Parcours

Fermer Parcours lévinassien

Fermer Parcours axiologique

Fermer Parcours cartésien

Fermer Parcours hellénique

Fermer Parcours ricordien

Fermer Parcours spinoziste

Fermer Parcours habermassien

Fermer Parcours deleuzien

Fermer Parcours bergsonien

Fermer Parcours augustinien

Fermer Parcours braguien

Fermer Parcours boutangien

Fermer Glossématique

Fermer Synthèses

Fermer Ouvrages publiés

Fermer Suivi des progrès aux USA

Fermer Parcours psychophysique

Fermer L'art et la science

Fermer Parcours nietzschéen

Fermer Philosophies médiévales

Autres perspectives

Fermer Archéologie

Fermer Economie

Fermer Sciences politiques

Fermer Sociologie

Fermer Poésie

Fermer Théologie 1

Fermer Théologie 2

Fermer Théologie 3

Fermer Psychanalyse générale

Fermer Points d’histoire revisités

Fermer Edification morale par les fables

Fermer Histoire

Fermer Phénoménologie

Fermer Philosophie et science

Mises à jour du site

17/04//2017 ajout :
Synthèses
- La conception de l’âme selon la quête de François Cheng

Sociologie
- Ancrage
- Les contributeurs contemporains à « Vous avez dit conservateur ? » (1)
- Les contributeurs contemporains à « Vous avez dit conservateur ? » (2)

18/02//2017 ajout :
Economie
- Un revenu de base serait pleinement justifié

21/01//2017 ajout :
Edification morale par les fables
- L'objet que se donne La Fontaine dans ses fables
- L'homme en procès

21/01//2017 ajout :
Parcours boutangien
- La conclusion de Henri du Buit
Edification morale par les fables
- Lire La Fontaine autrement

08/01/2017 ajout :
Parcours boutangien
- Temps et histoire

01/01/2017 nouveau parcours
Parcours boutangien
- Le petit Boutang des philosophes
- Sauver le sujet

Liens Wikipédia
Visites

   visiteurs

   visiteurs en ligne

Parcours deleuzien - Notes philosophiques de Charles Péguy (III)






Notes philosophiques de Charles PÉGUY (III)
(1873-1914)

Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne (fin)

 


I/ La vertu d’espérance

(1407) Ici apparaît sous un jour nouveau, ici éclate, ici et à ce recroisement jaillit dans son plein le sens et la force et la destination centrale de cette vertu que nous avons nommée la jeune et l’enfant espérance. Elle est essentiellement la contre-habitude. Et ainsi elle est diamétralement et axialement et centralement la contre-mort. Elle est la source et le germe. Elle est le jaillissement et la grâce. Elle est le cœur de la liberté. Elle est la vertu du nouveau et la vertu du jeune. Et ce n’est pas en vain qu’elle est Théologale et elle est la princesse même des Théologales et ce n’est pas en vain qu’elle est au centre des Théologales, car sans elle la foi glisserait sur ce revêtement de l’habitude, et sans elle la Charité glisserait sur ce revêtement de l’habitude.

Et c’est elle notamment qui garantit à l’Eglise qu’elle ne succombera pas sous son mécanisme.

Ainsi éclate dans son plein jour le sens et la force et la vocation et pour ainsi dire la vertu de celle que nous avons nommée la jeune enfant Espérance.

(1408) Elle est la source de vie, car elle est celle qui constamment déshabitue. Elle est le germe. De toute naissance spirituelle elle est la source et le jaillissement de grâce, car elle est celle qui constamment dévêt de ce revêtement mortel qu’est l’habitude. Et ce n’est pas en vain qu’elle est Théologale. Car elle est Princesse-enfant des Théologales. Et elle est Dauphine et fille de France. Et ce n’est pas en vain qu’elle marche au centre entre ses deux grandes sœurs, et que ses deux grandes sœurs lui donnent la main. Mais elles ne lui donnent pas la main dans le sens que l’on croit. Parce qu’elle est petite, on croit qu’elle a besoin des autres. Pour marcher. Mais ce sont les autres au contraire qui ont besoin d’elle. Et qui sont bien contentes de lui donner la main. Pour marcher. Car sans elle, la Foi aurait pris l’habitude du monde et sans elle la Charité aurait pris l’habitude du pauvre. Et ainsi la Foi sans elle et sans elle la Charité auraient pris chacune de son côté l’habitude même de Dieu.

