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Parcours hellénique - Nihilisme et Socratisme





NIHILISME ET SOCRATISME

Sont rassemblés sous ce titre les extraits de plusieurs chapitres proposés par André GLUCKSMANN dans son ouvrage récent « Les deux chemins de la philosophie »[1].

Ces deux chemins sont ceux du « nihilisme » emprunté notamment par Heidegger, l’autre est celui emprunté par Socrate lui-même.



I/ NIHILISME

A/ Ses origines

Le substantif fut introduit dans la philosophie européenne par l’Allemand JACOBI, à la toute fin du XVIIIe siècle. La notion était polémique, elle visait l’athéisme supposé de certains penseurs de l’époque, Spinoza et bientôt Fichte. Aux rationalistes des Lumières, Jacobi opposait sa foi et relançait ainsi la guerre immémoriale entre savoir et croire. Néanmoins cet ingénu combattant fidéiste renouvelait l’argument. Il ne se reprochait pas à la Raison une défaillance – son ignorance du message de Dieu, des saints et des prophètes. Il lui reprochait son outrance : la connaissance rationnelle dévorait le monde, elle finirait par s’auto dévorer. La raison, toujours à la recherche de certitudes inconditionnelles, procèderait à la « décomposition de tout être en savoir », aboutissant à l’ « anéantissement progressif ».

Jacobi enjolivait son propos d’une image simple. Une triviale chaussette tricotée illustrait le travail d’une Raison dictatoriale …« Pour se faire de la génération et de la constitution de cette chaussette une représentation autre que la représentation empirique habituelle, il suffit d’ouvrir la fin du tricot et de le défaire tout au long du fil… » La raison, selon Jacobi, n’acquiert une science pleine et entière de son tricot qu’en le détricotant. C’est quand il n’en reste rien, tout juste un fil, qu’elle se comprend absolument, elle devient ce fil. Même procédure de « détricotage » quant à la connaissance du sujet qui connaît, « il lui faut s’anéantir selon l’être pour naître, pour se posséder dans l’idée seule… ». Négation de Dieu = négation du monde, « on va au néant, on a pour but le néant, on est dans le néant ». Le suicide de la Raison au nom de la raison définit le « nihilisme » au sens de Jacobi, lequel se vit reprocher un peu rapidement de s’accorder la partie trop belle à caricaturer ainsi.


B/ Vers le nihilisme accompli


Très vite Hegel, sans dissimuler son mépris à l’égard des naïvetés religieuses du croyant, reprit néanmoins à son compte la contestation et, à son tour, détecta dans la raison une tentation d’« acosmisme ». Renvoyant dos à dos l’absolu de la foi (en Dieu) et la foi absolue de la raison (en elle-même), il pointa la passion auto dévorante qui animait tant le terrorisme des Lumières que la réaction des anti-Lumières. La figure accomplie de cette négation de soi virulente, le Catoblepas[2]

nous l’offre. Le monstre hante saint Antoine chez Flaubert : « Gras, mélancolique, farouche, je reste continuellement à sentir sous mon ventre la chaleur de la boue. Mon crâne est tellement lourd qu’il m’est impossible de le porter…Une fois je me suis dévoré les pattes sans m’en apercevoir. » Ce repoussoir nihiliste déborde les digressions savantes qui s’échinent à caractériser la vivisection d’une civilisation dans son ensemble.

Le « bourgeois » vomi par les écrivains et les avant-gardes est une bulle de suffisance qui dévale la pente de sa propre perte. Ainsi Carthage, dans Salammbô, cité tout entière vouée au commerce et au profit, annonce l’implosion de notre société contemporaine. Ainsi le « Capital » qui vampirise la planète finira par se vampiriser lui-même, ricane Marx au chevet d’un « système » promis à la destinée du Catoblepas. Quant à la Gestell (technique), selon Heidegger, ce dispositif d’une raison qui s’auto raisonne, elle reconduit l’idée d’un faire absolu, « le règne de la technique » qui se détruit absolument[3].

Une société moderne qui se mange elle-même devient, heideggériennement parlant, une « époque de l’être » : celle du « nihilisme accompli ».


