Le phénomène, selon HUSSERL (1859-1938), nest pas lapparaître dun être susceptible de se récupérer dans un savoir absolu.
Au vu de limportance quelle a prise au XXe siècle, la phénoménologie est à mettre au rang du cartésianisme du XVIIe, ou de lempirisme du XVIIIe siècle. Elle succéde, en sy substituant, au structuralisme des dernières décennies du XXe siècle.
On a coutume, pour expliquer la révolution méthodologique dHusserl, de citer sa maxime : aller aux choses même. Évitons les malentendus. HUSSERL ne manifeste pas par cette expression un réalisme naïf, mettant fin au criticisme néo-kantien et à ses obsessions épistémologiques. HUSSERL propose seulement une méthode directement liée à un nouveau type de regard, où toute connaissance sélabore comme l'auto-exploration de la conscience réflexive. Autrement dit la phénoménologie procède descriptivement envers le contenu des vécus. Le savoir phénoménologique est toujours un savoir voir.
Si bien que la phénoménologie est essentiellement une affaire de regard. Elle ne sarticule pas sur une argumentation; elle nanalyse pas pour déduire, ni logiquement ni dialectiquement; elle fait voir la donation de sens de ce qui apparaît. Tout ce qui soffre à nous, dans lintuition originaire, doit être reçu pour ce que le phénomène donne. Pour HUSSERL il sagit de convertir le regard dans la perspective de ce quil appelle la réduction transcendantale sans laquelle on ne profitera pas des possibilités les plus fondamentales de la méthode phénoménologique. Attention : la réduction ne réduit rien. Elle libère désentrave, écrit JEAN GREISCH le regard de la pensée, dans la mesure où elle rend possible le discernement des significations intentionnelles. Car toute investigation porte sur les structures intentionnelles de la conscience, qui nest que comme conscience de. Ainsi doit être comprise lintentionnalité, premier grand axe de la phénoménologie de Husserl.]
- à KANT jusque dans les descriptions qui continuent lanalyse kantienne du Gemüt (âme éclairée par lesprit) qui restait masquée ; - en même temps, la phénoménologie rejoint en profondeur lesprit de HUME. Par son goût pour ce qui est « originaire », « plein », « présent », par delà les abréviations et les symboles du discours, elle continue la grande tradition anglaise de la critique du langage, et étend sa discipline de pensée dans tous les secteurs de lexpérience : expérience des significations, des choses, des valeurs, des personnes. - Enfin la phénoménologie se rattache plus radicalement encore à DESCARTES, au doute et au cogito cartésiens ; la réduction quelle opère des fausses évidences du « cela va de soi » au phénomène véritable, à lapparaître authentique, est bien dans la lignée du doute ca ; et le cogito cartésien devient autre chose, quune première vérité, que dautres vérités suivraient dans une chaîne de raisons. Il est lunique champ de la vérité phénoménologique, dans lequel toutes les prétentions de sens sont confrontées aux présences qui constituent le phénomène du monde.
En 1986, dans la collection « Bibliothèque de lhistoire de la philosophie », fondée par HENRI GOUHIER, il publie « À lécole de la phénoménologie[[1]](#_ftn1) » doù se trouve extrait le sujet qui est développé ci-après.
Quest cette révélation ? Déplaçons lattention de la chose constituée « à travers » la fonction organe et reportons la sur les sensations locales dont le corps est le porteur. Nous surprenons le psychique en quelque sorte au ras de la fonction organe (le cas du double contact est le plus révélateur : je touche ma main gauche avec ma droite ; mon corps paraît deux fois comme ce qui explore et ce que jexplore).
Interrogeons la sensation de contact. Elle a une fonction double bien remarquable : cest la même sensation qui « présente » la chose explorée et qui révèle le corps. Tout tact au sens large (tact superficiel, pression, chaud et froid, etc.) se prête à deux « appréhensions » où se constituent deux sortes de choses : lextension de la chose et la localisation de la sensation sélaborent en quelque sorte en surimpression ; dun côté les profils sélaborent en un schéma sensible fluant, lequel se dépasse dans un objet identique ; de lautre côté la sensation annonce son appartenance à une psyché et du même coup révèle mon corps comme mien.
Lil napparaît pas visuellement et la même couleur ne peut pas montrer lobjet et apparaître localisée comme sensation. Lexpérience du double contact « du touchant-touché » est sans équivalent ; il ny a pas de voyant-vu : « toute chose vue peut être touchée et, à ce titre renvoie à une relation immédiate au corps, mais non un moyen de sa visibilité. Un sujet purement oculaire ne pourrait avoir de corps qui apparaît » ; il verrait son corps comme chose ; les sensations kinesthésiques me révèleraient au plus ma liberté de mouvement, non lappartenance de mon corps : « cest comme si le moi, indiscernable de cette liberté, pouvait sur le plan kinesthésique mouvoir la chose matérielle « corps » avec une liberté immédiate[[2]](#_ftn2) ». On voit la parenté et la distance entre Husserl et Maine de Biran : cest aux prises avec les choses que je mapparais corps ; mais le rôle révélateur appartient au tact comme tel, non à leffort : « les sensations de mouvement doivent fondamentalement leur localisation à leur combinaison constante avec des sensations localisées à une primaire ».
Dabord sa propriété dêtre un organe de volonté, dêtre le seul objet immédiatement docile à ma spontanéité motrice : tout mouvement mécanique des choses est médiatisé par un mouvement non mécanique, spontané et immédiat. On a vu plus haut le rôle de cette spontanéité dans la constitution du perçu ; mais elle ne sabsorbe pas seulement dans la constitution des choses, elle se reprend sur cette constitution pour coopérer à celle du corps comme contre-chant (Gegenlied) à la nature matérielle ; cela est possible parce que dabord le corps appartient au moi à titre de champ de localisation de mes sensations.
Dautres sensations impliquées dans les actes dévaluation participent à cette constitution du sujet corporel : ces sentiments « sensibles » (tension et relâchement, plaisir, douleur, agréable, désagréable, etc.) sont linfrastructure « matérielle », non-intentionnelle, ou, comme dit Husserl, la hylé (matière dont la chose est faite) des vécus intentionnels où sélaborent non plus les choses mais les valeurs. Comme tout à lheure les sensations tactiles, ces affects, sont chargés dune double fonction : ils portent une intention vers et en même temps ils exhibent une localisation corporelle immédiate, quoique diffuse et par là révèlent leur appartenance au corps comme corps propre.
Au point où en est notre analyse, la question se pose à nouveau de la « réalité » du psychique. Si la hylé informe est la face localisable de la conscience, toute lunité nest-elle pas du côté du corps-chose qui, en quelque sorte est le lieu dimplantation de cet étrange envers de conscience ?
