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Théologie 2 - Christologie 3
CHRISTOLOGIE 3
 
PAUL FONDATEUR DE L’UNIVERSALISME
 
       Paul tel qu’en lui-même             
       Paul comme modèle pour Jean Chrysostome
       Paul dans la christologie cyrillienne
–   Première Epître aux Corinthiens
       . Commentaire du Père Allo
 
PAUL TEL QU'EN LUI-MEME
 
Bien que je sois libre à l’égard de tous, je me suis rendu le serviteur de tous, afin de gagner le plus grand nombre. Avec les Juifs, j’ai été comme juif, afin de gagner les Juifs ; avec ceux qui sont sous la loi, comme sous la loi (quoique je ne sois pas moi-même sous la loi), afin de gagner ceux qui sont sous la loi ; avec ceux qui sont sans loi, comme sans loi (quoique je ne sois point sans la loi de Dieu, étant sous la loi de Christ), afin de gagner ceux qui sont sans loi. J’ai été faible avec les faibles, afin de gagner les faibles. Je me suis fait tout à tous (Cor.I.9.19 sq.).
 
Paul nous enseigne, suprême enseignement, qu’on ne peut transcender les différences que si la bénévolence à l’égard des coutumes et des opinions se présente comme une indifférence tolérante aux différences, laquelle n’a pour épreuve matérielle que de pouvoir, et de savoir, comme il le raconte, les pratiquer soi-même. De là la méfiance de Paul à l’égard de toute règle, de tout rite, qui affecterait le militantisme universaliste, en le désignant comme porteur, à son tour, de différences et de particularités.
Le détail de ses missions apostoliques, on l'a vu dans l'article « Nouvelle Alliance », nous a été transmis par ses Epîtres. Il faut y ajouter le Livre des Actes des Apôtres écrit ultérieurement par l'évangéliste Luc, et dont l'ordonnancement n'est pas toujours concordant avec celui des épîtres. 
 
Les origines de Paul
 
Paul (Saul pour ses coreligionnaires juifs) est né à Tarse, capitale de la province romaine de Cilicie, vers le début de l'ère chrétienne, dans une famille juive de stricte observance pharisienne. Cette appartenance impliquait pour lui un attachement très fort au particularisme juif, scellé par la circoncision, et un contact intime avec la culture hellénistique, dont le grec tardif était alors la "langue commune" dans tout le bassin méditerranéen.
< On aurait tort de se représenter, déclare P. Bonnard[i], la jeunesse de Paul confinée, à Tarse, dans un ghetto juif de province. Il y avait dans l'Empire quatre à cinq millions de juifs, souvent fort cultivés (ainsi Philon à Alexandrie), en contact incessant les uns avec les autres et avec Jérusalem, passant d'une synagogue à l'autre et y accueillant d'innombrables païens attirés par le monothéisme juif (les "craignant-Dieu") ou franchement convertis à la religion juive et donc circoncis (les "prosélytes"). Les pharisiens de cette Diaspora appartenaient le plus souvent à l'école d'Hillel[ii] qui se distinguait à la fois par un zèle ardent, dont la circoncision était l'emblème, et une grande ouverture d'esprit dans l'interprétation de la foi traditionnelle >.     
Comme le père de Paul, beaucoup de ces Juifs de la Dispersion avaient acquis la citoyenneté romaine (Actes, 16,37 ; 22,28). C'est à Jérusalem que Paul vint parfaire sa formation religieuse et qu'il devint "irréprochable quant à la justice de la loi" (Philipp.,3,6), c'est-à-dire inattaquable dans la connaissance et la pratique des traditions juives les plus exigeantes. Il fut disciple de Gamaliel[iii], docteur pharisien du début de l'ère chrétienne, (lui-même disciple d'Hillel), qui eut une grande influence sur ses coreligionnaires. Dans l'épître aux Galates [1,14], Paul décrit fidèlement cette période de son adolescence : Je faisais des progrès dans le judaïsme, surpassant la plupart de ceux de mon âge et de ma race pour mon zèle débordant pour les traditions de nos pères. C'est là qu'il devint persécuteur de l'Eglise, "accomplissant des actes qui dépassaient son rang, chargeant de chaînes, conduisant en prison, confisquant les biens"[iv].
 
Les croyances juives adoptées par le jeune Saul[v]
 
Le salut du monde par la domination parfaite d'Israël
 
Il croyait fermement, comme tant d'autres intellectuels de la Diaspora, que la guérison du monde dépendait de la domination parfaite d'Israël sur le terrain de la politique et des idées tout ensemble, prédominance que les Prophètes avaient promise à son peuple. Le "Règne de Dieu" ne pouvait s'établir que par le "Règne
des Juifs". A cette époque tous les malheurs de la nation n'avaient fait que surexciter l'espoir messianique, temporel et spirituel à la fois. Que le Messie dût être le grand roi pacificateur des Psaumes de Salomon, ou l'être céleste d'Hénoch, cet "Elu" ou ce "Fils de l'Homme" qui allait venir mettre fin au monde présent, son rôle n'était jamais conçu que comme un pur triomphe. On insistait beaucoup sur les souffrances des justes, on les peignait avec des couleurs parfois presque désespérées, mais la gloire du Messie devait leur servir de compensation et les transformer en bonheur.
 
Le Messie chrétien, par la Croix et la Résurrection, contrevient à ces croyances
 
Jamais un théologien ou un visionnaire de cette époque n'aurait admis que ce Messie devait lui-même expier d'abord les fautes du monde , ni même celle du peuple israélite. La prophétie si claire et impressionnante d'Isaïe sur le "Serviteur de Yahvé" [Is.,53], et les quelques autres qui s'en rapprochent, étaient soit appliquées aux épreuves historiques du peuple ou de ses grands personnages, soit complètement détournées de leur sens. Rien de plus significatif que le TargumduPseudo-Jonathan sur les chapitres du "Serviteur" : bien loin d'être un agneau qu'on immole, c'est lui qui mènera à la boucherie les nations ! Au Messie ne pouvaient appartenir que des manifestations de puissance, des signes [Mt.,12,8 ; 16,1] ou des victoires. Quand ces ambitions trop terrestres se furent modérées plus tard, Tryphon dira encore, au nom de tous ses coreligionnaires (Justin,"Dialogue",89,1,2) : "Sache bien que notre race entière attend le Christ, et que, toutes les écritures que tu as citées, nous reconnaissons qu'elles ont été dites à son sujet. De plus le nom de Jésus, qui fut donné en surnom au fils de Navé, me touche...Mais sur la question de savoir si le Christ doit être déshonoré jusqu'au crucifiement, nous doutons ; car dans la Loi il est dit du crucifié qu'il est maudit [cf.,Dt.,21,23],et, pour l'instant, je ne croirais pas facilement la chose. C'est un Christ souffrant que les Ecritures annoncent, évidemment ; mais que ce soit d'une souffrance maudite par la Loi, nous voudrions savoir si tu peux nous le démontrer ainsi".  
Il y avait au surplus l'échec du Messie des chrétiens, son échec et son déshonneur du calvaire ! Qu'importait ensuite que tels de ses disciples, fanatiques hallucinés, faute de les croire imposteurs, aient prétendu l'avoir vu ressuscité ? Cette résurrection aurait dû être plus certaine et plus éclatante si elle devait servir au "Règne de Dieu" par Israël. Saul, s'il n'avait pas vu Jésus, connaissait les chrétiens, Etienne entre autres, par les discussions des synagogues hellénistiques. C'étaient peut-être à ses yeux d'honnêtes gens, mais d'autant plus dangereux alors, avec leur "Messie crucifié", qui n'avait pu être, lui, qu'un doux illuminé malfaisant. Supposé, se disait-il, que le peuple se mette à suivre ces rêveurs, c'est la fin de notre vocation de Juifs, et par conséquent de l'espoir du monde. 
Dieu ne pouvait permettre pareille banqueroute ; mais il fallait avoir des hommes, de vrais fidèles qui coopèrent avec la Providence. Donc Jésus avait été justement crucifié, Etienne justement lapidé ; il y allait de l'avenir de la religion et de la conversion promise des Gentils au Dieu d'Israël. Avec toute la décision, la violence aussi et l'orgueil de son fort tempérament, puis toute sa conviction religieuse, sa science rabbinique touchant aussi à l'hellénisme, sa logique et sa générosité même mal employée, Saul était devenu - croyant bien faire, [cf.,1 Tm.,1,13], - le persécuteur que l'on sait. Ce fut par épouvante et horreur de la Croix, résultant non pas certes, d'une faiblesse de timide ou de sensuel, mais d'un zèle aveuglé pour les intérêts de Dieu, d'Israël et de l'humanité entière.
Il fit corps avec ceux qui s'efforçaient de combattre la foi nouvelle dans sa tendance la plus critique à l'égard du judaïsme, notamment les disciples de Jésus d'origine juive. Cette opposition fut si vive qu'elle entraîna le martyre d'Etienne et la fuite de ses coreligionnaires vers Damas, où se développait une communauté chrétienne issue de la Diaspora juive regroupée autour d'Ananias. C'est elle qui prêchait la foi nouvelle "en Arabie", c'est-à-dire dans les villes hellénistiques florissantes de Transjordanie. C'est là que Paul se proposait de se rendre pour les confondre tous.
 
La conversion de Paul
 
L'évènement du "chemin de Damas" bouleversa d'un seul coup tout ce système de pensée et de conduite. Paul vit que le Messie des chrétiens était vraiment ressuscité, donc que Dieu avait approuvé son oeuvre et tout ce qu'il avait dit et promis était juste, le véritable accomplissement des prophéties, tandis que les autorités de son peuple s'égaraient dans leur interprétation.
Les témoignages de l'apôtre et ceux des Actes s'accordent à faire du "chemin de Damas" un évènement non seulement inattendu, mais même brutal dans un premier temps:
Paul, à l'approche de la ville, se trouve projeté à terre, se voyant reprocher par le Seigneur son attitude de persécuteur[vi] ; il se relèvera aveugle. Dans un second temps, trois jours plus tard, à Damas même, Ananias est conduit en présence de Paul ; il lui restitue la vue par imposition des mains et infusion de l'Esprit-Saint ; le nouvel apôtre reçoit alors le baptême [Ac.,9,13-19].
Paul rangera lui-même cet évènement dans la série des apparitions du Ressuscité à ses apôtres: Il m'est apparu à moi aussi, comme à l'avorton. Car je suis le moindre des apôtres, je ne mérite pas d'être appelé apôtre puisque j'ai persécuté l'Eglise de Dieu [1 Co.,15,8.9].
L'apparition où se révélait le Fils de Dieu contenait la prescription d'une mission particulière et personnelle de Paul à l'endroit des païens. En cet instant, toute sa vie venait de basculer et les rôles apostoliques venaient d'être fixés à jamais : 
Mais quand Celui qui dès le sein maternel m'a mis à part et appelé par sa grâce daigna révéler en moi son Fils pour que je l'annonce parmi les païens, aussitôt sans consulter la chair et le sang, sans monter à Jérusalem trouverlesapôtres mes prédécesseurs,je m'en allai en Arabie...[Ga.,1,15-17].
 
La mission de Paul telle qu'il l'entendit alors
 
Il est hors de doute qu'au moment de sa conversion Paul avait déjà une connaissance assez précise de la foi nouvelle, puisqu'il en contrait les adeptes les plus avancés (les hellénistes) et réfutait leur affirmation essentielle, à savoir que "le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, le Dieu de nos pères, a glorifié [par la Résurrection] son Serviteur[vii] Jésus[Ac.,3,13]. De plus, comme cette citation l'indique, Paul, après sa conversion, n'avait pas à être le propagandiste d'une religion nouvelle. Au contraire, en donnant sa foi au Christ, il eut la certitude de demeurer fidèle au Dieu de ses pères. Plus encore, il eut la conviction, constamment explicitée en ses démonstrations théologiques, que la foi au Christ constituait dès lors la seule manière d'être fidèle à l'authentique tradition israélite, car "ce sont ceux qui croient qui sont fils d'Abraham"[viii].    
A l'école de l'Ancien Testament, et fidèle à la ligne la plus profonde du judaïsme de son temps, Paul pense donc qu'une seule question est vraiment décisive pour l'homme, c'est celle de sa situation "devant Dieu". Que tout homme puisse et doive vivre "maintenant" en paix avec Dieu à cause de Jésus-Christ, c'est ce qu'il a voulu maintenir jusqu'au bout, contre toute recherche d'autosatisfaction - afin qu'aucune chair n'aille se glorifier devant Dieu [1 Co.,1,29] -,ou de justice propre, puisque personne ne sera justifié devant Lui par la pratique de la Loi : la Loi ne fait que donner la connaissance du péché [Rm.,3,20].   
 
Premier contact de Paul avec Pierre à Jérusalem et retour en Syrie et en Cilicie
 
Après qu'il eut indiqué son départ pour l'Arabie pour y rencontrer les païens, le nouveau converti revint à Damas. Reprenant cette indication, l'épître aux Galates [1,18-23] fait le point des étapes suivantes: Ensuite, après trois ans, je montai à Jérusalem rendre visite à Céphas [Pierre] et demeurai auprès de lui quinze jours: je n'ai pas vu d'autres apôtres, mais seulement Jacques, frère du Seigneur. Ce que je vous écris, je le dis devant Dieu, ce n'est pas un mensonge. Ensuite, je suis allé en Syrie et en Cilicie, mais j'étais personnellementinconnu des Eglises de Judée qui sont dans le Christ ; on y entendait seulement dire : "Celui qui vous persécutait naguère annonce maintenant la foi qu'il détruisait alors" et elles glorifiaient Dieu à mon sujet.
La Syrie, c'est Antioche, où, entre-temps, la foi nouvelle avait été communiquée non seulement à des Juifs de la Diaspora mais, fait décisif qui explique seul les développements ultérieurs, à des "Grecs", c'est-à-dire des païens. C'est là que les disciples reçoivent pour la première fois le nom de "chrétiens" [Ac.,11,19-26] : Paul ne fut donc pas le premier à annoncer l'Evangile du Christ aux païens.
La Cilicie, c'est Tarse, où il retrouve la ville et la culture qu'il connaît parfaitement. Pendant cette longue activité un "helléniste" Barnabas, originaire de Chypre, semble avoir grandement contribué à mettre Paul en liaison avec les "chrétiens" d'Antioche [Ac.,11, 26], et sans doute aussi avec ceux de Jérusalem. 
 
La première réunion des apôtres avec Paul
 
Vingt années ne s'étaient pas écoulées depuis la mort du Christ que se posait pour les méthodes missionnaires, la question de l'essence et de la cohérence de la foi nouvelle. Plus que tout autre, Paul ressentait ce besoin d'unification des points de vue entre tous les apôtres. Il le rappelle avec netteté dans l'Epître aux Galates : au bout de quatorze ans [d'évangélisation], je suis monté de nouveau à Jérusalem avec Barnabas ; j'emmenai aussi Tite avec moi. Or, j'y montai à la suite d'une révélation et je leur exposai l'Evangile que je prêche parmi les païens ; je l'exposai aussi dans un entretien particulier aux personnes les plus considérées, de peur de courir ou d'avoir couru en vain. Mais on ne contraignit même pas Tite,mon compagnon, un Grec,à la circoncision ; ç'aurait été à cause de faux frères, intrus qui s'étant insinués,épiaient notre liberté,celle qui nous vient de Jésus-Christ, afin de nous réduire en servitude.A ces gens-lànousne nous sommes pas soumis, même par une concession momentanée, afin que la vérité de l'Evangile fût maintenue pour vous. Mais en ce qui concerne les personnalités - ce qu'ils étaient alors, peu m'importe : Dieu ne regarde pas à la situation des hommes-ces personnages ne m'ont rien imposé de plus. Au contraire, ils virent que l'évangélisation des incirconcis m'avait été confiée, comme à Pierre celle des circoncis-car Celui qui avait agi en Pierre pour l'apostolat des circoncis avait aussi agi en moien faveur des païens-et,reconnaissant la grâce qui m'a été donnée,Jacques,Céphas [Pierre] etJean, considérés comme des colonnes, nous donnèrent la main, à moi et à Barnabas, en signe de communion, afin que nous allions, nous vers les païens, eux vers les circoncis. Simplement nous aurions à nous souvenir despauvres,ce quej'aieu bien soin de faire [2,1-10].
Après avoir entendu également les interventions de Pierre, Barnabas et Jacques, l'assemblée de Jérusalem qui comprenait en outre plusieurs Anciens, avait donc pris une décision capitale pour inclure les païens dans leur évangélisation. Sans plus exiger d'eux la circoncision, il leur était demandé de s'abstenir des souillures de l'idolâtrie et de l'immoralité, du sang (homicide) et de la viande étouffée (viande de sacrifices païens). L'assemblée avait choisi dans ses rangs deux délégués, Judas Barsabbas et Silas, qui accompagneraient les "chers Paul et Barnabas" à Antioche. Ils seraient porteurs de la lettre indiquant les demandes nouvellement formulées.
 
Le premier grand voyage apostolique de Paul et Barnabas
 
Dans la capitale de la Syrie, Paul se distingua tout de suite parmi les "prophètes et didascales" et la communauté jugea bientôt qu'il était, avec Barnabas, le plus apte à semer l'Evangile dans les terres vierges des païens. Tous deux s'engagèrent avec Marc (neveu de Barnabas), dans ce premier grand voyage apostolique (44 à 47 ap.J.C.) où ils fondèrent des chrétientés en Chypre, y convertissant même le proconsul romain ; puis (sans Marc), ils furent jetés dans toutes sortes d'aventures périlleuses, qui allèrent pour Paul, à Lystres, jusqu'à subir une lapidation suivant de près une tentative de le faire dieu (dieu de l'éloquence, Hermès). Ils établirent des églises dans les principaux centres de la Pisidie (Antioche de Pisidie) et de la Lycaonie (Iconium).
 
Le retour à Antioche et un quasi-conflit avec Pierre     
 
Paul et Barnabas de retour à Antioche ne tardèrent pas à rencontrer Pierre dans des circonstances qui sont narrées dans l'épître aux Galates:
[Mais] lorsque Céphas vint à Antioche, je me suis opposé à lui ouvertement, car il s'était mis dans son tort. En effet, avant que soient venus des gens de l'entourage de Jacques[ix], il prenait ses repas avec les païens; mais, après leur arrivée, il se mit à se dérober et se tint à l'écart, par crainte des circoncis ; et les autres Juifs entrèrent dans son jeu de sorte que Barnabas lui-même fut entraîné dans leur duplicité.Mais, quand je vis qu'ils ne marchaient pas droit selon la vérité de l'Evangile[x], je dis à Céphas devant tout le monde : "Si toi qui es Juif, tu vis à la manière des païens et non à la juive, comment peux-tu contraindre les païens à se comporter en Juifs?" Nous sommes, nous, des Juifs de naissance et non pas des païens, ces pécheurs[xi]. Nous savons cependant que l'homme n'est pas justifié par les oeuvres de la loi, mais seulement par la foi en Jésus Christ ; nous avons cru, nous aussi en Jésus Christ, afin d'être justifiés en Christ et non par les oeuvres de la loi, parce que, par les oeuvres de la loi, personne ne sera justifié.  
Cet incident d'Antioche montre à quel point l'entente était encore fragile et comment Paul n'entendait pas se battre sur le seul plan des idées mais aussi sur les comportements et sur la nécessité pour les Eglises de se conformer à la vérité de l'Evangile [Ga.,2,5].
 
Le deuxième voyage missionnaire de Paul
 
 
Avec Silas pour compagnon cette fois (au lieu de Barnabas et de Marc), Paul repartit en mission apostolique vers les régions anatoliennes (automne 49 au printemps 52) évangélisées au premier voyage. Il y trouva un nouveau coopérateur, Timothée, qui devint son plus cher disciple. Après une maladie (sans doute le premier accès de fièvres paludéennes) qui l'arrêta dans la Galatie du Nord, Paul, Timothée et Silas, furent conduits par l'Esprit Saint vers l'Europe [Ac.,15,7-10]. Avant de partir pour Athènes où il souhaitait être seul, Paul, de Bérée, envoya Timothée vers les Thessaloniciens.
 Arrivé à Athènes, comme le décrit d'une façon imagée le Père E-B. Allo[xii], < constatant que sa présence et ses dires faisaient sensation parmi les flâneurs intellectuels de l'Agora, il crut dans son discours à l'Aréopage [Ac.,17] pouvoir faire appel à la philosophie non systématique, mais droite et sérieuse qu'il possédait, pour parler aux maîtres et aux étudiants imbus de stoïcisme, un langage qui les disposerait en faveur de l'Evangile. Mais à peine voulut-il traiter ensuite de résurrection et de jugement que ces Grecs culti- vés prirent peur ou se moquèrent de lui, le priant plus ou moins poliment de remettre ces questions-là à un temps plus propice. Ainsi l'Apôtre put constater qu'il y avait un abîme entre la "sagesse du monde" et celle de Dieu. Après la haine fanatique et perfide d'Israël qui le traitait en renégat, il apprenait à ses dépens l'orgueil dédaigneux des penseurs dilettantes. Athènes n'ayant pu le retenir, et maintenant, toujours solitaire, il abordait la capitale de la province d'Achaïe, Corinthe la malfamée >.
Le séjour à Corinthe marque le début de la longue période au cours de laquelle l'Apôtre rédige ses différentes épîtres et qui se termine par son martyre à Rome. Le lecteur en trouvera l'exposé sous le titre "LES EPÎTRES", dans l'Introduction. D'autres éléments interviendront dans le dernier chapitre qui concerne la Première Epître aux Corinthiens, mais d'ores et déjà deux questions importantes doivent trouver ici une réponse: la première concerne le degré d'éloquence de Paul et son talent d'écrivain, la seconde a rapport au substrat de son enseignement chrétien.
 
L'éloquence agissante de Paul[xiii]
  
A cette époque où des cercles grecs qui se croyaient les plus cultivés réservaient encore leur admiration aux rythmes savants et creux des rhéteurs asiatiques, et ne voulaient pas soupçonner le pouvoir de "l'éloquence qui se moque de l'éloquence", l'Apôtre, qui n'avait certes rien de commun avec ces rhéteurs, devait passer à leurs yeux pour un parleur assez fruste [...]. Paul le savait et ne s'en faisait pas souci. Il connaissait assez la puissance que Dieu donnait à sa parole spontanée. Depuis que les simples habitants de Lystres l'avaient pris pour Hermès [Ac.,14,12] (pour eux Barnabas était "Zeus" et Paul "Hermès", parce que c'était lui le porte-parole), les succès oratoires l'avaient accompagné tout le long de ses courses. Il avait, suivant les milieux et les circonstances, usé de tous les genres, depuis le discours composé d'Athènes, jusqu'aux instructions et remontrances les plus familières et les plus décousues, et constaté que si des gens difficiles feignaient de le dédaigner comme un "jacasseur" [Ac.,17,18], nul au fond ne demeurait indifférent à ce qu'il pouvait dire ; tous, après l'avoir écouté, tendaient à devenir ses amis ou ses ennemis ; comme il le dit dans la 2ème aux Corinthiens il les forçait à respirer, tous, "le parfum du Christ", pour les uns odeur de mort, pour les autres odeur de vie [2 Co.,11,16]. Même les fortes inégalités que son état maladif introduisait parfois sans doute dans son élocution n'empêchaient pas l'Esprit de parler toujours par sa bouche [...].
L'éloquence agissante de Paul, en dépit de ses réserves et de ses ironies, ne peut donc être mise en question. Lui-même en avait conscience - sans s'en attribuer le mérite - et la caractérisait d'un mot, quand il écrit par exemple aux Galates [Ga.,3,1] qu'il a dressé devant leurs yeux Jésus cloué à sa croix[xiv]. Dans 1 Co.,2,4, il se rappelle comme ses discours, si peu didactiques ou rhétoriques qu'ils fussent, constituaient "une démonstration d'Esprit et de puissance". 
Pour nous en faire une idée, nous n'avons qu'à lire ses lettres, en les replaçant bien dans leur ambiance historique ; car chez lui le style écrit (sauf évidemment par la moindre abondance des arguments et des exhortations) devait différer à peine du langage parlé.
Nous savons qu'il dictait toutes ses lettres à un secrétaire, au milieu de dérangements, de soucis de toute sorte, parfois sans doute en plein travail manuel. Elles ne sont donc pas de la littérature, et rarement même des compositions à tête reposée. Leur caractère le plus marquant est la spontanéité [...].
L'Apôtre devait certainement quelque chose à son éducation rabbinique si poussée dans sa jeunesse, d'autre part à l'ambiance de la prédication populaire florissante dès lors, à la diatribe cynico-stoïcienne qu'il pouvait avoir connue déjà à Tarse. Les exégètes diffèrent seulement d'avis sur celui qui a dominé, et Paul est essentiellement aux yeux des uns (bien plus rares aujourd'hui), un rabbin, aux yeux des autres, un causeur hellénique de génie.
C'est donc bien Paul en personne, Paul seul et directement, qui se révèle à nous dans le grec de ses lettres. Il a été grand orateur et grand écrivain en grec, - plus qu'il ne l'eût été, peut-être, en araméen. Il excite à ce titre extérieur l'admiration des meilleurs connaisseurs en hellénisme [...]. On ne saurait surtout trop citer, contre les opinions attardées qui habillent Paul en rabbin se sentant demi-étranger en face des Hellènes, l'appréciation du grand philologue classique que fut Wilamovitz : < Certainement l'hellénisme est une condition prérequise pour lui (pour l'activité littéraire de Paul) ; il lit non seulement la Bible grecque, ainsi il pense également en grec. Certainement, en portant l'Evangile aux Hellènes, il exécute sans le savoir le testament d'Alexandre, pourtant il est taillé dans un tout autre bois, il est juif, comme Jésus est un Juif. Mais que ce Juif, ce chrétien, pense et écrive en grec, pour tout le monde et en premier lieu pour les frères qu'il interpelle, que ce grec n'ait rien à faire avec aucune école, aucun modèle, mais ...jaillisse directement du coeur, et cependant soit du vrai grec (pas de l'araméen traduit comme les sentences de Jésus), cela fait de lui un classique de l'hellénisme. Enfin, voici revenir quelqu'un qui discourt en grec du fond d'une expérience vivante, fraîche, inti- me, qui est sa foi...C'est en remplacement de son action person- nelle qu'il écrit ses lettres ; ce style épistolaire, c'est Paul, personne autre que Paul ; ce n'est point une correspondance privée, ce n'est point de la littérature, c'est une chose intermédiaire inimitable...>.
 
