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Théologie 2 - Mariologie 1
MARIOLOGIE 1
 
– Données lucaniennes de l’Evangile de l’enfance
    . Prédestination de Marie
    . Homélies sur Luc
    . L’anticipation dans ces données
 
DONNÉES LUCANIENNES DE L’ ÉVANGILE DE L’ENFANCE
 
Les données sur la Vierge Marie que l'on trouve dans l’"Evangile de l'Enfance" de Luc revêtent un caractère fondamental dans la mesure où le troisième des évangiles constitue la seule source au sein de ceux-ci. Pour Matthieu, on a vu ce qu’il en était. Marc n'en dit rien ; quant à Jean, il a semble-t-il de bonnes raisons pour ne les avoir pas reprises[i], bien qu'elles se voient complétées[ii] dans le quatrième évangile et dans l'Apocalypse.
 
Avant d'aborder la doctrine mariale d'Origène contenue dans les "Homélies sur Luc", il est un point important que nous souhaitons traiter au préalable, c'est celui qui concerne la prédestination de Marie. Nous le ferons grâce à l'Homélie de Jean Damascène prononcée à l'occasion de la fête de la Nativité de Marie[iii].
 
PRÉDESTINATION DE MARIE
 
"Voici que tu concevras dans ton sein et enfanteras un fils, et tu l'appelleras du nom de Jésus. Il sera grand et sera appelé Fils du Très-Haut. Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David" [Luc,1,31.32].
 
< Faisant écho à la littérature byzantine qui salue dans la naissance de Marie l'annonce de celle du Sauveur, Jean Damascène[iv], dans son homélie, invite toutes les créatures à la joie ; il déclare heureux les parents de l'enfant qui vient de naître, Joachim et Anne, cette naissance étant pour le monde le commencement du salut. Fille d'une mère stérile, la Vierge atteste qu'une fécondité nouvelle est désormais promise à la race humaine. Elle annonce et déjà réalise l'alliance aux surprenants contrastes de la terre et du ciel, de l'humain et du divin, figurée dans l'Ancien Testament par l'échelle de Jacob, le Sinaï, le Tabernacle. Et cette destinée, préparée par le Père dès l'éternité, entre dans l'histoire du salut, et relève par une puissance extraordinaire de vie, les ruines séculaires de la transgression.
Le mystère rédempteur inclut le mystère de Marie selon le dessein de la Providence et c'est dans la trame du premier qu'il doit être replacé pour lui donner sa vraie valeur. Le souci constant du Damascène d'envisager dans son ensemble l'oeuvre du Christ et d'en sauvegarder la vraie nature, constitue pour sa théologie mariale une précieuse garantie...Marie nous aide à comprendre le Christ.
Quant à la vie intérieure de celle qui vient au monde, elle ne sera pas moins admirable : l'union continuelle à Dieu, la contemplation, source de toutes les vertus, feront de cette Vierge le digne temple du Verbe et de la Trinité. Aussi la Porte probatique sera-t-elle pour les habitants de Jérusalem et pour tous les hommes une source de guérison et de salut[v] >.
 
HOMÉLIE SUR LA NATIVITÉ DE MARIE
 
1. Allégresse. L'infirmité ancestrale a pris fin.
 
Venez toutes les nations, venez, hommes de toute race, de toute langue, de tout âge, de toute dignité ; avec allégresse fêtons l'allégresse du monde entier ! Si les Grecs marquaient par toutes sortes d'honneurs - avec les dons que chacun pouvait offrir - l'anniversaire des divinités, qui en imposaient à l'esprit par des mythes menteurs et obscurcissaient la vérité, et celui des rois, même s'ils étaient le fléau de toute l'existence, que devrions-nous faire, nous, pour honorer l'anniversaire de la Mère de Dieu, par qui la race mortelle tout entière fut transformée, par qui la peine d'Eve notre première mère fut changée en joie ? L'une, en effet, a entendu la sentence divine : "Dans la peine tu enfanteras des fils" [Gn.,3,16] ; l'autre : "Réjouis-toi pleine de grâce" ; la première : "Tu te porteras vers ton mari" ; celle-ci : "Le Seigneur est avec toi" [Lc.,1,28]. Quel hommage offrirons-nous donc à la mère de la Parole, sinon notre parole ? Que la création entière soit en fête et chante d'une sainte femme le saint enfantement. Car elle a enfanté au monde un trésor impérissable de bienfaits. Par elle le Créateur a transmué toute nature en un état meilleur[vi], par l'entremise de l'humanité. Car si l'homme, qui tient le milieu entre l'esprit et la matière, est le lien de toute la création visible et invisible, la Parole créatrice de Dieu, en s'unissant à la nature humaine, s'est unie par elle à la création entière. Ainsi fêtons la disparition de l'humaine stérilité, puisque a cessé pour nous l'infirmité qui empêchait la possession des biens.
 
2. Naissance admirable qui prélude à l'Incarnation.
 
Mais pourquoi la Vierge Marie est-elle née d'une femme stérile ? A ce qui seul est nouveau sous le soleil(a), au couronnement des merveilles, les voies devaient être préparées par les merveilles, et lentement des réalités les plus basses devaient s'élever les plus grandes. Et voici une raison plus haute et plus divine. La nature a cédé le pas à la grâce, elle s'est arrêtée en tremblant et ne voulut pas être la première. Comme la Vierge Mère de Dieu devait naître d'Anne, la nature n'osa prévenir le fruit de la grâce ; mais elle demeura sans fruit, jusqu'à ce que la grâce eût porté le sien. Il fallait qu'elle fût première-née, celle qui devait enfanter "le Premier-Né de toute créature", en qui "tout subsiste"(b). Joachim et Anne, couple heureux ! Toute la création vous est redevable ; par vous, elle a offert au Créateur le don, de tous les dons le plus excellent, une mère vénérable, seule digne de celui qui l'a créée. Heureux lombes de Joachim, d'où sortit un germe tout immaculé ; admirable sein d'Anne, grâce auquel se développa lentement, où se forma et d'où naquit une enfant toute simple ! Entrailles qui avez porté un ciel vivant, plus vaste que l'immensité des cieux ! Aire où fut amoncelé le blé vivifiant, selon la déclaration même du Christ : "Si le grain de blé ne tombe pas en terre et ne meurt, il reste seul(c) ; sein qui allaita celle qui nourrit le nourricier du monde ! Merveille des merveilles, paradoxe des paradoxes ! Oui, l'inexprimable incarnation de Dieu, pleine de condescendance, devait être précédée par ces merveilles. Mais comment poursuivre ? Mon esprit est hors de lui-même, partagé que je suis entre la crainte et l'amour. Mon cœur bat et ma langue frémit : je ne puis supporter la joie, les merveilles m'accablent, l'élan passionné me saisit d'un transport divin. Que l'amour l'emporte, que la crainte cède la place, et que chante la cithare de l'Esprit : "Allégresse dans les cieux ! Exulte la terre(d) !
 
3. La naissance de Marie prépare le rapprochement de Dieu et de l'humanité[vii].
 
Aujourd'hui[viii] les portes de la stérilité s'ouvrent, et une porte virginale et divine s'avance[ix] : à partir d'elle, par elle, le Dieu qui est au-delà de tous les êtres doit "venir dans le monde(e)" et "corporellement(f)", selon l'expression de Paul, l'auditeur des secrets ineffables(g). Aujourd'hui de la racine de Jessé une tige est sortie , d'où s'élèvera dans le monde une fleur substantiellement unie à la divinité[x].
Aujourd'hui, à partir de la nature terrestre, un ciel a été formé sur terre, par celui qui autrefois rendit solide en la séparant des eaux et éleva dans les hauteurs le firmament(h). Ciel en réalité bien plus divin et plus surprenant que le premier ; car celui qui dans le premier créa le soleil s'est levé lui-même de ce nouveau ciel comme un soleil de justice. Oui, il y a en lui deux natures, malgré la folie des Acéphales, une seule personne, quelle que soit la colère des Nestoriens ! La lumière éternelle, issue avant les siècles de la lumière éternelle, l'être immatériel et incorporel, prend un corps de cette femme, et comme un époux s'avance hors de la chambre nuptiale, étant Dieu, et devenu ensuite fils de la race terrestre. Comme un géant il se réjouira de courir la carrière(i) de notre nature, de s'acheminer par ses souffrances vers la mort, de lier l'homme fort et de lui arracher son bien(j), c'est-à-dire notre nature, et de ramener vers la terre céleste la brebis errante(k).
 
L'échelle de Jacob.
 
Aujourd'hui, "le fils de l'artisan(l)", le Verbe universellement actif de celui qui par lui a tout construit, le bras puissant du Dieu Très-Haut, ayant aiguisé par l'Esprit qui est comme son doigt, la hache émoussée de la nature, s'est construit une échelle vivante, dont la base est plantée en terre et dont le sommet s'élève jusqu'au ciel : sur elle Dieu repose ; c'est elle dont Jacob a contemplé la figure(m) ;
par elle Dieu est descendu dans son immobilité, ou plutôt s'est incliné avec condescendance, et ainsi "s'est rendu visible sur la terre et a conversé avec les hommes(n)". Car ces symboles représentent sa venue ici-bas, son abaissement condescendant, son existence terrestre, la vraie connaissance de lui-même à ceux qui sont sur terre[xi]. L'échelle spirituelle, la Vierge, est plantée en terre, car de la terre elle tient son origine, mais sa tête s'élève jusqu'au ciel. Le chef de toute femme, en effet, c'est l'homme ; mais pour elle qui n'a pas connu d'homme, Dieu, le Père, a pris la place de son chef : par le Saint-Esprit il a conclu une alliance, et, telle une semence divine et spirituelle, il a envoyé son Fils et son Verbe, cette force toute-puissante. En vertu du bon plaisir du Père, ce n'est point par une union naturelle, mais au-dessus des lois de la nature, par le Saint-Esprit et la Vierge Marie, que le verbe s'est fait chair et qu'il a habité parmi nous. Car l'union de Dieu avec les hommes s'accomplit par le Saint-Esprit[xii].
"Comprenne qui pourra(o)" "Qui a des oreilles pour entendre, entende(p)". Ecartons les représentations corporelles. La divinité ne subit point de changements, ô hommes ! Celui qui sans altération a engen- dré son Fils la première fois selon la nature, sans altération engendra le même Fils à nouveau selon l'économie. Témoin la parole de David, l'ancêtre de Dieu : "Le Seigneur m'a dit : Tu es mon fils ; aujourd'hui je t'ai engendré(q). Or l'"aujourd'hui" n'a point de place dans la génération d'avant les siècles, qui est hors du temps.
 
(a) Eccl.,1,9 ; (b) Col.,1,15.17 ; (c) Jn.,12,24 ; (d) Ps.,96,11 ; (e) Héb.,1,6 ; (f) Col., 2,9 ; (g) 2Cor.,12,4 ; (h) Gn.,1,6-8 ; (i) Ps.,19,6 ; (j) Mt.,12,29 ; (k) Mt.,8,12 ; (l) Mt.,13,55 ; (m) Gn.,28,12 ; (n) Bar.,3,38 ; (o) Mt.,19,12 ; (p) Lc.,8,8 ; (q) Ps.,2,7.
 
4. Joie universelle : Dieu avec nous.
 
Aujourd'hui est édifiée la porte orientale, qui donnera au Christ "entrée" et "sortie" ; et "cette porte sera fermée(a)" ; en elle est le Christ, "la porte des brebis" ; "son nom est Orient(b)" ; par lui, au Père principe de lumière nous avons obtenu accès. Aujourd'hui ont soufflé les brises, annonciatrices d'une joie universelle[xiii]. Se réjouisse le ciel dans les hauteurs, au-dessous de lui "qu'exulte la terre", que la mer du monde frémisse(c). Car en elle une conque vient de naître, celle qui par l'éclair céleste de la divinité concevra dans son sein, et enfantera la perle inestimable, le Christ. D'elle sortira "le Roi de gloire(d)", revêtu de la pourpre de sa chair, et il visitera les captifs et proclamera "la délivrance"[xiv]. Que la nature bondisse de joie : l'agnelle vient au monde, grâce à laquelle le pasteur revêtira la brebis et déchirera les tuniques de l'ancienne mortalité. Que la virginité forme ses choeurs de danse, puisque est née la Vierge qui, selon Isaïe, "doit concevoir et enfanter un fils, qu'on appellera Emmanuel, c'est-à-dire Dieu avec nous"[xv]. Instruisez-vous, ô Nestoriens, et avouez votre défaite : "Dieu avec nous !" Ce n'est ni un homme, ni un messager, mais le Seigneur en personne qui viendra et nous sauvera(e).
"Béni celui qui vient au nom du Seigneur", "le Seigneur est Dieu, il nous a illuminés". "Célébrons une fête(f)" pour la naissance de la Mère de Dieu. Réjouis-toi, Anne, "stérile, qui n'enfantais pas ; éclate en cris de joie et d'allégresse, toi qui n'a pas eu les douleurs(g) !" Réjouis-toi, Joachim : de ta fille "un enfant nous est né, un fils nous a été donné", "et on lui donnera ce nom : Ange du grand conseil" - c'est-à-dire du salut de l'univers -, "Dieu fort"[xvi]. Que Nestorius rougisse et mette la main sur la bouche. L'enfant est Dieu, comment ne serait-elle pas Mère de Dieu, celle qui le met au monde ? "Si quelqu'un ne reconnaît pas pour Mère de Dieu la Sainte Vierge, il est séparé de la divinité"[xvii]. Le mot n'est pas de moi, et cependant il m'appartient : je l'ai reçu comme un précieux héritage théologique de mon père Grégoire le Théologien. 
 
5. La virginité produira un fruit de salut.
 
Joachim et Anne, couple heureux, et vraiment sans tache ! Au fruit de votre sein
vous avez été reconnus, selon la parole du Seigneur :
« A leurs fruits vous les reconnaîtrez (h) ». Votre conduite fut agréable à Dieu et digne de celle qui naquit de vous. Ayant mené une vie chste et sainte, vous avez produit le joyau de la virginité, celle qui doit rester vierge avant l’enfantement, vierge en enfantant, vierge après la naissance, la seule toujours vierge d’esprit, d’âme et de corps[xviii]. Il convenait en effet que la virginité issue de la chasteté produisit la lumière unique et monogène, corporellement, par la bienveillance de Celui qui la engendrée sans corps - l'être qui n'engendre pas, mais est toujours engendré, pour qui être engendré est la seule propriété personnelle. Oh ! que de merveilles, et quelles alliances, en cette petite enfant ! Fille de la stérilité, virginité qui enfante, en elle s'uniront divinité et humanité, souffrance et impassibilité, vie et mort, pour qu'en toutes choses le moins parfait soit vaincu par le meilleur[xix]. Et tout cela, pour mon salut, ô Maître ! Tu m'as tellement aimé que tu n'as pas réalisé ce salut ni par des anges, ni par aucune créature ; mais comme ma première création, ma régénération aussi fut ton oeuvre personnelle. Aussi j'exulte, je fais éclater ma fierté et ma joie, je reviens à la source des mer- veilles ; et, enivré d'un torrent d'allégresse, je frappe à nouveau la cithare de l'Esprit et je chante l'hymne divin de la Nativité.
 
6. La grâce dépasse la nature. Le salut du monde est commencé.
 
Joachim et Anne, couple très chaste, "couple de tourterelles" au sens mystique[xx]. En observant la loi de la nature, la chasteté, vous avez mérité les dons qui dépassent la nature : vous avez enfanté au monde une Mère de Dieu sans époux. Après une existence pieuse et sainte dans une nature humaine, vous avez engendré une fille supérieure aux anges et qui maintenant règne sur les anges. Fille très gracieuse et très douce, lis éclos entre les épines(i), de la souche toute noble et toute royale de David. Par toi la royauté s'est enrichie du sacerdoce. Par toi fut accompli "le changement de Loi(j)" et révélé l'esprit caché sous la lettre, puisque la dignité sacerdotale passa de la tribu de Lévi à celle de David. Rose sortie des épines du judaïsme, qui d'un parfum divin remplis l'univers ! Fille d'Adam et Mère de Dieu ! Heureux les flancs et le sein dont tu es éclose ! Heureux les bras qui t'ont portée, les lèvres qui ont goûté tes chastes baisers, - les lèvres seules de tes parents, afin qu'en tout tu fusses toujours vierge[xxi].
Aujourd'hui est pour le monde le commencement du salut[xxii]. "Acclamez le Seigneur, toute la terre, chantez, exultez, jouez des instruments(k)"! Elevez votre voix, "faites-la entendre sans crainte(l)"! Car dans la sainte Probatique une Mère de Dieu nous est née, de qui a bien voulu naître l'Agneau de Dieu, qui ôte le péché du monde.
 
L'Exode : la montagne de Dieu, le tabernacle[xxiii].
 
Bondissez de joie, montagnes, - natures raisonnables, et tendues vers le sommet de la contemplation spirituelle[xxiv]. La montagne du Seigneur, éclatante, vient au monde, qui dépasse et transcende toute colline et toute montagne, c'est-à-dire la hauteur des anges et des hommes ; d'elle, sans intervention de main d'homme, le Christ a bien voulu se détacher, lui, la pierre angulaire, cette Personne unique, qui rapproche ce qui est distant, la divinité et l'humanité, les anges et les hommes, et rapproche les païens de l'Israël selon la chair en un seul Israël spirituel[xxv]. "Montagne de Dieu, montagne d'abondance ! Montagne opulente, montagne d'abondance, la montagne que Dieu a daigné choisir pour séjour !" "Les chars de Dieu sont des myriades, avec des êtres florissants"[xxvi] de la grâce divine, Chérubins et Séraphins. Cime plus sainte que le Sinaï, que ne couvrent ni fumée, ni ténèbre, ni tem-pête, ni feu redoutable, mais l'éclat illuminateur de l'Esprit très saint. Là, la parole de Dieu avait gravé la loi sur des tables de pierre, par l'Esprit, ce doigt divin : ici, par l'action de l'Esprit-Saint et par le sang de Marie, la Parole elle-même s'est incarnée et s'est donnée à notre nature comme un remède de salut plus efficace. Là c'était la manne : ici, celui qui donna la manne et sa douceur[xxvii].
Que la demeure fameuse que Moïse construisit au désert avec des matières précieuses de toute espèce, et avant elle la demeure de notre père Abraham, s'effacent devant la demeure de Dieu, vivante et spirituelle. Celle-ci fut le séjour, non de la seule énergie divine, mais de la Personne du Fils, qui est Dieu, présente substantiellement. Que l'arche toute recouverte d'or reconnaisse qu'elle n'a rien de comparable avec elle, comme aussi l'urne d'or de la manne, le candélabre, la table et tous les objets du culte ancien : ils furent honorés parce qu'ils la préfiguraient, comme des ombres du véritable prototype.
 
