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Philosophie et science - Penser le monde en partant du quantique
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3/ PENSER LE MONDE EN PARTANT DU QUANTIQUELE PENSER EN PARTANT DE LATOME ET NON PLUS DE LOBJET Principe de nature logique permettant de penser le monde et non plus seulement de le calculer[1] Toute description dun système physique doit reposer sur des propositions appartenant à une logique quantique cohérente unique[2]. Tout raisonnement affirmé à son sujet doit reposer sur des applications logiques démontrables. Il, est clair quun tel principe plonge ses racines au plus profond de la physique et quil na rien à voir avec la présence dun quelconque observateur lequel est totalement contingent et même inutile, au contraire de ce quon avait longtemps pu croire. Ce principe nouveau permet à lange de penser comme nous, et même mieux que nous, puisquil sait clairement ce quil est en fin de compte permis de penser. Quant à nous, cette règle nous permet de penser en toute objectivité, sans rêver que la logique nest quun produit de notre seul cerveau. Sil ny avait, en effet, que deux idées à retenir de tout cela,
Cest sur ce socle entièrement fait des premiers principes que nous allons maintenant pouvoir ériger de nouveau le sens commun et la représentation intuitive du monde. LES RETROUVAILLES DU SENS COMMUN[3] La tâche qui nous attend à présent ne consiste en rien de moins quà retrouver la vision du monde la plus ordinaire, telle quelle nous est offerte par le sens commun et lintuition visuelle, mais en nous fondant cette fois sur les lois fondamentales de la nature, qui sont, en dernier ressort, quantiques, et donc formelles. Cette démarche ne peut avoir pour guide que la cohérence logique, et elle est donc entièrement déductive. Elle a pour seuls principes ceux de la mécanique quantique, et, en particulier, le principe logique indiqué en tête de cet article y joue un rôle déterminant. Les résultats quon obtient ainsi ne sont évidemment pas une pure et simple retrouvaille simpliste avec le sens commun, mais quelque chose de plus fin et de plus instructif où nous apprendrons dans quel domaine exact le sens commun sapplique et quelles sont les erreurs quil entraîne inévitablement, si petites quelles soient. Le monde à grande échelle Dans la mesure où lon ne veut tenir pour assurés que les seuls principes de la théorie quantique, il sera commode d'avoir de nouveau recours à laide de notre ange familier, qui attend encore de comprendre comment les hommes se représentent le monde. Ce monde des hommes est à très grande échelle par rapport à celui des particules, et les atomes y apparaissent comme extrêmement petits en fait, on ne les voit pas. Il va donc falloir considérer des objets visibles, accessibles à nos sens, macroscopiques, cest-à-dire des systèmes physiques constitués dun très grand nombre de particules. Tout ce que lhomme peut voir ou toucher pour forger son intuition appartient en effet à cette catégorie : poussières, arbres, pierres ou machines, jusquau Soleil et au-delà, en un mot tout le domaine habituel de la physique classique. On peut dabord noter que la notion dobjet, qui semble pourtant une donnée première du sens commun, nest pas du tout évidente du point de vue de la physique quantique, et quelle est donc inattendue pour l'ange. Un système physique nest en effet pour lui qu'un certain ensemble de particules dont les interactions mutuelles sont connues : le plus souvent des noyaux et des électrons. Si lon considère sous cet angle un objet parfaitement banal, par exemple une bouteille vide, les principes quantiques, qui ne prennent en compte que les particules constituant la bouteille, mettent sur le même pied une multitude dobjets différents. En effet, les atomes de la bouteille pourraient, sans rien changer à leurs interactions, sassembler de mille manières pour former mille objets divers : deux bouteilles plus petites, six verres à liqueur ou un bloc de verre fondu. On peut également séparer les atomes selon leur nature pour obtenir un peu de sable et de sel. En redistribuant les protons et les neutrons pour transmuter les noyaux des atomes sans rien changer à la nature de leurs interactions, on pourrait aussi obtenir une rose dans une coupe dor. Tout cela appartient au monde des possibles, de la multitude des formes que peuvent prendre les multiples fonctions d'onde possibles dun même système de particules. La mécanique quantique est capable, bien évidemment, de définir elle aussi les objets, et, en fait, chaque objet correspond à une certaine classe de fonctions donde, qu'un calculateur infatigable pourrait spécifier complètement. Notre ange [cette