LA VERITE DANS SES DIFFÉRENTS CONTEXTES
La vérité sans pertinence, jusquà être dangereuse[1] La tendance actuelle chez ceux qui lisent est de mettre entre parenthèses la revendication de vérité de ce quils lisent. Le mot de vérité est devenu presque un mot grossier que lon entoure, en guise de cordon sanitaire, de guillemets. On parlera de la vérité de quelquun, ou dun groupe, ou dune civilisation, au sens de « ce que cette personne ou ce groupe tient pour vrai » en bon français, ses opinions. Rémi Brague commence par présenter un passage de lécrivain et universitaire irlandais C. S. Lewis (mort à Oxford en novembre 1963). Un démon expérimenté écrit à son apprenti. Celui dont il est le démon gardien pourrait se tirer dune argutie en lisant la réfutation quen a donnée un auteur ancien, Cependant, écrit le démon instructeur dans le climat intellectuel que nous avons enfin réussi à produire dun bout à lautre de lEurope de lOuest, tu nas pas à ten inquiéter. Il ny a que les érudits pour lire des vieux livres et nous les avons traités de telle façon que, de tous les hommes, ce sont les moins susceptibles dacquérir de la sagesse en le faisant. Nous sommes arrivés à cela en leur inculquant le Point de Vue Historique. Le Point de Vue Historique, pour le dire brièvement, signifie que quand un érudit se trouve devant une affirmation quil lit dans un auteur ancien, la seule question quil ne se pose jamais est de savoir si elle est vraie. Il se demande qui a influencé lauteur ancien, dans quelle mesure son affirmation est consistante avec ce quil a dit dans dautres livres, quelle phase elle illustre dans lévolution de lauteur, ou dans lhistoire générale de la pensée, comment elle a affecté des auteurs postérieurs, combien de fois elle a été comprise à contresens (spécialement par les collègues de lérudit), quelle est la tendance densemble de la critique des dix dernières années à ce propos, et quel est aujourdhui létat de la question[2]. Voilà qui est fort bien croqué, souligne Rémi Brague, et nous devrions en prendre de la graine. Ne nous rendons pourtant pas la tâche trop facile. Il ne suffit pas ici de « tonner contre » (Flaubert)[3] lattitude décrite. Car cette attitude ne repose pas seulement sur un esthétisme qui joue avec les opinions et se délecte de leur chatoyante variété. Elle provient aussi dun souci moral. La revendication de vérité formenterait lintolérance. En particulier le monothéisme serait dangereux, non pas tant à cause du nombre des dieux quil admet, à savoir un seul, mais justement parce quil introduit dans la religion lidée de vérité. Un seul Dieu serait le « vrai », les autres étant alors faux, des « idoles ». Cest légyptologue et théoricien de la culture, lAllemand Jean Assmann qui a répandu cette idée dans le monde savant. À la prétention de posséder la vérité, dailleurs inconnaissable, [le philosophe américain] Richard Rorty préfère ce quil appelle la « démocratie ». Sa position ressemble, par-delà les siècles, à celle dÉpicure qui mettait au-dessus de tout l« amitié » (philia). Pourvu quelle reste possible, et donc pourvu que la paix de lâme soit assurée, on peut proposer des phénomènes astronomiques ou météorologiques, nimporte quelle explication qui pourra désamorcer la crainte dune intervention dans le domaine humain de puissances qui le transcenderaient. On peut observer une tendance assez récente de ne plus même discuter de la vérité dun fait ou dune théorie, mais de critiquer une opinion que lon ne partage pas en se contentant de la reproduire en la présentant bien entendu sous un aspect qui la rendra ridicule et suffira à la discréditer. Cette tactique atteint aujourdhui son sommet chez les chroniqueurs médiatiques, mais au fond, elle est assez ancienne. Elle fut inventée par les journalistes des « Lumières » et théorisée par un authentique philosophe [allemand du XVIIIe siècle], Lessing qui parle de « chasser par le rire » (herauslachen) ses adversaires. Leo Strauss [au cours du XXe siècle] a bien vu quil y avait là un aveu dimpuissance à discuter sur le fond et à vaincre par le raisonnement les arguments de ladversaire. Pour le sire avec Valéry : « Mets les rieurs de ton côté et le bateau chavire.