au nom du principe de Publicité, en viennent à la condamner finalement au nom du même principe ; car des intérêts antagonistes qui, avec l’extension du public, affluent au sein de la sphère privée, contraignent une opinion publique désagrégée à les représenter, de sorte que celle-ci, se manifestant toujours comme l’opinion dominante des intérêts qui tour à tour y règnent, devient une puissance coercitive bien qu’elle ait eu autrefois pour fonction de réduire toute forme de coercition à la seule force de l’argument persuasif.

C’est directement pourquoi S. Mill déplore le « joug de l’opinion publique », met en accusation ce « moyen coercitif qu’est l’opinion publique » ; et son grand plaidoyer, On Liberty (1854), s’en prend déjà à la sphère publique qui, jusque-là, avait été considérée comme une garantie de la raison face au pouvoir général. On peut constater « partout une tendance croissante à étendre le pouvoir de la société grâce à la puissance de l’opinion publique, jusque dans des domaines où il n’a pas à intervenir ». Le règne de l’opinion publique apparaît comme la domination des masses et des médiocres : « C’est un lieu commun, au sein de l’Etat, que d’affirmer : ‘c’est l’opinion publique qui gouverne le monde’.

[142] La seule puissance qui mérite encore son nom, c’est celle des masses et des gouvernements tant qu’ils se font les instruments des aspirations et des entreprises de celle-ci (…) et ce qui constitue une innovation encore plus significative, c’est que, de nos jours, ce ne sont plus les dignitaires de l’Eglise ou de l’Etat, pas plus que des guides ou des écrits dépassent le commun, qui forgent les opinions de la masse. Ce sont des hommes aussi médiocres qu’elle qui prennent en charge ses efforts intellectuels et qui, obéissant à l’impulsion du moment, s’adressent à elle par la voix des journaux ».

A. de Tocqueville lui aussi considère l’opinion publique moins comme une force de la critique, que comme ce qui contraint au conformisme. Dans De la Démocratie en Amérique publié en deux volumes entre 1835 et 1840, il écrit : « A mesure que les citoyens deviennent plus égaux et plus stables, le penchant de chacun à croire aveuglément un certain homme ou une certaine classe diminue. La disposition à croire en la masse augmente, et c’est de plus en plus l’opinion qui mène le monde (…) Le public a donc chez les peuples démocratiques une puissance singulière dont les nations aristocratiques ne pouvaient même pas concevoir l’idée. Il ne persuade pas de ses croyances, il les impose et les fait pénétrer dans les âmes par une sorte de pression immense de l’esprit de tous sur l’intelligence de chacun. Aux Etats-Unis, la majorité se charge de fournir aux individus une foule d’opinions toutes faites, et les soulagent ainsi de l’obligation de s’en former qui leur soient propres. Il y a un grand nombre de théories en matière de philosophie, de morale ou de politique, que chacun y adopte ainsi, sans examen, sur la foi du public ». Comme S. Mill, A. de Tocqueville pense qu’il est temps de considérer l’opinion publique comme une force qui peut, dans le meilleur des cas faire barrage au pouvoir de l’Etat, mais qui doit avant tout être elle-même soumise à des limites capables de la tenir efficacement en lisière. Dans le même ouvrage il précise : « Lorsqu’un homme ou un parti souffrent d’une injustice aux Etats-Unis, à qui voulez-vous qu’il s’adresse ? A l’opinion publique ? C’est elle qui forme la majorité ; au corps législatif ? Il représente la majorité et lui obéit aveuglément ; au pouvoir exécutif ? Il est nommé par la majorité (…) ; à la force publique ? La force publique n’est autre chose que la majorité sous les armes ; au jury ? Le jury, c’est la majorité. »

Le droit d’exprimer librement ses opinions n’a plus pour fonction de protéger l’usage critique de la raison face aux interventions de la police, mais d’empêcher le public de s’attaquer aux non-conformistes

[143] C’est par analogie avec les luttes confessionnelles que les conflits au sein de la sphère publique amènent S. Mill à produire son concept de la tolérance. Dans l’usage qu’il fait de sa raison, le public ne peut absolument pas parvenir à une opinion rationnelle, car « seule la différence des opinions peut, étant donné la situation où se trouve la raison humaine, permettre à chacun des aspects de la vérité d’entrer loyalement en concurrence avec les autres. Dans la mesure où les intérêts particuliers ne peuvent plus du tout être rapportés à l’intérêt commun, les différentes opinions qui en sont les travestis idéologiques conservent un irréductible noyau de pertinence ».