Le subsrat de l'enseignement chrétien de Paul[xv]
 
Si grande qu'ait été l'importance de Paul dans le christianisme naissant, ce serait une erreur historique que d'en faire le propagandiste individuel d'idées inédites. Dans sa pensée comme dans son action, Paul ne créa pas ex nihilo. La foi au Christ l'a précédé, et même dans son orientation universaliste, principalement chez les "hellénistes". A Damas puis surtout à Antioche, Paul a été accueilli dans une vie communautaire, liturgique et théologique certes non encore hiérarchiquement instituée, mais déjà fort riche. On trouve dans ses lettres de nombreux textes que l'analyse litté- raire n'hésite pas à tenir pour pré-pauliniens (par exemple, 1 Co., 15,3-6 ; 1 Co.,11,23-26 ; Ph.,2,5-11 ; Rm.,1,2-6 et même peut-être le fond de Rm.,3,21-30, où l'on reconnaît le programme théologique paulinien) ; et ces textes sont capitaux. Quand Paul dit qu'il a "reçu du Seigneur" ce qu'il a enseigné aux Corinthiens [ 1 Co., 11,23], il ne fait pas allusion à une communication individuelle du Ressuscité ; il veut dire que ce qu'il a reçu de ses devanciers (Eglises, autres apôtres, trésor anonyme liturgique et kérygmatique[xvi]), il se l'est approprié comme venant du Seigneur lui-même agissant dans son Eglise. Les textes cités plus haut montrent bien le comportement de Paul à l'égard de ce trésor traditionnel : bien loin de le transmettre mécaniquement, il le commente, le malaxe, l'applique à des situations concrètes, en insistant sur sa portée polémique et sur ses implications insoupçonnées. On en aura une idée en examinant dans le détail, par exemple, ce qu'il fait du credo primitif dans la 1ère Epître aux Corinthiens [chap.XV].
D'autre part, ce serait également une erreur d'opposer la simplicité des Evangiles aux complexités théologiques pauliniennes. Les Evangiles n'ont reçu leur forme définitive que vingt à quarante ans après la mort de Paul. Ce sont des écrits tardifs par rapport aux lettres pauliniennes et leurs conceptions théologiques, pour s'exprmer dans un autre langage que celui de Paul, n'en sont pas moins nourries de la foi au Ressuscité, tributaires des milieux postpauliniens, et fort élaborées. Il faut comparer Paul et Jésus à un niveau plus profond : ce qu'ils ont voulu l'un et l'autre - Paul après Jésus, ou plus exactement Paul à cause de Jésus -, n'est-ce pas le même retour en grâce de l'homme séparé de Dieu ? La plus sûre tradition évangélique présente Jésus transgressant les tabous de la religion et de la morale à la recherche de < ce qui était perdu > [Lc.,15,24], accordant librement sa communion aux réprouvés et aux déclassés [Mt.,9,10-13], communiquant le pardon de Dieu sans aucun préala- ble de la part de l'homme si ce n'est la foi. Jésus,"le Roi des Juifs" est rejeté, non par les mécréants de son temps mais par une élite religieuse prisonnière de ses privilèges traditionnels. Dans des conditions nouvelles, avec des moyens d'un autre ordre, ce qui se passe dans l'action missionnaire et théologique de Paul ne paraît pas différent.
 
PAUL COMME MODÈLE POUR JEAN CHRYSOSTOME
 
Les auteurs chrétiens s'accordent à dire que, de tous les Pères de l'Eglise, c'est Jean Chrysostome[xvii] qui a le plus fréquemment parlé de Paul. Dans tous ses commentaires, qu'il s'agisse des Epîtres, des Actes des Apôtres ou même de l'Ancien Testament, les souvenirs de Paul se présentent spontanément à son esprit. Aussitôt "sorti des flots divins" (son baptême), il passa trois ans dans l'ascétérion d'Antioche[xviii], où il eût l'occasion de fréquenter les textes pauliniens et de s'enthousiasmer pour eux. Les six années suivantes (375 à 381), s'étant retiré en solitaire dans les montagnes voisines d'Antioche, il poursuivit à loisir leur étude. Il redira souvent son attachement et sa reconnaissance à Paul : "Pour nous, tout ce que nous savons, nous l'avons appris dans notre commerce habituel avec lui et dans la vive affection que nous éprouvons à son égard". Pour exalter sa personne, sa vertu, sa mémoire, Chrysostome écrivit sept panégyriques de l'Apôtre qui furent prononcés à Antioche pour des commémorations de Paul, à date fixe[xix], devant des auditoires mêlés où se coudoyaient des chrétiens appartenant à différentes classes de la société et peut-être aussi des païens attirés par sa réputation d'orateur. 
C'est sans doute dans la résistance héroïque de Paul qu'il faut chercher la source de l'admiration de Jean Chrysostome. Elle semble avoir profondément influencé sa propre tâche de "héraut" de l'Evangile, avec de semblables exigences de pauvreté et de renoncement. Sensibles l'un et l'autre au point de connaître les mêmes déceptions douloureuses devant les refus de la foi ou devant les chutes morales de ceux qui en avaient bénéficié, ils ont poursuivi leur ministère jusqu'au bout. Sur la route de l'exil, saint Jean "Bouche d'Or", "ses os brisés et sa chair meurtrie", citera encore ce mot de Paul que lui-même mettait en pratique : "La tribulation engendre la patience, et la patience, la vertu éprouvée" [Lettre à Olympias, XVI].  
 
IVème panégyrique de S.Paul
 
La vocation de Paul
 
Le bienheureux Paul, qui nous a aujourd'hui rassemblés, et qui a illuminé le monde, cet homme au moment de sa vocation jadis perdit la vue ; mais le fait pour lui de ne plus voir est devenu la lumière de l'univers. C'est, en effet, parce qu'il voyait mal que Dieu le rendit heureusement aveugle, de façon qu'il retrouve la vue avec profit, en lui fournissant une preuve de sa puissance, tout en lui représentant à l'avance son avenir par le moyen de la souffrance, et en lui enseignant le mode de la prédication évangélique, c'est-à-dire que c'est après avoir fait totalement le vide dans son coeur et même fermé les yeux qu'il faut le suivre partout. C'est pourquoi, pour expliquer précisément cette exigence, Paul procla- mait lui-même : "Si quelqu'un parmi vous se croit sage, qu'il se fasse fou pour devenir sage (a)". Car il n'était pas possible qu'il retrouve la vue d'une façon avantageuse, si auparavant il n'avait eu avantage à en être privé, s'il n'avait pas abandonné les raison- nements personnels pour s'en remettre totalement à la foi.
 
Sa réponse
 
Cependant que personne, en m'entendant ainsi parler, ne pense qu'il y ait eu contrainte dans cette vocation, car il pouvait retourner à son point de départ. Plusieurs virent sans aucun doute d'autres prodiges plus étonnants et revinrent sur leurs pas, dans l'Ancien Testament comme dans le Nouveau. Ainsi Judas, Nabuchodonosor, Elymas le magicien, Simon, Ananie et Saphire, le peuple juif dans son ensemble[xx]. Il n'en fut pas ainsi pour Paul. Au contraire, quand il eut fixé son regard vers la pure lumière, il poursuivit sa course et s'envola vers le ciel. Si tu demandes pourquoi il devint aveugle, écoute ses propres paroles : "Vous avez entendu parler de ma conduite jadis dans le judaïsme, de la persécution effrénée que je menais contre l'Eglise et des ravages que je lui causais, de mes progrès dans le judaïsme où je surpassais bien des compatriotes de mon âge, en partisan acharné des traditions de mes pères (b)". C'est précisément à cause de ce caractère violent et inabordable qu'il avait besoin d'un frein plus fort, de peur que, tout en se laissant emporter par l'impétuosité de son zèle, il refusât en même temps d'obéir aux paroles qui lui étaient dites. C'est pourquoi Dieu réprime chez lui cette ardeur insensée et commence par apaiser les vagues de cette passion furieuse en le rendant aveugle, et c'est à ce moment qu'il lui parle en lui montrant la nature inaccessible de sa sagesse et la supériorité de la véritable science, et en voulant aussi lui apprendre quel est celui qui le combat, et comment non seulement quand Dieu châtie, mais même quand il fait du bien, l'homme ne peut le supporter. Car ce ne sont pas des ténèbres qui l'ont rendu aveugle, mais une surabondance de lumière qui l'a plongé dans les ténèbres.
 
L'appel de Dieu 
 
Et pourquoi donc, dira-t-on, cela n'a-t-il pas eu lieu dès le début ? Ne pose pas cette question et ne sois pas inutilement curieux, mais laisse à l'incompréhensible Providence de Dieu le soin de choisir le moment opportun[xxi]. Et d'ailleurs c'est ce que fait Paul lui-même, lorsqu'il dit : "Quand celui qui, dès le sein maternel, m'a mis à part et appelé par sa grâce daigna révéler en moi son Fils...(c)" Donc, de ta part, pas de question superflue non plus, du moment que Paul s'exprime ainsi. C'est à cet instant-là, que l'évènement était profitable, une fois enlevées de son chemin les pierres d'achoppement. Apprenons désormais à partir de cet exemple que personne en aucune manière, ni parmi ceux qui l'ont précédé, ni lui-même, n'a trouvé le Christ par ses seules forces, mais que c'est le Christ qui s'est personnellement manifesté. C'est pourquoi celui-ci disait aussi : "Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, mais c'est moi qui vous ai choisis" (d). Pourquoi, en effet, en voyant des morts ressusciter par la vertu de son nom, n'a-t-il pas eu la foi ? En voyant un boiteux marcher (e), des démons s'enfuir (f) et des paralytiques affermis sur leurs pieds (g)[xxii], il n'en a retiré aucun fruit. Et pourtant il n'ignorait pas ces faits celui qui menait tant d'enquêtes minutieuses sur les apôtres. Et encore, quand Etienne fut lapidé, il était là[xxiii] et il voyait son visage semblable à celui d'un ange (h), et cependant il n'en retira aucun profit[xxiv]. Pourquoi donc n'en retira-t-il aucun profit ? C'est qu'il n'avait pas encore été appelé.
 
Les dispositions du cœur   
 
Mais, pour toi, en entendant ces paroles, ne vois aucune contrainte dans cette vocation, car Dieu ne contraint personne ; il nous laisse, au contraire, maître de nos décisions, même après son appel. En effet, il se révéla aux Juifs, et au moment voulu, mais ils refusèrent de l'accueillir, parce qu'ils recherchaient la gloire qui vient des hommes. Si un incroyant disait encore : "Comment admettre avec évidence que Paul fut appelé du ciel et se laissa persuader ? Pourquoi ne m'a-t-il pas appelé moi aussi ?", voilà ce que nous lui dirons : "Crois-tu à cet évènement ? dis-le moi franchement, mon ami. Eh bien ! si tu y crois, c'est un signe qui te suffit. Si, en effet, tu ne crois pas qu'il fut appelé du ciel, comment dis-tu : Pourquoi ne m'a-t-il pas appelé ? Mais si tu crois qu'il fut appelé, c'est là un signe qui te suffit. Crois donc, car du ciel Dieu t'appelle toi aussi, pourvu que tu aies l'âme bien disposée ; inversement, si tu t'obstines follement et te détournes du droit chemin, même une voix venue d'en haut ne suffira pas pour te sauver".
 
Diffusion étonnante de l'Evangile : Un Christ crucifié  
 
Mais le présent n'est-il pas plus merveilleux encore[xxv] ? La Croix n'est-elle pas proclamée, et l'univers accourt ? Une mort honteuse n'est-elle pas annoncée et tous se précipitent ? Des milliers d'hommes n'ont-ils pas été crucifiés ? A côté du Christ lui-même, deux larrons n'ont-ils donc pas été transpercés ? N'y eut-il donc pas beaucoup de sages ? N'y eut-il donc pas beaucoup de puissants ?
Lequel a vu son nom triompher à ce point ? Et pourquoi nommer les sages et les puissants ? N'y eut-il donc pas des souverains illustres ? Lequel a dominé à ce point l'univers en peu de temps ? Ne me cite pas les hérétiques de toute sorte et de tout acabit ; en effet, tous annoncent le même Christ, même si tous ne le font pas d'une manière pure, tous adorent celui qui, en Palestine, a été crucifié sous Ponce-Pilate. Ces évènements ne semblent-ils pas démontrer plus manifestement sa puissance que cette voix venue du ciel ? Pourquoi effectivement la domination de tous les rois est-elle inférieure au triomphe du Christ, et cela malgré des milliers d'obstacles ? Des souverains ont fait la guerre, des tyrans ont livré bataille, des peuples entiers se sont soulevés, et cependant notre religion n'en fut pas amoindrie ; au contraire, elle n'en devint que plus illustre[xxvi]. D'où vient donc, dites-moi, une si grande puissance ?
 
Disparition des magiciens et des cultes païens
 
Le Christ était un magicien, dira-t-on. Eh bien ! Il fut le seul magicien à se comporter ainsi. Vous avez sans aucun doute entendu dire qu'en Perse et en Inde il y eut beaucoup de magiciens, et qu'il y en a encore beaucoup maintenant ; mais leur nom même n'est connu nulle part. Cependant, dira-t-on, il y eut l'imposteur de Tyanes[xxvii], et ce fut bien un charlatan, qui connut lui aussi un succès brillant. Où et quand ? Dans une petite partie du monde, et pour peu de temps ; son éclat s'est vite dissipé, et il est mort sans laisser après lui ni une Eglise, ni des fidèles, ni rien de tel. Et pourquoi parler des magiciens et des charlatans disparus ? Comment se fait-il que le culte des dieux a cessé complètement, celui de Dodone, celui de Claros, et que toutes ces officines démoniaques se taisent et sont muselées[xxviii] ?
 
Les démons redoutent la Croix
 
D'où vient donc qu'en présence non seulement du Crucifié, mais encore de ceux qui ont été égorgés pour lui, les démons frissonnent ? Pourquoi, dès qu'ils entendent parler d'une croix, s'éloignent-ils rapidement ? En vérité, ils devraient s'en moquer. En effet, la croix est-elle une chose brillante et remarquable ? Bien au contraire, infamante et honteuse. C'est le supplice d'un condamné ; c'est pour les méchants le dernier des malheurs, objet de malédiction chez les Juifs, et d'abomination chez les Grecs[xxix]. D'où vient donc que les démons la redoutent ? N'est-ce pas à cause de la puissance du Crucifié ? Car si c'est pour lui-même qu'ils craignent cet objet, c'est là un sentiment indigne des dieux. D'ailleurs beaucoup d'hommes, avant le Christ et après lui, ont été crucifiés, et deux à ses côtés. Eh bien ! si l'on disait : "Au nom du larron crucifié, ou encore de tel ou tel autre crucifié ", le démon s'enfuira-t-il ? Nullement, mais il se mettra à rire. Si, au contraire, en plus de la croix, tu nommes Jésus de Nazareth, les démons s'enfuient comme devant le feu. Que peux-tu répondre ? Comment a-t-il triomphé ? Parce qu'il fut un séducteur (de foules) ? Mais ses préceptes n'expriment rien de tel, et d'ailleurs des séducteurs (de foules),il y en a toujours beaucoup. Parce qu'il fut un magicien ? Pourtant sa doctrine ne donne pas ce témoignage, et il s'est trouvé souvent une surabondance de magiciens. Parce qu'il fut un sage ? Mais il y a eu souvent beaucoup de sages. Qui donc a remporté un tel triomphe ? Absolument personne, pas même un tant soit peu.
 
L'apôtre Paul : ses limites, ses succès apostoliques
 
Donc, de toute évidence, ce n'est pas parce qu'il fut un magicien, ni un séducteur (de foules), mais au contraire parce qu'il cherchait à redresser ces hommes-là et qu'il y avait en lui une force divine et invincible, oui, c'est pour cela qu'il l'emporta personnellement sur tous et qu'il inspira à ce fabricant de tentes une puissance dont la grandeur coïncide avec le témoignage des faits. Un homme, en effet, qui demeurait sur l'agora et qui exerçait le métier de tanneur, est devenu puissant au point d'amener à la vérité les Romains, les Perses, les Indiens, les Scythes, les Ethiopiens, les Sarmates, les Parthes, les Mèdes, les Sarrasins, en un mot tout le genre humain, en moins de trente ans en tout[xxx]. D'où vient donc, dis-moi, que cet habitué de l'agora, qui se tenait dans sa boutique et qui maniait le tranchet, ait pratiqué lui-même une telle philosophie, et qu'il en ait persuadé les autres, peuples des villes ou des campagnes, non pas en étalant une éloquence puissante, mais tout le contraire, c'est-à-dire en étant absolument dépourvu de culture[xxxi] ? Ecoute-le, par exemple, dire sans en avoir honte : "Si je ne suis qu'un profane en fait d'éloquence, pour la science[xxxii], c'est autre chose"(i).
Il n'avait pas de fortune. Et c'est également lui qui l'affirme : "A cette heure encore nous souffrons la faim et la soif et nous sommes souffletés"(j). Et pourquoi parler de fortune , quand il manquait souvent même de la nourriture indispensable ou d'un vêtement à se mettre ? Quant à l'obscurité de son métier, son disciple l'indique aussi, lorsqu'il dit : "Il demeura auprès d'Aquila et de Priscille, car ils avaient le même métier, c'est-à-dire fabricants de tentes"(k)[xxxiii]. Ce ne sont pas ses ancêtres qui firent sa distinction : comment le supposer, avec une telle occupation[xxxiv]? Ce n'est pas non plus sa patrie, ni sa nation[xxxv]. Et cependant, dès qu'il parut en public et que seulement il se montra, il jeta totalement la confusion chez ses adversaires, il bouleversa tout, et comme le feu qui tombe sur des roseaux ou sur la paille, il réduisit ainsi en cendres le domaine des démons et transforma tout selon sa volonté.
 
Rang modeste des disciples
 
Et ce qu'il y a d'admirable, ce n'est pas seulement qu'avec si peu de moyens il ait possédé personnellement une si grande puissance, c'est encore que la plupart des disciples aient été pauvres, de condition modeste, sans instruction, souffrant la faim, obscurs dans leur vie comme dans leur origine. Et cela, il le proclame encore lui-même, et il ne rougit pas de parler de leur pauvreté, ni même de mendier pour eux : "Je me rends, dit-il, à Jérusalem pour le service des saints"(l), et encore : "Que chaque jour de la semaine, chacun de vous mette de côté chez lui, des dons en réserve, de façon qu'on n'attende pas mon arrivée pour les recueillir"(m). Et encore, que la plupart d'entre eux se composaient de gens sans culture, il l'affirme, en écrivant aux Corinthiens : "Considérez votre appel : il n'y a pas beaucoup de sages selon la chair"(n), et pour ce qui concerne leur origine obscure : "Beaucoup, dit-il, sont sans origine noble"(o), et non seulement sans origine noble, mais tout à fait communs : et en effet, "Dieu a choisi, poursuit-il, ce qu'il y a de faible dans le monde et ce qui n'est pas pour réduire à néant ce qui est"(p). Mais alors, tout en étant de condition modeste et sans instruction, possédait-il d'une façon ou d'une autre le talent persuasif de la parole ? Pas davantage[xxxvi]. Et il l'explique encore lui-même, quand il dit : "Je ne suis pas venu chez vous avec le prestige de la parole ou de la sagesse [profane], lorsque je vous annonçais le témoignage[xxxvii]. Non, je n'ai rien voulu savoir parmi vous, sinon Jésus-Christ, et Jésus crucifié...et ma parole et ma prédication n'avaient rien des discours persuasifs de la sagesse"(q).
 
De surcroît, ils sont persécutés
 
Mais peut-être la teneur du message était-elle capable d'attirer ? Eh bien ! écoute ce qu'il dit aussi à ce propos : "Tandis que les Juifs demandent des signes et que les Grecs sont en quête de sagesse, nous prêchons, nous, un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les Grecs"(r). Avait-il alors, en compensation, l'avantage de la sécurité ? Au contraire, jamais les dangers ne le laissaient respirer : "Je me suis présenté à vous, dit-il, faible, craintif et tout tremblant"(s)[xxxviii]. Et non seulement lui, mais encore ses disciples subissaient les mêmes épreuves. "Rappelez-vous donc, écrit-il, ces premiers jours où, après avoir été illuminés, vous avez soutenu un grand assaut de souffrances, tantôt exposés publiquement aux opprobres et aux humiliations, tantôt vous rendant solidaires de ceux qui enduraient ces épreuves. En effet, vous avez accepté avec joie la spoliation de vos biens"(t). Et quand il écrit aux Thessaloniciens, il dit encore : "Vous avez en réalité souffert de la part de vos compatriotes les mêmes traitements que les Eglises de Judée ont subis de la part des Juifs, de ces gens qui ont mis à mort le Seigneur comme les prophètes de leur nation, qui nous ont persécutés, qui ne plaisent pas à Dieu et sont ennemis de tous les hommes"(u). Et quand il écrivait à nouveau aux Corinthiens, il disait : "Les souffrances du Christ surabondent pour vous, et de même que vous êtes associés aux souffrances, vous le serez aussi à la consolation"(v), et aux Galates : "Est-ce en vain que vous avez tant souffert ? Mais non, ce n'est pas en vain"(w).
 
L'action de la puissance divine
 
Donc, du moment que le prédicateur était un homme sans culture, pauvre, obscur, que le message n'était pas séduisant, mais provoquait le scandale, que ceux qui l'écoutaient étaient pauvres, sans crédit, sans aucune considération, que c'étaient des dangers ininterrompus et continuels pour les maîtres comme pour les disciples, et que celui qu'on annonçait était un crucifié, quelle était la cause de ce triomphe ? N'est-il pas parfaitement évident qu'il y avait là une puissance divine et ineffable ? C'est évident pour tout homme, je suppose. On peut encore s'en rendre compte quand on songe aux forces adverses. En effet, lorsque tu vois se rassembler les valeurs contraires aux réalités précédentes : la richesse, la noblesse d'origine, l'étendue de l'empire[xxxix], le talent oratoire, la sécurité, les cultes religieux largement pratiqués et les nouveautés aussitôt supprimées, et que cependant ces hommes qui viennent du camp opposé emportent la victoire, quelle est la raison, dis-le moi ? Tout s'est passé exactement comme si un roi, disposant d'armées bien équipées et livrant une bataille rangée, n'avait pas pu triompher des barbares, et qu'un homme pauvre, sans armes et tout seul, sans avoir en main le moindre javelot ni vêtement sur le corps, accomplissait dès son arrivée ce que d'autres n'avaient jamais pu faire avec des armes et tout un appareil militaire.
 
Adore, toi aussi, le Crucifié
 
Ne sois donc pas de mauvaise foi, mais en apportant chaque jour ton suffrage[xl], adore la puissance du Crucifié. En effet, si tu vois quelqu'un investir des villes, tracer des fossés tout autour, placer des machines de guerre près des remparts, forger des armes, enrôler des soldats et disposer d'une fortune immense, tout en étant incapable de se rendre maître d'une seule ville et, d'autre part, un homme s'élancer sans rien sur le corps, ne se servir que de ses mains, attaquer non pas une ville, ni deux, ni vingt, mais des milliers de par le monde, puis s'en emparer avec tous leurs habi- tants, tu ne saurais dire non plus que c'est là l'effet d'une puissance humaine. Il en est de même visiblement aujourd'hui. C'est pourquoi Dieu a permis que des larrons fussent également crucifiés (x) et qu'avant le Christ soient apparus quelques imposteurs, afin que la comparaison fit voir même aux plus bornés la supériorité de la vérité, et que tu comprennes que le Christ n'était pas l'un d'entre eux, et qu'il y avait, au contraire, entre lui et eux une distance importante et même infinie. C'est que rien n'a pu dissimuler sa gloire, ni le partage des mêmes souffrances, ni la coïncidence des temps. Si, en effet, c'est la croix que craignent les démons et non la puissance du Crucifié, la vue simultanée des deux larrons ferme la bouche à ceux qui parlent ainsi. Si, d'autre part, c'est la difficulté des circonstances qui est la cause de tout, les disciples de Theudas et de Judas plaident en notre faveur, eux qui ont fait des tentatives semblables aux nôtres, accompagnées de beaucoup d'autres prodiges, et pourtant ils se sont effondrés. En effet, comme je le disais, Dieu a toléré cela afin de mettre abondamment en évidence son oeuvre propre. Voilà pourquoi il a permis égale- ment que des faux prophètes paraissent au temps des prophètes, et des faux apôtres au temps des apôtres, afin que tu comprennes qu'il ne peut laisser dans l'ombre aucune de ses oeuvres.
 
