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THÉORIE DE L’ACTION (1)


A/ UNE SÉMANTIQUE DE L’ACTION SANS AGENT[1]



I. LE SCHÈME CONCEPTUEL DE L’ACTION


1. Organisation en réseau du schème conceptuel

En première approximation, l’enquête paraît prometteuse quant à la référence de l’action à son agent. Action et agent appartiennent à un même schème conceptuel, lequel contient des notions telles que circonstances, intentions, motifs, délibération, motion volontaire ou involontaire, passivité, contrainte, résultats voulus, etc. Le caractère ouvert de cette énumération est ici moins important que son organisation en réseau. Ce qui importe en effet à la teneur de sens de chacun de ces termes, c’est leur appartenance au même réseau que les autres ; des relations d’intersignification régissent ainsi leur sens respectif, de telle façon que savoir se servir de l’un d’entre eux, c’est savoir se servir de manière signifiante et appropriée du réseau entier. Il s’agit d’un jeu de langage cohérent, dans lequel les règles qui gouvernent l’emploi d’un terme forment système avec celles qui gouvernent l’emploi d’un autre terme. En ce sens le réseau notionnel de l’action partage le même statut transcendantal que le cadre conceptuel des particuliers de base. A la différence, en effet, des concepts empiriques élaborés par les sciences humaines, de la biologie à la sociologie, le réseau entier a pour fonction de déterminer ce qui « compte comme » action, par exemple dans les sciences psychologiques du comportement et dans les sciences sociales de la conduite. C’est la spécificité de ce réseau par rapport à la détermination générale du concept de personne[2], acquise dans la première étude qui nous importe désormais.


2. Identification de la chaîne des questions susceptibles d’être posées au sujet de l’action

C’est une manière efficace de procéder à la détermination mutuelle des notions appartenant à ce réseau de l’action : qui fait ou a fait quoi, en vue de quoi, comment, dans quelles circonstances, avec quels moyens et quels résultats ? Les notions clés du réseau de l’action tirent leur sens de la nature spécifique des réponses portées à des questions spécifiques qui elles-mêmes s’entre-signifient : qui ? quoi ? pourquoi ? comment ? où ? quand ?

O, voit en quel sens cette méthode d’analyse paraît prometteuse : un accès privilégié au concept d’agent nous est donné par les réponses apportées à la question qui ? Ce que Strawson appelait la « même chose » à quoi sont attribués prédicats psychiques et prédicats physiques devient maintenant un quelqu’un en réponse à la question qui ? Or cette question révèle une affinité certaine avec la problématique du soi telle que nous l’avons délimitée dans l’introduction[3]. Chez Heidegger, l’investigation du qui ? appartient à la même circonscription ontologique que celle du soi (Selbstheit). Hannah Arendt lui faisant écho, rattache la question qui ? à une spécification propre à celle du concept d’action qu’elle oppose à celui de travail et à celui d’œuvre. Alors que le travail s’extériorise entièrement dans la chose fabriquée, et que l’œuvre change la culture en s’incarnant dans des documents, des monuments, des institutions, dans l’espace d’apparition ouvert par la politique, l’action est cet aspect du faire humain qui appelle récit. A son tour, c’est la fonction du récit de déterminer le « qui de l’action ». En dépit de ces affinités manifestes entre la théorie de l’action et la phénoménologie herméneutique, on aurait tort de croire que la première puisse conduire aussi loin. Chez Heidegger, c’est la dépendance de la problématique du Selbst à l’égard de l’existential Dasein qui entraîne le qui dans le même espace ontologique de gravitation. Quant au « qui » de H. Arendt, il est médiatisé par une théorie de l’action qui sort des limites de la présente analyse et qui ne trouvera sa place que beaucoup plus tard, quand nous passerons de l’action au sens étroit à la pratique au sens large annoncé plus haut.

De fait, la contribution de la théorie de l’action à la question qui ? est considérablement plus modeste. Pour des raisons que nous allons dire, elle marque même souvent un recul par rapport à la problématique de Strawson, dans la mesure où celle-ci posait carrément la question de l’attribution à un « quelqu’un », tenu pour une « même chose », des prédicats caractéristiques de la personne. Or c’est cette question de l’attribution qui tend à passer dans les marges, au bénéfice d’une question devenue plus importante . Laquelle ? Pour le dire d’un mot, c’est le rapport entre les questions quoi ?pourquoi ? qui prend ici le pas sur le rapport entre le couple quoi-pourquoi ? et la question qui ?qui ? heideggérien que se présente la théorie de l’action. Notre problème sera, à la fin de cette étude, de retourner ce défi en avantage, en faisant de l’investigation du quoi-pourquoi ? de l’action le grand détour au terme duquel la question qui ?quoi-pourquoi aura traversées. et C’est d’abord comme un défi à une détermination du reviendra en force , enrichie de toutes les médiations que l’investigation qu


3. L’approche référentielle en tant que telle ne peut contrevenir à la question qui ?

Qu’est-ce qui explique l’effet d’occultation de la question qui ? par l’analyse des questions quoi ? et pourquoi ? Il ne suffit pas de dire que, dans une perspective sémantique largement dominée par la manière dont le discours réfère à un quelque chose, on ne peut guère s’attendre à rencontrer des réponses à la question qui ? susceptibles d’échapper à la détermination d’un quelque chosequi ? par le « quelque chose ». Cette explication ne suffit toutefois pas dans la mesure où rien n’empêche que, dans le cadre référentiel de quelque chose en général, la question qui ? conserve une autonomie par rapport aux questions quoi-pourquoi ? Nous l’avons déjà dit à propos de Strawson, les réponses spécifiques à la question qui ? présentent un intérêt considérable non pas en dépit de, mais grâce à , la limitation de l’enquête menée dans le cadre de la référence identifiante[4]. A la question : qui a fait cela ? il peut être répondu soit en mentionnant un nom propre, soit en usant d’un démonstratif (lui, elle, celui-ci, celle-là), soit en donnant une description définie (le tel et tel). Ces réponses font du quelque chose en général un quelqu’un. Cela n’est pas rien, même s’il manque à cette identification de la personne comme quelqu’un qui fait (ou subit) la désignation par soi à laquelle seule l’approche pragmatique donnera accès en faisant émerger le couple « je-tu » de la situation d’interlocution. Mais, si l’approche référentielle de l’agent de l’action ne saurait franchir ce seuil, du moins a-t-elle en revanche l’avantage de tenir largement ouvert l’éventail des pronoms personnels (je, tu, il/elle, etc.), et par là d’accorder le statut conceptuel de la personne à la troisième personne grammaticale. Au niveau d’une simple sémantique de l’action, la question qui ? admet toutes les réponses introduites par n’importe quel pronom personnel : je fais, tu fais, il fait[5]. Cet accueil sans discrimination des trois personnes grammaticales, au singulier et au pluriel, reste la grande force de l’analyse référentielle. entendu comme une composante du réel. Certes, la problématique de l’événement que nous évoquerons tout à l’heure vérifiera amplement cette capture du

Ce n’est donc pas l’approche référentielle en tant que telle qui empêche de déployer les ressources contenues dans les réponses à la question qui ? dans le champ de l’action humaine. Aussi bien tenterons-nous, dans l’étude suivante, de poursuivre l’examen commencé à l’instant et de reprendre avec les ressources de l’analyse des réponses aux questions quoi-pourquoi ? le problème resté en suspens au terme de l’étude précédente, à savoir celui de l’ascription de l’action à son agent.


4. L’occultation de la question qui ? est à attribuer à l’orientation que la philosophie analytique a imposée au traitement de la question quoi ? en la mettant en relation exclusivement avec la question pourquoi ?

En dépit des énormes différences qui vont progressivement apparaître entre plusieurs variétés de philosophies analytiques de l’action, on peut dire que celles-ci ont toutes en commun de focaliser la discussion sur la question de savoir ce qui vaut – au sens de « ce qui compte » – comme action parmi les évènements du monde. C’est par rapport à la notion de quelque chose qui arrive que l’on s’emploie à déterminer le statut de l’action. C’est cette orientation donnée à la question quoi ? par rapport à la notion d’événement mondain, qui contient en puissance l’effacement jusqu’à l’occultation de la question qui ?, en dépit de la résistance obstinée que les réponses à cette question opposent à leur alignement sur la notion éminemment impersonnelle d’événement. Les réponses à la question quoi ? appliquées à l’action tendent en effet à se dissocier de la question quoi ? (quelle action a-t-elle été faite ?) sont soumises à une catégorie ontologique exclusive par principe de celle de l’ipséité : à savoir l’événement en général, le « quelque chose qui arrive »[6].

Cette dissociation entre le quoi ? et le qui ? à la faveur la problématique de l’action bascule du côté d’une ontologie de l’événement anonyme, a été à son tour rendue possible par une coalition en sens contraire entre la question quoi ? et la question pourquoi ? afin de déterminer ce qui vaut comme action (question quoi ?), on a en effet cherché dans le mode d’explication de l’action (question pourquoi ?) le critère même de ce qui mérite d’être décrit comme action. L’usage du « parce que » dans l’explication de l’action est ainsi devenu l’arbitre de la description de ce qui compte comme action.



II. DEUX UNIVERS DE DISCOURS : ACTION CONTRE ÉVÈNEMENT, MOTIF CONTRE CAUSE


1. Les 3 degrés dans la capture du quoi ? par le pourquoi ?

Par souci de didactique, je distinguerai trois degrés (1a, 1b, 1c) dans cette capture du quoi ? par le pourquoi ? et finalement par le couple quoi-pourquoi ? par une ontologie de l’événement impersonnel. Je ne m’intéresse pas ici à la chronologie du débat, même si les positions que je vais évoquer sont à peu près échelonnées dans le temps selon l’ordre où je vais les faire apparaître. Mes repères restent néanmoins plus théoriques qu’historiques.

Je caractérise le premier degré par deux arguments maîtres : le premier concerne le quoi de l’action dans sa spécificité ; le second, le rapport, tenu également pour spécifique , entre le quoi ? et le pourquoi ?.