créature qui pense naturellement quantique] qui peut donc à son tour acquérir cette notion d'objet, et peut-être distingue-t-il mieux que nous la marge de flou quelle comporte (une bouteille qui contient deux atomes est-elle encore une bouteille vide ?). Il est encore cependant bien loin de la description purement classique, car, pour lui, la position du centre d'un pendule ou celle d'une aiguille d'horloge est toujours à ce stade un opérateur mathématique. La nature quantique des quantités physiques na en rien changé, et il se trouve simplement que certaines dentre elles, à vocation pourrait-on dire classique, ont été identifiées parmi la multitude de celles qui décrivent les atomes, les entrailles de la matière à lintérieur des objets. Dans le jargon des physiciens, les premières observables qui pourront devenir classiques après analyse sont appelées des quantités physiques collectives, et les autres sont dites microscopiques. Ainsi, les positions du pendule ou de laiguille sont des variables collectives, comme toutes celles dont la physique classique fait usage. Il est possible, de la même manière, de définir des observables collectives de vitesse, mais elles ne commutent pas avec les coordonnées de position. On est donc encore très loin de la représentation tangible des choses de Newton ou dun ingénieur. Pour franchir le pas qui mène à leur vision « candide » du monde, lange doit encore apprendre quelque chose de plus. La logique du sens commun Larchange qui instruit le jeune ange pour le préparer au monde terrestre commence donc
Ainsi, un pendule devient pour lange une boule de métal (il connaît la théorie quantique des métaux) attachée à un fil également fait de métal. Cest la fonction donde qui indique que les atomes forment une boule dun certain rayon, et on a quelque chose danalogue pour décrire la forme du fil. Larchange explique alors que les hommes préfèrent s'attacher aux aspects les plus grossiers des objets plutôt que de prendre en compte toutes leurs finesses intérieures, à cause de limprécision de leurs sens. « Cela est sage de leur part, rétorque lange, et je suis également prêt pour ma part à ne retenir, dans la fonction donde du pendule, que sa dépendance en fonction des coordonnées du centre de la boule, en négligeant tout le reste. » Cest alors que larchange lamène à faire le pas décisif du quantique au classique. Tout semble séparer ces deux visions du monde : on a
Comment passer de lune à lautre ? Cela peut se faire, mais, reconnaissons-le, cela exige des moyens mathématiques puissants. Cest ainsi que les mathématiciens ont développé, depuis la fin des années soixante, toute une branche de lanalyse (dite analyse microlocale ou calcul pseudo-différentiel) grâce à laquelle un opérateur agissant sur les fonctions donde du pendule peut être associé à une fonction des variables classiques de position et de vitesse, fonction quon appelle le symbole de lopérateur. Ainsi peut-on écrire un dictionnaire qui permet de traduire un grand nombre de mots quantiques dans un langage classique, langage qui devient vite familier à lange, après quelques thèmes et versions. Larchange peut alors lui expliquer ce quest une proposition de cinématique classique, comme nous l'avons fait nous-mêmes précédemment (cela revient essentiellement à considérer une cellule dans lespace des coordonnées de position et de vitesse classiques). « Je veux bien que nous parlions de cela pour nous amuser, remarque lange, mais cela ne veut rien dire, au fond, car vous mavez bien dit que les propriétés autorisées par les premiers principes sont celles qu'on peut associer à un projecteur quantique, et ce que vous me dites à présent est très différent. » Cest alors que larchange peut lui révéler un théorème qui montre comment associer un projecteur quantique à une région classique comme celle quon indiquait, à condition que celle-là soit assez grande (par comparaison à la constante de PLANCK) et que sa frontière soit suffisamment régulière. « Cest extraordinaire, sexclame alors notre ange, après avoir joué avec ce résultat et ses conséquences, cela montre bien que ce que vous me disiez à propos des propositions classiques est parfaitement assimilable à une proposition quantique. Il suffit de ne pas faire daffirmations trop subtiles qui seraient hors de portée des concepts classiques, et on peut parler deux langues, la quantique et la classique, en traduisant exactement la seconde dans le langage de la première. Cest donc comme cela que pensent les hommes ? À vrai dire, répond larchange, leur langage est d'ordinaire plus grossier, mais cest bien essentiellement ainsi quils perçoivent le monde et quils en parlent. » Reste à lange à comprendre comment