C/ Le nihilisme comme « hôte inquiétant »


Pourquoi est-il plus inquiétant encore que Nietzsche ne l’envisageait ? Parce que le travail d’autodestruction mis en lumière par Jacobi dépasse les limites d’une destruction de soi (nihilisme passif du « chameau » chrétien), ou d’une destruction des autres (nihilisme actif du lion des grands artistes ou des conquérants). Le nihilisme s’avère accompli quand il fusionne les modes passif et actif, lorsque s’accouplent le chameau et le lion…

La finitude de l’individu et celle de l’humanité sont de même farine. Le pari de DIOTIME sur l’immortalité garantie (par la progéniture ou le chef d’œuvre) s’avère d’une drolatique incongruité. Non seulement toute culture ou toute civilisation peut démissionner et sombrer au profit d’une autre (Valéry n’est que relativiste), mais la capacité de siffler la fin de partie passe de proche en proche pour trop bien partagée. De la bombe humaine à l’épurateur nationaliste, de l’activisme sans frein des autocrates incontrôlés à la paralysie des non-violents et tradersaccompli »… cocaïnomanes, dans l’indifférence des repus, la fin du monde s’offre à portée de main. A portée de n’importe quelle main. Ou presque. Voilà l’épée de Damoclès qui ouvre l’ère du « nihilisme

Rien n’autorise à postuler que le pire est derrière nous, même si les chantres de l’harmonie rétablie poussent comme champignons après l’averse. Les promesses de paix éternelle ont amusé et abusé l’opinion au terme de la Seconde Guerre mondiale, elles furent réitérée aussi rondement à la fin de la guerre froide et se monnaient en somnifères à gogo, dès que la débâcle financière, sociale, politique, pointe son groin. « A la paix éternelle » n’est que l’enseigne d’une gargotte à l’entrée d’un cimetière, rappelle Kant.


D/ Le rôle d’Heidegger face à cette peste moderne


Inaugurée en 1914, la longue durée de la crise européenne, puis occidentale, enfin planétaire va fêter son centenaire sous peu et mérite mieux que les panacées consolatrices.

Le mérite de Heidegger, fut de l’avoir compris, qui proposa l’une des deux interprétations concevables de la peste moderne. La sienne est d’autant mieux accueillie qu’elle plaide pour l’irresponsabilité des contemporains, suggérant qu’on n’y peut rien et que la plupart des engagements ne font qu’accélérer la course à l’abîme. Partageons l’heure de la sieste !

Le corps à corps avec un nihilisme reconnu tour à tour comme une menace, un défi, un espoir et, pour finir une passion d’incendie général fut, pour Heidegger, le combat de sa vie. C’est aussi la raison non dite de son rayonnement universitaire posthume. Et de l’avis de A. Glucksmann, le ténébreux secret de son instructif échec. Longtemps inavouée, la question du nihilisme travaillait en sourdine Sein und Zeit, elle explose telle une bombe lorsqu’il s’engouffre joyeusement dans les profondeurs hitlériennes. Qui dit que la barbarie s’enracine dans la misère et l’inculture ? Ici la philosophie la plus sophistiquée s’accouple avec la sauvagerie la plus éhontée.

La référence positive au « nihilisme actif » de Nietzsche avait auréolé son enthousiasme pour la « nouvelle Europe » sous férule nazie. Quand le rêve conquérant de l’élite allemande se met à battre de l’aile, le « poète en temps de détresse » Hölderlin prend des galons sur les ruines du « surhumain »[4]. Le nihilisme nietzschéen n’a pas permis d’organiser la victoire, il est rejeté dans les poubelles de la théorie et relégué comme organisateur spirituel de la détresse. Quant à Hitler, manager pratique de la défaite, son erreur fatale que le philosophe découvre après coup, ne tient pas à son discours de haine et de conquête, mais au zeste d’occidentalisme confus mais persistant qui lui colle aux basques. Le Führer n’a-t-il pas pactisé avec le déracinement induit par la folie productiviste ?


E/ Puis vint l’« âge atomique »


C’est alors que notre Dr Heidegger élabora, en amont des exaltations idéologiques, une plate-forme philosophique susceptible de les séduire toutes, tant profanes que sacrées. Puisque les temps modernes ont prêté allégeance à la raison technique et scientifique, le rôle du « mauvais démiurge » revient à la dictature d’une « ultraraison » investissant la condition humaine dans son ensemble.

< Nous sommes, dit-on, dans l’ère atomique…L’homme caractérise une époque de son existence historique et spirituelle par la mise à sa portée d’une énergie naturelle et par la pression qu’il en subit. L’existence de l’homme – marquée par l’atome. Cette qualification désigne aujourd’hui quelque chose qui peut-être, à l’heure présente, n’est accessible à partir de la « pensée » qu’à un petit nombre d’hommes. Pourtant le nom d’ère atomique donné à notre époque atteint probablement ce qui est. Car tout ce que l’on trouve encore en elle et que l’on continue à appeler « culture » : théâtre, art, film, radio, mais aussi la littérature et la philosophie, et même la foi et la religion – tout cela ne fait plus que de se traîner derrière ce qui marque l’époque comme ère atomique[5] >.