S. Mill, fort de son expérience du mouvement chartiste anglais, remarque que la majorité du public élargi ne se compose plus de propriétaires mais de prolétaires « qui occupent même position sociale et appartiennent pour l’essentiel à la même catégorie professionnelle : ce sont de simples travailleurs manuels. Et là où la position sociale correspond exactement à l’activité professionnelle, il se forme également une identité des penchants, des passions et des préjugés.

[144] Doter l’une de ces classes d’un pouvoir absolu sans lui adjoindre le contrepoids de penchants de passions et de préjugés d’un autre genre, ce n’est pas autre chose que prendre le chemin le plus sûr qui mène à saper toute possibilité de progrès vers un mieux… ». Il y a donc lieu de tout mettre en œuvre pour empêcher la constitution d’une telle force qui viendrait engloutir les autres.

Apparaît la nécessité de faire en sorte que l’opinion publique de masse n’absorbe pas toutes les autres formes de pouvoir : la représentation politique doit reposer sur une certaine opinion politique élitiste

La sphère publique bourgeoise, quant à elle, ne peut plus être commandée par l’idée d’un dépassement de la domination ; elle doit bien plutôt contribuer à une répartition des pouvoirs ; et l’opinion publique n’est plus qu’une instance de contrôle des excès du gouvernement. L’aveu de Stuart Mill révèle l’origine de cette transformation de son rôle : « A partir de ce moment-là, il faut faire en sorte que l’opinion publique n’absorbe pas toutes les autres formes de pouvoir. La conception libérale de l’Etat constitutionnel bourgeois est ré-actionnaire : dès lors que la composition du public est dénaturée par l’intrusion de la masse inculte des non-possédants, elle réagit contre la puissance de cette idée d’autodétermination du public, que l’Etat constitutionnel avait intégrée dès le début à ses institutions. Le libéralisme a été le premier à révéler le caractère dualiste de l’Etat constitutionnel bourgeois, car ce dernier est loin d’avoir assuré la fusion d’intérêts hétérogènes, des composantes dès le début qualifiées de démocratiques et des courants d’origine libérale. S. Mill, en conséquence, soutient la conception qui veut que « les décisions en matière politique ne soient pas le fait d’une masse inculte à l’examen ou à la volonté de qui on ferait appel directement ou indirectement. Les décisions ne doivent au contraire dépendre que des analyses produites par la réflexion compétente d’un nombre relativement restreint de personnes formées pour assumer ces tâches ».

[145] A. de Tocqueville partage avec S. Mill la même conception du Representative Government : l’opinion publique commandée par les passions de la foule aurait besoin d’être assainie par les vues compétentes de citoyens jouissant d’une indépendance matérielle ; la Presse, bien qu’elle fût un auxiliaire décisif de l’usage public de la raison (Aufklärung), n’y suffirait pas. Et bien entendu, la représentation politique doit reposer sur une certaine hiérarchie sociale ; A. de Tocqueville remet à l’ordre du jour la conception des pouvoirs intermédiaires, ces pouvoirs corporatifs de la société pré-bourgeoise divisée en différents états, et réhabilite les grandes familles et les personnes qui par leur naissance, leur culture et leur richesse, avant tout grâce à la propriété foncière et aux privilèges dont elle s’accompagnait, « surpassait les autres et semblaient destinés à commander ». Il reste néanmoins conscient du fait qu’il est difficile de faire surgir ex nihilo une aristocratie sur la base de la naissance : « Une association politique, industrielle, commerciale ou même scientifique et littéraire, est un citoyen puissant et éclairé qu’on ne saurait plier à volonté ni opprimer dans l’ombre ». Des bourgeois puissants et cultivés se doivent, en l’absence d’une aristocratie de la naissance, de former un public d’élite dont l’usage qu’il fera de sa raison commandera l’opinion publique. Afin même de maintenir le principe de Publicité, il faut réintroduire certains aspects de la sphère publique fondée sur la représentation qui fertilisent cette opinion minoritaire et permettent la formation du public élitaire des représentants de la Nation. Ce nouveau public d’élite limiterait le rôle du public qui se fait simplement représenter, puisque, « en règle générale ce sont moins les problèmes eux-mêmes que le caractère et les talents de la personne qu’il appelle pour statuer sur ces questions, et non sur les siennes, qui font l’objet de sa décision ».