(1a). Concernant le premier point, il est remarquable que la théorie de l’action a cru préserver la spécificité de l’agir humain en prenant déjà pour terme de référence la notion d’événement. Ce fut certes d’abord pour opposer action et événement. On verra plus loin à la faveur de quel retournement l’opposition est devenue inclusion. Mais, d’abord, ce fut l’opposition qui prévalut. L’événement dit l’argument, arrive simplement ; l’action, en revanche, c’est ce qui fait arriver. Entre arriver et faire arriver, il y a un fossé logique, comme le confirme le rapport des deux termes de l’opposition à l’idée de vérité : ce qui arrive est l’objet d’une observation, donc d’un énoncé constatif qui peut être vrai ou faux ; ce que l’on fait arriver n’est ni vrai ni faux, mais rend vrai ou faux l’assertion d’une certaine occurrence, à savoir l’action une fois faite. Comme l’exprime le français : l’action faite est devenue un fait ; mais le rendre vrai est l’œuvre du faire. De cette opposition résulte que la « force logique d’une action » ne peut être dérivée d’aucun ensemble de constatations portant sur des évènements et sur leurs propriétés[7].

Je ne sous-estime pas les mérites de cette approche du problème de l’action. Parmi ceux-ci, j’inscris volontiers l’élimination de quelques préjugés résultant de mauvaises constructions de maints auteurs du concept d’action ; ainsi en est-il de pseudo-concepts tels que celui de sensations kinesthésiques, qui nous feraient connaître comme un événement interne la production par nous des mouvements volontaires ; ainsi en est-il encore des prétendues sensations affectives qui nous feraient connaître nos désirs, également à titre d’évènements internes. Le vice logique consiste en ce que l’observation interne, ici alléguée, est construite sur le modèle de l’observation externe ; ce préjugé soutient en sous-main la recherche vaine de quelque événement intérieur ; on peut parler ici d’un préjugé « contemplatif », qui invite à poser la question : « Comment savez-vous que vous faites ce que vous faites ? » La réponse est ; « Vous le savez en le faisant ».

Je rapprocherai de la distinction entre faire arriver et arriver la distinction que fait E. Anscombe entre savoir-comment et savoir-que. Le savoir-comment a en effet à faire avec des évènements dont Anscombe dit qu’ils sont « connus sans observation » ; cette notion, à son tour, justifie qu’on parle à leur propos de « connaissance pratique ». Or, avant d’être appliquée à la notion d’intention dont on parlera plus loin, la notion d’évènements connus sans observation s’applique à des expressions aussi primitives que la position de mon corps et de mes membres, et que la production de mes gestes. Le savoir du geste est dans le geste ; « cette connaissance de ce qui est fait est la connaissance pratique » ; « Un homme qui sait comment faire des choses en a une connaissance pratique. »

Ces arguments sont assurément très forts, en première approximation. Leur défaut – défaut par omission, si l’on peut dire – est de se concentrer sur le « quoi » de l’action, sans thématiser son rapport au qui ? Du même coup, ils vont s’avérer très vulnérables à une critique qui aboutira à faire de l’action une espèce du genre événement, plutôt qu’un terme alternatif. L’ironie est que c’est l’opposition entre action et évènement qui a frayé la voie à la résorption du premier terme dans le second.


(1b). Le même renversement paradoxal se produira sur le second front ouvert par la théorie de l’action. Le « quoi » de l’action, en effet, est spécifié de façon décisive par son rapport au pourquoi ?. Dire ce qu’est une action, c’est dire pourquoi elle est faite. Ce rapport d’une question à l’autre s’impose : on ne peut guère informer autrui sur ce qu’on fait sans lui dire en même temps pourquoi on le fait ; décrire c’est commencer d’expliquer ; et expliquer plus, c’est décrire mieux. C’est ainsi qu’un nouveau gouffre logique se creuse, cette fois entre motif et cause. Un motif, fait-on remarquer, est en tant que tel motif d’agir. Il est logiquement impliqué dans la notion de l’action faite ou à faire, en ce sens qu’on ne peut mentionner le motif sans mentionner l’action dont il est le motif. La notion de cause, du moins au sens humien, généralement pris pour terme de comparaison, implique au contraire une hétérogénéité logique entre la cause et l’effet, dans la mesure où je peux mentionner l’une sans mentionner l’autre (ainsi l’allumette d’une part et l’incendie d’autre part). La connexion interne – et, en ce sens, logique – caractéristique de la motivation est exclusive de la connexion extrinsèque, contingente et, en ce sens, empirique de la causalité. On le voit, l’argument a la prétention d’être logique et non psychologique, en ce sens que c’est la force logique de la connexion motivationnelle qui exclut que l’on classe le motif comme cause ; le motif se laisse mieux interpréter en tant que raison-de… ; non point que toute motivation soit rationnelle, ce qui pourrait exclure le désir ; tout motif est raison-de, en sens que la connexion entre motif-de et action est une relation d’implication mutuelle. Le vérifie, selon cette école de pensée, la grammaire propre du mot wanting, dont l’emploi est plus large que le terme « désir » et qui correspond à peu près à ce qu’en français on appellerait « envie de… » et qu’on exprime volontiers par ce qu’on aimerait ou voudrait faire (être ou avoir) », ou « ce qu’on ferait volontiers, ce qu’on voudrait bien faire », réservant au terme « désir » un champ plus restreint, au sens alimentaire ou sexuel, principalement. Quoi qu’il en soit du terme et de sa traduction appropriée, la grammaire propre du terme wanting exige que l’envie-de ne puisse être nommée qu’en liaison avec cela vers quoi elle tend, c’est-à-dire l’action elle-même ; avoir envie-de c’est avoir-envie-de-faire (to do), d’obtenir (to get). L’envie continue l’argument, peut être empêchée, interdite, refoulée ; mais même alors, elle ne peut être comprise dans quelque indépendance logique que ce soit à l’égard du faire. Dans tous les cas, il y a une implication logique (logical involvement) entre désir et faire ; avoir envie de quelque chose implique logiquement l’obtenir. Logiquement signifie que, dans notre langage, envie et faire s’appartiennent mutuellement ; c’est selon une logique d’implication que l’on passe d’« avoir envie » à « avoir envie-de-faire », à « essayer (trying)-de-faire » et finalement à « faire »(doing).

Cette grammaire de l’envie-de confirme la critique faite plus haut de la notion « contemplative » d’événement intérieur observable par un œil intérieur . L’envie-de n’est pas une tension qu’une impression intérieure ferait ressentir ; une mauvaise grammaire du mot « envie », traité comme un substantif est responsable de cette interprétation du désir comme un événement intérieur, logiquement distinct de l’action mentionnée dans le langage public. L’élimination des entités intérieures, commencé au plan du premier argument qui oppose action à événement, se poursuit ainsi au plan du second argument qui oppose motif et cause.

Une variante du même argument mérite d’être signalée : évoquer la raison d’une action, c’est demander de placer l’action dans un contexte plus large, généralement fait de règles d’interprétationÊtre et Temps d’Heidegger, c’est développer la compréhension en disant en tant que quoi (als was) nous comprenons quelque chose. Cette parenté n’est pas étonnante dans la mesure où l’action peut être traitée comme un texte et l’interprétation par les motifs comme une lecture. Rattacher une action à un ensemble de motifs, c’est comme interpréter un texte ou une partie d’un texte en fonction de son contexte. et de normes d’exécution, qui sont supposées communes à l’agent et à la communauté d’interaction ; ainsi je vous demande de considérer mon geste, par exemple de lever la main, comme une salutation, comme une prière, comme l’appel lancé à un taxi, etc. Bien que ce type d’argument ne trouve son épanouissement que dans le cadre d’une analyse appliquée à la force illocutoire des énonciations (saluer, prier, appeler, etc.) et donc relève de la pragmatique de l’action, il donne plus de force à l’opposition entre deux schémas d’explication, dans la mesure où un seul peut être traité comme une forme d’interprétation. Du même coup, se révèle une certaine proximité entre cette analyse conceptuelle de l’action et la tradition herméneutique, lorsque celle-ci oppose comprendre et expliquer, et fait de l’interprétation un développement de la compréhension. Interpréter, lit-on dans


(1c). On voit bien la parenté entre ce second type d’argument et le premier : l’opposition entre motif et cause est rigoureusement homogène à l’opposition entre action et événement. L’explication de l’action en termes de motifs renforce même la description de l’action comme un « faire-arriver ». Action et motif sont du même côté, comme événement et cause le sont de l’autre, ainsi que la tradition humienne nous prépare à l’admettre. En ce sens, on peut dire, au sens de Wittgenstein, que l’action et ses motifs d’une part, l’événement et sa cause, d’autre part, appartiennent à deux « jeux de langage » qu’il importe de ne pas confondre ; la philosophie de l’action s’est de fait donnée pour tâche, dans une première phase au moins, de restituer à ces deux jeux de langage leur cohérence respective et leur indépendance mutuelle. Et pourtant, cette franche dissociation de deux univers de discours ne devait pas résister aux assauts d’une analyse conceptuelle plus attentive aux variations de sens de termes supposés appartenir à deux jeux de langage nettement distincts, variations qui font que ces termes ne cessent d’empiéter l’un sur l’autre au point de rendre problématique le principe même de leur dissociation. C’est à ce stade de l’empiètement entre deux univers de discours que nous allons nous placer, avant de rejoindre le stade où le jeu de langage de l’action et de ses raisons d’agir se voit engloutir dans celui de l’événement et celui de la causalité.

Mais disons d’abord pourquoi l’approche dichotomique était condamnée à être fortement nuancée avant d’être franchement rejetée.

