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Parcours ricordien - L'agent de l'action





THÉORIE DE L’ACTION (2)

B/ DE L’ACTION A L’AGENT[1]


De l’ascription

L’étude précédente, prenant appui sur une sémantique du discours, n’a parcouru le réseau que dans une direction qui nous a éloigné progressivement de la question qui ? au bénéfice de la question quoi-pourquoi ? Est-il possible, faisant fond davantage sur une pragmatique du discours de parcourir les actions en sens inverse, c’est-à-dire de remonter de la paire quoi-pourquoi ? à la question-pivot qui ? C’est dans cette situation bloquée qu’une reprise des analyses de Strawson au point où nous les avons laissées au terme de la première étude, peut paraître opportune. En effet, les trois thèses que nous avons retenues de l’analyse de Strawson visent, chacune à son tour, et avec une exigence croissante, un unique phénomène de langage que je désignerai, après l’auteur, par le terme d’ascription.

Je rappelle ces thèses :

1) Les personnes sont des particuliers de base , en ce sens que toute attribution de prédicats se fait, à titre ultime, soit à des corps, soit à des personnes. L’attribution de certains prédicats à des personnes n’est pas traductible en termes d’attribution à des corps.

2) C’est aux « mêmes choses » – les personnes – que nous attribuons des prédicats psychologiques et des prédicats physiques ; autrement dit, la personne est l’entité unique à quoi nous attribuons les deux séries de prédicats ; il n’y a donc pas lieu de poser une dualité d’entités correspondant à la dualité des prédicats psychiques et physiques.

3) Les prédicats psychiques, tels qu’intentions et motifs, sont d’emblée attribuables à soi-même et à un autre que soi ; dans ces deux cas, ils gardent le même sens.

C’est cette attribution trois fois visée, qui est mieux dénommée ascription. Ce terme désigne désormais le point critique de toute notre entreprise ; la question est en effet de savoir si l’ascription de l’action à un agent n’est pas une espèce si particulière qu’elle remette en question la logique apophantique de l’attribution. Dès lors, si la sémantique de l’action trébuche sur la question du rapport de l’actionàl’agent,ce n’est peut-être pas seulement parce qu’une ontologie adverse, celle de l’événement anonyme fait obstacle à l’identification de la personne comme particulier de base, mais aussi parce que l’ascription pose à la sémantique de l’action un problème qu’elle est mal armée pour résoudre. La pragmatique sera-t-elle d’un secours plus efficace ?


1. Un problème ancien et un problème nouveau

(1a). Examen des choix linguistiques faits dès lors qu’il s’est agi de soumettre l’action et son agent au jugement moral

Aristote, on l’a vu, ne dispose pas dans ses Ethiques d’un concept unifié de volonté comme on le trouvera chez Augustin, Descartes et les cartésiens, Kant, Hegel. Afin néanmoins de donner un point d’ancrage au plan de l’action à son étude détaillée des vertus, c’est-à-dire des traits d’excellence de l’action, il procède au Livre 3 de l’Ethique à Nicomaque, à une première délimitation du couple des actions qu’on dit faites malgré soi (Akôn, akousios) ou faites de son plein gré ( hékôn, hékousios) ; à l’intérieur de ce premier cercle, et d’une manière plus fine, il distingue des actions exprimant un choix, plus précisément un choix préférentiel (prohairésis) que détermine au préalable la délibération (bouleusis) . Ce rapport entre préféré et prédélibéré (probébouleuménon) sert de de socle à une définition de la vertu qui met en jeu d’autres traits différentiels que nous considérerons dans une autre étude.

Comment, sur cette base, dire le rapport de l’action à l’agent ? L’expression la plus abrégée de ce rapport réside dans une formule qui fait de l’agent le principe (arkhè) de ses actions, mais en un sens de l’arkhè qui autorise à dire que les actions dépendent de l’agent lui-même (autô).(…)

Commençant par les actions faites à contre gré caractérisées par la contrainte ou l’ignorance, Aristote déclare : « Est fait par contrainte tout ce qui a son principe hors [de nous] c’est-à-dire un principe dans lequel on ne relève aucun concours de l’agent ou du patient ». Par contraste, « le principe qui [dans les actions faites de plein gré]meut les parties instrumentales de son corps réside en lui [en autô] et les choses dont le principe est en l’homme même [en autô], il dépend de lui [ép’autô] de les faire ou de ne pas les faire ». On remarque qu’à ce stade de l’analyse, la préposition « dans » (en) prévaut sur la préposition « de » (épi). Ce ne sera plus le cas avec l’analyse plus précise (plus près de l’éthique, dira Aristote) du choix préférentiel. Mais l’analyse linguistique du « malgré soi » et du « plein gré » permet de mettre l’accent sur la conjonction entre la notion de principe et un pronom répondant à la question qui ? (« nous », « quelqu’un », « chacun » et, pour résumer , autos, « lui-même »).(…)

[Dans un pemier temps, il y a lieu de constater que] la notion de principe peut être commune à la physique et à l’éthique, du fait que, de part et d’autre, il est question de devenir, de changement, de mouvement. Nos Modernes diraient d’événement. Du même coup, la notion de principe ne suffit pas à elle seule à spécifier le lien de l’action à l’agent. La notion plus spécifique de principe interne ou immanent n’a pas davantage valeur discriminante : car ce qui distingue les êtres naturels (les animaux et leurs parties, les plantes, les corps élémentaires simples et tous les êtres du même genre) des produits de l’art, disons des êtres artificiels, c’est précisément qu’ils ont en eux-mêmes un principe de mouvement et de repos[2].(…)

C’est avec l’analyse du choix préférentiel (ou décision) (prohairésis) que la détermination éthique du principe de l’action l’emporte sur sa détermination physique. Nous atteignons le noyau de l’agir proprement humain dont Aristote dit qu’il est « essentiellement propre à » la vertu ou « étroitement apparenté » à celle-ci, ou « possédant un lien plus étroit » avec elle ; c’est en effet le choix préférentiel qui rend l’action humaine susceptible de louange ou de blâme, dans la mesure où c’est lui qui permet mieux que les actes (extérieurs) de porter un jugement sur le caractère de [quelqu’un]. De ce choix préférentiel, il est dit, avec plus de force et de précision que du plein gré , qu’il « porte, selon toute apparence sur les choses qui dépendent de nous [to eph’hémin] ». Certes, dans l’analyse qui suit, l’accent n’est pas mis sur ce lien de dépendance, de pouvoir, mais sur la délibération qui précède le choix : le pré-féré, note Aristote, exprime le pré-délibéré . Aristote anticipe ainsi toutes les analyses où le rapport quoi-pourquoi ? tend à éclipser le rapport quoi-qui ? par neutralisation de l’attribution expresse à un agent. Mais le philosophe ne tarde pas à préciser que, de toutes les choses sur lesquelles on ne délibère pas (les entités éternelles, les intempéries, le gouvernement des autres peuples, etc.) aucune ne pourrait être produite par nous. « Mais nous délibérons sur les choses qui dépendent de nous [tôn eph’hèmin] que nous pouvons réaliser, [celles qui sont objet d’actions](…) et chaque classe d’hommes [hékastoi] délibère sur les choses qu’ils peuvent réaliser eux-mêmes ». La définiyion canonique du choix préférentiel exprime à merveille cette attribution subtile de l’action à l’agent à travers le pré-délibéré : « L’objet du choix étant, parmi les choses en notre pouvoir, un objet de désir sur lequel on a délibéré, le choix sera un désir délibératif des choses qui dépendent de nous. Car, une fois que nous avons décidé à la suite d’une délibération, nous désirons alors conformément à notre délibération ».(…)


(1b). Le passage à la théorie moderne de l’action

Je voudrais montrer que la théorie moderne de l’action conduit à donner à l’ascription une signification distincte de l’attribution-signification qui transforme le cas particulier en exception, le place du même côté – à savoir celui de la pragmatique – que la capacité de se désigner soi-même, dont nous connaissons le lien avec la théorie de l’énonciation et des actes de discours. Cette signification distincte est signalée, chez Strawson lui-même, par des traits qui rappellent Aristote. Dans Les Individus, l’auteur observe en effet que les caractères physiques et psychiques appartiennent à la personne, que celle-ci les possède. Or, ce dont un possesseur (owner) dispose est dit lui être propre (own), en opposition à ce qui appartient à un autre et qui, de ce fait, est dit lui être étranger. A son tour, le propre gouverne le sens que nous donnons aux adjectifs et pronoms que nous appelons précisément possessifs : « mon –le mien », « ton – le tien », « son/sa – le sien/ la sienne »… sans oublier l’impersonnel « on » (one’s own), ni le distributif « chacun », comme dans l’expression « à chacun le sien », sur laquelle se construit l’éthique du juste comme on le montrera plus loin.