7. Sainteté qui nous rend l'immortalité.  
 
Aujourd'hui le Créateur de toutes choses, Dieu le Verbe, a composé un livre nouveau, jailli du coeur du Père pour être écrit, comme avec un roseau, par l'Esprit qui est la langue de Dieu[xxviii]. Il fut donné à un homme qui connaissait les lettres mais qui ne le lut pas. Joseph en effet ne connut point Marie, ni la signification du mystère lui-même. Fille toute sainte de Joachim et d'Anne, qui échappa aux regards des Principautés et des Puissances et "aux traits enflammés du Mauvais(m)", qui vécut dans la chambre nuptiale de l'Esprit, et fut gardée intacte, pour devenir épouse de Dieu et Mère de Dieu par nature ! Fille toute sainte, tu apparais dans les bras de ta mère, et tu es la terreur des puissances de rébellion. Fille toute sainte, nourrie du lait maternel, et entourée des troupes des anges ! Fille aimée de Dieu, l'honneur de tes parents, les générations des générations te disent bienheureuse, comme tu l'as affirmé avec vérité. Fille digne de Dieu, beauté de la nature humaine, réhabilitation[xxix] d'Eve notre première mère ! Car par ta naissance, celle qui tomba est relevée. Fille toute sainte, splendeur du sexe féminin ! Si la première Eve, en effet, fut coupable de transgression, et si par elle "la mort a fait son entrée", parce qu'elle s'était mise au service du serpent contre notre premier père, Marie, elle, qui se fit la servante de la volonté divine, a trompé le serpent trompeur et introduit dans le monde l'immortalité[xxx].
 
L'histoire du salut : Marie prédestinée.
 
Fille toujours vierge, qui put concevoir sans intervention humaine ! Car celui que tu as conçu a un Père éternel. Fille de la race terrestre, qui porta le créateur dans tes bras divinement maternels ! Les siècles rivalisaient pour savoir lequel s'honorerait de te voir naître, mais le dessein fixé d'avance du Dieu "qui a fait les siècles[xxxi]", mit fin à leur rivalité, et les derniers devinrent les premiers, eux à qui échut le bonheur de la Nativité. Réellement tu es plus précieuse que toute la création, car de toi seule le Créateur a reçu en partage les prémices de notre matière humaine. Sa chair fut faite de ta chair, son sang de ton sang ; Dieu s'est nourri de ton lait, et tes lèvres ont touché les lèvres de Dieu. Merveilles incompréhensibles et ineffables ! Dans la prescience de ta dignité, le Dieu de l'univers t'a aimée ; comme il t'aimait, il te prédestina, et "dans les derniers temps[xxxii]" il t'appela à l'existence , et t'établit mère, pour engendrer un Dieu et nourrir son propre Fils et son Verbe[xxxiii].
 
9. Fertilité.
 
"Une vigne aux beaux sarments(n)" a germé du sein d'Anne, et elle a produit un raisin plein de douceur, source de nectar jaillissant pour les habitants de la terre en vie éternelle. Joachim et Anne se firent des "semailles de justice" et récoltèrent un "fruit de vie". Ils se sont "éclairés de la lumière de la connaissane", ils ont cherché le Seigneur et il leur vint un fruit de justice(o). Que la terre prenne confiance ! "Enfants de Sion, réjouissez-vous dans le Seigneur votre Dieu", car le désert "a verdoyé(p)", celle qui était stérile a porté son fruit. Joachim et Anne, comme des montagnes mystiques, ont fait couler le vin doux(q). Sois dans l'allégresse, Anne bienheureuse, d'avoir enfanté une femme. Car cette femme sera Mère de Dieu, porte de la lumière, source de vie, et elle réduit à néant l'accusation qui pesait sur la femme.
 
(a) Ez.,44,3.2 ; (b) Zach.,6,12 ; (c) Ps.,96,11 ; (d) Ps.,24,7-10 ; (e) Is.,63,9 ; (f) Ps.,118,26.27 ; (g) Is.,54,1 ; (h) Mt.,7,16 ; (i) Cant.,2,1.2 ; (j) Héb.,7,12 ; (k) Ps., 98,4 ; (l) Is.,40,9 ; (m) Ephés.,6,16 ; (n) Os.,10,1 et Ps.,128,3 ; (o) Os.,10,12 ; (p) Joël,2,21-23 ; (q) Joël,3,18 et Amos,9,13.
 
Vie intérieure de Marie, attentive à Dieu.
 
"Le visage" de cette femme, "les hommes riches du peuple l'imploreront". Devant cette femme les rois des nations se prosterneront en lui offrant des présents. Cette femme, tu l'amèneras à Dieu, le Roi universel, "parée de la beauté" de ses vertus comme "de franges d'or", ornée de la grâce de l'Esprit, et dont "la gloire est au-dedans[xxxiv]". La gloire de toute femme, c'est l'homme, qui lui est donné du dehors ; mais la gloire de la Mère de Dieu est intérieure, elle est le fruit de son sein.
O femme tout aimable, trois fois heureuse ! "Tu es bénie entre les femmes, et béni est le fruit de ton sein". O femme, fille du roi David, et Mère de Dieu, le Roi universel ! Divin et vivant chef-d'œuvre dont Dieu le créateur s'est réjoui[xxxv], dont l'esprit est gouverné de Dieu et attentif à Dieu seul, dont tout le désir se porte à ce qui seul est désirable et aimable, qui n'as de colère que contre le péché et celui qui l'a enfanté. Tu auras une vie supérieure à la nature. Car tu ne l'auras point pour toi, puisque aussi bien ce n'est pas pour toi que tu es née. Aussi l'auras-tu pour Dieu : à cause de lui tu serviras au salut universel, pour que l'antique dessein de Dieu(a), qui est l'Incarnation du Verbe et notre divinisation, par toi s'accomplisse. Ton appétit est de te nourrir des paroles divines et de te fortifier de leur sève, comme "l'olivier fertile dans la maison de Dieu(b)", comme "l'arbre planté près du cours des eaux(c) "de l'Esprit, comme l'arbre de vie, qui a donné son fruit au temps qui lui fut marqué(d) : le Dieu incarné, vie éternelle de tous les êtres. Tu retiens toute pensée nourrissante et utile à l'âme : mais toute pensée superflue et qui serait pour l'âme un dommage, tu la rejettes avant de la goûter. Tes yeux "sont toujours vers le Seigneur(e), regardant "la lumière" éternelle et "inaccessible(f)". Tes oreilles écoutent la divine parole et se délectent de la cithare de l'Esprit ; par elles la Parole est entrée pour se faire chair. Tes narines respirent avec délice l'arôme des parfums de l'époux, qui est lui-même un parfum, spontanément répandu pour oindre son humanité : "Ton nom est un parfum qui s'épanche", dit l'Ecriture(g). Tes lèvres louent le Seigneur et sont attachées à ses lèvres. Ta langue et ton palais discernent les paroles de Dieu et se rassasient de la suavité divine. Cœur pur et sans souillure, qui voit et qui désire le Dieu sans souillure[xxxvi]!
Dans ce sein l'être illimité est venu demeurer ; de son lait, Dieu, l'enfant Jésus, s'est nourri. Porte de Dieu toujours virginale(h). Voici les mains qui tiennent Dieu, et ces genoux sont un trône plus élevé que les Chérubins : par eux "les mains affaiblies et les genoux chancelant(i)" furent affermis. Ses pieds sont guidés par la loi de Dieu comme par une lampe brillante(j), ils courent à sa suite sans se retourner, juqu'à ce qu'ils aient attiré vers l'amante le Bien-Aimé[xxxvii]. Par tout son être elle est la chambre nuptiale de l'Esprit, "la cité du Dieu"vivant, "que réjouissent les canaux du fleuve(k)", c'est-à-dire les flots des charismes de l'Esprit : "toute belle", tout entière "proche" de Dieu. Car, dominant les Chérubins, plus haute que les Séraphins, proche de Dieu, c'est à elle que cette parole s'applique[xxxviii]!
 
11. Piscine probatique. Guérison du genre humain.
 
Je te salue, ô Portique des brebis, demeure très sainte de la Mère de Dieu. Je te salue, Portique des brebis, domicile ancestral de la reine, autrefois l'enclos des brebis de Joachim, devenu aujourd'hui l'Eglise du troupeau spirituel du Christ, cette imitation du ciel[xxxix].
Jadis tu recevais une fois par an l'ange de Dieu, qui agitait les eaux et rendait la santé à un seul homme en le délivrant du mal qui le paralysait(l). Aujourd'hui tu as ici une multitude de puissances célestes qui célèbrent avec nous la Mère de Dieu, l'abîme des merveilles, la source de l'universelle guérison. Tu as reçu, non un ange serviteur(m), mais "l'Ange du grand conseil", descendu sans bruit sur la toison comme une pluie de bonté[xl], celui qui a rétabli la nature entière, malade et penchant vers sa perte, dans une santé inaltérable et une vie sans vieillesse : par lui, le paralytique qui gisait en toi a bondi comme un cerf[xli]. Je te salue, précieux Portique des brebis, que se multiplie sa grâce !
 
(a) Is.,25,1 ; (b) Ps.,52,10 ; (c) Ps.,1,3 ; (d) Apo.,22,2 ; (e) Ps.,25,15 ; (f) 1Tim., 6,16 ; (g) Cant.,1,2 ; (h) Ez.,44,2 ; (i) Is.,35,3 ; (j) Ps.,119,105 ; (k) Ps.,46,5 (Cant. de Sion) ; (l) Jn.,5,4 ; (m) Héb.,1,14.
 
Additif : traitant de l'Immaculée Conception, Paul Claudel, a mis en évidence le rôle de Joachim et d'Anne par le texte suivant : "Ainsi quand Joachim aperçut pour la première fois (x) Anne sous la Porte Dorée - et il y avait déjà de longues années qu'ils étaient mari et femme - ce fut une image de Dieu qui salua une autre image de Dieu".
 
(x)La Porte Dorée est une des neuf portes du Temple de Jérusalem. L'allusion se réfère à un célèbre épisode de la vie de Joachim et d'Anne, d'après les Légendaires orientaux (apocryphe) et les visions de Marie d'Agreda et d'Anne-Catherine Emmerich. Les saints époux frappés d'une stérilité mystérieuse qui jetait sur eux une opprobre, s'étaient retirés chacun de son côté pour supplier Dieu dans la prière. Au bout de quelque temps un ange les avertit séparément que leur prière était exaucée et leur dit de se rendre à la Porte Dorée (symbole de Janua caeli) où ils se rencontrèrent.
 
DOCTRINE ROYALE DU DAMASCÈNE[xlii]
 
< Héritier de la doctrine d'Ephèse et continuateur de Cyrille, Jean Damascène est un des docteurs qui ont le plus magnifiquement exalté la "Mère de Dieu" (Théotokos). Mais il s'est efforcé de comprendre l'origine de cette maternité et d'en reconnaître toutes les conséquences.
Marie fut l'auxiliaire humain grâce auquel l'oeuvre du salut put se réaliser. Elle en fut l'instrument. Plus précisément, le saint docteur dira qu'elle en fut le lieu privilégié, ou le milieu vivant, où cette oeuvre s'est élaborée.
Ainsi c'est par elle que le Logos divin a fait son entrée dans le monde : ce rôle est illustré par l'épisode du songe de Jacob qui réunit les thèmes de l'échelle reliant le ciel à la terre et de la "porte du ciel" (3), comme aussi par la vision d'Ezéchiel sur la porte orientale du Temple qui seule donne entrée à Dieu (9).
Bien plus, Marie est celle qui a contenu dans son sein Dieu lui-même. En elle l'immensité de Dieu a voulu se circonscrire. A cet égard elle est comparable au ciel. Elle est encore le Paradis où le Christ, véritable arbre de vie, s'est enraciné dans notre terre. Dès les origines, la bienveillance de Dieu pour les hommes, l'avait poussé à venir habiter parmi eux, comme l'attestent de nombreuses figures de l'Ancien Testament : la "maison de Dieu" de Bethel, l'arche qui contenait déjà typiquement la présence divine, la Tente ou la Demeure qui dès le temps de Moïse restait au milieu d'Israël, le temple de Sion : à travers ces ébauches, la Théotokos, vraie demeure de Dieu était prophétisée. Elle est encore la colline de Sion, résidence que Dieu s'est choisie sur la terre, et les Psaumes de Sion [46,48,86,87] entrent dans le contexte de ses louanges ; elle est la "cité de Dieu" du Psaume 87. Et par toutes ces figures, on le voit, le mystère de Marie est déjà rapproché du mystère de l'Eglise.
Mais il y a plus ici qu'une simple habitation matérielle. S. Jean Damascène a coutume de donner vie aux êtres inanimés[xliii], pour marquer l'action concrète du Dieu vivant, et singulièrement pour caractériser les temps nouveaux inaugurés par l'Incarnation. Après les demeures de bois et de pierre du culte ancien, Marie apparaît comme l'arche vivante, le temple vivant, qui permet à la présence divine un contact plus intime avec l'humanité.
Cette union étroite que Dieu a voulu contracter avec Marie et par elle avec la race humaine, l'établit dans des relations singulières avec la Trinité sainte. Elles se traduisent d'abord par le thème de l'union nuptiale et par les images qu'en donnent le psaume 45 et le Cantique. Ainsi Marie apparaît tantôt comme l'épouse du Père (7-8) ou comme la bien-aimée que Dieu attire à lui, tantôt comme le lit nuptial où s'est accomplie l'alliance d'une Personne divine avec la nature humaine.
Quant à l'Esprit-Saint auteur de notre divinisation, c'est lui qui spiritualise et transfigure tout l'ordre naturel : aussi la Vierge, située aux confins de l'humain et du divin et initiatrice des temps nouveaux, est-elle sous la motion et le rayonnement de l'Esprit, et le qualificatif de "spirituel" s'applique à tout ce qui la concerne >.
 
HOMÉLIES SUR LUC 6, 7 et 8
Commentaire d’Origène
 
L'ENFANTEMENT DE MARIE ET D'ÉLISABETH
 
Introduction
 
Contenu spirituel
 
Ces homélies d'Origène qui sont le premier commentaire connu du 3ème évangile ont la réputation d'avoir joué un rôle de premier plan dans l'histoire de la théologie spirituelle. Elles contiennent en effet nombre de développements qui dominent la spiritualité catholique : la dévotion à la personne de Jésus (rappelée dans nombre d'homélies), le combat spirituel entre Satan et le Christ pour s'assurer la domination du monde (hom.30 et 31), le discernement des esprits (hom.1), la mesure et la convenance pour la charité (hom.25), l'homme, image de Dieu, appelée à la parfaite ressemblance avec son créateur (hom.8 et 39), l'angélologie (hom.12 et 13). En outre, ces homélies contiennent les éléments essentiels de la théologie mariale d'Origène, concentrés principalement dans les homélies 6, 7 et 8, qui ont été retenues en adéquation avec les thèmes du présent chapitre.
< Comme le précise le P.H. Crouzel[xliv], dans les nombreuses listes de propositions de foi que l'on rencontre dans l'oeuvre d'Origène un seul point du dogme marial est mentionné : Jésus est né de la Vierge Marie. Cette affirmation a deux pointes. Jésus est né d'une femme : il est donc un homme authentique, non une apparence d'humanité. Cette femme était vierge : le miracle de la conception virginale manifeste la divinité de l'enfant. La double nature de l'Homme-Dieu est ainsi signifiée. Mais Origène affirme aussi très fortement la virginité perpétuelle de Marie. Il souligne sa sainteté et voit en elle un type du "spirituel" selon son coeur. Enfin la scène de la Visitation, qu'il a souvent méditée, lui a fait comprendre le rôle de la Mère de Jésus dans l'économie de la Rédemption >.
 
La place d'Origène dans le développement de la théologie mariale.
 
< On peut juger de la place occupée par Origène dans le développement de la théologie mariale en se référant à l'article de Mgr Jouassard intitulé Marie à travers la patristique[xlv]. Si la conception virginale est nettement affirmée par le Nouveau Testament et par la littérature primitive, il n'en est pas de même de la virginité perpétuelle. Justin et Irénée ne disent rien de clair, Tertullien la nie et, chez Clément d'Alexandrie, on trouve une allusion qui n'est pas très sûre. Les textes origéniens semblent montrer qu'il ne fait entrer en aucune façon l'"intégrité physique" dans la notion qu'il a de la virginité. Marie est vierge parce qu'elle n'a jamais connu d'homme. Plus encore, puisqu'elle est dite parmi les femmes prémices de cette vertu, elle réalise au plus haut point l'idéal que l'Alexandrin s'en fait : il correspond à un dessein volontaire, mis par Dieu en elle, et il est un des aspects de sa sainteté. Dans cette conception toute spirituelle aucune attention n'est donnée au signe charnel de son état de vierge. Il a scruté cela d'une manière beaucoup plus profonde et générale que Justin ou Irénée, à l'aide de sa propre vie intérieure et de la doctrine spirituelle très complète qu'il possède. Il n'y a cependant pas encore chez lui de "dévotion mariale", bien qu'il soit un grand affectif dans sa piété et que son amour du Christ ne soit pas sans parenté avec celui de saint Bernard.
Origène marque donc une date importante dans l'histoire de la théologie mariale. L'ensemble de son interprétation tire sa valeur de la puissante spiritualité qui l'anime. On comprend que moines et moniales du XIIème siècle aient vu en lui un grand docteur de Notre-Dame[xlvi] >. 
 
A qui s'adressait Origène dans ses homélies sur Luc ?
 
Trois passages[xlvii] nous indiquent qu'Origène s'adressait à des catéchumènes[xlviii], raison pour laquelle les homélies 14, 21, 22, 24, traitent explicitement du baptême. De plus, l'homélie 33 se termine par une invitation à reproduire la purification de Naaman[xlix], figure du baptême chrétien. On suppose que l'auditoire auquel s'adressaient ces homélies n'était pas composé exclusivement de catéchumènes puisqu'il est fait état dans l'homélie 32,6, de "fidèles, femmes, hommes, enfants". Comme la plupart de ses autres homélies sur l'Ecriture sainte, celles-ci furent prononcées lors de son dernier séjour à Césarée, où à partir de 230 jusqu'à la fin de sa vie, sa prédication était devenue quasi quotidienne.
 
A quelle date et pour quelles raisons Jérôme a-t-il traduit ces homélies ?
 
Pour fixer la date avec une bonne approximation, on s'est appuyé sur le fait que l'évangile de Luc avait donné lieu à deux ouvrages qui ont quelques rapports entre eux. Le premier est le Traité sur l'Evangile de Luc d'Ambroise désigné encore par Augustin sous le titre d'"Expositio". Le second est la traduction des Homélies sur Luc par Jérôme dont le prologue évoque le texte ambrosien en des termes, d'ailleurs, moins que favorables. La date "au plus loin" est donc constituée par l'achèvement de ce premier document qui se situe entre 387 et 388, à l'issue d'une période assez longue consacrée à son homogénéisation. La date "au plus près" serait l'année 392, marquée par le début de la controverse origéniste. On a donc pu affirmer que cette traduction hiéronymienne avait été rédigée en 389-390, alors que son auteur séjournait à Bethléem depuis l'été de 386.
Quant aux motifs qui ont conduit Jérôme à la réaliser, il les donne également dans le prologue. C'était pour répondre aux désirs de Paule et d'Eustochium, ses protégées, alors moniales à Bethléem ; elles aussi, peu convaincues par l'ouvrage d'Ambroise, souhaitaient disposer d'une bonne nourriture spirituelle. Nonobstant son secret désir de mettre en relief le peu de parti qu'Ambroise avait tiré d'Origène, Jérôme a donc souhaité, grâce à sa connaissance approfondie de la langue grecque, faire profiter le monde latin de la théologie de son "cher Adamante[l]".
 
Contenu de l'ouvrage traduit par Jérôme.
 