Je dirai d’abord que, phénoménologiquement parlant, l’opposition entre motif et cause ne s’impose pas (on verra plus loin qu’elle est contestable au plan logique où elle est affirmée). Il apparaît bien plutôt que la catégorie du désir, que je prends ici au sens du wanting anglais, se propose comme une catégorie mixte dont la pertinence est éludée, dès lors que, pour des raisons logiques, on tire le motif de la raison d’agir. Même si l’on ne veut souligner par là que l’originalité du mode d’implication entre motif et action, le danger reste que la raison-de soit prise dans le sens d’une rationalisation de type technologique, stratégique ou idéologique, et que soit occulté ce qui fait l’étrangeté même du désir, à savoir qu’il se donne, et comme un sens qui peut être exprimé dans le registre de la justification, et comme une force qui peut être transcrite d’une manière plus ou moins analogique, dans le registre de l’énergie physique ; ce caractère mixte du désir – dont j’ai tenté jadis de faire la sémantique dans mon livre sur Freud – trouve un reflet au plan même où se tient strictement la théorie de l’action, à savoir celui du langage ordinaire. Ne demande-t-on pas : « Qu’est-ce qui vous a poussé à faire ceci ou cela ? » On dit même en anglais : « Qu’est-ce qui vous a causé à agir ainsi ? »

Je vois trois situations types où ce genre de question est justifié par une réponse de type causal. La première est celle où, à une question : « Qu’est-ce qui vous a poussé à faire ceci ou cela ? », on donne une réponse qui n’énonce ni un antécédent au sens de cause humienne, ni une raison-de, au sens rationnel, mais une impulsion incidente, ou comme on dit en psychanalyse, une pulsion (all. : Trieb, angl. : drive). Seconde situation type : celle où, à la question : « Qu’est-ce qui vous amène d’habitude à vous conduire ainsi ? », la réponse mentionne une disposition, une tendance durable, voire permanente. Troisième situation type : si à la question : « Qu’est-ce qui vous a fait sursauter ? », vous répondez : « Un chien m’a fait peur, vous ne joignez pas comme précédemment le comment au pourquoi, mais l’objet à la cause ; c’est le trait spécifique de l’émotion, au point de vue de l’expression linguistique, que son objet soit sa cause et réciproquement.


2. Le rapprochement des trois contextes types sous le titre général de l’affection et de la passion

Dans ces trois contextes, en effet, une certaine passivité s’avère être corrélative à l’action de faire. La médiation de cette passivité paraît bien essentielle à la relation désirer-agir, qu’on ne saurait réduire à la justification que donnerait de son action un agent purement rationnel ; cette action serait précisément sans désir. Cette phénoménologie du désir élargie à celle de l’affectivité contraint à dire que, même dans le cas de la motivation rationnelle, les motifs ne seraient pas des motifs de l’action s’ils n’étaient pas aussi ses causes.

Cette justification phénoménologique donnera une plausibilité certaine à la thèse causaliste. La question sera alors de savoir si un autre modèle causal que celui de Hume n’est pas requis parallèlement à la refonte de l’idée de motif réduite à celle de raison-de. Ce point ne pourra être discuté qu’au terme de l’itinéraire qui aura conduit à résorber l’idée de motif dans celle de cause.

Ce n’est pas finalement au plan phénoménologique seulement que la dichotomie entre deux univers de discours est critiquable et qu’elle a été critiquée dans le sens que l’on dira plus loin, mais au plan ontologique. Le terme absent de toute la discussion, et qui deviendra tout à l’heure terme exclu, c’est curieusement celui d’agent. Or, c’est la référence à l’agent qui nous interdit d’aller jusqu’au bout de la double opposition entre faire arriver et arriver, entre motif et cause. L’opposition est en effet plausible au niveau du couple quoi-pourquoi ? Dans le vocabulaire de Strawson qui a été le nôtre dans la première étude, elle revient à opposer les prédicats psychiques aux prédicats physiques, sous la réserve qu’une place soit faite au cas mixte du désir avec sa double valence de force et de sens. Mais une conclusion erronée est tirée d’une analyse partiellement juste. Ce qui a été perdu de vue, c’est l’attribution à la même chose – nous disons maintenant au même agent – des deux séries de prédicats. De cette attribution unique résulte que l’action est à la fois une certaine configuration de mouvements physiques et un accomplissement susceptible d’être interprété en fonction des raisons d’agir qui l’expliquent. Seul le rapport à un même particulier de base justifie que les deux jeux de langage ne restent pas juxtaposés, mais superposés, selon le rapport qui prévaut entre le concept de personne et celui de corps, et qui contraint à dire que les personnes sont aussi des corps. C’est donc l’analyse conceptuelle de la notion de personne au plan ontologique des entités dernières, qui exerce ici une contrainte préalable sur la sémantique de l’action ; en retour, il est demandé à celle-ci de satisfaire aux exigences du cadre conceptuel qui détermine notre emploi sensé et approprié du terme de personne.

La fragilité de la théorie dichotomique de l’action que nous venons d’exposer s’explique, à mon avis, par son caractère phénoménologiquement peu plausible et par son manque d’égards pour les contraintes attenantes à la théorie des particuliers de base. Il ne sera dès lors pas étonnant qu’un renversement complet du rapport entre action et événement au niveau du quoi ? et du rapport entre motif et cause au niveau du pourquoi ? soit lié à un oubli plus complet encore des contraintes ontologiques qu’on vient de dire, oubli qui sera scellé par la substitution d’une ontologie générale de l’évènement à une ontologie régionale de la personne. Mais ce double renversement, au plan de l’analyse du discours et à celui des entités de base, ne sera pas atteint directement. Avant de prendre en considération la confusion des univers de discours au bénéfice de l’événement et de la cause, il est bon de s’attarder au stade intermédiaire, celui de leur empiètement mutuel.



III. ANALYSE CONCEPTUELLE DE L’INTENTION


1. Caractère incertain de la déclaration d’intention dû à sa grammaire de surface

Il est remarquable que ce soit l’analyse conceptuelle de la notion d’intention que nous avons tenue en réserve jusqu’à présent, qui ait donné lieu à la sorte d’analyse tout en nuances et en dégradés, héritée du Wittgenstein des Investigations philosophiques, laquelle, avant toute attaque frontale, a contribué à un effritement des polarités trop symétriques[8]. Le livre d’Elisabeth Anscombe Intentionquoi-pourquoi ? à la question qui ?. L’intention n’est-elle pas, phénoménologiquement parlant, la visée d’une conscience en direction de quelque chose à faire par moi ? Curieusement l’analyse conceptuelle tourne délibérément le dos à la phénoménologie : l’intention, pour elle, n’a pas l’intentionnalité au sens de Husserl. Elle ne témoigne pas de la transcendance à soi-même d’une conscience. Suivant en cela Wittgenstein, E. Anscombe ne veut rien connaître de phénomènes qui seraient accessibles à la seule intuition privée, et donc susceptibles seulement d’une description ostensive privée. Or, ce serait le cas si l’intention était prise au sens d’intention-de. Cette sorte d’intention tournée vers le futur, et non vérifiée par l’action elle-même, n’est par principe accessible qu’à l’agent lui-même qui la déclare. Pour une analyse conceptuelle qui n’admet qu’un critère linguistique public, l’intention-de ne vaut qu’à titre de déclaration d’intention. L’intention non déclarée, on ne sait pas ce que c’est. Or la grammaire de surface de la déclaration d’intention est incertaine : rien ne distingue le futur de l’intention (je vais me promener) de celui de l’estimation du futur (je vais être malade) et de celui du commandement (vous allez m’obéir). Par-delà la grammaire de surface, ce qui fait défaut, c’est le critère de vérité de la déclaration d’intention, si l’intuition de la signification « j’ai l’intention-de » est tenu pour irréductible. est à cet égard le témoin le plus éloquent de ce que j’appellerai, sans intention péjorative, un impressionnisme conceptuel, pour le distinguer du tranchant en quelque sorte cubiste de la théorie de D. Davidson à laquelle nous consacrerons l’analyse suivante. On attendrait volontiers d’une analyse conceptuelle de l’intention qu’elle ramène de la question


2. L’analyse conceptuelle reste possible : 3 emplois possibles du terme intention

L’obstacle, en effet, peut être tourné si, suivant en cela l’usage commun de la langue, nous distinguons entre trois emplois du terme « intention » : avoir fait ou faire quelque chose intentionnellement ; agir avec (with) une certaine intention ; avoir l’intention-de. Seul le troisième emploi contient une référence explicite au futur. La référence au passé est en revanche la plus fréquente dans le cas de l’action faite intentionnellement. Mais surtout, seul le troisième emploi ne tombe sous l’analyse qu’au niveau de sa déclaration. Les deux autres emplois sont des qualifications secondes d’une action observable par tous. On commencera donc par l’usage adverbial du terme « intention » (dont l’équivalent adjectival est « action intentionnelle »). Cet emploi n’oblige à aucune violation des règles de la description.


(2a). Avoir fait ou faire quelque chose intentionnellement

Cette attaque du problème, fragment après fragment (piece-meal), est pour notre propre investigation très remarquable : en prenant pour pivot de l’analyse l’usage adverbial de l’intention, on privilégie aussi l’usage qui témoigne de la manière la moins explicite du rapport de l’intention à l’agent. Autant le lien apparaît étroit entre l’intention-de et celui à qui elle appartient, autant la qualification intentionnelle de l’action va pouvoir se faire indépendamment de toute considération du rapport de possession qui rattache l’action à l’agent. Le critère intentionnel, – donc du quoi ? de l’action –, c’est en effet la forme assumée par certaines réponses données à la question pourquoi ?. En ce sens, c’est le pourquoi ? qui gouverne le quoi ? et qui, dans cette mesure même, éloigne de l’interrogation sur le qui ?.