Les exemples que donne Husserl ne laissent pas de doute : il considère le problème psycho-physique des variations concomitantes dune série dexcitants mécaniques et dune série de sensations tactiles localisées ; lexemple suppose que la chose perçue est prise au niveau le plus objectif : cest l« excitant » au sens du physicien, rapporté au corps comme champ de sensations. Cest sous cette condition quest instituée une relation de dépendance entre des « états » et des «circonstances », et qui, nous le savons, est lessentiel de la pensée objective. Et comme le champ des sensations localisées est toujours occupé par des sensations, les variations de lexcitant provoquent des « variations d« états » dans une « propriété » permanente dêtre affecté : la « sensorialité » se constitue donc entièrement comme propriété « conditionnée » ou « psycho-physique[[4]](#_ftn4) ».
À cette chose corps appartiennent des champs sensoriels. Cette appartenance nest pas un phénomène existentiel hors série, mais une application de la relation de dépendance. La main est aperçue comme main avec son champ sensoriel, avec ses « états » sensoriels « co-appréhendés ». Husserl ne voit donc pas dopposition entre le corps comme chose et comme vécu ; comprendre son corps animé cest saisir une chose imprégnée par une nouvelle couche de propriétés extra-physiques qui en font une unité concrète au regard de laquelle le physique et lesthétique ne sont plus que des abstractions.
Nous avons donc bien, avec le corps animé ou lâme corporellement localisée, une « réalité », puisque cest quelque chose qui conserve ses propriétés identiques dans le changement des circonstances externes ; en outre, il est toujours possible délaborer de nouvelles propriétés, de nouveaux pouvoirs en fonction de nouvelles circonstances. Et ainsi, la relation à des circonstances extra-mondaines permet de traiter tout le psychique comme intra-mondain.
- dabord comme centre dorientation, il est « lorigine 0 », lici pour lequel tout objet est là-bas ; lci qui demeure et par rapport à quoi le reste change de place. Dans la perspective solipsiste qui est encore la nôtre, mon corps nest pas lui-même quelque part en un lieu objectif ; il est lici originel pour tout « là-bas » ; - dautre part, je nai pas la possibilité de faire varier langle, le côté, laspect sous lequel mon corps mapparaît, de méloigner de lui, de le faire tourner ; en ce sens lorgane de perception est un perçu inachevé, « une chose constituée de manière étonnamment incomplète [[5]](#_ftn5) ».
Nous sommes ainsi ramenés à lambiguïté du psychique : il participe du subjectif, puisque cest lâme qui a son corps, et de lobjectif, puisque cest la chose qui a des sensations. Ce corps est une partie des choses et pourtant le psychique qui lhabite est le centre autour duquel le reste du monde se regroupe ; le psychique se prête aux sensations causales et pourtant il est le point où la causalité rebrousse de lordre physio-psychique à lordre idio-psychique.
Mais il manque à cette réalité des traits qui napparaîtront quen sortant du solipsisme et en rentrant dans lintersubjectivité.
La connaissance dautrui que Ideen I appelait déjà lempathie (Einfühlung), fournit le principal accès au psychique en tant que réalité de la nature.
Voici les hommes, là dehors parmi les choses et les bêtes. Je comprends quils ont leur vie psychique, que ce monde est le même pour eux et pour moi et quensemble, nous formons le monde psychique des hommes.
Mais alors que les Méditations cartésiennes se situent sur le plan de linterprétation idéaliste de la méthode et tentent de résoudre par lempathie, le paradoxe du solipsisme transcendantal auquel semble devoir acculer la réduction du monde à mon ego, à ma monade, Ideeen II nuse pas de la connaissance dautrui pour résoudre lensemble du problème philosophique de lobjectivité, mais le problème limité de la constitution du psychique.
Aussi Husserl ninsiste pas encore sur le paradoxe de la constitution de lalter ego lui-même, lequel se constitue comme « létranger », bien quil se constitue « en moi ». Le tour de lanalyse reste ici plus descriptif ; constituer signifie seulement interroger un sens en explicitant les intentions signifiantes dont le sens est le répondant ; ce travail de constitution reste donc en deçà du niveau de lexpérience philosophique.
Ce processus de transfert prend une telle extension que, de proche en proche, japprends à coordonner du psychique à de lorganique perçu. Ainsi une localisation du psychique fait suite à la localisation vécue au niveau du tact et des affects ; les « localisations cérébrales » sont de ce type. Le cerveau est toujours le cerveau de lautre ; cest à titre indirect que je donne un sens à lexpression : le cerveau est le siège du psychisme. La localisation ne signifie plus ici quune pure correspondance fonctionnelle entre deux séries de changements ; cest une corrélation empirique élaborée au niveau de la conscience théorétique, donc au même niveau que « la chose physique » qui structure le perçu.
Là seulement, et plus précisément dans les seules sensations tactiles et affectives, lunité de lhomme est présente. « Lapprésentation » du psychisme dautrui « en » son corps est une comprésence transposée : lautre sent et pense comme moi ; son corps aussi est un « champ psychique » comme le mien était à titre originaire du champ sensoriel. Mais la carrière de ce transfert est illimitée. Toute comprésence se transmue dans lintropathie : la main de lautre que je vois « mapprésente » le toucher solipsiste de cette main et tout ce qui tient avec ce toucher ; tout un monde naît à cette main, un monde que je ne peux que me figurer, me « rendre » présent sans quil me « soit » présent.
Ce nest quavec lintropathie et par lorientation constante de lobservation expérimentale sur la vie psychique apprésentée avec le corps dautrui, et constamment prise objectivement avec le corps que se constitue lunité close homme ; cette unité je me lapplique à moi-même[[7]](#_ftn7).
En vertu de ces corrélations nouvelles du psychique au corporel, le changement de lâme est comme un co-déplacement de lâme. Certes lâme est nulle part, mais son lien avec le corps la met quelque part ; elle nest localisée que parce quelle est ordonnée à un lieu par une coordination empirique. En ce sens, lhomme se déplace, séloigne, se rapproche ; par cette quasi-localisation lhomme est incorporé avec sa subjectivité à mon environnement spatial. Lanalogon de moi-même est là-bas.
- Mais troisième conséquence en participant à la manière dont autrui perçoit les choses, je me mets moi-même dehors. Jachève dobjectiver mon propre corps ; janticipe son aspect pour autrui. À partir de lautre « ici » apprésenté comme lieu originaire dautrui, je me représente ma place comme un « là-bas » pour autrui.À ce moment tout le monde est dehors, même moi et je puis dire avec Husserl : « Lobjet homme est donc objet extérieur, transcendant, lobjet dune intuition externe [[8]](#_ftn8) ».
Lintropathie achève la « réalisation » de lhomme. Comme les autres réalités elle est unité dapparitions et détats qui sunissent sous forme de dispositions[[9]](#_ftn9) ».
La mathématisation du réel refoule les qualités perçues dans le « subjectif », la « chose vraie » est alors le X pensé comme règle de construction de tels ou tels vécus de perception. Du coup, la nature mathématisée devient un absolu : lordre « esthésiologique » est lui aussi posé absolument comme une dépendance de cette nature. Le vécu de conscience devient une sorte dépiphénomène de tels et tels corps situés dans la nature absolue ; la chose physique porte tout lédifice comme existant en soi.