C’est elle qui est chargée de recommencer, comme l’habitude est chargée de finir les êtres. Et les êtres matériels et les êtres spirituels. Elle est essentiellement et diamétralement la contre-habitude, et ainsi le contre-amortissement et la contre-mort. Elle est chargée de déshabituer constamment. Elle est chargée de recommencer toujours...Elle est chargé d’introduire partout des organismes comme l’habitude introduit partout des mécanismes. Elle est chargée d’introduire partout des commencements de commencements, de commencements d’êtres, comme l’habitude introduit partout des commencements, ou plutôt les commencements, ou plutôt l’innombrable et toujours le même commencement de la fin.

Elle est le principe, cette enfant est le principe de la recréation comme l’habitude est le principe de la décréation.

Elle fait, comme l’habitude détruit.

Elle introduit partout et toujours des créations innombrables.

Elle est l’agent toujours de la création et de la grâce. Elle est donc l’agent le plus (1409) direct, le plus présent de Dieu.

Elle introduit partout des entrées et des gains, des entrées en création, comme l’habitude introduit partout des sorties par amortissement et funérailles.

Elle est chargée, en un mot, et ici nous retrouvons notre Descartes, elle est chargée du service de la création continuée.

Les deux autres ont leur objet propre, mais sans elle qui n’a pas d’objet propre, les objets propres des deux autres s’envaseraient graduellement dans les amortissements de l’habitude.

Elle n’a point d’objet propre précisément parce que son objet est tout. C’est la création ensemble et le Créateur. C’est ensemble le monde et Dieu. Elle est chargée d’appliquer à tout, (et non point sans doute à Dieu mais à tout ce qui nous vient de Dieu et au peu que nous rendons à Dieu), un certain traitement propre dont elle a le secret et qui est le traitement de la rénovation, du renouvellement perpétuel et de la réintroduction constante de la vertu de création.

Ainsi elle ne se définit pas par son objet, (par un objet), mais par un certain traitement qu’elle applique et qu’elle seule applique à tout l’objet.

La foi a un objet propre qui est la créance. La charité a un objet propre qui est l’amour. Mais sans l’enfant espérance la foi s’habituerait à la créance, au monde, à Dieu. Et sans l’enfant espérance, la charité s’habituerait à l’amour ; au pauvre ; à Dieu.

C’est par l’espérance que tout le reste reste prêt à recommencer. De là vient sa place unique entre les vertus. Au baptême du monde les anges et l’homme ont reçu leurs prénoms et leurs parts et les cardinales et les Théologales se sont partagé le monde. Une seule n’a rien reçu, que celle d’être celle qui veillerait sur toutes les autres.

Une seule n’a rien reçu, que d’être celle sans qui les autres ne seraient rien.

Une seule n’a rien reçu, que d’être celle sans qui les autres moisiraient.

Une seule n’a rien reçu, que d’être celle sans qui la grâce vieillirait dans le monde.

Et on peut presque dire que cette enfant qui n’a point un domaine, qui n’a point (1410) une part, et qui pourvoit aux domaines de toutes les autres, qui est de ne point périr et de ne point s’engourdir dans les amortissements de l’habitude, il faut dire que cette vertu enfant, que cette Innocente, que cette Espérance donne ici et en ceci un exemple, et il faut dire un modèle d’absolue charité.



II/ Le présent


(1486) Le ministère du présent n’est pas seulement un ministère de date. Il n’est pas seulement un ministère chronologique.

Le présent est un certain point d’une nature propre. Il est un point de nature et un point de pensée.

Le ministère du présent n’est pas seulement de regarder passer. Il est de faire passer.

Il n’est pas seulement le spectateur, qui regarde passer le temps. Il est le centre et

l’agent même et le point de passée du temps.

Le point de passage est déjà en même temps le point de passée.