La thèse centrale s’énonce en effet dans ces termes : « Qu’est-ce qui distingue les actions qui sont intentionnelles de celles qui ne le sont pas ? La réponse que je suggère est que ce sont les actions auxquelles s’applique un certain sens de la question pourquoi ? ; ce sens est bien entendu celui selon lequel la réponse, si elle est positive, fournit une raison d’agir. » C’est dans la mise à l’épreuve de ce critère que se manifeste l’esprit de finesse d’une analyse qui va faire s’effriter les dichotomies tranchées de l’analyse antérieure et, paradoxalement, frayer la voie à l’esprit de géométrie d’une théorie de l’action diamétralement opposée à la précédente. Loin, en effet, que le critère de la question pourquoi ? ferme le jeu, son application donne accès à un champ extraordinairement varié d’exemples mixtes et de contre-exemples, quand elle ne fait pas pénétrer en un labyrinthe d’analyses dans lesquelles le lecteur se sent quelque peu perdu. Ce souci de distinctions fines s’exprime d’abord dans l’investigation des cas où la question pourquoi ? n’a pas d’application. C’était déjà la précaution prise par Aristote dans la prohairesis (choix préférentiel) : cas d’ignorance, cas de contrainte. Anscombe raffine : tout dépend sous quelle description de l’action l’agent n’était pas au courant (aware) de ce qu’il était en train de faire ( il ne savait pas qu’il faisait du bruit en sciant une planche). Mais la principale victime est l’opposition tranchée entre raison d’agir et cause. On a plutôt à faire à une gamme de cas où l’opposition ne vaut que pour les cas extrêmes. Les exemples mixtes sont à cet égard les plus intéressants. Aussi bien, estime Anscombe, est-ce toute la problématique de la causalité qui est dans un état d’excessive confusion ; qu’on se borne donc à dire que dans certaines des réponses acceptables à la question pourquoi ?, nous employons de façon significative le terme de cause. Comme on l’a dit plus haut, on parle volontiers et de façon légitime de ce qui a poussé quelqu’un à agir. Même la notion mentale a sa place dans certaines descriptions de l’action intentionnelle (la musique militaire m’excite : c’est pourquoi je marche en cadence). Les cas les plus fréquents où raison d’agir et cause tendent à se confondre sont ceux dont les motifs regardent eux-mêmes en arrière (backward-looking motives) (cas de la gratitude ou de la vengeance par exemple) ; en revanche, les motifs prospectifs correspondent plutôt à la notion d’intention-dans (ou avec) laquelle on agit. De cela on parlera plus loin. On voit combien est floue la frontière entre raison d’agir, motif prospectif, cause mentale et cause tout court (« Une figure grimaçante m’a fait sursauter »). Le critère de la question pourquoi ? est donc ferme ; son application étonnamment flexible.

Qu’en est-il de l’opposition entre action et événement, que, dans l’analyse précédente, nous avons fait paraître avant celle du motif et de la cause ? Ici encore, la position d’E. Anscombe est très nuancée. D’une part, elle tient ferme que l’action intentionnelle est objet de description ; la place occupée par la notion d’action sous telle description en témoigne ; en ce sens, le quoi ? de l’acte relève d’une connaissance qui peut être vraie ou fausse. Nous reviendrons plus loin sur cette insistance sur la description en philosophie analytique. D’autre part, les actions intentionnelles constituent une sous-classe des choses connues sans observation ; je ne dis pas que je savais que je faisais ceci ou cela parce que je l’avais observé. C’est en faisant que l’on sait que l’on fait ce que l’on fait et pourquoi on le fait. Cette notion de connaissance sans observation, dont nous avons déjà parlé plus haut, et qui est appelée aussi connaissance pratique (savoir-comment et savoir-que) rapproche incontestablement la position d’E. Anscombe de celle des partisans de la dualité des jeux de langage.

Mais il ne faudrait pas croire que la notion de connaissance pratique invite à prendre en compte la relation de l’action à son agent, bien que, dans tous les cas examinés, le verbe d’action soit précédé d’un pronom personnel. Le critère par la question pourquoi ? et par les réponses acceptables à cette question privilégie le côté objectif de l’action, à savoir le résultat obtenu, qui est lui-même un événement. Comme le dit Anscombe de façon à peine paradoxale : je fais ce qui arrive. L’oblitération de l’agent de l’action est encore renforcée par l’accentuation du côté objectif de la raison d’agir.


(2b). Agir dans (with) une certaine intention

Reprenant l’analyse de l’envie-de, commencée plus haut, l’auteur prend systématiquement en compte la forme du gérondif anglais (wanting) sans jamais considérer l’expression « j’ai envie-de » (I want) ; ainsi écrit-elle, le sens primitif d’avoir envie-de, c’est essayer d’atteindre (trying to get – le gérondif grammatical permet cette élision du sujet du verbe à des temps verbaux). Quant à l’espèce la plus fréquemment nommée de l’envie, à savoir le désir, ce qui compte pour l’analyse conceptuelle, ce n’est pas le manque et la tension ainsi ressentis par un sujet ainsi affecté, mais le « caractère de désirabilité » , c’est-à-dire ce en tant que quoi quelque chose est désirable . Pourquoi cette accentuation du côté objectif du désir ? Pour deux raisons. La première est le souci de rendre compte de la dimension d’évaluation inséparable de la dimension descriptive, sans pour autant introduire des considérations morales dans l’analyse conceptuelle. La seconde raison est le souci de fournir une transition intelligible entre action intentionnelle (au sens de « faire intentionnellement ») et action dans l’intention-de.

Ce second emploi du mot « intention » recouvre ce qu’on a appelé plus haut « motif prospectif ». Mais il doit être bien entendu qu’on ne réintroduit pas par là quelque entité interne accessible au seul agent. L’action est là, et, pour la décrire, on l’explique. Or, l’expliquer par la visée d’un résultat ultérieur, c’est simplement procéder à un raisonnement pratique qui donne à la raison d’agir une complexité discursive en même temps que l’on place en position de prémisse un caractère de désirabilité. Nous sommes ici sur un terrain sûr, jalonné autrefois par Aristote sous le titre du syllogisme pratique, même s’il faut corriger les interprétations modernes, voire celles d’Aristote lui-même (dans la mesure où celui-ci en met l’analyse au service de la morale et surtout dans la mesure où il n’apparaît pas clairement que la conclusion du syllogisme pratique soit une action). L’erreur, dit E. Anscombe est de faire du syllogisme pratique un raisonnement qui prouve, alors que c’est un raisonnement qui conduit à l’action. La vertu du raisonnement pratique, en effet, est de faire apparaître un état de choses futur comme stade ultérieur d’un processus dont l’action considérée est le stade antérieur. Dans l’expression je fais ceci en vue de cela, l’accent n’est pas mis sur « je » mais sur « en vue de », c’est-à-dire sur la relation de dépendance entre deux états de choses, l’un antérieur, l’autre ultérieur.

C’est ici que l’implication mutuelle entre question quoi ? et question pourquoi ? joue en plein et dans les deux sens : de la description vers l’explication, mais aussi, à rebours, de l’explication vers la description, dans la mesure où l’ordre introduit entre une série de raisons d’agir par le raisonnement pratique rejaillit sur la description elle-même de l’action[9].

L’ironie de la situation est que ce soit précisément cette implication mutuelle entre la question quoi ?pourquoi ? qui ait contribué à oblitérer la question qui ? Je m’explique de la façon suivante ce phénomène à première vue surprenant. C’est à mon avis le souci exclusif pour la vérité de la description qui a tendu à effacer l’intérêt pour l’assignation de l’action à son agent. Or l’assignation de l’action à l’agent pose un problème de véracité, et non plus de vérité au sens descriptif du terme. C’est ce problème que nous retrouvons plus loin avec la déclaration d’intention que nous avons systématiquement mise de côté. Le montrent aussi les cas d’allégation mensongère faite aux autres ou à soi-même, les méprises de l’auteur de l’action sur ses propres intentions, ou tout simplement les hésitations, les débats intérieurs placés par Aristote sous le titre de délibération . A cet égard, la relation moyen-fin et la logique qui s’y rattachent n’épuisent pas la signification de l’intention dans laquelle on agit. Celle-ci, me semble-t-il, implique en outre le pur acte de visée (act of intending) qu’on a délogé de la première place. Je suggère ici de dire que la question de véracité, distincte de celle de vérité, relève d’une problématique plus générale de l’attestation, elle-même appropriée à la question de l’ipséité : mensonge, tromperie, méprise, illusion ressortiraient à ce registre. Il appartient peut-être au style de la philosophie analytique, et à son souci exclusif pour la description, ainsi que pour les critères de vérité appropriés à la description, d’occulter les problèmes afférents à l’attestation. Si la possibilité de soupçonner la véracité d’une déclaration plaide contre son caractère de description et contre la prétention à la vérité attachée aux descriptions, cette possibilité même de soupçonner prouve à elle seule que le problème posé relève d’une phénoménologie de l’attestation qui ne se laisse pas réduire à une critériologie appropriée à la description. Les tests de sincérité, comme on le dira plus à loisir dans le cadre de l’étude consacrée à l’identité narrative, ne sont pas des vérifications, mais des épreuves qui se terminent finalement dans un acte de confiance, dans un dernier témoignage, quels que soient les épisodes intermédiaires de suspicion. Il y a un moment, reconnaît Anscombe elle-même, où seul un homme peut dire ce qu’est son intention. Mais ce dire est de l’ordre de l’aveu : expression du témoignage intérieur communiqué, l’aveu est accepté ou non. Mais ce n’est jamais l’équivalent d’une description publique ; c’est une confession partagée. Ce qu’Anscombe appelle connaissance sans observation relève, selon moi, et cela contre le gré de l’auteur, de ce registre de l’attestation. Je suis bien d’accord que l’attestation de la visée intentionnelle n’est pas l’œuvre de « quelque étrange œil qui regarderait au milieu de l’agir » (trad. de l’auteur). Précisément l’attestation échappe à la vision, et la vision s’exprime dans des propositions susceptibles d’être tenues pour vraies ou fausses ; la véracité n’est pas la vérité, au sens d’adéquation de la connaissance à l’objet. et la question


(2c). Avoir l’intention-de (référence explicite au futur). C’est faute de pouvoir thématiser cette attestation que l’analyse conceptuelle d’E. Anscombe est incapable de rendre un compte détaillé du troisième emploi du terme d’intention : l’intention-de…On se rappelle avec quels arguments cet usage, majeur au point de vue phénoménologique, avait été délogé de la première place au début de l’enquête et relégué au troisième rang. Revenant à cet emploi au terme de son parcours, l’auteur se borne à dire que le critère de la question pourquoi ? et des réponses appropriées vaut aussi pour l’intention d’une action proposée. Autant dire que la marque du futur, que l’intention partage avec la prédiction ou l’estimation du futur (ceci va arriver), n’est pas discriminante, mais seulement l’explication par des raisons ; de ce point de vue il n’importe pas que l’intention soit remplie ou non, ou que l’explication se borne à un laconique : parce que j’en avais envie, un point c’est tout. On a simplement éliminé ce que j’appellerai l’intention de l’intention, à avoir l’élan spécifique vers le futur où la chose à faire est à faire par moi, le même (ipse) que celui qui dit qu’il fera. Autrement dit, est éliminé ce qui dans l’intention la met sur la voie de la promesse, même s’il manque à la ferme intention le cadre conventionnel et public de la promesse explicite.