Ce processus précipite la totale naturalisation de lhomme. En face de ce processus, Husserl nest pas du tout soucieux de récupérer lexpérience originelle du corps propre qui a été la base de départ de ce mouvement de « réalisation », « dobjectivation ». Au contraire, ce qui paraît lintéresser cest le déplacement progressif de laccent du vécu originaire à la réalité psycho-organique de niveau expérimental. Lexpérience solipsiste a fourni le sens originaire de lunité psycho-organique, lintropathie a procuré le transfert de ce lien au corps dautrui qui est un objet véritable, la physique a donné la base mathématique et absolue de la réalité.
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L'intersubjectivité, thème fétiche pour Husserl et Habermas Lire ce texte au format PDF LINTERSUBJECTIVITÉ THÈME FÉTICHE POUR HUSSERL ET HABERMAS Sur ce thème de l'intersubjectivité (thème d'intérêt fondamental pour les deux penseurs), il est soutenu que les méthodes phénoménologiques pourraient bien être nécessaires afin d'enquêter sur certaines questions philosophiques que la théorie de Habermas de la communication na jusqu'à présent traitées que partiellement. Le phénomène, selon HUSSERL (1859-1938), nest pas lapparaître dun être susceptible de se récupérer dans un savoir absolu. Selon GERARD LEROY, [EDMUND HUSSERL fut le pionnier dune nouvelle méthode de réflexion qui apparaît comme le principal mouvement de pensée de notre temps. Pour HUSSERL, toute connaissance n'est que l'auto-exploration de la conscience réflexive. On peut donc envoyer le monde au diable. Peu importe ce qu'est la chose en son essence. Ce qui importe c'est ce qui apparaît à la conscience. La phénoménologie est "la science de ce qui apparaît à la conscience". Au vu de limportance quelle a prise au XXe siècle, la phénoménologie est à mettre au rang du cartésianisme du XVIIe, ou de lempirisme du XVIIIe siècle. Elle succéde, en sy substituant, au structuralisme des dernières décennies du XXe siècle. On a coutume, pour expliquer la révolution méthodologique dHusserl, de citer sa maxime : aller aux choses même. Évitons les malentendus. HUSSERL ne manifeste pas par cette expression un réalisme naïf, mettant fin au criticisme néo-kantien et à ses obsessions épistémologiques. HUSSERL propose seulement une méthode directement liée à un nouveau type de regard, où toute connaissance sélabore comme l'auto-exploration de la conscience réflexive. Autrement dit la phénoménologie procède descriptivement envers le contenu des vécus. Le savoir phénoménologique est toujours un savoir voir. Si bien que la phénoménologie est essentiellement une affaire de regard. Elle ne sarticule pas sur une argumentation; elle nanalyse pas pour déduire, ni logiquement ni dialectiquement; elle fait voir la donation de sens de ce qui apparaît. Tout ce qui soffre à nous, dans lintuition originaire, doit être reçu pour ce que le phénomène donne. Pour HUSSERL il sagit de convertir le regard dans la perspective de ce quil appelle la réduction transcendantale sans laquelle on ne profitera pas des possibilités les plus fondamentales de la méthode phénoménologique. Attention : la réduction ne réduit rien. Elle libère désentrave, écrit JEAN GREISCH le regard de la pensée, dans la mesure où elle rend possible le discernement des significations intentionnelles. Car toute investigation porte sur les structures intentionnelles de la conscience, qui nest que comme conscience de. Ainsi doit être comprise lintentionnalité, premier grand axe de la phénoménologie de Husserl.] Les rattachements d Husserl en sa qualité de phénoménologue Il se rattache : à KANT jusque dans les descriptions qui continuent lanalyse kantienne du Gemüt (âme éclairée par lesprit) qui restait masquée ; en même temps, la phénoménologie rejoint en profondeur lesprit de HUME. Par son goût pour ce qui est « originaire », « plein », « présent », par delà les abréviations et les symboles du discours, elle continue la grande tradition anglaise de la critique du langage, et étend sa discipline de pensée dans tous les secteurs de lexpérience : expérience des significations, des choses, des valeurs, des personnes. Enfin la phénoménologie se rattache plus radicalement encore à DESCARTES, au doute et au cogito cartésiens ; la réduction quelle opère des fausses évidences du « cela va de soi » au phénomène véritable, à lapparaître authentique, est bien dans la lignée du doute ca ; et le cogito cartésien devient autre chose, quune première vérité, que dautres vérités suivraient dans une chaîne de raisons. Il est lunique champ de la vérité phénoménologique, dans lequel toutes les prétentions de sens sont confrontées aux présences qui constituent le phénomène du monde. Ainsi la phénoménologie continue-t-elle le transcendantal kantien, loriginaire humien, le doute et le cogito cartésiens ; elle ne représente aucunement une brusque mutation de la philosophie. Paul Ricur artisan du développement de la phénoménologie C'est à Paris, dans les années 1930, que PAUL RICUR (1913-2005) poursuit son apprentissage philosophique avec GABRIEL MARCEL. Il y découvre les écrits phénoménologiques d'EDMUND HUSSERL, travail qu'il poursuivra en traduisant en cachette Ideen I au cours de sa captivité en Poméranie à l'Oflag II-B de 1940 à1945. En 1986, dans la collection « Bibliothèque de lhistoire de la philosophie », fondée par HENRI GOUHIER, il publie « À lécole de la phénoménologie[1] » doù se trouve extrait le sujet qui est développé ci-après. LA CONSTITUTION DE LA NATURE ANIMÉE SELON HUSSERL Lexpérience primordiale est celle où le corps se révèle comme organe de percevoir, impliqué dans le perçu. Quest cette révélation ? Déplaçons lattention de la chose constituée « à travers » la fonction organe et reportons la sur les sensations locales dont le corps est le porteur. Nous surprenons le psychique en quelque sorte au ras de la fonction organe (le cas du double contact est le plus révélateur : je touche ma main gauche avec ma droite ; mon corps paraît deux fois comme ce qui explore et ce que jexplore). Interrogeons la sensation de contact. Elle a une fonction double bien remarquable : cest la même sensation qui « présente » la chose explorée et qui révèle le corps. Tout tact au sens large (tact superficiel, pression, chaud et froid, etc.) se prête à deux « appréhensions » où se constituent deux sortes de choses : lextension de la chose et la localisation de la sensation sélaborent en quelque sorte en surimpression ; dun côté les profils sélaborent en un schéma sensible fluant, lequel se dépasse dans un objet identique ; de lautre côté la sensation annonce son appartenance à une psyché et du même coup révèle mon corps comme mien. Cette première expérience atteste le privilège du tact dans la constitution du corps animé. Lil napparaît pas visuellement et la même couleur ne peut pas montrer lobjet et apparaître localisée comme sensation. Lexpérience du double contact « du touchant-touché » est sans équivalent ; il ny a pas de voyant-vu : « toute chose vue peut être touchée et, à ce titre renvoie à une relation immédiate au corps, mais non un moyen de sa visibilité. Un sujet purement oculaire ne pourrait avoir de corps qui apparaît » ; il verrait son corps comme chose ; les sensations kinesthésiques me révèleraient au plus ma liberté de mouvement, non lappartenance de mon corps : « cest comme si le moi, indiscernable de cette liberté, pouvait sur le plan kinesthésique mouvoir la chose matérielle « corps » avec une liberté immédiate[2] ». On voit la parenté et la distance entre Husserl et Maine de Biran : cest aux prises avec les choses que je mapparais corps ; mais le rôle révélateur appartient au tact comme