s'accordent la dynamique quantique de SCHRÖDINGER et la dynamique classique de NEWTON. Là encore, il faut quil saide des mathématiques pour faire les traductions indispensables, et il constate en particulier que cette relation nest quapproximative : elle est due au fait quon ne sintéresse qu'à de gros objets, sans y regarder de trop près. Sans entrer dans les détails, on peul noter que les régions de lespace des coordonnées classiques de position et de vitesse se déforment lors du mouvement classique à la NEWTON, alors que les projecteurs quantiques qui expriment la propriété correspondante évoluent parallèlement de manière conforme à léquation de SCHRÖDINGER. La correspondance entre la région et la propriété quantique associée est cependant à peu près préservée (les erreurs qui interviennent sont parfaitement connues). « Mais alors, sexclame lange, on peut raconter lhistoire d'un objet macroscopique en parlant la langue classique, sans cesser de respecter les principes quantiques fondamentaux ! Il faut que je my entraîne pour que ma langue ne fourche pas quand je parlerai à des hommes. » Lange est alors convaincu de lexistence dune « correspondance » entre les propriétés classiques et quantiques, laquelle est effectivement préservée au cours du temps dans la plupart des cas intéressants en pratique, grâce à laccord harmonieux des évolutions qui suivent respectivement les dynamiques classique ou quantique. Cette correspondance est une relation danalogie profonde, mais non une identité ; elle est soumise à des conditions et reste inséparable dune inévitable erreur. Le premier résultat de ce genre fut obtenu par le physicien néerlandais PAUL EHRENFEST en 1927, et BOHR avait introduit auparavant ce quil appelait le « principe de correspondance », exprimant de manière encore un peu vague cet accord espéré entre les deux dynamiques. Comme il arrive souvent dans l'histoire de la mécanique quantique, le principe avait précédé un théorème, et celui dEHRENFEST est aujourdhui étendu au cadre logique qui est le nôtre grâce à des méthodes plus modernes. Pour bien comprendre en quoi il s'agit dune correspondance, et non d'un accord parfait, il est bon den marquer les limites. Ainsi, il ne suffit pas quun objet soit de grande taille pour quil ait ipso facto un comportement classique, et il existe en particulier des objets dont le mouvement est chaotique (cest le cas pour les mouvements turbulents de latmosphère), pour lesquels la correspondance est sérieusement restreinte. Le mouvement classique dun tel système déforme profondément les cellules classiques, et cela a pour conséquence que la correspondance entre la physique classique et la physique quantique ne dure pour eux quun temps limité. Néanmoins, lénorme majorité des objets présents sur la Terre et dans le ciel offrent une bonne correspondance entre les lois fondamentales du monde quantique et les lois classiques apparentes du monde à grande échelle qui est le nôtre. Redonnons une dernière fois la parole à lange : « Je sens, dit-il, ma félicité grandir, car non seulement je comprends comment les hommes décrivent le monde, mais aussi comment ils le voient évoluer. Quel plaisir ils auraient sils ne se contentaient pas de voir, mais aussi de comprendre ce quils voient. »
« Quand les hommes voient les objets qui les entourent, ils estiment par les sens leur position et leur vitesse. Comme leurs sens ne leur permettent pas de raffiner cette perception jusquà atteindre une précision où les effets quantiques apparaîtraient, ce quils perçoivent est presque parfaitement exprimé par les propositions classiques. On peut donc dire, en somme, que la dérivation mathématique des propositions de la physique classique à partir des principes quantiques apporte une image fidèle de la manière dont les hommes perçoivent le monde ordinaire et se le représentent. » Larchange poursuit : « Quand le sens commun de lentendement humain raisonne en disant "si..., alors..., les choses se passent en fait ainsi : les hommes considèrent mentalement une cellule dans lespace de coordonnées position et vitesse telle que leur cerveau la devine, fût-ce grossièrement. Ils se représentent aussi d'instinct (par la force de lhabitude) une autre cellule qui se déduit de la première par un mouvement à la NEWTON. Ils disent alors que, si la situation initiale qui correspond à la première cellule a lieu, alors la situation qui correspond à la seconde cellule aura lieu au bout dun certain temps : ils disent que si une pomme se détache d'une branche, alors elle va tomber juste en dessous. Ils raisonnent évidemment aussi à propos de bien dautres questions, mais celles dont nous parlons sont à lorigine de leur vision du monde physique.