Aucun obstacle n'a pu vaincre l'Evangile à Rome  
 
Faut-il que je te dise autrement encore la puissance merveilleuse et extraordinaire de la prédication évangélique, et que je te montre Paul s'élevant et gagnant en influence grâce à ceux-là mêmes qui lui faisaient la guerre ? Il arriva que, parmi ceux qui combattaient cet illustre Paul, certains prêchaient dans Rome la même doctrine. Dans l'intention d'irriter Néron qui faisait la guerre à Paul, voici qu'ils se chargent eux aussi de prêcher, afin qu'au fur et à mesure que se répandait davantage le feu de la Parole et que les disciples augmentaient, la colère du tyran soit plus ardente et que le monstre devienne furieux. Paul, dans son Epître aux Philippiens, le disait en personne : "Je désire que vous le sachiez, frères : ma situation a plutôt tourné au progrès de l'Evangile, si bien que la plupart des frères, enhardis du fait même de mes chaînes, redoublent d'une belle audace à proclamer sans crainte la Parole (y). Certains, il est vrai, le font par envie, en esprit de rivalité ; mais pour les autres, c'est vraiment avec une intention droite qu'ils annoncent le Christ. Les premiers agissent par esprit d'intrigue, leurs intentions ne sont pas pures, et ils s'imaginent aggraver le poids de mes chaînes ; les seconds, au contraire, c'est par charité, sachant bien que je suis voué à défendre ainsi l'Evangile. Mais qu'importe ? Après tout, d'une manière ou de l'autre, hypocrite ou sincère, le Christ est annoncé" (z). Vois-tu comment beaucoup prêchaient par esprit d'intrigue ? Et cependant même ses ennemis contribuaient à sa victoire.   
 
(a) 1 Co.,3,18 ; (b) Ga.,1,13.14 ; (c) Ga.,1,15 ; (d) Jn.,15,16 ; (e) Ac.,3,1-11 ; (f) Ac.,5,16 ; (g) Ac.,8,7 ; (h) Ac.,6,15 ; (i) 2 Co.,11,6 ; (j) 1 Co.,4,11 ; (k) Ac.,18,3 ; (l) Rm.,15,25 ; (m) 1 Co.,16,2 ; (n) 1 Co.,1,26 ; (o) ibid. ; (p) 1 Co.,1,27.28 ; (q) 1 Co.,2,1.2.4 ; (r) 1 Co.,1,22.23 ; (s) 1 Co.,2,3 ; (t) He.,10,32-34 ; (u) 1 Th.,2,14.15 ; (v) 2 Co.,1,5-7 ; (w) Ga.,3,4 ; (x) Mt.,27,38 ; (y) Ph. 1,12-14 ; (z) Ph.,1,15-18.
 
PRESENCE DE PAUL DANS LA CHRISTOLOGIE CYRILLIENNE
 
Lui [le Christ Jésus] qui était de condition divine, ne se prévalut pas d'être l'égal de Dieu, mais s'anéantit lui-même prenant la condition d'esclave et se faisant semblable aux hommes...[PHILIPPIENS.,2,5-7].
 
Avant d'aborder la présence des écrits de Paul dans la christologie de Cyrille d'Alexandrie[xli], il est nécessaire de préciser l'oeuvre littéraire globale de ce dernier. G.M de Durand[xlii] qui l'a étudiée avec soin distingue, dans sa production, deux périodes égales de seize ans qui marquent son épiscopat à Alexandrie. La première précède l'année 428, la seconde va de 428 à 444 date de sa mort ; 428 est en effet une année charnière dans sa vie, marquée par la nomination du moine antiochien Nestorius au siège épiscopal de Constantinople, alors ville impériale. 
< Pour la première période, ses écrits constituent une masse considérable - en gros, sept volumes de la Patrologie Grecque sur les dix qu'occupe sa production totale - le temps se trouvant, sans doute par hasard, avoir mieux respecté les ouvrages qui remontent à cette époque où Cyrille était cependant moins célèbre. Le lot comprend les traités dogmatiques (Thesaurus et Dialogues sur la sainte et consubstantielle Trinité) et des commentaires sur l'Ecriture. Ceux-ci peuvent à leur tour se subdiviser : d'une part des exposés qui suivent une méthode purement allégorique et s'appliquent à des passages choisis comme spécialement propres à cette transposition (De Adoratione in spiritu et veritate et Glaphyres), d'autre part, des travaux exégétiques qui accompagnent le texte pas à pas avec un certain souci de l'explication littérale (Commentaire sur Isaïe, sur les douze petits prophètes et sur S.Jean) [...]
Parallèlement à ces ouvrages de fond, S.Cyrille devait, chaque année, en composer un qui fût de circonstance : il annonçait la date de Pâques à tous les fidèles et prêtres de son ressort ecclésiastique par d'amples "homélies", une manière de mandement de carême[xliii][...]
Au tout premier rang parmi les thèmes qui lui sont chers, ou mieux, au centre où tous convergent, il faut placer le Christ. Cyrille est persuadé - avec raison bien que cette idée le conduise souvent à des acrobaties exégétiques - que l'Ecriture entière tend vers le Christ et se résume en lui ; et il a soin que ses propres écrits résonnent partout du même leit-motiv...Le Christ est en effet la préoccupation de S.Cyrille, mais les questions que celui-ci se pose ou auxquelles il répond à ce sujet, ont trait, pourrait-on dire, à la fonction plutôt qu'à la structure. Il ne s'agit guère de préciser le rapport qu'entretiennent les deux éléments, les deux "natures" en notre langage actuel, dans le Christ, mais bien plutôt d'expliquer comment le Fils de Dieu peut nous racheter des suites de la faute adamique, ou mieux encore, nous diviniser >.
 
La période nestorienne et post-nestorienne (428 à 444)
 
C'est la période polémique entre Cyrille et son collègue Nestorius, évêque de Constantinople, telle que rappelée brièvement dans la biographie de l'Alexandrin. Sa plume y intervient d'une façon très particulière. En effet, pour mettre en échec son adversaire, Cyrille compose à l'intention de l'empereur Théodose, de sa femme et de sa soeur aînée ("les Reines"), enfin de ses deux cadettes ("les Princesses vierges") tois lettres-traités sur la Vraie Foi. Ce sont le De Recte Fide-ad Theodosium-ad Augustas-ad Dominas, désigné par l'abréviation RF.
Dans une première section, il réfute quatre doctrines erronées, et dans la seconde, il s'attaque à celle qu'il vise au fond depuis le début, le dualisme christologique. Intervient, vers 431, une deuxième édition du RF à l'usage du grand public, "une oeuvre de propagande orthodoxe". Parée de quelques variantes, elle paraît sous forme d'un dialogue qui, comme le dit Tillemont, "a quelque sorte de suite" avec les sept autres dialogues relatifs à la Trinité. Il lui donne pour titre "Sur l'Incarnation du Fils unique de Dieu, et qu'il n'y a qu'un Christ et qu'un Seigneur, d'après les Ecritures"(De Incarnatione Unigeniti[xliv], avec abréviation courante DI).
Plusieurs années après (vers 437), alors que la page nestorienne est pratiquement tournée, Cyrille, tient cependant à encourager un petit groupe de sympathisants, les prêtres et archimandrites, Jean, Maxime et Thalassius à lutter contre les nestoriens, ceux qui perpétuent les idées après avoir abandonné l'homme. Il leur envoie, pour le diffuser parmi les "orthodoxes", un ouvrage que visiblement il vient tout juste de rédiger et qui constitue son second dialogue christologique, le Quod unus sit Christus, selon toute vraisemblance, (abréviation QUX). Cyrille le décrit en ces termes:...j'ai écrit un "livre bref" au sujet de l'Incarnation de façon à réduire à 3 chapitres tout le discours sur la foi. En toi est certes le premier puisque la Ste Vierge est la mère de Dieu, et en un second parce qu'il y a un seul Christ et non pas deux. Quant au 3ème parce que le Verbe de Dieu demeurant impassible a souffert en sa propre chair pour nous.
< Le QUX peut en somme passer pour "bref" quand on le compare aux énormes ouvrages de la première période de Cyrille. Il n'est pas difficile d'y distinguer trois parties que l'on peut intituler selon la terminologie actuelle: "Mariologie, Christologie, Sotériologie[xlv]"; et elles correspondent fort bien, quant à leur sujet, aux trois chapitres du "livre bref".
Entre la première et la seconde section, il y a plutôt transition continue que coupure ; toutefois, on peut tenir 726 b pour une conclusion : "Par conséquent, si nos adversaires affirment qu'il faut appeler la Sainte Vierge Mère du Christ et non pas Mère de Dieu[xlvi], leur blasphème est patent, ils enlèvent au Christ toute la réalité de la divinité et de la filiation." Le développement central du dialogue, celui qui lui a donné son nom, se déroule alors au moins jusqu'en 752 a. A partir de ce moment, l'interlocuteur (imaginaire) de Cyrille met sur le tapis les questions soulevées par les passages bibliques qui affirment de Jésus-Christ des choses apparemment incompatibles avec la dignité du Verbe. Mais c'est seulement en 754 a que le virage est pris de façon fort abrupte :"En voilà assez à ce sujet, mon bon. Explique-moi maintenant comment comprendre des textes comme Héb.,5,7-9 et Mt.,27,46. Il s'agit très exactement de montrer que tout en restant impassible, le Verbe de Dieu a subi pour nous ce qui est le propre de la chair >[xlvii].      
Nous interromprons là notre présentation du QUX en faisant remarquer qu'il s'agit d'une oeuvre qui date de la fin de la carrière de son auteur et relève donc, selon L. Duchesne, du "Cyrille intime, naturel, celui de l'unique nature", et non du "Cyrille diplomate, celui des précautions et des concessions forcées".
 
Présence des écrits de Paul dans la christologie de Cyrille
 
Qu'on l'observe dans l'Index des citations scripturaires du QUX, ou qu'on le lise dans l'Excursus VI du traducteur, la présence des épîtres de Paul y est patente. Le relevé de 20 citations de Paul explique notre sélection en faveur de deux parties importantes de ce Dialogue, la première de 718 b à 726 b, la seconde de 754 a à 759 e. Cette concentration loin d'être accidentelle nous donne une idée du recours constant de Cyrille au texte sacré où il puise son inspiration. Son Dialogue se termine d'ailleurs sur une citation de l'épitre aux Philippiens : Tout genou fléchit devant Lui, et toute langue confesse que Jésus-Christ est Seigneur à la gloire de Dieu le Père.
< Le fait qu'il cite de mémoire explique sans doute que le Nouveau Testament lui revienne plus facilement que l'Ancien, de sorte que, quand il vient à employer des passages de celui-ci invoqués par le Nouveau Testament, il les donne sous la forme parfois légèrement modifiée qu'ils revêtent dans ces citations néo-testamentaires. La prépondérance du Nouveau Testament est de toute évidence énorme dans ces opuscules où il s'agit d'argumenter sur textes, non d'allégoriser. Quant à la fréquence du recours à l'épître aux Hébreux, elle n'est pas étrangère à la relative proximité du QUX et de son propre Commentaire sur l'épître aux Hébreux, publié apparemment au plus fort de la querelle nestorienne >[xlviii].  
 
L'inhumanation du Verbe
 
[718 b]
B - En quel sens donc, tout en préservant l'immutabilité, l'inaltérabilité qui lui sont propres, essentielles et innées, dirons-nous du Verbe qu'il est devenu chair ?
A - Le très sage Paul, dispensateur de Ses mystères, ministre sacré des proclamations évangéliques, nous l'expliquera lorsqu'il dit : "Ayez entre vous les sentiments qui furent ceux du Christ Jésus : lui qui était de condition divine, ne se prévalut pas d'être l'égal de Dieu, mais s'anéantit lui-même prenant la condition d'esclave et se faisant semblable aux hommes. Offrant ainsi tous les dehors d'un homme, il s'abaissa lui-même, se rendant obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la Croix" (a). En effet, bien qu'étant Dieu et né de Dieu par nature, le Verbe Monogène "rayonnement de la gloire et empreinte de la substance" (b) de Celui qui l'a engendré, devint homme, non pas en se changeant en chair ou en endurant une mix- tion, un mélange ou autre chose de cette sorte, mais en se soumettant lui-même à l'anéantissement ; et "au lieu du bonheur qui s'offrait à lui, en ne méprisant pas la honte" (c) et en ne dédaignant point l'indigence de l'humanité. Etant Dieu, il a voulu donner à la chair soumise à la mort et au péché une victoire manifeste sur la mort et le péché, la ramener à son état originel en se l'appropriant - non pas dépourvue d'âme, comme d'aucuns le prétendent, mais animée d'une âme intellectuelle. Et il n'a pas jugé indigne de lui d'emprunter la voie convenable à ce dessein. Aussi est-il dit s'être assujetti à une naissance semblable à la nôtre tout en demeurant ce qu'il était. Effectivement, il a été, de façon prodigieuse, enfanté par une femme selon la chair. Car il lui était impossible, à lui qui était Dieu par nature de devenir visible aux habitants de la terre autrement que sous une forme semblable à la nôtre, lui invisible et incorporel, à moins d'accepter de se faire homme et de montrer en lui et en lui seul notre nature parée des honneurs divins. Le même en effet était à la fois Dieu et homme, et il était semblable aux hommes en tant qu'il était Dieu avec les dehors pourtant d'un homme. Car il était Dieu sous une forme comme la nôtre et Maître même en condition d'esclave. Voilà en quel sens nous disons qu'il devint chair et pourquoi nous affirmons que la Vierge sainte est Mère de Dieu. 
B - Veux-tu que nous comparions leurs raisons aux tiennes et nous livrions à un examen plus approfondi des notions, ou bien concéderons-nous sans plus, sur la foi de tes assurances, que tout est bien comme tu l'as admis ?
A - Il n'y a rien à reprocher, à mon avis, à tous nos propos, empreints qu'ils sont de sagesse et de science, sans nul désaccord avec les Ecritures inspirées. Mais dis, toi aussi, ce qui t'en semble : de la contradiction peut naître quelque résultat utile.
B - Le divin Paul, disent-ils, parle du Fils en ses écrits comme s'il était devenu malédiction et péché. Il dit en effet que "celui qui n'a pas connu le péché, Il l'a fait pour nous péché" (d), et encore "le Christ nous a rachetés de la malédiction de la Loi en devenant pour nous malédiction" (e). Il n'est pourtant pas, déclarent-ils, devenu réellement malédiction et péché ; l'Ecriture sacrée entend signifier autre chose ; ainsi en est-il selon nous, disent-ils, de la phrase "et le Verbe devint chair" (f)[xlix].  
A - Eh bien précisément, de même que le dire malédiction, c'est dire qu'Il devint péché, de même cela introduit l'idée qu'Il devint chair, et Il lui a donné, à cette idée, une place prééminente entre tout ce qu L'accompagne[l].
B - Que veux-tu dire ? En effet, si quelqu'un leur dit :"Celui qui n'avait pas connu le péché est devenu péché pour nous ; il a racheté de la malédiction de la Loi ceux qui étaient sous la Loi en devenant pour eux malédiction", qui doutera que cela a eu lieu évidemment à l'époque où le Monogène s'est incarné et fait homme ?
A - Avec l'idée d'Incarnation est donc donné tout ce que s'est vu infligé de ce fait, en vertu de l'économie, celui qui s'est soumis à l'anéantissement volontaire : ainsi par exemple la faim et la fatigue.
En effet il ne se serait jamais fatigué, celui à qui appartient la toute-puissance, on n'aurait pu parler de faim à propos de celui qui est la vie et la nourriture de tous les êtres, s'il ne s'était approprié un corps fait par nature pour la faim et la fatigue. De même, on ne l'aurait jamais compté parmi les sans-loi - et de fait nous disons qu'il est devenu péché -, il ne serait pas devenu malédiction en souffrant pour nous la Croix, s'il n'était pas devenu chair, c'est-à-dire ne s'était pas incarné et fait homme en s'assujettissant pour nous à une naissance humaine telle que la nôtre, celle, veux-je dire,
qui l'a fait naître de la Vierge sainte.
B - D'accord, tu as raison.
A - Au surplus, c'est de la stupidité que de penser et de dire que le Verbe est devenu chair exactement de la même façon qu'il est devenu malédiction et péché.
B - Comment cela ?
A - N'est-ce pas pour détruire la malédiction qu'il a été maudit, pour faire cesser le péché que le Père l'a fait péché ?[li]
B - C'est ce qu'ils disent, eux aussi.
A - Par conséquent, s'il est vrai, comme ils l'admettent, que le Verbe soit devenu chair de la même façon qu'il est devenu contradiction et péché, c'est pour la suppression de la chair qu'il est devenu chair. Alors, comment la fait-il apparaître, cette chair, incorruptible et impérissable, à commencer par celle qu'il s'était appropriée ? En effet, il ne laissa pas cette dernière continuer d'être mortelle et soumise à la corruption - par transmission jusqu'à nous de la peine infligée à la prévarication d'Adam -, mais, puisqu'elle était la chair du Dieu incorruptible - c'est-à-dire sa propre chair à lui - il l'établit au delà de la mort et de la corruption.
B - Tu as raison.
A - Or la sainte Ecriture dit quelque part que le premier homme, c'est-à-dire Adam, fut fait âme douée de vie, tandis que le dernier Adam, c'est-à-dire le Christ, fut créé "esprit qui donne la vie" (g).  
Donc, de même que c'est pour la suppression de la malédiction et du péché qu'il devint malédiction et péché, dirons-nous aussi que c'est pour détruire la condition d'âme douée de vie qu'il a été fait esprit qui donne la vie ? Eux effectivement, par un contresens choquant sur le terme "devenir", affirment qu'il est devenu chair de la même façon qu'il devint malédiction et péché. Dès lors, il faut exclure que le Verbe se soit fait chair ou homme. Et cela admis pour vrai, le mystère perd pour nous tout son sens : le Christ n'est pas né, il n'est pas mort, il n'est pas ressuscité non plus conformément aux Ecritures. Où donc est la foi, "la parole de foi que nous annonçons" (h) ? Comment Dieu l'a-t-Il ressuscité des morts s'il n'est pas mort ? Comment serait-il mort, s'il n'est pas né selon la chair ? Où est ce retour des morts à la vie qui inspire aux saints l'espérance de la vie sans terme si le Christ n'est pas ressuscité ? Où est cette action vivifiante exercée sur les corps humains par la participation à sa chair et à son sang sacré ?
B - Nous disons donc que le Verbe est devenu chair eu égard à la génération par une femme selon la chair à laquelle on le déclare s'être assujetti aux derniers temps du siècle, lui qui cependant, en qualité de Dieu, existait avant tous les siècles.
A - Parfaitement ! C'est par là qu'il nous est devenu semblable en toutes choses, hormis le péché. Ce dont aussi le très sage Paul témoigne en disant : "Puis donc que les enfants avaient en commun le sang et la chair, lui aussi participa pareillement afin de réduire à l'impuissance par sa mort celui qui a la puissance de la mort, c'est-à-dire le diable, et d'affranchir tous ceux qui, leur vie entière étaient tenus en esclavage par la crainte de la mort. Car ce n'est certes pas des anges qu'il se charge, mais c'est de la descendance d'Abraham qu'il se charge. Voilà pourquoi il devait se faire en tout semblable à ses frères" (i). Or "cette ressemblance en tout" a comme une manière de point de départ et de préliminaire à l'ensemble dans l'enfantement par une femme, dans l'apparition en la chair de celui qui, par nature, n'était point visible, dans l'abaissement à notre condition en vue de l'économie de celui qui avait droit aux titres les plus sublimes, dans l'humble humanité de celui qui s'élève au-dessus des trônes, dans l'assujettissement aux dimensions serviles de celui qui est en seigneurie par droit de nature ; car "le Verbe était Dieu".
B - Tes réflexions sont justes. Sache-le toutefois, ils vont prétendre que ce serait sans doute inadmissible et inconvenant de dire et penser que, né du Père de façon ineffable et passant l'entendement, le Verbe ait pu subir cette deuxième naissance tirée d'une femme. Il lui suffit, déclarent-ils, d'avoir été engendré du Père une seule fois, d'une manière digne d'un Dieu.
A - Ainsi donc, ils blâment le Fils, ils déclarent déraisonnable la décision qu'il prit de s'assujettir pour nous à l'anéantissement volontaire ! Le grand, l'auguste mystère de la piété, est annulé désormais et pour ainsi dire rendu vain. L'ingénieuse économie dans la chair du Monogène, ils décrètent qu'elle fut de nul profit aux habitants de la terre. Mais la parole de vérité ne laisse pas les niaiseries de ces gens-là prendre le dessus ; elle les convaincra au contraire de radoter stupidement sans rien savoir du mystère du Christ. En effet, Dieu le Père a engendré le Fils de Lui-même par une génération unique. Mais avec cela, il Lui a plu de sauver en ce Fils le genre humain, le moyen en étant que le Fils devint chair, c'est-à-dire homme. Cela exigeait absolument une génération par une femme, afin que, par la ressemblance qu'aurait avec nous le Verbe de Dieu, la loi du péché soit condamnée dans les membres de la chair ; afin aussi que la mort soit vaincue par la mort semblable à la nôtre de celui qui ne connaît pas la mort. Car "si nous sommes devenus un seul être avec lui par une mort semblable à la sienne, nous lui ressemblerons aussi dans la résurrection" (j). Nécessairement donc, Celui qui existe et subsiste doit avoir été engendré selon la chair, transportant en lui ce qui est de nous, pour que les rejetons de la chair, c'est-à-dire les êtres corruptibles et périssables que nous sommes, demeurent en lui ; bref, il faut qu'il possède ce qui est à nous pour que nous possédions ce qui est à lui. "Pour nous en effet, il s'est fait pauvre, lui qui est riche, afin de nous enrichir par sa pauvreté" (k). Aussi, prétendre que le Verbe de Dieu n'est pas devenu chair, autrement dit qu'il n'a pas subi une génération d'une femme selon la chair, c'est supprimer l'économie. Car si lui qui était riche ne s'est pas appauvri en s'abaissant par amour des hommes jusqu'à notre condition, nous non plus, nous ne nous sommes pas enrichis de ce qui était à lui, nous sommes encore dans notre indigence et dans les entraves de la malédiction, du péché et de la mort. Que le Verbe soit devenu chair constitue la délivrance, l'abolition des accidents survenus à la nature humaine en guise de malédiction et de châtiment. Partant, s'ils déchaussent la racine de notre salut et déterrent la pierre fondamentale de notre espérance, sur quoi reposera désormais toute la suite ? Comme je l'ai dit, si le Verbe n'est pas devenu chair, l'empire de la mort n'a pas non plus été ébranlé, le péché n'a point du tout été anéanti, nous sommes encore sous le coup des transgressions du premier, c'est-à-dire d'Adam, sans aucun retour à une situation meilleure - ce retour, j'entends, que nous procure le Christ, notre Sauveur à tous.
B - Je comprends ce que tu veux dire.
A - Puis aussi, qui penserons-nous qu'il soit, celui qui a dû participer au sang et à la chair tout comme nous, vu qu'il était, de par sa nature à lui, différent de nous ? On ne dirait guère d'un homme, en effet, qu'il lui convenait de participer à l'humanité : ce que quel- qu'un est par nature, comment concevoir qu'il le prenne, comme si c'était là autre chose que ce qu'il est déjà[lii] ? Mon raisonnement n'a-t-il pas pour lui toutes les vraisemblances ?        
B - Si tout à fait.
A - Vois encore par un autre côté comme il est choquant et impie de tenter d'enlever à Dieu le Verbe sa génération par une femme selon la chair. Comment en effet son corps peut-il nous donner la vie s'il n'appartient en propre à Celui qui est Vie ? Comment le sang de Jésus nous purifie-til de tout péché" (l) s'il est celui d'un homme ordinaire et soumis au péché ? Comment "Dieu" le Père "a-t-Il condamné le péché dans la chair" (n) ? Car ce n'était pas à un homme ordinaire, pourvu d'une nature tyrannisée comme la nôtre par le péché, qu'il revenait de condamner le péché. Mais un corps devenu celui de Qui ignore la faute put dès lors, et très légitimement, secouer la tyrannie du péché ; il s'enrichit en sa nature propre du Verbe qui lui est uni de manière ineffable et impossible à décrire : il devient saint, vivifiant, rempli d'une énergie divine. Et dans le Christ comme dans nos prémices, nous aussi nous sommes transformés pour devenir supérieurs à la corruption et au péché. Ce qui vérifie les paroles du bienheureux Paul : "De même que nous avons porté l'image du terrestre, nous porterons aussi l'image du céleste" (o), c'est-à-dire du Christ. Homme céleste s'entend du Christ, non qu'il nous ait apporté sa chair d'en haut, du ciel, mais parce qu'étant Dieu, le Verbe est descendu du ciel et s'est revêtu de notre ressemblance, c'est-à-dire s'est assujetti à la génération par une femme selon la chair, tout en restant ce qu'il était : d'en-Haut, des cieux, supérieur à tout en qualité de Dieu même avec la chair. C'est ce que dit quelque part à son sujet le divin Jean : "Celui qui vient d'en-Haut est au-dessus de tout" (p). Il est resté en effet le Seigneur de tous les êtres même lorsqu'il se fut donné la forme de l'esclave en vertu de l'économie, et voilà bien pourquoi le mystère du Christ est vraiment extraordinaire. Aussi Dieu le Père dit-il quelque part aux Juifs par la bouche de l'un des prophètes : "Regardez, vous qui faites les dédaigneux, étonnez-vous, disparaissez ! Car de vos jours moi je vais accomplir une oeuvre que vous ne croiriez pas si on vous la racontait" (q). Le mystère du Christ risque en effet de n'être pas cru parce qu'exagérément étonnant : il était Dieu dans une humanité et dans notre condition celui qui est au-dessus de toute la création ; lui l'invisible était visible selon la chair ; lui qui venait du ciel et d'en-Haut avait l'allure des êtres terrestres ; il était tangible, lui l'impalpable ; lui qui de sa propre nature est libre était dans la forme de l'esclave ; lui qui répand la bénédiction sur les créatures était maudit ; il était compté parmi les sans-loi, lui qui est toute justice ; il a paru mort, lui la Vie. Car il n'était pas à quelqu'un d'autre, mais à lui, Fils par nature, ce corps qui goûta la mort. As-tu quelque chose à objecter, soit aux faits, soit au moins à ce que j'en ai dit.        
B - Rien du tout.
A - Fais encore attention à ceci.
B - Quoi donc ?
A - Le Christ a dit quelque part à ceux qui voulaient exclure la résurrection des morts : "N'avez-vous pas lu que Celui qui a fait l'homme, aux origines, les fit mâle et femelle ?" (r). Et le divin Paul écrit lui aussi : "Que le mariage soit honoré de tous et leur lit conjugal sans souillure" (s). Alors comment le Verbe Monogène de Dieu, ayant décidé de se plier à notre ressemblance, n'a-t-il pas permis aux lois de l'espèce humaine de jouer dans la constitution, ou autrement dit la génération, de sa propre chair ? En effet, il n'a point accepté de tirer celle-ci de la couche et des relations conjugales, mais bien d'une Vierge sainte, n'usant point du mariage, devenue enceinte par l'opération de l'Esprit, que la Puissance de Dieu avait recouverte de son ombre, ainsi qu'il est écrit. Or, puisque Dieu ne méprise pas le mariage, mais bien plutôt l'honore d'une bénédiction, pourquoi le Verbe, qui est Dieu, a-t-il fait Mère de sa propre chair une Vierge devenue enceinte par la vertu de l'Esprit-Saint ?
B - Je suis incapable de le dire.
A - Pourtant, le motif n'en deviendrait-il pas clair à tout le monde pour peu qu'on ait réfléchi à ceci : le Fils est venu, comme je l'ai dit, il s'est fait homme pour ramener notre être en lui d'abord, comme le premier d'entre nous, à une naissance et une vie saintes, merveilleuses, vraiment extraordinaires. Le premier donc, il devint un être engendré par l'Esprit-Saint - selon la chair, s'entend - pour que la grâce pût parvenir jusqu'à nous comme par une route et que nous accédions ainsi à une renaissance spirituelle "non pas du sang, ni d'un vouloir de chair, ni d'un vouloir d'homme, mais de Dieu" (t) par l'Esprit, et à une conformité en esprit avec le véritable Fils par nature. Nous appellerions Dieu notre Père et demeurerions incorruptibles, sans plus de lien avec le premier père, Adam, en qui nous avions subi la corruption. Aussi le Christ vient-il à dire : "Ne donnez à personne sur terre le nom de père, car vous n'avez qu'un père, le Père céleste" (u). Et ailleurs, parce qu'il est descendu jusqu'à nous à cette fin de nous élever jusqu'à la dignité divine qui est la sienne : "Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu" (v). Par la nature, en effet, Celui qui est dans les cieux est son Père, son Père et notre Dieu. Mais parce que le Fils véritable selon la nature est devenu tel que nous, il parle du Père comme de son Dieu, langage convenable à son anéantissement. Et il nous a donné son propre Père : il est écrit en effet qu'"à tous ceux qui l'ont reçu, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom" (w). Nions par contre cette naissance semblable à la nôtre du Verbe issu de Dieu le Père, lequel exerce en tout la primauté, selon le mot du très sage Paul,
car à qui désormais deviendrions-nous conformes pour être appelés enfants de Dieu par l'Esprit ? Quelles prémices aurons-nous reçues de cette réalité, ou qui, pour tout dire, fera rejaillir sur nous cette dignité ?
B - Eux-mêmes répondraient, je pense : mais le Verbe fait homme !         
A - Et comment cela se fait-il s'il n'est pas devenu chair, c'est-à-dire homme, en s'appropriant un corps d'homme dans une union indissoluble, à telle fin que ce corps soit considéré comme le sien propre et non comme celui de quelqu'un d'autre ? Car c'est de cette manière qu'il nous transmettra la grâce de la filiation et que nous serons, nous aussi, engendrés de l'Esprit, parce qu'en lui le premier la nature humaine a reçu ce privilège. Des réflexions sans doute à peu près similaires ont fait dire quelque part et très justement au divin Paul : "De même effectivement que nous avons porté l'image du terrestre, nous porterons aussi l'image du céleste" (x). Et : Le premier homme, issu de la terre, est terrestre ; le second, lui, vient du ciel. - Mais "tel le terrestre, tels aussi les terrestres ; tel le céleste, tels aussi les célestes" (y). Nous sommes terrestres, en effet, en ce que la malédiction de la corruption est passée de l'Adam terrestre jusqu'en nous, moyennant quoi la loi du péché s'y est glissée également, celle qui est dans les membres de la chair[liii]. Célestes, nous le sommes devenus pour en avoir reçu le don dans le Christ. Lui qui était Dieu par nature et issu de Dieu et d'en-Haut est descendu s'établir en notre condition de manière insolite et surprenante, il s'est fait engendré de l'Esprit selon la chair afin que nous demeurions nous aussi saints et incorruptibles à sa mode, la grâce se transmettant de lui à nous comme à partir d'un second commencement et d'une deuxième racine.
B - Ce que tu viens de dire est très juste.
A - [Comment concevoir en somme celui qui a pris notre ressemblance si ce n'est à partir d'une autre nature et n'ayant rien de notre condition ?] Ce qui s'assimile à certains êtres doit nécessairement en différer, ne pas leur être semblable, mais bien d'une autre espèce ou d'une autre nature. Dissemblable de nous en nature par conséquent, le Monogène est dit s'y être fait semblable en devenant tel que nous, c'est-à-dire homme. Il ne pouvait devenir tel, mais parfaitement, que par une naissance comme la nôtre, naissance pourtant tout à fait merveilleuse en son cas, puisque celui qui se faisait chair était Dieu. On doit confesser, bien sûr, qu'il a doté d'une âme intellectuelle le corps qu'il s'unissait ! Car il n'a pas laissé de côté le meilleur de nous-mêmes, c'est-à-dire l'âme, pour n'avoir cure que du corps fait de terre ; en sa sagesse, il a pourvu au bien de l'âme tout autant que du corps, lui le Verbe qui était Dieu.
B - D'accord, ton idée est exacte.
A - Par conséquent, si nos adversaires affirment qu'il ne faut absolument pas appeler la Sainte Vierge Mère de Dieu, mais plutôt Mère du Christ, leur blasphème est patent, ils enlèvent au Christ toute la réalité de la divinité et de la filiation.       
[726 b]
 