tel, non à leffort : « les sensations de mouvement doivent fondamentalement leur localisation à leur combinaison constante avec des sensations localisées à une primaire ». Le sens du corps, révélé par cette localisation primaire des sensations tactiles, cest dêtre une chose sentante qui « a » des sensations ; bref, le psychisme se montre étalé dans la spatialité vécue du corps et réciproquement le corps est vécu comme champ de localisation du psychique. Tous les autres aspects qui opposent le corps à la chose matérielle supposent cette localisation primaire du psychisme. Dabord sa propriété dêtre un organe de volonté, dêtre le seul objet immédiatement docile à ma spontanéité motrice : tout mouvement mécanique des choses est médiatisé par un mouvement non mécanique, spontané et immédiat. On a vu plus haut le rôle de cette spontanéité dans la constitution du perçu ; mais elle ne sabsorbe pas seulement dans la constitution des choses, elle se reprend sur cette constitution pour coopérer à celle du corps comme contre-chant (Gegenlied) à la nature matérielle ; cela est possible parce que dabord le corps appartient au moi à titre de champ de localisation de mes sensations. Dautres sensations impliquées dans les actes dévaluation participent à cette constitution du sujet corporel : ces sentiments « sensibles » (tension et relâchement, plaisir, douleur, agréable, désagréable, etc.) sont linfrastructure « matérielle », non-intentionnelle, ou, comme dit Husserl, la hylé (matière dont la chose est faite) des vécus intentionnels où sélaborent non plus les choses mais les valeurs. Comme tout à lheure les sensations tactiles, ces affects, sont chargés dune double fonction : ils portent une intention vers et en même temps ils exhibent une localisation corporelle immédiate, quoique diffuse et par là révèlent leur appartenance au corps comme corps propre. Telle est lidée intéressante de ces pages : cest toute linfrastructure hyléique de la conscience qui se donne comme immédiatement localisée. Le moment intentionnel en tant que tel nest pas localisé : « Les vécus intentionnels ne forment pas une couche du corps ». Ainsi pour le tact ce nest pas le toucher, comme appréhension de la forme, qui réside dans les doigts, mais la sensation tactile. Lintentionnalité qui est le sens même de la conscience nest localisée quindirectement par sa hylé. Lambiguïté du psychique au niveau solipsiste Au point où en est notre analyse, la question se pose à nouveau de la « réalité » du psychique. Si la hylé informe est la face localisable de la conscience, toute lunité nest-elle pas du côté du corps-chose qui, en quelque sorte est le lieu dimplantation de cet étrange envers de conscience ? Nous retrouvons le problème abandonné plus haut, de la quasi-réalité du psychique, mais avec les ressources dune analyse nouvelle du psychique localisé. Husserl pose la question en ces termes : Comment le contenu de sensation se lie-t-il au constitué, et comment le corps qui est en même temps chose matérielle a-t-il en soi et à soi les contenus des sensations[3] ? La position même du problème est frappante : il sagit de savoir ce que signifie lattribution du psychique au corps connu comme chose. La question nest pas de recueillir et de protéger une expérience non objective, « existentielle » de la conscience incarnée, mais de reprendre la connaissance physique du corps pour lui attribuer des sensations. En quel sens le corps a-t-il la propriété de sentir ? En quel sens la sensibilité appartient-elle au corps ? Cest donc la possibilité de la psycho-physique et de la psycho-physiologie qui est en question et non le repérage dune expérience existentielle irréductible. Les exemples que donne Husserl ne laissent pas de doute : il considère le problème psycho-physique des variations concomitantes dune série dexcitants mécaniques et dune série de sensations tactiles localisées ; lexemple suppose que la chose perçue est prise au niveau le plus objectif : cest l« excitant » au sens du physicien, rapporté au corps comme champ de sensations. Cest sous cette condition quest instituée une relation de dépendance entre des « états » et des «circonstances », et qui, nous le savons, est lessentiel de la pensée objective. Et comme le champ des sensations localisées est toujours occupé par des sensations, les variations de lexcitant provoquent des « variations d« états » dans une « propriété » permanente dêtre affecté : la « sensorialité » se constitue donc entièrement comme propriété « conditionnée » ou « psycho-physique[4] ». Dès lors percevoir un corps comme chose, cest aussi « co-appréhender » sa sensorialté. À cette chose corps appartiennent des champs sensoriels. Cette appartenance nest pas un phénomène existentiel hors série, mais une application de la relation de dépendance. La main est aperçue comme main avec son champ sensoriel, avec ses « états » sensoriels « co-appréhendés ». Husserl ne voit donc pas dopposition entre le corps comme chose et comme vécu ; comprendre son corps animé cest saisir une chose imprégnée par une nouvelle couche de propriétés extra-physiques qui en font une unité concrète au regard de laquelle le physique et lesthétique ne sont plus que des abstractions. Nous avons donc bien, avec le corps animé ou lâme corporellement localisée, une « réalité », puisque cest quelque chose qui conserve ses propriétés identiques dans le changement des circonstances externes ; en outre, il est toujours possible délaborer de nouvelles propriétés, de nouveaux pouvoirs en fonction de nouvelles circonstances. Et ainsi, la relation à des circonstances extra-mondaines permet de traiter tout le psychique comme intra-mondain. Au début de lanalyse intentionnelle le corps était le Mitglied (le membre) de toute perception de chose, il est maintenant le Gegenbild (limage) ; le corps est cette chose qui a des perceptions localisées et par elles porte la Psyché. Il reste que ce corps animé est la quai-réalité que nous disions plus haut. Les traits qui annulent presque son statut de réalité intramondaine sont invincibles : dabord comme centre dorientation, il est « lorigine 0 », lici pour lequel tout objet est là-bas ; lci qui demeure et par rapport à quoi le reste change de place. Dans la perspective solipsiste qui est encore la nôtre, mon corps nest pas lui-même quelque part en un lieu objectif ; il est lici originel pour tout « là-bas » ; dautre part, je nai pas la possibilité de faire varier langle, le côté, laspect sous lequel mon corps mapparaît, de méloigner de lui, de le faire tourner ; en ce sens lorgane de perception est un perçu inachevé, « une chose constituée de manière étonnamment incomplète[5] ». Nous sommes ainsi ramenés à lambiguïté du psychique : il participe du subjectif, puisque cest lâme qui a son corps, et de lobjectif, puisque cest la chose qui a des sensations. Ce corps est une partie des choses et pourtant le psychique qui lhabite est le centre autour duquel le reste du monde se regroupe ; le psychique se prête aux sensations causales et pourtant il est le point où la causalité rebrousse de lordre physio-psychique à lordre idio-psychique. Mais il manque à cette réalité des traits qui napparaîtront quen sortant du solipsisme et en rentrant dans lintersubjectivité. Alors lobjet naturel « homme » sera tout à fait le répondant de lattitude naturalisme. Le niveau intersubjectif La connaissance dautrui que Ideen I appelait déjà lempathie (Einfühlung), fournit le principal accès au psychique en tant que réalité de la nature. Voici les hommes, là dehors parmi les choses et les bêtes. Je comprends quils ont leur vie psychique, que ce monde est le même pour eux et pour moi et quensemble, nous formons le monde