Jérôme a mentionné et traduit trente neuf homélies d'Origène sur l'Evangile de Luc. Les trente trois premières constituent une explication suivie des chapitres 1 à 4,27 du texte, à l'exception des versets 1,34-38 concernant la conception virginale de Jésus. Les six dernières correspondent à un choix de chapitres effectué par Jérôme, dont le premier (chap.34) concerne la parabole du Bon Samaritain [Lc.,10,25-37].
Outre le texte latin de ces homélies, il a été fourni des fragments grecs d'Origène dont l'authenticité est aujourd'hui bien établie. C'est le cas de ceux contenus dans la seconde édition de l'ensemble homélie + fragments, publiée en 1959 par M.Rauer, utilisée ici par F. Fournier.
 
Plan du sous-chapitre.
 
1. Extraits du texte du P. H. Crouzel :
   Jésus est vraiment né de la femme.
   L'âme humaine du Christ vient prendre chair en Marie.
   Jésus est né d'une Vierge : signification de la conception
   virginale.
2. L'Annonciation : homélie 6 et texte du P. H. Crouzel pour les
    versets 1,34-38.
3. La Visitation : homélie 7.
4. Le Magnificat : homélie 8.
5. Conclusions (Textes du P. H. Crouzel) :
   Marie est toujours restée vierge : virginité postpartum et in partu.
   
1.Extraits du texte du P. H. Crouzel :
   
    Jésus est vraiment né de la femme.
 
L'insistance d'Origène à affirmer que la chair de Jésus a vraiment pris son origine de la chair de Marie se manifeste à travers ses oeuvres, dont les homélies sur Luc : "Il a pris un corps semblable à notre corps, différent seulement de lui sur ce point, qu'il est né de la Vierge et de l'Esprit-Saint[li]". 
Selon l'Entretien d'Origène avec l'évêque Héraclide, le Seigneur a revêtu les trois éléments qui constituent l'homme, corps, âme et esprit, pour le sauver dans son entier. Cet argument qui sera repris par la tradition postérieure, est à replacer dans le cadre polémique de l'époque : les gnostiques hétérodoxes, en effet, non contents de séparer le Dieu créateur du Père de Jésus, niaient que le Christ ait pu venir dans la chair, et qu'il soit né de la Vierge, mais ils lui attribuaient un corps céleste.
Ils pensaient que le corps du Seigneur avait été fait d'éléments célestes, d'une matière astrale, d'une "nature plus sublime et spirituelle" ; le contexte de cette affirmation était la théorie de l'éther, cinquième élément en plus des quatre éléments classiques, essence commune des astres et des âmes humaines, telle que l'exposait Aristote dans son traité de jeunesse Sur la Philosophie.
Origène, au contraire, s'était appliqué à démontrer l'authenticité du corps terrestre de Jésus[lii], donnant cette conclusion : "Il ne faut pas prêter l'oreille à ceux qui disent que Jésus est né par (per) Marie, non de (ex) Marie. L'Apôtre prévoyant cette opinion a écrit : < Lorsque vint la plénitude des temps, Dieu envoya son Fils fait de (ex) la femme, fait sous la Loi, pour racheter ceux qui étaient sous la Loi [Gal.,4,4] >. Tu vois qu'il n'a pas dit : fait par (per) la femme, mais < fait de (ex) la femme >. Ce texte s'explique par un passage du Commentaire sur l'Epître aux Romains.
Pour les anciens en effet, l'enfant sortait tout entier de la semence du père : la mère n'était guère que le contenant dans lequel elle se développait. Mais ce ne fut pas le cas du Christ : puisqu'il n'a pas eu de père ici-bas, il a dû tirer de sa mère toute sa substance.
 
L'âme humaine du Christ vient prendre chair en Marie.
 
L'âme de Jésus est en Dieu par suite de son union au Verbe. Le lieu où elle se trouve est quelquefois désigné par le terme Plérôme, qui s'applique chez les gnostiques au ciel suprême où sont les Eons ; il exprime sa présence dans la plénitude divine, dans laquelle elle habite et qui habite en elle selon Col.,2,9.
Quant au Verbe, d'une certaine façon, il vient sur terre avec son âme, participant à sa kénose[liii] ; il ne quitte pas le sein du Père qui est comme son "lieu". Ainsi Origène commente-t-il cette parole de Jérémie [12,7] : "J'ai abandonné ma maison, j'ai délaissé mon héritage, j'ai livré mon âme très aimée aux mains de ses ennemis".
L'homme en Jésus est donc antérieur à l'Incarnation.
"L'Ecriture elle-même le confirme quand elle dit en [Jn.,1,30] qu'est venu après Jean un homme qui a été fait avant lui et qui existait avant lui, pour nous apprendre que l'homme qui est dans le Fils de Dieu, mélangé à sa divinité, est plus ancien que sa naissance de Marie".
 
Jésus est né d'une Vierge : signification de la conception virginale.
   
Origène parle fréquemment de la conception virginale. Le corps de Jésus, celui qu'il a reçu de la Vierge, est distingué d'un autre corps dont il est l'image, l'Eglise : tous deux peuvent être dits des Temples. En Jésus, il y a le Logos-Dieu et "ce qui fut reçu de la Vierge". Jésus n'est pas né comme tout enfant ex viro per mulierem, mais ex muliere, car il tire de Marie son unique origine charnelle. Le sens spirituel de la naissance virginale rejoint celui du tombeau neuf où son corps fut déposé : "Comme sa génération avait été plus pure que toute autre génération, car il n'est pas né d'une union charnelle, mais d'une vierge, sa sépulture a eu la même pureté, manifestée symboliquement par le fait que son corps fut déposé dans un tombeau neuf installé sous le roc : ce n'était pas un tombeau édifié avec des pierres brutes, sans unité naturelle, il était creusé dans un unique rocher, tout d'une pièce, équarri et taillé[liv] ".
Marie n'a donc conçu que sous l'impulsion d'une force venue d'en haut. C'est l'âme préexistante[lv], ombre du Verbe. C'est aussi le Verbe qu'elle a vêtu de chair[lvi] et il est parfois représenté s'unissant à cette chair, sans qu'il soit question de la "médiation" de l'âme. De même qu'il est allé se faire entendre d'Ezéchiel, fils de Buzi, "le Verbe de Dieu est venu à celui qui naissait de la Vierge, c'est-à-dire à l'homme, le Verbe qui demeure toujours dans le Père, afin que les deux réalités n'en deviennent qu'une [Ephés.,2,14], et que l'homme qu'il avait revêtu comme symbole du salut de toute l'humanité, soit associé à sa divinité et à la nature du Fils unique de Dieu". Une autre personne a son rôle dans la génération du Verbe, l'Esprit-Saint. Origène affirme souvent que l'enfant fut conçu de la Vierge et du Saint-Esprit, avec la même préposition pour désigner l'action de chacun : on peut le constater dans les traductions latines et dans les textes grecs indiscutables. Cette descente du Verbe et de l'Esprit en Marie est la source principale de sa sainteté et de son action apostolique.
L'Homélie VIII sur le Lévitique, à propos de Lév.,12,1.2, sur l'impureté de la femme "qui a reçu la semence et engendré un enfant mâle", se demande, puisqu'il n'y a rien d'inutile dans l'Ecriture et que chaque détail recèle une profondeur de mystère, quelle idée avait le législateur en écrivant la première partie de ce texte, car la seconde la suppose. C'est que Marie devait mettre au monde un enfant mâle sans semence d'homme : Moïse la déclarait indemne de toute impureté et non sujette à la loi. "C'est une exception mystérieuse qui met Marie à part de toutes les femmes, parce qu'elle a enfanté sans semence d'homme, par la présence de l'Esprit-Saint et de la Puissance du Très-Haut[lvii]".
Cette souillure dont la Vierge est préservée, c'est celle de l'union conjugale. Origène en voit la preuve dans le précepte du Lévitique. Elle oblige les époux à se séparer pour un temps d'un commun accord lorsqu'ils veulent vaquer à la prière, recevoir l'Eucharistie, s'adonner aux jeûnes liturgiques. Mais elle n'a rien de peccamineux, elle n'adhère en quelque sorte aux époux que dans le temps de leurs rapports, elle ne les empêche pas de présenter au Seigneur leur corps comme une hostie vivante, sainte, agréable à Dieu. Ils ne peuvent cependant pas offrir un sacrifice perpétuel, leurs relations conjugales l'interrompent[lviii]. Bien qu'elles ne soient pas péché, le Saint-Esprit n'y préside pas, même quand elles sont accomplies par un prophète.
Parce qu'il est né d'une Vierge, Jésus est exempt de la concupiscence qui souille les enfants dès leur naissance. Suivant l'Apôtre, [Rom.,9,3], il ne porte pas une "chair de péché", mais "une ressemblance de chair de péché". Cette exemption a pour cause l'union parfaite qui joint l'âme de Jésus au Verbe, l'assimilant à lui, comme le fer dans le feu devient feu. Mais il y a un lien étroit entre la divinité, l'absence de concupiscence et la conception virginale. En effet Origène, manifestant, ou peut-être inaugurant une tradition que l'Eglise mettra longtemps à extirper et qui rendra l'Immaculée Conception inacceptable à des théologiens vénérés parmi les plus grands, voit l'origine de la concupiscence, ce penchant à jouir des biens terrestres, dans le fait d'être né d'une union charnelle [...]
La conception origénienne du corps présente un aspect antithétique : le corps est le temple du Saint-Esprit, dans lequel Dieu réside, par l'intermédiaire de l'âme faite à son image, l'âme qui est le prêtre de ce sanctuaire. Le mal n'est pas dans la matière, qui constitue au plus une tentation. L'être matériel est l'image des réalités suprêmes, il doit diriger vers elles l'âme contemplative[lix]. Le péché essentiel, c'est d'arrêter à l'image l'élan de l'intelligence, brisant ainsi son dynamisme naturel, c'est d'accorder au symbole les hommages destinés à son modèle.
 
2. L'Annonciation:homélie 6
    Luc, 1,24-33.
 
Sur le texte : Après qu'elle eut conçut, Elisabeth se tint cachée, jusqu'à ces mots : Celui-ci sera grand.
 
Elisabeth demeure cachée.
 
[1] Quand Elisabeth eut conçu, "elle se tenait cachée cinq mois durant : voilà donc, se disait-elle, ce qu'a fait pour moi le Seigneur au temps où il m'a regardée pour ôter mon opprobre aux yeux des hommes". Je me demande pourquoi, dès qu'elle se vit enceinte, Elisabeth ne se montra plus en public. Si je ne me trompe, c'est que même ceux qui sont unis par les liens du mariage ne peuvent pas toujours se livrer à l'acte conjugal et il vient un temps où ils s'abstiennent de rapports charnels. En effet, si l'homme est un vieillard et si la femme est âgée, c'est vraiment manquer de pudeur que de se livrer à la passion charnelle et d'accomplir l'acte conjugal que ne semblent plus permettre ni le dépérissement du corps et la vieillesse ni la volonté de Dieu[lx]. Mais Elisabeth qui, selon la parole de l'ange et l'économie voulue par Dieu, s'était unie une fois encore à son époux, rougissait d'être revenue, elle déjà âgée et sur le déclin, à un acte de jeunesse.
[2] C'est pourquoi "elle se tenait cachée durant cinq mois" ; non pas cependant jusqu'au neuvième mois, jusqu'au temps de l'accouchement, mais jusqu'au temps de la conception de Marie. Quand, après avoir conçu, Marie vint trouver Elisabeth et que "sa salutation eut frappé les oreilles de sa cousine, l'enfant tressaillit dans le sein d'Elisabeth(a), qui se mit à prophétiser ; remplie du Saint-Esprit, elle prononça les paroles que rapporte l'Evangile. Et "ces paroles se répandirent dans tout le haut pays(b)". De fait, quand le bruit se répandit dans le peuple qu'Elisabeth porte en son sein un prophète, plus grand qu'un homme, elle ne se tient plus cachée mais se montre en toute liberté et se réjouit d'avoir en elle le précurseur du Sauveur.
 
Le Mystère de l'Incarnation caché au démon.
 
[3] L'Ecriture raconte ensuite qu'au "sixième mois" de la grossesse d'Elisabeth, "l'ange Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée, nommée Nazareth, à une vierge fiancée à un homme, appelé Joseph, de la maison de David ; la vierge s'appelait Marie".
Réfléchissant encore à ces faits, je me demande pourquoi Dieu , qui avait une fois pour toutes décidé que le Seigneur naîtrait "d'une vierge", n'a pas choisi de préférence une jeune fille sans fiancé, mais bien Marie déjà "promise en fiançailles". Sauf erreur, en voici la raison : le Sauveur devrait naître d'une vierge qui non seulement serait déjà fiancée mais qui, selon le mot de Matthieu(c), serait déjà confiée à un homme qui toutefois ne l'avait pas encore connue, afin de supprimer par cette situation tout motif de honte pour la vierge quand elle paraîtrait enceinte.
[4] C'est pourquoi, j'ai trouvé, noté avec finesse, dans la lettre d'un martyr - je fais allusion à Ignace, second évêque d'Antioche après Pierre, qui à Rome fut livré aux bêtes pendant la persécution - : "La virginité de Marie fut cachée au Prince de ce siècle[lxi]" ; elle fut cachée grâce à Joseph, elle fut cachée grâce aux noces, elle fut cachée parce qu'on pensait qu'elle était mariée. Si elle n'avait point eu de fiancé et, comme on le pensait, de mari, cette virginité n'aurait pas pu être cachée "au Prince de ce monde(d)". Aussitôt une pensée se serait insinuée secrètement dans l'esprit du diable : "Comment donc cette femme, qui n'a point eu de relations avec un homme, peut-elle être enceinte ? Cette conception doit être oeuvre divine, ce doit une oeuvre qui dépasse la nature humaine". Au contraire, le Sauveur avait décrété de laisser le diable ignorer l'économie de son Incarnation ; aussi le laissa-t-il dans l'ignorance de sa génération et, plus tard, il commandait aux disciples "de ne pas le faire connaître(e)".
[5] Lorsqu'il était tenté par le diable lui-même, il ne lui révéla en aucune occasion sa filiation divine, mais se contentait de lui répondre : "Il ne faut pas que je t'adore, ni que je fasse des pains de ces pierres, ni que je me précipite de ce sommet". En disant cela, il ne cessa de taire sa filiation divine. Cherchez ailleurs dans l'Ecriture, vous y trouverez que la volonté du Christ fut de laisser ignorer au diable l'avènement du Fils de Dieu. L'Apôtre, affirmant que les forces adverses ont ignoré la Passion, dit : "C'est une sagesse que nous prêchons parmi les parfaits, ce n'est pas la sagesse du monde ni celle des princes de ce monde qui sont renversés ; mais nous parlons de la Sagesse de Dieu cachée dans le mystère, qu'aucun prince de ce monde n'a connue. Car s'ils l'avaient connue, jamais ils n'auraient crucifié le Seigneur de gloire(f)". Le mystère du Sauveur a donc été caché aux princes de ce monde.
[6] L'objection qu'on peut faire me paraît pouvoir être résolue avant même d'être proposée : comment se fait-il que ce qui avait échappé aux princes de ce monde n'a pas échappé au démon qui dit dans l'Evangile : "Tu es venu ici nous tourmenter avant le temps, nous savons qui tu es, Fils de Dieu(g)". Mais, constatez-le, c'est le plus petit en malice qui a reconnu le Sauveur ; mais le plus grand dans le crime, le plus malin, le plus méchant, parce qu'il est plus grand dans le mal, n'a pas pu reconnaître le Fils de Dieu[lxii]. Et nous aussi, moins nous appartiendrons au mal, plus nous pourrons facilement avancer sur les chemins de la vertu ; au contraire plus le mal sera grand en nous, plus grand sera notre travail, plus abondantes nos sueurs, pour nous libérer d'une trop grande malice. Voici le commentaire sur les fiançailles de Marie.
 
La salutation de l'Ange.
 
[7] Je dois ajouter quelques mots sur la formule employée par l'ange pour saluer Marie, formule nouvelle que je n'ai pas pu trouver ailleurs dans toute l'Ecriture. Voici ces paroles : "Salut pleine de grâce !" Où aurais-je pu lire cela ailleurs dans l'Ecriture ? Je ne m'en souviens pas. Jamais cette formule ne fut adressée à un homme : Salut, plein de grâce. A Marie seule, cette salutation était réservée. Si, en effet, Marie avait su qu'une formule de ce genre avait été adressée également à un autre - elle avait, en effet, la connaissance de la Loi, elle était sainte et connaissait par ses méditations de chaque jour les oracles des prophètes[lxiii]. - jamais elle n'eût été effrayée de cette salutation qui lui semblait étrange[lxiv]. C'est pourquoi l'ange lui dit : "Ne crains point, Marie, car tu as trouvé grâce devant le Seigneur. Voici que tu concevras et enfanteras un fils, tu lui donneras le nom de Jésus. Il sera grand et sera appelé Fils du Très-Haut".  
 
La grandeur de Jésus.
 
[8] Il est dit aussi de Jean : "Il sera grand(h)" et c'est l'ange Gabriel aussi qui l'atteste ; mais à la venue de Jésus, vraiment grand, vraiment sublime[lxv], Jean qui auparavant avait été grand est devenu plus petit. "Jean, en effet, dit Jésus, fut une lampe ardente et brillante et vous avez voulu vous réjouir un instant à sa lumière(i)". La grandeur de notre Sauveur n'apparut pas au moment de sa naissance mais maintenant elle resplendit après avoir semblé écrasée par ses adversaires. 
[9] Sachons voir la grandeur du Seigneur : "sur toute la terre s'est répandu le bruit de sa doctrine, et jusqu'aux confins de la terre ses paroles(j)". Notre Seigneur Jésus, parce qu'il est "la force de Dieu(k)",
est répandu sur toute la terre et il est actuellement avec nous[lxvi], suivant le texte de l'Apôtre : "Vous êtes rassemblés et mon esprit est au milieu de vous avec la force du Seigneur Jésus(l)". La force du Seigneur Sauveur est avec ceux qui, en Bretagne, sont séparés de notre continent et avec ceux qui habitent en Mauritanie[lxvii] et avec tous ceux qui, sous le soleil, ont cru en son nom. Sachons donc voir que la grandeur du Sauveur s'étend sur toute la terre ; mais, à dire vrai, je n'ai pas encore mis en évidence sa véritable grandeur.
[10] Montez aux cieux et voyez comment il remplit les demeures célestes, car "il est apparu aux anges(m). Descendez par la pensée dans les abîmes, vous verrez que là aussi il y est descendu. En effet, "celui qui est descendu est aussi celui qui est monté afin de tout remplir(n), "afin qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur la terre, dans les enfers(o)". Réfléchissez à la puissance du Seigneur, voyez comment elle remplit le monde, c'est-à-dire les cieux, la terre et les enfers, comment elle est entrée dans les cieux et en atteint le faîte, car nous lisons que le Fils de Dieu a traversé les cieux(p)". Si vous avez bien saisi ces vérités, vous comprendrez également que ce n'est point par hasard qu'il est dit : "Il sera grand". L'oeuvre du Seigneur donne à ce mot tout son sens. Présent ou absent, notre Seigneur Jésus est grand et il communique une part de sa puissance à notre assemblée et à notre communauté ; mais pour que chacun d'entre nous mérite de la recevoir, prions le Seigneur Jésus, "à qui appartiennent la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Amen(q)".
 
(a) Lc.,1,44 ; (b) Lc.,1,65 ; (c) Mt.,1,24 ; (d) 1 Cor.,2,6 et Jn.,12,31 ; (e) Mt., 12,16 ; (f) 1 Cor.,2,6 et ss ; (g) Mt.,8,29 ; (h) Lc.,1,5 ; (i) Jn.,5,35 ; (j) Ps., 19(18),5 ; (k) 1 Cor.,1,24 ; (l) 1 Cor.,5,4 ; (m) 1 Tim.,3,16 ; (n) Ephes.,4,10 ; (o) Philip.,2,10 ; (p) Héb.,4,14 ; (q) 1 Pierre,4,11.
 