(a) Ph.,2,5-8 ; (b) He.,1,3 ; (c) He.,12,2 ; (d) 2 Co.,5,21 ; (e) Ga.,3,13 ; (f) Jn.,1,14 ; (g) 1 Co.,15,45 ; (h) Rm.,10,8 ; (i) He.,2,14-17 ; (j) Rm.,6,5 ; (k) 2 Co.,8,9 ; (l) 1 Jn.,1,7 ; (m) Ga.,4,4 ; (n) Rm.,8,3 ; (o) 1 Co.,15,49 ; (p) Jn.,3, 31 ; (q) Ha.,1,5 ; (r) Mt.,19,4 ; (s) He.,13,4 ; (t) Jn.,1,13 ; (u) Mt.,23,9 ; (v) Jn.,20,17 ; (w) Col.,1,18 ; (x) 1 Co.,15,49 ; (y) 1 Co.,15,48.
 
Comment, en restant impassible, le Verbe de Dieu a-t-il subi pour nous ce qui est propre à la chair?
 
[754 a]
B - Explique-moi maintenant comment comprendre quant à nous ce qui est écrit à propos du Christ : "C'est lui qui, aux jours de sa vie dans la chair, offrit prières et supplications accompagnées d'un grand cri et de larmes à Celui qui pouvait le sauver de la mort ; et il fut exaucé pour sa piété. Tout Fils qu'il était, il apprit par ce qu'il souffrit, ce que c'est que d'obéir ; et rendu parfait, il devint pour tous ceux qui lui obéissent principe de salut éternel" (a). A cette citation, j'ajouterai encore son cri : "Mon Dieu, mon Dieu, pour- quoi m'as-tu abandonné" (b) ? Ils disent en effet que tout cela ne convient guère à Dieu le Verbe et que cela est bien au-dessous de la suréminence qui est son apanage.
A - J'ai parfaitement conscience, moi aussi, que cela ne saurait s'appliquer au Verbe issu de Dieu le Père si l'on faisait abstraction de la situation créée par l'économie et si nous n'admettions pas qu'il s'est fait chair, conformément aux Ecritures. Mais comme nous nous appuyons solidement sur ce fait, et que tout doute est à condamner comme impie, eh bien, sondons, autant que faire se peut les profondeurs de l'économie ! Donc le Verbe de Dieu le Père s'est manifesté sous une forme semblable à la nôtre, apportant à l'humanité mille avantages, indiquant fort nettement la voie qui conduit à toute action admirable. Partant, comme la tentation s'attaque à ceux qui s'exposent au péril par amour pour Dieu, nous avions à réapprendre comment on doit se comporter lorsqu'on a décidé de mener une vie honorable et une conduite exemplaire : faut-il se laisser aller, s'abandonner à la nonchalance, se prélasser à tort et à travers, se donner du bon temps, ou bien s'appliquer intensément à la prière, paraître en larmes devant Celui qui nous sauve, avoir soif de son secours, et de courage pour le cas où il lui plairait de nous soumettre, nous aussi, à la souffrance ? Nous avions besoin en outre de savoir, pour notre bien, jusqu'où, à la limite, va l'obéissance, par quels glorieux chemins elle passe, et combien grand, combien beau est le salaire de la patience. Aussi le Christ s'est-il fait notre modèle en tout cela , ce que le divin Pierre nous confirme en disant : "Quelle gloire y a-t-il, en effet, à supporter d'être battu si l'on a mal agi ? Mais supporter la souffrance quand on fait le bien, voilà qui plaît à Dieu, puisqu'aussi bien le Christ est mort pour vous, vous laissant un exemple, afin que vous suiviez ses traces"[liv](c). Par conséquent, ce n'est pas à nu, hors des limites de son anéantissement, mais aux jours de sa chair, que le Verbe est devenu notre modèle ; il pouvait dès lors très légitimement se mettre à la taille de l'humanité, prier avec insistance, verser des larmes, paraître même appeler un sauveur et apprendre l'obéissance tout en étant Fils. Ce mystère transporta presque de stupeur l'auteur inspiré : que le Fils véritable par nature, paré des splendeurs divines, se soit soumis à un tel abaissement que de descendre jusqu'à l'infirmité mendiante de l'homme ! Mais ce geste est pour nous, je le répète, un symbole utile et magnifique : il n'y a pas à nous diriger dans la voie contraire lorsque l'occasion nous invite à la virilité ; on peut tirer de là cette leçon, et le mieux du monde. Aussi bien le Christ a-t-il dit une fois : "Ne craignez rien de ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l'âme ; craignez bien plutôt Celui qui peut faire périr corps et âme dans la géhenne" (d). Et une autre fois : "Si quelqu'un veut se mettre à ma suite, qu'il se renonce lui-même, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive" (e). Avoir à le suivre, qu'est-ce que cela signifie, sinon qu'il faut être viril en face des tentations tout en implorant le secours d'en-haut, non pas avec négligence et terreur, mais bien avec les plus intenses supplications, avec une ferveur qui nous tire les larmes des yeux.
B - Tu as raison.
A - Maintenant, si (le Christ) vient à dire : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? "(f), que vont comprendre ces gens-là ?
B - Ils estimeront, à mon avis, que ce sont là paroles de l'homme assumé.
A - Découragé, bien sûr, trouvant les assauts de la tentation pénibles, voire intolérables, ou bien quoi ?
B - Troublé, à ce qu'il semble, par une pusillanimité tout humaine, puisqu'il a dit aussi aux saints disciples : "Mon âme est triste jusqu'à la mort" (g) et qu'il se prosterna devant le Père lui-même en déclarant : "Père, s'il est possible que ce calice passe loin de moi!Cependant, non ce que je veux, mais ce que tu veux" (h).
A - Justement, cela revient au passage que nous venons de citer : "C'est lui qui aux jours de sa vie mortelle, offrit prières et supplications accompagnées d'un grand cri et de larmes à Celui qui pouvait le sauver de la mort" (i). Mais quant à penser que le Christ a poussé la pusillanimité jusqu'à "s'affliger et se tourmenter" par incapacité de supporter la souffrance, dominé par la crainte et vaincu par la faiblesse, c'est l'accuser ouvertement de n'être point Dieu et retirer, ce semble, toute espèce de sens à son admonestation à Pierre.
B - Que veux-tu dire ?
A - Le Christ a dit en effet : "Voici que nous montons à Jérusalem et que le Fils de l'homme sera livré aux mains des pécheurs, et ils le tourneront en dérision et ils le crucifieront et le troisième jour il ressuscitera" (j). Alors (Pierre) dans sa piété : "A Dieu ne plaise, Seigneur, dit-il, cela ne t'arrivera pas". Et quelle fut la réponse du Christ ? "Arrière de moi, Satan, tu m'es un obstacle, car tes vues ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes". Pourtant, quel tort a donc eu le disciple de vouloir écarter de son maître la tentation si elle était pour celui-ci pénible ou même insupportable, si elle devait faire tomber dans la lâcheté ou s'effondrer celui qui recommande à ses disciples de prendre le dessus sur leur crainte de la mort et de ne tenir pour rien la souffrance pourvu qu'ils accomplissent la volonté de Dieu ? Je m'étonne d'ailleurs qu'ils prétendent que cet homme est joint au Monogène, le représentent comme participant aux honneurs divins, et avec cela le livrent aux terreurs de la mort, en sorte qu'il apparût tout pareil à nous, c'est-à-dire désarmé et n'ayant tiré nul profit de ces honneurs divins.
B - Quels sont donc, dans le cas présent, les dispositions de l'économie ?
A - Elles sont, cher ami, d'une mystique profondeur, objet d'admiration pour ceux du moins qui pensent correctement sur le mystère du Christ. Remarque ces paroles accordées à l'anéantissement, accommodées à la taille humaine : elles sont amenées en temps et lieu pour faire apparaître, devenu de tout point semblable à nous, Celui qui transcende toute la création. De là découle du reste encore une autre conséquence.
B - Laquelle ?
A - Nous étions sous le coup d'une malédiction par le fait de la transgression d'Adam, tombés dans les rets de la mort parce qu'abandonnés de Dieu ; tout a été fait dans le Christ nouveauté et restauration de notre situation initiale. Il fallait pour cela à toute force que le second Adam venu du ciel et inaccessible au péché, deuxièmes prémices toutes pures et immaculées de notre race, que le Christ délivrât de son châtiment la nature humaine et rappelât sur elle la céleste bienveillance du Père, [faisant] cesser notre abandon par son obéissance et sa totale soumission. En effet, il "n'a pas commis de péché" (k) ; en lui la nature humaine s'est acquis une innocence absolument irréprochable, au point de pouvoir crier désormais hardiment : "Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m'as-tu abandonné ?" (l). Réfléchis de fait que c'est une fois devenu homme que le Monogène lance ces paroles, en tant qu'il s'est fait l'un d'entre nous et au nom de la nature humaine tout entière. C'est à peu près comme s'il disait : Le premier homme a péché, il est tombé dans la désobéissance, il n'a point fait attention au commandement qu'il avait reçu ; les impostures du dragon lui ont ôté toute retenue ; c'est pourquoi, très justement, il a été assujetti à la corruption et au châtiment. Mais Tu m'as fait croître comme une deuxième origine des êtres de la terre, j'ai nom second Adam. En moi, Tu vois la nature humaine purifiée, qui a redressé ses torts, qui est sainte et sans souillure. Donne désormais les biens de Ta clémence, fais cesser notre état d'abandon, réprimande la corruption et mets un terme aux maux qui viennent de Ta colère. J'ai vaincu jusqu'à Satan, l'ancien maître en personne ; il n'a trouvé en moi absolument rien qui fût à lui. Tel était donc, à mon avis, le sens des paroles du Sauveur : il appelait la bienveillance du Père non pas sur lui, mais sur nous[lv]. Dans toute la nature humaine en effet, comme à partir de sa première racine, à savoir Adam, les maux qui viennent de la Colère ont passé - "car la mort a régné depuis Adam jusqu'à Moïse sur ceux-là même qui n'avaient pas péché en commettant une trans- gression semblable à celle d'Adam" (m) -. De même, les biens qui nous viennent de nos secondes prémices, à savoir le Christ passe- ront à leur tour dans toute la race humaine. Le très sage Paul en fait foi qui dit : "Car si par la faute d'un seul, beaucoup sont morts, à plus forte raison" (n), par l'oeuvre de justice d'un seul, beaucoup auront la vie. Et encore : "De même en effet que tous meurent en Adam, ainsi tous revivent dans le Christ" (o).
B - C'est donc une folie en parfait désaccord avec les Ecritures sacrées que de penser et dire que l'homme assumé a employé des paroles tout humaines parce qu'abandonné par le Verbe auquel il était joint ?      
A - Ce serait de l'impiété, cher ami, et la preuve qu'on atteint le fin fond de la démence ; cela va d'ailleurs très bien à des gens incapables de penser juste. Ils divisent et les mots et les actes, ils en font deux groupes absolument distincts, rapportant les uns uniquement et en propre au Monogène, les autres à un soi-disant autre fils issu de la femme : en quoi ils sont sortis de la voie droite et vierge d'erreur, ont perdu tout clair regard sur le mystère du Christ.
B - Il ne faut donc pas diviser les mots ou les actes quand on met sur le tapis les enseignements évangéliques ou apostoliques ?
A - Non certes ! Au moins pour ce qui est d'une division en deux personnages et deux hypostases distincts, allant complètement à part l'un de l'autre chacun se son côté. Il n'y a qu'un seul Fils, le Verbe qui pour nous s'est fait homme, aussi tout est à lui, dirais-je, quant aux mots comme quant aux actes, le divin et de plus également l'humain.
B - Par conséquent, même quand on dit qu'il a été fatigué par la marche, qu'il a eu faim, qu'il a pris du sommeil, il conviendrait, selon toi, d'attribuer à Dieu le Verbe ces choses si mesquines, si méprisables ?
A - Au Verbe pris à nu, pas encore incarné, ni descendu à l'anéantissement, cela ne conviendrait pas le moins du monde, tu as raison ; mais une fois qu'il s'est fait homme et s'est anéanti, quel tort la chose peut-elle lui infliger ? Nous disons en effet que la chair s'est mise à lui appartenir en propre ; de même en est-il des faiblesses de cette chair, en vertu d'une appropriation conforme à l'économie et de par les modalités de l'union. Car il s'est fait en tout semblable à ses frères, hormis seulement quant au péché. Et ne va pas t'étonner si nous disons qu'il s'est approprié les faiblesses de la chair en même temps que la chair, et partant même les outrages qui lui venaient du dehors : ceux que les Juifs, en leur grossièreté lui infligèrent, il se les est attribués, disant par la voix du Psalmiste : "Ils se sont partagé mes vêtements, et ma tunique, ils l'ont tirée au sort" (p). Et encore : "Tous ceux qui me voient se moquèrent de moi, ils ont remué leurs lèvres, ils ont branlé la tête" (q).
B - Par conséquent, s'il vient à dire : "Celui qui m'a vu a vu le Père. Moi et le Père nous sommes un" (r), et ensuite, s'adressant aux Juifs : "Pourquoi cherchez-vous à me tuer, moi un homme qui vous ai dit la vérité que j'ai entendue de Dieu" (s), nous tiendrons qu'un seul et le même a prononcé ces paroles-là et celles-ci ?
A - Parfaitement, car le Christ ne se laisse absolument pas diviser, et tous ceux qui l'adorent voient en lui par la foi un seul, unique et véritable Fils. Car "l'Image du Dieu invisible, le rayonnement de la gloire de l'hypostase du Père, l'empreinte de sa substance" (t), a pris forme d'esclave, non pas en s'adjoignant un homme, comme ils disent, mais en se donnant à lui-même cette forme, tout en gardant même ainsi sa ressemblance avec Dieu le Père. Aussi le très sage Paul a-t-il écrit : "Car Dieu qui a dit à la lumière de briller dans les ténèbres est aussi celui qui a fait briller sa lumière en nos cœurs pour qu'y resplendisse la connaissance de la gloire de Dieu qui est sur la face du Christ-Jésus" (u). Observe de fait comment brille "sur la face du Christ" la lumière de la divine et ineffable gloire de Dieu le Père. Car le Monogène, bien que devenu homme, montre en lui la gloire du Père[lvi]. Comme cela seulement [à cause de l'onction reçue], et non autrement, il mérite d'être considéré comme Christ et appelé de ce nom ; ou alors que nos adversaires nous apprennent comment un homme ordinaire pourrait nous faire apercevoir la lumière de la gloire divine ou nous en donner une notion : une forme d'homme ne nous fait point voir Dieu, sauf dans l'unique cas du Verbe fait homme et semblable à nous, demeuré pourtant même en cet état véritable Fils par nature ; en lui considéré en sa divinité, on pouvait par un prodige voir cela. Aussi l'intendant de ses mystères, en l'appelant Jésus-Christ vu qu'il s'était fait semblable à nous et incarné, savait-il qu'il était en même temps vrai Dieu par nature et s'exprime-t-il comme suit : "Je vous ai écrit par endroits avec quelque hardiesse dans l'intention de raviver vos souvenirs et en vertu de la grâce que Dieu m'a donnée d'être ministre du Christ Jésus auprès des païens, chargé du service sacré de l'Evangile de Dieu"(v). Zacharie également prophétise à son propre fils, je veux dire au Baptiste : "Et toi, petit enfant, tu seras appelé prophète du Très-Haut, car tu marcheras devant la face du Seigneur pour lui préparer un peuple" (w). Par la suite, ce Très-Haut, ce Seigneur, le divin Baptiste le désigna en disant : "Voici l'Agneau de Dieu, celui qui ôte le péché du monde. C'est celui dont je disais : après moi vient un homme qui m'a dépassé parce qu'il était avant moi" (x). Dès lors, peut-on sans impiété douter qu'il y ait un seul et unique véritable Fils, le Verbe de Dieu le Père avec la chair qu'il s'est unie, une chair qui n'est pas dépourvue d'âme comme d'au- cuns l'affirment, mais dotée, je le répète, d'une âme intellectuelle, une chair avec laquelle il ne fait absolument qu'un personnage.
B - Je ne saurais avoir là-dessus le moindre doute, "Car il y a un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême" (y).
[759 e]
(a) He.,5,7-9 ; (b) Mt.,27,46 ; (c) 1 P.,2,20-21 ; (d) Mt.,10,28 ; (e) Mt.,16,24; (f) Mt.,27,46 ; (g) Mt.,26,38 ; (h) Mt.,26,39 ; (i) He.,5,7 ; (j) Mt.,20,18 & 16, 21-23 - Mc.,10,34 ; (k) 1 P.,2,22 ; (l) Mt.,27,46 ; (m) Rm.,5,14 ; (n) Rm., 5,15 ; (o) 1 Co.,15,22 ; (p) Ps.,21,19 ; (q) Ps.,21,8 ; (r) Jn.,14,9 & 10,30 ; (s) Jn.,8,40 ; (t) Col.,1,15 ; (u) 2 Co.,4,6 ; (v) Rm.,15,15.16 ; (w) Lc.,1,76 ; (x) Jn.,1,29.30 ; (y) Ep.,4,5 .          
 