En conclusion, l’intention-de, reléguée au troisième rang par l’analyse conceptuelle, revient au premier rang dans une perspective phénoménologique. Il restera à dire en quel sens l’attestation de l’intention-de est en même temps attestation du soi.



IV. SÉMANTIQUE DE L’ACTION ET ONTOLOGIE DE L’ÉVÈNEMENT


1. Recherche du véritable lieu d’articulation entre l’action et son agent( prise en compte des 2 séries d’articles de Davidson)

Le troisième degré de la capture du quoi ? dans le pourquoi ?, avec son corollaire –

l’élision presque complète de la question qui ?–, est atteint dans une théorie de l’action où le couple des questions quoi ? et pourquoi ? se voit aspiré par une ontologie de l’événement impersonnel qui fait de l’action elle-même une sous-classe d’évènements. Cette double réduction logique et ontologique est menée avec une vigueur remarquable par Donald Davidson dans la série des articles recueillis en volume sous le titre significatif Actions and Events[10].

La théorie débute par un paradoxe apparent. Si, en effet, elle commence par souligner le caractère téléologique qui distingue l’action de tous les autres évènements, ce trait descriptif se trouve rapidement subordonné à une conception causale de l’explication. C’est dans cette subordination que réside l’intervention décisive de cette théorie de l’action, aussi taillée à la hache, aussi carrée, si j’ose dire, que les analyses d’E. Anscombe ont pu paraître impressionnistes. A son tour, l’explication causale sert dans la stratégie de Davidson, à insérer les actions dans une ontologie, non pas occulte, mais déclarée, qui fait de la notion d’événement, au sens d’occurrence incidente, une classe d’entités irréductibles à mettre sur un pied d’égalité avec les substances au sens d’objets fixes. C’est cette ontologie de l’événement par nature impersonnel, qui, à mon sens, structure l’espace entier de gravitation de la théorie de l’action et empêche un traitement thématique explicite du rapport action-agent que pourtant l’analyse ne cesse de côtoyer. Je vois dans cet échec du retour de l’action à l’agent une incitation, en quelque sorte par défaut, à chercher dans une autre sorte d’ontologie, plus consonante avec la requête du soi, le véritable lieu de l’articulation entre l’action et son agent.

Procédant par ordre, je conduirai l’analyse dans les limites du groupe d’essais consacrés au rapport entre intention et action.


(1a). [Je prendrai] pour guide le premier de ces essais : « Actions, Reasons and Causes » (1963). Cet essai qui fut tout à la fois un coup d’envoi et un coup de maître, a suscité un réalignement de toute la philosophie de l’action, contrainte à prendre position par rapport à cette nouvelle donne. Ce premier essai – dont on dira plus loin à quelle importante révision il fut soumis quelque quinze ans plus tard dans le dernier essai du groupe intitulé « Intending » (1978) – ne traite pas thématiquement du fondement ontologique de la théorie de l’action dans une ontologie de l’événement, mais la suppose à chaque page ; l’essai se borne à réduire implacablement l’explication téléologique, qu’on est tenté d’associer à la description de l’action en termes d’intention, à l’explication causale. En effet, l’intérêt et, jusqu’à un certain point, le caractère paradoxal de la théorie de Davidson, c’est qu’elle commence par reconnaître le caractère téléologique de l’action au plan descriptif. Ce qui distingue l’action de tous les autres évènements, c’est précisément l’intention. Les actions sont certes des évènements, pour autant que leur description désigne comme quelque chose qui arrive comme le suggère la grammaire des verbes, mais nulle grammaire ne permet de trancher entre des verbes qui ne désignent pas des actions, tels que « trébucher » , et des verbes qui désignent des actions, tels que « frapper », « tuer ». En ce sens, la distinction entre faire-arriver et arriver, sur laquelle les auteurs précédents ont tant insisté, tombe à l’intérieur de la circonscription des évènements. C’est l’intention qui constitue le critère distinctif de l’action parmi tous les autres évènements.

Mais en quel sens faut-il prendre le mot « intention » ? Dans sa présentation. D. Davidson prend à son compte la distinction proposée par E. Anscombe entre plusieurs usages linguistiques du terme « intention » : intention-dans-laquelle …, intentionnellement…, intention-de…La stratégie adoptée en 1963 consiste à privilégier chez lui l’usage adverbial de l’intention (X a fait A intentionnellement) et à lui subordonner l’usage substantif (A a l’intention de faire X dans les circonstances Y ), l’intention-dans-laquelle étant tenue pour une simple extension discursive de l’adverbe intentionnellement. Plusieurs raisons justifient cette stratégie. D’abord, en traitant l’intention comme un adverbe de l’action, il est possible de la subordonner à la description de l’action en tant qu’elle est un événement échu ; il est remarquable que, dans la plupart des exemples canoniques soumis à l’analyse logique des phrases d’action, les verbes sont énoncés dans l’un des temps verbaux du passé : Brutus tua César, etc.; ce sera là une source d’embarras dans l’analyse de l’intention-de, où l’orientation vers le futur est aussi fortement marquée que la forme passée de l’action-événement l’est peu. Autre argument : Davidson partage avec toute la philosophie analytique une extrême méfiance à l’égard de ces entités mystérieuses que seraient les volitions, sans pour autant rejeter la notion d’événement mental, puisque les désirs et les croyances, qui seront dans un instant placés dans la position d’antécédent causal, sont bel et bien des évènements mentaux. Mais ces évènements mentaux sont tels qu’ils ne sont pas incompatibles avec une version physicialiste dont je ne parlerai pas ici. Ce n’est donc pas la notion d’événement mental qui embarrasse, mais la sorte d’événement qui ne se laisse pas inscrire dans le schéma de la causalité antécédente qu’on va développer plus loin. C’est finalement l’aptitude à entrer dans un schéma causaliste qui fait privilégier l’usage adverbial du terme « intention ». C’est cette inscription de la téléologie du plan descriptif dans la causalité du plan explicatif que l’on va maintenant établir.

A vrai dire, avec l’intention prise au sens adverbial, la description vaut explication. Décrire une action comme ayant été faite intentionnellement, c’est l’expliquer par la raison que l’agent a eue de faire ce qu’il a fait. Autrement dit, c’est donner une explication en forme de rationalisation ; c’est dire que la raison alléguéea« rationalisé »l’action. A partir de là, la thèse de Davidson se développe en deux temps : d’abord expliciter ce que signifie rationaliser ; ensuite montrer que la rationalisation est une espèce d’explication causale. Quelqu’un peut être dit avoir une raison de faire quelque chose, s’il a, d’une part, une certaine « pro-attitude » – disons : une attitude favorable, une inclination – à l’égard des actions d’une certaine sorte, en entendant par inclination quelque chose de plus large que le désir , l’envie (wanting), l’attitude favorable incluant les obligations, et tous les buts privés ou publics de l’agent ; d’autre part, une croyance (connaissance, perception, observation, souvenir) que l’action de l’agent appartient à cette catégorie d’actions. (On peut remarquer que l’agent est ici nommé. Mais sera-t-il thématisé comme tel ?) Bref, une action intentionnelle est une action faite « pour une raison ». On pourra appeler « raison primaire » l’ensemble constitué par l’attitude favorable et la croyance : « connaître la raison primaire pour laquelle quelqu’un a agi comme il a fait, c’est connaître l’intention dans laquelle l’action a été faite ».

C’est sur la base de cette équation entre raison de faire et intention dans laquelle on a fait que Davidson établit da thèse majeure, selon laquelle l’explication par des raisons est une espèce d’explication causale. C’est d’abord pour lui une thèse de bon sens : ne demande-t-on pas ce qui a amené, conduit (et en anglais caused) quelqu’un à faire ce qu’il a fait ? C’est en outre une thèse homogène à toute l’ontologie de l’événement. Qu’est-ce que la causalité, en effet, sinon une relation entre des évènements singuliers, discrets ? Or, contrairement à l’argument évoqué dans le paragraphe précédent, raison et action sont bien des évènements, par leur caractère d’incidence (une disposition ne devient une raison d’agir qu’en se faisant accès soudain), et en outre des évènements distincts qu’on peut nommer et décrire séparément, donc des candidats sérieux aux rôles de cause et d’effet ; à cet égard, l’événement mental considéré sous l’angle de l’incidence, est tout à fait parallèle à la fissure soudaine qui transforme un défaut dans la construction d’un pont en événement qui cause la catastrophe.