[146] Cette phrase de S. Mill a été écrite quatre ans seulement après le manifeste électoral des Whigs (a) qui rappelaient à leurs électeurs l’orientation rigoureuse de la sphère publique politique ; « rappelez-vous que maintenant vous avez à vous battre contre les choses et non contre les hommes ». Il n’est en effet que trop facile au mécanisme de la personnalisation de ses substituer à l’examen des arguments concurrents, et c’est sans aucune difficulté que des rapports objectifs sont travestis pour devenir les éléments d’une biographie. S. Mill s’accommode de la psychologie sociale du public de masse et revendique une sphère publique littéralement déclassée, une sphère publique d’où le système représentatif exclut toute hiérarchie.

A. de Tocqueville va toutefois plus loin que S. Mill dans la mesure où son analyse de la sphère publique ne tient pas seulement compte du « despotisme de l’opinion publique », mais aussi d’un phénomène qui en est le corollaire, et qui se traduit par l’apparition d’un nouveau despotisme : celui d’un Etat où ma bureaucratie devient toujours plus prépondérante. Aguerri par la lutte qui opposa les différents états à l’Ancien Régime et à laquelle il prit part, A. de Tocqueville observe, non sans la plus grande inquiétude, cette tendance « à la centralisation du pouvoir gouvernemental », pour citer la définition qu’il en donne. Et il est tout à fait vrai que ce n’est pas le mercantilisme, qui s’y est efforcé en vain, mais bien le XIXe siècle libéral qui a doté l’Etat d’une puissance accrue. En Angleterre, on le sait, ce n’est qu’à cette époque-là qu’on voit apparaître une administration centrale moderne (Civil Service). Et les USA sont l’exemple dont A. de Tocqueville se sert

dans son analyse de la mise sous tutelle des citoyens : « Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance.

[147] Il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages ; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? » Même le socialisme semble aux yeux de Tocqueville n’être qu’un prolongement de cette tendance qui devrait aboutir à liquider l’Etat fiscal au profit au profit d’une économie étatisée, et installer la terreur d’un monde bureaucratisé. C’est ainsi qu’en 1848, ministre du gouvernement révolutionnaire, il s’oppose à la revendication qui voulait faire garantir par la constitution le droit au travail, en avançant l’argument selon lequel cette garantie constitutionnelle aurait pour conséquence qu’à la longue l’Etat deviendrait l’unique entrepreneur de l’industrie nationale : « Si jamais on en arrivait à cela, l’impôt ne serait plus un moyen de mettre en branle la machine du gouvernement, mais le seul levier qui permettrait de stimuler l’industrie. Dans la mesure où par ce biais il amasserait entre ses mains tout le capital de chaque citoyen, l’Etat finirait par être l’unique propriétaire de toute chose. Or cela, c’est le communisme…»

[148] Au cours des cent années qui succèdent à l’époque florissante du libéralisme, un capitalisme qui peu à peu « s’organise », dissout le rapport originel qui s’était établi entre sphère publique et sphère privée. Les lignes de force de la sphère publique bourgeoise se décomposent. Mais ni la conception libérale, ni la critique socialiste ne sont en mesure de faire le diagnostic de cette sphère publique qui, de façon singulière, reste en suspens entre les deux constellations politiques proposant chacune un modèle structuré. Deux tendances de caractère dialectique et corrélatives l’une de l’autre décrivent la décomposition de la Publicité : elle pénètre des sphères toujours plus vastes de la société, mais perd du même coup sa fonction politique qui est de soumettre au contrôle d’un public faisant usage critique de sa raison des états de choses rendus publics.

A mesure que la sphère publique, en tant que sphère, voit s’accroître la surface sociale qu’elle couvre au détriment du domaine privé qu’elle ruine davantage, la force de son principe, la Publicité critique, perd toute son acuité.

(a) Membres du parti britannique de ce nom, qui soutint les droits du Parlement et des sectes protestantes contre l’autorité monarchique et les privilèges de l’anglicanisme. Au milieu du XIXe siècle, les anciens courants whig et radicaux furent renforcés par l’apport du torysme dissident, acquis au libre-échange ; de la fusion de ces éléments divers naquit le parti libéral.



Date de création : 07/09/2010 @ 10:04
Dernière modification : 29/09/2010 @ 20:50
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