psychique des hommes. Lanalyse intentionnelle qui commence ici est la première ébauche de ce que sera la Ve Méditation cartésienne. Mais alors que les Méditations cartésiennes se situent sur le plan de linterprétation idéaliste de la méthode et tentent de résoudre par lempathie, le paradoxe du solipsisme transcendantal auquel semble devoir acculer la réduction du monde à mon ego, à ma monade, Ideeen II nuse pas de la connaissance dautrui pour résoudre lensemble du problème philosophique de lobjectivité, mais le problème limité de la constitution du psychique. Aussi Husserl ninsiste pas encore sur le paradoxe de la constitution de lalter ego lui-même, lequel se constitue comme « létranger », bien quil se constitue « en moi ». Le tour de lanalyse reste ici plus descriptif ; constituer signifie seulement interroger un sens en explicitant les intentions signifiantes dont le sens est le répondant ; ce travail de constitution reste donc en deçà du niveau de lexpérience philosophique. Le point de départ est la présence en original du corps dautrui. Tel est le corps dautrui pour quiconque, présent comme toute chose ; par contre, la subjectivité nest présence originaire que pour un seul ; elle nest exhibée quindiretement par le corps dautrui ; elle nest pas Urpräsenz mais Appräsenz. Comment se constitue cette « apprésence » ? Sur la base de la ressemblance entre tous les corps considérés comme comme chose (cest ce phénomène que la Ve Méditation appellera « appariement »). À la faveur de cette ressemblance, la « localisation » directe et indirecte du psychique dans le corps, celle que montre lexpérience solipsiste de mon corps animé et de mon âme incarnée, est transférée à tous les corps analogues. Ce processus de transfert prend une telle extension que, de proche en proche, japprends à coordonner du psychique à de lorganique perçu. Ainsi une localisation du psychique fait suite à la localisation vécue au niveau du tact et des affects ; les « localisations cérébrales » sont de ce type. Le cerveau est toujours le cerveau de lautre ; cest à titre indirect que je donne un sens à lexpression : le cerveau est le siège du psychisme. La localisation ne signifie plus ici quune pure correspondance fonctionnelle entre deux séries de changements ; cest une corrélation empirique élaborée au niveau de la conscience théorétique, donc au même niveau que « la chose physique » qui structure le perçu. Ainsi « lapprésentation du psychisme dautrui a sa référence originelle dans lexpérience solipsiste dune comprésence totale du psychisme et du physique. Là seulement, et plus précisément dans les seules sensations tactiles et affectives, lunité de lhomme est présente. « Lapprésentation » du psychisme dautrui « en » son corps est une comprésence transposée : lautre sent et pense comme moi ; son corps aussi est un « champ psychique » comme le mien était à titre originaire du champ sensoriel. Mais la carrière de ce transfert est illimitée. Toute comprésence se transmue dans lintropathie : la main de lautre que je vois « mapprésente » le toucher solipsiste de cette main et tout ce qui tient avec ce toucher ; tout un monde naît à cette main, un monde que je ne peux que me figurer, me « rendre » présent sans quil me « soit » présent. Ainsi se forme peu à peu un art des signes, une vaste grammaire des expressions, dont le langage est lillustration la plus éminente. Comprendre ces signes, cest constituer lhomme, appréhender lautre comme « analogue de moi-même[6] ». Les conséquences de lintropathie La première conséquence est son choc en retour sur lexpérience solipsiste : je mapplique à moi-même ces corrélations empiriques, non originaires, mais moins bornées entre le psychique et le physique : Ce nest quavec lintropathie et par lorientation constante de lobservation expérimentale sur la vie psychique apprésentée avec le corps dautrui, et constamment prise objectivement avec le corps que se constitue lunité close homme ; cette unité je me lapplique à moi-même[7]. Ainsi, je me mets au bénéfice de la connaissance dautrui. Deuxième conséquence : la quasi-localisation de lâme. En vertu de ces corrélations nouvelles du psychique au corporel, le changement de lâme est comme un co-déplacement de lâme. Certes lâme est nulle part, mais son lien avec le corps la met quelque part ; elle nest localisée que parce quelle est ordonnée à un lieu par une coordination empirique. En ce sens, lhomme se déplace, séloigne, se rapproche ; par cette quasi-localisation lhomme est incorporé avec sa subjectivité à mon environnement spatial. Lanalogon de moi-même est là-bas. Mais troisième conséquence en participant à la manière dont autrui perçoit les choses, je me mets moi-même dehors. Jachève dobjectiver mon propre corps ; janticipe son aspect pour autrui. À partir de lautre « ici » apprésenté comme lieu originaire dautrui, je me représente ma place comme un « là-bas » pour autrui.À ce moment tout le monde est dehors, même moi et je puis dire avec Husserl : « Lobjet homme est donc objet extérieur, transcendant, lobjet dune intuition externe[8] ». Lintropathie achève la « réalisation » de lhomme. Comme les autres réalités elle est unité dapparitions et détats qui sunissent sous forme de dispositions[9] ». Quatrième conséquence : si maintenant on considère que cette objectivation de lhomme se situe au même niveau intersubjectif que la mathématisation du reste de la réalité, on « entrevoit » jusquoù il est possible de « réaliser » la conscience. La mathématisation du réel refoule les qualités perçues dans le « subjectif », la « chose vraie » est alors le X pensé comme règle de construction de tels ou tels vécus de perception. Du coup, la nature mathématisée devient un absolu : lordre « esthésiologique » est lui aussi posé absolument comme une dépendance de cette nature. Le vécu de conscience devient une sorte dépiphénomène de tels et tels corps situés dans la nature absolue ; la chose physique porte tout lédifice comme existant en soi. Ainsi, tandis que le psychique est « réalisé » par sa liaison au physique, le physique se délie du psychique en se mathématisant. Ce processus précipite la totale naturalisation de lhomme. En face de ce processus, Husserl nest pas du tout soucieux de récupérer lexpérience originelle du corps propre qui a été la base de départ de ce mouvement de « réalisation », « dobjectivation ». Au contraire, ce qui paraît lintéresser cest le déplacement progressif de laccent du vécu originaire à la réalité psycho-organique de niveau expérimental. Lexpérience solipsiste a fourni le sens originaire de lunité psycho-organique, lintropathie a procuré le transfert de ce lien au corps dautrui qui est un objet véritable, la physique a donné la base mathématique et absolue de la réalité. [1] Edition poche 2004, Librairie philosophique Vrin, 1er trimestre 2004, p. 115 à 138. [2] Ideen II, p.193. [3] Ideen II, p.196. [4] Ideen II, p.198. [5] Ideen II, p.203. [6] Ideen II, p.214. [7] Ibid.,p. 213. [8] Ibid.,p. 215. [9] Ibid.,p. 216. Date de création : 26/12/2015 @ 18:02 Dernière modification : 26/12/2015 @ 18:28 Catégorie : Phénoménologie Page lue 105 fois Imprimer l'article Réactions à cet article Réagir à cet article Personne n'a encore laissé de commentaire.Soyez donc le premier ! |
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LINTERSUBJECTIVITÉ THÈME FÉTICHE POUR HUSSERL ET HABERMAS
Sur ce thème de l'intersubjectivité (thème d'intérêt fondamental pour les deux penseurs), il est soutenu que les méthodes phénoménologiques pourraient bien être nécessaires afin d'enquêter sur certaines questions philosophiques que la théorie de Habermas de la communication na jusqu'à présent traitées que partiellement.