La question est de savoir si ces expressions, bien souvent idiomatiques, reposent sur des significations universelles qui méritent d’être assimilées à des transcendantaux du même ordre que ceux que nous avons assignés au champ sémantique de l’action. Il y a tout lieu de le penser. Il est remarquable en effet que l’ascription marque le renvoi de tous les termes du réseau conceptuel de l’action à son pivot qui ?. Inversement nous déterminons la réponse à la question qui ? en procurant une réponse à la chaîne des questions quoi ? pourquoi ? comment ? etc. Vérifions-le pour les deux questions qui nous ont occupés dans l’étude précédente ; la question quoi ? et la question pourquoi ?

C’est d’abord de l’action elle-même que nous disons qu’elle est de moi, de toi, de lui/d’elle, qu’elle dépend de chacun, qu’elle est en son pouvoir. C’est encore de l’intention que nous disons qu’elle est l’intention de quelqu’un et c’est de quelqu’un que nous disons qu’il (ou elle) a l’intention-de. Nous pouvons certes comprendre l’intention en tant que telle ; mais, si nous l’avons détachée de son auteur pour l’examiner, nous la lui restituons comme étant la sienne. C’est d’ailleurs ce que fait l’agent lui-même lorsqu’il considère les options ouvertes devant lui et qu’il délibère, selon l’expression d’Aristote. L’ascription consiste précisément dans la réappropriation par l’agent de sa propre délibération : se décider, c’est trancher le débat en faisant sienne une des options considérées. Quant à la notion de motif, dans la mesure où elle se distingue de l’intention dans laquelle on agit, principalement en tant que motif rétrospectif, l’appartenance à l’agent fait autant partie de la signification du motif que de l’action logique à l’action elle-même dont il est la cause ; on demande légitimement : « Pourquoi A a-t-il fait X ? » « Qu’est-ce qui a amené A à faire X ? » Mentionner le motif, c’est mentionner aussi l’agent. Ce rapport a même un caractère particulièrement étrange, paradoxal. D’une part, la recherche de l’auteur est une enquête terminable qui s’arrête à la détermination de l’agent, généralement désigné par son nom propre : « Qui a fait cela ? Un tel. » D’autre part, la recherche des motifs d’une action est une enquête interminable, la chaîne des motivations se perdant dans le brouillard des influences internes et externes insondables : la psychanalyse a un rapport direct avec cette situation. Cela n’empêche pas toutefois que nous reliions l’enquête interminable des motifs à l’enquête terminable de l’agent : cette relation étrange fait partie de notre concept d’ascription. C’est donc en fonction du réseau entier qui quadrille la sémantique de l’action que nous comprenons l’expression agent. Cette remarque est l’occasion de rappeler que la maîtrise du réseau entier est comparable à l’apprentissage d’une langue et que, comprendre le mot « agent », c’est apprendre à le placer correctement dans le réseau.



2. Les apories de l’ascription

Si les choses paraissent relativement simples aussi longtemps qu’on reste dans les généralités concernant la relation d’intersignification qui unit entre eux tous les termes du réseau, et en particulier le qui ? le quoi ?et le pourquoi ? de l’action, comment expliquer la résistance, observable dans les diverses versions de la théorie de l’action, à toute investigation plus serrée du rapport d’ascription ? On peut se demander s’il ne faut pas sortir du cadre sémantique de l’action, à l’intérieur duquel se déploie la théorie des particuliers de base selon Strawson. La personne, en tant que terme référentiel, reste une des « choses » dont nous parlons. En ce sens, la théorie tout entière des particuliers de base est comme aspirée par une ontologie du quelque chose en général qui confrontée à la requête de reconnaissance de l’ipse, développe une résistance comparable, quoique différemment argumentée, à celle de l’ontologie de l’événement.

Cela veut-il dire que la pragmatique du discours, axée sur l’énonciation et ouverte sur la désignation par soi de l’énonciateur, est d’un plus grand secours ? Oui, sans doute, mais jusqu’à un certain point seulement, dans la mesure où se désigner comme agent signifie plus que se désigner comme locuteur. C’est de cet écart entre deux degrés d’autodésignation que témoignent les apories propres à l’ascription.


(2a). La première difficulté : attribution à soi et à son autre

Ellepeutêtreaperçue dansle prolongement de la troisième des thèses de Strawson rappelées ci-dessus, la thèse selon laquelle il appartient au sens des prédicats pratiques, comme à celui de tous les prédicats psychiques, d’être attribuables à un autre que soi, dès lors qu’ils sont attribuables à soi, et de garder le même sens dans les deux situations d’attribution. Il est remarquable que, à la différence des deux autres thèses considérées, l’attribution se fait ici non plus seulement à la « même chose » – donc sous le couvert de quelque chose en général – mais au soi et à son autre. Le rapport du qui ? au quoi ? est ici mis à nu. Or, l’étrangeté de ce rapport mérite qu’on s’y arrête. Le dédoublement de l’ascription entre soi-même et un autre suggère que l’ascription compense en quelque sorte une opération inverse, consistant à tenir en suspens l’attribution à quelqu’un, dans le seul but de donner une teneur descriptive aux prédicats d’action ainsi mis, si j’ose dire, en réserve d’attribution. C’est le rapport entre le dédoublement de l’ascription effective et la possibilité de tenir celle-ci en suspens. Or, c’est un phénomène étonnant qui, à l’échelle d’une culture entière prend des proportions considérables, que nous ne cessions d’accroître le répertoire des pensées, au sens large du mot, incluant cognitions, volitions, émotions, dont nous comprenons le sens sans tenir compte des personnes auxquelles elles sont attribuées. (…)

Non seulement les phénomènes psychiques, que les classiques appelaient des affections et des actions, sont attribuables à quiconque, à chacun, mais leur sens peut être compris en dehors de toute attribution explicite. C’est très exactement sous cette forme qu’ils entrent dans le thesaurus des significations psychiques. On peut même dire que cette aptitude des prédicats psychiques à être compris en eux-mêmes, dans le suspens de toute attribution explicite, constitue ce qu’on peut appeler « le psychique ».

(…) Cette possibilité de dénommer des phénomènes psychiques et d’en comprendre le sens, abstraction faite de toute attribution, définit très exactement leur statut de prédicat : « le psychique », c’est le répertoire des prédicats psychiques disponibles pour une culture donnée.

Ce suspens de l’attribution des prédicats pratiques à un agent déterminé révèle la particularité du rapport entre la question qui ? et le couple des questions quoi-pourquoi ? Il appartient en effet à ce rapport de pouvoir être suspendu, et l’ascription se comprend précisément en corrélation avec ce suspens. Du même coup il devient compréhensible que la théorie de l’action développée dans l’étude précédente ait pu procéder à une épokhè méthodique de la question de l’agent sans paraître faire violence à l’expérience et à son expression au niveau du langage ordinaire.(…)

L’attention portée au contenu de nos intentions et à leur motivation tend d’elle-même à détacher le quoi ? de la chose à faire et le pourquoi ?de la chose faite, du qui ? de l’action. Ce détachement a le double effet, d’une part, de faciliter l’incorporation du sens des intentions et des motifs au répertoire des phénomènes psychiques, sans que nous ayons à préciser à qui ces phénomènes appartiennent, d’autre part de rendre plus énigmatique l’appropriation qui lève le suspens de l’ascription.