[4] » Il y a encore plus grave. Le XIXe siècle a joué avec lidée selon laquelle la vérité serait non seulement inutile à la culture, mais nuisible au moyen du raisonnement suivant : les choses nont aucun sens en elles-mêmes ; or, nous avons besoin de sens ; il nous faut donc en profiter. Tout sens est fictif et il doit lêtre. La culture est la fiction qui permet de continuer à vivre dans un monde qui, en soi, est privé de sens. Elle est artificielle, et il faut quelle le soit. De nos jours, [le psychanalyste français d'origine grecque, fondateur avec Claude Lefort du groupe Socialisme ou barbarie] Cornelius Castoriadis a orchestré le thème avec force. Mais lidée du caractère fictif de la culture apparaît bien plutôt, sous le nom de l« illusion ». Les Lumières avaient déjà perçu que, pour le dire en 1757 avec dAlembert, « nous nacquérons guère de connaissances nouvelles que pour nous désabuser de quelque illusion agréable, et nos lumières sont presque toujours aux dépens de nos plaisirs[5] ». Cest dans un esprit analogue que [lhomme politique et philosophe irlandais] Edmund Burke regrettait que lempire de la lumière et de la raison détruise les « agréables illusions » de la société[6]. Cette idée, transposée dans une tonalité bien plus radicale, constitue le fond commun de la sensibilité européenne dès lépoque du romantisme tardif. Cest le cas en Italie, chez Giacomo Leopardi, dès 1818. Pour le philologue et poète, la raison détruit les illusions sans lesquelles lhomme ne peut pas vivre. En conséquence, elle mène à son propre contraire, la barbarie. Le résultat logique dune totale destruction des illusions serait le suicide. À lautre bout de lEurope, en Russie, son contemporain Pouchkine dit préférer à limage banale de Napoléon restituée par les mémoires des contemporains, la légende historique, et en général, à la réalité vulgaire, la « tromperie qui nous élève. » La vérité disponible : la technoscience Ce rejet de la vérité au profit de la culture ne serait pas tenable si un second phénomène ne venait pas compenser et rendre possible le premier qui vient dêtre décrit. Il en est dailleurs contemporain, ce qui nest pas un hasard. Rémi Brague veut parler de la science moderne et de ses applications techniques. La science mathématisée de la nature physique commence avec Galilée ( 1642) ; elle trouve des applications techniques avec la révolution industrielle, commencée à la fin du XVIIIe siècle et qui atteint son plein régime au XIXe siècle. La technologie appuyée sur la science, ou technoscience est une sorte dusine qui nous fournit de la vérité à la mesure de nos besoins. Ou, si lon veut une autre image, elle est une planche à billets qui émet toute la vérité que nous voudrons. Nos dépenses étant demblée couvertes, nous pouvons nous permettre de jouer à mettre en doute la vérité. Pour beaucoup de nos contemporains, la vérité se réduit à ce que « la » Science (à supposer que cela existe) nous dit. Cette vérité-là comporte bien des avantages, dont le premier est manifeste, pour ne pas dire spectaculaire, et le second, plus discret, car il est le revers dun inconvénient. Dune part, la science a des applications pratiques dans la technologie. Elle se déploie en une technique très efficace, et se contente du « ça marche ». Dire que les lois quelle formule en langage mathématique sont « vraies » serait une redondance inutile. Dautre part, la science, à linstar de tout savoir pur comme tel, même littéraire ou artistique, est, en rigueur de termes, dépourvue dintérêt[7]. La science est à distance de la culture, et na même rien à voir avec elle. Comme telle, elle est donc neutre. Elle laisse ouverte la question de la légitimité de lutilisation des techniques quelle rend possibles. Lordinateur, le téléphone portable, et bien sûr lavion à réaction sont utilisables par les kamikazes du 11 septembre. Pour la question de la légitimité, la science botte en touche. La vérité officielle : lidéologie La culture comme fiction salutaire peut-elle suffire ? Peut-il y avoir accord entre les esprits sans quelque chose comme une vérité ? Pourrait-on concevoir une fiction commune ? Aussi longtemps quelle nest pas consciente, cette fiction commune peut suffire. On observe en tout cas une inflation de formules devenues lancinantes et tendant à diminuer la vérité, comme « chacun sa vérité », « ma part de vérité ». Est également en plein essor le culte de la « tolérance », notre dernière vertu, dont personne ne rit, [voire] celle dont il est interdit de rire. Cependant, il ny a là que la bonne conscience de