Le phénomène, selon HUSSERL (1859-1938), nest pas lapparaître dun être susceptible de se récupérer dans un savoir absolu.
Selon GERARD LEROY, [EDMUND HUSSERL fut le pionnier dune nouvelle méthode de réflexion qui apparaît comme le principal mouvement de pensée de notre temps. Pour HUSSERL, toute connaissance n'est que l'auto-exploration de la conscience réflexive. On peut donc envoyer le monde au diable. Peu importe ce qu'est la chose en son essence. Ce qui importe c'est ce qui apparaît à la conscience. La phénoménologie est "la science de ce qui apparaît à la conscience".
Au vu de limportance quelle a prise au XXe siècle, la phénoménologie est à mettre au rang du cartésianisme du XVIIe, ou de lempirisme du XVIIIe siècle. Elle succéde, en sy substituant, au structuralisme des dernières décennies du XXe siècle.
On a coutume, pour expliquer la révolution méthodologique dHusserl, de citer sa maxime : aller aux choses même. Évitons les malentendus. HUSSERL ne manifeste pas par cette expression un réalisme naïf, mettant fin au criticisme néo-kantien et à ses obsessions épistémologiques. HUSSERL propose seulement une méthode directement liée à un nouveau type de regard, où toute connaissance sélabore comme l'auto-exploration de la conscience réflexive. Autrement dit la phénoménologie procède descriptivement envers le contenu des vécus. Le savoir phénoménologique est toujours un savoir voir.
Si bien que la phénoménologie est essentiellement une affaire de regard. Elle ne sarticule pas sur une argumentation; elle nanalyse pas pour déduire, ni logiquement ni dialectiquement; elle fait voir la donation de sens de ce qui apparaît. Tout ce qui soffre à nous, dans lintuition originaire, doit être reçu pour ce que le phénomène donne. Pour HUSSERL il sagit de convertir le regard dans la perspective de ce quil appelle la réduction transcendantale sans laquelle on ne profitera pas des possibilités les plus fondamentales de la méthode phénoménologique. Attention : la réduction ne réduit rien. Elle libère désentrave, écrit JEAN GREISCH le regard de la pensée, dans la mesure où elle rend possible le discernement des significations intentionnelles. Car toute investigation porte sur les structures intentionnelles de la conscience, qui nest que comme conscience de. Ainsi doit être comprise lintentionnalité, premier grand axe de la phénoménologie de Husserl.]
Les rattachements d Husserl en sa qualité de phénoménologue
Il se rattache :
- à KANT jusque dans les descriptions qui continuent lanalyse kantienne du Gemüt (âme éclairée par lesprit) qui restait masquée ;
- en même temps, la phénoménologie rejoint en profondeur lesprit de HUME. Par son goût pour ce qui est « originaire », « plein », « présent », par delà les abréviations et les symboles du discours, elle continue la grande tradition anglaise de la critique du langage, et étend sa discipline de pensée dans tous les secteurs de lexpérience : expérience des significations, des choses, des valeurs, des personnes.
- Enfin la phénoménologie se rattache plus radicalement encore à DESCARTES, au doute et au cogito cartésiens ; la réduction quelle opère des fausses évidences du « cela va de soi » au phénomène véritable, à lapparaître authentique, est bien dans la lignée du doute ca ; et le cogito cartésien devient autre chose, quune première vérité, que dautres vérités suivraient dans une chaîne de raisons. Il est lunique champ de la vérité phénoménologique, dans lequel toutes les prétentions de sens sont confrontées aux présences qui constituent le phénomène du monde.
Ainsi la phénoménologie continue-t-elle le transcendantal kantien, loriginaire humien, le doute et le cogito cartésiens ; elle ne représente aucunement une brusque mutation de la philosophie.
Paul Ricur artisan du développement de la phénoménologie
C'est à Paris, dans les années 1930, que PAUL RICUR (1913-2005) poursuit son apprentissage philosophique avec GABRIEL MARCEL. Il y découvre les écrits phénoménologiques d'EDMUND HUSSERL, travail qu'il poursuivra en traduisant en cachette Ideen I au cours de sa captivité en Poméranie à l'Oflag II-B de 1940 à1945.
En 1986, dans la collection « Bibliothèque de lhistoire de la philosophie », fondée par HENRI GOUHIER, il publie « À lécole de la phénoménologie[1] » doù se trouve extrait le sujet qui est développé ci-après.
LA CONSTITUTION DE LA NATURE ANIMÉE SELON HUSSERL
Lexpérience primordiale est celle où le corps se révèle comme organe de percevoir, impliqué dans le perçu.
Quest cette révélation ? Déplaçons lattention de la chose constituée « à travers » la fonction organe et reportons la sur les sensations locales dont le corps est le porteur. Nous surprenons le psychique en quelque sorte au ras de la fonction organe (le cas du double contact est le plus révélateur : je touche ma main gauche avec ma droite ; mon corps paraît deux fois comme ce qui explore et ce que jexplore).
Interrogeons la sensation de contact. Elle a une fonction double bien remarquable : cest la même sensation qui « présente » la chose explorée et qui révèle le corps. Tout tact au sens large (tact superficiel, pression, chaud et froid, etc.) se prête à deux « appréhensions » où se constituent deux sortes de choses : lextension de la chose et la localisation de la sensation sélaborent en quelque sorte en surimpression ; dun côté les profils sélaborent en un schéma sensible fluant, lequel se dépasse dans un objet identique ; de lautre côté la sensation annonce son appartenance à une psyché et du même coup révèle mon corps comme mien.
Cette première expérience atteste le privilège du tact dans la constitution du corps animé.
Lil napparaît pas visuellement et la même couleur ne peut pas montrer lobjet et apparaître localisée comme sensation. Lexpérience du double contact « du touchant-touché » est sans équivalent ; il ny a pas de voyant-vu : « toute chose vue peut être touchée et, à ce titre renvoie à une relation immédiate au corps, mais non un moyen de sa visibilité. Un sujet purement oculaire ne pourrait avoir de corps qui apparaît » ; il verrait son corps comme chose ; les sensations kinesthésiques me révèleraient au plus ma liberté de mouvement, non lappartenance de mon corps : « cest comme si le moi, indiscernable de cette liberté, pouvait sur le plan kinesthésique mouvoir la chose matérielle « corps » avec une liberté immédiate[2] ». On voit la parenté et la distance entre Husserl et Maine de Biran : cest aux prises avec les choses que je mapparais corps ; mais le rôle révélateur appartient au tact comme tel, non à leffort : « les sensations de mouvement doivent fondamentalement leur localisation à leur combinaison constante avec des sensations localisées à une primaire ».