La levée du suspens présente en effet des degrés. Entre le suspens total de l’attribution et l’attribution effective à tel ou tel agent s’intercalent au moins trois degrés : celui du on, entièrement anonyme, antithèse absolue du soi ; celui du quiconque au sens du n’importe qui, donc au sens d’une individuation admettant la substitution indifférente, celui enfin du chacun, qui implique une opération de distribution de « parts » distinctes, comme le suggère l’adage juridique « à chacun le sien ». Ces phases intermédiaires d’attribution neutralisée sont précisément celles qui assurent la permutation visée par Strawson entre l’ascription à soi et à un autre que soi. Il résulte de cette dialectique de suspens et d’appropriation que la présente aporie de l’ascription ne peut trouver sa solution dans le cadre de la théorie de la référence identifiante : pour passer du suspens de l’ascription à travers l’ascription neutralisée, à l’ascription effective et singulière, il faut qu’un agent puisse se désigner lui-même, de telle sorte qu’il ait un autre véritable à qui l’attribution est faite d’une façon pertinente, il faut alors sortir de la sémantique de l’action et entrer dans la pragmatique qui prend en compte les propositions dont la signification varie avec la position du sujet parlant et, dans cette même mesure, implique une situation d’interlocution mettant face à face un « je » et un « tu ». Mais, si le secours à la pragmatique du discours est nécessaire, suffit-elle à prendre en compte des particularités de l’autodésignation comme agent ? C’est la question que soulèvent les autres apories de l’ascription.


(2b). La seconde difficulté : statut de l’ascription par rapport à la définition

Si ascrire n’est pas décrire, n’est-ce pas en vertu d’une certaine affinité qui reste à préciser, avec prescrire ? Or prescrire s’applique simultanément aux agents et aux actions. C’est à quelqu’un qu’il est prescrit d’agir en conformité avec telle règle d’action. Ainsi se déterminent simultanément le permis et le non-permis du côté des actions, le blâme et la louange du côté des agents. Une double présupposition est ainsi assumée, à savoir que les actions sont susceptibles d’être soumises à des règles et que les agents peuvent être tenus pour responsables de leurs actions. On peut appeler imputation l’acte de tenir un agent pour responsable d’actions tenues elles-mêmes pour permises ou non permises.(…)

Si le plein gré lérite louange et blâme, le contre-gré appelle pardon et pitié (il est vrai toutefois qu’Aristote ne précise pas ce qui relève plus précisément des tribunaux ou de la cimple appréciation morale). D’où l’idée ingénieuse de tenir l’imputation non pas comme une opération surajoutée à l’ascription, mais de même nature qu’elle. Ainsi H.L.A. Hart propose-t-il, pour interpréter les propositions du langage ordinaire du type : « il a fait cela », de les rapprocher des décisions juridiques par lesquelles un juge statue que ceci est un contrat valide, que ceci est un meurtre, non un assassinat. Selon l’auteur, la transition entre les propositions du langage ordinaire, sans coloration juridique ou morale, et les décisions juridiques est assurée par des propositions de statut intermédiaire de la forme : ceci est à moi, à vous, à lui, c’est-à-dire des propositions qui revendiquent, confèrent, transfèrent, reconnaissent bref, attribuent des droits.’…) L’aptitude d’une revendication à être déboutée – la defeasability – devient ainsi un critère de toute prétention à ascrire une action à un agent.

L’intention qui préside à cette assimilation entre ascription et imputation morale est juridique est fort légitime : elle tend à creuser l’écart qui sépare l’ascription au sens moral et l’attribution au sens logique. Cet écart concerne aussi le sens assigné aux mots « posséder »et « appartenir » ainsi qu’au groupe de déictiques de la famille des adjectifs et des pronoms possessifs. (…)

On peut douter toutefois que l’imputation morale et juridique constitue la forme forte d’une structure logique dont l’ascription serait la forme faible. Ceci pour deux raisons au moins.

. Première raison : les énonciations juridiques s’appliquent difficilement à des actions aussi simples que celles que la grammaire et la logique des phrases d’action se plaisent à décrire dans le dessein légitime de ne pas laisser l’intérêt que le lecteur peut avoir pour les contenus d’action considérés interférer avec leur structure propositionnelle. L’imputation morale ou juridique n’entre véritablement en ligne de compte que lorsque l’on considère des actions complexes.

. Seconde raison : si l’on reste dans le cadre prescrit par la pragmatique, il semble bien que les énonciations proprement juridiques s ‘appliquent de façon sélective à des actions considérées sous l’angle du blâmable ou du punissable.

. Troisième raison : ce que l’assignation de responsabilité au sens éthico-juridique paraît présupposer est d’une autre nature que la désignation par soi-même d’un locuteur, à savoir un lien de nature causale – qui reste à déterminer – et qui désigne l’expression de pouvoir-faire ou de puissance d’agir. Il faut que l’action puisse être dite dépendre de l’agent pour tomber sous le blâme et la louange.


(2c). Troisième difficulté : dire qu’une action dépend de son agent, c’est dire qu’elle est en son pouvoir

C’est ici que semble s’enliser notre concept d’ascription. Or, avec la notion de pouvoir-faire revient la vieille idée de causalité efficiente que la révolution galiléenne avait chassée de la physique. Est-il permis de dire qu’avec l’ascription, la causalité efficiente réintègre simplement son lieu d’origine, sa terre natale, à savoir précisément l’expérience vive de la puissance d’agir.(…)

Mais la restauration de la causalité efficiente au seul bénéfice de l’ascription risque de faire figure d’argument paresseux comme toutes les fois qu’on invoque quelque chose comme un fait primitif…Fait primitif ne veut pas dire fait brut. Bien au contraire, on ne doit pas pouvoir reconnaître un fait primitif qu’au terme d’un travail de pensée, d’une dialectique, c’est-à-dire d’un conflit d’arguments dont il faut avoir éprouvé toute la rigueur.

Cette dialectique passe, selon moi, par deux stades : un stade disjonctif au terme duquel est affirmé le caractère nécessairement antagoniste de la causalité primitive de l’agent par rapport aux autres modes de causalité ; un stade conjonctif au terme duquel est reconnue la nécessité de coordonner de manière synergique la causalité primitive de l’agent avec les autres formes de causalité ; alors, et alors seulement, sera reconnu le fait primitif de ce qu’il faudra appeler non seulement pouvoir-faire, mais, au sens fort du mot, initiative.(…)


A. Stade disjonctif

– Les points forts de l’analyse de l’ascription

Mon ambition est de porter au jour, à la lumière de la dialectique kantienne, quelques uns des points forts de notre analyse de l’ascription, voire d’en susciter de nouveaux.