Lc.,34-38 (Texte du P. H. Crouzel).
 
Sur le texte : Mais Marie dit à l'ange:"Comment cela se fera-t-il?" jusqu'à ces mots : "Je suis la servante du Seigneur, qu'il advienne selon ta parole !"Et l'ange la quitta.
 
Marie a conçu à l'Ombre de la Puissance du Très-Haut.
 
Cette âme du Christ est appelée l'image du Verbe, l'image de l'image de Dieu. Elle est aussi dite suivant Lam.,4,20, "l'ombre du Christ Seigneur,...sous laquelle nous vivons parmi les nations". En effet son union avec le Verbe la modèle entièrement sur lui ; mais bien qu'elle possède la plénitude de la divinité, elle n'est qu'ombre, elle tamise en quelque sorte la lumière divine, pour que nos yeux d'hommes puissent la supporter. Cela permet de comprendre quel sens revêt pour Origène la parole de Gabriel à Marie : "Une puissance du Très-Haut t'ombragera". La Puissance du Très-Haut n'est autre que sa Sagesse et son Verbe, c'est-à-dire son Fils, qui accomplit toute l'activité de Dieu ad extra, qui naît du Père comme la Volonté sort de l'Intelligence : le Peri Archôn l'appelle la Virtus Dei, la Vigor Dei. Par conséquent l'ombre de la puissance de Dieu qui va venir sur Marie n'est autre que l'Ombre du Verbe, l'âme préexistante de Jésus.
C'est ainsi que la phrase de Gabriel est citée dans le Peri Archôn au cours d'un passage consacré à l'explication de Lam.,4,20 : nous vivons parmi les nations à l'ombre du Christ, car notre vie terrestre se déroule à l'ombre du Verbe, qu'est son humanité. Mais Origène n'explique alors le message de l'Archange que par tout le contexte. Ce verset du Cantique des Cantiques : "A son ombre j'ai désiré et je me suis assise", ramène le même thème [2,3]. Dans la seconde homélie sur ce poème, selon la traduction de Jérôme, Origène développe l'idée que tout progrès spirituel doit commencer à l'ombre du Christ, c'est-à-dire par son humanité. "Je pense que la naissance de Jésus a eu son début de (ab) l'ombre et non dans (in) l'ombre, mais elle s'est achevée dans la vérité". Ce mot de vérité est à entendre dans le sens platonicien habituel à Origène, qui s'oppose à image et à ombre, non à erreur : la vérité, ce sont les réalités divines qui figurent les symboles d'ici-bas ; si l'image de Jésus est l'ombre du Verbe, le Verbe est la vérité de cette ombre. "L'Esprit-Saint, dit-il, viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut t'ombragera. La nativité du Christ a pris de l'ombre son origine : et non seulement en Marie cette naissance a commencé par l'ombre, mais en toi aussi, si tu en es digne, naît le Verbe de Dieu. Fais donc en sorte de pouvoir saisir son ombre et, lorsque tu auras été fait digne de cette ombre, viendra à toi pour ainsi dire son corps d'où naît l'ombre"[...].  
Mais il ne suffit pas de laisser naître le Christ en soi, il faut lui donner la place de grandir. On ne doit pas en rester à l'ombre et à l'image, fût-elle cette ombre privilégiée qu'est l'humanité du Verbe, mais progresser à partir d'elle pour atteindre la Vérité, aller de l'humanité du Christ à sa divinité ; ou plutôt, car il n'est pas possible en cette vie de se passer de la médiation de l'homme, s'habituer à percevoir de plus en plus à travers lui, comme les trois Apôtres qui ont gravi la Montagne, le Dieu qui le transfigure. Ce texte nous offre ainsi quelques uns des thèmes majeurs de la mystique d'Origène.
 
3. La Visitation:homélie7.
Luc,1,39-45.
 
Sur le texte : Marie partit et se rendit en hâte vers la montagne, jusqu'au passage : L'accomplissement de ce qui lui a été dit.
 
< Origène, nous indique le P. H. Crouzel, a souvent médité sur la scène de la Visitation, par suite de sa grande admiration pour le Baptiste : il en a presque épuisé le sens spirituel.
Un seul texte de son Commentaire sur Jean concernant la Visitation insiste sur le rôle de Marie, mais il le fait largement. "D'abord, la Mère de Jésus, dès qu'elle l'a conçu, va voir la mère de Jean, qui elle-même est enceinte, pour que celui qui est en voie de formation gratifie celui qui est en voie de formation, d'une formation plus soignée, en la rendant conforme à sa gloire, si bien qu'à cause de cette communauté de forme Jean a été pris pour le Christ, et Jésus pour Jean ressuscité des morts, par ceux qui ne savent pas distinguer l'Image du selon-l'image". Cette "formation" est ici prise en deux sens : la formation physique des deux enfants dans le sein de leurs mères ; la formation spirituelle que Jésus apporte à Jean, en le rendant semblable à lui, tellement qu'on les confondra tous deux, sans distinguer l'Image du Dieu invisible, titre qui convient uniquement au Verbe, de la créature raisonnable, faite selon l'Image de Dieu, c'est-à-dire selon le Logos. Cette "formation" est un thème qui revient plusieurs fois dans l'œuvre de l'Alexandrin : communication ou restauration de la vie divine, elle désigne la même réalité que la participation à l'image, c'est-à-dire à peu près ce que nous entendons par grâce sanctifiante. Cette opinion est traditionnelle : le Baptiste a été justifié à la Visitation >.  
 
[1] Les meilleurs vont au devant des moins bons pour leur procurer, par leur venue, quelque avantage[lxviii]. Ainsi le Sauveur vient à Jean pour sanctifier son baptême. Et dès que Marie eut entendu, selon le message de l'ange, qu'elle allait concevoir le Sauveur et que sa cousine Elisabeth était enceinte , "elle partit, se rendit en hâte vers la montagne et entra dans la maison d'Elisabeth". Jésus, dans le sein de la Vierge, se hâtait de sanctifier Jean-Baptiste, encore dans le sein de sa mère[lxix]. Avant l'arrivée de Marie et la salutation à Elisabeth, le petit enfant "n'exulta pas dans le sein de sa mère" ; mais dès que Marie eut prononcé la parole que le Fils de Dieu, dans son sein, lui avait suggérée, "l'enfant exulta dans la joie" et dès lors Jésus fit de son précurseur un prophète. 
[2] Marie, après son entretien avec l'ange, infiniment digne d'être mère du Fils de Dieu, devait aussi gravir la montagne et demeurer sur les hauteurs[lxx]. C'est pourquoi il est écrit : "En ces jours-là, Marie se leva et se rendit vers la montagne". Elle devait également, parce qu'elle était attentive et diligente, se hâter avec zèle et, remplie du Saint-Esprit, être conduite sur les hauteurs, protégée par la puissance de Dieu dont l'ombre déjà l'avait recouverte. Elle vint donc "dans une cité de Juda, dans la maison de Zacharie et salua Elisabeth. Lorsque Elisabeth entendit la salutation de Marie, l'enfant qui était dans son sein tressaillit et elle fut remplie du Saint-Esprit".
[3] C'est pourquoi, sans aucun doute, si Elisabeth fut alors remplie du Saint-Esprit, c'est à cause de son Fils. Ce n'est pas la mère qui mérita la première le Saint-Esprit ; mais lorsque Jean, encore enfermé dans le sein maternel, eut reçu le Saint-Esprit, Elisabeth, à son tour, après la sanctification de son fils, "fut remplie de l'Esprit-Saint". Vous pourrez le croire si vous savez qu'il s'est produit quelque chose de semblable au sujet du Sauveur. On lit, comme nous l'avons trouvé dans un assez grand nombre d'exemplaires, que la bienheureuse Vierge a prophétisé. Mais nous n'ignorons pas que, selon d'autres manuscrits, ce fut Elisabeth qui a proféré aussi ces oracles[lxxi]. Marie fut donc remplie du Saint-Esprit dès l'instant où elle porta en elle le Sauveur. Dès qu'elle reçut le Saint-Esprit, créateur du corps du Seigneur, et que le Fils de Dieu eut commencé à exister en elle, Marie aussi fut remplie de l'Esprit-Saint[lxxii].
 
La virginité de Marie.
 
[4] L'enfant tressaillit donc dans le sein d'Elisabeth, qui fut remplie du Saint-Esprit et s'écria d'une voix forte[lxxiii] : "Tu es bénie entre les femmes". Ici nous devons, pour que les hommes simples ne soient pas trompés, réfuter les objections habituelles des hérétiques. Au fait, je ne sais qui a pu se laisser aller à une telle folie pour affirmer que Marie avait été reniée par le Sauveur, parce qu'après la nativité elle se serait unie à Joseph[lxxiv]. Voilà ce que quelqu'un a dit et puisse-t-il être capable de répondre de ses paroles et de ses intentions. Si parfois les hérétiques vous font une telle objection, répondez-leur par ces mots : c'est remplie du Saint-Esprit qu'Elisabeth a dit : "Tu es bénie entre les femmes". Si Marie a été proclamée bienheureuse par le Saint-Esprit, comment le Seigneur a-t-il pu la renier ? Quant à ceux qui affirment qu'elle contracta mariage après son enfantement virginal, ils n'ont pas de quoi le prouver, car les fils attribués à Joseph (en Mt.,13,55), ne sont pas nés de Marie ; et aucun texte de l'Ecriture ne mentionne ce fait[lxxv].
 
Jésus sanctifie les siens.
 
[5] "Tu es bénie entre les femmes et le fruit de tes entrailles est béni. D'où me vient cette faveur que la Mère de mon Seigneur vienne à moi ?" Ces mots : "D'où me vient cette faveur ?" ne sont pas signe d'ignorance, comme si Elisabeth toute remplie du Saint-Esprit ne savait pas que la Mère du Seigneur était venue à elle selon la volonté de Dieu. Mais voici le sens de ses paroles : "Qu'ai-je fait de bien ? En quoi mes oeuvres sont-elles assez importantes pour que la Mère du Seigneur vienne me voir ? Suis-je une sainte ? Quelle perfection, quelle fidélité intérieure m'ont mérité cette faveur, une visite de la Mère du Seigneur ?" "Car votre voix n'a pas plutôt frappé mes oreilles que mon enfant a exulté de joie dans mon sein".
L'âme du bienheureux Jean était sainte : encore enfermée dans le sein de sa mère et sur le point de venir au monde, elle connaissait celui qu'Israël ignorait. C'est pourquoi Jean "exulta", et il ne fit pas qu'exulter, "il exulta dans la joie". Il avait perçu que le Seigneur, même avant sa naissance, était venu pour sanctifier son serviteur. Puisse-t-il m'arriver, à moi qui ai foi en de tels mystères, d'être traité de fou par les incroyants. Les faits eux-mêmes et la vérité ont montré clairement que j'ai cru non en une folie mais à la sagesse, parce que ce qui est estimé folie par ces gens-là est pour moi cause de salut.[6] Si la naissance du Seigneur n'avait pas été toute céleste et bienheureuse, si elle n'avait rien eu de divin et de supérieur à la nature humaine, jamais sa doctrine ne se serait répandue sur toute la terre. Si, dans le sein de la Vierge Marie, il n'y avait eu qu'un homme et non le Fils de Dieu, comment pourraient être guéries, au temps du Christ comme de nos jours encore, des maladies physiques et spirituelles si variées ? N'avons nous jamais été insensés, nous qui, aujourd'hui, par la miséricorde divine, avons l'intelligence et la connaissance de Dieu ? N'avons-nous jamais manqué de foi en la Justice, nous qui, aujourd'hui, à cause du Christ, possédons et suivons la Justice ? N'avons-nous jamais été dans l'erreur et l'égarement, nous qui, aujourd'hui, par la venue du Seigneur, ne connaissons plus ni hésitation ni trouble mais sommes sur le chemin[lxxvi], c'est-à-dire en Jésus qui dit : "Je suis le chemin(a) ?" 
 
Puissance toujours actuelle du Christ.
 
[7] Rassemblant tout ce qui est rapporté de Jésus, nous verrons que tout ce qui a été écrit à son sujet est considéré comme divin et digne d'admiration : sa naissance, son éducation, sa puissance, sa passion, sa résurrection n'ont pas eu lieu seulement au temps marqué, mais opèrent en nous aujourd'hui encore[lxxvii]. Qui donc, ô catéchumènes, vous a rassemblés dans l'Eglise[lxxviii] ? Quel aiguillon vous a poussés à laisser vos demeures pour vous rendre à cette assemblée ? Car ce n'est pas nous qui avons fait une à une la tournée de vos maisons mais c'est le Père tout-puissant qui, par sa force invisible, a inspiré en vos cœurs qu'il en sait dignes, cette ardeur pour venir à la foi, comme malgré vous et rechignant, surtout au début de votre vie chrétienne, quand vous recevez la foi du salut avec crainte, pris pour ainsi dire, de peur et de tremblement.
[8] Je vous en supplie donc, ô catéchumènes, ne reculez pas. Que nul parmi vous ne cède ni à la peur ni à l'épouvante. Mais suivez Jésus qui marche devant vous. C'est lui qui vous a attirés vers le salut, c'est lui qui, aujourd'hui, vous réunit dans l'Eglise, terrestre pour l'instant, mais, si vous portez de bons fruits, il vous réunira dans "l'Eglise des premiers-nés, dont les noms sont inscrits dans les cieux(b)". 
Bienheureux celui et celle qui ont cru parce que s'accomplira ce qui leur a été dit de la part du Seigneur. C'est à leur sujet que "Marie magnifie le Seigneur Jésus". "Son âme magnifie le Seigneur, son esprit glorifie Dieu". Quelle interprétation donner à ces mots ? Si Dieu le permet, lors de notre prochaine réunion dans cette église, quand vous viendrez joyeux à la maison de Dieu pour accueillir sa parole, nous chercherons, nous étudierons et en parlerons à loisir dans le Christ Jésus, "à qui appartiennent la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Amen(c)".
 
(a) Jn.,14,6 ; (b) Héb.,12,23 ; (c) 1 Pierre,4,11.
 
4.Le Magnificat:homélie 8.
   Luc, 1,46-51.
 
Sur le texte : Mon âme magnifie le Seigneur, jusqu'à ces mots : Sur ceux qui le craignent il a étendu sa puissance.
 
[1] Avant Jean, Elisabeth prophétise ; avant la naissance du Seigneur notre Sauveur, Marie prophétise. Et de même que le péché a commencé par la faute d'une femme pour atteindre ensuite l'homme, ainsi le salut fit son entrée dans le monde par l'intermédiaire de femmes, afin que toutes, surmontant la faiblesse de leur sexe, imitent la vie et la conduite des saintes, en particulier de celles que l'Evangile nous dépeint maintenant. Voyons donc la prophétie de la Vierge. "Mon âme magnifie le Seigneur, dit-elle, et mon esprit exulta en Dieu mon Sauveur". Deux principes, "l'âme" et "l'esprit", s'acquittent d'une double louange[lxxix]. L'âme célèbre le Seigneur, l'esprit célèbre Dieu, non pas que la louange du Seigneur soit différente de celle de Dieu, puisque Dieu est aussi Seigneur et le Seigneur également Dieu.
 
L'image de Dieu.
 
[2] On se demande comment l'âme magnifie le Seigneur. En effet, si le Seigneur ne peut recevoir ni accroissement ni diminution et s'il est ce qu'il est, dans quelle mesure Marie peut-elle dire maintenant : "Mon âme magnifie le Seigneur ?" Si je considère que le Seigneur notre Sauveur est "l'image du Dieu invisible(a)" et si je vois que mon âme est faite "à l'image du Créateur(b)", pour être l'image de l'image[lxxx] - mon âme en effet n'est pas expressément l'image de Dieu mais elle a été créée à la ressemblance de la première image - je comprendrai alors ceci : à la manière de ceux dont le métier est de peindre des images et d'utiliser leur art à reproduire un modèle unique, par exemple le visage d'un roi[lxxxi], chacun de nous transforme son âme à l'image du Christ[lxxxii] et trace de lui une image plus ou moins grande, tantôt délavée ou ternie, tantôt claire et lumineuse, répondant à l'original. Lors donc que j'aurai fait grandir l'image de l'image, c'est-à-dire mon âme, et que je l'aurai "magnifiée" par mes oeuvres, mes pensées et mes paroles, alors l'image de Dieu aura grandi et le Seigneur lui-même, dont notre âme est l'image, sera "magnifié". De même que le Seigneur croît en cette image de Lui qui est en nous, de même, si nous sommes pécheurs, il diminue et il décroît.
[3] Plus exactement, le Seigneur ni ne diminue ni ne décroît, mais nous-mêmes, au lieu de l'image du Seigneur, nous revêtons d'autres images ; au lieu de l'image du Verbe, de la Sagesse, de la Justice et de toutes les autres vertus[lxxxiii], nous prenons la forme du diable, au point qu'on peut dire de nous : "Serpents, race de vipères(c)". Oui, nous revêtons le masque du lion, du dragon, du renard, lorsque nous sommes venimeux, cruels, fourbes, le masque du bouc quand nous sommes trop portés à la luxure. Il me souvient d'avoir un jour expliqué le passage du Deutéronome où il est écrit : "Ne faites aucun portrait d'homme ou de femme, aucune image d'animal(d)". Je disais, puisque la "Loi est spirituelle(e)", que les uns font une image d'homme, d'autres, une image de femme, celui-ci possède une ressemblance avec des oiseaux, celui-là avec des reptiles et des serpents, tel autre enfin réalise la ressemblance de Dieu.
 
L'humilité de la Vierge.
 
[4] "L'âme" de Marie magnifie d'abord le Seigneur et "son esprit" ensuite exulte en Dieu. De fait, si nous n'avons pas d'abord grandi, nous ne pouvons pas exulter. "Parce que, dit-elle, il a jeté les yeux sur l'humilité de sa servante". Mais où est cette humilité que le Seigneur a regardée en Marie ? Qu'avait donc d'humble et d'abject la mère du Sauveur qui portait le Fils de Dieu en son sein ?
Ces paroles : "Il a jeté les yeux sur l'humilité de sa servante", équivalent à celles-ci : "il a jeté les yeux" sur la justice de sa servante, "il a jeté les yeux" sur sa tempérance, "il a jeté les yeux" sur sa force et sa sagesse. De fait il est normal que Dieu porte son regard sur les vertus et l'on me dira : je comprends bien que Dieu regarde la justice et la sagesse de sa servante, mais je ne vois pas très bien comment il peut prêter attention à son humilité[lxxxiv]. Celui qui cherche la solution de cette difficulté, remarquera que précisément dans l'Ecriture l'humilité est considérée comme une vertu.
[5] Le Sauveur l'affirme : "Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur ; et vous trouverez le repos de vos âmes(f)". Si vous voulez connaître le nom de cette vertu et savoir comment l'appellent les philosophes, sachez que la vertu d'humilité que Dieu considère est celle même que les sages appellent "absence d'orgueil" ou "modestie". Mais nous pouvons la définir en une périphrase : c'est l'état d'un homme qui ne s'enfle pas, mais s'abaisse lui-même. S'enfler d'orgueil, selon l'Apôtre, c'est "tomber sous la condamnation du diable" qui, précisément, a commencé par l'enflure de l'orgueil et de la superbe ; voici la citation : "Afin que, n'étant pas bouffi d'orgueil, il ne tombe pas sous la condamnation du diable(g)". "Il a jeté les yeux sur l'humilité de sa servante". Dieu m'a regardée, dit-elle, parce que je suis humble et cherche la douceur et l'abaissement. 
 