Le sens du corps, révélé par cette localisation primaire des sensations tactiles, cest dêtre une chose sentante qui « a » des sensations ; bref, le psychisme se montre étalé dans la spatialité vécue du corps et réciproquement le corps est vécu comme champ de localisation du psychique.
Tous les autres aspects qui opposent le corps à la chose matérielle supposent cette localisation primaire du psychisme.
Dabord sa propriété dêtre un organe de volonté, dêtre le seul objet immédiatement docile à ma spontanéité motrice : tout mouvement mécanique des choses est médiatisé par un mouvement non mécanique, spontané et immédiat. On a vu plus haut le rôle de cette spontanéité dans la constitution du perçu ; mais elle ne sabsorbe pas seulement dans la constitution des choses, elle se reprend sur cette constitution pour coopérer à celle du corps comme contre-chant (Gegenlied) à la nature matérielle ; cela est possible parce que dabord le corps appartient au moi à titre de champ de localisation de mes sensations.
Dautres sensations impliquées dans les actes dévaluation participent à cette constitution du sujet corporel : ces sentiments « sensibles » (tension et relâchement, plaisir, douleur, agréable, désagréable, etc.) sont linfrastructure « matérielle », non-intentionnelle, ou, comme dit Husserl, la hylé (matière dont la chose est faite) des vécus intentionnels où sélaborent non plus les choses mais les valeurs. Comme tout à lheure les sensations tactiles, ces affects, sont chargés dune double fonction : ils portent une intention vers et en même temps ils exhibent une localisation corporelle immédiate, quoique diffuse et par là révèlent leur appartenance au corps comme corps propre.
Telle est lidée intéressante de ces pages : cest toute linfrastructure hyléique de la conscience qui se donne comme immédiatement localisée.
Le moment intentionnel en tant que tel nest pas localisé : « Les vécus intentionnels ne forment pas une couche du corps ». Ainsi pour le tact ce nest pas le toucher, comme appréhension de la forme, qui réside dans les doigts, mais la sensation tactile. Lintentionnalité qui est le sens même de la conscience nest localisée quindirectement par sa hylé.
Lambiguïté du psychique au niveau solipsiste
Au point où en est notre analyse, la question se pose à nouveau de la « réalité » du psychique. Si la hylé informe est la face localisable de la conscience, toute lunité nest-elle pas du côté du corps-chose qui, en quelque sorte est le lieu dimplantation de cet étrange envers de conscience ?
Nous retrouvons le problème abandonné plus haut, de la quasi-réalité du psychique, mais avec les ressources dune analyse nouvelle du psychique localisé. Husserl pose la question en ces termes :
- Comment le contenu de sensation se lie-t-il au constitué,
- et comment le corps qui est en même temps chose matérielle a-t-il en soi et à soi les contenus des sensations[3] ?
La position même du problème est frappante : il sagit de savoir ce que signifie lattribution du psychique au corps connu comme chose. La question nest pas de recueillir et de protéger une expérience non objective, « existentielle » de la conscience incarnée, mais de reprendre la connaissance physique du corps pour lui attribuer des sensations. En quel sens le corps a-t-il la propriété de sentir ? En quel sens la sensibilité appartient-elle au corps ? Cest donc la possibilité de la psycho-physique et de la psycho-physiologie qui est en question et non le repérage dune expérience existentielle irréductible.
Les exemples que donne Husserl ne laissent pas de doute : il considère le problème psycho-physique des variations concomitantes dune série dexcitants mécaniques et dune série de sensations tactiles localisées ; lexemple suppose que la chose perçue est prise au niveau le plus objectif : cest l« excitant » au sens du physicien, rapporté au corps comme champ de sensations. Cest sous cette condition quest instituée une relation de dépendance entre des « états » et des «circonstances », et qui, nous le savons, est lessentiel de la pensée objective. Et comme le champ des sensations localisées est toujours occupé par des sensations, les variations de lexcitant provoquent des « variations d« états » dans une « propriété » permanente dêtre affecté : la « sensorialité » se constitue donc entièrement comme propriété « conditionnée » ou « psycho-physique[4] ».
Dès lors percevoir un corps comme chose, cest aussi « co-appréhender » sa sensorialté.
À cette chose corps appartiennent des champs sensoriels. Cette appartenance nest pas un phénomène existentiel hors série, mais une application de la relation de dépendance. La main est aperçue comme main avec son champ sensoriel, avec ses « états » sensoriels « co-appréhendés ». Husserl ne voit donc pas dopposition entre le corps comme chose et comme vécu ; comprendre son corps animé cest saisir une chose imprégnée par une nouvelle couche de propriétés extra-physiques qui en font une unité concrète au regard de laquelle le physique et lesthétique ne sont plus que des abstractions.
Nous avons donc bien, avec le corps animé ou lâme corporellement localisée, une « réalité », puisque cest quelque chose qui conserve ses propriétés identiques dans le changement des circonstances externes ; en outre, il est toujours possible délaborer de nouvelles propriétés, de nouveaux pouvoirs en fonction de nouvelles circonstances. Et ainsi, la relation à des circonstances extra-mondaines permet de traiter tout le psychique comme intra-mondain.
Au début de lanalyse intentionnelle le corps était le Mitglied (le membre) de toute perception de chose, il est maintenant le Gegenbild (limage) ; le corps est cette chose qui a des perceptions localisées et par elles porte la Psyché.
Il reste que ce corps animé est la quai-réalité que nous disions plus haut.
Les traits qui annulent presque son statut de réalité intramondaine sont invincibles :
- dabord comme centre dorientation, il est « lorigine 0 », lici pour lequel tout objet est là-bas ; lci qui demeure et par rapport à quoi le reste change de place. Dans la perspective solipsiste qui est encore la nôtre, mon corps nest pas lui-même quelque part en un lieu objectif ; il est lici originel pour tout « là-bas » ;
- dautre part, je nai pas la possibilité de faire varier langle, le côté, laspect sous lequel mon corps mapparaît, de méloigner de lui, de le faire tourner ; en ce sens lorgane de perception est un perçu inachevé, « une chose constituée de manière étonnamment incomplète[5] ».
Nous sommes ainsi ramenés à lambiguïté du psychique : il participe du subjectif, puisque cest lâme qui a son corps, et de lobjectif, puisque cest la chose qui a des sensations. Ce corps est une partie des choses et pourtant le psychique qui lhabite est le centre autour duquel le reste du monde se regroupe ; le psychique se prête aux sensations causales et pourtant il est le point où la causalité rebrousse de lordre physio-psychique à lordre idio-psychique.