Insistons d’abord sur le caractère nécessairement dialectique de la notion de puissance d’agir, autrement dit sur la formulation nécessairement antithétique de la position même de la question. Je rappelle l’énoncé kantien de la thèse de la causalité libre : « La causalité selon les lois de la nature n’est pas la seule dont puissent être dérivés tous les phénomènes du monde. Il est encore nécessaire d’admettre une causalité libre pour l’explication de ces phénomènes ». Or, notre discussion de la théorie analytique de l’action nous a constamment confrontés à une formulation antithétique semblable à celle de Kant. On n’a pas oublié l’opposition qui existe entre l’événement qui arrive et l’événement qu’on fait arriver, ou l’opposition entre cause et motif, dans la phase dichotomique de la théorie de l’action. On pourrait objecter que, dans une phase ultérieure, cet aspect dichotomique a été surmonté. Il n’en a rien été. On a vu resurgir l’antithèse sous d’autres formes plus subtiles, que ce soit chez E. Anscombe, avec l’opposition entre connaissance par observation et connaissance sans observation, ou chez D. Davidson lui-même avec la distinction entre event agencyagent agency. Mais c’est dans la polarité entre ascrire et décrire que culmine la formulation antithétique du problème qui fait dire avec Kant que « la causalité selon les lois de la nature n’est pas la seule ».(…) et

Qu’est-ce qui, dans la théorie analytique de l’action, correspond à la notion kantienne de spontanéité absolue ? C’est la notion devenue classique, à la suite d’A. Danto, d’« actions de base ». Je rappelle la définition que Danto en donne : ce sont des actions qui ne requièrent aucune autre action intermédiaire qu’il faudrait avoir faites pour (in order to) pouvoir faire ceci ou cela. En éliminant ainsi, dans la définition de l’action de base, la clause « de sorte que », on met à nu une sorte de causalité qui se définit par elle-même. Sont des actions de base celles des actions qui relèvent du répertoire de ce que chacun sait comment faire, sans recourir à une action médiate d’ordre instrumental ou stratégique qu’il aurait fallu apprendre au préalable. En ce sens, le concept d’action de base désigne un fait primitif. On comprend pourquoi il en est ainsi : le concept primitif d’action de base tient dans l’ordre pratique la place que tient l’évidence dans l’ordre cognitif : « Nous savons tous de façon directe et intuitive, écrit A. Danto, qu’il y a des actions de base et quelles sont ces actions de base. »

Le lien entre cette dernière assertion et l’argument antithétique de type kantien reste masqué aussi longtemps qu’on ne le replace pas dans le champ conflictuel de la causalité. C’est en effet à titre de commencement d’une série causale que la notion d’action de base revêt son caractère problématique et du même coup échappe à l’accusation d’argument paresseux. Sous sa forme négative, en effet, l’idée de commencement implique un arrêt dans le mouvement de la pensée remontant plus haut en direction d’une cause antérieure. Or, c’est cet arrêt que l’Antithèse kantienne dénonce comme illégitime l’affranchissement des lois ; c’est en ce point précis que prend naissance le nécessaire « conflit des idées transcendantales ». La théorie de l’action ne saurait ignorer ce caractère antithétique de la notion de commencement qui risque de rester masqué dans une approche encore naïve du concept d’action de base. A vrai dire, c’est parce que cette notion laisse non développée la question de l’attribution à un agent que son caractère antithétique reste lui-même inaperçu. En revanche, l’antinomie passe au premier plan lorsqu’on confronte les réponses à la question qui ? aux réponses à la question pourquoi ? Aussi avons-nous noté avec surprise que, si la recherche des motifs d’une action est interminable, celle de son auteur est terminable : les réponses à la question qui ?, qu’elles contiennent un nom propre, un pronom, une description définie, mettent fin à l’enquête. Ce n’est pas que l’investigation soit interrompue arbitrairement, mais les réponses qui terminent l’enquête sont tenues pour suffisantes par celui qui les donne et sont acceptables comme telles par celui qui les reçoit. Qui a fait cela ? demande-t-on. Un tel, répond-on. L’agent s’avère ainsi être une étrange cause, puisque sa mention met fin à la recherche de la cause, laquelle se poursuit sur l’autre ligne, celle de la motivation. De cette façon l’antithétique dont parle Kant pénètre dans la théorie de l’action au point d’articulation de la puissance d’agir et des raisons d’agir.

Mais nous n’avons pas encore atteint l’essentiel de l’argument kantien. L’idée de commencement absolu n’est pas seulement justifiée par un argument négatif (il n’est pas nécessaire de remonter dans la chaîne causale) ; elle l’est plus encore par l’argumentpositifquiconstituelenerfmêmedela preuve. Sans un commencement dans la série, argumente Kant, la série des causes ne serait pas complète ; il appartient donc à l’idée de commencement que celui-ci assure « l’intégralité de la série du côté des causes dérivant les unes des autres » ; ce sceau de complétude apposé sur l’idée de série causale est essentiel à la formulation de l’antinomie ; c’est à l’idée même d’intégralité d’une série causale que s’oppose l’ouverture illimitée du processus causal selon l’antithèse. Mais l’argument kantien n’est pas encore complet. Dans la « remarque » qui fait suite à la « Preuve » de la Thèse, Kant distingue deux sortes de commencements, l’un qui serait le commencement du monde, l’autre qui est un commencement au milieu du cours du monde ; ce dernier est celui de la liberté. Or, concède Kant, il y a là la source d’un malentendu : n’a-t-on pas appelé absolue, c’est-à-dire non relative, la spontanéité ? Comment peut-on parler maintenant d’un commencement « relativement premier » ? Réponse : commencement absolu eu égard à une série particulière d’évènements, la liberté n’est qu’un commencement relatif eu égard au cours entier du monde. Kant précise : « Nous ne parlons pas ici d’un commencement absolument premier quant au temps, mais quant à la causalité ». Suit l’exemple de l’homme qui se lève de son siège « tout à fait librement et sans subir l’influence nécessairement des causes naturelles ». Et Kant de répéter : « Ce n’est donc pas au point de vue du temps qu’il doit être un commencement absolument premier d’une série de phénomènes, mais par rapport à la causalité ». Cette distinction entre commencement du monde et commencement dans le monde est essentielle à la notion de commencement pratique prise du point de vue de sa fonction d’intégration. Le commencement pratique in medias res n’exerce sa fonction de complétude que sur des séries déterminées de causes qu’il contribue à distinguer d’autres séries inaugurées par d’autres commencements.

Cette fonction d’intégration du commencement par rapport à une série déterminée de causes trouve dans nos analyses antérieures une confirmation intéressante en même temps que l’antinomie kantienne en révèle le caractère antithétique implicite.

– Les embarras subsistants

La théorie de l’action rencontre le problème du rapport entre commencement et série complète dans des termes qui lui sont souvent propres. Elle le fait d’abord dans le cadre provisoire de la théorie des descriptions. Le problème initial, comme on l’a montré plus haut, est d’identifier et de dénommer les actions appartenant à une chaîne pratique. La question est alors de savoir quelle est la « vraie » description dans ce cas complexe. On se rappelle l’exemple d’E. Anscombe : des hommes, en mouvant leurs bras, actionnent une pompe qui fait monter à l’étage supérieur une eau préalablement empoisonnée ; ce faisant ils font mourir des comploteurs et contribuent au succès d’un mouvement révolutionnaire. Que font au juste ces hommes ? Si les multiples réponses sont également recevables, c’est parce que selon le mot d’Anscombe, le premier geste – qui est en fait une action de base selon les critères de Danto – « avale » (swallows) la chaîne des évènements qui en résultent jusqu’à la dernière série, à laquelle l’histoire s’arrête. Pour la logique du raisonnement pratique, la série, pour parler comme Kant, est unifiée par un lien d’application du type moyen-fin ; mais du point de vue causal, celui des évènements et non plus des intentions, l’unification de la série est assurée par la capacité d’intégration et de sommation exercée par le commencement lui-même de la série considérée, dont la visée intentionnelle traverse la série entière.