(1487) Le présent n’est point inerte. Il n’est pas seulement spectateur et témoin. Il est un point d’une nature propre et tout passe par ce point et Jésus même, étant homme et temporel, y a passé et l’advenue, l’évènement, la survenue de Jésus sur Moïse, de la nouvelle loi sur l’ancienne loi, du monde chrétien sur le monde antique, de la grâce sur la nature, des Evangiles sur les prophéties n’est pleinement évaluable et pleinement saisissable, sinon pleinement intelligible que pour celui qui a considéré la singulière advenue, l’évènement, la survenue du futur sur le passé par le ministère du présent. Ce qu’il y a de propre et de libre dans cette advenue, dans cette survenue est au germe de ce qu’il y a de singulier et de propre dans l’évènement de ce qui n’était qu’une annonce, dans la tenue de ce qui n’était qu’une promesse.

Mais je le demande à présent quelle est la philosophie qui pour la première fois dans l’histoire du monde a attiré l’attention sur ce qu’avait de propre l’être même et l’articulation du présent. Quelle philosophie, sinon la philosophie bergsonienne.

Quelle philosophie, quelle pensée a non seulement la première attiré l’attention mais la première allée la plus avant. Qui a vu que là même était le secret du problème, que la déliaison du mécanisme était là, que la déliaison du déterminisme était là, que la déliaison du matérialisme était là. Qui a vu qu’en ce point était tout le secret de la bataille. Et que tant qu’on considérerait le présent comme une simple date, comme les autres, parmi les autres, après d’autres, avant d’autres, tant que l’on considérerait le présent comme le passé d’aujourd’hui, comme le passé instantané, comme le instantanément passé, comme la limite en par ici du passé, comme le passé à la limite en par ici, comme le plus récent et l’instantanément et le à la limite enregistré ou demeurant lié soi-même dans les ligatures raides du déterminisme, du matérialisme, du mécanisme. Car on prenait le présent à l’envers. On prenait ce point du présent de l’autre côté. Car on le prenait comme la dernière ligne inscrite, on le prenait comme le dernier point (1488) acquis, comme le dernier point de l’inscription. Au lieu qu’il est le premier point non encore engagé, non encore arrêté, le point encore en cours d’acquisition, en cours d’inscription, la ligne en cours qu’on l’écrive et qu’on l’inscrive. Il est le point qui n’a point encore les épaules dans les momifications du passé.

Au lieu de considérer le présent lui-même, le présent présent on considérait au contraire le présent passé, un présent figé, et fixé, un présent arrêté, inscrit, un présent rendu déterminé.

Un présent historique.

Au lieu de considérer ce point de secret qu’est le présent on considérait déjà une histoire du présent, une mémoire du présent, c’est-à-dire que l’on considérait la figure que ferait le présent aussitôt qu’il serait devenu passé. On considérait l’inscription aussitôt qu’elle serait devenue inscrite. On considérait la vie au moment qu’elle serait devenue la mort. Et on trouvait qu’elle était morte. On considérait le présent, on considérait la liberté au moment qu’elle aurait été liée, qu’elle serait devenue liée. Et on trouvait qu’elle était liée.

Mais on ne disait pas qu’elle était liée parce qu’on l’avait liée. On disait qu’elle était venue au monde comme ça. On disait qu’elle était venue au monde liée.

On ne disait pas que l’inscription était inscrite parce qu’on l’avait inscrite. On disait qu’elle était venue au monde comme ça. Puisqu’on la trouvait comme ça. On disait qu’elle était venue au monde inscrite.

On ne disait pas que la vie était morte parce qu’on l’avait tuée. On disait qu’elle était venue au monde comme ça. Puisqu’on la trouvait comme ça. On disait que la vie était venue au monde morte.

On ne disait pas que la liberté paraissait liée parce que soi-même on était passé, on s’était mis de l’autre côté du lien et qu’ainsi, on la voyait à travers le lien. On disait qu’elle était liée.

On ne disait pas que l’inscription paraissait morte parce que soi-même on était passé de l’autre côté de l’inscrit et qu’ainsi on la voyait à travers l’inscrit. On disait qu’elle était inscrite.

(1489) On ne disait pas que la vie était morte parce que soi-même on était passé de l’autre côté de la mort et qu’ainsi on la voyait, la vie, à travers la mort. On disait sans le savoir, sans savoir ce qu’on disait, qu’elle était morte.