Mais il manque à cette réalité des traits qui napparaîtront quen sortant du solipsisme et en rentrant dans lintersubjectivité.
Alors lobjet naturel « homme » sera tout à fait le répondant de lattitude naturalisme.
Le niveau intersubjectif
La connaissance dautrui que Ideen I appelait déjà lempathie (Einfühlung), fournit le principal accès au psychique en tant que réalité de la nature.
Voici les hommes, là dehors parmi les choses et les bêtes. Je comprends quils ont leur vie psychique, que ce monde est le même pour eux et pour moi et quensemble, nous formons le monde psychique des hommes.
Lanalyse intentionnelle qui commence ici est la première ébauche de ce que sera la Ve Méditation cartésienne.
Mais alors que les Méditations cartésiennes se situent sur le plan de linterprétation idéaliste de la méthode et tentent de résoudre par lempathie, le paradoxe du solipsisme transcendantal auquel semble devoir acculer la réduction du monde à mon ego, à ma monade, Ideeen II nuse pas de la connaissance dautrui pour résoudre lensemble du problème philosophique de lobjectivité, mais le problème limité de la constitution du psychique.
Aussi Husserl ninsiste pas encore sur le paradoxe de la constitution de lalter ego lui-même, lequel se constitue comme « létranger », bien quil se constitue « en moi ». Le tour de lanalyse reste ici plus descriptif ; constituer signifie seulement interroger un sens en explicitant les intentions signifiantes dont le sens est le répondant ; ce travail de constitution reste donc en deçà du niveau de lexpérience philosophique.
Le point de départ est la présence en original du corps dautrui.
Tel est le corps dautrui pour quiconque, présent comme toute chose ; par contre, la subjectivité nest présence originaire que pour un seul ; elle nest exhibée quindiretement par le corps dautrui ; elle nest pas Urpräsenz mais Appräsenz.
Comment se constitue cette « apprésence » ?
Sur la base de la ressemblance entre tous les corps considérés comme comme chose (cest ce phénomène que la Ve Méditation appellera « appariement »). À la faveur de cette ressemblance, la « localisation » directe et indirecte du psychique dans le corps, celle que montre lexpérience solipsiste de mon corps animé et de mon âme incarnée, est transférée à tous les corps analogues.
Ce processus de transfert prend une telle extension que, de proche en proche, japprends à coordonner du psychique à de lorganique perçu. Ainsi une localisation du psychique fait suite à la localisation vécue au niveau du tact et des affects ; les « localisations cérébrales » sont de ce type. Le cerveau est toujours le cerveau de lautre ; cest à titre indirect que je donne un sens à lexpression : le cerveau est le siège du psychisme. La localisation ne signifie plus ici quune pure correspondance fonctionnelle entre deux séries de changements ; cest une corrélation empirique élaborée au niveau de la conscience théorétique, donc au même niveau que « la chose physique » qui structure le perçu.
Ainsi « lapprésentation du psychisme dautrui a sa référence originelle dans lexpérience solipsiste dune comprésence totale du psychisme et du physique.
Là seulement, et plus précisément dans les seules sensations tactiles et affectives, lunité de lhomme est présente. « Lapprésentation » du psychisme dautrui « en » son corps est une comprésence transposée : lautre sent et pense comme moi ; son corps aussi est un « champ psychique » comme le mien était à titre originaire du champ sensoriel. Mais la carrière de ce transfert est illimitée. Toute comprésence se transmue dans lintropathie : la main de lautre que je vois « mapprésente » le toucher solipsiste de cette main et tout ce qui tient avec ce toucher ; tout un monde naît à cette main, un monde que je ne peux que me figurer, me « rendre » présent sans quil me « soit » présent.
Ainsi se forme peu à peu un art des signes, une vaste grammaire des expressions, dont le langage est lillustration la plus éminente.
Comprendre ces signes, cest constituer lhomme, appréhender lautre comme « analogue de moi-même[6] ».
Les conséquences de lintropathie
- La première conséquence est son choc en retour sur lexpérience solipsiste : je mapplique à moi-même ces corrélations empiriques, non originaires, mais moins bornées entre le psychique et le physique :
Ce nest quavec lintropathie et par lorientation constante de lobservation expérimentale sur la vie psychique apprésentée avec le corps dautrui, et constamment prise objectivement avec le corps que se constitue lunité close homme ; cette unité je me lapplique à moi-même[7].
Ainsi, je me mets au bénéfice de la connaissance dautrui.
- Deuxième conséquence : la quasi-localisation de lâme.
En vertu de ces corrélations nouvelles du psychique au corporel, le changement de lâme est comme un co-déplacement de lâme. Certes lâme est nulle part, mais son lien avec le corps la met quelque part ; elle nest localisée que parce quelle est ordonnée à un lieu par une coordination empirique. En ce sens, lhomme se déplace, séloigne, se rapproche ; par cette quasi-localisation lhomme est incorporé avec sa subjectivité à mon environnement spatial. Lanalogon de moi-même est là-bas.
Lintropathie achève la « réalisation » de lhomme. Comme les autres réalités elle est unité dapparitions et détats qui sunissent sous forme de dispositions[9] ».
- Quatrième conséquence : si maintenant on considère que cette objectivation de lhomme se situe au même niveau intersubjectif que la mathématisation du reste de la réalité, on « entrevoit » jusquoù il est possible de « réaliser » la conscience.
La mathématisation du réel refoule les qualités perçues dans le « subjectif », la « chose vraie » est alors le X pensé comme règle de construction de tels ou tels vécus de perception. Du coup, la nature mathématisée devient un absolu : lordre « esthésiologique » est lui aussi posé absolument comme une dépendance de cette nature. Le vécu de conscience devient une sorte dépiphénomène de tels et tels corps situés dans la nature absolue ; la chose physique porte tout lédifice comme existant en soi.
Ainsi, tandis que le psychique est « réalisé » par sa liaison au physique, le physique se délie du psychique en se mathématisant.
Ce processus précipite la totale naturalisation de lhomme. En face de ce processus, Husserl nest pas du tout soucieux de récupérer lexpérience originelle du corps propre qui a été la base de départ de ce mouvement de « réalisation », « dobjectivation ». Au contraire, ce qui paraît lintéresser cest le déplacement progressif de laccent du vécu originaire à la réalité psycho-organique de niveau expérimental. Lexpérience solipsiste a fourni le sens originaire de lunité psycho-organique, lintropathie a procuré le transfert de ce lien au corps dautrui qui est un objet véritable, la physique a donné la base mathématique et absolue de la réalité.
[1] Edition poche 2004, Librairie philosophique Vrin, 1er trimestre 2004, p. 115 à 138.
[2] Ideen II, p.193.
[3] Ideen II, p.196.
[4] Ideen II, p.198.
[5] Ideen II, p.203.
[6] Ideen II, p.214.
[7] Ibid.,p. 213.
[8] Ibid.,p. 215.
[9] Ibid.,p. 216.
Date de création : 26/12/2015 @ 18:02
Dernière modification : 26/12/2015 @ 18:28
Catégorie : -9b-Phénoménologie
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