a) La portée du commencement

Ces hésitations de la description , qui ne constituent pas à vrai dire une aporie, conduisent au seuil d’un véritable embarras, lorsqu’on passe de la description du quoi ? à l’ascription au qui ?. Le problème prend alors la forme suivante : jusqu’oùs’étendl’efficacitéducommencementet,parconséquent,la responsabilité de l’agent, eu égard au caractère illimité de la série des conséquences physiques ? Ce problème est, en un sens, inverse de celui des actions de base : on se demandait alors s’il fallait s’arrêter en amont de la série ascendante des causes ; on se demande maintenant où il faut s’arrêter en aval de la série descendante des effets ; or, si la causalité de l’agent constituait une sorte de butoir pour le mouvement de remontée dans la série des causes, la diffusion de l’efficace du commencement paraît sans bornes du côté des effets. Or, ce problème qu’on peut appeler celui de la portée du commencement a un rapport étroit avec la notion kantienne d’un commencement « relativement premier dans le cours entier du monde ». Dès lors que le commencement de l’action ne coïncide pas avec celui du monde, il prend place en effet dans une constellation de commencements qui ont chacun une portée qu’il s’agit précisément d’apprécier comparativement. Pour chacun de ces commencements, il est légitime de s’interroger sur ce qu’on pourrait appeler les confins du règne du commencement. Cette question ouvre un problème très réel que connaissent bien les juristes pénalistes ou autres, mais aussi les historiens. Un agent n’est pas dans les conséquences lointaines comme il l’est en quelque sorte dans son geste immédiat. Le problème est alors de délimiter la sphère d’évènements dont on peut le rendre responsable. Or ce n’est pas aisé. Cela pour plusieurs raisons. D’abord, à ne suivre qu’une seule série, les effets d’une action se détachent en quelque sorte de l’agent, comme le discours le fait de la parole vive par la médiation de l’écriture. Ce sont les lois de la nature qui prennent en charge la suite de nos initiatives. C’est ainsi que l’action a des effets qu’on peut dire non voulus, voire pervers. Seulement, la séparation de ce qui revient à l’agent et de ce qui revient aux enchaînements de causalité externe se révèle une opération fort complexe ; il faudrait pouvoir mettre les segments intentionnels susceptibles d’être formalisés en syllogismes pratiques à part des segments qu’on peut dire systémiques, dans la mesure où ils expriment la structure de systèmes physiques dynamiques ; mais, comme on le dira plus loin, la continuation qui prolonge l’énergie du commencement, exprime l’enchevêtrement des deux modes de liaison ; sans cet enchevêtrement, on ne pourrait dire qu’agir, c’est produire des changements dans le monde.


b) L’enchevêtrement de l’action de chacun avec l’action de chaque autre

C’est cet enchevêtrement qui rend difficile l’attribution à un agent particulier d’une série déterminée d’évènements. Nous avons insisté ailleurs, à la suite de W. Scharp,sur l’idée propre au champ narratif, « d’être enchaîné dans des histoires » ; l’action de chacun (et son histoire) est enchevêtrée non seulement dans le cours physique des choses mais dans le cours social de l’activité humaine. Comment, en particulier, distinguer dans une action de groupe ce qui revient à chacun des acteurs sociaux ? Cette difficulté, comme la précédente ne concerne pas moins l’historien que le juge, dès lors qu’il s’agit de désigner distributivement des auteurs en leur assignant des sphères distinctes d’action ; ici, attribuer c’est distribuer. Il ne faut pas craindre de dire que la détermination du point exact où s’arrêtelaresponsabilitéd’unagentest affairededécisionplus que de constatation ; c’est ici que reprend vigueur la thèse de H. L. Hart selon laquelle l’attribution d’une action à un agent ressemble plus à l’arrêt – c’est le cas de le dire – par lequel un juge attribue à chacune des parties en compétition ce qui lui revient : l’ascription tend à se confondre avec l’imputation dans une situation d’affrontement entre revendications rivales : toutefois, le seul fait que l’historien peut avoir lui aussi à répartir des responsabilités entre les acteurs d’une action complexe donne à penser que cette délimitation de sphères respectives de responsabilité ne revêt pas nécessairement un aspect d’incrimination et de condamnation. Raymond Aron, à la suite de Max Weber, n’avait pas tort de distinguer responsabilité historique et responsabilité morale. Ce que l’une et l’autre ont en commun, c’est précisément d’illustrer la notion kantienne d’un commencement relativement premier ; celle-ci explique en effet une multiplicité d’agents et de commencements d’action, qui ne se laissent identifier que par les sphères distinctes d’action qui peuvent être assignées à chacun. Or la structure conflictuelle de cette assignation ne saurait être éliminée ; la délimitation de la portée d’une décision responsable contribue à l’effet de clôture dans lequel on ne sautait parler de série intégrale ; mais cet effet de clôture, essentiel à la thèse de la causalité libre, contredit l’ouverture illimitée de la série des causes exigée par l’Antithèse dans l’antinomie kantienne.


B. Stade conjonctif

Ne pourrait-on pas dire qu’un phénomène, au sens de ce qui se montre, tel que celui de l’agir, exige que soient conjointes la Thèse et l’Antithèse dans un phénomène spécifique du champ pratique ? et que le pouvoir-faire, au sens fort, celui de l’initiative, est en mesure de répondre à cette exigence ?

L’initiative, dirons-nous, est une intervention de l’agent de l’action dans le cours du monde, intervention qui cause effectivement des changements dans le monde. Que nous ne puissions nous représenter cette prise de l’agent humain sur les choses, au milieu du cours du monde, comme le dit lui-même Kant, que comme une conjonction entre plusieurs sortes de causalité, cela doit être reconnu franchement comme une contrainte liée à la structure de l’action en tant qu’initiative. A cet égard Aristote a frayé la voie, avec sa notion de sunaition qui fait de l’agent une cause partielle et concourante dans la formation des dispositions et du caractère. Mais on se rappelle la prudence avec laquelle, il a introduit cette notion mixte qu’il nuance d’un « en quelque sorte » (pôs). C’est en effet « en quelque sorte » que se composent les causalités. Nous avons nous-mêmes rencontré à plusieurs reprises l’exigence de procéder à une telle union ; elle résulte à titre ultime de la nécessité même de conjoindre le qui ? au quoi ? et au pourquoi ? de l’action, nécessité issue elle-même de la structure d’intersignification du réseau conceptuel de l’action. En accord avec cette exigence, il apparaît nécessaire de ne pas se borner à opposer le caractère terminable de l’enquête sur l’agent et le caractère interminable de l’enquête sur les motifs. La puissance d’agir consiste précisément dans la liaison entre l’une et l’autre enquête où se reflète l’exigence de lier le qui ? au pourquoi ? à travers le quoi ? de l’action. Mais le cours de la motivation ne fait pas sortir de ce qu’on peut appeler avec précaution le plan des « faits mentaux ». C’est sur le cours de la nature « extérieure » que la puissance d’agir exerce sa prise.

La représentation la plus rapprochée d’une telle conjonction me paraît être celle proposée par H. von Wright[3] sous le titre de modèle quasi-causal. J’en ai rendu compte ailleurs dans le cadre d’une investigation consacrée à l’explication en histoire[4]. Mais, en fait, il s’agissait bien, par-delà l’épistémologie, de la connaissance historique, de rendre compte du phénomène général de l’intervention. Le modèle proposé est un modèle mixte, en ce sens qu’il conjoint des segments téléologiques, justiciables du raisonnement pratique, et de segments systémiques, justiciables de l’explication causale. Ce qui importe ici et ce qui fait difficulté, ce sont précisément les points de suture entre les uns et les autres. En effet, chaque résultat d’un syllogisme pratique est une action effective qui introduit un fait nouveau dans l’ordre du monde, lequel fait déclenche à son tour une chaîne causale ; parmi les effets de celle-ci, de nouveaux faits surgissent qui sont assumés à titre de circonstances par le même ou d’autres agents. Or qu’est-ce qui rend fondamentalement possible cet enchaînement entre fins et causes ? Essentiellement la capacité qu’a l’agent de faire coïncider une des choses qu’il sait faire (qu’il sait pouvoir faire) avec l’état initial d’un système dont il détermine du même coup les conditions de clôture[5]. Selon l’expression même de von Wright, cette conjonction n’advient que si nous sommes assurés (we feel confident), sur la base de l’expérience passée, de pouvoir ainsi mettre en mouvement un système dynamique. Avec l’idée de « mettre un système en mouvement », les notions d’action et de causalité se rejoignent, déclare von Wright. Mais se recouvrent-elles ?