Ajoutons encore, et ce point est plus délicat, qu’une théorie causale ne doit pas être confondue avec une théorie nomologique : il n’est pas nécessaire de connaître une loi pour affirmer un lien causal, lequel, on l’a dit, régit des évènements particuliers. Cette dissociation entre explication causale et explication nomologique permet d’écarter l’obstacle principal opposé en philosophie analytique à une interprétation causale de l’explication par des raisons. Or c’est une entreprise pour le moins plausible. J’ai défendu moi-même dans Temps et Récit I la notion d’explication causale singulière au plan de la connaissance historique à la suite de Max Weber et de Raymond Aron. En outre, j’ai exprimé un peu plus haut mes propres doutes à l’égard d’un traitement purement dichotomique de la paire conceptuelle motif-cause. Mais je me suis borné alors à un simple inventaire des situations langagières dans lesquelles il paraît légitime de traiter les motifs comme des causes. Je voudrais pousser l’argument plus loin et proposer une interprétation de la motivation qui tout à la fois satisfasse à l’intuition phénoménologique et offre une alternative à la théorie causaliste de Davidson en ce qu’elle reste foncièrement humienne. Si la phénoménologie de l’envie exige une refonte de l’idée de motivation qui, comme nous le disions, tienne compte de la dimension de passivité qui paraît bien corrélative de l’action de faire, une refonte parallèle de l’idée de cause qui la dissocie du modèle humien paraît s’imposer. D’un côté, il semble bien que ce soit le prestige de ce modèle qui ait empêché de prendre en compte les cas où motif et cause sont indiscernables, à savoir tous ceux où s’exprime la vieille idée d’efficience, voire l’idée de disposition, remise en honneur par Ryle dans La Notion d’Esprit[11]. D’un autre côté, on peut certes arguer que l’idée d’efficience, chassée de la physique par la révolution galiléenne, a tout simplement réintégré son lieu d’origine, sa terre natale, dans l’expérience du désir ; mais on ne saurait se satisfaire d’une analogie qui se bornerait à restaurer une signification archaïque de la cause pour faire droit à des expériences où le motif est effectivement vécu comme cause. C’est la grammaire même des notions de pulsion, de disposition, d’émotion, bref la grammaire du concept d’affection, qui exige que le caractère intentionnel de l’action soit articulé sur un type d’explication causale qui lui soit homogène. Celle-ci ne peut être que l’explication téléologique[12].

Qu’est-ce qu’une explication téléologique ? C’est une explication dans laquelle l’ordre est en tant que tel un facteur de sa production, c’est un ordre self-imposed. Dire qu’un événement arrive parce qu’il est visé comme une fin, ce n’est pas recourir à une entité cachée, virtus dormitiva ou autre, mais décrire un système et une loi de système, tels que dans ce système un événement arrive parce que les conditions qui l’ont produit sont celles qui sont requises pour produire cette fin, ou, pour citer Charles Taylor : « La condition d’apparition d’un événement est que se réalise un état de choses tel qu’il amènera la fin en question, ou tel que cet événement est requis pour cette fin. » Ainsi, dire qu’on guette sa proie, c’est dire que la sorte d’action décrite comme guet est requise pour satisfaire sa faim. On ne postule donc aucune entité antérieure ou intérieure ; on dit seulement que le fait pour un événement d’être requis pour une fin donnée est une condition de l’apparition de cet événement. Le fait que l’état de système et son environnement sont tels qu’ils requièrent un événement donné (tel comportement : ici, le guet) pour qu’un certain résultat se produise est parfaitement observable ; de même aussi le fait que cette condition antécédente peut être établie indépendamment de la preuve matérielle produite par l’événement lui-même.

C’est, à partir de là, la tâche de la sémantique de l’action d’établir la corrélation entre la forme de loi propre à l’explication téléologique et les traits descriptifs qui nous ont conduits à dire qu’un motif ne remplit sa fonction que s’il est aussi une cause. Entre langage ordinaire et explication téléologique, une corrélation intéressante apparaît alors, qui vaut dans les deux directions. Selon la première direction, la forme d’explication téléologique est le sens implicite de l’explication de l’action par des dispositions ; on peut parler dans ce cas d’une déduction transcendantale de l’explication téléologique à partir du caractère du discours ordinaire que cette explication rend possible. Classer une action comme intentionnelle, c’est décider par quel type de loi elle doit être expliquée et du même coup exclure (to rule out) un certain type d’explication ; autrement dit, c’est décider de la forme de loi qui régit l’action et en même temps exclure que ce soit une loi mécanique ; ici, décrire et expliquer coïncident ; la classe descriptive est la même chose que le style d’explication : la question quoi ?pourquoi ? ; un énoncé par le but vaut description ; l’explication est une redescription par le but en vue de quoi. L’épistémologie de la causalité téléologique vient légitimer le caractère indépassable du langage ordinaire. Mais, dans la direction inverse, si l’explication téléologique explicite la forme implicite à la description du discours ordinaire (disposition à …) , en retour celui-ci ajoute à la forme d’explication la référence à un caractère phénoménologique de l’expérience de l’action, caractère qui n’est pas contenu dans cette forme (qui, en tant que telle, se réduit à la loi d’un système) ; c’est pourquoi il y a plus dans la description phénoménologique que dans l’explication téléologique ; à la notion générale de l’explication par un but, l’expérience humaine ajoute celle d’une orientation consciente par un agent capable de se reconnaître comme le sujet de ses actes ; l’expérience n’est pas seulement ici l’application de la loi ; elle la spécifie en en désignant le noyau intentionnel d’une action consciemment orientée. s’effectue dans la question

L’interprétation alternative que je propose ici des rapports entre causalité et motivation ne couvre pas seulement, à mon avis, l’usage adverbial de la notion d’intention, mais rouvre une carrière nouvelle à celle d’intention-de…


(1b). Prise en compte de l’essai Intending de 1978. Le véritable problème posé par l’analyse de l’action chez Davidson n’est en effet pas, à mon sens, de savoir si les raisons d’agir, dans le cas où l’intention est prise adverbialement, sont ou non des causes, mais si l’on est justifié à tenir l’usage substantif de l’intention – l’intention-de – pour dérivé de son usage adverbial.

On a déjà noté qu’en philosophie analytique l’expression « intention dans laquelle » une action est faite revêt par préférence une des formes du passé des temps verbaux. Ce n’est pas surprenant, dès lors que l’événement-action est tenu pour échu ; ce qui, en revanche, surprend, c’est que le temps verbal ne fait l’objet d’aucune analyse distincte ; ce que l’on ne pourra plus omettre de faire avec l’intention-de, dont la direction vers le futur, comme on le verra plus loin, est fortement marquée. On peut alors se demander si la dimension temporelle ne doit pas être prise en compte dans l’analyse de l’intention, et si l’intention-dans-laquelle, dont le caractère passé est resté non marqué, n’est pas à cet égard une forme atténuée, sinon mutilée, de l’intention-de, pour laquelle le délai entre intention et action est essentiel. Or un délai nul n’est pas un non-délai, mais une sorte d’accompagnement simultané. Si l’on demande après coup à quelqu’un pourquoi il a fait ceci ou cela intentionnellement, celui-ci répondra en élevant l’intention-dans-laquelle il a agi au rang d’intention-de : la raison de son action est l’intention-de qu’il aurait formée s’il avait réfléchi, s’il avait eu le temps de délibérer.

Or cette première atténuation, celle de la dimension temporelle, n’est pas sans rapport avec une seconde atténuation, celle de la référence à l’agent dans la formulation de l’action-événement et de sa raison-cause ; sans être ignorée, l’attribution de l’action et de ses raisons à leur agent n’est jamais thématisée ; elle aussi reste non marquée. Elle est même absente de la formule que tout l’essai commente, C2 : « La raison primaire d’une action est sa cause « (Davidson, ibid. p. 12). Ne serait-ce pas, dès lors, un effet pervers causé par l’alignement sur l’ontologie sous-jacente de l’événement, d’occulter l’attribution de l’action à son agent, dans la mesure où il n’est pas pertinent pour la notion d’évènement qu’il soit suscité, amené (brought about) par des personnes ou par des choses ?

Ce soupçon trouve une confirmation dans le traitement accordé à l’« intention pure », c’est-à-dire non accompagnée d’action – « intending » selon le titre de l’essai qui lui est consacré en 1978, donc quinze ans après « Actions, Reasons and Causes ». Selon la stratégie adoptée dans ce premier essai, tous les usages de la notion d’intention devaient pouvoir être dérivés de l’usage adverbial : « I was wrong », (« j’avais tort »), avoue Davidson dans sa collection d’essais. Il n’a pas échappé, en effet, à l’auteur que l’intention-de présente des traits originaux, précisément l’orientation vers le futur, le délai dans l’accomplissement, voire l’absence d’accomplissement, et, en sourdine au moins, l’implication de l’agent. Toutefois la thèse nouvelle est que ces traits ne requièrent aucune révision fondamentale de l’explication causale en termes d’attitude favorable et de croyance, mais seulement l’adjonction d’un facteur supplémentaire incorporé à la notion bien établie de raison d’agir. De ce facteur supplémentaire, il est exigé qu’il ne réintroduise pas en fraude quelque acte mystérieux du type volitionnel. Avec un soin extrême, plusieurs candidats sont interrogés : ne peut-on traiter le processus de formation de l’intention comme une action ? C’est plausible : mais qu’est-ce qu’une action non observable ? Assimilera-t-on l’intention à quelque acte de discours du type de la promesse (ou de commandement) ? C’est également plausible : mais à l’intention manque l’appareil de conventions, le caractère d’obligation par lequel l’agent se tiendrait lié et le caractère public d’une déclaration, tous traits qui distinguent la première en tant qu’acte de discours. Ramènera-t-on l’intention à la croyance que l’on veut faire effectivement, ou que l’on fera si certaines conditions sont satisfaites, ou que l’on pourrait faire si l’on voulait ? On est par là certainement plus près du but ; mais l’analyse ne vaut au mieux que pour des intentions conditionnelles, où les conditions invoquées sont de l’ordre des circonstances extérieures. Reste la solution consistant à reprendre à nouveaux frais l’analyse de l’attitude favorable sous la forme de l’analyse canonique de l’envie (wanting).

L’analyse antérieure a, en effet, négligé la composante évaluative, donc le rôle du jugement dans la formation de l’envie. Or, « former une intention », c’est aussi « arriver à un jugement » que l’on peut appeler prima facie qui correspond au désir, par exemple, de manger quelque chose de sucré et qui n’est autre que la considération d’un caractère de désirabilité pour reprendre encore le vocabulaire d’Anscombe ; d’autre part le jugement inconditionnel (all-out judgement) qui peut conclure un raisonnement pratique. Il s’agit d’un jugement supplémentaire selon lequel le caractère désirable suffit à régir l’action. Une chose est donc le jugement qui plaide seulement en faveur d’une action, une autre celui qui engage l’action et y suffit. La formation d’une intention n’est donc rien d’autre que ce jugement inconditionnel. L’avantage de la théorie est qu’elle reste dans les limites de l’analyse antérieure de la raison d’agir, tout en respectant la distinction entre intention et simple envie. C’est ce que permet l’introduction au titre d’élément nouveau dans l’analyse de l’action intentionnelle du jugement inconditionnel. Ainsi « intending et wanting apparaissent au même genre de pro-attitude exprimé par des jugements de valeur. » Cela dit, l’explication causale de l’intention est sauvée.