Le déterminisme Un bon exemple de la démarche que nous venons de décrire est la façon dont elle éclaire la relation entre le déterminisme classique et le probabilisme quantique. On a déjà signalé plus haut que le déterminisme consiste en une équivalence logique entre des propositions classiques relatives à deux instants différents. En labsence de forces de frottement, cette équivalence a lieu dans les deux sens du temps : elle va du présent vers lavenir, ce qui est le déterminisme au sens ordinaire du terme, et aussi du présent vers le passé, ce qui implique la possibilité de reconstituer le passé et fonde en définitive la possibilité et l'existence de la mémoire. Les choses sont un peu plus complexes en présence de frottement, mais on laissera cela de côté. Le point essentiel, qui na été compris que depuis peu, est que le déterminisme classique est la conséquence directe des lois quantiques, et ce en dépit du caractère probabiliste de ces lois. La conciliation de points de vue apparemment aussi irréductibles nest possible que parce que le déterminisme classique n'est plus conçu comme un absolu et quil cesse aussi d'être universel. Chacun de ces deux aspects est important, et il convient de les préciser. Le déterminisme classique est seulement approximatif, comme on le voit aisément par des exemples. Prenons dabord un cas extrême mettant en jeu le mouvement de la Terre. Quy a-t-il de plus déterministe que le fait que le Soleil se lève chaque jour ? On sait que la Terre tourne autour du Soleil selon les lois de KEPLER, ce qui résulte avec certitude des principes de la dynamique de Newton et avec une très bonne approximation des principes de la mécanique quantique. Cest cette notion de bonne approximation que lon veut préciser. On sait que la mécanique quantique permet lexistence d« effets tunnel* » où il est possible à un objet de passer soudainement dun état à un autre par un saut quantique, alors que cela aurait été impossible par une transition classique continue. On connaît de multiples exemples dun tel effet en physique des atomes et des noyaux : cest par un effet tunnel*que les noyaux duranium se désintègrent spontanément et que les protons parviennent à entrer en réaction au centre du Soleil. Même un objet aussi gros que la Terre nest pas à labri dun effet tunnel, du moins en principe. Bien que lattraction gravitationnelle du Soleil empêche la Terre de sen éloigner par un mouvement continu, il nen reste pas moins quelle pourrait éventuellement le faire de manière soudaine, pour se retrouver gravitant, par exemple, à côté de Sirius. Ce serait effectivement un coup très dur pour le déterminisme. Nous nous étions couchés ce soir-là en laissant nos soucis au lendemain, car le Soleil se lèvera bien encore un autre jour, et nous voyons se lever à lhorizon une étoile plus éblouissante que notre Soleil, qui laisse place, la nuit venue, à des constellations inconnues. Une théorie qui laisse prévoir de telles éventualités peut légitimement mettre mal à laise, et il est heureux de constater que, si le déterminisme n'est pas absolu, la probabilité pour quil soit violé est extrêmement faible. Ainsi, dans le cas limite que nous discutons ici, la probabilité pour que la Terre quitte le Soleil est si petite que, lorsque tout est pris en compte, il faudrait pour lécrire un nombre décimal ayant une quantité fabuleuse de zéros derrière la virgule : 10 à la puissance 10 à la puissance 200. Ce nombre est si petit quil défie limagination et quaucun ordinateur n'a même la capacité de l'écrire sous forme décimale. Autant dire que cette éventualité folle ne se produira jamais. À mesure que lon va vers des objets plus petits, les probabilités dun effet tunnel* augmentent. La probabilité pour quune voiture passe dun box de garage au voisin par effet tunnel est tout aussi ridiculement petite que celle dune fugue de la Terre vers Sirius, mais elle comporte déjà moins de zéros. Quand ma voiture a une panne, je sais assez de mécanique quantique pour ne pas songer à la rendre responsable de mes ennuis ; la probabilité est encore bien trop faible, et je cherche une cause déterministe, quun garagiste sait vite diagnostiquer. Cependant, à mesure quon