En se désignant comme « âge atomique », la modernité célèbre l’emprise de la physique nucléaire, la consacre symbole triomphant de la technique scientifique et simultanément s’affole dans l’horizon de sa dévastation finale. Toute-puissante, totalement impuissante, la modernité, vue par le Dr H., se retourne contre elle-même. A la manière de la contre-création du mauvais démiurge des temps passés. A la manière, plus proche de nous, dont Jacobi définissait le nihilisme d’une raison qui se détricote pour se contrôler intégralement. Pareille obsession d’une maîtrise qui se maîtrise elle-même animait l’idéalisme allemand en quête de savoir absolu, elle habitait davantage encore la volonté de puissance célébrée par Nietzsche. Cette pulsion dominatrice n’est pas la lubie propre au XIXe siècle allemand, elle est supposée hantée l’essor et l’expansion d’une civilisation européenne bientôt mondialisée. Le double mouvement de conquête et de retournement contre soi dévoile, selon Heidegger, le principe suprême, indépassable et suicidaire, de l’ère du nihilisme accompli – vérité ésotérique de ce qu’on nomme « l’âge atomique ».


F/ Quand le nihilisme s’avoue « performatif »


Selon l’acception populaire la doctrine nihiliste se résume par un « tout est permis » d’ampleur universelle. Quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, inutile de condamner ou de congratuler, tout se vaut. Deux points sont à souligner :

– le nihilisme porte sur le tout des choses et des comportements, sa métaphysique ne souffre pas d’exception ;

– le nihilisme s’affirme lui-même par lui-même, il ne souffre pas d’objection : son commandement est performatif. Il n’interroge pas la vérité ou la fausseté de ce qu’il énonce. Sa culbute par-delà le vrai et le faux s’impose, dès qu’on s’imagine que poser le tout et le rien du tout relève d’une seule et même activité, soit le magistère d’une raison productrice qui se détricote ou se déconstruit afin de se saisir dans sa pureté. Le nihilisme acquiert force de loi, dans la mesure où la loi est « nihilistement » fondée comme un < acte performatif pur, qui n’aurait de comptes à rendre à personne et devant personne[6] >.

L’acte qui fonde le droit est au-dessus des lois, chacun lui est assujetti et lui doit des comptes, tandis que l’arbitraire fondateur des normes, étant hors normes, vaut comme raison suffisante de l’ordre qu’il instaure : il s’avoue performatif « pur » ou « absolu », c’est-à-dire « dictature ».


G/ C’est la négation du faux[7] qui fait le nihiliste


Si Dieu est mort ou caché, ou plus simplement si Dieu s’éclipse et ne répond pas, tout n’est pas pour autant permis ; subsistent encore l’indignation des cœurs simples et le dégoût des honnêtes gens. Par contre si le diable disparaît ou s’il se déguise, il n’y a rien qui retienne, on se permet de faire le mal en toute impunité, puisqu’on ne saurait mal faire. Seule la reconnaissance du mal fonde l’entente dissuasive de ceux qui ne s’entendent pas, on peut alors gouverner un asile d’aliénés (Pascal), une bande de hors-la-loi (Kant).

Dire « le mal n’existe pas », affirmer « le mal n’est qu’apparence » fut et demeure une option forte sous nos latitudes. L’Europe en plein essor rationnel et scientifique l’osa trop souvent. La négation du mal suscitait l’ironie de Candide et Voltaire s’acharnait sur les foutaises optimistes de maître Pangloss, leibnizien primaire et sommaire. Au siècle passé, les deux guerres mondiales, flanquées de leurs révolutions totalitaires corollaires, égratignèrent sérieusement l’illusion incongrue de vivre « le meilleur des mondes ».

C’est alors que Heidegger [une fois de plus] trouva la parade : si le mal existe – et il existe sans frontières –, il ne peut être ni détaillé, ni perçu, ni dit ; dénoncer un mal particulier, mobiliser contre lui, c’est en susciter un autre ; opposer un mal à un mal, c’est se noyer dans l’entre-deux. Maudite condition humaine ! Puisque tout est mal, nous voilà pris dans la nasse d’un monde voué à l’autodestruction. Nous voilà démunis, sans autre possibilité d’action que d’ajouter notre piere à la lapidation réciproque et générale.