Grandeur de Marie.
 
[6] "Voici que désormais toutes les générations m'appelleront bienheureuse". Si je comprends l'expression "toutes les générations" selon le sens le plus simple, je l'interprète des croyants. Mais si je scrute ce verset plus profondément, je m'aperçois qu'il est préférable d'ajouter "car le Tout-puissant a fait pour moi de grandes choses". Puisque "tout homme qui s'humilie sera exalté(h)", Dieu a jeté les yeux sur l'humilité de la bienheureuse Marie, c'est pourquoi "le Tout-puissant, dont le nom est saint, a accompli pour elle de grandes choses".
"Et sa miséricorde s'étend de génération en génération ". Ce n'est pas sur une, deux, ou trois ni même cinq générations que s'étend la "miséricorde de Dieu mais éternellement, de génération en génération". "Pour ceux qui le craignent, il a déployé la puissance de son bras". Malgré ta faiblesse, si tu approches le Seigneur dans la crainte, tu pourras entendre sa promesse en réponse à ta crainte.
[7] Quelle est donc cette promesse du Seigneur ? "Il se fait la force de ceux qui le craignent", dit Marie. La force ou la puissance est un attribut royal. De fait ce terme de "puissance" s'applique à celui qui gouverne ou à celui qui tient tout en son pouvoir. Si donc tu crains Dieu, il te communique sa force et sa puissance, il te donne son Royaume, afin que, soumis au "Roi des Rois(i)", tu possèdes le "royaume des cieux", dans le Christ Jésus, "à qui appartiennent la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Amen.
 
(a) Col.,1,15 ; (b) Gn.,1,27 ; (c) Mt.,23,33 ; (d) Deut.,4,16.17 ; (e) Rom.,7,14 ; (f) Mt.,11,29 ; (g) 1 Tim.,3,6 ; (h) Lc.,14,11 ; (i) Ap.,19,16.
 
5. Conclusions:Marie est toujours restée vierge[lxxxv].
 
Origène possède une doctrine de la virginité qui a profondément marqué les débuts du monachisme : les noces du Christ et de l'Eglise, dont le mariage chrétien est un symbole qui se réalise dans la chair, s'accomplissent par celles du Verbe et de l'âme. Il a inauguré cette exégèse individuelle et mystique du Cantique[lxxxvi]. Mais l'union de l'âme avec le Verbe s'opère plus complètement dans la virginité : celle-ci en effet est supérieure au mariage, parce qu'elle ne figure pas seulement les noces de l'Eglise avec le Christ, mais qu'elle les fait progresser. Le célibat voulu par Dieu est la prolongation en ce monde de l'état paradisiaque, la prophétie de l'état eschatologique de la Résurrection. La virginité n'a de valeur que jointe aux autres vertus, inspirée par l'amour spirituel de Dieu recherché par-dessus tout : alors elle libère l'homme, qui peut s'adonner entièrement au service divin ; la chasteté du corps a en effet pour but celle de l'âme. Entre Dieu et celui qui est vierge il y a un don réciproque. Il faut pour cela une grâce, un charisma, qui vient de Dieu, sans lequel la virginité ne saurait être gardée : c'est la Première Personne qui la conserve, c'est le Fils qui l'opère, retranchant les passions avec le glaive qu'il est lui-même, et, en tant que charisme, elle constitue une participation au Saint-Esprit. La prière et la mortification lui sont donc nécessaires : elles sont les éléments du sacrifice que, dans le sanctuaire du corps, l'âme, prêtre de l'Esprit-Saint, offre à Dieu. La virginité dépasse l'ordre du précepte : elle est du surérogatoire. Enfin elle est féconde en fruits spirituels : à l'exemple de Marie celui qui la professe engendre plus parfaitement Jésus en son âme.
 
La virginité in partu[lxxxvii].
 
Après Origène, et même un peu avant lui déjà, puisque l'idée est déjà contenue dans le Protévangile de Jacques le Majeur et l'Apocryphe d'Ezéchiel et qu'elle semble apparaître chez Clément d'Alexandrie, on considère que la virginité perpétuelle de Marie enveloppe l'affirmation de son "intégrité physique" dans l'enfantement, la sortie de l'enfant ayant laissé miraculeusement intact le signe corporel habituel de la virginité. Origène a-t-il quelque opinion là-dessus ? On n'observe pas chez lui la moindre idée d'une liaison quelconque entre la virginité de Marie et la mise au monde de Jésus, ne voyant pas dans l'intégrité corporelle de l'hymen une condition de la virginité perpétuelle, qu'il affirme par ailleurs si fortement. Dom Vagaggini voit ici l'influence du De carne Christi de Tertullien. La comparaison des deux textes semble exclure cependant une relation directe. En effet l'intégrité physique,
comme il vient d'être dit, n'entre en rien dans le concept origénien de la virginité, puisque l'Alexandrin peut affirmer à la fois la reseratio vulvae dans l'enfantement et la virginité perpétuelle. Telle n'est pas la position de son contemporain latin : Marie a conçu Jésus virginalement, mais puisqu'elle a engendré, elle n'est plus vierge, position contre laquelle les Pères postérieurs n'ont pas manqué de réagir, affirmant hautement la virginité in partu. 
 
La virginité post partum.
 
Au début du Commentaire sur Jean, dans un passage célèbre, Origène déclare que "Marie n'a pas eu d'autres fils que Jésus, selon ceux qui pensent sainement d'elle". Cet adverbe indique-t-il seulement qu'une telle croyance est convenable et pieuse, pie creditur ? Nous avons étudié, à partir des tables de l'édition de Berlin, les mots xxxxxxx et xxxxxxxxx dans toute l'œuvre origénienne. Ils ont quelquefois un sens moral, mais dans la plupart des textes, ils pourraient se traduire par "véridique" ou "véridiquement". Ils s'appliquent soit aux opinions vraies tenues par les philosophes, soit, le plus souvent, aux doctrines reconnues vraies par l'Eglise ; cet enseignement "sain" est opposé parfois à celui des hérétiques ou même identifié explicitement à la règle de foi [..]. La virginité perpétuelle de Marie semble donc être pour Origène partie intégrante de la foi chrétienne : dès la période alexandrine de sa vie l'opinion opposée lui paraît insoutenable pour un chrétien qui veut penser avec l'Eglise.
Parmi les fragments sur Jean édités par E. Preuschen on lit de même : "Beaucoup se demandent comment Jésus eut des frères, puisque Marie est restée vierge jusqu'à sa mort. Il n'avait pas de frères par nature, car la Vierge n'avait pas d'autres enfants et il n'était pas lui-même fils de Joseph. Ils étaient appelés frères selon la Loi, et ils étaient fils de Joseph et d'une première femme défunte"[lxxxviii]. La mention des frères de Jésus par l'Evangile est l'occasion de la plupart des textes qui affirment chez Origène la virginité perpétuelle de Marie : il voit toujours en eux des fils nés à Joseph d'un premier mariage[lxxxix].        
Dans le Commentaire sur Matthieu, oeuvre de vieillesse de l'Alexandrin, on trouve à nouveau une évocation des frères de Jésus [Mt.,13,55]. Les gens de Nazareth pensaient des quatre frères de Jésus "qu'ils étaient fils de Joseph et de Marie. Certains disent que les frères de Jésus sont des fils que Joseph avait eus d'une première femme, avec qui il avait vécu avant d'épouser Marie : ils se basent pour cela sur une tradition venant de l'écrit qui a pour titre l'Evangile selon Pierre et du livre de Jacques". Origène cite donc ses sources, des apocryphes. Il a une opinion ferme sur ces ouvrages : ils contiennent peut être des renseignements valables, il ne faut pas les rejeter a priori, mais éprouver ce qu'ils disent avec tout son esprit critique, car certains viennent d'hérétiques ; il les distingue avec netteté des livres officiels, qui représentent notre canon actuel, y compris les deutéro-canoniques, avec des hésitations sur quelques points. Le texte continue : "Ceux qui disent cela veulent conserver jusqu'au bout la dignité qui vient à Marie de sa virginité, afin que le corps qui avait été jugé digne de servir d'instrument à l'accomplissement de cette parole : l'Esprit-Saint viendra sur toi et une puissance du Très-Haut t'ombragera, ne connût pas la couche de l'homme, après que furent entrés en elle L'Esprit-Saint et la Puissance venant d'en haut qui l'a ombragée. Et je pense que l'on peut dire avec raison que, si Jésus a été pour les hommes les prémices de la pureté et de la chasteté, Marie le fut pour les femmes. Il ne serait pas convenable d'attribuer à une autre qu'à elle les prémices de la virginité". La venue de l'Esprit-Saint et de la Puissance du Très-Haut, c'est-à-dire du Verbe, a donc apporté à Marie une grâce si extraordinaire qu'il est inconcevable qu'elle ait connu ensuite la couche de l'homme. La raison de sa virginité perpétuelle, c'est la sainteté suréminente causée par la descente des deux personnes divines. Marie est restée vierge comme son Fils est resté vierge, tous deux sont pour chacun des sexes les modèles de la chasteté : la Mère dans cette vertu est étroitement unie à son Fils.
Un fragment sur Luc étend à "toute âme vierge" la joie causée par la bénédiction qu'a reçue Marie[xc]. Un fragment sur Matthieu, commentant Mt.,12,46-50, la péricope du prétendu reniement, s'exprime de même : "Toute âme vierge et incorrompue, ayant conçu du Saint-Esprit pour engendrer la volonté du Père, est la Mère du Christ". L'authenticité des idées que contient ce morceau est certaine. La Volonté du Père est le Verbe, engendré par lui comme la volonté qui sort de l'intelligence ; l'idée de la naissance
et de la croissance du Logos en chaque âme est un des grands thèmes de notre auteur. On a vu qu'il donnait sa signification spirituelle à la maternité de Marie : ici la virginité s'y ajoute. Ce passage dégage la valeur symbolique de la conception virginale : il montre comment le chrétien peut imiter sur ce point la Mère de Jésus, comment elle peut être dite les prémices aussi bien de la virginité que de la maternité. Car la virginité est féconde.
 
L'ANTICIPATION TRAIT ESSENTIEL DE LA THÉOLOGIE LUCANIENNE
 
COMMENTAIRE DE NOTRE TEMPS
 
< L'anticipation est un trait essentiel de la théologie lucanienne où la vie de l'Eglise se trouve préparée par celle de Jésus au cours de son existence terrestre. La scène de l'Annonciation nous fait penser à quelque chose de ce genre. La descente de l'Esprit Saint sur Marie en cette heure capitale de l'histoire religieuse de l'humanité est, comme nous le verrons, une certaine anticipation de la Pentecôte. Il en va de même de l'appellation extraordinaire "pleine de grâce" (kecharitôméné) donnée par Gabriel à Marie. Cette appellation remplace le nom de Marie tout comme "vaillant guerrier" remplace le nom de Gédéon dans l'annonce à Gédéon de Jug.,6,12 : "Yahvé avec toi, vaillant guerrier", elle apparaît comme une sorte d'anticipation de la grâce accordée dans l'Eglise aux chrétiens par le Christ Rédempteur >.
Nous allons nous efforcer de mettre en évidence ce caractère d'anticipation dans les différents privilèges et vertus de Marie, vus sous l'angle de l'Incarnation Rédemptrice.
 
La prédestination de Marie. 
 
Textes en présence :
 
Lc.,1,28 : [L'ange] entra et lui dit:"Réjouis-toi, pleine de grâce, le Seigneur est avec toi".
 
Lc.,1,35 : L'ange lui répondit : "L'Esprit Saint viendra sur toi et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre;c'est pourquoi l'être saint qui naîtra sera appelé Fils de Dieu".
 
Lc.,2,11 : Aujourd'hui vous est né un Sauveur, qui est le Christ Seigneur, dans la ville de David. 
 
Lc.,2,40 : Cependant l'enfant grandissait, se fortifiait et se remplissait de sagesse. Et la grâce de Dieu était sur lui déterminant d'avance que nous serions pour Lui des fils adoptifs par Jésus-Christ.
 
Lc.,2,52 : Quant à Jésus, il croissait en sagesse, en taille et en grâce devant Dieu et devant les hommes.
 
Ep.,1,6 : Tel fut le bon plaisir de sa volonté, à la louange de gloire de sa grâce dont Il nous a gratifiés dans le Bien-aimé.
 
Ac.,1,8 : "Mais vous allez recevoir une force, celle de l'Esprit Saint qui descendra sur vous. Vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre".
 
Jn.,1,14 : Et le Verbe s'est fait chair
              et il a campé parmi nous,
              et nous avons contemplé sa gloire,
              gloire qu'il tient du Père comme Unique-Engendré,
              plein de grâce et de vérité.
 
< La prédestination de Marie et la préparation divine à son rôle unique de Mère de Jésus sont fortement soulignées par les premières paroles que Gabriel lui adresse (v.28) : d'abord par l'appellation "pleine de grâce" qu'il lui donne, ensuite par la formule qui suit : "le Seigneur est avec toi".
Jusqu'à maintenant le participe grec kecharitôméné a été d'ordinaire rendu par "pleine de grâce". Il faut en convenir, cette version n'est qu'une approximation. Mais, alors qu'il y avait de solides motifs pour la garder, on ne découvre aucune raison valable de lui substituer - "toi qui as la faveur de Dieu" -, comme le fait la TOB. Cette dernière expression a le double inconvénient d'entendre le mot charis en un sens exclusivement subjectif (la faveur divine),
alors qu'il désigne en même temps un don de Dieu (cf. Lc.,2,40 et 52 ; Ep.,1,6), et de négliger la nuance d'abondance suggérée par le verbe grec (charitoo = combler de grâces). Cette nuance est bien mise en évidence par la formule courante "pleine de grâce".
Cependant cette formule courante offre un inconvénient. Elle omet de souligner que l'état de grâce de Marie est le résultat d'une intervention divine salvifique. Or nous avons en grec un participe parfait qui exprime certes un état présent, mais en le donnant en même temps comme le résultat d'une action passée. Quelle est cette action ? C'est ce que laisse entendre soit le contexte général de Lc.,1-2, soit Ep.,1,6, le seul autre passage du Nouveau Testament où se retrouve le verbe charitoo. En effet aussi bien le prologue de l'Epître aux Ephésiens que les récits de l'enfance de saint Luc sont remplis par la pensée de cette intervention salvifique suprême de Dieu qui s'appelle l'Incarnation Rédemptrice. Cela revient à dire que l'abondance de grâce qui se trouve depuis toujours en Marie dérive par anticipation du Christ Rédempteur ; on devine qu'elle est destinée à la préparer à sa fonction de Mère du Christ Rédempteur.
Il y a une logique interne dans les récits lucaniens de l'enfance : dans la scène de l'Annonciation Marie nous est montrée déjà atteinte par la grâce qui vient du Christ Rédempteur ; dans la scène de la Visitation, Marie a déjà en elle la joie messianique qui vient du Christ Rédempteur, et c'est cette joie messianique qu'elle porte à Elisabeth et à son enfant. Dans l'oeuvre lucanienne, la Passion et la Résurrection du Christ sont présentées comme une préparation de la Pentecôte qui est l'acte de naissance de l'Eglise : ayant été par anticipation atteinte par la grâce du Christ Rédempteur, Marie bénéficie en outre très logiquement d'une venue sur elle de l'Esprit Saint qui est une véritable anticipation de la venue de l'Esprit à la Pentecôte (cf. Lc.,1,35 et Ac.,1,8).
On peut encore noter ceci. Nous avons rapproché la Vierge Marie, assimilée à l'arche d'alliance , du Verbe incarné qui, d'après Jn.,1,14, fixe sa tente (son tabernacle) parmi nous. De même on peut rapprocher Marie pleine de grâce du Verbe "plein de grâce" du même passage du prologue johannique. Dans le cas de la Vierge la plénitude, d'ailleurs relative, est exprimée par un parfait passif, parce qu'il s'agit alors d'une plénitude dérivée, d'un état qui découle de l'action rédemptrice du Christ. Tous les privilèges de Marie lui viennent de son Fils. Ici la mère dépend du fils beaucoup plus encore que le fils ne dépend de sa mère.
Après la qualification de "pleine de grâce" (très exactement "comblée de grâce, comme traduit la Bible de Jérusalem), ce qui suit, qui en soi pourrait n'être en grec qu'un souhait : "le Seigneur soit avec toi", doit être interprété comme une affirmation. La formule "le Seigneur est avec toi" est à expliquer par la Bible. Elle s'y réfère, soit au peuple de Dieu, soit à un homme prédestiné, placés dans des circonstances spéciales. Elle signifie que Dieu leur accorde sa présence active pour les protéger de leurs ennemis et les aider à mener à bien une oeuvre qui intéresse l'histoire du salut[xci].
En raison de leur orientation messianique, les passages les plus remarquables sont les textes isaïens relatifs à l'Emmanuel, nom qui signifie précisément "Dieu avec nous" ; nous songeons ici à la prophétie d'Is.,7,14-16[xcii] intimement liée à Is.,9,5.6 :
 
"Car un enfant nous est né, un fils nous a été donné, il a reçu le pouvoir sur ses épaules et on lui a donné ce nom:Conseiller-merveilleux, Dieu-fort, Père-éternel, Prince-de-paix, pour que s'étende le pouvoir dans une paix sans fin sur le trône de David et sur son royaume, pour l'établir et pour l'affermir dans le droit et la justice. Dès maintenant et à jamais, l'amour jaloux de Yahvé Sabaot fera cela".     
 
Sans parler de Lc.,2,11 : "un Seigneur nous est né", nette allusion aux premiers mots d'Is.,9,5, le récit de l'Annonciation renferme plusieurs références à l'Emmanuel en même temps qu'à cette prophétie de Nathan (2 S 7,12.13), point de départ du messianisme royal :
 
"Et quand tes jours seront accomplis et que tu seras couché avec tes pères, j'élèverai ta descendance après toi, celui qui sera issu de tes entrailles, et j'affirmerai sa royauté.
C'est lui qui bâtira une maison pour mon Nom et j'affirmerai sa royauté".
 
La maternité spirituelle de Marie.
 
Textes en présence :
 
Dn.,7,14 : A lui fut conféré empire,
               honneur et royaume,
               et tous les peuples, nations et langues le serviront.
               Son empire est un empire éternel
               qui ne passera point,
               et son royaume ne sera point détruit.
 
Lc.,1,32 : Il sera grand, et sera appelé Fils du Très-Haut, le
              Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père.
 
Ex.,40,35 : Moïse ne put entrer dans la tente du Rendez-vous, car
                la nuée demeurait sur elle, et la gloire de Yahvé
                emplissait la Demeure.
 
Sophonie,3,16.17 : Ce jour-là, on dira à Jérusalem
                           Sois sans crainte, Sion!
                           que tes mains ne défaillent pas!
                           Yahvé ton Dieu est au milieu de toi,
                           héros sauveur!
                           Il exultera pour toi de joie,
                           il tressaillera dans son amour;
                           il dansera pour toi avec des cris de joie.
 