A mon avis, Davidson a sous-estimé le bouleversement que cette adjonction du jugement inconditionnel impose à l’analyse antérieure. Toute la problématique tenue jusque-là à l’écart, à savoir le sens à donner à la composante temporelle du délai et à la référence à l’agent dont l’intention est la sienne, revient en force sous la forme du jugement inconditionnel. Ainsi lit-on dans la dernière phrase de l’essai : « Les intendings purs constituent une sous-classe des all-out judgements, à savoir ceux qui sont dirigés vers des actions futures de l’agent et qui sont formés à la lumière de ces croyances ». Or, avec ce délai, se découvre non seulement le caractère d’anticipation, de visée à vide, de l’intention, comme nous le disons dans une perspective husserlienne, mais le caractère projectif de la condition même d’agent, comme nous la disons dans une perspective heideggérienne. Pour ce qui concerne le caractère d’anticipation de l’intention, c’est l’intention-de, et sous sa forme adverbiale, qui constitue l’usage de base du concept d’intention. Dans le cas de l’action accomplie intentionnellement, la dimension temporelle de l’intention est seulement atténuée et comme recouverte par l’exécution quasi simultanée. Mais, dès que l’on considère des actions qui, comme on dit, prennent du temps, l’anticipation opère en quelque sorte tout au long de l’action. Est-il un geste un peu prolongé que je puisse accomplir sans anticiper quelque peu sa continuation, son achèvement, son interruption ? Davidson considère lui-même le cas où, écrivant un mot, j’anticipe l’action d’écrire la lettre suivante tout en écrivant la lettre présente. Comment ne pas évoquer, à cette occasion, l’exemple fameux de la récitation du poème dans les Confessions d’Augustin ? Toute la dialectique de l’intentio et de la distentio constitutive de la temporalité elle-même, s’y trouve résumée : je vise le poème en son entier tout en l’épelant ver après ver, syllabe après syllabe, le futur anticipé transitant à travers le présent en direction du passé révolu.

Pour ce qui concerne le caractère projectif affectant l’agent lui-même, c’est encore l’intention-de qui constitue l’usage de base de la notion d’intention. Dans son usage adverbial, l’intention apparaît comme une simple modification de l’action, laquelle peut être traitée comme une sous-classe d’évènements impersonnels. Il n’en est plus de même de l’intention-de qui renvoie directement à l’agent à qui elle appartient. Du même coup, la question de priorité, au plan phénoménologique, entre les usages multiples de la notion d’intention renvoie au problème ontologique sous-jacent, celui de savoir si une ontologie de l’événement est apte à prendre en compte l’appartenance de l’intention – et, à travers celle-ci, de l’action elle-même – à des personnes.


(1c). Prise en charge de l’enjeu ontologique des essais de Davidson qui, sous le sous-titre « Event and Cause », composent la seconde série de Actions and Events. Le poids de l’argumentation vise à justifier la thèse selon laquelle les évènements, et parmi eux les actions méritent autant que les substances le titre d’entités primitives, si l’on appelle entités les réalités qui donnent une valeur de vérité aux propositions qui s’y réfèrent. Ce critère frégéen d’assignation d’existence est commun à maintes écoles de philosophie analytique. Celles-ci diffèrent seulement par la manière dont le critère est appliqué, c’est-à-dire pour l’essentiel en fonction de l’analyse logique des phrases ou des propositions qui sont le support d’une exigence de vérité (truth-claim). A cet égard, la thèse de Strawson dans les Individus que nous avons prise pour guide dans notre première étude, et celle de Davidson dans Actions and Events, est du plus haut intérêt. Elle concerne directement le statut de l’agent de l’action au plan ontologique. Dans les Individus, la distinction entre les deux sortes de particuliers de base – les corps et les personnes – se fait en fonction de l’attribution de part et d’autre de séries différentes de prédicats, les prédicats psychiques et les prédicats physiques. C’est ainsi que l’agent de l’action est reconnu comme un particulier ultime, même si à ce titre l’agent n’est pas encore un soi, au sens fort que nous donnons à ce terme, mais seulement une des « choses » dont on parle. Avec Davidson, ma coupure imposée âr la « forme logique des phrases d’action » – c’est le titre du premier essai de la série considérée – passe entre les substances, c’est-à-dire les entités fixes et les évènements, c’est-à-dire les entités transitoires. Or cette coupure – c’est là mon souci majeur – non seulement ne permet pas de faire avancer l’ontologie de l’agent, mais contribue d’une certaine façon à l’occulter. En effet, les personnes, au sens de Strawson sont plutôt du côté des substances, dans la mesure où c’est à elles que les actions-évènements arrivent. Chez Davidson, en revanche, dans l’analyse logique de la phrase : « Pierre a assené un coup », ce qui importe c’est que le verbe assener se dit de Pierre et du coup. Le coup est dans la position d’événement particulier. Pierre est dans celle de substance, non pas en tant que personne distincte des choses matérielles (des corps dans le vocabulaire de Strawson), mais en tant que porteur de l’événement. Ce qui importe ici, c’est que l’événement ait même dignité ontologique que la substance, que celle-ci soit chose ou personne[13]. Pour achever l’occultation de la problématique spécifique de l’agent,l’assimilationdes« raisons primitives » (attitudes favorables et croyances) à des évènements mentaux fait que la notion de personne se trouve écartelée entre l’événement et la substance, sans jamais être pertinente ; en effet, quand l’accent porte sur le porteur d’évènements, la personne est substance sans privilège ; mais quand l’accent tombe sur la notion d’évènements mentaux appartenant à la personne, celle-ci tend à se fondre dans la masse des évènements, c’est-à-dire de tout ce qui arrive.

Quant au fait que les évènements doivent être traités sur un pied d’égalité avec les substances, les raisons avancées par Davidson méritent d’être prises en considération surtout si l’on tient compte de la prudence et de la modestie avec laquelle la thèse est avancée. La forme logique des phrases d’action exerce ici une contrainte peu discutable. Si l’explication de l’action par des raisons est une espèce d’explication causale, et si la causalité opère entre des évènements particuliers, il faut bien que les actions soient des évènements et que ces évènements existent, pour assurer leur valeur de vérité aux propositions qui s’y réfèrent. Cette thèse vigoureuse trouve un renfort dans les nombreux parallélismes que l’analyse de la forme logique des phrases d’action découvre entre les substances et les évènements. Comment, par exemple, pourrait-on dire qu’une certaine action est susceptible de plusieurs descriptions (nous avons rencontré maintes fois l’expression telle action sous une expression d) si elle ne constituait pas une entité particulière. A cet égard, l’analyse des excuses inaugurée par Austin, et celle des méprises, esquissée plus haut, ramènent par d’autres voies à la multiplicité de descriptions d’une certaine action accomplie. Il en est de même de la « polyadicité variable » (A. Kenny), en vertu de laquelle il est toujours possible d’ajouter à l’énoncé de l’action, la mention du récipiendaire, celle du lieu, celle du temps, celle du moyen et des autres circonstances, sans que doit altérée la valeur de vérité de la référence à telle action effectuée. De façon plus frappante encore, pourrait-on parler de l’identité numérique d’une même action ou de l’identité qualitative entre deux actions ? La question d’identité est tellement centrale dans le plaidoyer en faveur d’une ontologie de l’événement qu’elle fournit l’élément majeur dans l’essai intitulé : « The individuation of events » (Davidson). Celui-ci commence ainsi : « Quand des évènements sont-ils identiques, et quand distincts ? Quel critère existe-t-il pour décider dans un sens ou dans l’autre dans les cas particuliers ? » La réponse est que les critères sont les mêmes pour les évènements et pour les objets-substances. Pourrait-on dire qu’une action se produit plusieurs fois (récurrence d’une occurrence), pourrait-on quantifier la dénomination d’une action (une, quelques unes, toutes), si les actions n’étaient pas des évènements dont on peut dire qu’ils existent au même titre que les objets matériels (et, pouvons-nous ajouter que les personnes en position de substances) ? Tout concourt à soutenir la thèse que les évènements sont individués au même titre que les substances singulières. Il est dès lors plausible de conclure : « L’individuation des évènements ne pose en principe aucun problème plus grave que pose l’individuation des objets matériels. Il y a de bonnes raisons de croire que les évènements existent ».

La disparition de la référence aux personnes, dans la dernière assertion citée, n’est pas fortuite et devrait alerter notre attention. La question posée est celle-ci : une ontologie des évènements, fondée sur la sorte d’analyse logique des phrases d’action conduite avec la rigueur et la subtilité dont il faut créditer Davidson, n’est-elle pas condamnée à occulter la problématique de l’agent en tant que possesseur de son action ? Un indice de cet effet d’occultation est fourni par la discussion même à laquelle il vient d’être fait allusion concernant l’identité entre évènements. Il ne s’agit, du début à la fin que de l’identité au sens de l’idem et non de l’identité au sens de l’ipse qui serait celle d’un soi[14]. A mon sens cette occultation de la question de l’agent est le résultat accumulé d’une série de choix stratégiques qui peuvent tous être mis en question.

D’abord la priorité donné à l’intention-dans-laquelle par rapport à l’intention-de a permis d’atténuer, sans réussir tout à fait à l’abolir, la dimension temporelle d’anticipation qui accompagne le jet en avant de soi de l’agent lui-même. C’est la tâche d’une phénoménologie explicite du projet comme celle que j’esquissais autrefois au début du Volontaire et de l’Involontaire, de porter au langage le non-dit de ce choix initial.