se rapproche de léchelle des atomes, le risque va croissant, et, peu à peu, lindétermination quantique finit par prendre le dessus sur le déterminisme classique. En somme, tout est affaire de dimension, et il y a un passage continu et quantitatif de probabilités extraordinairement petites à dautres qui deviennent dabord dignes de considération sérieuse, avant de finir par simposer. On peut mentionner un autre aspect de ces effets théoriquement possibles mais très peu probables, de ces « fluctuations quantiques » où le déterminisme serait violé : elles ne sont pas reproductibles. Il ne s'est probablement jamais produit une fluctuation quantique visible à notre échelle depuis la naissance de la Terre, mais imaginons cependant que lune delles se produise et quun ou plusieurs hommes la constatent : ils voient un rocher changer soudain de place. Ils lont effectivement vu, mais ces témoins auront beau faire pour tenter den convaincre dautres hommes, jamais ils ne pourront les mettre devant le fait accompli en montrant que le phénomène peut se reproduire. Ils ne pourront que dire : « Je vous le jure, le rocher était là, à ma gauche, et tout à coup il sest retrouvé à ma droite. » Abus de genièvre ou de cognac, diront les uns, folie douce diront dautres, et le témoin à lui-même incrédule finira par admettre quil a été le jouet dune hallucination. Ainsi, le déterminisme nest pas absolu. On a dit également quil cesse dêtre universel, ce quil nous reste à préciser. On a déjà vu que tous les systèmes physiques à grande échelle ne se conforment pas nécessairement au déterminisme. Cest ce que lon constate en particulier avec les systèmes chaotiques, et les relations de coquetterie entre le déterminisme et le hasard pour les systèmes chaotiques classiques sont à présent bien connues. Elles constituent en elles-mêmes un vaste sujet qui déborderait du cadre de ce livre. On se contentera donc de mentionner que la mécanique quantique est parfaitement daccord avec la mécanique classique pour reconnaître limportance de lapparition du chaos classique, qui marque la limite indépassable dune correspondance correcte entre la description classique et la description quantique. Il existe enfin une autre condition pour quon puisse se fier au déterminisme et au sens commun, qui tient cette fois à létat initial du système. I1 est important en effet que cet état puisse être bien décrit comme une propriété purement classique sur laquelle pourra sancrer la dynamique classique. Or il existe des cas, loin dêtre rares, où cela ne sapplique pas. On peut le montrer par un exemple : voici un compteur Geiger, qu'on suppose isolé dans le vide. Cest un système à grande échelle, et il est parfaitement décrit par la physique classique. Le déterminisme est particulièrement simple dans ce cas, puisquil prédit qu'il ne se passe rien. Supposons à présent quon place un noyau radioactif à l'intérieur du compteur. Cette fois, la donnée purement classique de la situation initiale du compteur ne suffit plus à décrire létat initial de tout le système compteur + noyau radioactif, et il faut prendre en compte explicitement la fonction donde du noyau. Comme les lois fondamentales de la physique sont quantiques, on peut reprendre tous les calculs qui permettaient de conclure au déterminisme dans le premier cas, et on constate que cette conclusion ne sapplique plus à présent. Toute la fonction donde du système compteur + noyau évolue conformément à léquation de SCHRODINGER, et le fait que le compteur soit lui-même un objet par nature métastable, sensible à de menus effets électriques, fait quil est impossible d'établir dans ce cas que le comportement va être déterministe. En d'autres termes, les méthodes qui permettent de démontrer le déterminisme montrent également quil existe des cas remarquables où ce dernier ne s'applique pas. Le plus fréquent, parmi ceux-là, est celui quon vient dindiquer. Il correspond à une situation où des mesures sont faites sur un objet microscopique. Ce cas est au centre de linterprétation de la physique quantique, et on le verra pour cette raison ultérieurement. Ainsi, on peut dire que la physique classique et le sens commun permettent de bien comprendre