Dans une telle analyse les deux composantes – systémique et téléologique – restent distinctes quoique enchevêtrées. Cette impuissance à surmonter la discontinuité – au plan épistémologique – entre les composantes disparates de l’intervention n’est-elle pas l’indice que ce serait dans un type de discours différent de celui que nous tenons ici que le « je peux » pourrait être reconnu comme l’origine même de la liaison entre les deux ordres de causalité ? Ce qui ferait de ce discours du « je peux » un discours autre, c’est, à titre ultime, son renvoi à une ontologie du corps propre, c’est-à-dire d’un corps qui est aussi mon corps et qui, par la double allégeance à l’ordre des corps physiques et à celui des personnes, se tient au point d’articulation d’un pouvoir d’agir qui est le nôtre et d’un cours des choses qui relève de l’ordre du monde. Ce n’est que dans cette phénoménologie du « je peux » et dans l’ontologie adjacente du corps propre que le statut de fait primitif accordé à la puissance d’agir serait définitivement établi.



Conclusion du chapitre

Au terme de cette investigation consacrée au rapport entre l’action et son agent, il importe de dessiner les voies ouvertes par les apories successives auxquelles donne lieu le phénomène de l’ascription…De l’aporétique de l’ascription peut et doit résulter une impulsion à franchir les limites imposées par la théorie du discours exposée ci-dessus en direction de déterminations plus riches et plus concrètes de l’ipséité du soi. Chacune des apories de l’ascription pointe vers un dépassement spécifique du point de vue strictement linguistique.

– La première aporie fait encore appel à une transition interne au point de vue linguistique, à savoir de la sémantique à la pragmatique. Ce qui distingue en effet l’ascription de la simple attribution d’un prédicat à un sujet logique, c’est d’abord le pouvoir de l’agent de se désigner lui-même en désignant un autre. La considération strawsonienne portant sur l’identité de sens que conservent les prédicats psychiques dans l’ascription à soi-même et dans l’ascription à un autre que soi, orientait déjà vers un tel déplacement en direction d’opérations de langage où prédomine la double désignation de soi et de l’autre dans une situation d’interlocution. En ce sens la première aporie n’était pas vaine.

– La seconde aporie non plus ne s’est pas fermée sur une impasse. Les difficultés qu’a rencontrées notre effort pour distinguer l’ascription de l’imputation conduisent à penser que l’écart entre l’une et l’autre doit être comblé pâr une investigation de modalités pratiques, qui, par leur complexité et leur organisation, excèdent les limites de la théorie de l’action elle-même, du moins au sens limité qui a été le nôtre jusqu’à présent. Ce sera la tâche d’une enquête sur la praxis et la pratique de discerner les poins d’implantation d’une évaluation proprement éthique de l’agir humain, au sens téléologique et au sens déontologique, autrement dit selon le bon et selon l’obligatoire. Alors, mais alors seulement il pourra être rendu compte de l’articulation entre ascription et imputation, au sens moral et juridique.

– La troisième aporie suscitée par la notion de puissance d’agir, donc par l’efficacité causale assignée à l’agent de l’action, a pu paraître la plus intraitable…Nous n’avons pourtant pas manqué d’affirmer que l’antinomie relevait d’une stratégie antithétique destinée à combattre l’accusation d’argument paresseux opposée, comme il se doit, à toute allégation de fait primitif. Car, c’est bien d’un fait primitif qu’il s’agit, à savoir que l’agent a de pouvoir faire, c’est-à-dire de pouvoir produire des changements dans le monde. Le passage du stade disjonctif au stade conjonctif de la dialectique n’avait pas d’autre but que de porter à un niveau réflexif et critique ce qui est déjà pré-compris dans cette assurance de pouvoir-faire. Dire assurance, c’est dire deux choses. C’est d’abord mettre en lumière, au plan épistémologique, un phénomène que nous avons plusieurs fois côtoyé, celui de l’attestation. Nous sommes assurés, d’une certitude qui n’est pas une croyance, une doxa inférieure au savoir, que nous pouvons faire les gestes familiers que Danto enracine dans les actions de base…Le fait primitif, attesté dans la certitude de pouvoir-faire, fait partie d’une constellation de faits primitifs qui relèvent de l’ontologie du soi qui sera esquissée ultérieurement.





ADDITIF

L’EXPLICATION HISTORIQUE selon von Wright


Extrait de TEMPS ET RECIT de Paul Ricoeur (pp. 235-255)

La critique du modèle nomologique[6] fait un pas décisif avec l’ouvrage de von Wright[7]. Elle consiste à conjoindre explication causale et inférence téléologique à l’intérieur d’un modèle « mixte », l’explication quasi causale, destinée à rendre compte du mode le plus typique des sciences humaines et de l’histoire.

Il n’est pas indifférent que l’auteur reconnaisse, au seuil de son entreprise, la dualité des traditions qui ont présidé à la formation des théories dans les disciplines « humanistes et sociales ». La première qui remonte à Galilée, voire à Platon, donne la priorité à l’explication causale et mécaniste. La seconde, qui remonte à Aristote, plaide pour la spécificité de l’explication téléologique ou finaliste. La première exige l’unité de la méthode scientifique, la seconde défend un pluralisme méthodologique. C’est cette antique polarité que von Wright retrouve dans l’opposition, familière à la tradition germanique, entre Verstehen (understanding) et Erklären (explanation). Mais, alors que le modèle nomologiqueétaitcondamné à dénier toute valeur explicative à la compréhension,

Von Wright propose un modèle suffisamment puissant pour jouxter, par une série d’extensions successives du langage initial de la logique propositionnelle classique, le domaine de la compréhension historique auquel il ne cesse de reconnaître une capacité originaire d’appréhension à l’égard du sens de l’action humaine. L’intérêt, pour notre propre investigation, consiste très exactement dans cette approximation du domaine de la compréhension par un modèle issu de la logique propositionnelle et de la théorie des systèmes dynamiques[8].


Prise en compte des relations de conditionnalité entre états antérieurs et états ultérieurs

A la différence du modèle nomologique, qui se bornait à superposer une loi couvrante à des données sans lien logique interne, le modèle de von Wright étend son empire aux relations de conditionnalité entre états antérieurs et états ultérieurs, impliquées dans des systèmes physiques dynamiques. C’est cette extension qui constitue la structure d’accueil pour la reformulation logique de toute la problématique de la compréhension.

Présentation de l’appareil logico-formel qui gouverne l’ouvrage de von Wright

Von Wright se donne la présupposition suivante : un ensemble d’états de choses[9] génériques logiquement indépendantes (que le soleil brille, que quelqu’un ouvre la porte) ; la réalisation de ces états de choses dans des occasions données (spatiales ou temporelles) ; la présupposition que les états de choses logiquement indépendants se combinent dans un nombre fini d’états constituant un état total ou monde possible ; enfin la possibilité de considérer, parmi les ensembles d’états un espace-d’états et parmi ceux-ci des espaces-d’états finis.

L’ensemble des présupposés se résume ainsi : « Admettons que l’état total du monde dans une occasion donnée puisse être complètement décrit en établissant pour n’importe lequel des membres donnés d’un espace-d’états, si ce membre se réalise ou non dans cette occasion. Un monde qui satisfait à cette condition pourrait être appelé un monde [selon le] Tractatus. C’est la sorte de monde que Wittgenstein a envisagée dans le Tractatus. Il constitue une espèce à l’intérieur d’une conception plus générale de la façon dont le monde est constitué. Nous pouvons appeler cette conception générale celle d’un atomiste logique ».


Adjonctions pratiquées au système en direction de la compréhensio praxique et historique

1. Une première extension significative concerne l’adjonction d’un principe de développement. Il le fait en adjoignant une « tense-logic » rudimentaire à sa logique propositionnelle à deux valeurs. Au vocabulaire de celle-ci on ajoute un nouveau symbole T qui se réduit à un connecteur binaire. « L’expression ‘pTq’ se lit ‘maintenant l’état p a lieu, et puis, c’est-à-dire à la première occasion, l’état q a lieu… ‘ Un intérêt particulier s’attache au cas où on a affaire à des descriptions d’états. L’expression totale annonce alors que le monde est maintenant dans un certain état total et que, à la prochaine occasion il sera dans un certain état total, le même ou différent suivant les cas ».