PREMIERE EPÎTRE AUX CORINTHIENS
 
Le langage de la croix, en effet, est folie pour ceux qui se perdent,maispour ceux quisont entrain d'êtressauvés,pour nous, il est puissance de Dieu...[1 Co.,1,18].
 
Corinthe au premier siècle après Jésus-Christ
 
Au temps de Paul, Corinthe n'était plus l'antique cité dorienne des temps classiques, la ville fameuse par son industrie de vases peints et de bronzes d'art, l'entreprenante cité maritime qui avait inventé les trières. Pour avoir exercé une trop forte concurrence au port de Délos, le consul Mummius s'était chargé de la "mettre au ras du sol". Mais un siècle plus tard, Jules César, après sa victoire sur Pompée, l'avait reconstruite et repeuplée. Délos ayant été ruinée à son tour pendant les guerres de Mithridate, Corinthe devint "le marché et la ville commune de la Grèce". Au Ier siècle de notre ère, d'après certaines évaluations optimistes, elle aurait compté jusqu'à un demi million d'âmes dont les 2/7 dans la condition d'esclaves. Cette cohue était hellénisée, au moins superficiellement. Aelius Aristide, au IIème siècle, dans son Discours isthmique à Poséïdon, pouvait cependant féliciter Corinthe du nombre de ses écoles, de ses gymnases, des philosophes et des lettrés qu'on y trouvait à chaque coin de rue. Mais de l'ancienne Grèce, à part la prospérité économique, Corinthe la neuve n'avait guère hérité que les défauts. En sa religion se coudoyaient tous les cultes grecs, romains et orientaux. Certains "Mystères" devaient par conséquent y fleurir, au moins ceux d'Isis et probablement de Bacchus. Mais plus cher que tout autre à la population sédentaire ou flottante était le culte d'Aphrodite dont le sanctuaire se situait sur l'Acrocorinthe, à cinq cents mètres plus haut que le rivage. La fâcheuse renommée de cette ville d'Aphrodite n'avait fait que s'aggraver. Ses activités de négoce international avec tous les commerçants et les marins qui y faisaient escale au milieu des privations de leurs voyages y trouvaient des lieux de débauche, appropriés à leurs moyens financiers. Montrée comme la capitale de la dépravation, une partie des habitants en tiraient largement profit. 
Les Juifs y abondaient : l'intensité des affaires les y attirait autant que dans les autres ports méditerranéens ; ils y fréquentaient plusieurs synagogues. De leurs rangs et parmi leurs hommes les plus distingués, il devait sortir quelques chrétiens. Cependant la masse devait être, autant et plus qu'ailleurs, très mal disposée à accepter l'Evangile. Comme Paul a écrit de Corinthe son épître aux Romains, on peut croire que la sombre description de l'hypocrisie juive qu'il donne au chapitre II lui fut inspirée, en partie du moins, par tout ce qu'il avait sous les yeux ; il semble que certains d'entre les fils d'Israël faisaient tous les métiers lucratifs et n'hésitaient pas à vivre de la superstition païenne, comme les "fils du grand prêtre Scéva" à Ephèse [Ac.,19], qui vivaient probablement d'occultisme et de thaumaturgie, ou le mage Elymas [Ac.,13] à la cour du proconsul de Chypre.
 
Comment Paul évangélisa Corinthe
 
Quand l'Apôtre arriva dans la capitale de l'Achaïe, seul, en proie à des souffrances physiques et morales, il dût penser d'abord à trouver des moyens de subsistance. Les Actes [chapitre 18], nous apprennent qu'il trouva dans la communauté juive le couple généreux d'Aquilas et de Priscilla, que le récent édit de Claude (43) avait obligé de quitter Rome avec beaucoup de leurs coreligionnaires. C'étaient des artisans aisés et instruits, fabricants de tissus qui faisaient travailler une centaine d'ouvriers ; car l'élévation relative de leur condition sociale est avérée par le fait qu'ils eurent des "maisons" à Ephèse [1 Co.,16,19] et à Rome, comme ils en avaient une à Corinthe. Qu'ils fussent déjà baptisés, ou soient devenus chrétiens grâce à Paul[lvii], ils fournirent à celui-ci du travail, et l'Apôtre, comme à Thessalonique, recommença à tisser des "tentes", ou de grosses couvertures de Cilicie ; avec son salaire, il put subvenir à ses besoins. Chaque jour de sabbat il saisissait l'occasion de discuter à la synagogue sur les Ecritures familières à son auditoire, de parler du Messie Jésus, répétant des instructions pareilles à celles d'Antioche de Pisidie, que nous a retracé le chapitre 13 des Actes. Il persuada quelques Juifs, quelques Grecs "craignant Dieu"[lviii], et c'est alors sans doute qu'il baptisa des notables comme Stéphanas et Caïus [1 Co.,1].  
Mais la rupture ordinaire et forcée avec les Juifs (en tant que communauté) se produisit au bout de quelques mois, du fait de leur mauvaise foi et de leurs injures. "Désormais je vais aux Gentils", avait-il déclaré.
Fort heureusement arrivèrent bientôt de Macédoine Timothée et Silas, apportant à Paul, avec leur aide dans l'apostolat, quelques subsides pécuniaires dus à la générosité des fidèles macédoniens, des Philippiens notamment ; cela permit à Paul de se relâcher un peu de son labeur manuel - qu'il n'interrompit cependant pas [1Co.,9] - et de se donner plus entièrement à la Parole [Ac.,18,5], laissant à ses collaborateurs la charge de baptiser et d'a4dministrer la communauté naissante. Quand il se fut installé tout près de la synagogue qu'il ne fréquentait plus, dans la maison d'un certain Titius Justus - prosélyte que son nom paraît désigner comme un descendant des colons latins - et qu'il eût converti, ce qui était certes un grand triomphe le propre chef de la synagogue, Crispus, l'Evangile s'étendit rapidement à travers la ville d'Aphrodite[lix]. Parmi les notables convertis a été cité le "trésorier de la ville", Eraste [Rm.,16,23 et Ac.,19,22], personnage fort important dans une telle cité d'affaires.
Les Actes sont malheureusement très brefs sur les diverses péripéties de cette conquête ; ils se bornent à mentionner les faits, notamment la vision divine qui réconforta l'Apôtre en proie au découragement : "Sois sans crainte, et parle ;...car j'ai un peuple nombreux dans cette ville" [Ac.,18,9]. On y relève aussi l'épisode très important de son accusation devant le procureur Gallion qui tourna à la confusion de ses ennemis juifs [Ac.,18,12-17]. Il y est précisé qu'après cet incident Paul demeura encore "assez longtemps" dans la ville, ce qui a permis de fixer à 2 ans son séjour à Corinthe. 
Tel est donc le tableau, que rien ne saurait remplacer, de cette prise de contact, si accidentée, entre le christianisme en toute l'ivresse du souvenir récent de l'Homme-Dieu et l'hellénisme mûr, presque décadent, mais imprégnant encore profondément toutes les pensées et tous les gestes des hommes. "Au centre de l'engagement se dresse la figure de Paul qui, sans le chercher, se peindra lui-même dans ses épîtres comme une incarnation typique de la philosophie et des ambitions de la Croix transformatrice"[lx].    
L'apôtre des Gentils avait ainsi fondé la communauté la plus impor- tante, la plus porteuse d'espoir qu'il y ait eu jusqu'alors ; et cela au centre même des communications de l'Empire romain. Au bout de quelques deux ans, jugeant la situation consolidée, Paul s'achemina vers l'Asie à la conquête de nouvelles communautés. 
 
Le contenu de la Première Epître aux Corinthiens
 
Nous avons déjà évoqué les circonstances qui ont motivé cette épître et déterminé sa composition. Nous reviendrons plus longuement sur cette dernière après avoir indiqué brièvement la dégra- dation survenue à Corinthe. Malgré l'action bénéfique d'un continuateur de Paul, Apollos, nouveau chrétien venu d'Alexandrie, d'autres instructeurs moins autorisés s'étaient introduits dans la ville païenne, amenant un certain fléchissement chez bon nombre de néophytes. Paul, l'ayant appris, envoya d'Asie à Corinthe une lettre - non retrouvée - qui mettait l'Eglise en garde contre l'influence des païens.
Ses recommandations, du fait de leur sévérité, parurent difficiles à exécuter à beaucoup qui en comprenaient mal la nécessité. De plus, les désordres augmentaient dans la ville, et des divisions s'opéraient dans l'Eglise. Quand les Corinthiens surent que Paul s'était établi à Ephèse, ils lui envoyèrent des délégués et une lettre pour exposer leur situation. C'est alors que l'Apôtre entreprit la rédaction de la Première Epître aux Corinthiens.    
Avant d'aborder le commentaire proprement dit Père Allo, il s’avère nécessaire de présenter au lecteur les remarques générales faites par lui sur le contenu de cette épître.
 
Remarques du Père Allo concernant la première Epître aux Corinthiens
 
1/ Respect de la tradition évangélique
 
Au moment où l'apôtre Paul développe son évangélisation auprès des Gentils, aucun des évangiles canoniques, - pas même celui de Matthieu, au moins dans sa forme grecque, - n'était encore rédigé. Il pouvait cependant circuler, comme nous l'avons déjà indiqué, bien des récits partiels de la vie du Seigneur, et l'enseignement oral s'attachait partout à la faire connaître dans son intégrité. Il n'y a nulle raison de croire, en effet, qu'il se soit borné à un acte du Christ, fût-il le principal, sa mort volontaire et rédemptrice, suivie de sa résurrection ; car la Passion et Pâques ne prenaient leur sens que pour qui connaissait Celui qui avait subi la mort pour en être vainqueur. A la doctrine nouvelle aucun autre fondement ne pouvait être posé que le Christ ; et c'était un Christ qu'il fallait imiter et, en conséquence, connaître les manières d'agir de sa vie humano-divine. On verra que les instructions morales les plus ardentes, comme "l'hymne à la charité" du chapitre 13, paraissent ne faire autre chose que proposer en exemple les attitudes du Sauveur. En réalité, toute l'épître n'est qu'une invitation à la prendre pour idéal. Les appels explicites aux prescriptions de Jésus sont assez rares pour qu'on souligne ceux, d'une importance significative, qu'elle contient : le premier concerne l'indissolubilité du mariage [1Co., 7,10], le deuxième le droit de l'évangéliste à vivre de la prédication [1Cor.,9,14], le troisième, le plus important, l'ordre de renouveler la Cène eucharistique telle qu'elle est présentée [1Co.,11,23-26].   
Le récit des apparitions du Ressuscité au chapitre 15, donné comme traditionnel concorde en partie avec la tradition des Evangiles et la complète. Mais il y a plus. L'application, au Roi-Messie qu'est Jésus, du verset 1 du Psaume 110 (109) : siège à ma droite, tant que j'aie fait de tes ennemis l'escabeau de mes pieds, c'est Jésus qui se l'était faite à lui-même en face des pharisiens durant la grande semaine[lxi], car il faut qu'il règne, jusqu'à ce qu'il ait mis tous ses ennemis sous ses pieds [1Co.,15,25]. Bien d'autres réminiscences de la catéchèse évangélique peuvent être retrouvées au sein de cette Première Epitre aux Corinthiens[lxii].
 
2/ Citations et réminiscences de l'Ancien Testament
 
L'emploi abondant de l'Ancien Testament que fait Paul dans cette épître (une trentaine de citations), tend à prouver que les Corinthiens, qui étaient des gentils pour le plus grand nombre, avaient certainement été initiés à la connaissance des Ecritures et des récits bibliques, tout comme ceux d'ailleurs qui n'avaient pas fréquenté la synagogue comme prosélytes. Une dizaine de livres de la Bible sont cités, qui sont dans l'ordre de fréquence ceux du Pentateuque, puis Isaïe, les Psaumes, enfin Jérémie, Osée, Zacharie et Job.   
L'usage que l'Apôtre fait de l'Ancien Testament a été étudié par nombre de critiques.
< Il ressort que les applications faites des textes sont littérales. A part le sens spirituel qu'il donne à la nuée, à la mer, à la manne et à l'eau du rocher comme "types" des sacrements futurs [1Co.,10, 1-5], il n'y a point d'exégèse proprement allégorique. Le sens typique, dont l'Eglise enseigne la légitimité et a toujours fait si grand usage, n'apparaît dans notre épître que sous sa forme la plus simple et la plus facile à saisir [..]. Jamais il n'y a de détournement de sens comme les rabbins s'en permettaient ; l'accommodation, quand elle se rencontre, est très discrète et basée sur la nature même des choses, donc toujours correcte [...].
A travers ses citations on voit qu'il s'appuie presque toujours sur la traduction des Septante. Sept, au moins, s'accordent pleinement avec cette version grecque ; ailleurs, le texte des Septante n'est que modifié, parfois légèrement, et on voit bien encore qu'il est à la base...Certains textes diffèrent à la fois de l'hébreu et des Septante, en d'autres (rares), l'Apôtre paraît se rapprocher davantage de l'original hébraïque. Malgré ces exceptions, l'emploi des Septante reste prépondérant ; il est sans doute naturel, puisque la lettre était adressée à des Grecs. On ne saurait nier cependant que cet usage répond bien à l'impression que chez Paul, "l'helléniste " avait presque fait oublier le "rabbin" >[lxiii].    
 
3/ Sujets développés
 
L'épître se présente comme une série d'instructions concrètes qui, sans avoir entre elles de liaison bien étroite, n'en sont pas moins ordonnées systématiquement. Suivant la composition qui en a été donnée dans l'Introduction [ LES EPÎTRES ], Paul débute par les observations que lui inspirent les rapports oraux qu'il a entendus sur l'état de division de l'Eglise de Corinthe [chap.1 à 4] ; puis il réprime des abus moraux qu'il a appris par la voix publique [chap.5 et 6] - ensuite, du chapitre 7 au chapitre 16, il répond point par point à des questions que les Corinthiens lui avaient posées par écrit, sur le mariage et la virginité, sur les viandes immolées aux idoles (idolothytes), et sur les charismes, en y mêlant très naturellement des instructions sur la tenue des assemblées chrétiennes, en fonction des observations qu'il a reçues notamment par la lettre de l'Eglise. Sur tous ces points, il rappelle ses néophytes à l'observation scrupuleuse des traditions qu'ils ont reçues lors de leur évangélisation ; - enfin, pour couronner l'ensemble, il appelle leur attention sur une "tradition" capitale laissée hors du champ de leurs préoccupations, bien qu'elle soit le fondement même de l'espérance évangélique, la promesse de la résurrection des fidèles contenue dans le fait avéré de la résurrection de Jésus [chap.15]. - Il termine par des questions pratiques et personnelles.
< Toute cette épître révèle, conclut le Père Allo, non seulement un ordre très clair qui en garantit l'unité, mais une idée directrice qui s'impose à tous ceux qui la méditent ; vers cette idée absolument une, convergent les développements les plus divers. De toutes les ordonnances, même les plus pratiques, découle un principe suprême qui est le résumé de tout le dogme chrétien, de toute la morale et de toute la mystique et qui tient dans cette seule proposition : les croyants sont appelés à une communauté éternelle de vie avec le Christ, donc avec Dieu. C'est la vocation à la "Sainteté", la vocation chrétienne. Tout est vu dans cette lumière : il ne doit pas y avoir de division entre les fidèles du Christ, parce que le Christ est un, pas de relations charnelles hors mariage, car le croyant est un membre du Christ ; pas de rivalité entre ceux qui sont doués de charismes, parce que tous n'ont à accomplir que des fonctions coordonnées pour le service du "corps du Christ" qui est l'Eglise. Et ainsi toujours. La connaissance de cette incorporation au Christ, opérée par la Croix, est la "Sagesse de Dieu", qui remplace toute sagesse purement humaine ; le seul devoir, la seule voie qui mène au but, c'est la "charité", qui est cette incorporation elle-même ; union qui met dans l'état de "liberté" à l'égard de tout ce qui n'est pas Dieu, mais aussi qui soumet le moindre des gestes humains au service de Dieu, et des autres hommes parce que, en Dieu, on ne fait plus qu'un avec le prochain. Cette lettre est donc par excellence l'épître de l'union et de l'universalité >. 
 
 
COMMENTAIRE DU PERE ALLO
 
Dans l'intention de fournir au lecteur les meilleurs extraits du commentaire du Père Allo sur la « Première Epître aux Corinthiens », nous avons choisi de retenir, parmi ses dernières vues synthétiques, les seuls chapitres concernant la sagesse et la charité
Ils se rattachent au plan général de la façon suivante :
. la sagesse est développée dans la première partie "Contre les factions" en [1,17 à 3,4] : La sagesse du monde et la Sagesse de Dieu.
. l'exposé sur la charité est inclus dans les "Questions relatives aux assemblées du culte", dans un sous-chapitre intitulé : La charité est supérieure à tous les autres charismes [12,31b et 13]. 
L'énoncé des versets correspondants sera suivi des commentaires du Père Allo.
 
1/ La sagesse du monde et la Sagesse de Dieu 
 
Introduction :
Les dissensions des Corinthiens sont causées par un zèle mal éclairé pour la "Sagesse" ; du moins c'est là ce qui leur sert de prétexte pour cabaler autour des noms de leurs instructeurs dans la foi, pendant qu'ils cherchent ainsi à se faire valoir eux-mêmes, et donnent
d'autre part satisfaction à leur goût inné pour la dispute. Paul, pour mettre ordre à cette situation, l'envisage du sommet de la vraie sagesse qu'ils ignorent.
Tout d'abord, il leur montre comme la Sagesse de Dieu est différente de celle du siècle [1,17-25], puis, se retournant vers la communauté de Corinthe, il lui rappelle sans ménagements qu'elle ne peut prétendre être rien que par l'opération gratuite de cette sagesse divine [1,26-31]. Enfin, Paul leur montre la "Sagesse de Dieu" qu'il travaille à répandre ; c'est la science de Dieu communiquée à qui en est rendu capable, mais irréductible aux spéculations de l'hellénisme tout comme à la pénétration naturelle des gens sans foi, fussent-ils les mieux informés du monde profane [2,6-16].
 
[1,17-25]Opposition delasagesse du mondeetlasagessede Dieu
 
(17) Christ, en effet, ne m'a pas envoyé baptiser,mais évangéliser; [et]pas dans une sagessse à discours,pour que ne fût pas évincée la Croix du Christ.(18) Car le langage [qui est] celui de la croix, pour ceux qui vont à la perdition, est ineptie ; mais pour ceux qui vont au salut, pour nous, il est puissance de Dieu.(19) Car il est écrit:"Je perdrai la sagesse des sages, et l'intelligence des intelligents, je [la] mettrai au rebut.(20) Où [est-i] le sage, où le lettré? où le scrutateur de ce siècle? n'est-il pas vrai que Dieu a marqué d'ineptie la sagesse du monde?(21)Car attendu que,dans la sagesse de Dieu, le monde n'a pas reconnu Dieu au moyen de la sagesse, Dieu s'est plu, par l'ineptie de la prédication, à sauver ceux qui croient.(22) Attendu qu'[il y a] et les Juifs [qui] demandent des miracles, et les Grecs [qui] cherchent de la sagesse,(23) mais que nous, nous prêchons un Christ crucifié,scandale pour les Juifs, pour les Gentils ineptie,(24) mais pour ceux-là qui sont appelés, tant Juifs que Grecs, un Christ puissance de Dieu et sagesse de Dieu. (25) C'est que l'inepte de Dieu est plus sage que les hommes, et le faible de Dieu plus fort que les hommes. 
 
V 17. Ainsi Paul vient d'affirmer qu'il ne voulait pas évincer la Croix du Christ. Cette Croix a donc un langage qui ne peut que choquer celui de la sagesse humaine, auquel les Corinthiens sont assez mal inspirés pour chercher à le ramener ; mais il est lui-même d'une Sagesse supérieure, parce qu'elle est celle de Dieu - de Dieu qui se sert, afin de montrer sa toute puissance des moyens jugés impuissants par les hommes.
 
V 18. Les Corinthiens, eux, paraissent avoir oublié que la Croix par elle-même a un langage, et tout un discours qu'il n'est pas permis d'étouffer. Quel est ce discours ? une "ineptie" (plus fort que "folie") pour ceux qui marchent à leur perte ; qu'ils prennent garde de se ranger petit à petit parmi ceux-là ! Mais non ! ils tiendront à demeurer dans la voix du salut, et reconnaîtront mieux qu'ils ne l'ont fait que la toute puissance de Dieu opère ce langage.
Saint Paul distingue ainsi deux catégories d'hommes, qui diffèrent justement par leur attitude à l'égard de la Croix.
Chrysostome, à ce propos, ne dit peut-être pas assez, quand il entend que la parole de la Croix est folie "dans l'opinion" de ceux qui se perdent. En réalité il s'agit bien des deux catégories actuelles, tranchées déjà et dont le sort futur est infailliblement décidé ; mais au cours de la vie actuelle, on peut passer d'une catégorie dans l'autre, et le "jugement" actuel est encore réformable ; on ignore quelle est la prédestination. 
 
V 19. Ce mépris des moyens de la sagesse humaine n'est pas nouveau dans la conduite de Dieu ; déjà par le prophète, Yahvé annonçait qu'il sauverait par lui-même Jérusalem des Assyriens, en dehors de tous les calculs prophétiques et des alliances. Paul applique ce verset aux sages juifs comme aux autres.
 
V 20. Où trouver des "sages". Au sens humain, dans l'Eglise ? Dieu a bien montré, en ne leur accordant pas, à eux, la grâce de la conversion, ce qu'ils valent avec leur sagesse mondaine, dont leur aveuglement spirituel révèle l'inutilité et "l'ineptie". Il nous semblerait que le scrutateur est plutôt celui dont tout le travail d'intelligence est absorbé dans la préoccupation, scientifique ou pratique de ce bas monde, sans regard sur le surnaturel.
 
V 21. Dieu a choisi un moyen fou, inepte, la proclamation ou prédication d'une ignominie et d'une impuissance (v. verset suivant), parce que tout ce qu'approuvait la sagesse du monde était incapable d'amener la réalisation de son dessein. Cette proclamation sauve les hommes, mais à la condition qu'ils aient le courage de la croire.
L'idée de Paul a été comprise de diverses façons. Voici celle qu'il y a lieu de comprendre / et qui est celle de Tertullien, de saint Thomas et des principaux exégètes qui ont vécu du XIXème à nos jours[lxiv]
La "Sagesse de Dieu" est la sagesse immanente que Dieu révélait par la beauté et l'ordre de la création ; elle aurait dû, manifestée avec cet éclat, suffire aux hommes pour leur faire trouver leur créateur ; cf.,Rm.,1,19.20.
Ils n'avaient qu'à se servir pour cela de la sagesse que Dieu leur avait communiquée, car chaque créature, dit excellemment s.Thomas,"est comme une parole du Maître qui est Dieu"; mais leur sagesse étant devenue "naturelle et charnelle" a fait faillite, et n'a su trouver Dieu. A cette révélation par les oeuvres de Dieu, on peut joindre aussi, avec plusieurs des exégètes cités note 306, la sagesse divine manifestée par l'Ancien Testament que les Juifs charnels ne comprenaient point. Dieu avait ainsi donné aux hommes ces moyens normaux, naturels et surnaturels, de s'éclairer sur leur salut ; puisqu'ils n'ont pas suffi de fait, il en prend un qui est anormal, paradoxal, et comme répugnant à la Sagesse. Il le fera prononcer bien haut (par les Apôtres) pour sauver ceux qui voudraient y croire.   
 
V 22. Les Juifs demandent des "signes", des miracles ; c'était comme au temps du Christ [Mt.,12,38s.] ; leur religion tout extérieure réclame, pour qu'ils soient touchés, la secousse de sensations violentes, et c'est devant la Puissance à grand spectacle qu'ils sont prêts à s'incliner. Paul semble oublier ici qu'il faisait des miracles, et jusqu'à Corinthe[lxv], tant ces manifestations exceptionnelles lui semblent chose secondaire dans sa mission d'apôtre. Les Grecs, eux, veulent être conquis par de beaux raisonnements qui flattent leur intelligence jugée capable de se les assimiler. Tout autre, prise dans son ensemble, avait été la prédication de Paul dans cette ville.
 
V 23. "Un Christ crucifié", l'alliance de ces deux mots paraît en tous temps et tous pays un contresens et une absurdité intolérable, notamment aux Juifs grossiers qui y voient la condamnation de leurs espoirs charnels de bien-être et de domination réalisables sous le Messie promis par leur loi.
Comment d'ailleurs attendre le salut d'un crucifié en qui cette loi leur fait voir un maudit ? [Ga.,3,13]. D'autre part, la prédication de la Croix et son "signe" qui, selon la doctrine apostolique rendent caduque la circoncision, compromettent leur sécurité sur le plan humain ; l'expérience a déjà prouvé que la foi au Christ attire sur les croyants la persécution du monde, alors que la circoncision, en même temps qu'elle soumet l'homme à la loi mosaïque, le met en sécurité dans un monde qui reconnaît les institutions juives.
Quant aux raisonnables "Hellènes", ils se disent que se faire prendre et exécuter comme un vulgaire brigand n'est vraiment pas le moyen de fonder une philosophie ou un système religieux à l'usage des gens sensés et comme il faut.
 