le monde à grande échelle, à la condition cependant que ce à quoi on sintéresse ne contienne pas un appareil en train de faire des mesures sur un objet quantique ou dautres dispositifs encore plus subtils, cest-à-dire pour les seules situations dont lhumanité avait conscience avant la découverte de la radioactivité, au seuil du XXe siècle. Un premier bilan philosophique Sil est un résultat essentiel dans tout cela, il a déjà été amplement souligné : le sens commun est conforme à la nature quantique des lois du monde matériel, tout au moins dans les conditions normales qui nous entourent et pour les objets à notre échelle (souvent même fort au-dessous de cette échelle), tout cela étant vrai à de rarissimes exceptions près. Il est évidemment impossible au sens commun de déterminer par lui- même quelles sont les exceptions qui le limitent, et cest pourquoi la découverte de la mécanique quantique a pu le perturber profondément. On peut espérer que cela naura été que transitoire. Il est cependant difficile dapprécier pleinement toutes les conséquences philosophiques d'un tel résultat. Imaginer, en effet, que le sens commun nest que laboutissement des lois de la nature et que ces dernières ont leurs propres formes de logique est un véritable retournement des normes habituelles de la pensée. Il est difficile de saccoutumer à un tel changement de point de vue, et ses conséquences ne sont pas toutes aisées à appréhender. On peut cependant relever quelques leçons assez simples qui ont un intérêt direct pour la théorie de la connaissance. Il est clair que cette manière daborder la connaissance de la réalité en la fondant sur les lois premières atteintes par les efforts de la science renverse la démarche ordinaire de lépistémologie. On ne songe plus, comme le faisait BOHR, à ériger la physique classique en référence unique, comme le seul domaine où la logique s'exerce et le seul dont on puisse parler légitimement. Cest tout au contraire le monde quantique qui a ses propres règles de description et de raisonnement, doù émanent celles du monde classique. La méthode suivie par exemple par JOHN BELL et BERNARD DESPAGNAT, qui tentaient de comprendre la physique quantique en labordant avec le sens commun, quitte à élever certains de ses aspects au rang de principes philosophiques sous divers noms (« localité », « séparabilité », «causalité», etc.), est profondément remise en question, et cest une voie parfaitement opposée qui savère féconde. Elle se fonde sur le roc des principes de la physique, atteint à grand-peine par des générations de chercheurs, pour en déduire, à l'inverse, la forme correcte, le degré dapproximation légitime et le domaine dapplication du sens commun. Ce dernier resurgit alors purifié et renforcé de nêtre plus une évidence inquestionnée, et par là même toujours mystérieuse. Il apparaît, dans son domaine propre, comme une forme légitime des lois de la réalité, quoique contraint de ne pas sortir de ce domaine. On peut même dire que ce résultat remet en question les règles de la démarche philosophique, car il suggère que lon peut enfin cesser de la fonder sur les généralisations immédiates et incontrôlées que critiquait Bacon, puisque l'effort patient de la recherche nous apporte à présent des principes plus profonds, que la nature reconnaît pour siens, proches du cur et de la moelle des choses. Le sens commun, ainsi réévalué et circonscrit, cesse de s'étendre à luniversalité du monde. Il cesse en particulier d'être valable dans l'infiniment petit, à l'échelle des atomes, et il serait vain de sa part de prétendre y imposer des « principes » philosophiques qui ne sont que l'adoration abusive et l'hypostase illégitime de nos habitudes de pensée et de nos tics de langage. Remarque Dans le déroulement de laction qui vient dêtre décrite apparaissent deux types de créatures spirituelles que lon nattendait pas là mais que ROLAND OMNES cite sans plus dexplication. Lévocation de lange (ou du démon) a aujourdhui quelque chose dinhabituel tant notre monde sest laïcisé et où le spirituel se trouve de plus en plus écarté. Laction est réelle, mais lacteur lest-il bien ? On aurait tort den douter car pour ROLAND OMNES il est vraisemblable