H/ Pour Heidegger, foin de toute repentance


Heidéggeriennement pensé, les cinquante millions de cadavres qui jonchent la planète ne sont pas les fruits pourris d’ambitions proprement nazies, mais ceux de la technique moderne. Voilà pourquoi le Dr Heidegger reste muet, persistant dans son refus obstiné d’interroger son engagement spécifique. Voilà pourquoi il s’abstient avec vigueur partager le grand retour sur soi – sincère ? opportuniste ? mais décisif pendant quelques décennies – qu’entreprit une Allemagne en lambeaux. Foin des repentances obligées, rétif à toute autocritique individuelle ou collective, le philosophe, ni inquiet ni inquiété, en totale liberté et en pleine activité, survivra trente longues années à l’écroulement du Reich, sans jamais remettre en question son trajet de 1933 à 1945.

Heidegger a mal vécu la fin de ses espérances, traversant en ermite un temps de dépression, dont il ne souffla mot. Force est de constater qu’il s’en remit et sans mot dire passa l’éponge sur ses utopies conquérantes. Se défaussant sue le « nihilisme planétaire », il rabibocha son rapport à soi, redora prestement son blason philosophique et sauva sa réputation mondiale.




II/ SOCRATISME


A/ Contre le péril cardinal appelé « aphanisie du logos »


De l’abîme, de la peste, du typhon engendré par l’homme à ses propres dépens, les penseurs de la Grèce antique dressent un tableau fort différent. Ils n’ont pas en tête de s’innocenter et de mettre au compte de la technique ou d’une pensée calcula trice un désastre radical dont ils n’évacuent nullement la possibilité. Le pressentiment d’une fin du monde potentielle de fabrication proprement humaine ne laisse pas de les inquiéter. Le péril cardinal taraude sous la forme que Socrate appelle « aphanisie du logos[8] ». Concept mystérieux que Glucksmann traduit au plus près par « Extinction du logos », disparition sans retour de l’usage réglé des mots, impossibilité de communiquer avec soi et les autres.

Triomphe alors le « misologue » qui fait fi de toute cohérence et dit n’importe quoi. Platon propose des illustrations mythiques d’un tel écroulement mental. Ainsi « la plaine du Léthé », un espace d’oubli total, où les âmes mortes perdent souvenirs et sentiments de ce qu’elles ont vécu.

Pareillement « l’océan des dissemblances » et « le cercle de l’autre » où la pensée patauge et se noie.

Thucydide repère dans la « peste », le temps hors des gonds où la civilisation abdique dans un assourdissant mutisme, quand les paroles vibrionnent dans le vide, embrouillent sens et référents, quand n’importe quel signe signifie n’importe quel fait.

Qu’est-ce qui disparaît dans « la plus radicale manière d’anéantir le discours » redoutée par Socrate? Pas la langue tout entière (dont il reste sons et phonèmes débridés), mais sa qualité « apophantique », sa capacité de démêler le faux du vrai. Demeure, par malheur, la faculté de « parler pour le plaisir de parler » (Aristote), choyé par ceux qui n’ont cure du principe de non-contradiction. Reste la nuit où tous les chats sont gris (Hegel), une « euthanasie de la raison » (Kant).


1) Dès lors intervient l’ « aphanisie du logos »

Il y a ainsi « aphanisie du logos» lorsqu’on exclut la possibilité de récuser le faux en tant que faux. Et avec lui, l’erreur, la tromperie, la corruption, le mal. Gommer la distinction entre faux et non-faux revient à postuler que tout est faux. Or ce qui tourne au même que tout est vrai.


2) Comment parvenir à faire barrage à ce « nihiliste » qui jure ainsi que tout est pareil ; qui jure encore que tout est égal, que tout se vaut, que rien n’est pire que rien, que tout est permis ?

C’est ce à quoi parvient Socrate lorsqu’il met en lumière et en évidence les contradictions de ses interlocuteurs, ces derniers sont saisis de honte, par l’angoisse de l’« aphanisie ». Le rouge au front, Alcibiade, le surdoué, se retrouve coincé et l’avoue. On peut tuer la pensée de deux façons. Soit à son insu, et quoi qu’on dise on se retrouve faible d’esprit. Soit à dessein, et bonjour les sophistes, salut les manipulateurs d’opinion ! Dans le second cas, le beau parleur s’installe en-deçà du vrai et du faux, par-delà le bien et le mal en compagnie du « nihiliste » moderne, héritier selon Nietzsche des sophistes anciens. Preuve (contre Heidegger) qu’il n’était nul besoin d’invoquer la « Raison suffisante[9] ». La seule transgression du principe de non-contracdiction[10] – érigé par Aristote comme commandement suprême de la pensée – permet la levée des tabous et l’envol des nihilismes d’hier et d’aujourd’hui.