Car, continuant à la nommer vie, on en parlait toujours comme d’une morte, on la voyait toujours comme une morte.

Au lieu de considérer la liberté, la vie, le présent un instant avant qu’elle entre dans l’éternelle prison du passé, en la considérant aussitôt après, instantanément après qu’elle venait de signer sur le registre d’écrou. Et on disait qu’elle était serve, et qu’elle était prisonnière, et qu’elle était écrouée.

On croyait qu’en allant vite, qu’à force d’aller vite on pouvait impunément prendre pour le présent un tout récent passé et parler comme du présent d’un tout récent passé, qu’on n’y verrait rien ; que ça revenait au même ; qu’à force d’aller vite ça ne se verrait pas. Qu’en se dépêchant beaucoup on arriverait en même temps qu’on était parti. Que l’intervalle n’existerait pas. Que la liberté au dernier moment dans la rue et la prisonnière au dernier moment dans la prison, que la liberté s’avançant sous la porte, la prisonnière venant de signer sur le registre d’écrou, c’était pour ainsi dire le même être et que par conséquent et par glissement c’était évidemment et absolument le même être.

Il n’y a que l’être et la réalité qui trouvaient que ce n’était pas le même être[1].

C’est toujours la même tentation intellectuelle, la même tentation offerte au même glissement, à la même profonde paresse intellectuelle. Comme c’est le passé qui retient, et même comme il n’y a que le passé qui retient, et comme on croit que retenir c’est savoir mieux, et même comme absolument on croit que retenir c’est (mieux) tenir et que retenir c’est savoir, c’est toujours au passé que l’on s’adresse.

Seulement on croit qu’en le prenant dans sa grande épaisseur, dans toute son épaisseur, c’est bien effectivement le passé, tandis qu’en l’amincissant assez par le bord où il touche au futur, on en fait le présent. On obtient le présent.

C’est-à-dire : on croit qu’en prenant la mémoire dans toute son épaisseur on obtient l’histoire, mais qu’en l’amincissant assez du côté qu’elle naît, qu’elle vient (1490) de naitre, on obtient encore le présent et la connaissance du présent.

C’est-à-dire : on croit qu’en prenant la servitude dans toute son épaisseur on obtient bien en effet le déterminisme mais qu’en l’amincissant assez du côté qu’elle naît, qu’elle vient de naître on obtient encore la liberté.

Ainsi on aboutit à un présent qui est une lamelle du passé à la limite du passé. (A la limite comme présente, à sa limite du côté du futur).

On aboutit à une connaissance du présent qui est une lamelle d’histoire.

On aboutit à une lamelle de liberté qui est une lamelle de servitude.

Au lieu que le présent est ce qui n’est pas encore passé, la connaissance du présent est ce qui n’est pas encore de l’histoire, la liberté, le libre est ce qui n’est pas encore écroué.

Le présent n’est pas ce qui est historiquement sur une très mince épaisseur. C’est ce qui n’est pas historique du tout.

Le présent n’est pas ce qui est écroué depuis peu et sur une mince épaisseur (de temps, de prison). C’est ce qui n’est pas écroué du tout.

C’est ce qui est d’une autre nature, d’un autre être que l’historique, d’un autre être que l’inscrit, d’un autre être que l’écroué.

Et eux comment s’étonner qu’ils trouvassent passées des lamelles de passé, historiques des lamelles d’histoire, écrouées, déterminées des lamelles de servitude.

Mais c’est peut-être bien ce qu’ils voulaient.

C’est le danger terrible, c’est le commandement terrible du passé. Lui seul peut tenir des registres. Et comme tout le monde a besoin de registres, c’est toujours à lui que l’on s’adresse. Lui seul est fabricant de registres. Et il en est marchand. Et tout le monde s’affole et court lui en demander.

Il est fonctionnaire de l’enregistrement. Et comme tout le monde croit que toute science et que toute connaissance est enregistrement, on se précipite vers les enregistrements de l’histoire.

C’est ici le centre même du sophisme. D’une part il ne peut y avoir enregistrement et histoire que du passé. D’autre part on pose (plus ou moins explicitement) que (1491) toute science et connaissance est enregistrement et histoire. Après ça on parle de science et de connaissance du présent.