quil sagit de faire appel, selon notre langage moderne, à un savant hors norme, en bref un savant habité. Pour dire la réalité de lange et de larchange il nest dautre moyen que dinterroger des hommes de foi tels que Maïmonide (XIIe siècle) et Thomas dAquin[4] (XIIIe siècle). Les vues de Maïmonide « Du prophète au savant. Lhorizon du savoir chez Maïmonide » par GÉRALDINE ROUX[5]. Le Guide des perplexes ou Guide des Égarés, ouvrage majeur de Maïmonide (médecin et philosophe, phare incontesté du judaïsme), revendique la restauration des savants comme guides de la communauté et où lauteur prône la raison et la science, alors quaffleurent la pensée de al-Fārābī et celle de al-Ghāzālī, des émanations dun système pourtant néo-platonicien. Lobjectif de Maïmonide est en apparence de guider pragmatiquement vers le savoir et lharmonie originels oubliés, mais, par delà, sa démarche sinscrit dans une quête qui les dépasse, celle dun Âge dor perdu. Après avoir évoqué les obstacles épistémologiques, Géraldine Roux développe les procédés par lesquels il est possible de parvenir à la connaissance. Dans labsolu, lhomme na accès quau monde sublunaire, « aux manifestations », aux « images » ; au-delà, tout devient conjecture et, par conséquent, seule une doctrine cohérente permet de comprendre la relation au monde et à Dieu. Cest par la métaphore de léchelle de Jacob que Maïmonide présente lorganisation hiérarchisée des cieux, son fonctionnement à travers les actions des intelligences séparées, dont les anges, dans une démarche analogue à celle de al-Fārābī. Les visions des prophètes, celle dÉzéchiel au premier chef, seraient une vision globale du gouvernement divin situé dans la neuvième sphère, un système dailleurs répandu et commun à toutes les mystiques orientales médiévales, le « Piédestal » comme lappellent les philosophes musulmans. Le savoir est révélé par la vision de lange, par le rêve, et enfin par la parole. Mais une seconde forme de connaissance est limagination, car la faculté imaginative imite les choses reçues et produit des images : lintellect livre son matériau à limagination qui le reconstruit en images lorsque les sens sont au repos et que se déclenche le mécanisme de linspiration. Cette conception de la prophétie et du savoir révélé est, comme on le note, plus néo-platonicienne quaristotélicienne. Lhomme nouveau nest donc plus le prophète. Se dresse alors le portrait du savant : tout en étant impeccable par ses murs et sa morale, par sa foi et sa raison, lui, ne connaît que par les voies de la déduction ; il saventure dans létude de la connaissance de Dieu par ses uvres, et tente par le sensible, de parvenir à lintellectuel. Il est donc le « perplexe » par excellence, en proie aux contradictions en interprétant la Loi. Sa recommandation finale est donc de redonner leur place aux savants, de dévoiler la connaissance aux plus faibles par la méthode de la méditation et de lascèse, et dintroduire un comportement sain et des croyances vraies dans les pratiques. Il faut désormais éviter toute tentation prophétique des mystiques, et assurer la promotion du savant comme relais du prophète absent pour accompagner la reconstruction du Temple. Entre voie spirituelle et rationalisme, comme le dit Géraldine Roux, Maïmonide offre la voie médiane, celle qui permet, par la redécouverte et la restauration de la Loi, sous la guidance des savants, de donner force et cohérence à une société qui aura retrouvé son essence et son identité. Celles de Thomas d'Aquin A/ Dans « La Sagesse humaine », RÉMI BRAGUE montre le Docteur Angélique cherchant à défendre la dignité humaine, idée qui n'est guère épicurienne. Il ne le fait pas à l'aide d'une anthropologie, mais, indirectement, de la physique. La tâche de la physique n'est pas l'imitation en style platonicien ou stoïcien, encore moins le projet moderne, cartésien, de la domination. Se conduire avec dignité et contrôler la nature ne sont pas la même chose. Il ne s'agit pas non plus ici de la distanciation épicurienne : la physique ne joue son rôle bienfaisant que si elle nous livre la vérité. Non pas seulement la vérité sur l'objet de la physique mais tout aussi bien, de façon réflexive, sur le