V 24. C'est pourtant par le crucifiement du Messie que Dieu a révélé sa "puissance", contre tous les préjugés des Juifs, et sa "sagesse", contre tous ceux des gentils. Ceux qui sont "appelés" à la vie, qu'ils sortent d'un milieu juif ou d'un milieu grec, le comprennent. D'une façon saisissante, l'Apôtre proclame que dans l'apparition et le sort du Christ, Dieu a manifesté sa Sagesse plus que dans la création et la providence ordinaire, qui n'étaient pas arrivés à instruire assez les hommes (voir v.21) ; la "puissance" a éclaté surtout dans la résurrection du Christ après l'abandon apparent de Dieu et la mort ignominieuse [cf.,2Co.,13,4] ; cette idée est très fréquente chez Paul.
 
V 25. Chacun comprend par les versets qui précèdent ce que signifie "faiblesse de Dieu" ou "sottise de Dieu". Le Tout-Puissant infiniment sage s'est complu à convaincre et sauver les hommes par des moyens qu'ils n'auraient jamais conçus, et qui étaient comme l'ironie la plus dédaigneuse contre leur prétention de ne rien estimer que dans les lignes de leur puissance et de leur sagesse.
 
[1,26-31] La preuve apportée par leur propre cas ("ad hominem")
 
(26) Regardez en effet [votre] appel à vous, frères : pas beaucoup de sages selon la chair , pas beaucoup de puissants, pas beaucoup d'hommes bien-nés.(27) Mais ce qu'il y a d'inepte dans le monde, Dieu se l'est choisi pour faire honte aux sages, et ce qu'il y a de faible dans le monde Dieu se l'est choisi pour faire honte à ce qu'il y a de fort,(28) et ce qui dans le monde n'a pas de naissance et ce qui est compté pour rien, Dieu se l'est choisi, [et] ce qui n'existe pas, pour laisser sans emploi ce qui existe,(29) en sorte que nulle chair n'aille se glorifier à la face de Dieu.(30) C'est par lui que vous existez, vous, dans le Christ Jésus, qui est devenu sagesse pour vous de par Dieu, tant justice que sanctification et rédemption.(31) Afin, comme il est écrit, que "celui qui se glorifie, se glorifie dans le Seigneur".   
 
V 26. On dirait que Paul voit l'auditoire qui, à la lecture de sa lettre, accueillera les étonnantes déclarations qui précèdent par des signes de froideur, de stupeur ou d'inintelligence. Il fixe sur eux brusquement son regard acéré : "Ah ! cela vous surprend ! Mais, ô frères, regardez-vous donc vous-mêmes ! Dites-moi où la vocation chrétienne a été vous chercher ! Parmi les sages ?, etc" - Il y avait parmi les convertis de Corinthe quelques personnages comme Eraste, Crispus, et probablement un petit nombre de riches, à en juger par 2 Co.,8.9 ; mais cette espèce d'élite profane disparaissait dans la masse. 
 
V 27. On peut trouver dure l'épithète d'inepte ; les autres ne le sont pas moins. Paul énonce sans doute une vérité générale, mais qui atteint d'abord les Corinthiens. Du reste, qu'on se rappelle le dédain affiché à l'égard de la plèbe par les Grecs et les Romains cultivés, au point de vue desquels Paul se place pour un moment. La fin de l'apostrophe réparera ces rudesses, en montrant à ceux que le monde méprisait - et qui l'avaient trop oublié, comme si la vocation des chrétiens les avait élevés au rang de sages et de philosophes - comment ils sont devenus (sans s'en rendre compte) bien plus vraiment sages que leurs contemporains. D'un autre côté, l'épithète inepte, appliquée en bloc à une communauté qui ne s'était certainement pas recrutée parmi les aliénés, ne peut donc signifier que naïf, nigaud, un homme dont l'opinion ne compte pas pour les gens sérieux ; cela confirme bien ce qui a été dit pour le verset 23. 
 
V 28. Une des raisons pour lesquelles Dieu a choisi comme siens des personnages aussi humbles, pareils à ceux dont on dit encore aujourd'hui: "çà n'existe pas", c'est - les Corinthiens doivent se le dire - pour démontrer l'inutilité à l'égard du salut, de toutes ces supériorités purement humaines auxquelles ils sembleraient croire que la nouvelle doctrine les a fait accéder. 
 
V 29. Verset d'allure très biblique, inspiré sans doute de beaucoup de réminiscences ; chair dans l'Ancien Testament, signifie habituellement l'homme, bien ou mal doué, considéré dans son infirmité naturelle, que puissance, naissance, intelligence, richesse ne guériront pas ; face, assez rare chez Paul, garde toujours en son langage toute sa force étymologique : "en face", "à la face de". Qu'est-ce qu'une créature, avec tous ses dons naturels, peut faire devant le Créateur, pour qu'il ait besoin d'elle, qu'elle prétende l'aider, ou se juge désignée spécialement pour ses faveurs. 
 
V 30. Par le fait de Dieu seul (c'est par lui) et de ses choix incompré- hensibles, - et non pas même par celui de leurs maîtres dans la foi, - les Corinthiens sont devenus quelque chose de rien qu'ils étaient ; cela, non dans le monde, mais dans le Christ auquel ils sont maintenant unis. En Lui seul, que les sages du monde ont repoussé, ils ont acquis une sagesse, la vraie, résultant de sa possession. Cette sagesse surnaturelle, qui pour eux remplace l'autre dont ils semblent avoir l'ambition vaine, elle n'est pas purement spéculative ; car les mots suivants "justice aussi bien que sanctification, et rédemption ne sont pas en apposition à sagesse et en expriment en quelque façon le contenu. La justice s'entend de la justice communiquée et inhérente dont Paul traite en ses épîtres à peu près contemporaines aux Galates et aux Romains ; signe que son enseignement sur ce point était connu à Corinthe, donc développé oralement avant d'avoir été écrit.
Voilà ce qu'a produit cette ineptie divine scandaleuse, qui choque et renverse toute sagesse et toute dignité terrestres, mais n'est que la manifestation de la partie la plus cachée de la sagesse et de la toute-puissance de Dieu.
 
V 31. Cette sentence qui clôt la première partie des développements de Paul au sujet des factieux indique la conception qui dominera toute l'Epître
(déjà 1,18.24), tant pour les enseignements de doctrine que pour ceux de morale. "Le Seigneur" désigne habituellement le Christ, mais le Christ étant Dieu, les deux ne font qu'un comme cause du salut et de la glorification que les rachetés ont le droit de goûter déjà dans la ferme attente du salut. Mais toute autre glorification inspirée de motifs humains, leur est interdite - aux Corinthiens surtout ! Toujours ce mélange de rigueur méritée et d'encouragement enthousiaste.
 
[2,6-16] Paul travaille à répandre la Sagesse de Dieu
 
(6)De sagesse, nous [en] parlons bien entre les parfaits, mais d'une sagesse [qui n'est] pas de ce siècle, ni des chefs de ce siècle, qui sont réduits au silence.(7)Toutefois nous parlons d'une sagesse de Dieu, mystérieuse, de celle qui est cachée, que Dieu a prédéterminée, avant les siècles pour notre gloire,(8)de celle que nul des chefs de ce siècle n'a reconnue-car, s'ils l'avaient reconnue, ils n'auraient pas crucifié le Seigneur de la gloire,-(9) mais [comme il est écrit], de ces choses qu'oeil n'a vues, et qu'oreille n'a entendues", et qui n'ont pas monté au coeur de l'homme,"que Dieu a préparées à ceux qui l'aiment".(10)A nous en effet Dieu [l'a] révélée par l'Esprit. Car l'Esprit scrute toutes choses, même les profondeurs de Dieu.(11)Qui,en effet,des hommes, sait les choses de l'homme, si ce n'est l'esprit de l'homme qui est en lui? de même aussi les choses de Dieu nul ne les reconnaît, si ce n'est l'esprit de Dieu.
(12)Pour nous,ce n'est pasl'esprit du monde que nous avons reçu, mais l'esprit qui est de Dieu, afin que nous connaissions bien ce dont Dieu nous a gratifié.(13)Choses dont aussi nous parlons, non [en]paroles apprises d'humaine sagesse,mais en [paroles] apprises de l'Esprit,montrant l'accord des choses spirituelles pour des spirituels.(14)Quant à l'homme psychique,il ne reçoit pas les choses de l'esprit de Dieu ; pour lui, c'est ineptie, et il ne peut s'y connaître, parce que c'est spirituellement qu'on en juge.(15) Mais le spirituel juge de toutes choses,etlui-même n'estjugé par personne.(16)"Qui en effet connaîtl'entendement du Seigneur,pour lui fairelaleçon"? Mais nous avons, nous, l'entendement du Christ.  
 
V 9. Les "parfaits" s'entretiennent donc entre eux des choses qui sont invisibles, inaudibles, incogitables même pour toutes les facultés naturelles, mais que Dieu a préparées comme récompenses de l'amour qu'on a pour lui. Le texte d'Isaïe[lxvi] qui est la source (au moins probable) de ces belles expressions pouvait être interprété déjà couramment, au temps de Paul, des joies promises dans le "monde futur" qui suivra les"jours du Messie". Ainsi s'exprimaient les rabbins, depuis R. Khiya ben Abba, rapportant un dire de R. Jokhanan, mort en 279. Il s'agit donc du bonheur céleste, de la rédemption parfaitement consommée ; mais aussi des moyens mystérieux de miséricorde, inaccessibles en soi aux spéculations des hommes ou des esprits par lesquels Dieu y conduit les fidèles, l'Incarnation, la Croix. C'est donc à la fois la grâce et la gloire comme l'exprime Théophylacte[lxvii] "qu'a préparé Dieu à ceux qui l'aiment ? La connaissance du Christ, et le salut par l'Incarnation". C'est bien là tout saint Paul. Les "parfaits" savourent déjà plus que les autres, dans leur "sagesse" et dans la mesure où ils aiment, ce plan admirable et la gloire commencée, et la béatitude finale dont ils ont déjà un avant-goût, - puisque dès à présent ces choses sont dévoilées (v. suivant), assez pour que les "parfaits" sachent en converser.
 
V 10. Après avoir parlé de la "Sagesse" en elle-même, Paul passe à la communication de cette sagesse faite aux hommes par l'Esprit de Dieu. La pensée, après une digression très naturelle, rejoint donc le v.6. Ils ont pouvoir d'en parler, car elle leur a été révélée surnaturellement.
L'interprétation des vv. 10-13 présente cependant quelque difficulté, parce qu'il n'apparaît point, par les termes eux-mêmes, de quelle "sagesse" ou de quel degré de sagesse il s'agit précisément. Serait-ce uniquement celle qui fait le sujet des entretiens réservés aux parfaits ? ou bien tout l'ensemble de la révélation commune ? Nous croyons qu'il faut y voir tout l'ensemble de l'enseignement du christianisme, c'est-à-dire les mystères de la grâce et de la gloire dont il était question au verset immédiatement précédent. Ce n'est qu'au v. 13, que Paul reviendra à la catégorie spéciale des "parfaits", ceux qui savent "parler" de ces biens spirituels.
La révélation des secrets du salut a bien été donnée, en effet, à tous les croyants "par l'Esprit" ; c'est-à-dire que l'Esprit-Saint - sans l'opération duquel nul ne peut dire avec foi : "Jésus est Seigneur "- leur a fait comprendre la vérité et la portée des récits évangéliques sur "Jésus-Christ, et celui-ci crucifié".
Que cet "esprit" soit le Saint-Esprit personnel, il n'y a pas à en douter, d'après la théologie générale de l'Apôtre. Mais on ne pourrait encore l'établir par le seul verset présent, où l'Esprit n'est présenté d'abord que comme l'intermédiaire par lequel se fait la communication de la Sagesse, et ensuite comme un principe intérieur de connaissance en Dieu lui-même.
Cet esprit "scrute toutes choses jusqu'aux profondeurs de Dieu", c'est-à-dire que ce principe de connaissance est adéquat à toute l'essence divine, par conséquent il est Dieu. Il s'agit bien de l'opération propre de cet esprit comme le prouve le v. 11, et non pas seulement de la communication qui en est faite aux hommes.    
 
V 11. Paul explique par une comparaison comment l'"Esprit" seul peut connaître les profondeurs des desseins de Dieu, et par conséquent les révéler aux croyants. Les secrets cachés dans le coeur d'un homme, d'un simple homme, ne sont accessibles qu'à sa propre intelligence, et pas à celle des autres hommes ; de même les choses intimes de Dieu - comme son plan éternel de salut - sont, en soi, inconnues à quelque être que ce soit, si ce n'est à l'intelligence divine. C'est un argument a fortiori.
Ce verset a été donné comme un passage classique pour prouver la divinité du Saint-Esprit ; et cela très justement. Mais il n'établit pas encore la personnalité distincte, car ici esprit (pneuma) peut vouloir dire simplement la conscience divine.
C'est d'ailleurs ce qu'il faut remarquer avec soin pour des précisions ultérieures. Ici, tant chez l'homme que chez Dieu, le mot "esprit"(pneuma) est équivalent à "intellect"(noûs), et, pourrait-on dire (chez l'homme) à âme (psyché). Car, dans la comparaison, cet "esprit" de l'homme qui connaît les secrets de l'homme n'est que son âme naturellement intelligente et le mot "esprit"(pneuma) n'a donc encore, en ce premier membre de la phrase, aucun sens mystique ou religieux.  
 
V 12. L'Apôtre, après sa digression sur la puissance de l'Esprit, revient à l'idée exprimée au v. 10 : "Dieu nous l'a révélé par l'Esprit". Nous, c'est-à-dire tous les croyants, tous les baptisés, nous avons reçu - ajouté à notre intellect naturel (non substitué) - un esprit qui n'est pas de l'ordre des choses naturelles, qui n'est pas "l'esprit du monde", cet esprit encore si actif, malheureusement chez les Corinthiens, mais "l'esprit qui est de Dieu", "qui vient de Dieu". Il s'agit là du don divin, de la grâce qui transforme l'âme et illumine l'intelligence. Il est vrai, Paul l'enseigne ailleurs, que le Sait-Esprit réside dans les âmes justifiées, et que "la Personne est dans le don". L'effusion de cet esprit qui de Dieu passe à l'homme doit mettre tous les croyants en état de bien connaître et apprécier la valeur de tout ce que Dieu leur a accordé pour leur salut. Il ne s'agit pas de l'octroi de grâces essentielles, extérieures ou intérieures (celles-ci venant pourtant du Saint-Esprit), mais de la conscience, de la connaissance que cet esprit doit nous en faire prendre. Ceux des Corinthiens qui sont rachetés et possèdent la grâce divine, ont bien sans doute un rudiment de cette connaissance ; mais leur conduite montre, hélas ! qu'ils ne l'ont pas poussée très loin. L'Apôtre pense, en leur écrivant ces lignes : "Ah ! s'ils connaissaient mieux le don de Dieu !", sa nature et ses exigences ! Mais une juste appréciation spirituelle n'appartient qu'aux "parfaits", et on va bientôt leur dire qu'ils ne le sont guère.  
 
V 13. Non seulement l'Esprit de Dieu doit procurer une juste appréciation intellectuelle des dons reçus, mais il enseigne un langage capable d'en exprimer la valeur. C'est un degré encore plus élevé de son action : "nous allons jusqu'à savoir en converser". Paul ne pense évidemment ici qu'à un privilège des "parfaits", les seuls à même de se livrer à de pareils entretiens (v. 6) ; mais comme il est écrit "choses dont nous parlons" simplement (sans ajouter la moindre expression qui restreindrait le sujet), il présente peut-être ici cette faculté d'élocution spirituelle comme un don fait à la communauté des fidèles, en général, sans préciser encore ceux qui peuvent l'exercer, - l'exercer en fin de compte pour le profit de tous. C'est comme si ce don de savoir exprimer les plus profonds secrets révélés par Dieu était le point d'aboutissement normal en soi des enseignements donnés par l'Esprit à nos esprits ; ce qui montre bien qu'il ne s'agit pas principalement de charismes extraordinaires tels que prophéties, glossolalies, etc. Le sens est : "Il nous est même donné de savoir en parler, mais ce n'est pas dans les termes de cette sagesse profane que vous ambitionnez, c'est avec une terminologie qui s'apprend, sans doute, mais non près des philosophes et des rhéteurs ; le "Maître" qui l'enseigne aux "spirituels", c'est "l'Esprit". Il s'agit d'une "théologie", si l'on veut, mais d'une théologie inspirée jusque dans la forme, comme Paul nous en a fourni lui-même, en cette lettre et ailleurs, plus d'un frappant spécimen. Le charisme du "langage de sagesse" (logos sophias) peut répondre à la forme la plus haute de cet enseignement qui est systématique et transmissible, quoique purement surnaturel dans sa source.  
 
V 14. Ainsi il y a une sagesse qui saisit le sens profond des dons de Dieu, une sagesse qui s'est même, sous l'influence de l'Esprit, créé son langage à elle, langage dont Paul, les Apôtres et quelques autres au moins, savent se servir. Mais il est une trop nombreuse catégorie d'hommes qui ne peut rien y comprendre : "les psychiques", "l'animalis homo" de la Vulgate. Cela
ne leur paraîtra jamais que "folie" (cf.,1,18,23), parce qu'ils manquent de la faculté spirituelle qu'il faut avoir pour juger des choses de l'Esprit.
Qui sont ces "psychiques" ? Le mot à lui seul les désigne comme des individus caractérisés par l'opération de leur âme (psyché)[lxviii], et par rien d'autre. C'est-à-dire qu'ils ne conçoivent et ne recherchent d'autres connaissances que celles qui sont accessibles à leur raison naturelle ; ils ignorent ou dédaignent celles que fournit l'Esprit de Dieu. Ils s'opposent aux "pneumatiques" que cet Esprit éclaire. Pour eux, la Croix et tout l'en- seignement qui en sort, n'est que "sottise". Les "hommes animaux" ne sont donc pas les croyants, même imparfaits, car ceux-ci sont tous "spirituels" à des degrés variables ; ce sont tous les incrédules, y compris les "sages de ce monde". 
Qu'il nous suffise d'indiquer déjà, contre des théories récentes, que la psyché et le pneuma ne sont nullement deux principes dont l'un exclurait l'autre, comme si, à l'arrivée du pneuma, la psyché était chassée pour lui faire place. Saint Paul est très éloigné de cette conception qui fut peut-être en vogue dans certaine gnose païenne. Pour lui la psyché et le pneuma co- existent toujours chez les régénérés ; le second est venu seulement informer et surnaturaliser la première, non la remplacer ; et ceux qui l'ont reçu sont dénommés "spirituels" non parce qu'ils n'auraient plus l'âme qui les animait quand ils étaient "psychiques" seulement, mais en raison du principe supérieur qui désormais gouverne cette âme. Il y a là deux mystiques absolument différentes : l'une dérivée du panthéisme, l'autre du monothéisme d'Israël, perfectionné par l'Evangile.
 
V 15. Le "pneumatique" peut juger de toutes choses, car il n'est nullement privé des lumières naturelles de la psyché, et, considérant choses et évènements de plus haut, à la clarté de l'Esprit, il en perçoit mieux les propor- tions et les rapports, - au moins quand il s'agit des choses de la religion et de la conscience. Lui, par contre, "n'est jugé par personne", c'est-à-dire par aucun des "psychiques"(Bachmann), pour tout ce qui est de son domaine propre, où les psychiques sont totalement incompétents, jusqu'à n'en pas même reconnaître l'existence. Les commentateurs aiment à citer à ce pro- pos l'excellente comparaison de s.Chrysostome : "Celui qui voit, peut voir tout, même ce qui se rapporte à l'aveugle ; mais ce qui se rapporte au voyant, cela aucun aveugle ne le voit". 
Il serait tout à fait abusif de conclure que, selon Paul, tout "homme spirituel" est au-dessus de toute critique. Outre qu'il n'est ici question que des connaissances religieuses et morales, le spirituel, même en cet ordre-là est toujours soumis au jugement de ses pairs et tout d'abord à la règle de la foi commune. S. Paul, si inspiré qu'il fût lui-même se croyait tenu par la "tradition" qui était celle de tout le groupe des apôtres et remontait au seul maître indépendant, au Christ. Il ne faut pas exagérer "l'individualisme" du converti de Damas, ni arguer de ce passage contre l'autorité ecclésiastique.
 
V 16. Personne ne peut en remontrer à l'intelligence de Dieu, comme le déclare Isaïe, ni discuter avec lui pour l'amener à composition, ni lui imposer des compromis ; or les Apôtres, et les "spiriruels" en général, possèdent, communiqué par l'Esprit de Dieu, le sens (vulg. : sensum), le "jugement" du Christ lui-même. Qu'est-ce que les autres, les "psychiques" pourraient dresser en face qui compte tant soit peu ?
Très important nous paraît ce verset pour bien comprendre la doctrine générale de Paul sur la connaissance surnaturelle et l'expression que les hommes peuvent lui donner. Il faut bien remarquer qu'il emploie pour "entendement" le mot noûs et non pneuma - quand pneuma, dit J.Weiss, eût pourtant été plus commode. Oui, si Paul n'avait pas voulu exprimer quelque chose de nouveau, que les versets précédents n'avaient pas encore mis en relief. Ce présent passage est utile car il nous montre déjà l'origine de ces termes didactiques enseignés par l'Esprit, dont se servent les "pneumatiques" ou les "parfaits", pour "converser" entre eux de sagesse, et que "l'homme animal" n'a aucune compétence pour critiquer. Le "système" - car on peut l'appeler ainsi - de la sagesse nouvelle s'inspire du "sens du Christ", des jugements qui existaient dans les facultés rationnelles de l'homme Jésus, et pouvaient se rendre en langage humain pour expliquer les plus hautes expériences données par l'Esprit. Car le Christ vit en eux, et leur communique sa science, dans le mode humain. Ce n'est pas une science de philosophes et de rhéteurs, comme celle qui peut sortir de l'entendement (noûs) des "psychiques", mais elle est exprimable quand même - à la différence de certaines intuitions mystiques (cf.2 Co.,12,4) - en termes du langage humain ; donc elle peut se communiquer par enseigne- ment. La possède et peut en parler à autrui celui qui a le "don de sagesse", et surtout ces charismes qui sont "le langage de la sagesse", et "le langa- ge de la science".
Nous devons nous rappeler, en effet, le but de l'auteur en tout ce passage : il veut, pour faire honte aux Corinthiens de leur maigre ambition de "sagesse" encore à moitié profane, leur montrer qu'il est une plus haute sagesse qu'on leur enseignerait s'ils en étaient dignes. C'est donc un enseignement lié, fruit de l'entendement (noûs), qui interprète rationnellement révélations et intuitions ; un enseignement qui se trouvait à l'état parfait dans la raison discursive du Christ et dont les croyants, de par leur union à Lui, participent ; c'est un système de pensées qui sont distinctes, au moins quant au mode intellectuel, des illuminations intermitentes, et souvent indicibles de l'Esprit (pneuma) ; car l'entendement (noûs) discerne, classe, ordonne et cela il peut le faire sûrement et divinement quand il est conforme à l'entendement (noûs) du Christ.
 
2 /La charité supérieure à tous les autres charismes (dons de grâce)
 
Introduction.
"Et je veux encore vous montrer une voie qui les dépasse toutes" [12,31b]. Il ne faut pas chercher à couper le lien de cette phrase avec ce qui précède. Paul a dit : "Si vous êtes férus de charismes, vous devez du moins rivaliser pour la possession des meilleurs ; - eh bien, je veux vous y aider en vous montrant une voie (vers la perfection, le pneumatisme[lxix]) qui est au-dessus de toute autre". Il va leur parler de la charité, qui peut bien dans un sens s'appeler un "charisme", puisqu'elle est aussi un don de grâce ; mais elle est intérieure, et ne se prête pas comme les dons dont il a été parlé à l'ambition et à l'ostentation. Pourtant elle dépasse tout le reste, elle est seule "le lien de la perfection[lxx]", l'achèvement de ces "parfaits" que les Corinthiens voudraient être, mais qu'ils ne sont pas, malgré tous leurs charismes, car ils négligent la charité. L'Apôtre use d'une bonne et saine ironie, en feignant d'exciter leur curiosité et leur ambition "pneumatique", pour ne leur dire que ce qu'ils devraient tous savoir, et ne leur offrir que ce qu'ils devraient tous posséder, même les plus humbles, et dont ils ne comprennent pas le prix.
 