Et on entend la même science et la même connaissance.

C’est donc impliciter que le présent est un passé.

Comment s’étonner après cela qu’on le trouve passé.

Mais c’est peut-être, plus ou moins obscurément, ce que l’on voulait.

Car cette confusion du présent au passé, cette réduction du présent au passé était la colle qui faisait tenir le déterminisme, et le matérialisme et l’intellectualisme.

Et non seulement cela. Non seulement les registres sont des registres, mais ils sont des registres du passé. Alors tout ce besoin de repos et de tranquillité et de ne plus en entendre parler qui vient de la fatigue et qui se nomme proprement la paresse et notamment la paresse intellectuelle, et ce besoin d’officiel et de contrôle et d’authentique et de bien et dûment enregistré, tout le besoin du papier et au deuxième degré tout le besoin du papier timbré travaille pour cette substitution frauduleuse et pour cette confusion et pour cette réduction.

Avoir la paix, le grand mot de toutes les lâchetés civiques et intellectuelles. Tant que le présent est présent, tant que la vie est vivante, tant que la liberté est libre elle est bien embêtante, elle fait la guerre. On parle d’elle ; et il faut que l’on en parle. C’est même le moment d’en parler. Si seulement le présent est passé, tout s’apaise.

On n’en entend plus parler.

Et au fond c’est ce que tout le monde veut.

On a la paix.

Telle est la grande tentation offerte à la paresse intellectuelle et à la nommée sagesse, et à la nommée prudence. Et à la sainte épargne et à la sainte économie. Et surtout à la morale, qui profite toujours. Et qui est celle qui tombe toujours.



III/ Aujourd’hui et demain


Pour bien comprendre ce qui s’est passé il faut toujours penser à cette vieille règle de morale primaire dont on nous faisait tant de merveille, qu’il ne faut jamais remettre au lendemain ce que tu peux faire le jour même. C’était la règle de la (1492) sagesse même, et de la prudence, et du bon gouvernement de soi. C’était la règle modèle. Quelque chose comme de la quintessence de Franklin. Vous vous rappelez, Benjamin Franklin, le censément bonhomme Franklin, le grand héros, le grand homme de nos maîtres primaires, le plus grand homme du monde selon eux, le seul sage et le seul savant et le seul moral et vraiment le type.

Le seul proposé à toute imitation. En lui se résumait, en lui se ramassait tout ce qu’il fallait savoir, et tout ce qu’il fallait dire, et tout ce qu’il fallait faire, et tout ce qu’il fallait imiter.

Il était l’homme modèle.

Et cette règle était peut-être la règle modèle, qu’il ne fallait pas remettre au lendemain ce que l’on pouvait faire le jour même. Elle était la plus modèle elle-même de ces règles qui faisaient l’homme modèle et l’enfant modèle. De même que le livret de caisse d’épargne était le symbole modèle et l’instrument modèle et le livre modèle de la plus modèle des institutions.

Car la caisse d’épargne était l’institution modèle et l’institution centrale et le pilier du temple et celle qui résumait tout. Celle qui était le plus Franklin.

De cette règle et cette caisse procédaient bien en réalité du même esprit, qui était de mettre de côté l’argent ou du temps pour demain, au lieu de les employer tranquillement aujourd’hui à produire. Eh bien, de même que nous périssons aujourd’hui comme peuple de notre épargne et de notre caisse d’épargne, de même intellectuellement nous périssons de cette règle qui est une règle de caisse d’épargne intellectuelle.

Une règle morale de caisse d’épargne dans le travail même et l’emploi du temps, une institution parallèle et conjointe à la caisse d’épargne d’argent. Un même institut en deux expressions.

Telle était la grande règle de nos maîtres laïques. Telle était aussi la grande règle de nos maîtres curés. Car, je l’ai dit dans l’Argent, ils avaient les mêmes règles.

Et ils avaient une morale commune. Et ils étaient les mêmes hommes.

(1493) Seulement, si nos maîtres laïques n’avaient rien à voir, nos maîtres curés auraient pu voir et ne voyaient pas que cette merveilleuse règle, que cette fumeuse règle modèle allait directement contre la plus profonde peut-être et encore la plus éprouvée des règles évangéliques et contre la plus gravement peut-être donnée à l’homme : qu’à chaque jour suffit sa peine.