Si l’on considère en outre que p et q qui encadrent le symbole T peuvent aussi contenir le symbole T, on construit des chaînes d’états marquées quant à la succession, qui permettent de désigner les fragments de l’histoire du monde, où le terme history désigne à la fois la succession des états totaux du monde et les expressions décrivant cette situation.

2.Ondoitencoreenrichir le calcul du connecteur T , d’abord par un quantificateur temporel (« toujours », « jamais », « quelquefois »), ensuite par un opérateur de modalité M.

Ces adjonctions successives règlent la formalisation de la logique des conditions et de ce que l’auteur appellera plus loin l’analyse causale. A défaut de développement de ce calcul, l’auteur se borne à une méthode quasi formmelle d’exposition et d’illustration mettant en jeu de simples figures typologiques ou arbres.


Comment s ‘interprète la liberté de mouvement constitutive de l’histoire ?

Ce modèle comporte en creux tous les développements ultérieurs, notamment cette indétermination illimitée qui caractérise l’histoire, et que le monde a, ou aurait eu à chaque phase de la progression. Il ne faut jamais perdre de vue que, quand on parle de système on n’a affaire jamais qu’à « un fragment de l’histoire d’un monde ».

Loin donc que l’idée de système exclue l’intervention de dujets libres et responsables – qu’il s’agisse de faire un plan ou une expérimentation physique – elle en réserve fondamentalement la possibilité et en appelle le complément comment ?

Si la logique des systèmes physiques dynamiques doit pouvoir rejoindre la compréhensio originaire que nous avons de l’action et de l’histoire, une nouvelle adjonction est ici nécessaire. Elle concerne le statut de l’explication causale par rapport à l’analyse causale.


Statut de l’explication causale

C’est elle qui intéresse la compréhension, alors que l’analyse causale se contente de parcourir les systèmes en formes d’arbres topologiques, explorant ainsi les relations de conditionnalité à l’intérieur d’un système.donné.

Dans l’explication causale, c’est une occurrence individuelle d’un phénomène générique (événement, processus, état) l’explanans) qui est donnée et nous cherchons dans quel système ce phénomène générique (l’explanandum) peut être relié à un autre selon une certaine relation de conditionnalité.

On voit le pas opéré en direction des sciences humaines par le passage de l’analyse à l’explication causale, et par l’application à cette dernière de la dis-tinction entre condition nécessaire et condition suffisante. La relation de condition

suffisante régit la manipulation (en produisant p on fait arriver q)[10] ; la relation de condition nécessaire régit l’empêchement (en en écartant p on empêche tout ce dont p est une condition nécessaire). C’est en terme de condition suffisante qu’on répond à la question : pourquoi tel type d’état est-il arrivé nécessairement ? En revanche c’est en terme de condition nécessaire , mais non suffisante, qu’on répond à la question : comment a-t-il été possible que tel type d’état arrive. Dans l’explication du premier groupe, la prédiction est possible ; ce que n’autorise pas l’explication du deuxième groupe, en même temps qu’elle donne accès à la rétrodiction : c’est parce que quelque chose est arrivé et qu’en partant de là, à rebours du temps, que la condition antécédente nécessaire doit s’être produite et que nous en cherchons les traces dans le présent, comme c’est le cas en cosmologie, en géologie, en biologie. Nous sommes maintenant en état de faire le pas décisif à savoir l’articulation de l’explication causale dur ce que nous comprenons à titre originel comme étant une action (on remarquera qu’à ce stade, th »orie de l’action et théorie de l’histoire se recouvrent).


Le phénomène d’intervention

En parlant de produire, de faire arriver, d’écarter et d’empêcher ne venons-nous pas d’anticiper sur le phénomène d’intervention ? C’est que ce phénomène d’intervention, dans le sens où il conjoint le pouvoir-faire dont un agent a une compréhension immédiate avec les relations internes de conditionnalité d’un système, requiert une telle articulation. L’originalité d’Explanation and Understanding est de chercher dans la structure même des systèmes la condition de l’intervention.

a) Les types de clôture

Un système ne peut être clos qu’occasionnellement (et cela relève de l’analyse causale), pour une exemplification donnée : une occasion – ou une séquence d’occasions – est donnée où son état initial se produit, et le système se déroule selon un de ses cours possibles de développement à travers n étapes données.

Parmi les types possibles de clôture, on peut compter la soustraction d’un système à des influences causales extérieures : aucun état, à aucune étape d’un système, n’a de condition suffisante antécédente hors du système.

L’action réalise un autre type remarquable de clôture, en ceci que c’est en faisant quelque chose qu’un agent apprend à « isoler » un système clos de son environnement, et découvre les possibilités inhérentes à ce système. Cela l’agent l’apprend en mettant en mouvement le système à partir d’un état initial qu’il « isole ». Cette mise en mouvement constitue l’intervention à l’intersection d’un des pouvoirs de l’agent et des ressources du système.

b) Le mode opératoire de l’intervention

Voici l’argument de von Wright. Soit a l’état initial d’un système dans une occasion donnée : « Admettons maintenant qu’il y ait un état α tel que nous avons la conviction ( we feel confident), sur la base de l’expérience passée, que α ne se transformera pas dans l’état a, à moins que nous ne le changions en a. Et admettons que ce soit quelque chose que nous pouvons faire ». Dans cette phrase est contenue route la théorie de l’intervention. Nous atteignons ici un irréductible. Je suis certain que je peux … Or, nulle action ne se produirait si, en particulier, nulle expérimentation scientifique ne se ferait, sans cette assurance que par notre intervention nous pouvons produire des changements dans le monde.


Le résultat est une partie de l’action

Von Wright est en droit d’affirmer que, « avec l’idée de mettre des systèmes en mouvement, les notions d’action et de causalité se rejoignent ». Il renoue ici avec une des significations les plus anciennes de l’idée de cause dont le langage a conservé la trace. La science peut bien lutter contre les usages analogiques et abusifs de l’idée de cause comme celle d’un agent responsable ; cet usage a sa racine dans l’idée de faire quelque chose et d’intervenir intentionnellement dans le cours de la nature[11].

Quant à la structure logique de faire quelque chose, von Wright adopte les distinctions introduites par A. Danto[12]. Avec celui-ci, il distingue entre faire quelque chose (sans avoir autre chose à faire entre-temps) et faire arriver quelque chose (en faisant quelque chose d’autre). On décidera de dire « La chose faite est le résultat d’une action ; la chose qu’on fait arriver est sa conséquence ». La distinction est importante, car l’interférence dans le système repose à titre ultime sur le premier type d’actions, appelées par Danto « actions de base ». Or le lien entre l’action de base et son résultat est intrinsèque et non causal. L’action n’est donc pas la cause de son résultat : le résultat est une partie de l’action.

L’explication causale court après la conviction du pouvoir-faire, sans jamais la rattraper. L’approximation, en ce sens, n’est pas une reformulation logique sans reste, mais la réduction progressive de l’intervalle qui permet à la théorie logique d’explorer la frontière qu’elle a en commun avec la compréhension.


L’adjonction de l’explication téléologique à l’explication causale

Elle est suscitée par la logique du « en vue de », du « en sorte que…». Ecartons le cas de l’explication quasi téléologique qui n’est qu’une explication causale déguisée, comme c’est le cas lorsque nous disons qu’un fauve est attiré par sa proie, ou encore qu’une fusée est attirée par sa cible. La terminologie téléologique ne saurait dissimuler le fait que la validité de ces explications repose intégralement sur les connexions nomiques. Les phénomènes d’adaptation, et en général les explications fonctionnelles en biologie et en histoire naturelle, relèvent de ce type d’explication. C’est sur les conduites du type de l’action (action-like) que porte l’explication téléologique. Les phases de l’action, sous son aspect extérieur, n’y sont pas reliées par un lien causal ; leur unité est constituée par la subsomption sous une même intention, définie par la chose que l’agent tend à faire (ou s’abstient, ou néglige de faire).

a) La thèse de l’« Argument de la connexion logique »

La thèse de von Wright est ici que l’intention ne peut être traitée comme une cause humienne de la conduite, si l’on définit celle-ci par le trait distinctif que l’effet et la cause sont logiquement indépendants l’un de l’autre. Wright adopte la thèse de l’« Argument de la connexion logique » selon lequel le lien entre une raison d’agir et l’action elle-même est un lien intrinsèque et non un lien extrinsèque : « Il s’agit ici d’un mécanisme motivationnel, et, en tant que tel, non causal, mais téléologique ».