[13,1-13]   
(1)Supposé que je parle les langues des hommes et [celle des anges], mais que je ne possède pas la charité, je suis passé à l'état d'airain sonnant ou de cymbale retentissante.(2)Et supposé que je possède la prophétie, et que je connaisse les mystères, tous, et toute la gnose, et supposé que je possède toute la foi, de manière à transporter des montagnes,mais que je ne possède paslacharité, je ne suis rien.(3)Et supposé que je donne par morceaux toute ma propriété, et supposé que je livre mon corps pour être brûlé, mais que je n'aie pas la charité, je n'[en] ai aucun profit.(4)La charité prend patience, la charité est prévenante, elle n'a pas de jalousie, la charité ne manque point de tact, elle ne s'enfle pas,(5)elle n'a pas de mauvais procédés, elle ne cherche pas [son intérêt], elle n'a pas d'aigreur, elle ne fait pas fond sur le mal,(6)elle ne se réjouit pas de l'injustice, mais se réjouit avec la vérité ;(7)elle excuse tout, elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout.
(8)La charité jamais ne tombe [de son rang] ; qu'il s'agisse de prophéties, elles deviendront inutiles ; qu'il s'agisse de langues, elles cesseront ; qu'il s'agisse de gnose, elle deviendra inutile.(9)Car c'est partiellement que nous connaissons, et nos prophéties ne sont que partielles ;(10)mais quand sera venu l'achèvement, ce qui est partiel deviendra inutile.(11)Lorsque j'étais enfant, je parlais en petit enfant, je pensais en petit enfant, je calculais en petit enfant ; lorsque je suis devenu homme, j'ai rejeté comme inutile ce qui était du petit enfant.(12)Pour le moment, en effet, nous regardons dans un miroir, en énigme, mais alors [ce sera] face à face ; pour le moment je connais partiellement, mais alors je reconnaîtrai de la même manière que j'ai été reconnu.(13)Au temps présent, subsis- tent bien la foi, l'espérance et la charité, ces trois choses ; mais la plus grande d'entre elles est la charité.
 
V 1. Ici commence la première "strophe" (1-3). Au lieu de donner une explication didactique , de "gnose" ou science, Paul entonne une sorte d'hymne qui devra beaucoup surprendre et frapper les Corinthiens. D'abord il exalte la transcendance de cette "voie qui les dépasse toutes" en face des charismes qu'il nomme en ordre ascendant : glossolalie - prophétie - prodiges - oeuvres de dévouement extérieur ; et il en proclame la nécessité , en dic- tant le grand nom : "Charité". Tous les dons de Dieu ne garantissent rien , si elle n'est pas. L'esprit est le même que celui de 1 Co.,10,1-13, où l'Apôtre a montré l'inutilité qu'avaient eu pour les Hébreux, par leur faute, les plus hautes faveurs que Dieu leur conféra à la sortie d'Egypte.
Il commence par "les langues des hommes et des anges", c'est-à-dire la "glossolalie", parce que c'était le don le plus convoité à Corinthe, et, en somme, le moindre de tous. "Langues des Anges", ce doit être une expres- sion rhétorique, pour dire le langage le plus sublime dont on puisse rêver (s.Thomas, etc.). Il est très invraisemblable que Paul lui ait donné un sens plus précis, et se soit préoccupé des spéculations rabbiniques ou païennes sur cette matière[lxxi], il veut seulement englober dans le même jugement toutes les glossolalies, même en leurs formes les plus spirituelles.  
Si céleste que soit votre langue, dès lors que vous n'avez pas la charité, vous n'êtes plus, selon l'Apôtre, qu'une chose qui fait du bruit. Les instruments cités font du tapage, mais ne donnent pas de mélodie ; Paul semble viser l'inintelligibilité des "glosses" ; de plus, il raille les virtuoses déniés du véritable amour de Dieu , comme s'ils rivalisaient avec le tapage païen des cymbales de Dionysos, de Cybèle, des Corybantes, du tympanon d'Attis, etc., car il avait dû entendre parler de tout cela. Bachmann explique très bien la leçon de l'Apôtre : d'abord extase et glossolalie, en soi, si elles ne sont pas jointes à la charité, n'ont pas une origine discernable ; puis, même si c'est l'Esprit qui les cause chez un homme qui n'a pas l'Esprit dans son coeur, elles ne servent qu'à attirer l'attention des autres, sans lui profiter à lui-même, qui n'est que comme un instrument inanimé. 
 
V 2. Nous passons à deux genres plus élevés de charismes : ceux qui étaient destinés à l'instruction la plus haute et la plus intelligible, et ceux qui donnaient les plus hauts pouvoirs d'action. Eux aussi, sans la charité, seraient inutiles au bien propre de ceux qui les possèdent.
On discute sur le nombre et la distinction des dons ici nommés. S'agit-il de quatre charismes : prophétie - science des mystères - gnose - foi, ou seulement d'après Chrysostome et Théodoret, de deux charismes, les plus représentatifs, envisagés ici : la "prophétie" (au sens le plus intégral), ou grand charisme de connaissance ; et la foi ou grand charisme d'action. En effet, la structure naturelle de la phrase, et la forme identique des mentions respectives des "mystères" et de la "gnose", invitent à y voir deux compléments coordonnés du verbe "connaître" ("que je connaisse") immédiatement précédent. La "gnose" est un développement de la "prophétie" à son degré le plus élevé, comme pouvaient le posséder les apôtres et leurs principaux collaborateurs ; elle s'appliquait à la connaissance des mystères (communicable par le "discours de sagesse"), et aux exposés logiques de la foi et de la morale, lumineux et profonds, par le "discours de gnose".
La "foi" est d'un autre ordre. C'est la foi pratique qui pousse à entreprendre ce qui est grand. "Transporter des montagnes" était un proverbe, pour signifier "faire l'impossible". Mais comme cette promesse est attribuée ici à la "foi", c'est indubitablement un rappel de la parole évangélique [Mt.,17,20 et 21,21]. C'est un signe encore que Paul avait rendu familier aux convertis de Corinthe l'enseignement moral que Jésus donna dans sa vie mortelle, et ne leur avait point prêché seulement sa mort et sa résurrection.
 
V 3. Saint Paul passe aux dons, et aux actes de vertus connexes, qui ont, par leur nature, le lien le plus étroit avec la charité, et paraissent procurer le plus de mérite devant Dieu, comme de popularité près des hommes : ceux d'assistance, de bienfaisance, qu'il a nommés "formes d'assistance" [1 Co.,12,28] et qui ont d'autres noms dans l'Epître aux Romains. Ce sont des dons actifs comme ceux de la "foi", qui ont une apparence très évangélique - et qui, malgré cela, peuvent ne servir à rien, si leurs opérations ne procèdent pas de l'amour de Dieu, mais ne sont dues chez le pneumatique qu'à l'impulsion de la nature ou à la contrainte de l'Esprit, et ne répondent de sa part qu'à un intérêt humain, le désir de se rendre connu ou populaire [cf.,Mt.,6,2], de satisfaire sa sensibilité naturelle, ou s'il est tout simple- ment passif dans la circonstance, sans avoir par ailleurs une vie conforme à la charité. Ayant parlé du dévouement extérieur qui consiste à se priver de ses biens pour les autres, Paul envisage même le cas le plus saisissant d'abnégation qui consisterait à donner, non plus ses biens seulement, mais sa vie, soit pour l'avantage de la communauté, soit pour se camper dans l'attitude d'un héros ; il a pris pour type la mort la plus cruelle, le supplice du feu, le sacrifice de sa liberté, avec la marque au fer rouge des esclaves. Quoique le supplice du feu ne fut pas très usité à cette époque, Paul a pu penser aux Trois enfants dans la fournaise [Dn.,2, cf.,1 M.,2,59] ou aux martyrs juifs de la persécution d'Antiochus [Mc.,7]. Il se peut aussi qu'il ait pensé à ces bravades de détachement et d'héroïsme, très admirées des stoïciens comme exemples de force d'âme, qu'on prêtait à des gymno- sophistes indiens, comme à ce Calanos qui, d'après Cicéron et Strabon, se brûla devant Alexandre, et à tel autre qui, d'après le même Strabon, et Nicolasde Damas, l'aurait imité en pleine Athènes sous le règne d'Auguste comme devait le faire le "Proteus Pelegrinus" de Lucien
Si des sacrifices, même héroïques, faits à l'occasion pour la communauté, peuvent n'être pas reçus de Dieu, malgré le profit qu'en tirent les hommes, c'est donc que la "charité" n'a pas seulement pour objet les hommes, mais d'abord Dieu, et qu'elle dépasse les plus hauts actes de bienfaisance.
Remarquons encore que Paul parle ici de ses "propriétés", lui qui n'avait rien ! Cela nous apprend que le "moi", dont il use si souvent dans ses argumentations, peut représenter non sa propre personnalité, mais un homme quelconque, un homme-type, au nom duquel il parle, suivant un procédé cher à la diatribe. Il faut s'en souvenir, par exemple, dans l'exégèse de Rm.,7.  
 
V 4. Paul ne décrit pas théoriquement ce qu'est la "charité" (agapé, amour- charité)), parce que c'était une notion très courante chez tous les chrétiens. Mais il la décrit par ses caractères et l'attitude qu'elle impose dans les relations, jusqu'à la fin du v.7. Il la personnifie pour ainsi dire, comme mère et reine des vertus, de même qu'il personnifiait la Loi, le Péché, la Mort. Il semble qu'il ait pensé aux vertus du Christ, et aux défauts opposés qu'il constatait chez ses néophytes de Corinthe. Dans notre traduction, il a bien fallu paraphraser un peu pour exprimer les nuances ; mais ici les vertus négatives sont idéalisées, par contraste avec leurs défauts positifs. La charité souffre les injures sans les rendre, elle est bienveillante, accueillante et serviable, elle n'a point de jalousie, elle ne blesse point par fanfaronnade ou indiscrétion, elle ne se "gonfle" pas en laissant tomber les bien faits du haut de sa grandeur. Ce n'est pas encore tout.  
 
V 5-6. La charité ne se contente pas de respecter les droits du prochain (ce que ne faisait pas tout le monde dans cette église) ; elle évite encore de mêler à sa justice aucun procédé désagréable ou blessant. Non seulement elle ne convoite pas ce qui n'est pas à elle, mais elle est désintéressée et ne défend pas avec acharnement son bien propre ; elle n'a pas de rancune ni d'aigreur contre les ennemis ou ceux qui ont violé ses lois. Enfin, ce n'est pas assez de dire qu'elle n'enregistre pas le mal qui lui est fait, mais "elle ne compte pas sur le mal", comme ces vertueux pessimistes qui n'attendent rien de bon de leur prochain, ou les gens bien pensants qui escomptent et bénissent le mal fait par leurs adversaires, comme adjuvant du succès de leur bonne cause. Cette interprétation coïncide bien avec le "elle croit tout" du v.7. Il est dit immédiatement après : "Elle ne se réjouit pas de l'injustice" commise contre ses adversaires ou par eux, comme pour prendre sa revanche, par rancune, ou par la satisfaction du mépris et l'orgueil d'une comparaison à son avantage, mais elle sympathise avec la "vérité", où que ce soit qu'elle la rencontre. Saint Paul lui-même en donna l'exemple d'une façon illustre, en face des adversaires chrétiens qu'il devait trouver à Rome [Ph.,1,15-19].
 
V 7. Paul termine sa description, négative jusqu'ici, par quatre verbes affirmatifs ; ils doivent exprimer le contraire des défauts qui ont été niés ci-dessus. Aussi, pour que la description soit cohérente, vaut-il mieux ne pas les rapporter directement à l'amour de Dieu, à la suite des Latins médiévaux, Lombard, etc. La charité excuse tout ("couvre, dissimule") se tait sur le mal ; elle "croit" tout, faisant crédit même avant d'être sûre que les autres le méritent ; elle "espère" tout, même des hommes, tant qu'il n'y a pas lieu de désespérer, et elle "supporte" en attendant, les froideurs, les avanies qui ne peuvent manquer à qui la pratique, et les démentis affligés à sa "foi" et à son "espérance".
Avons-nous amenuisés les défauts que Paul combat ? Mais il faut se souvenir qu'il s'adressait à une communauté composée, somme toute, dans l'ensemble, de gens de bonne volonté, qui n'avaient pas besoin qu'on leur apprit l'essentiel des vertus chrétiennes. La lexicographie est en faveur de nos interprétations.
Encore une remarque. L'Apôtre, qui n'avait l'intention d'enseigner qu'une conduite surnaturelle, en est venu à tracer le plus beau portrait de "l'honnête homme", de "l'homme du monde" au meilleur sens, du "gentleman", comme on dirait aujourd'hui, ou, comme disaient les Grecs, du "Kalos kagathos" ; - ce qu'il était lui-même, pouvons-nous croire, déjà par son naturel et son éducation, malgré le zèle emporté des temps de sa jeunesse aveuglée. La grâce perfectionne toutes les qualités naturelles, dans leur propre ligne.
Le mieux qu'on trouverait à comparer chez les Juifs, ce sont quelques conseils inspirés de l'Ecclésiastique, ici affinés par l'esprit du "Sermon sur la Montagne".
Maintenant, à la "troisième strophe", la délicatesse et la chaleur du moraliste surnaturel vont le céder au plus sublime élan lyrique du mystique et du théologien.
 
V 8. Voici le sommet de cet hymne enthousiaste. La charité, qui est maintenant si haut, jamais ne déchoira. Elle possède une éternelle valeur, tandis qu'un jour il n'y aura plus lieu d'user de prophéties, de langues, ni de gnose (ici Paul ne suit pas l'ordre de dignité) pour communiquer avec Dieu ni servir les hommes.       
 
V 9. La raison en est que ce sont des choses d'ici-bas, quoiqu'elles fassent un lien avec le ciel. La connaissance que donne notre science ou notre gnose n'est que partielle, fragmentaire, non totale et intuitive ; de même la prophétie, même sous sa forme la plus haute, ne peut faire connaître qu'une toute petite part des secrets divins. 
 
V 10. Quelle solennité, quelle ferveur profonde et concentrée de désir il y a dans ces simples mots : "Mais quand sera venue la perfection (toteleion...)" le "complet", "l'achevé", le "final",(le teleion), c'est la totalité de ce qui est parfait , soit en morale [Rm.,12,2], soit, comme ici, en n'importe quel genre de connaissance et d'être. Il faut l'entendre de la perfection dans l'autre monde, de la vue de Dieu et de la béatitude qui en découle. Cela s'oppose aux fragments de science divine et de bonheur spirituel dont on peut jouir ici-bas, comme la fleur épanouie ou le fruit au germe. Alors tout ce qui, dans sa définition n'est que partiel, n'aura plus de rôle à jouer, et disparaîtra, comme l'aurore se perd dans le plein jour.
Aux premiers chapitres, l'auteur avait employé le terme "parfait", appliqué aux hommes, dans le sens "d'adulte" (spirituel) en opposition à "enfant" (népios). Cette antithèse est toujours dans sa pensée, comme on va le voir au v.11. Seulement, ce ne sont plus ici les ambitieux de "sagesse", ce sont les "pneumatiques" eux-mêmes, y compris les meilleurs, doués d'une vraie charité, qui sont encore à l'état d'enfants, (népios), en comparaison de l'état auquel ils doivent aspirer de tous leurs vœux. 
 
V 11. En disant "lorsque j'étais enfant", Paul sous-entend : "comme vous l'êtes dans l'ordre spirituel" [cf.,3,1-3], avec votre convoitise de dons tout extérieurs par lesquels vous pensez être constitués adultes parfaits". Il s'exprime avec une grande élévation, qui empêche tout soupçon d'ironie méchante, mais il leur donne cependant une leçon très grave.
Les qualités spécifiques de l'enfant, fussent-elles les plus aimables et les plus précieuses pour l'état où il est, ne conviennent cependant plus à l'homme fait. Ainsi en est-il de la possession des charismes, qui n'auront plus de place à l'âge parfait des élus. On voit comme la mystique de Paul est différente de celle des partisans de la doctrine occulte des alchimistes (hermétistes) et autres païens qui croyaient, grâce à leurs "révélations", atteindre l'état définitif dès ici-bas. Cf.,Ph.,3,13, où Paul déclare si expressément que toute sa vie se passe à tendre vers quelque chose de meilleur, vu qu'il a trop conscience de n'être pas un "compréhensor", de n'avoir pas tout saisi.
Le protestant K.L.Schmidt a montré excellemment[lxxii] que l'helléniste Paul de Tarse a sauvé le christianisme de la fusion et de la perte dans l'hellénisme, en ramenant à l'éthique et à la poursuite d'un Absolu encore distant toute tendance mystique vers la perfection. Ce qui ne l'a point empêché d'utiliser les procédés et le langage des moralistes hellénistiques, comme par exemple l'antithèse "enfant-homme" fréquente chez Epictète, dans toute la diatribe, chez Philon aussi.
 
V 12. Voici un verset de la plus haute importance doctrinale, qui contient, aussi expressément que 1 Jn.,3,2, la sublime promesse de la vision de Dieu face à face.
Ici-bas, quel que soit notre développement spirituel, nous ne connaissons Dieu qu'indirectement, comme par le reflet d'un miroir. La figure n'est pas si difficile à comprendre. Il n'y a certainement aucune allusion aux visions dans les miroirs magiques (contre Achelis, "Katoptromancie chez Paul", 1918). Dans un miroir, si parfaitement poli qu'on le suppose, on ne voit pas l'objet lui-même, mais son image, son apparence ; et Bousset ne dépasse peut-être pas les limites de l'ingéniosité permise, en ajoutant que celui qui regarde une glace, s'il est tourné vers sa propre image, tourne le dos aux autres personnes ou objets qu'il y perçoit, il ne les regarde pas "face à face". Ainsi, dans la vie présente, nous ne pouvons regarder Dieu que dans son reflet, plus ou moins trouble, et le champ du miroir est trop restreint pour que l'immensité divine s'y réverbère. Nous ne le voyons que dans ses oeuvres [Rm.,1,20], ou tout au plus en ses opérations dans notre âme, et c'est par une réflexion, si facile et spontanée qu'elle puisse être, que nous en concluons les perfections invisibles de leur cause. On peut donc bien dire que nous ne le voyons que dans une "énigme" qu'il faut deviner ; la théologie thomiste dirait que nous connaissons Dieu seulement par "analogie". Philon donnait à peu près la même comparaison [De Decalogo, 105].
"Mais alors", continue l'auteur inspiré en donnant une grande expression à ce simple mot, "alors que sera venu l'achèvement (v.10), nous verrons face à face,(et bien mieux que Moïse, car cette vue durera toujours) ; au lieu de ne connaître que par des reflets ou réflexions, en énigmes multiples et fragmentaires, je connaîtrai en toute exactitude, selon que j'ai été connu de même" ; cela implique une réciprocité de connaissance qui évidemment, du côté de l'homme, ne peut être égale à celle de Dieu, mais qui sera proportionnée à la connaissance d'amour que Dieu a prise de lui[lxxiii]. - Ce sera l'effet de la charité, destinée à "ne déchoir jamais", et qui sera devenue, alors! une amitié éternelle. 
 
V 13. La charité, qui mène à la vision éternelle, est supérieure même à la foi et à l'espérance, à ces grandes vertus qui ont aussi Dieu pour objet, et que l'Apôtre, ailleurs, a tant exaltées.
Ce verset si court, et qui termine si bien l'éloge de la charité, a été tiré dans tous les sens par les exégètes modernes. Presque tous les protestants, et même des catholiques, ont cru que le mot "subsiste", oppose la triade de ces vertus à l'ensemble des "charismes", comme jouissant d'une durée stable, tandis que les charismes sont passagers ; et, comme les charismes caractérisent la vie présente, il s'agirait, pour la foi, l'espérance et la charité, d'une permanence éternelle. Mais comment admettre que Paul fasse durer éternellement la foi et l'espérance, alors qu'il a dit si clairement ailleurs qu'elles passeront avec cette vie [Rm.,8,24 ; 2 Co.,5,7 ; He.,11,1], et que le verset précédent exclut pour l'autre vie l'obscurité inhérente à la foi ?
La foi, l'espérance qui l'accompagne, et les charismes qui mettent en exercice la foi et l'espérance , tout cela caractérise le temps présent, où l'on ne voit pas encore Dieu ; tout cela sera aboli ensemble, parce que les charismes sont essentiellement joints au régime actuel de la foi et de l'espérance. Il ne faut pas opposer la condition de la foi et de l'espérance, qui "resteraient", à celle des charismes qui ne "resteraient pas". Nulle part le texte ne dit que les charismes doivent cesser au cours de l'histoire terrestre.
Alors, que peut-il signifier ? Paul a dit ci-dessus (v.8) que la charité, au contraire de ces dons, ne passera pas. Mais, si la charité, telle que nous la connaissons ici-bas, est déjà indépendante des charismes, elle ne l'est point des deux autres vertus, la foi et l'espérance. C'est toujours ensemble que les trois subsistent ; cette triade paraît indissoluble - ces trois-là restent liées, peut-on lire dans le texte -, et la charité paraît subir quelque imperfection de ce contact. Oui, mais ce n'est que pour le temps présent ; quand il sera écoulé, la triade ne subsistera plus, voilà l'opposition qui est dans la pensée de Paul ; mais la charité, elle, durera toujours, dans un splendide isolement, dégagée des compagnes et soutiens actuels, parce qu'elle est la plus grande des trois.
Paul a donc parlé, à la fin de son hymne, des deux autres vertus théologales, non pour en opposer la durée à celle des charismes, mais parce que le nom de "charité" évoquait aussitôt, par une association d'idées déjà vieille, ceux de "foi" et "d'espérance". Le v.12 avait déjà appelé sa pensée sur la foi (et l'espérance), autant et plus que sur les charismes, dont le sort futur était déjà réglé au v.8. Il a voulu dire - suprême gloire de la charité - qu'elle subsistera même alors que ses deux soeurs, qui appartiennent encore à l'état d'"enfant", auront fini leur rôle ; cela est dit implicitement dans la dernière proposition enthousiaste : "Elle est la plus grande", répondant seule à la perfection d'"alors"!
En toute assurance, nous paraphraserons ainsi ce v.13 : 
< Il est vrai que pour le temps présent - à la différence d'"alors", - subsistent ensemble trois vertus qui paraissent inséparables : la Foi, l'Espérance, la Charité ; et cette triade implique en soi de l'imperfection ; aussi la foi "en énigme", et l'espérance qui ne tient pas ce qu'elle désire [Rm.,8,24], celles-là tomberont ; mais l'une des trois subsistera seule "alors", parce qu'elle est la plus grande, nullement liée à l'état d'"enfance", d'obscurité, d'attente, et de perfection "partielle" seulement, parce qu'elle est au contraire la vertu définitive et parfaite, rendant capable de voir Dieu : c'est la Charité >.
  
 
 
LES PERES DE L'EGLISE.
(en ces développements)
 
Repères chronologiques.
 