 < Dans le récit de l'Annonciation, il semble qu'il y ait une certaine progression dans le message de l'ange. Malgré l'allusion probable au messianisme transcendant de Dn.,7,14 ("son empire qui ne passera point"), il est possible que les mots "Fils du Très-Haut du v.32 soient à entendre simplement au niveau du messianisme royal, évoqué par les expressions "le trône de David son père" et "la maison de Jacob". Mais l'appellation "Fils de Dieu" du v.35 a presque certainement un sens transcendant. En effet, le verset 35 est très probablement une réminiscence intentionnelle d'Ex.,40,35 : à la gloire de Yahvé qui remplit la Demeure correspond la conception surnaturelle en Marie d'un être qui mérite d'être appelé Saint et Fils de Dieu. Ce qui conduit logiquement à la conclusion que l'ange annonce à Marie une maternité proprement divine.
D'autres données des récits de l'enfance suggèrent pareillement que l'enfant de Marie est Fils de Dieu au sens strict, et donc que sa Mère est la Mère de Dieu. C'est ce qui résulte notamment de la formule "le Christ Seigneur" de l'annonce de l'ange aux bergers [Lc.,2,11], et de la réponse mystérieuse de Jésus au Temple [Lc.,2,49]. C'est ce qui résulte déjà des premières paroles de Gabriel à Marie en Lc.,28-31, s'il est vrai qu'il faut les expliquer par Sophonie,3,16.17 qui prédit le règne messianique de Dieu en Sion : par Marie doit se réaliser la grande aspiration eschatologique de l'Ancien Testament, l'habitation de Dieu au sein de son peuple :
 
Is.,12,6 : Pousse des cris de joie, des clameurs, habitante de Sion,
            car il est grand au milieu de toi, le Saint d'Israël.
 
Ps.,46,6 : Dieu est en elle;elle ne peut chanceler
             Dieu la secourt au tournant du matin.
 
Mi.,3,11 : Et c'est sur Yahvé qu'ils s'appuient! Ils disent : "Yahvé
              n'est-il pas au milieu de nous? Le malheur ne tombera pas
              sur nous".
 
L'enfant que Marie doit concevoir et appeler Jésus (=Yahvé Sauveur) correspond à la présence de Yahvé Sauveur au sein de la fille de Sion >.         
 
La foi de Marie.
 
Textes en présence :
 
Jr.,1,12 : Alors Yahvé me dit:"Tu as bien vu, car je veille sur ma parole pour l'accomplir".
 
Is.,45,23 : Je le jure par moi-même,
                ce qui sort de ma bouche est la vérité,
                c'est une parole irrévocable :
                Oui, devant moi tout genou fléchira,
                par moi jureras toute langue.
 
Gn.,18,3 : Il dit : "Monseigneur je t'en prie, si j'ai trouvé grâce à tes yeux, veuille ne pas passer près de ton serviteur sans t'arrêter".
 
Gn.,18,14 : "Y a-t-il rien de trop merveilleux pour Yahvé? A même raison l'an prochain; je reviendrai chez toi et Sara aura un fils".
 
1S.,1,11:Elle fit un vœu et dit : "Yahvé Sabaot! Si tu voulais bien voir la misère de ta servante, te souvenir de moi, ne pas oublier ta servante, et lui donner un petit d'homme, alors je le donnerais à Yahvé pour toute sa vie et le rasoir ne passera pas sur sa tête".
 
Mt.,6,10:que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel.
 
Lc.,22,42:"Père, si tu veux, éloigne de moi cette coupe. Cependant, que ce ne soit pas ma volonté mais la tienne qui se fasse!"
 
Toute-puissante et souverainement efficace, la Parole de Dieu opère infailliblement ce qu'elle annonce (cf. Jr.,1,12 - Is.,45,23 ; 55,11). Encore est-il qu'il faut, si elle comporte des promesses, que celles-ci soient crues. Abraham, dont Gabriel rappelle à deux reprises le souvenir dans la scène de l'Annonciation (cf. Gn.,18,3 et Lc.,1,30 : "trouver grâce devant Dieu" ; Gn.,18,14 et Lc.,1,37 : "rien n'est impossible à Dieu") sut recevoir de cette façon la promesse divine et devint par ce motif le Père des croyants.
La foi de Marie joue un rôle plus grand encore dans l'histoire du salut : alors que dans la Genèse (17-18) il n'est soufflé mot du consentement d'Abraham lors de la naissance miraculeuse d'Isaac, on dirait que la réalisation du mystère de l'Incarnation est suspendue au consentement de foi de Marie. Son adhésion à la Parole est une coopération immédiate à l'Incarnation Rédemptrice en ce sens qu'elle en permet la réalisation. Tout l'évènement sotériologique prend son point de départ dans le oui de Marie. Les Pères de l'Eglise ont donc eu pleinement raison d'affirmer le rôle personnel joué par la Mère du Christ dans l'accomplissement du mystère de l'Incarnation.
Il nous faut souligner la grandeur du fiat de la Servante du Seigneur. Plus tard, pour accomplir sa mission rédemptrice, Jésus fera siennes les dispositions très humbles du Serviteur de Yahvé des oracles isaïens ; comme lui, il se fera entièrement disponible ; il se déclarera venu pour servir :
 
Mc.,10,45:Aussi bien le Fils de l'homme lui-même n'est pas venu pour être servi mais pour servir et donner sa vie en rançon pour une multitude.
 
Mt.,20,28:C'est ainsi que le Fils de l'homme n'est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour une multitude.
 
Lc.,22,27:Quel est en effet le plus grand, celui qui est à table ou celui qui sert? N'est-ce pas celui qui est à table? Et moi, je suis au milieu de vous comme celui qui sert!
 
Ph.,2,6.7 : Lui étant dans la forme de Dieu
                n'a pas usé de son droit d'être traité comme un Dieu
                mais il s'est dépouillé
                prenant la forme d'esclave.
 
En prenant le titre de servante du Seigneur (bien connu dans l'Ancien Testament et qu'on lit notamment dans la prière d'Anne, prélude de la naissance de Samuel en 1 S.,1,11, passage qui est repris par le Magnificat), Marie entre elle aussi dans le plan divin de salut avec des sentiments de disponibilité totale. Elle avait songé à consacrer à Dieu sa virginité. Et voici que le message de Gabriel vient en apparence bouleverser ses plans de façon absolument déconcertante. Nous qui sommes habitués à lire ce message et qui connaissons la suite des évènements, nous savons que ce message grandit immensément Marie. Mais quand ces paroles extraordinaires, incroyables humainement parlant, furent prononcées devant la Vierge Marie, elles furent tout d'abord une dure épreuve pour sa foi. Et Marie se soumet humblement après avoir obtenu quelques explications indispensables. Son fiat annonce le fiat voluntas tuas du Pater (Mt.,6,10), ou même le non mea voluntas, sed tua fiat de Gethsémani (Lc.,22,42), qui est l'équivalent lucanien de la troisième demande du Pater.
Quel était l'objet de la foi de la Vierge ? En écoutant le message de l'ange, elle avait au moins compris qu'elle avait été choisie pour être la Mère du Messie. Postérieur aux évènements d'environ un demi-siècle, semble-t-il, et fruit d'une élaboration théologique certaine, le récit évangélique laisse entendre assez clairement que ce même Messie sera Fils de Dieu au sens strict. Lors de l'Annonciation, Marie saisit-elle déjà cette haute vérité ? Nombre d'auteurs sont portés à le croire >.
Par les propos qui suivent, le Père Bernard Bro a voulu souligner le critère déterminant pour la Vierge Marie dont la foi s'intériorise dès la conception : < Or Marie avait évidemment appris à vénérer la présence divine en un seul lieu, là où le grand prêtre entrait une seule fois par an pour le Grand Pardon. Et voici que l'Ange Gabriel lui enseigne qu'elle, à son tour, peut (et doit) désormais adorer cette présence divine en elle-même. Le dialogue va insister lorsqu'il fait référence au "lien des entrailles"[xciii] >.
 
La participation de Marie aux souffrances du Christ.
 
La participation de la Vierge Marie aux souffrances du Christ est indiquée, de façon d'ailleurs fort différente, dans les trois scènes de la naissance de Jésus, de sa présentation au Temple et de son recouvrement au milieu des docteurs. Dans la première scène les humiliations de l'Incarnation Rédemptrice atteignent durement Marie qui met Jésus au monde dans le dénuement le plus total. Dans la dernière scène, Marie, qui a perdu Jésus et le retrouve au temple, expérimente déjà par anticipation en cet évènement figuratif quelque chose des souffrances qui découleront de la Passion, quelque chose aussi de la joie liée au Mystère Pascal.
Mais c'est la deuxième scène, avec la prédiction de la transfixion de Marie par le prophète Siméon qui est ici la donnée capitale :
 
Lc.,2,35 : Et toi-même, une épée te transpercera l'âme ! afin que se révèlent les pensées intimes de bien des cœurs.
 
Dans une vision unique, Siméon contemple le sort futur de Jésus et celui de sa Mère, de telle façon que ce qu'il prophétise de Marie éclaire et complète ce qu'il a prophétisé de Jésus. Il vient de dire que le Christ sera combattu, ce qui n'implique pas encore qu'il souffrira ; maintenant il recourt à l'image du glaive qui évoque l'issue du combat, la mort physique violente ; s'il annonce que le glaive causera à la Vierge Marie une douleur mortelle, la transpercera elle aussi spirituellement, c'est qu'au préalable il aura transpercé physiquement son Fils.
On serait tenté de sous-entendre ici l'antithèse corps-âme. En effet, une épée ne traverse pas l'âme ; si l'épée doit traverser (métaphoriquement) l'âme de Marie, c'est qu'elle aura d'abord traversé réellement le corps de son Fils. Cette manière de voir la souffrance future de Jésus à travers celle de sa Mère est tout à fait conforme à l'orientation générale des récits lucaniens de l'enfance : le grand honneur qui échoit à Elisabeth, ce n'est pas directement la visite de son Seigneur, mais c'est que la Mère de son Seigneur vienne à elle :
 
Lc.,1,43:"Etcommentm'est-ildonné que vienne à moi la Mère de mon Seigneur !"
 
Jésus naît à Bethléem dans des conditions émouvantes de pauvreté qui laissent prévoir ce que sera sa vie publique, mais de cette détresse, c'est d'abord Marie qui est la victime.
En guise de confirmatur de notre exégèse de Lc.,2,35, nous voulons ajouter quelques observations. Le combat livré contre le Messie ne saurait à lui seul expliquer la douleur si vive de Marie, car il est clair que de cette lutte le Messie sortira vainqueur. On pourrait dire : le seul spectacle de l'endurcissement des hommes ne suffira-t-il pas à faire pâtir la Mère du Sauveur ? Sans doute. Cependant, si les ennemis du Christ sont rejetés et condamnés par Dieu lui-même, ce que laisse entendre la seconde partie du verset 35, comment le coeur de la Vierge pourrait-il être brisé par le spectacle de ce très juste châtiment divin ? Le seul motif qui puisse faire souffrir Marie à ce point ne peut être qu'un évènement exceptionnel qui aura fait souffrir terriblement Jésus lui-même.
A. de Groot a bien vu que la prédiction du sort futur de Marie précise celle qui est faite de la destinée cruelle de son Fils, mais il estime néanmoins que Lc.,2,35 ne permet pas encore de dire si la souffrance du Christ sera physique, ou au contraire seulement morale, causée par l'échec de son idéal. Avec raison la plupart des commentateurs pensent que le texte insinue davantage, car le glaive, qui est souvent une figure de la mort physique, de la guerre et du carnage, ne symbolise nulle part ailleurs la douleur morale, si dure soit-elle. Si la langue des méchants et leur calomnies sont facilement comparées à un glaive qui déchire l'âme dans les versets qui suivent, jamais en dehors de Lc.,2,35, la même image n'est appliquée à la souffrance spirituelle elle-même :  
 
Ps.,55,22 : ses discours sont plus doux que l'huile, et ce sont des épées nues.
 
Ps.,64,4 : Eux qui aiguisent leur langue comme une épée, ils ajustent leur flèche, parole amère.
 
Jr.,9,7 :Leur langue est une flèche meurtrière, leurs paroles sont de mauvaise foi...
 
Pr.,12,18 : Tel qui parle étourdiment blesse comme une épée, la langue des sages guérit.
 
Dans le Psaume qui suit, le glaive métaphysique qui doit pénétrer dans le cœur des méchants n'est que le châtiment mortel que Dieu leur réserve :
 
Ps.,37,15 : L'épée leur entrera au cœur et leurs arcs seront brisés.
 
Ici le sens est différent, et la mort physique n'est envisagée qu'implicitement comme terme de comparaison : de même qu'un glaive qui traverse le corps provoque la mort, l'âme de Marie sera transpercée (comme par un glaive) par une douleur mortelle. Telle est la transfixion de Marie.
En Lc.,2,35, le glaive demeure donc une image qui laisse seulement pressentir pour le Messie une fin violente ; il n'indique pas à l'avance le mode que celle-ci revêtira. En fait Jésus n'est pas mort d'un glaive, mais crucifié. Cette remarque écarte l'objection qu'on pourrait faire d'une simple prophétie (ex eventu) : la prédiction est beaucoup trop vague et trop enveloppée pour pouvoir être traitée de cette façon ; surtout la Passion telle qu'elle s'est en fait réalisée ne suggérait pas l'image du glaive.
On ne pourrait trop insister à la fois sur le caractère obscur de cette prophétie de Siméon et sur sa haute portée mariale. Lagrange écrit : "C'est la première révélation dans le Nouveau Testament du véritable rôle du Messie sous une forme très énigmatique, mais très appropriée à la circonstance, puisque la prophétie s'adresse à Marie, les souffrances du Christ n'étant marquées que par un glaive qui doit traverser le coeur de sa Mère. ce ne sont point là les caractères d'une prophétie faite après coup". D'autre part on est stupéfait de constater avec quelle force cettte obscure prédiction rattache les souffrances de Marie à l'histoire du salut, puisqu'elle ne laisse entrevoir la Passion future du Fils de Dieu incarné qu'à travers la Compassion de sa Mère.  
 
Marie et l'Eglise.
 
Textes en présence :
 
Ep.,1,6 : Tel fut le bon plaisir de sa volonté, à la louange de gloire de sa grâce dont Il nous a gratifiés dans le Bien-aimé.
 
Gal.,4,4-5 : Mais quand vint la plénitude du temps, Dieu envoya son Fils, né d'une femme, né sujet de la Loi,(5) afin de racheter les sujets de la Loi, afin de nous conférer l'adoption filiale.
 
Lc.,1,35 : L'ange lui répondit : "L'Esprit Saint viendra sur toi et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre;c'est pourquoi l'être saint qui naîtra sera appelé Fils de Dieu".
 
Ac.,1,8 :"Mais vous allez recevoir une force, celle de l'Esprit Saint qui descendra sur vous. Vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre".
 
Ac.,1,14 : Tous, d'un même coeur, étaient assidus à la prière, avec quelques femmes, dont Marie Mère de Jésus, et avec ses frères.
 
Lc.,1,43 : et comment m'est-il donné que vienne à moi la Mère de mon Seigneur.
 
2 S.,6,9 : Ce jour-là David eut peur de Yahvé et dit : "Comment l'arche de Yahvé entrerait-elle chez moi?"
 
Ps.,114,4 : Les montagnes sautent comme des béliers et les collines comme des agneaux.
 
Malachie,3,20 : Mais pour vous qui craignez mon Nom, le soleil de justice brillera , avec la guérison dans ses rayons ; vous sortirez en bondissant comme des veaux à l'engrais.
 
Judith,13,18 : Ozias à son tour dit à Judith:
                  "Sois bénie, ma fille, par le Dieu Très-Haut, 
                   plus que toutes les femmes de la terre ;
                   et béni soit le Seigneur Dieu,
                   Créateur du ciel et de la terre,
                   lui qui t'a conduite pour trancher la tête
                   du chef de nos ennemis!"
 
Les rapports de Marie avec l'Eglise, tels que les suggèrent les deux premiers chapitres de saint Luc découlent de tout ce qui a été dit précédemment. Ces rapports sont complexes. Ils peuvent être résumés commodément dans les deux formules suivantes : Marie est dans l'Eglise, et elle est en même temps au-dessus de l'Eglise.
 
Marie est dans l'Eglise
 
Elle en est même le commencement, le premier membre. C'est ce que montre l'expression "pleine de grâce", s'il est vrai que le verbe très rare qui en grec traduit cette idée, nous renvoie à l'action rédemptrice et sanctificatrice exercée par le Christ en faveur de l'humanité [cf.,Ep.,1,6] ; par anticipation Marie a été atteinte par cette grâce du Christ avant même l'accomplissement du mystère de l'Incarnation ; elle est déjà "pleine de grâce" lorsque Gabriel vient lui rendre visite.
Une autre anticipation du même genre nous conduit à la même conclusion. En Lc.,1-2, l'Esprit qui remplit tour à tour Jean-Baptiste, Elisabeth, Zacharie, Siméon, est de toute évidence l'Esprit de prophétie de l'Ancien Testament :
 
Lc.,1,15 : Car il sera grand devant le Seigneur;il ne boira ni vin ni boisson
               forte ;il sera rempli d'Esprit-Saint dès le sein de sa mère.
 
       17 : Il marchera devant lui avec l'esprit et la puissance d'Elie,pour
               ramener les cœurs des pères vers les enfants et les rebelles à la
               prudence des justes, préparant au Seigneur un peuple bien disposé.
 
        41 : Et il advint, dès qu'Elisabeth eut entendu la salutation de Marie,
               que l'enfant tressaillit dans son sein et Elisabeth fut remplie
               d'Esprit-Saint.
 
       67 : Et Zacharie, son père, fut rempli d'Esprit-Saint et se mit à
              prophétiser.
 
Lc.,2,25 : Et voici qu'il y avait à Jérusalem un homme du nom de Siméon.
              Cet homme était juste et pieux ; il attendait la consolation
              d'Israël et l'Esprit Saint reposait sur lui.
 
       26 : Et il avait été divinement averti par l'Esprit-Saint qu'il ne verrait
              pas la mort avant d'avoir vu le Christ du Seigneur.
 
       27 : Il vint donc au Temple, poussé par l'Esprit, et quand les parents
             apportèrent le petit enfant Jésus pour accomplir les prescriptions
              de la Loi à son égard...
 
On y voit l'Esprit faire de Jean-Baptiste un nouvel Elie, renseigner Siméon sur la venue prochaine du Messie, pousser Elisabeth, Zacharie et Siméon à parler. Tout au contraire l'Esprit qui, en Lc.,1,35, vient sur Marie pour la réalisation du mystère de l'Incarnation est le même esprit Créateur qui viendra un jour sur les apôtres en vue de la fondation de l'Eglise [cf.,Lc.,1,35 et Ac.,1,8].
Certes, Marie appartient d'abord à l'économie ancienne : saint Luc nous la présente soumise à la loi mosaïque de la purification comme saint Paul nous dit que le Christ est né d'une femme sous la Loi [Gal.,4,4.5]. Mais le fait même qu'elle est la Mère du Christ, le fait aussi que pour mettre au monde le Christ elle reçoit l'Esprit comme les apôtres le recevront à la Pentecôte pour fonder définitivement l'Eglise, la rattachant clairement à l'économie nouvelle.
S'il en est ainsi, il est normal que Marie soit présente parmi les apôtres au Cénacle [Ac.,1,14]. Par sa prière, on peut penser qu'elle prépare l'effusion de l'Esprit et la naissance de l'Eglise. Mais s'il n'y avait que cela, son rôle ne serait pas différent de celui des autres femmes qui prient avec elle. En réalité sa présence doit revêtir une signification spéciale suggérée par le fait qu'elle est mentionnée à part des autres femmes : par le fiat de l'Annonciation, qui commande tout le reste et conditionne l'ouverture de l'ère de grâce, elle a d'une manière unique préparé la Pentecôte.
 