La question posée est de savoir jusqu’à quel point la logique de l’explication téléologique rend compte de ce qui a déjà été compris comme intention. Comme tout à l’heure dans l’analyse de l’intervention (faire arriver quelque chose), nous découvrons une nouvelle relation entre comprendre et expliquer. Il ne s’agit plus d’incorporer un « je peux » à un enchaînement pour une inférence pratique inversée. Celle-ci s’écrit :

A a l’intention de faire arriver p.

A considère qu’il ne peut faire arriver p à moins qu’il ne fasse a.

Donc A va faire a.
b) L’inférence pratique

Dans l’explication téléologique, la conclusion de l’inférence pratique sert de prémisse, et sa majeure de conclusion : A se met à faire a « parce que » A a l’intentiondefairearriverp. C’est donc l’inférence pratique qu’il faut considérer. Or, pour devenir explicable de façon téléologique… la conduite mentionnée dans la conclusion doit d’abord être comprise de façon intentionnelle. « Intentionnel » et « téléologique » sont ainsi des termes qui se recouvrent sans s’identifier. Von Wright appelle intentionnelle la description sous laquelle l’action à expliquer est énoncée, et téléologique l’explication elle-même qui met en jeu une inférence pratique.

Les deux termes se recouvrent, dans la mesure où la description intentionnelle est requise pour constituer la prémisse d’une inférence pratique.

Les deux termes se distinguent dans la mesure où l’explication téléologique s’applique aux objets lointains d’une intention, lesquels sont précisément atteints au terme de l’inférence pratique.

D’un côté, donc, la description intentionnelle ne constitue que la forme rudimentaire d’une explication téléologique, seule l’inférence pratique fait passer de la description intentionnelle à l’explication téléologique proprement dite.

D’un autre côté, il ne serait nul besoin d’une logique du syllogisme pratique, si une appréhension immédiate de sens portant sur le caractère intentionnel de l’action ne la suscitait.

Delamêmefaçonque,danslacourseentre l’expérience vive d’agir et l’explication causale, l’action était toujours gagnante, ne faut-il pas dire que, dans la course entre l’interprétation intentionnelle de l’action et l’explication téléologique, la première est toujours gagnante ? Von Wright n’est pas loin de l’accorder : « Pour devenir explicable de façon téléologique, la conduite mentionnée dans la conclusion [du syllogisme pratique] doit d’abord être comprise de façon intentionnelle ». Et encore : « Une explication téléologique de l’action est normalement précédée par un acte de compréhension intentionnaliste appliqué à une conduite donnée[13] ».


[L’explication de Paul Ricoeur se poursuit sur l’explication quasi-causale d’une façon générale, ainsi que sur l’application de l’inférence pratique à des exemples proprement historiques, pp. 248-255, auxquelles le lecteur pourra se reporter].


[1] D’après « Soi-même comme un autre », de P. Ricoeur , Paris, Seuil, mars 1990.

[2] La tendance interne au changement est ce qui fondamentalement distingue la nature de l’art.

[3] Dans Explanation and Understanding, Routledge and Kegan Paul, Londres 1971.

[4] Temps et Récit, tome I, édit. du Seuil 1983, pp. 235-255.

[5] « L’action réalise un autre type remarquable de clôture, en ceci que c’est en faisant quelque chose qu’un agent apprend à ‘isoler’ un système clos de son environnement, et découvre les possibilités de développement inhérent à ce système. Cela, l’agent l’apprend en mettant en mouvement le système à partir d’un état initial qu’il ‘isole’. Cette mise en mouvement constitue l’intervention, à l’intersection d’un des pouvoirs de l’agent et des ressources d u système », p.241 de Temps et Récit T.I.

[6] Il s’agit du modèle de la structure de l’explication appelé covering model que, faute d’une traduction satisfaisante de cette expression, sinon peut-être par modèle de subsomption, que Paul Ricoeur appelle désormais « modèle nomologique ». Trois remarques s’imposent concernant ce modèle :1) les trois concepts de loi, de cause et d’explication se recouvrent. Un événement est expliqué quand il est « couvert » par une loi et ses antécédents sont légitimement appelé ses causes. L’idée humienne de cause est donc assumée sans réserves (l’auteur parle indifféremment de de « causes » ou de « conditions déterminantes ». 2) Dans un tel modèle explication et prévision vont de pair. La prévision n’est que l’énoncé inverse de l’explication en terme de si…alors. 3) Il n’y est question que d’évènements d’un type spécifique, donc d’évènements éminemment répétables. Ainsi, et ce serait la structure universelle de l’explication appliquée à des évènements –qu’ils soient naturels ou historiques –, il n’y aurait d’explication d’aucun événement individuel si on demandait à celle-ci de rendre compte de toutes les caractéristiques de l’événement.

[7] G.H. von Wright, « Explanation and Understanding », (Expliquer et comprendre), Revue philosophique de Louvain 75 (1977).

[8] J.L. Petit, La Narrativité et le Concept de l’explication, in la Narrativité, Paris, éditions du CNRS, 1980, p.187 sq.

[9] Von Wright inclut la notion d’évènement dans celle d’états de choses : « un événement, on pourrait dire, comme un couple d’états successifs (un avant et un après). Définition justifiée par l’auteur dans Norm et Action.

[10] Dire que p est la condition suffisante de q, c’est dire que p, alors q (p suffit à assurer la présence de q).

Dire que p est la condition nécessaire de q, c’est dire que toues les fois que q, alors p (q présuppose la présence de p).

La différence entre les deux types de condition s est illustrée par la dissymétrie des parcours dans le sens régressif et progressif, en raison des alternatives ouvertes par les embranchements.

[11] En outre, la causalité, même dépouillée de toute interprétation anthropomorphique, garde un lien implicite avec l’action humaine en ce que nous appelons volontiers cause, soit ce qu’il suffirait de produire pour obtenir l’effet, soit ce qu’il est nécessaire de supprimer pour faire disparaître l’effet. En ce sens, concevoir une relation entre évènements en termes de causalité, c’est la concevoir sous l’aspect de l’action possible. L’auteur rejoint ainsi la description de la cause comme « poignée » (handle) par Collingwood. (usage non humien de l’idée de cause où la cause et l’effet sont logiquement extrinsèques).

[12] Arthur Danto , « What Can We Do ? “The Journal of Philosophy 60, 1963.

[13] Je laisse de côté la longue analyse par laquelle von Wright s’applique à améliorer la théorie de l’inférence pratique issue d’Aristote et reprise à l’époque moderne par Elisabeth Anscombe, Charles Taylor et Malcolm. L’argument que von Wright appelle l’« Argument de la connexion logique » – par opposition à celui de la connexion causale logique, c’est-à-dire extrinsèque – n’a pas été présenté, selon lui, d’une façon convenable par ses devanciers. C’est en termes de vérification que von Wright pose le problème. La question est double : comment, demanderons-nous, s’assure-t-on qu’un agent a une certaine intention ? Par ailleurs, comment découvre-t-on que sa conduite est de celles dont l’intention est supposée être la cause ? L’argument est alors celui-ci : s’il apparaît que l’on ne peut répondre à la première question sans répondre à la seconde , alors l’intention et l’action ne seront pas logiquement indépendantes : « C’est dans cette dépendance mutuelle entre la vérification des prémisses et la vérification des conclusions dans les syllogismes pratiques que consiste selon moi la vérité de l’« Argument de la connexion logique ».



Date de création : 19/02/2008 @ 08:58
Dernière modification : 19/02/2008 @ 09:53
Catégorie : Parcours ricordien
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