nos sociétés, non leur réalité. Dans celle-ci, en effet, la tentation est forte de mettre de lordre dans le chaos des « vérités », en en choisissant une que lon imposera comme vérité officielle. Et il y a là plus quune tentation, cest la réalité effective de toutes les sociétés, dont les nôtres. Certaines de ces vérités officielles sont douces comme la publicité, dautres nettement plus dures, comme la propagande dun régime totalitaire. Entre les deux se déploie un arc-en-ciel de formes intermédiaires dont le politically correct est une des plus visibles. Une montée aux extrêmes est toujours possible. Au nom de quoi sopposer à de telles tentatives ? Pascal avait déjà vu le phénomène : « Lorsquon ne sait pas la vérité dune chose, il est bon quil y ait une erreur commune qui fixe lesprit des hommes [
] car la maladie principale de ëlhomme est la curiosité inquiète des choses quil ne peut pas savoir, et il ne lui est pas si mauvais dêtre dans lerreur que dans cette curiosité inutile[8]. » De cette situation surgit la nécessité de lidéologie, qui comble le vide laissé par la science. Cest pourquoi lidéologie adopte la forme même du creux que laisse celle-ci et, de ce fait, singe la science. Il ny aurait pas de léninisme sans léconomie politique et sa critique par Marx ; il ny aurait pas de marxisme sans la théorie de lévolution selon Darwin. Lidéologie est sensée être « vraie ». Lénine la dit en 1913 : « La doctrine de Marx est toute-puissante parce quelle est correcte. » Elle singe la religion et utilise des affects religieux pour les faire porter sur des objets prétendument accessibles à la science. En matière de politique, la vérité est moins efficace que le mensonge. On a même fait remarquer quun gros mensonge passe mieux quun petit. Cest déjà ce que dit un expert dans ce domaine, rien moins que Hitler en personne, à propos de la propagande de guerre, de ce quon appelle le « bourrage de crâne[9]. » Lidéologie combine les deux. Sous la plus pure des concrétisations historiques dont lhistoire a jusquà présent gardé la trace, lidéologie présente ses mensonges les plus éhontés comme la vérité et se publie dans le journal qui en porte le titre, la Pravda. Un examen même de lidée de « culture » et de son origine permet de tirer la même conclusion grinçante. Lidée de « culture » est absente de la source grecque de la philosophie, que Rémi Brague va interroger rapidement. Les Grecs pratiquaient une tripartition des réalités : nature (physis), technique (tekné), convention (nomos), à laquelle correspondait une tripartition des attitudes humaines : contemplation (theȍria), fabrication (poiësis), action (praxis). Chacune des activités humaines est capable dun certain accès à la vérité ; lexcellence (aretë) de ces activités est là pour capter la vérité dont est susceptible chacun des trois domaines. La contemplation accueille ce qui se montre « sans distorsion » -voir lusage de ladjectif atrekës). [Lorsque] la fabrication produit ce qui nest pas, il lui faut procéder correctement. Dans tous ces domaines, Aristote parle de vérité. Les vertus concernant lintellect en tant que tel (dianoétiques) quil énumère, à savoir science (epistëmë), technique (teknë), intellect (nüs), sagesse (sophia), prudence (phronësis) sont les cinq par lesquelles lâme « fait la vérité » (alëtheuein)[10]. En matière de fabrication, lart est un logos vrai (logos alëthës) qui accompagne la compétence (hexis) fabricatrice[11]. En matière daction (praxis), la prudence est une compétence vraie (hexis alëthës) pratique[12]. Aristote nhésite pas à parler de « vérité pratique » (alëthia praktikë)[13]. Mais dans tout cela il ny a aucune place pour la « culture ». Notre concept moderne de culture représente comme une fusion des deux dernières notions de chacune de ces triades de la philosophie grecque. Le domaine dêtre du culturel regroupe technique et convention ; lactivité exercée par la culture regroupe fabrication et action. La « culture », dans son opposition avec la nature, est une invention du XVIIIe siècle, qui trouve sa formulation la plus puissante chez Kant. En tant quil est le seul être terrestre qui possède lentendement, et avec lui un pouvoir de se fixer des buts à volonté, il [lhomme] est bien seigneur en titre de la nature ; et quand on considère celle-ci comme un système téléologique, il est quant à sa destination le but dernier de la nature. Seulement il ne lest que sous condition, à savoir, quil le comprenne et ait la volonté de donner à celle-ci et à lui-même une destination finale qui puisse se suffire à elle-même , donc être but dernier, mais un but que lon a nul besoin de chercher dans la nature [