Marie est au-dessus de l'Eglise
 
A un triple point de vue la Vierge Marie, telle que la présentent les récits de l'enfance de saint Luc, doit être regardée comme supérieure à l'Eglise. Tout d'abord, elle est le lien entre l'économie ancienne et l'économie chrétienne, c'est-à-dire celle de l'Eglise : en outre elle est l'arche d'alliance du peuple chrétien ; enfin elle est l'archétype de l'Eglise.
Sans être jamais appelée la Mère du Messie, la nation choisie a pour mission dans l'Ancien Testament de donner à l'humanité son Sauveur. En outre les prophéties présentent de temps en temps la Fille de Sion comme la Mère du nouveau peuple de Dieu (mais pas du Messie personnel). Or ce n'est que par Marie que la nation choisie et la Fille de Sion ont rempli la fonction que Yahvé leur avait assignée dans l'histoire religieuse du monde. Les récits lucaniens de l'enfance le suggèrent, puisque Marie en son Magnificat voit en ce qui lui arrive l'accomplissement des promesses faites à Abraham et qu'elle est elle-même présentée à mots couverts comme une sorte d'incarnation de la Fille de Sion.
Pour ce double motif, Marie doit être regardée comme le lien vivant entre l'ancienne économie et la nouvelle économie, qui est celle de l'Eglise. Il est trop clair que par là elle joue un rôle beaucoup plus large que celui de l'Eglise. En effet l'Eglise chrétienne est issue entièrement de la Passion et de la Résurrection du Christ. Elle n'est donc pas la Mère du Christ. Et si elle est la Mère des chrétiens, notre Mère, elle n'est pas la Mère du peuple de l'ère de grâce de la même manière que la Fille de Sion des prophéties, car cela reviendrait à dire qu'elle est sa propre Mère.
On voit que la conception lucanienne de l'histoire du salut comporte trois étapes : en premier lieu le temps d'Israël (récits de l'enfance, la personne et l'action de Jean-Baptiste) qui prépare le temps du Christ ; en second lieu le temps du Christ (le reste du troisième évangile) qui prépare le temps de l'Eglise : en troisième lieu le temps de l'Eglise (les Actes des Apôtres). C'est ainsi que Marie, d'une certaine façon, appartient à chacune de ces trois étapes du salut, faisant le lien entre elles.
Dans l'ancienne économie, l'arche d'alliance gardait dans le Saint des Saints, la présence mystérieuse de Yahvé. Cette présence était le grand trésor de la nation choisie. C'était là sa fierté ; c'était là aussi sa force, c'est sur elle qu'elle s'appuyait, surtout aux heures critiques. Or, à deux reprises [Lc.,1,35 et 1,43], les récits lucaniens de l'enfance suggèrent de voir en Marie une nouvelle arche d'alliance, celle de l'ère de grâce, donc celle de l'Eglise. Ce n'est d'ailleurs qu'en tant qu'unie indissolublement à Jésus que Marie mérite ce titre d'arche d'alliance. Il n'en reste pas moins vrai qu'Elisabeth s'étonne de voir venir chez elle la Mère de son Seigneur [Lc.,1,4], tout comme David s'étonnait de voir venir chez lui l'arche du Seigneur [2 S.,6,9]. Arche d'alliance des chrétiens au sens que nous venons de définir, Marie est la source cachée de leur vie et leur grand recours, surtout dans les temps de crise. Là encore, elle dépasse immensément l'Eglise qui est loin d'avoir avec Jésus un lien aussi intime. C'est précisément ce qui fait que l'Eglise invoque sans cesse l'intercession de Marie.   
Les récits de Lc.,1-2 insinuent qu'en devenant la Mère du Christ, Marie est devenue déjà Mère du nouveau peuple de Dieu, et cela d'une façon beaucoup plus profonde que l'Eglise n'est la Mère des chrétiens, encore qu'entre ces deux maternités, celle de Marie et celle de l'Eglise, il y ait une profonde ressemblance. De plus, s'il est vrai que l'Eglise est le lieu normal où, dans l'économie nouvelle, nous recevons la grâce du Christ Rédempteur, il est beaucoup plus vrai de dire que, cette grâce du Christ, nous la recevons par l'entremise et la médiation de Marie.
Il nous faut rappeler ici la scène si suggestive de la Visitation où Marie vaut à sa cousine Elisabeth la présence du trésor messianique et divin qu'elle porte en elle. A cette approche l'Esprit Saint remplit Elisabeth et son enfant tressaille de joie en son sein :
 
Lc.,1,41 : Et il advint, dès qu'Elisabeth eut entendu la salutation de Marie, que l'enfant tressaillit dans son sein et Elisabeth fut remplie de l'Esprit Saint.
 
Lc.,1,44 : Car vois-tu dès l'instant où la salutation frappa mes oreilles, l'enfant tressaillit d'allégresse[xciv] en mon sein.
 
Luc marque partout dans les récits de l'enfance que la joie de l'ère messianique fait irruption avec Jésus[xcv]. Le tressaillement du Baptiste dans le sein de sa Mère se rattache à ce thème. Le verbe qui sert à l'exprimer (skirtan) se retrouve dans le Ps.,144,4 qui célèbre les merveilles de l'Exode, ainsi dans un oracle de Malachie [3,20] relatif à l'allégresse de l'ère de grâce. D'une manière générale l'Esprit accompagné de la joie, sont dans l'Ancien Testament le signe de l'inauguration des temps messianiques : 
 
Is.,32,15 : Jusqu'à ce que se répande en nous l'Esprit d'en-haut
               et que le désert devienne un verger
               un verger qui fait penser à une forêt.
 
Is.,44,3 : Car je vais répandre de l'eau sur le sol assoiffé
              et des ruisseaux sur la terre desséchée ;
              je répandrai mon esprit sur ta race
              et une bénédiction sur tes descendants.
 
Ez.,36,26.27 : Et je vous donnerai un cœur nouveau,
                    je mettrai en vous un esprit nouveau,
                    j'ôterai de votre chair le cœur de pierre
                    et je vous donnerai un cœur de chair.
                    Je mettrai mon esprit en vous
                    et je ferai que vous marchiez selon mes lois
                    et que vous observiez et pratiquiez mes coutumes. 
 
Joël,3,1 : Après cela
              je répandrai mon Esprit sur toute chair.
              Vos fils et vos filles prophétiseront,
              vos anciens auront des songes,
              vos jeunes gens des visions.   
 
Ce qui reste le plus remarquable dans le récit de la Visitation, c'est que l'Esprit et la joie sont donnés à Elisabeth par Jésus, vivant dans le sein de Marie ; ils sont octroyés par l'entremise de Marie : "Elle salua Elisabeth. Or, dès qu'Elisabeth eut entendu la salutation de Marie, l'enfant tressaillit" [1,41]. Ainsi donc, c'est par Marie que passe le don fait aux hommes du Messie et des grâces attachées à sa venue. Dès lors n'est-il pas normal qu'elle soit proclamée par sa cousine "bénie entre les femmes", c'est-à-dire plus bénie que toutes les autres femmes (cf.,Judith,13,18) ?
Par sa maternité et par sa médiation, Marie apparaît comme l'archétype de l'Eglise, elle aussi Mère et médiatrice, mais à un moindre titre. C'est en devenant de plus en plus semblable à Marie que l'Eglise réalise de plus en plus complètement l'intention de son Fondateur.
 