Le harcèlement socratique débusque les nihilistes qui habitent chacun de nous. Reste, par le dialogue, à chacun de découvrir l’art et la manière d’éviter l’aphanisie. C’est parce que nous sommes tous exposés à l’erreur et à la tromperie que le principe de non-contradiction est impératif pour chacun de nous. Il répond au principe politique d’isonomie qui prescrit l’égalité des citoyens devant la loi ; quel qu’il soit, nul ne jouit de l’impunité. Quel qu’il soit, celui qui se contredit mérite d’être alerté, repris, ridiculisé, voire combattu. Intellectuellement, politiquement, moralement, le nihiliste est celui qui fuit l’examen de ses erreurs, de ses fautes, de ses manques. Nihiliste celui qui se dérobe, par angoisse, par crainte de soi ou du public.

L’égalité des citoyens grecs n’a rien à voir avec une égalisation forcée, forcément imaginaire, des conditions et des destins individuels. L’égalité grecque est une égalité devant l’impossible. Tous sont mortels, nul n’est immunisé devant les périls, chacun se balade d’apories en contradictions, mais il est à la portée de tous de s’en apercevoir et de transformer le partage de l’impossible en lumière. Pour clore l’Orestie, infernale série de vengeances et de meurtres, Eschyle met en scène la passation du pouvoir de justice des mains des dieux à celles des hommes. Célébrant le premier tribunal populaire d’Athènes, le chœur martèle : « Ni despotisme, ni anarchie ». « L’absence de loi, comme l’arbitraire d’un seul ouvrent la voie royale au néant, à l’implosion de la Cité, à la peste et à l’aphanisie du logos ».

Devant le risque permanent d’effondrement nihiliste et les dérives qui le déclenchent, une résistance philosophique tout aussi permanente n’a jamais baissé la garde. Lorsque Socrate combat la doxa – ensemble d’opinions soucieuses seulement de leur affirmation – il s’acharne à sauver le logos, et la capacité partagée de distinguer le faux du vrai, le « bon sens » dira Descartes. Les philosophies de l’Histoire vomissent l’idée d’une philosophie « éternelle » et s’ingénient à découper la vérité par tranches en fonction des époques et des peuples. Une fois admis que « la philosophie éternelle » n’est pas la gestion d’un stock infaillible d’idées et d’illuminations et n’est pas davantage l’apanage des agrégés de philosophie, il reste à ne pas refouler la continuité sous-jacente d’une lutte, « éternelle », celle-ci contre le nihilisme.


B/ La maxime la plus populaire de Socrate


« Nul n’est méchant volontairement[11] ».

1) Cette maxime prête au gigantesque faux-sens d’une lecture hâtive

Prise au pied de la lettre, si les hommes ne commettent leurs [vilénies] qu’involontairement, la sentence implique que nul n’est méchant. Dons Socrate – voire l’ensemble des Grecs anciens – proposerait que l’homme est naturellement bon. Si le méchant n’est pas responsable de sa méchanceté, on ne saurait lui en vouloir d’être le jouet de pulsions intérieures incontrôlables ou de pâtir de circonstances extérieures qui lui échappent. Par conséquent, l’homme qualifié « méchant » n’a rien à se reprocher. Pour autant qu’il se découvre victime de déterminismes pathologiques, ce méchant malgré lui relève de la psychiatrie ou de la sociologie. Il est prisonnier de contingences malheureuses, un stock de gênes défectueux, une époque désastreuse, un environnement misérable ou trop bien loti, un entourage malsain. On connaît la chanson. Convient-il d’attribuer ces refrains à Socrate ? Lequel consacra dialogues et existence à traquer la responsabilité de ses interlocuteurs et la sienne propre. Il le paya de sa vie. S’est-il absurdement ! contredit en exonérant l’homme du mal ?


2) Une seconde lecture s’impose donc, moins passe-partout

Si nul n’est méchant volontairement, cela ne signifie aucunement que nul n’est méchant, mais que peu sont volontaires. Point n’est besoin de supposer que l’homme soit bon et que la mauvaise action arrive par hasard, comme la pluie ou le beau temps, sans qu’il y mette du sien. La leçon de Socrate est inverse. La malfaisance, la passion de détruire pour détruire, n’épargne personne, elle vise autrui mais s’en prend aussi bien à chacun, donc à sa volonté. Le bel Alcibiade si bien né, si brillant, s’autodétruit systématiquement. Incontrôlable, donc de plus en plus involontaire, il se mue en irresponsable malfrat sous l’œil inquiet puis effaré de Socrate. La méchanceté s’oppose activement à la maîtrise de soi. Dans son for intérieur, l’homme n’est ni ange ni démon, ni originellement bon ou intrinsèquement pervers, il n’est par nature rien de définitif. De la naissance à la mort champ de bataille intime, il détruit ce qu’il a construit, quand il ne reconstruit pas sur les ruines qu’il a semées.