Car si à chaque jour suffit sa peine, pourquoi assumer aujourd’hui la peine de demain, pourquoi assumer aujourd’hui le travail de demain, pourquoi assumer aujourd’hui la malice de demain.

Ainsi nos bons maîtres ne calculaient pas ou calculaient mal et d’un commun accord secret ils enseignaient cette commode règle (commode pour les maîtres), qui fait les enfants sages et les nations infécondes.

Ni les uns ni les autres ne calculaient qu’elle fait les nations infécondes. Et nos maîtres curés ne calculaient pas qu’elle était opposée et la plus diamétralement contraire à la plus voulue peut-être et la plus paternellement et affectueusement distribuée des règles évangéliques. A la plus pleine peut-être de commisération, à la plus mouillée de miséricorde.

Et que peut-être il ne faut pas penser au lendemain.

C’est cette même paresse (intellectuelle), et cette même prudence, et cette même anticipation, et cette même sagesse (et ce même goût de l’épargne) qui avait scellé le déterminisme, et le matérialisme, et l’intellectualisme. Cat l’épargne de temps est aussi dangereuse, étant aussi frauduleuse, que l’épargne d’argent. Elle est aussi naturellement et profondément inféconde. Elle est aussi naturellement et profondément inexacte. Se mettre en avance, se mettre en retard, quelles inexactitudes. Etre à l’heure, la seule exactitude.

Combien j’aimerais mieux cette maxime de M. Benda, qu’il ne faut pas remettre au jour même ce que l’on peut faire le lendemain. Comme cette formule est (1494) exacte, comme elle est chrétienne et dispose ; et comme notre collaborateur est ici intelligemment bergsonien.

Ne l’est-il qu’ici ?


IV/ La mobilité


On a beaucoup reproché à M. Bergson la mouvance, le mobile et ce que l’on a nommé d’un mot déjà moins heureux et moins exact, étant moins bergsonien, d’un mot déjà trop fixe, la mobilité. Mais la question n’est pas de savoir si c’est commode ou si ce n’est pas commode. La question est de savoir si c’est ça le réel.

En réalité, tout ce grand besoin de fixer l’esprit est un besoin de paresse et l’expression même de la paresse intellectuelle. Ils veulent avant tout être tranquilles. Ils veulent avant tout être sédentaires. Cette même tentation de paresse, cette même fatigue, ce même besoin de tranquillité pour demain qui les fait tous fonctionnaires est le même aussi qui les fait tous intellectuels. De même qu’ils courent tous après les chaires, non pas parce qu’on y enseigne, mais parce qu’on y est assis, de même ils veulent avant tout une philosophie, un système de pensée, un système de connaissance, un système de connaissance où on est assis.

Ce qu’ils nomment la bonne ordonnance de la pensée, c’est la tranquillité du penseur.

Seulement il faudrait savoir si c’est le connaissable qui a été fait pour la commodité du connaisseur ou le connaisseur qui doit se faire pour la connaissance du connaissable.

Et plus généralement si le monde a été fait pour la commodité de l’homme.

Il ne s’agit pas de savoir s’il est agréable que le présent soit mouvant, il s’agit de savoir s’il est réellement mouvant.

Quand ils réclament de la fixité, du statut, ce qu’ils nomment sagesse, ce qu’ils nomment science, ce qu’ils nomment connaissance et ce qu’ils nomment méthode, c’est la paix du sage, c’est la tranquillité du savant et la bonne ordonnance de la carrière du connaisseur. Ce qu’ils nomment méthode scientifique, c’est la méthode de leur propre établissement.

(1495) Ce qu’ils nomment le progrès de la science, c’est le progrès de leur propre carrière.

Ce qu’ils nomment sécurité, fixité, établissement, c’est la sécurité, la fixité, l’établissement de leur propre carrière.

Ce sont des fonctionnaires et des tranquilles et des sédentaires et ils ont une philosophie fixe, une philosophie de sédentaires, de tranquilles et de fonctionnaires. Ils ont un système de pensée, un mécanisme mental, une machinerie intellectuelle de sédentaires, de tranquilles et de fonctionnaires. Et tout ce qu’ils nous opposent, ce grand besoin de consolider les conquêtes de l’homme, ce grand établissement de l’esprit humain, cette noble ordonnance, ce beau statut, ce sont des raisons de sédentaires, de tranquilles et de fonctionnaires, engagés des deux épaules dans de bonnes carrières, et qui demandent de la tranquillité.