[i] "Il est concevable, indique A. Feuillet, que Jean n'ait pas cru bon de les reprendre s'il est vrai que c'est lui qui a inspiré les récits de l'enfance de Lc.,1-2".
[ii] Ces compléments, toujours selon A. Feuillet, se ramènent à ceci : < tandis que l'Apocalypse présente d'une manière nouvelle la prédestination de Marie, le quatrième évangile et l'Apocalypse nous apportent des précisions sur plusieurs autres points : la foi de Marie, sa participation aux souffrances du Christ, la maternité spirituelle de Marie et ses rapports avec l'Eglise >.
[iii] La fête de la Nativité de Marie fut célébrée de bonne heure en Orient, et la littérature patristique grecque nous offre plusieurs homélies destinées à cette solennité. Celle de Jean Damascène fut prononcée à Jérusalem, à l'emplacement sans doute de la Porte probatique, ou Portique des brebis, et de la piscine mentionnée en [Jn.,5,2], où une tradition, attestée par les apocryphes, plaçait l'habitation des parents et le lieu de naissance de la Vierge. Cette localisation explique certaines allusions de J. Damascène.
[iv] JEAN de Damas, ou le DAMASCENE, ou JEAN DAMASCENE (640 env.-750 env.). Son destin incarne celui de l'orthodoxie arabe, humiliée par l'Islam, contrainte à s'intérioriser - par là-même capable de défendre l'essentiel de la foi contre les prétentions césaro-papistes des empereurs byzantins iconoclastes.
Né à Damas, Jean Damascène portait aussi le nom arabe de Mansour comme son grand-père qui, haut fonctionnaire impérial avait signé la capitulation de la ville devant l'envahisseur musulman. Le calife ayant laissé en place l'appareil d'Etat byzantin, Jean devint l'administrateur local des finances, et donc le protecteur de ses coreligionnaires dotés d'une véritable autonomie interne comme "nation chrétienne", mais soumis au tribut. Poète, bilingue, il prit en charge la défense de l'art chrétien, menacé à la fois par l'exemple de l'Islam et le premier iconoplaste byzantin. On lui doit des hymnes liturgiques vigoureusement trinitaires, courageux témoignage face au strict monothéisme du conquérant.
L'arrivée d'un nouveau calife amorce l'islamisation du corps des fonctionnaires et Jean Damascène, sans doute discrédité aux yeux du souverain, se retire à trente ans au monastère de Saint-Sabas, près de Jérusalem. Il reçoit à contre-coeur l'ordination sacerdotale et se consacre désormais à la prière, à la prédication, à l'élaboration de ses oeuvres théologiques. Il meurt plus que centenaire à Saint-Sabas, peu avant le concile iconoclaste de 754, qui l'anathémise. Réhabilité par le concile oecuménique de Nicée (787) qui rétablit et explicite le culte des images, Jean Damascène est honoré comme un saint par les orthodoxes et les catholiques et bientôt surnommé "Chrysorrhoas", "Fleur d'Or" à cause de ses dons intellectuels éclatants qui brillaient dans sa doctrine comme dans sa vie. Reconnu comme spécialiste de la théologie mariale par Léon XIII, il sera placé au rang de docteur de l'Eglise (1890).
La pensée de saint J. Damascène constitue la synthèse vivante de la christologie des Pères grecs et surtout des élaborations proprement byzantines provoquées par les controverses qui, du Vème au VIIème siècle, ont suivi la condamnation du monophysisme lors du concile de Chalcédoine (451).
En particulier, le Damascène a assuré pendant le Moyen Age byzantin une transmission quasi pédagogique à l'Orient chrétien de la pensée profonde mais difficile de Maxime le Confesseur (580-662), marquant le passage de l'investigation intellectuelle à l'expérience ecclésiale.
< Son oeuvre capitale, la Source de la connaissance, comporte une brève "Dialectique" qui achève la métamorphose chrétienne du vocabulaire philosophique grec, surtout d'Aristote, et donne les définitions désormais classiques des antinomies trinitaires et christologiques. Trois traductions en latin de cette oeuvre entre les XIème et XIIIème siècles faciliteront grandement la tâche des scolastiques.
Sa christologie systématise la "distinction-identité", élaborée d'abord par les Cappadociens en théologie trinitaire, de l'essence ousia et de l'hypostase (hupotasis : la "personne" dans un sens non individuel, mais comme principe libre et responsable d'activité).
Archétype de l'humanité, le Fils - Parole et Image du Père - transcende par amour sa propre transcendance. Il "enhypostasie" l'humanité, selon la trouvaille terminologique qu'il emprunte à Léonce de Byzance, "souffre et meurt dans la chair" pour abolir, dans son corps ressuscité, toute séparation entre Dieu et l'homme. Non seulement il restaure notre nature, mais s'unit à chacun de nous par une communion indicible, où le Damascène discerne une tendresse paternelle : "Tout entier il m'assume tout entier. Tout entier il s'unit à moi tout entier, afin de me donner le salut à moi tout entier".
La doctrine mystique de Jean Damascène s'inscrit entre l'adoration du Dieu inconnaissable aux premières pages de l'"Exposé de la foi" et la célébration du Dieu participable par la beauté de l'hymne et de l'icône et par une spiritualité de transfiguration. Cette transfiguration s'offre à tous dans l'expérience liturgique. L'icône fait partie de celle-ci et le Damascène a écrit trois traités pour défendre les images sacrées. L'icône des icônes - celle du Christ - est justifiée par l'Incarnation où le l'Invisible "devient visible pour nous en participant à la chair et au sang" et qui fait rayonner les énergies divines dans la profondeur de la matière : "Je ne vénère pas la matière, mais je vénère le Créateur de la matière, qui pour moi est devenu matière [...] et qui me sauve par la matière" (Extraits de l'article d'Olivier Clément, in Encyclopaedia universalis, T.9, p.414) >. 
[v] Pierre VOULET, s.j., traducteur et rédacteur de l'introduction et des notes des Homélies sur la Nativité et la Dormition de JEAN DAMASCENE qui, outre celle de la Nativité (N) contient trois homélies sur la Dormition et l'Assomption de la Très sainte Vierge (1D, 2D, 3D), (Editions du Cerf, Paris 1961, Sources chrétiennes, n°80).
[vi] Marie introduit les temps nouveaux, qui amèneront toute la création à un état plus parfait. L'idée est exprimée par le terme kreiton qui est caractéristique, notamment, du vocabulaire de l'épître aux Hébreux, et qui reviendra maintes fois dans la suite.
[vii] Ce passage présente la mission de Marie comme une préparation à la venue de Dieu, qui est pur esprit, dans un corps humain (mise en relief de l'expression paulinienne "corporellement"), et de sa descente du ciel dans une condition terrestre.
[viii] La mise en relief de "l'aujourd'hui" de la naissance de Marie la désigne comme une date décisive de l'histoire du salut. Cf. pour le vocabulaire Lc.,2,11 et 4,21.
[ix] Le thème de la porte, emprunté à Ez.,44,1-3, sera repris plus d'une fois comme image de la fécondité virginale.
[x] Cf.,Is.,11,1. La version grecque semble distinguer la tige et la fleur, la première symbolisant la Vierge.
[xi] La condescendance, sugkatabasis, est la venue pleine de bienveillance, de Dieu sur la terre. Par elle, il s'est rendu visible aux hommes et leur a donné de lui-même la "vraie connaissance", dans laquelle Paul les exhorte à grandir [Col.,1,10]. Ainsi le rôle de Marie est de coopérer à cette approche et finalement de nous aider à connaître Dieu.
[xii] Le rôle des trois Personnes divines dans l'œuvre du salut, qui dépasse les forces de la nature, est marqué ici : la bienveillance du Père, l'Incarnation du Fils, réalisée par l'Esprit-Saint dans la Vierge Marie. On notera le rôle essentiel attribué au Saint-Esprit dans l'union de Dieu avec les hommes.
[xiii] Ce sont les expressions de la Liturgie byzantine : "Ce jour est le prélude de la joie universelle. En ce jour ont commencé à souffler les vents annonciateurs du salut" (Office de la Nativité).
[xiv] Is.,61,1, cité en Lc.,4,18.
[xv] Is.,7,14, texte des Septante dans la citation de Mt.,1,23.
[xvi] Is.,9,5 d'après certains manuscrits des Septante. La joie qu'apporte la naissance de Marie est rattachée à deux thèmes de l'A.T.: celui de la venue de Yahvé, et celui de la promesse d'une fécondité nouvelle.
[xvii] Citation classique de GREGOIRE DE NAZIANZE, extraite de la lettre 101 adressée au prêtre Clédonius. Dans son enseignement sur la Trinité, et dans sa doctrine fondamentale sur le Verbe incarné, JEAN DAMASCENE est le disciple du docteur cappadocien, dont on reconnaît chez lui, plus d'une fois, les formes de pensée et les expressions.
[xviii] Rappel fréquent de la virginité totale de Marie, disposition intérieure et spiri- tuelle, s'étendant à tout son être.
[xix] La continuité du plan divin semble ménager trois étapes : chasteté naturelle, virginité de Marie, pureté divine du Christ.
[xx] Lév.,5,7 ; 12,8, cité en Lc.,2,24.
[xxi] Passage caractéristique de la pensée de l'auteur : l'ordre ancien (loi naturelle et judaïsme) a fait place à l'ordre très supérieur de la grâce du Christ. C'est le "changement de Loi" de l'Epître aux Hébreux, et l'on retrouve ici un thème important de cette Epître.
[xxii] Cette affirmation très nette est celle de la Liturgie byzantine, qui souligne que la Nativité de la Vierge n'est pas seulement une annonce, mais que le monde est déjà renouvelé par elle.          
[xxiii] Le développement qui suit présente la naissance de la Vierge comme l'accomplissement des merveilles de l'Exode et l'épopée d'Israël. Il s'inspire notamment des Ps.,114 et 68. L'évocation de la montagne se réfère tantôt au Sinaï, tantôt au mont Sion.
[xxiv] Cf.,Ps.,114,4. La montagne est ici associée à l'idée de contemplation.
[xxv] 1 Cor.,10,18. - Les deux thèmes de la pierre détachée de la montagne (Dan., 2,34.45) et de la pierre angulaire sont réunis. Ils introduisent la grande perspective paulinienne (Ephés.,2,14-22) de la réconciliation opérée par le Christ.
[xxvi] Ps.,68,17.18. Dans le psaume il s'agit du mont Sion.
[xxvii] Le mot est celui du passage de la Sagesse [Sag.,16,21] célébrant le don de la manne, signe de la bonté divine.
[xxviii] Toute la phrase s'inspire de Ps.,45,2. Le "livre nouveau" peut faire allusion à Is.,8,1 et 29,11.
[xxix] A l'idée d'un relèvement rétablissant l'intégrité première, s'ajoute celle de la correction d'un état défectueux. Le mot se rencontre chez Paul [2 Tim.,3,16].         
La langue stoïcienne l'emploie pour désigner l'amendement de la vie. La suite de la phrase suggère le rapprochement avec l'épisode évangélique de la femme courbée [Lc.,13,13].
[xxx] C'est par son obéissance que Marie a rendu aux hommes l'immortalité. Le contexte est celui de l'Epître aux Romains [Rom.,5,12] qui reprend une expression du livre de la Sagesse [Sag.,2,24]. Celui-ci affirme en outre au verset précédent que l'homme était créé pour l'immortalité.
[xxxi] Héb.,1,2. L'auteur s'inspire volontiers du début de l'Epître aux Hébreux pour exprimer les origines éternelles de l'Incarnation.          
[xxxii] 1 Pierre,1,20 d'après la leçon de plusieurs manuscrits. Les "derniers temps" désignent ici l'ère messianique.
[xxxiii] Affirmation solennelle de la prédestination de la Mère de Dieu [cf.,Rom., 8,29.30], en vue de son rôe essentiel dans l'œuvre rédemptrice.
[xxxiv] Ps.,45,13.14. On remarquera dès maintenant l'importance de ce psaume, cité notamment pour illustrer la dignité royale de Marie.
[xxxv] Le poème d'Isaïe célébrant la réconciliation de Dieu avec son peuple dit de même : "Le Seigneur se réjouira en toi"[Is.,62,5]. Cf. aussi Is.,65,19 et Ps.,104,31.
[xxxvi] Indications significatives sur la vie intérieure de Marie, toute appliquée à Dieu. Sa prière est une nourriture pour l'âme, où l'on remarque deux traits : l'usage des sens spirituels d'après les termes et les images scripturaires, et le discernement ou goût spirituel, qui accueille seulement ce qui vient de Dieu et qui correspond bien à ce que l'Evangile nous apprend de la Vierge. Finalement, ces diverses dispositions viennent du coeur, vrai principe du discernement et centre de la prière. Sur la "sua- vité divine", cf.Ps.,119,103. D'après les Exercices de S.Ignace, les sens spirituels permettent de goûter "la suavité et la douceur de la divinité".
[xxxvii] Allusion possible à Cant.,1,4 ; 3,4. L'idée d'avancer sans se retourner, image de la fidélité de la Vierge, se trouve déjà dans le Protévangile de Jacques, appliquée à son entrée dans le Temple.
[xxxviii] Cant.,4,7. La proximité unique de la Théotokos avec Dieu, thème traditionnel, est mise en rapport avec l'expression du Cantique : "celle qui est proche de moi, ma Bien-Aimée". Chérubins et Séraphins sont les êtres les plus proches de la gloire divine.
[xxxix] L'église construite, au Vème siècle, à l'emplacement présumé de la maison de Joachim, c'est-à-dire de la Probatique ou Porte des brebis, auprès de laquelle se trouvait la piscine du même nom.
[xl] Is.,9,5 et Ps.,72,6, deux textes messianiques qui sont ici rapprochés. L'auteur souligne, à son habitude, la bienveillance divine.
[xli] Is.,35,6 et Ac.,3,7. Autre allusion plus haut (en 9) à ce passage de la "petite apocalypse" d'Isaïe, où le renouveau messianique apparaît comme une reprise universelle de forces. Ainsi la vie nouvelle inaugurée par la naissance de la Vierge apporte la guérison de l'antique infirmité humaine.
[xlii] Complément dû à Dom Anselme Hoste.
[xliii] Son imagination anime les objets matériels ou les abstractions d'une manière souvent dramatique : la nature n'ose devancer la grâce et s'efface devant elle (2).
[xliv] H.CROUZEL, in Introduction aux Homélies sur Luc, par Origène. La traduction et les notes sont dues à F.FOURNIER et P.PERICHON, n°87 Sources chrétiennes au Cerf, rééd.1998.
[xlv] in T.1 de Maria : de H.DU MANOIR, p.69-157.
[xlvi] H.CROUZEL, ibid., p 63.
[xlvii] 7,8 ; 21,4 ; 22,6.
[xlviii] C'est ici l'occasion d'indiquer les grandes étapes du catéchumanat. Avant Constantin, selon la Tradition d'Hippolyte, l'instruction des catéchumènes durait normalement trois ans et cette première instruction était faite, selon Origène, d'après les livres de la Bible qui se prêtaient davantage à des interprétations morales : Esther, Judith, Tobie, et la Sagesse. Après ces trois ans, le catéchumène était soumis à un examen qui portait plus sur sa conduite morale que sur ses connaissances religieuses. Après quoi il pouvait écouter la Bonne Nouvelle du Salut (l'Evangile), ce qui se traduisait par une instruction quotidienne concernant les vérités de la foi. C'est cette seconde instruction catéchétique que représenteraient les Homélies sur Luc ; elles constitueraient des éléments de ces catéchèses qui pouvaient durer assez longtemps avant la "Tradition du symbole". A cette forme d'enseignement, il y a lieu d'ajouter les catéchèses sur les Sacrements réservées à la Semaine pascale.
[xlix] Aux jours du prophète Elisée, la guérison du lépreux syrien Naaman, dans les eaux du Jourdain, "type" du baptême, a constitué un des thèmes des catéchèses patristiques (cf. Ambroise, in De Sacram. et De Myst. ainsi que Tertullien in Adv.Marc.).
[l] Adamante, qui signifie "homme d'acier", était le surnom donné à Origène par Jérôme. Le rédacteur des notes donne cette précision importante : < Avant les querelles origénistes, l'admiration de Jérôme est entière, et même après, malgré ses dénégations, il restera plus origénien qu'il ne veut bien le dire. Témoin cette déclaration : "Adamante a dépensé tant de sueurs, qu'il a bien mérité son surnom d'homme d'acier" (cf.Lettre 33,4) >.
[li] Préface du Peri Archon, 4 GCS 10,9.
[lii] Fragment du Commentaire sur l'Epître aux Galates, in Apologie d'Origène, par PAMPHILE DE CESAREE.
[liii] Par allusion à Philip.,2,7, c'est l'image de "l'anéantissement" du Verbe : "mais il s'est dépouillé prenant la forme d'esclave. Devenant semblable aux hommes, et reconnu à son aspect comme homme".
[liv] C. Cels., II,69, GCS 191,11 (Koetschau).
[lv] < On sait qu'Origène a souvent pensé dans les perspectives de la préexistence des âmes. Ce n'est pour lui qu'une hypothèse, qu'il a prise au platonisme, et qu'il ne croit pas, en toute bonne foi, incompatible avec la Révélation chrétienne. Ainsi, selon Origène, toutes les âmes raisonnables auraient été créées à la fois, dans une égalité complète, celle des hommes et celles des anges. Elles étaient revêtues de corps éthérés et vaquaient à la contemplation de Dieu, formant l'Eglise de la préexistence, au sein de la Jérusalem céleste [P. H. Crouzel, Introduc., p 15] >.
[lvi] In Lev.hom.,I,1, GCS 280, 5 (Baehrens).
[lvii] In Lév.hom., VIII,2 GCS 396,3 (Baehrens).
[lviii] In Num.hom., XXIII,3, SC 29, p.441-442 : cette souillure n'existe que "d'une certaine façon", ce n'est qu'une "certaine impureté".
[lix] Telle est la raison essentielle de la chasteté chrétienne, dont Origène a présenté une doctrine toute positive.
[lx] Dans cette homélie, Origène adopte une position rigoriste concernant l'acte conjugal qui, pour lui, n'est justifié que par la procréation des enfants. Aussi, lorsque les époux ont passé l'âge de procréer, ils ne doivent plus avoir de rapports. Voir la même idée développée à propos de l'inceste des filles de Lot, In Gen.hom., V,4, SC 7, p.139-141. Dans ce dernier texte, il interdit à une femme enceinte d'avoir des rapports avec son mari, car l'union ne peut plus être féconde.
[lxi] IGNACE D'ANTIOCHE, Epître aux Eph.,19,1 SC 10,p.80 : Jérôme a indiqué quatre motifs de convenance pour les fiançailles de Marie avec Joseph. Le texte d'Ignace a été repris par plusieurs Pères, certains l'ayant commenté comme si Dieu avait voulu tromper le démon en lui cachant la naissance virginale et par conséquent la divinité de l'enfant. Le Seigneur est d'ailleurs resté fidèle à cette conduite pendant toute sa vie terrestre, car s'ils avaient su ce qu'il était, les démons ne l'auraient pas fait crucifier, consommant leur défaite dans une apparente victoire. Le thème de l'ignorance ou de l'inconnaissance des anges déchus en ce qui concerne l'ordre du salut - la seule science qui intéresse Origène - est fréquent sous sa plume : en effet des conditions morales s'imposent impérieusement à qui veut connaître Dieu et les réalités célestes.
[lxii] L'idée principale de ce passage, c'est que les démons, à cause de leur malice, se sont rendus incapables de connaître ce qui concerne l'économie de la Rédemption. Il s'ensuit qu'il y a des degrés de malice chez les démons et corrélativement des degrés d'inconnaissance. Le lien entre vertu et connaissance de Dieu est constamment affirmé par Origène.
[lxiii] La méditation quotidienne de l'Ecriture est, pour Origène, nécessaire à ceux qui désirent progresser dans la voie de la sainteté. Vois l'importance de "chaque jour" (quotidie) dans les Commentaires sur Rébecca qui, chaque jour, vient puiser de l'eau au puits de l'Ecriture (In Gen.,hom.X,2). Dès lors, n'est-il pas naturel que la Vierge se livre à cette méditation puisqu'elle est le "type" du spirituel ?
Il y a là un des traits essentiels du spirituel origénien : la lecture, la méditation, l'étude de l'Ecriture, Parole de Dieu, sont l'activité privilégiée dans laquelle les Trois Personnes communiquent leurs illuminations. Aussi Dieu lui a-t-il fait "mille révélations au sujet de son Fils", elle sait qu'elle a conçu de l'Esprit-Saint (hom.,19,4), elle a eu "la connaissance ineffable de la conception divine, la grande manifestation des miracles (hom.,17)". La venue de l'Esprit-Saint l'a faite prophétesse : avant la venue du Sauveur en effet, elle prophétise le Magnificat (hom.,8,1). Ces grâces produisent en elle le sentiment mystique par excellence, la joie, celle que donne le "vin" des mystères (notamment In Jo.comm.I,30).
[lxiv] La salutation de l'ange s'exprime d'un façon "étrange", on ne trouve nulle part dans l'Ecriture semblable formule : la Vierge, lectrice assidue des livres saints, le sait si bien qu'elle en est toute effrayée.
[lxv] Le rapprochement "grand-sublime" est fréquent chez CYPRIEN : Ad Donat.,14, PL 4,220 a ; Epist.58,8,1.
[lxvi] Le Christ, "force de Dieu", affaiblit toutes les puissances adverses. Nous trouvons là un écho de la tradition de Paul et des Apôtres à qui la Rédemption apparaît essentiellement comme la victoire du Christ sur les puissances qui tenaient l'humanité captive. Cette affirmation de la présence du Christ, coextensive à l'univers des croyants rappelle une belle page d'IRENEE sur l'Eglise qui, "dispersée dans le monde entier", habite pourtant une "demeure unique", Adv. Haer.,1,10, PG 7.
[lxvii] Dans ce texte, la Bretagne désigne l'Angleterre, et la Mauritanie le Maroc (Mauritanie tingitane qui a Tanger pour capitale) et l'Ouest algérien (Mauritanie césarienne avec Cherchell comme capitale). Pour l'oriental Origène, ce sont les extrémités du monde, les limites occidentales de l'Empire romain. Le texte ne dit pas clairement que ces régions ont été déjà évangélisées.
[lxviii] Origène voit dans l'humilité qui inspire cette démarche une qualité essentielle de l'apôtre : cela nous apprend qu'il ne faut pas tarder à aider ceux qui sont inférieurs à nous, et nous enseigne aussi la modestie. Il y a là un des traits essentiels du spirituel : loin de mépriser ceux qui n'ont pas reçu les mêmes grâces et sont encore restés trop charnels, il doit les instruire et mettre à leur portée ce qu'ils peuvent comprendre des mystères qu'il a contemplés. Les laisser mourir de leur ignorance serait déchirer la chair du Christ.
[lxix] Ce n'est pas l'homme qui s'approche de Jésus, mais Jésus qui va à la rencotre de l'homme : l'initiative vient de Dieu (cf. la recontre avec la Cananéenne). Nous avons là une variation du thème.
[lxx] "Gravir la montagne" est une expression qui, selon Origène, indique le progrès spirituel et, "demeurer sur les hauteurs" représente l'état de perfection qui se confond avec la contemplation du Logos.
[lxxi] Cette observation sur les manuscrits qui attribuent le Magnificat à Elisabeth serait une addition de Jérôme. Pourquoi refuser à Origène la responsabilité de cette notation ? Il n'est pas rare qu'il se réfère, à propos d'un texte à plusieurs versions différentes qu'il a lues dans certains manuscrits ; il convient de ne pas oublier qu'il est l'auteur des Hexaples.
[lxxii] Telle est la signification de cette scène : "Déjà peut nous devenir manifeste le (sens du) voyage hâtif de Marie dans la région des montagnes, (de) son entrée dans la maison de Zacharie et (de) la salutation qu'elle adresse à Elisabeth : tout cela a eu lieu afin que Marie apporte à Jean, qui se trouve encore dans le sein de sa mère, un peu de la Puissance qu'elle a depuis qu'elle a conçu, et que celui-ci fasse participer sa mère à la grâce prophétique qui lui a été donnée". Cette Puissance, c'est le Verbe lui-même. "Avec raison toutes ces économies s'accomplissent dans la région des montagnes, car rien de grand ne peut être contenu dans les lieux appelés plaines à cause de leur bassesse"(In Jo. com. VI,49, GCS 158,30). La raison du voyage de Marie est essentiellement apostolique : elle porte à Jean le Verbe et l'Esprit qu'elle possède.
[lxxiii] < Comme l'a montré Fr. J. Dölger, souligne F. Fournier, l'inspiré parle à voix forte, avec une voix divine, porteuse de l'Esprit-Saint et de la grâce : la voix du spirituel est pour l'auditeur voix de Dieu, car c'est le cri de celui qui est tout rempli de l'Esprit divin. Jean criera plus tard "non par l'émission de sa voix, mais par la tension de sa compréhension", par la plénitude mystique du message qu'il doit délivrer. Ainsi la voix de Marie, remplie du Saint-Esprit a retenti dans les oreilles de sa cousine et est parvenue jusqu'à Jean, lui apportant l'Esprit. A son tout Jean crie par l'instrument de sa mère, devenue "la bouche de son fils", sous l'action de l'Esprit qu'il possède >.
[lxxiv] Il est donc plus sage de reconnaître que nous ignorons le nom précis de l'hérétique ici visé, qui, somme toute, pourrait bien être Marcion. Au temps de Jérôme, Helvidius prétendait que Marie, vierge jusqu'à la naissance de Jésus, avait eu d'autres fils dans la suite. Vers 383, Jérôme écrit son De Beatae Mariae Virginitate perpetua contra Helvidium. Dix ans après Helvidius, Jovinien à nouveau attaquait la virginité de Marie et Jérôme répondait dans l'Adversus Jovinianum.
[lxxv] Sur les "frères" de Jésus, cf. JEROME, Contra Helvidium, PL 23, 196 c-199.
[lxxvi] Etre sur le chemin est une manière de suivre Jésus.
[lxxvii] Nous rencontrons ici le mouvement d'intériorisation du mystère du Christ, caractéristique de la pensée origénienne. Les actions du Christ n'ont pas été seulement accomplies par le Jésus de l'histoire, mais se prolongent et se réalisent en nous, dans l'hic et nunc. C'est là d'ailleurs le principal argument apostolique développé dans le Contre Celse et qu'on retrouve ailleurs, en faveur de la vérité du christianisme : la Parole de Dieu accomplit des miracles, des conversions morales dans le monde entier, en peu de temps et en très grand nombre. A l'opposé, Origène montre la stérilité de l'enseignement des philosophes.
[lxxviii] Ce passage indique qu'Origène s'adresse à des débutants dans la foi. La mention des catéchumènes se retrouve encore dans les homélies 21,4 et 22,6.
[lxxix] "Notre homme intérieur est constitué d'un esprit et d'une âme", in Gen. hom. I,11, SC 7.
[lxxx] Ce passage contient les principaux éléments de la théologie de l'image de Dieu, voir H. CROUZEL, Théologie de l'Image de Dieu chez Origène, Paris 1956 : a) Le Christ est l'image de Dieu. b) L'homme est image de l'image, non pas image mais "selon l'image". c) L'homme est créé selon l'image. d) Le "selon l'image" se situe dans l'âme. Ce n'est pas à proprement parler le pneuma qui est le lieu du "selon l'image" ; ce serait plutôt la psyché elle-même, en tant qu'elle devient pneumatique et qu'elle forme un seul esprit avec le pneuma : l'image de Dieu se situerait dans cette zone que l'esprit influence.        
La psyché en effet, puissance intermédiaire, peut suivre le pneuma et s'unir au Logos - ou, au contraire, obéir aux appels de la chair et se détourner de Dieu. e) Pécher, en effet, c'est renoncer à suivre l'Image de Dieu pour revêtir "d'autres images", la forme du diable. Le diable lui-même est symbolisé par une véritable "ménagerie théologique". f) Par le péché, le Seigneur diminue en nous, mais en son fond, le "selon l'image" est inamissible.
Les homélies 16 et 39 sur Luc contiennent des allusions qui complètent la théologie de l'image.
[lxxxi] Allusion probable aux artisans qui reproduisaient en série, dans tout l'Empire romain, les figurines d'un dieu ou d'un roi à partir d'un original créé par un artiste réputé.
[lxxxii] Le grec insiste avec plus de netteté sur la médiation du Christ, nécessaire pour vivre selon l'image : RAUER, p.48 ; "Chacun de nous, quand il perfectionne sa propre âme et la conduit à la béatitude, place sur lui comme une image du Christ qui imite son modèle, le Fils de Dieu, l'Image de Dieu".
[lxxxiii] Sagesse et Justice sont des dénominations qui conviennent au Christ. Le Christ est chacune des vertus ; nous, nous acquérons progressivement les vertus ; elles lui sont substantielles, elles nous sont accidentelles. Pour l'homme, posséder une vertu, c'est participer au Christ.
[lxxxiv] Origène vient de citer les quatre vertus cardinales des Grecs, la force, la tempérance, la justice et la prudence, qu'il appelle ici la sagesse. Toute l'argumentation suppose la difficulté qu'éprouve Origène à faire comprendre à des Grecs que l'humilité peut être une vertu. La preuve se ramène à ceci : Dieu ne connaît que les bons et ignore les méchants ; si donc il regarde l'humilité de Marie, l'humilité est nécessairement une vertu.
[lxxxv] Les textes qui vont suivre sont dus au P.H.CROUZEL, in Introduction aux homélies sur Luc d'Origène, pp.35 à 44.
[lxxxvi] Dans le Nouveau Testament et dans le Commentaire d'Hippolyte de Rome, antérieur à celui d'Origène, on ne trouve que l'aspect collectif et ecclésial. Voir l'introduction d'O. ROUSSEAU aux Homélies sur le Cantique des Cantiques, SC 37, p. 13-17.
[lxxxvii] Du verbe latin parere : engendrer, mettre au monde.
[lxxxviii] Fragment sur Jean, XXXI, GCS 506,20 (Preuschen).
[lxxxix] Voir sur les frères de Jésus la note de M. J. LAGRANGE, L'Evangile selon saint Marc, Etudes bibliques, p.72-89 : les textes ne favorisent guère la solution d'Origène, tout semble plutôt montrer des cousins.
[xc] Sur Lc.,1,28, cf.fr.12.
[xci] Cf. Gn.,26,24 ; 28,15 ; 39,2.3 ; 21,29 - Ex.,3,12 - Jg.,6,12,16 - Dt.,20,1 - Jr.,1,8 ; 30,11 - Is.,41,10 ; 43,5.
[xcii] Déjà cité dans la précédente rubrique (voir note 254 ci-avant).
[xciii] B. BRO, in "Aime et tu sauras tout", édit. Fayard, Paris 1998 p.251.
[xciv] L'agalliasis (l'allégresse) dont parle ce verset est une joie d'ordre sotériologique et messianique.
[xcv] Cf.,1,14 ; 1,28 ; 1,47 ; 2,10.

Date de création : 17/03/2007 @ 11:45
Dernière modification : 17/03/2007 @ 11:45
Catégorie : Théologie 2
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