C/ La fécondité du Socratisme et de ses écrivains


1) Le rôle de la réfutation socratique dans la mise en évidence de la malfaisance

Quelle est l’activité par excellence à laquelle Socrate voue toute sa vie, sinon la « réfutation », en grec elenkos, du verbe elenkein (« confondre ») ? « L’adjectif ou le participe qui est accolé à elenkein était naturellement associé à l’idée d’humiliation et de déshonneur, et qu’il ne pouvait pas servir à traduire l’honnêteté ou le bon naturel d’un individu. L’emploi du verbe « convaincre de » est presque identique […] en effet, on peut convaincre quelqu’un de mensonge et de vol, mais il est impossible de le « convaincre » de bravoure et de générosité ».


2) La méchanceté s’opposant activement à la maîtrise de soi, va jusqu’à tuer la volonté, quand celle-ci abdique

Nous sommes à chaque instant contraints de choisir entre notre acceptation et notre refus de l’hybris, ce typhon inconscient ou conscient qui nous insuffle ses miasmes. Loin de retreindre la méchanceté et le mal à un mécanisme impersonnel qui dépasse chacun, Socrate, comme Homère et Dostoïevski, lui assigne une place centrale et première au cœur de l’humanité de l’homme, celle du défi le plus insistant. Ou bien, la volonté et la connaissance de soi objectent à la joie de la démolition. Ou bien, la volonté se soumet et s’abolit dans l’enfer de la « servitude volontaire[12] », véritable réduction en esclavage de soi par soi.


3) Le mal est responsable de la mauvaise volonté

Puisque les dieux sont « hors de cause », à l’homme de se choisir. « Ce n’est pas la volonté qui est responsable du mal, mais au contraire le mal qui est responsable de mauvaise volonté[13] ». Le chaos intérieur précède. Dans la perspective grecque, dès la naissance du mortel à lui-même, il y a confrontation et tragédie. Montaigne et La Boétie s’en souviendront avec éclat : « Celui qui vous maîtrise tant n’a que deux yeux, n’a que deux mains, D’où il a pris tant d’yeux dont vous épie-t-il, si vous ne les lui avez données ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne les prend de vous ? Les pieds dont il foule vos cités, d’où les a-t-il si ce ne sont les vôtres ? Comment a-t-il aucun pouvoir sur vous, que par vous autres mêmes[14] ? »


4) Le rôle du « démon » de Socrate

Selon Platon, c’est strictement une force inhibitrice qui jamais ne le pousse, et toujours le retient. Elle n’indique pas ce qu’il faut faire. Elle balise ce qu’il ne faut pas faire. Le sage athénien s’efforce d’inoculer à ses concitoyens cette retenue dissuasive. Sans répit, il gratte les persuasions des persuadés professionnels et brise les certitudes illusoires des naïfs. Sans hypocrisie et sans modestie, pas plus artifice pédagogique que scepticisme présomptueux, son « je sais que je ne sais rien » marque un temps d’arrêt devant le douteux et l’erreur, qu’il tente d’exhiber comme tels. « Je sais que je ne sais rien »se soutient d’un « je sais le rien » = j’ai croisé l’aporie et quadrillé l’impossible.


5) L’apprentissage de la survie

A l’origine de la démocratie grecque, il y aurait, selon les historiens, le groupe de combattants rassemblés en cercle pour le partage égal du butin[15]. L’équité de la distribution était poursuivie sous la surveillance réciproque des regards méfiants. La moindre injustice, imaginaire ou réelle, pouvait rompre la coexistence pacifique entre ces guerriers armés jusqu’aux dents.

L’Iliade d’Homère s’ouvre sur semblable querelle – le chef Agamemnon s’attribue le butin d’Achille, la belle Briséis, quitte à mettre en péril le sort de la guerre. Le primat de l’entente dissuasive sur la communion persuasive commande l’enquête socratique, autant que la toujours fragile gouvernance des cités grecques.

La dissuasion ne se ravale pas à un duel prudemment suspendu parce que les forces s’équilibrent. Elle suppose la perception d’un danger commun que les adversaires prennent en compte pour conclure à l’inanité d’une escalade.