] Seule la culture peut donc être le but dernier que lon est fondé à poser pour la nature eu égard au genre humain[14]
Cette culture nest pas celle de lhabileté technique, qui développe la capacité des moyens à atteindre leur fin, mais qui ne suffit pas à orienter la volonté vers une fin bonne. Ni non plus celle du dressage (discipline), qui libère par rapport aux instincts, mais ne peut pas plus orienter la volonté que la première espèce de culture. Lhomme ne reçoit le privilège dêtre la fin dernière de la création que dans la mesure où il est considéré comme noumène [
] sujet de la moralité [
] être moral. Pour Kant, la synthèse se faisait sous légide de laction, telle quelle est régie par la morale. Pour nous [selon Rémi Brague], elle se fait plutôt sous celle de la production, non pas tellement la production matérielle, mais plutôt celle des représentations. La culture ne se comprend plus comme un travail pour accéder au vrai, mais comme production de ce quil faut dopinions communes pour que la vie reste possible. De la sorte, lidée de culture entre elle-même dans la sphère de lidéologie. La vérité comme besoin Nous sommes des enfants gâtés, nous qui pouvons nous permettre de jouer avec lidée de vérité parce que nous ne sommes pas forcés de mentir. Le mensonge est consubstantiel aux régimes totalitaires, heureusement passés, ou encore virulents dans la réalité et dans la tête de leurs nostalgiques. Le mensonge organisé pratiqué par les États totalitaires nest pas, comme on le prétend parfois, un expédient provisoire de la même nature quune ruse de guerre. Il est quelque chose dessentiel au totalitarisme, quelque chose qui continuerait même si les camps de concentration et la police avaient cessé dêtre nécessaires. [
] Le totalitarisme exige en fait que le passé soit totalement modifié, et à la longue il exige quon cesse de croire à lexistence même dune vérité objective[15]. Ce mensonge est une torture. Écoutons là-dessus le témoignage dAlexandre Soljenitsyne. Dans sa Lettre aux dirigeants de lUnion soviétique, publiée en 1974, lécrivain consacre à lidéologie un chapitre spécial, le sixième où il écrit : « Ce mensonge universel, obligatoire, dusage forcé, est devenu laspect le plus torturant de lexistence des gens dans notre pays, pire que toutes les adversités matérielles, pire que chaque non-liberté civile[16]. » Soulignons-le : quand Orwell et Soljenitsyne évoquent un contraire de la vérité, ils ne parlent pas derreur mais de mensonge. Ce que Soljenitsyne a subi et objectivé sous sa forme particulièrement violente, mais manifeste et pour ainsi dire franche, et partant plus facile à repérer, est encore présent sous des formes plus douces, mais aussi plus discrètes et donc plus difficiles à affronter. Certes, les moyens de diffusion des doctrines officielles sont, dans nos sociétés européennes, moins concentrés que ne létait lagence TASS. Les procédés de coercition y sont de très loin plus dilués que le KGB ou lArmée rouge. Cependant, il existe des opinions autorisées, des opinions obligatoires, et dautres interdites. La vérité est une nécessité vitale, et notre civilisation prend de plus en plus nettement conscience de ce que lexistence de lhomme sur cette terre doit être justifiée. Nietzsche nous aide à le penser, peut-être bien malgré lui. Dans un fragment de lépoque du Zarathoustra rédigé, mais non publié, on lit : « Nous faisons une expérience (Versuch) avec la vérité ! Peut-être lhumanité va-t-elle disparaître ! Allons-y (wohlan) ! » Pour certaines personnes, la vérité nest rien de plus que le résultat dun consensus. Or, de toute évidence, un consensus de ce genre doit se produire entre des gens qui sont vivants en même temps. De la sorte, la vérité quils décideront devra être imposée aux générations futures. Bien sûr, lesdites générations seront à même de changer en constituant un nouveau consensus qui prendra de nouvelles décisions quant à la nature de la vérité. Mais il leur faudra le faire en se fondant sur la « vérité » dune génération précédente qui sera présente en elle et les marquera, que les hommes vivant à