Ensuite, l’inclusion de l’explication téléologique par des raisons dans l’explication causale a consacré l’effacement du sujet au bénéfice d’une relation entre évènements impersonnels. Il revient à une analyse de caractère épistémologique de rétablir les droits de la causalité téléologique et de montrer son affinité avec le moment phénoménologique, préalablement dégagé, de l’intentionnalité. On a commencé à le faire plus haut.

Enfin, il importe de se demander si l’incapacité d’une ontologie de l’événement à rendre compte de l’imputation de l’action à son agent ne résulte pas de la manière dont cette ontologie est introduite. Tout se passe comme si la recherche d’une symétrie entre l’incidence de l’événement et la permanence de la substance empêchait de poursuivre la confrontation engagée par Strawson dans Les Individus entre ces particuliers de base que sont les personnes et les choses. La question de l’agent devient non pertinente dans cette recherche de symétrie entre événement et substance. Pour répondre à ce défi, au plan ontologique où il est posé, il faudrait introduire la question du mode d’être de l’agent sur une autre base que l’analyse de la forme logique des phrases d’action, sans aucunement refuser la validité, sur son propre terrain, de cette approche typique de la philosophie analytique. Il s’agirait bien, selon nous, d’une ontologie autre, en consonance avec une phénoménologie de l’intention et avec l’épistémologie de la causalité téléologique évoquée à l’instant. Cette ontologie autre serait celle d’un être en projet, auquel appartiendrait de droit la problématique de l’ipséité, comme appartient de droit à l’ontologie de l’événement la problématique de la mêmeté.

Ce sera la tâche de la prochaine étude d’explorer les ressources de la notion d’ascription de l’action à l’agent, laissée en suspens au terme de la première étude dans la perspective de cette ontologie autre. On peut s’attendre aussi que le rôle épistémologique, plusieurs fois côtoyé, de l’attestation passe au premier plan avec l’analyse de l’ascription. Ni l’ascription, ni son attestation ne pouvaient trouver place dans une sémantique de l’action que sa stratégie condamne à demeurer une sémantique de l’action sans agent.



TABLE DES MATIÈRES

A/ UNE SÉMANTIQUE DE L’ACTION SANS AGENT
I. LE SCHÈME CONCEPTUEL DE L’ACTION
1. Organisation en réseau du schème conceptuel
1

2. Identification de la chaîne des questions susceptibles d’être posées au sujet

de l’action
2
3.L’approcheréférentielleentantquetellenepeutcontreveniràlaquestionqui ?
3

4. L’occultation de la question qui ? est à attribuer à l’orientation que

la philosophie analytique a imposée au traitement de la question quoi ?

en la mettant en relation exclusivement avec la question pourquoi ?

4
II. DEUX UNIVERS DE DISCOURS : ACTION CONTRE

ÉVÈNEMENT, MOTIF CONTRE CAUSE

1. Les 3 degrés dans la capture du quoi ? par le pourquoi ?

5

2. Le rapprochement des trois contextes types sous le titre général de l’affection

et de la passion
9

III. ANALYSE CONCEPTUELLE DE L’INTENTION

1.Caractèreincertaindeladéclarationd’intention dû à sa grammaire de surface
10
2.L’analyseconceptuellerestepossible :3 emplois possiblesdutermeintention
11

IV. SÉMANTIQUE DE L’ACTION ET ONTOLOGIE DE L’ÉVÈNEMENT

1. Recherche du véritable lieu d’articulation entre l’action et son agent ( prise

en compte des 2 séries d’articles de Davidson)

15

(1a). Prise pour guide d’« Actions, Reasons and Causes » (1963)

16

(1b). Prise en compte d’« Intending » (1978)

20

(1c). Prise en charge de l’enjeu ontologique d’« Event and Cause »

22




[1] D’après « Soi-même comme un autre », de P. Ricoeur , Paris, Seuil, mars 1990.

[3] assurance d’être soi-même agissant et souffrant. Cette assurance demeure l’ultime recours contre tout soupçon ; même si elle est toujours en quelque façon reçue d’un autre, elle demeure attestation de soi. C’est l’attestation de soi qui, à tous les niveaux – linguistique, praxique, narratif, prescriptif –, préservera la question qui ? de se remplacer par la question quoi ? ou la question pourquoi ? Inversement, au creux dépressif de l ‘aporie, seule la persistance de la question qui ?, en quelque sorte mise à nu par le défaut de réponse se révèlera comme le refuge imprenable de l’attestation.

En tant que créance sans garantie, mais aussi en tant que confiance plus forte que tout soupçon, l’herméneutique du soi peut se tenir à égale distance du Cogito exalté par Descartes, et du Cogito proclamé déchu par Nietzsche.>

[4] En premier lieu, la détermination de la notion de personne se fait par le moyen des prédicats que nous lui attribuons. La théorie de la personne tient ainsi dans le cadre général d’une théorie de la prédication des sujets logiques. La personne est en position de sujet logique par rapport aux prédicats que nous lui attribuons . C’est la grande force d’une approche de la personne par le côté de la référence identifiante. Mais il importe dès maintenant de souligner que l’occultation de la question du soi se poursuit dans la mesure où l’ascription de ces prédicats à la personne ne porte aucun caractère spécifique qui la distingue de la procédure commune d’attribution. Strawson ne s’étonne nullement de ce que peut avoir d’insolite par rapport à ue théorie générale de la prédication l’énoncé suivant : « Nous nous ascrivons certaines choses ». Je ne nie pas la force que peut avoir cet alignement de l’ascription à nous-mêmes sur l’attribution à quelque chose : le « nous » est si peu accentué qu’il équivaut à un « on ». L’ascription, c’est ce que fait n’importe qui, chacun, on, à l’égard de n’importe qui, de chacun, de on. Il faudra pouvoir garder la force de ce chacun, qui est celle d’une désignation distributive plutôt qu ‘anonyme, dans une analyse du soi issue de la théorie de l’énonciation.

[5] Il reviendra à la pragmatique d’ordonner la liste des pronoms personnels en fonction d’actes de discours différenciés par leur force illocutoire : alors pourra-t-on dire dans l’aveu ou la revendication ; c’est moi qui… ; dans le remerciement ou l’accusation : c’est toi qui… ; dans l’accusation ou la description narrative : c’est lui qui…Mais ces déterminations pragmatiques différenciées se greffent toutes sur le quelqu’un de l’analyse référentielle.

[6] Le fait de dire quelque chose est un événement, comme le fait de se casser une jambe, comme le fait de recevoir une décoration, comme le fait de naître ou de mourir. L’expression « le fait de dire » souligne l’événementialité de l’énonciation en tant qu’elle est un fait ; un fait, c’est avant tout quelque chose qui « a lieu », ou qui « est le cas ».

[7] Un tel argument est développé par A.. Danto dans Analytical Philosophy of Action, Cambridge, 1973. et chez S.T. Hampshire, Thought and Action, New-York et Notre Dame University Press, 1983.

[8] J.- L. Petit montre dans son ouvrage inédit La Sémantique de l’action (Université Paris I – Sorbonne, 1988) que l’école dite d’Oxford fait essentiellement appel à la traditionnelle philosophie du sens commun pour combler le vide creusé par les Investigations philosophiques entre le niveau sémantique du langage et l’expérience effective de l’agir. Les paradoxes des Investigations occupent dès lors une position stratégique dans la philosophie analytique de l’action.

[9] Je rappelle l’exemple qui a rendu fameuse l’analyse d’E. Anscombe : Un homme pompe de l’eau dans la citerne qui alimente une maison en eau potable. Quelqu’un a trouvé le moyen de contaminer systématiquement la source au moyen d’un poison lent dont les effets se font sentir quand il est trop tard pour les soigner. La maison est régulièrement habitée par un petit groupe d’agitateurs qui agissent pour le compte de meneurs politiques qui sont à la tête d’un vaste Etat. Ils sont occupés à exterminer les juifs et peut-être préparent une guerre mondiale. L’homme qui a contaminé la source a calculé que, si ces gens sont détruits, ses maîtres prendront le pouvoir et gouverneront bien, voire établitont le royaume des cieux sur terre et assureront une vie heureuse au peuple entier. Et il a mis au courant de son calcul, en même temps que de la nature du poison l’homme qui fait marcher la pompe. La mort des habitants de la maison aura bien entendu toutes sortes d’autres effets, par exemple : un certain nombre de personnes inconnues à ces hommes recevront des legs dont ils ne connaissent pas l’origine …etc. La question posée par cet exemple est la suivante : qu’est-ce que l’homme est en train de faire ? Quelle est la description de son action ? Réponse : la question admet autant de réponses que permet l’échelonnement des « en vue de » ; toutes les descriptions sont également valables. En particulier, on peut aussi bien dénommer l’action en fonction de la première chose qu’on fait ou en fonction du dernier résultat visé. Que l’agent soit mentionné dans chaque question et dans chaque réponse n’importe pas à l’enchaînement des raisons d’agir qui seul permet de répondre à la question de savoir s’il y a quatre actions ou quatre descriptions d’une même action : pomper, alimenter la citerne, empoisonner les habitants, déclencher la guerre. ,

[10] Essays on Actions and Events, Oxford, Clarendon Press, 1980.

[11] Trad. franç. de S. Stern-Gillet, Paris, Payot, 1978.

[12] Je dois l’analyse qui suit à Charles Taylor dans The Explanation of Behaviour , Londres, Routledge and Kegan Paul, 1954.

[13] L’analyse de cet exemple invite à conclure que « ni la catégorie de substance, ni la catégorie de changement ne sont concevables à part l’une de l’autre » (Davidson).

[14] Cf. la définition : « Des évènements sont identiques si et seulement si ils ont exactement les mêmes (same) causes et les mêmes effets » (Davidson). Quoi qu’il en soit des autres critères de mêmeté (même lieu, même temps), la mêmeté des relations causales est la seule condition toujours suffisante pour établir la mêmeté des évènements.


Date de création : 19/02/2008 @ 08:59
Dernière modification : 19/02/2008 @ 09:52
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