Une transposition s’impose : celle de la dissuasion nucléaire durant la guerre froide qui régulait les rapports entre les Etats-Unis et l’URSS, deux puissances capables chacune de la mort de l’autre. On nomma « politique au bord du gouffre » pareille tentative de s’entendre sur le pire, faute de s’accorder sur le meilleur.

Un semblable parti pris « négatif » anime Socrate. Il est inutile de prêcher, dangereux de catéchiser, mieux vaut mettre les « gouffres » en lumière pour les circonscrire et en proscrire l’accès. Apprendre non pas à vivre (ce qui reste le souci de chacun), mais apprendre à survivre (ce qui est affaire commune).

A la lumière désenchantée du XXe siècle, l’annihilation réciproque des camps en présence paraît on ne peut plus envisageable. Que cela lui plaise ou non, le citoyen ordinaire vit dans une société dissuasive et choisit le plus souvent en fonction du moins pire plutôt que du meilleur. Le prétendu meilleur, l’« horizon indépassable » de la révolution marxiste, dont Sartre fêtait encore la souveraineté, a bel et bien été dépassé par l’horizon encore plus indépassable des mille et une catastrophes nihilistes possibles (marxistes[16] et autres).


6) Le nihilisme chez les Grecs

Contrairement à la doctrine heideggérienne du « nihilisme accompli » dominant sans partage la planète, le nihilisme selon les Grecs n’est jamais donné « accompli » ni « vainqueur ». Il reste possible de lui résister ; tant que nous sommes, le nihilisme ne règne pas. Nul n’exclut cependant qu’il puisse ramasser la mise. Auquel cas la Grèce d’hier et la civilisation d’aujourd’hui disparaissent. Tandis que les postmodernes invitent à se détourner d’une lutte définitivement désespérée, Socrate incite à ne jamais désespérer d’une lutte aléatoire. En rejetant la « vie dans le mensonge », la guérilla spirituelle entamée contre la dictature soviétique fit écho à Socrate, alors que le « à quoi bon » des postmodernes reprend Heidegger en écho : si le nihilisme est accompli, il n’y a rien à faire. Si la résistance demeure envisageable, il n’est pas accompli.


7) Le désordre volontaire des dialogues socratiques

Il n’est pas le fruit d’une maladresse ou d’un hasard. Ils nous parviennent dans un ordre incertain, ils s’entrechoquent et parfois semblent se contredire. S’efforcer de les classer chronologiquement et de les hiérarchiser dans le corset d’un pseudo-système dit « platonicien » est une tâche vaine et stérile, vouée à la tromperie et à l’échec. Ce désordre est volontaire. Le nihilisme étant polymorphe, les assauts lancés à son encontre épousent nécessairement ses méandres. Littératures et philosophies diverses et différentes ont concouru de même façon à éviter l’ « aphanasie du logos » qui menace, parfois dissimulée en règne de la bêtise, parfois comme dictature du fanatisme, à l’occasion sous un je-m’en-foutisme généralisé, souvent dans l’outrecuidance d’un égotisme jubilatoire. En embuscade, si nombreux et divers, Montaigne, Voltaire, Flaubert, Tourgueniev et Dostoïevski, plus près de nous Soljenitsyne et Patočka.


8) Pour exister la pensée doit se coltiner la fausseté du faux

La règle d’or du démon socratique et la charte des dissidents exigent un répétitif et multiple « ne pas » : ne pas mentir et ne pas souscrire aux mensonges dévoilés mensonges. La prééminence du principe de non-contradiction sur tous les autres principes, en particulier sur le principe d’identité, peut être réaffirmée. Pour exister la pensée doit se coltiner la fausseté du faux. Un lecteur de romans noirs et un amateur de séries policières conçoivent sans peine qu’on puisse détecter une fausse identité avant de découvrir la vraie ; des papiers falsifiés, un relevé d’empreintes, des traces ADN et un état de service qui ne correspondent pas suffisent.

Quand Socrate demande au jeune esclave du Ménon de tracer un carré double du premier, la tentative initiale de l’enfant qui double les côtés fait chou blanc. Par tâtonnements de faux pas en faux pas, sous la conduite de Socrate, l’épreuve se solde par un résultat correct et l’apprenti géomètre dessine dans le sable un second carré sur la diagonale du premier. Pour que l’enfant puisse détecter son erreur de départ, il lui fallait posséder l’idée du faux avant de découvrir l’idée vraie, accepter s’être trompé avant de toucher au but. Semblable règle n’est pas réservée aux élèves de Socrate ni aux tragédies d’Eschyle – d’abord éprouver pour ensuite comprendre. Elle ne constitue pas davantage l’apanage de la géométrie : chaque expérience humaine fondamentale commence par la rencontre incongrue d’une contradiction et l’étonnement face à l’imprévu. Toute naissance s’opère dans la souffrance. Diotime, qui s’extasiait devant les harmonies d’Eros, reconnaissait pourtant que la décision de l’enfantement revenait à Pénia-la-détresse quand le divin Poros cuvait son nectar.