C’est d’un bout à l’autre de la ligne le même contresens qui court, et la même déformation, et le même quiproquo, et la même substitution frauduleuse, en psychologie et en métaphysique, en morale et en économique. Penser au lendemain. Notre mort. En psychologie et en métaphysique étant, passant dans le présent, nous ne considérons que l’instant d’après, l’être d’après, par besoin d’assurance et de tranquillité, et alors nous voyons, nous considérons le présent comme un récent passé, comme un dernier passé, mais comme un passé et nous le voyons lié, enregistré, mort. C’est la mort de la vie et de la liberté. Nous voyons l’être d’à présent comme l’être de tout à l’heure (j’entends dans le passé). En morale nous ne pensons qu’aux tranquillités de demain, au lieu de faire le travail d’aujourd’hui. En économique, nous préparons, pour être tranquilles demain, l’anéantissement de toute une race.

En psychologie, en métaphysique nous sacrifions le vrai présent, le présent réel à l’instant de tout à l’heure, et ainsi nous réduisons le vrai présent, l’être réel à l’état de passé. En morale nous sacrifions aujourd’hui à demain. En économique, nous sacrifions toute une race à notre tranquillité de demain.

(1517) Un homme vit que le présent n’était point l’extrême rebord du passé du côté de la récence, mais l’extrême rebord du futur du côté de la présence. Un homme vit qu’aujourd’hui n’est pas le lendemain d’hier, mais qu’il est au contraire la veille de demain. Un homme vit qu’aujourd’hui n’est pas le premier joue de l’enterrement, mais au contraire le dernier jour d’une activité non encore morte.

Et que le présent n’est pas seulement le successeur d’hier mais qu’il en est l’héritier. Et qu’aujourd’hui est l’héritier d’hier et non pas seulement le chronologique successeur.

(1518) Il montra…

– qu’il y a dans le présent un certain être propre. Et qu’attendre pour le mieux connaître, et pour le connaître tranquillement, c’est déjà lui faire subir la seule altération qui compte.

C’est l’altérer dans son être même, dans ce en quoi il est justement le présent. Et en quoi il ne ressemble à rien d’autre. Et notamment aux encastrements du passé, fût-ce le plus récent.

– que le présent est le présent, et non pas seulement et même en un certain sens non pas du tout ce qui tout à l’heure sera passé. Qu’aujourd’hui est aujourd’hui, un certain être propre, et non pas seulement, et même en un certain sens pas du tout ce qui demain sera hier.

– que le présent est le présent. Qu’il n’est pas un futur antérieur, un moyen terme entre le futur et le passé, entre l’ultérieur et l’antérieur.

– que le présent n’est pas un futur déjà un peu passé. Ni un passé déjà ou encore un peu futur. Qu’il est le présent, un temps très propre, un être très particulier, nullement un mélange ni une combinaison.

Et que de vouloir connaître le présent par ce qu’il sera quand il sera passé, c’est se dessaisir de l’être même qu’il s’agit de connaître, c’est le livrer d’avance aux lamentateurs et aux croquemorts.



[1] « C’est cette capitale idée bergsonienne que le présent, le passé le futur ne sont pas du temps seulement, mais de l’être…Que le futur n’est pas seulement du passé pour plus tard, Que le passé n’est pas de l’ancien futur, du futur de dedans le temps. Mais que la création, à mesure qu’elle passe, qu’elle tombe du futur au passé, par le ministère, par l’accomplissement du présent ne change pas seulement de date, mais qu’elle change d’être…Que le passage par le présent est le revêtement d’un autre être. »



Date de création : 26/01/2010 @ 11:20
Dernière modification : 26/01/2010 @ 11:47
Catégorie : Parcours deleuzien
Page lue 4238 fois


Imprimer l'article Imprimer l'article


Réactions à cet article

Personne n'a encore laissé de commentaire.
Soyez donc le premier !


^ Haut ^