sujet même de celle-ci. L'argument ne manque pas d'avantages. Il explique pourquoi nous ne saurions nous contenter d'une connaissance générale (Platon) ou de n'importe quelle explication (Épicure), mais devons chercher une connaissance précise et exhaustive. De plus, bien que THOMAS D'AQUIN se concentre explicitement sur les réalités supérieures, comme les phénomènes célestes ou les anges, son argument se laisserait aisément adapter à l'étude de la nature terrestre. « B/ Dans « Le prochain comme tierce personne chez Saint THOMAS DAQUIN », PHILIPPE VALLIN[6] montre les substances supérieures, les anges, affranchies de toute corporéité, substance subsistant immatériellement et selon un être par lui-même intelligible ; elles atteignent donc leur perfection dans lordre intelligible grâce à un influx dintelligibilité par lequel elles ont reçu de Dieu, en même temps que leur nature intelligible, les espèces des choses quils connaissent [ ] Mais la connaturalité qui, dans le cas de lange, met tout en perfection à linstant inaugural, empêche que cette perfection personnelle provienne dun passage à lacte concernant les réalités naturelles. Saint Thomas est ici formel et soumet la noétique à la cohérence de lontologie : lintellect angélique nest pas tantôt en puissance, tantôt en acte, il est toujours en acte. Alors ce qui révèlera la personne de lange comme une perfection entre les ordres angéliques et lespèce humaine une ressemblance essentielle dans le passage à lacte ce ne sera pas la réception des vérités naturelles que les anges nauraient même pas la capacité dignorer ou de nier, mais celle des vérités surnaturelles présentées faut-il dire « historiquement » ? à leur intelligence et au consentement de leur volonté. Ces vues peuvent être judicieusement complétées par celles toutes récentes de Mgr ALBERT-MARIE DE MONLEON dont le ministère sacerdotal a été profondément marqué par le Centre détudes en théologie Istina : « on appelle anges des êtres spirituels que Dieu a créés pour mettre le sceau de son image dans les sommets de lunivers. Ces êtres spirituels manifestent en effet la richesse, la puissance, la beauté inépuisables de la création de Dieu. Ils ont été créés pour contempler sa face, ladorer, louer le Seigneur éternellement. Leur beauté brûle damour, de lumière et de sagesse. Il fait de ses anges des souffles ardents», des ministres de la Liturgie céleste (cf. Ps 104,4 ; Hé 1,7 ; Apo 5, 11-12). Ce sont de vrais adorateurs du Père. LÉcriture est remplie de leur présence, de leur service aimant et efficace. Ils sont très nombreux, incomparablement plus nombreux que les créatures corporelles, et, sans doute, dautant plus nombreux que lon sélève davantage dans leur hiérarchie. De plus, il ny a pas deux anges de la même espèce : chaque ange épuise dans sa personne toute la perfection dune nature définie. Serviteurs des désirs de Dieu, « hérauts puissants, ouvriers de sa Parole » (Ps 103,20), les anges peuvent agir sur le monde matériel qui est confié au soin de leur gouvernement. Ils remuent les atomes et les étoiles avec la puissance de la foudre et la dextérité de labeille. »
[1]In « Philosophie de la science contemporaine », ROLAND OMNÈS, Gallimard, sept.1994, p. 280. [2] En clair qui soit en cohérence avec lévolution des phénomènes à léchelle atomique et subatomique. [3] Ibid. p. 281 à 297. [4] Thomas d'Aquin a dailleurs lu attentivement Maïmonide, il a recouru à lui pour préciser sa pensée sur les rapports entre la créature et Dieu. Notamment sur la Création, les preuves de l'existence de Dieu, la question des attributs divins et des conditions du discours sur Dieu, la liberté humaine, la Providence et la prophétie. Autant de sujets à propos desquels Thomas d'Aquin reconnaît chez le Maître Juif un sens rigoureux de la transcendance de Dieu et une confiance lucide et mesurée dans l'exercice de la raison. [5] Institut Universitaire Européen Rachi. Médiévales, 64 | 2013. [6] Thèse de doctorat en Sciences des religions sous la direction de P. Gauthier soutenue en 1998 à Strasbourg 2 , Vrin éditeur, octobre 2002.
Date de création : 02/04/2016 @ 09:33 Réactions à cet article
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