Inhibiteur par excellence, le démon de Socrate interdit au primesautier croire = savoir, qui passerait outre l’inquiétude et la douleur. L’intelligence socratique médite l’abîme et maîtrise son vertige en faisant face au nihilisme, dénominateur commun de nos aventures exterminatrices.


Pour conclure avec Ionesco :

« Le mal, le mal ! Parole creuse ! Peut-on savoir où est le mal, où est le bien ? Nous avons des préférences, évidemment. Vous craignez surtout pour vous. C’est çà la vérité, mais vous ne deviendrez jamais rhinocéros, vraiment…Vous n’avez pas la vocation[17] ! »

Faire admettre aux rhinocéros nihilistes qu’on peut penser autrement qu’eux, n’est-ce pas la première victoire et parfois la seule qu’infligent les écrivains socratiques ?



[1] Paris, Plon, octobre 2009, p. 218-261.

[2] Catoblepas vient du grec katoblepein, regarder en-dessous ; désigne un animal fantastique chez les Anciens.

[3] La dictature du Kapital selon les marxistes où le règne de la Technique selon les heideggériens travaille dans le dos et à l’insu des individus, détourne leurs meilleurs intentions, pervertit leurs moindres actions et, puisque c’est plus fort qu’eux les place hors de cause. Le sentiment d’irresponsabilité devient œcuménique.

[4] La chute du Reich ne change rien pour Heidegger. Loin d’infirmer ses certitudes, elle confirme plutôt le diagnostic du mal suprême : « L’absence de patrie devient un destin mondial », annonce sa Lettre sur l’humanisme (1946). ‘Aussi les jeunes Allemands, y déclare-t-il, qui avaient connaissance de Hölderlin ont-ils pensé et vécu en face de la mort Autre chose que ce que l’opinion publique a prétendu être le point de vue allemand’. Le poète-penseur allemand [qu’il est devenu lui-même], fait front – front uni – pour sauver amoureusement ses racines face à la domination (aliénation) « métaphysique » de la technique (Gestell), que la géopolitique prosaïque nomme aussi « américanisme », ce maléfique cosmopolitisme qui contredit l’amour de la terre et la terre de l’amour chantée par les poètes-penseurs.

[5] Martin Heidegger, Le Principe de Raison, Paris, Gallimard, 1962, p. 92-93.

[6] Jacques Derrida, Force de loi, Paris, Galilée, 1994, p. 89.

[7] Le fin du fin postmoderne, en effet, n’est pas de nier le vrai, mais le faux ; quant au vrai, il le relativise.

[8] Platon, Le Sophiste, 250 e.

[9] Tout ce qui est, tout ce qui compte doit être légitimé par la Raison. « Rien n’arrive sans raison », énonce une version populaire du Principe. Encore convient-il que cette raison soit suffisante, c’est-à-dire n’exige rien d’autre qu’elle pour fonder son existence. Donc se manifeste comme sa propre « condition de possibilité ». L’animal rationnel moderne est l’homme qui réclame et rend des comptes, puis soumet les choses, les personnes et lui-même à l’impératif universel de calculabilité, simultanément démiurge et victime.

[10] Non parce qu’on ne peut pas penser contradictoirement (allons donc !) mais parce que celui qui le respecte s’interdit de penser « nihilistement », c’est-à-dire d’affirmer en même temps tout et son contraire.

[11] Platon : Protagoras 345 de, Gorgias 509 c, Apologie 25 c,-26 a.

[12] Platon, Le Banquet, 184 e.

[13] Pierre Aubenque, La Prudence chez Aristote, PUF, 1963, p. 138.

[14] La Boétie, Discours sur la servitude volontaire, autour de 1550.

[15] Jean Pierre Vernant, Les origines de la pensée grecque, PUF 1975, p.42.

[16] L’ascension aux extrêmes ayant suivi son cours, les duellistes, malgré la mise en garde de Marx (Manifeste du parti communiste, Nathan 2005, p. 35) ont péri ensemble.

[17] Ionesco, Rhinocéros, Gallimard, Folio, 1959, p. 187.


Date de création : 16/11/2009 @ 18:19
Dernière modification : 16/11/2009 @ 18:47
Catégorie : Parcours hellénique
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