une époque donnée en soient conscients ou non. Ainsi, cette démocratie absolue devra nécessairement dégénérer en une dictature totale du présent sur lavenir, cest-à-dire en une absence absolue de démocratie. Il faut quil y ait quelque chose comme une vérité objective, indépendante de notre volonté, que lon puisse transmettre de génération en génération, si les générations futures ne doivent pas être abandonnées sans défense aux caprices de leurs ancêtres[17]. Deux types de vérité Rémi Brague est donc amené à se demander ce que serait une culture de la vérité. Ce serait, selon lui, la culture tout court. Celle-ci, non seulement supporte lidée de vérité, mais elle lexige. Mais quelle vérité ? Avec saint Augustin, il est conduit à distinguer deux visages de la vérité. Dans les Confessions, Augustin se pose une question intéressante, à savoir : si la vie heureuse consiste à se réjouir de la vérité, pourquoi, dans le Nouveau Testament, est-il écrit que les hommes haïssent la vérité » ? Ne serait-il pas plus normal quils laiment, puisquelle est incontestablement un bien ? Augustin répond par une distinction entre deux sortes de vérité : « Amant eam lucentem,odeant eam redarguentem.» La vérité peut être lumière, auquel cas nous laimons; mais elle peut être accusation [mise en cause] auquel cas nous la fuyons, voire nous souhaiterions quelle ne fût pas ce qui veut dire que nous la haïssons
La vérité est la lumière que nous braquons sur les choses que nous désirons connaître, et qui nous en assure la maîtrise ; mais elle est aussi ce qui fait retour sur nous et indique ce que nous devrions faire et ne faisons pas, ce que nous devons être et ne sommes pas, voire elle est ce qui tire au clair tous les sales petits secrets que nous préférerions laisser dans lombre, ce qui nous assène, comme on dit nos quatre vérités
La veritas lucens peut être prise comme une idole, dautant plus dangereuse quelle est noble. Pascal le rappelait déjà dans ses Pensées :On se fait une idole de la vérité même, car la vérité hors de la charité nest pas Dieu, et est son image quil ne faut point aimer ni adorer, et encore moins faut-il aimer ou adorer son contraire, qui est le mensonge. Il faut en revanche demander à ceux de nos contemporains qui sont si sévères envers lidée de vérité quelle est la vraie raison qui les fait la pourchasser ? Peut-être conviendrait-il de retourner le soupçon. Ce qui nous anime et éveille notre animosité contre la vérité, est-ce la crainte de la voir dégénérer en fanatisme oppresseur ? Ou ne serait-ce pas plutôt celle de la voir diriger ses exigences vers moi-même ? Dire chacun sa vérité, refuser une vérité qui serait la même pour tous, est-ce que cela ne voudrait pas dire : surtout pas dune vérité qui pourrait dire la vérité sur moi ? La culture comme veritas redarguens Lanalyse dAugustin est fort éclairante, qui permet de caractériser en peu de mots savoir et culture. Rémi Brague proposera donc la double définition suivante : le savoir est la vérité de toutes les vérités lucentes ; la culture est lensemble des vérités redarguentes [des consensus quon a faits siens].» Afin de poursuivre, Rémi Brague se propose de retourner au passage de C .S. Lewis quil a cité plus haut, car il suffit de le lire à rebrousse-poil pour en tirer une profonde sagesse. Lextrait continue ainsi, il est cité en inversant les paragraphes : Puisque nous ne pouvons pas tromper toute la race humaine en permanence, il est très important de couper chaque génération des autres ; en effet, quand lérudition établit un commerce libre entre les âges, on risque toujours que les erreurs caractéristiques dune époque soient corrigées par les vérités caractéristiques dune autre. Mais grâce à notre Père et au Point de Vue Historique, les grands érudits daujourdhui sont aussi peu nourris par le passé que le plus ignorant des mécaniciens qui simagine que « lhistoire, cest de la blague ». La diversité même des cultures invite Rémi Brague à chercher ce qui peut être vrai, et à contester ses propres limites. La culture nest pas un musée des opinions exposées, elle nous permet que les opinions se corrigent les unes les autres. Nous devons donc considérer lécrivain ancien comme une source possible de connaissance, et nous attendre à ce quil pourrait éventuellement modifier notre pensée ou notre conduite. On peut généraliser et appliquer à tout ce qui relève de la culture la formule dHorace : sous un autre nom, cest toi que lon raconte