     Pères grecs et orientaux           Pères de l'Occident latin          
 
Saint Justin (100-165)
(né en Palestine)
 
Saint Irénée (130-208)
(né en Asie Mineure)
 
Clément d'Alexandrie (140-220)
                                                       Tertullien (156-222)
Origène (185-253)
(Alexandrie)
                                                       Saint Cyprien (v.200-258)
Eusèbe de Césarée (265-340)
 
Saint Athanase d'Alexandrie (295-373)
 
Saint Ephrem (306-373)
(Syrie)
                                                       Saint Hilaire (315-367)
Saint Grégoire de Nazianze (330-390)
                                                       Saint Ambroise (340-397)
Saint Basile de Césarée (330-378)
 
Saint Grégoire de Nysse (335-395)
                                                       Saint Jérôme (347-420)
Saint Jean Chrysostome (354-407)
(Antioche)
                                                       Saint Augustin (354-430)
Saint Cyrille d'Alexandrie (380-444)
                                    
Théodoret de Cyr (393-460)
                                                Saint Grégoire le Grand (540-604)
 
                                                Saint Bède le Vénérable (672-735)
 

[i]P.Bonnard, PAUL,in Encyclopaedia Universalis,T.12, pp.611à614.
[ii] Babylone (70 av.J.C), Jérusalem (10 ap.J.C) : membre de la famille de David, chef d'école puis président du Sanhédrin, Hillel est resté célèbre pour sa bonté, ayant su dégager l'esprit de la lettre. Il composa les Sept Règles, méthode d'interprétation des Livres Saints et réunit les maximes des anciens docteurs dans un recueil qui devint la base de la partie du Talmud appelée Mishna.
[iii] Membre du Sanhédrin, les légendes chrétiennes en font un converti et un saint.
[iv] Il n'avait pas ce droit d'arrestation, mais il avait reçu les pleins pouvoirs des grands prêtres.
[v] Ce paragraphe est rédigé grâce aux informations recueillies dans l'ouvrage du Père E-B.Allo, frère prêcheur, La première Epître aux Corinthiens, Editions Gabalda, Paris 1934.
[vi] En disant "Saul, pourquoi me persécutes-tu?", Jésus s'identifiant à ceux qui étaient persécutés à cause de son Nom, déclarait ainsi qu'Il vivait dans ceux qui croyaient à lui, et que, malgré leur humiliation, malgré les persécutions qu'ils subissaient, et, bien plus, par leur moyen même, Il les associait à sa grandeur et à sa puissance. Rien ne pouvait être plus fou ; mais cette folie était vraie, elle était la "Vérité", puisque c'était une folie dont Dieu lui-même était atteint, et qui était le dernier mot de sa révélation aux hommes. Dieu étant capable d'atteindre ses buts par de tels moyens, apparut à Paul encore plus miséricordieux, plus grand et plus sage qu'il ne se l'était représenté jusqu'alors. Toute sagesse et toute puissance humaine s'évanouissaient devant celle -là, capable de réaliser la gloire et le bonheur jusque par les moyens, qui, de leur nature ne sont bons qu'à les détrure, Paul, "converti", c'est-à-dire "retourné" d'un seul coup se mit à aimer et à vénérer Celui qui règne, Celui qui sauve et qui glorifie PAR LA CROIX.
[vii] Ce mot renvoie au verset prophétique d'Isaïe : Voici que mon serviteur prospè- rera, il grandira, s'élèvera, sera placé très haut [52,13].
[viii] Puisque Abraham eut foi en Dieu et que cela lui fut compté comme justice, comprenez-le donc:ce sontles croyants qui sontfils d'Abraham.D'ailleursl'Ecriture prévoyant que Dieu justifierait les païens par la foi a annoncé d'avance à Abraham cette bonne nouvelle : Toutes les nations seront bénies en toi. Ainsi donc, ceux qui sont croyants sont bénis avec Abraham, le croyant [Gal.,3,6-9].
[ix] Il restait en effet dans l'Eglise de Jérusalem un groupe de "judaïsants" intraitables qui, malgré l'accord scellé entre Paul et les "colonnes", continuait à se manifester intempestivement.
[x] Ce que Paul désigne par cette expression est pour lui le fondement de l'unité des croyants et la source de leur liberté. La vérité dont la révélation constitue l'Evangile, c'est que Jésus est le sauveur universel. Il n'y a plus ni Juif, ni Grec [Gal.,3,28];il n'y a plus qu'un peuple de Dieu dont l'unité est signifiée par la communauté de vie et de table. Pierre, en voulant éviter de scandaliser les judéo-chrétiens qui enferment encore l'Eglise dans les limites d'Israël, semble oublier la révélation qu'il a eue sur ce point à Césarée [Ac.,10,28], où Dieu lui fit comprendre qu'il ne fallait déclarer immonde ou impur aucun homme. Mais le scandale de la croix n'est pas à éviter, et c'est lui qui est en cause [Gal.,5,11].
[xi] Pour un Juif, tout païen est pécheur. On ne peut partager son pain sans souillure. Mais pour le Juif qui croit au Christ et qui sait que la foi en Lui suffit à justifier les païens, la communauté de table avec les croyants d'origine païenne ne peut être source d'impureté ; bien au contraire, elle est le signe qu'il recherche vraiment la justice dont le Christ est l'unique source.
[xii] Père E-B.Allo, ibid.
[xiii] Cette question est traitée dans la Première épître aux Corinthiens (ExcursusIp. 27) par le père E-B.Allo, dont nous reproduisons ici de larges extraits.
[xiv] O Galates stupides, qui vous a envoûtés, alors que, sous vos yeux a été exposé Jésus Christ crucifié?
[xv] Ce paragraphe est emprunté à l'article de P.Bonnard in Encyclopaedia Univer- salis p.614.
[xvi] kérygmatique : lié à l'annonce de la Bonne Nouvelle (l'Evangile).
[xvii] Né à Antioche vers 354 dans une famille aristocratique chrétienne, il bénéficia d'une éducation raffinée qui lui permit d'assimiler à la fois la culture grecque et la doctrine du christianisme. Son éducation fut surtout marquée par le fait qu'il appartenait à un milieu "contestataire". Enfance et adolescence se déroulèrent dans la communauté religieuse animée par Mélice, Diodore et Flavien, à une époque où les remous de la crise arienne étaient loin d'être estompés. En rupture avec les Eglises orthodoxes d'Egypte et d'Occident, persécutée par l'empereur Julien, cette communauté était animée d'une foi intense.
Dès sa jeunesse, il recherche intensément la communion avec Dieu par la contemplation et l'ascèse. Successivement moine, cénobite, anachorète, il se livre à des pratiques ascétiques excessives, mais n'en poursuit pas moins l'étude de l'Ecriture. Il quitte la solitude et vient se mettre au service de l'Eglise. Ordonné en 386; pour lui le salut est communautaire, la vraie perfection étant dans le service d'autrui. Son livre fondamental "Sur le sacerdoce" combat les hérétiques ariens, les astrologues, les fêtes scandaleuses, les riches; il est profondément antisémite.
Désigné pour occuper le siège de Constantinople (le plus prestigieux de l'Empire d'Orient) en 397, il se rend vite indésirable au pouvoir civil et religieux. Déposé au "conciliabule du Chêne" en 403, et exilé une première fois, il devient un brandon de discorde. Rappelé à la suite d'un mouvement populaire, il ne tarde pas à être exilé de nouveau. Il meurt en 407, dans un fossé à Cermana (région pontique), en cours de déportation. Réhabilité peu après sa mort, il est placé au premier rang des pasteurs chrétiens.
[xviii] Il s'agit d'un groupe de jeunes gens, désireux de s'exercer à une vie chrétienne plus fervente, qui s'étaient réunis, durant l'exil de saint Mélice, autour du prêtre Diodore de Tarse, collaborateur du futur évêque Flavien. Cette communauté qui fut surtout florissante de 373 à 375, menait une sorte de vie monastique consacrée au cours de la journée à la lecture de l'Ecriture Sainte. Le soir, les participants rega- gnaient leur famille.
[xix] Il s'agit sans doute (selon A. Piédagnel) du 28 décembre;ces textescommémo- ratifs sont souvent introduits par une mention particulière en l'honneur de l'Apôtre, telle celle du 4ème panégyrique : "Le bienheureux Paul, qui nous a rassemblés aujourd'hui..." Ces considérations font partie des notes de A. Piédagnel, traducteur des Panégyriques de Chrysostome, Sources chrétiennes, n°300, au Cerf 1982.
[xx] Nabuchodonosor, type du conquérant orgueilleux et cruel, rappelant la longue captivité des Juifs ; Elymas, le magicien, s'était opposé, à Chypre, au ministère de Paul et de Barnabé ; Simon, magicien lui aussi, avait chercher à conférer l'Esprit-Saint à prix d'argent ; Ananie et Saphire, pour s'enrichir eux-mêmes, "avaient menti à Pierre et à l'Esprit-Saint"[Ac.,5,1-11].
[xxi] Chrysostome a imaginé ailleurs deux motifs au retard divin dans la vocation de Paul : d'une part, saisi par le Christ comme en pleine action, il ressentirait davantage sa misère ; d'autre part, le témoignage sur le Christ ressuscité provenant de cet ancien persécuteur serait revêtu d'une force particulière.
[xxii] Pour la guérison du boiteux par l'apôtre Pierre (cf.Ac.,3,1-16). La délivrance de possédés dès le début de l'Eglise est mentionnée également en Ac.,5,16;8,7. La guérison de paralytiques est attestée en Ac.,5,15;elle est implicitement contenue dans la mention de signes et de prodiges accomplis par Etienne, en Ac.,6,8;elle sera de nouveau indiquée à propos du ministère du diacre Philippe en Samarie (Ac., 8,6-8).
[xxiii] Cette présence et cette hostilité de Paul lors du martyre d'Etienne sont attes- tées en Ac.,7,58;8,1-3;22,20.
[xxiv] Cependant il semble que la sérénité merveilleuse d'Etienne au moment de sa mort (cf.Ac.,6,15), et surtout les trois affirmations capitales qu'il prononça avant de mourir (Ac.,7,55-60) n'ont pu manquer de faire réfléchir Saul de Tarse. A ce propos, Chrysostome a d'ailleurs noté la valeur surnaturelle d'intercession du martyre d'Etienne.
[xxv] Ici commence la seconde partie de ce panégyrique. Tout en y retrouvant parfois l'apôtre Paul, Chrysostome y traite un thème plus général : la puissance inouïe de la Croix.
[xxvi] Cette remarque de Chrysostome, après trois siècles d'évangélisation et de persécutions, prolonge celle de saint Paul lui-même, quand il voyait dans ses supplices et ses emprisonnements la source d'une plus grande fécondité spirituelle.
[xxvii] Apollonius de Tyanes,en Cappadoce, était un adepte de la philosophie pythago- ricienne qui, vers le milieu du 1er siècle, obtint en Orient et jusqu'à Rome un certain succès populaire. Dans son Alexandre, Lucien le présentait déjà comme un charla- tan, qui exploitait la crédulité publique. Au IIIème siècle, PHILOSTRATE composa une Vie d'Appollonius, où il faisait une large part au merveilleux.
[xxviii] Dodone, en Epire, possédait un temple de Zeus près d'une forêt de chênes dont le bruissement était interprété comme un oracle. Claros, en Ionie, était l'un des sanctuaires célèbres d'Apollon.
[xxix] Ces deux mots sont extrêmement forts. Le second n'est employé qu'une fois dans le Nouveau Testament[Tt,1,6]. Le premier, plus méprisant encore se trouve dans Jn.,7,49, et évoque celui de Ga.,3,14, avec allusion à Dt.,21,23.
[xxx] Cette expression évoque l'influence rapide et étendue des Epîtres de Paul dans tous ces pays.
[xxxi] Il y a là une exagération qu'on ne saurait prendre au pied de la lettre. En réalité, comme nous l'avons déjà souligné, Paul possédait une culture à la fois rabbinique et hellénique.
[xxxii] Ce mot de science, comme l'ont fait remarquer plusieurs auteurs, suggère ici la connaissance spirituelle du mystère du Christ.
[xxxiii] L'industrie de la toile tissée de poils de chèvres étant prospère à Tarse, on a supposé que les parents de Paul avaient peut-être un atelier de tissage, et c'est là que le jeune Saul aurait appris son métier.
[xxxiv] Le raisonnement de Chrysostome est ici par trop simpliste. La profession de fabricant de tentes exercée par Paul ne prouve nullement qu'il aurait appartenu à une famille obscure, puisque la piété juive faisait une obligation de connaître un métier manuel.
[xxxv] Cependant Paul s'est glorifié d'appartenir à la nation juive [Rm.,9,3 ; 2 Co., 11,21.22], d'être né à Tarse [Ac.,21,39] et de porter le titre de citoyen romain [Ac., 16,37;22,25-28]. Tarse, métropole de la Cilicie et souveraine d'un assez grand territoire, était notamment réputée pour la qualité de sa formation universitaire et l'influence qu'y exercèrent plusieurs stoïciens. Or le jeune Saul dut résider dans sa ville natale au moins pendant les seize premières années de sa vie.
[xxxvi] On connaît le beau passage de Bossuet sur le même sujet : "...Il ira, cet ignorant dans l'art de bien dire, avec cette locution rude, avec cette phrase qui sent l'étranger, il ira en cette Grèce polie, la mère des philosophes et des orateurs... Rome même entendra sa voix...Paul a des moyens pour persuader que la Grèce ne possède pas et que Rome n'a pas appris..."(Panégyrique de saint Paul, 1ère partie).
[xxxvii] Dans le contexte il est question sur les lèvres de Paul du "témoignage de Dieu" [1Co.,2,1], c'est-à-dire du témoignage que Dieu a donné dans la personne de Jésus-Christ. Plus tard, Paul emploiera le même mot en l'appliquant au témoignage que rendit le Christ dans sa Passion [1Tm.,6,13]. Peut-être Chrysostome songeait-il ici à ces deux sens à la fois.
[xxxviii] Chrysostome emploie ici, dans un contexte se rapportant à la vie de Saint Paul en général, une expression qui s'applique en réalité à des circonstances précises : l'arrivée de Paul à Corinthe, seul, après son échec d'Athènes [Ac.,17,32-34;18,1.5].
[xxxix] Le mot empire paraît bien s'appliquer ici à l'Empire romain tout entier, qui depuis la Pax Romana constituait la grande patrie de tous ceux qui en étaient les sujets.
[xl] Le mot suffrage emprunté au vocabulaire de la vie politique, est appliqué ici à celui de la foi chrétienne.
[xli] Né vers 380 ; après des études classiques et théologiques, Cyrille mena sans doute pendant un certain temps la vie monastique, puis devint clerc. Son oncle Théophile, évêque d'Alexandrie depuis 385, l'emmenacomme jeune lecteur en403au Concile du Chêne à Constantinople, où futdéposéJeanChrysostome. A la mort de Théophile, en 412, Cyrille fut élu au siège d'Alexandrie. En 428,il ouvrit les hostilités contre Nestorius, évêque de Constantinople. Sans vouloir entrer dans le détail de cette querelle, aux yeux de Cyrille, il s'agissait d'une tentative blasphé- matoire de son collègue de Constantinople en faveur d'une dualité du Fils. Elle entraînait sinon le refus de l'épithète Theotokos, Mère de Dieu, appliquée à Marie, du moins son emploi avec toute sorte de distinctions et de restrictions. En 430, tandis quel'empereur Théodosedécidaitlatenued'unconcile oecuménique à Ephèse pour la Pentecôte suivante, l'évêque de Rome, Célestin, chargeait Cyrille d'obtenir le désaveu de Nestorius. Ce dernier refusa et le concile s'ouvrit en 431 sous la présidence de Cyrille. Dès la première séance, Nestorius se trouva déposé et con- damné avant même que n'arrivent ses partisans, les évêques orientaux d'Antioche. Lorsque Jean d'Antioche arriva à Ephèse, il s'empressa, lui aussi, de tenir un concile et de déposer Cyrille ainsi que l'évêque d'Ephèse (Memnon). Il n'importe, malgré de multiples péripéties qui conduisent l'évêque d'Alexandrie du triomphe, au soir de la déposition de Nestorius, ressentie par le peuple chrétien comme une proclamation du dogme de la maternité divine, à une captivité assez étroite pour avoir brusqué la solution et gagné de vitesse les Orientaux, le concile fut dans l'ensemble un succès pour Cyrille qui put s'échapper et regagner l'Egypte. Finalement, après de laborieuses négociations, à la date officielle du 12 avril 433, Alexandrie et Antioche se mirent d'accord sur une profession de foi. Et la déposition de Nestorius fut graduellement acceptée à peu près par tout le monde. D'abord reconduit à Antioche dans son monastère, Nestorius avait été ensuite exilé à Pétra, en Palestine troisième, puis en Haute-Egypte où il mourut après avoir composé tout ou partie du Livre d'Héraclide. Lorsqu'il fut demandé à Cyrille de condamner les deux théologiens(Diodore de Tarse et Théodore de Mopsueste)à qui l'on reprochait d'avoir préparé par leur doctrine l'enseignement de Nestorius, il se refusa de le faire en raison de leur disparition. Les dernières années de Cyrille furent à nouveau des années de paix au sein de l'Eglise, jusqu'à son décès en 444.
Peu de Pères ou de docteurs de l'Eglise ont joui, autant que lui, des éloges et approbations des Papes et des Conciles Oeucuméniques. Peu après sa disparition, le concile de Chalcédoine (451) compara sa doctrine à la sagesse du pape Léon le Grand (440 à 461) qui, précisément, recommandait les écrits de Cyrille parce qu'ils concordaient entièrement avec la foi des saints Pères. Constantinople II (553), Constantinople III (681), lui rendirent hommage, ce dernier concile vengeant sa mémoire de l'accusation de monothélisme. Comme le fait remarquer B.de Margerie dans IEPGO p.221,"si la raisonfondamentale de tant d'éloges est relative à la défense de l'unité et de la divinité du Christ Sauveur, sans qu'ils paraissent inclure une mention directe de l'exégèse cyrillienne, ils ne sont pas néanmoins indépendants d'elle".
[xlii] G.M de DURAND, traduction, introduction, notes, in Deux Dialogues Christologiques de Cyrille d'Alexandrie, Sources Chrétiennes, n°97, au Cerf, Paris 1964.
[xliii] Toute la série des années 414 à 442 est disponible.
[xliv] Le contenu théologique de DI ne sera abordé que dans le tome suivant concernant le Nouveau Testament, du fait de ses nombreuses références à Jean l'évangéliste.
[xlv] Partie de la théologie traitant de Jésus-Christ Sauveur.
[xlvi] L'appellation "Mère de Dieu"(Theotocos) avait un réel passé patristique. Ce mot se lit dans des fragments grecs (Fr.49 notamment, dans les Homélies sur Luc d'Origène) dont l'authenticité n'est pas tout à fait certaine. Mais l'historien Socrate porte le témoignage suivant dans son Histoire Ecclésiastique : "Les anciens n'ont pas hésité, ils ont eu l'audace d'appeler Marie, Mère de Dieu...Origène lui-même, dans le premier tome de ses Commentaires sur l'Epître aux Romains, explique comment elle est appelée Mère de Dieu et examine cela longuement".
Pour éclairer le lecteur, nous pouvons recourir à la Revue Thomiste n°42 de 1937, qui traite du "Concept intégral de maternité divine":           
" L'appellation Mère de Dieu (Theotokos) est une application de la communication des idiomes, mais une application privilégiée qui est la source de toutes les autres. Il ne s'agit pas d'attribuer à Dieu une propriété qui découle de l'humanité, mais de lui attribuer l'origine même de cette nature : la maternité divine exprime l'Incarnation aboutie (in fieri) comme l'expression "Dieu est homme" exprime l'Incarnation réalisée." 
Une comparaison anthropologique peut également aider à la compréhension : La femme est dite "mère de l'homme"tout entier, bien que le corps seul provienne d'elle (l'âme étant produite par Dieu), de même Marie est dite "Mère de Dieu", bien que le corps seul du Christ tire d'elle son origine.
[xlvii] G.M de Durand,ibid.,p.78.
[xlviii] G.M de Durand, in Excursus VI,ibid.
[xlix] Un texte du neuvième livre de Incaranatione éclaire la position de Cyrille : "Ainsi nous l'avons vu, ce mot devint ne peut absolument être dit en aucun autre sens que selon l'apparence".
De même que "devenir malédiction" signifiait non pas une transformation réelle, mais une opinion que les Juifs concevaient à cause du châtiment subi par Jésus-Christ.
[l] Cyrille entend par là que l'Incarnation est un préalable nécessaire, à mettre très en relief, parmi d'autres affirmations sur le Christ.
[li] Le point de vue "finaliste" de Cyrille apparaît ici encore dans tout son jour : il ne cherche pas à expliquer littéralement Ga.,3,13,comme d'autres l'ont fait; il s'en- quiert simplement du but sotériologique de ce "devenir" dont parle le texte.
[lii] S.Cyrille ne paraît pas même soupçonner l'idée platonicienne de participation, selon laquelle ce serait justement l'homme individuel qui participe de l'Humanité. Pour lui, ce qu'on est par nature se contredistingue absolument de ce qu'on est par participation.Un être créé ne fait que participer detoutesles qualités qu'il possède; il est donc radicalement corruptible.
[liii] Nous avons ici en quelques mots une description de l'aspect le plus physique du péché originel, celui sous lequel il est vraiment une maladie héréditaire de notre nature.Le fait que l'homme soit travaillé par un penchant vers le mal, une concupiscence mauvaise,apparaît comme une séquelle,ou un symptôme de ce trouble premier qui concerne aussi bien l'âme que le corps: la corruptibilité à laquelle l'Esprit nous dérobait avant la désobéissance d'Adam.
[liv] On trouve un autre passage assez significatif sur l'expérience humaine du Christ dans l'Apologie pour les Anathématismes contre Théodoret : "Il pleura de manière humaine afin de supprimer tes larmes. Il eut peur en vertu de l'économie, laissant parfois sa chair ressentir ce qui lui est propre afin de nous remplir de courage. Il refusa le calice afin que la Croix accusât l'impiété des Juifs. Il est dit avoir été faible selon ce qu'il a d'humain afin de faire cesser tes faiblesses. Il a formulé des requêtes et des supplications afin de montrer que le Père est disposé à entendre tes prières. Il a dormi afin que tu apprennes à ne pas dormir dans les tentations,mais à t'appliquer plutôt à l'oraison...Présentant sa vie comme un modèle d'existence sainte pour être utile aux êtres terrestres, il s'est approprié les faiblesses de l'humanité. Et dans quel but? Pour qu'on croie vraiment qu'il est devenu homme, quoique resté ce qu'il était, c'est-à-dire Dieu".
[lv] L'explication, évidemment connue de S.Cyrille, que S.Athanase donne de la plainte du Christ en Croix est assez différente : elle vise surtout à écarter toute idée que le Christ aurait éprouvé de la crainte ou aurait été abandonné par le Père. La question posée dans Mt.,27,46 est transformée : le Christ demande au Père "M'as-tu abandonné?", et les phénomènes cosmiques se chargent de donner une éclatante réponse ; non, l'union du Père et du Fils est demeurée intacte.
[lvi] S.Cyrille a également développé l'idée que le Verbe est le sceau du Père, non pas "à nu", mais dans son Incarnation ; il est le prosopon du Père bien qu'ayant sa subsistance propre,(le terme prosopon issu du grec prosôpon qui signifie visage, étant pris dans son acception courante et biblique).
[lvii] Il est probable qu'ils l'étaient déjà, puisque Paul ne dit pas qu'il les ait baptisés [1Co.,1], et qu'il appelle Stéphanas et sa "maison" les "prémices de l'Achaïe"[1 Co.,16,15].
[lviii] Les "craignant Dieu" étaient des non-juifs convertis au judaïsme sans aller, comme les "prosélytes", jusqu'à la circoncision.
[lix] Paul fit l'expérience de sa force dans la faiblesse, et se vérifia d'autre part, sur le terrain grec, cette parole de l'Evangile "que les publicains et les femmes perdues en précèdent beaucoup d'autres dansle Royaume des cieux.Il eut recours d'emblée aux grands moyens surnaturels, mettant dès l'abord ces gens légers, superstitieux, dissolus, en face du fait prodigieux de la Rédemption par la Croix. La conviction du prédicateur, son saint désintéressement et son inspiration visible, peut-être accompagnée de quelques miracles [1Co.,11,4etRm.,15,18.19] étaient les signes de la puissance de cette Croix. Pour inculquer aux Corinthiens ce "scandale" et cette "folie" qui est le fait central du salut, et pour leur en faire comprendre la portée, il leur exposa la Vie du Christ, sa divinité, la révélation mosaïque et prophétique qui l'avait annoncée, la résurrection, le second Avènement, les fins dernières, la transformation de la vie pour avoir part à la gloire, et les moyens de sanctification, baptême et sacrements.
[lx] Citation du P.E-B Allo recueillie dans son Commentaire delaPremière Epître aux Corinthiens, Paris Editions Gabalda, Paris 1934, auquel il sera fait fréquemment appel dans la suite de ce chapitre. D'autres citations ou commentaires à venir seront référencés sous son nom patronymique.
[lxi] Cf.Mt.,22,44;Mc.,12,35-37;Lc.,20,41-44.
[lxii] Cf.Allo, pp.LXXI et LXXII de l'Introduction.
[lxiii] Cf.Allo,pp.LXXIII et LXXIV de l'Introduction.
[lxiv] Sont notamment cités par le Père Allo,les deux protestants delangue allemande Bachmann et J. Weiss, les catholiques Cornely, Gutjahr et Toussaint.
[lxv] "Les signes distinctifs de l'apôtre se sont produits parmi vous : patience à toute épreuve, signes miraculeux, prodiges, actes de puissance"[2Co.,12,12].
[lxvi] "Jamais on n'avait ouï dire, on n'avait pas entendu et l'oeil n'avait pas vu
un Dieu, toi excepté, agir ainsi en faveur de qui a confiance en lui"[Is.,64,3].
[lxvii] Théologien grec, mort en 1118 ; ses positions se sont alignées sur celles des Pères grecs, surtout Chrysostome.
[lxviii] Littéralement, ensemble des phénomènes cognitifs et affectifs.
[lxix] pneumatisme : doctrine de l'Esprit et de ses opérations.
[lxx] "Et puis,au-dessus de tout,la charité,en laquelle se noue la perfection"(Col.,3, 14).
[lxxi] Sur les "langues des Anges" d'après Jokhanan ben Zakkaï : les Anges en général ne parlent que l'hébreu, excepté Gabriel., etc. L'Ascension d'Isaïe comme les Poimandres attribuent des langages différents aux anges ou aux esprits suivant les sphères. Des chrétiens exaltés auraient transporté dans leur religion cet usage des langues plus anciennes pour se rapprocher de Dieu ou des dieux, croyant ainsi parler le "langage des Anges" ; c'est contre ces pratiques que Paul dut protester. On sait par le Testament de Job qui se tient entre le judaïsme et le christianisme que sur les trois filles de Job, avant la mort de leur père, l'une se mit à chanter Dieu selon "l'hymnologie des Anges", l'autre dans le "dialecte des Archontes", la troisième dans le "dialecte des Chérubins", enfin chacune dans le dialecte qu'elle choisissait, dans son transport.
[lxxii]K.L.SCHMIDT, L'Apôtre Paul et le monde antique, Bibliothèque Warburg 1925.
[lxxiii] "Mais si quelqu'un aime Dieu, celui-là a été connu de lui"[1Co.,8,3].

Date de création : 13/03/2007 @ 11:00
Dernière modification : 13/03/2007 @ 11:09
Catégorie : Théologie 2
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