Dans la culture, cest toujours de moi que cela parle. Le message du Beau est toujours celui que Rilke tirait [au printemps 1908] de la contemplation dune statue grecque : Tu dois changer ta vie . » Locéan de la vérité La conscience moderne est mal à laise devant cette sorte de vérité, parce quelle se la représente, à tort, comme un ensemble dobjets tout faits, ready-made. En conséquence, elle place la recherche de la vérité plus haut que la possession de celle-ci. On se souvient de la parabole de Lessing : si Dieu devait nous présenter la vérité dans une de Ses mains, et la recherche incessante de la vérité dans lautre et nous demandait de choisir, il nous faudrait préférer cette dernière. Le choix nest pas si simple. En effet, comment saurions-nous si nous préférons la recherche plutôt que la vérité, que lobjet de notre recherche est bien la vérité, et pas plutôt, mettons, lexcitation donjuanesque de la découverte ? Toujours est-il quil faut prendre en compte laspiration quelle exprime, et, loin de la rabrouer, lui rendre justice le mieux possible. Or, la tradition chrétienne est à ce propos depuis fort longtemps en possession d'une idée qu'il vaudrait la peine de reprendre, car elle pourrait s'avérer plus acceptable à la conscience moderne. Selon cette façon de voir, la vérité n'est pas quelque chose que l'on possède, mais quelque chose "dans quoi l'on est", un espace plus qu'une chose, thème laissé implicite par certains Pères de l'Eglise grecque. Ceux-ci aimaient à parler de l'"océan infini" de la Divinité. A travers cette image, Dieu est conçu non comme un objet, mais bien plutôt comme un champ, comme un espace librement ouvert. On ne peut atteindre Dieu, on ne peut encore moins "en faire le tour" mais, s'il est permis de s'exprimer ainsi, on peut naviguer sur lui ou surfer sur lui. Saint Augustin le formule ainsi :"Il (Dieu) est caché afin que nous puissions Le chercher afin de Le trouver; mais Il est infini afin que, L'ayant découvert, nous puissions continuer à Le chercher". La culture, enseignée correctement, peut donc relever de cette vérité dans la charité que Pascal [dans ses Pensées] opposait implicitement au culte idolâtrique du vrai. Dans ce cas, la vérité n'est plus ce que l'on possède, pour s'enorgueillir par rapport à son prochain, voire pour dominer celui-ci. En me faisant me connaître moi-même, elle me fait comprendre qu'"on n'entre pas dans la vérité si ce n'est par la charité" (Saint Augustin). Rémi Brague ajoute un préalable de son cru et dirait : « On nentre pas dans la culture si ce nest par la vérité ».
[1] R. Brague, « Modérément moderne », Flammarion, mars 2014. [2] C. S. Lewis, The Screwtape letters, n°27, New-York, Macmillan , 1948, p. 139-140. [3] Remarque dun homme de lettres ; «Quon retrouve ces images aussi bien dans la parole quotidienne que dans les scènes dassemblées, révèle le poids répressif du discours social jusque dans la vie privée. Lexpression tonner contre, marqueur ironique de lidée reçue chez Flaubert na-t-elle pas cette valeur, pitoyable parole qui foudroie de ses préjugés ? Balzac, obsédé par ce fantasme dun âge de la parole homicide, stigmatise plus dune fois une activité qui tue par la parole. » [4] Paul Valéry, Mauvaises pensées et autres, in J. Hytier (éd.), uvres, Paris, Gallimars, Pléïade, t.2, 1960, p.827. [5] DAlembert, Réflexions sur lusage et sur labus de la philosophie dans les matières de goût, in uvres, Paris, Belin/Bossange, 1822, t. 4, p. 333. [6] Edmund Birke, Reflexions on the Revolution in France, J. G. A. Pocock (éd.)Indianapolis, Hackert, 19897, p. 67. [7] Voir le fichier « La physique est-elle intéressante ? » [8] Blaise Pascal, Pensées, §18. [9] Adolf Hitler, Mein Kampf, I, 10. [10] Aristote, Ethique à Nicomaque, VI, 3, 1139 b 15. [11] Ibid, 4, 1140 a 10, 21. [12] Ibid, 5, 1140 b 5, 21. [13]Ibid, 2, 1139 a 26-27, 30, b 12. [14] Emmanuel Kant, Kritik der Ursteikraft. [15] Georges Orwell, « The Prevention of Literature », in S. Orwell (dir.), The Collected Essays, Journalism and Letters, t. 4. [16] Alexandre Soljenitsyne. Lettre aux dirigeants de lUnion soviétique, 6, Paris, Seuil, 1974, p. 219. [17] Pour une illustration très forte de ce point, voir C. S. Lewis, The abolition of Man, chap. III.
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