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Sciences politiques - Repenser la démocratie (1)
REPENSER LA DÉMOCRATIE (1) Titre de louvrage collectif réalisé sous la direction de Yves Charles Zarka (Armand Colin, octobre 2010). RÉSUMÉ DES CONTRIBUTIONS LA DÉMOCRATIE SOUS NOMBRE DE SES ASPECTS Raymond Boudon Lauteur professeur émérite à lUniversité Paris-Sorbonne a centré sa contribution sur lidée selon laquelle la philosophie des Lumières a créé des notions et des outils essentiels pour la théorie de la démocratie, pour la compréhension de la vie démocratique, aujourdhui encore. Le spectateur impartial et la volonté générale Le principe fondamental de la démocratie selon la philosophie des Lumières et selon la tradition libérale qui en est issue affirme que chacun est habilité à disposer dun contrôle ultime sur les décisions qui le concernent directement et indirectement. En fait sur toutes les décisions politiques. Comment un tel principe est-il mis en pratique dans un régime de démocratie délibérative ? Pour répondre à cette question E. Boudon sest appuyé sur les deux concepts rappelés en titre qui sont les plus célèbres de la théorie classique de la démocratie : celui de spectateur impartial dAdam Smith et celui de volonté générale de Jean-Jacques Rousseau. Dun point de vue pratique, ils rappellent limportance quil y a pour le politique sous le régime de la démocratie représentative à prendre lopinion à témoin par-delà les écrans qui sinterposent entre elle et lui. Le spectateur impartial Cest en fait le citoyen quelconque dont on suppose que, sur telle ou telle question, il échappe à ses intérêts, à ses passions, ses préjugés ou ses présupposés. Dans ce cas, il tire ses appréciations et ses jugements du bon sens. Additionnées les unes aux autres et les uns aux autres, ils constituent une réponse collective conforme au sens commun. Certes, les questions posées par la vie politique exigent parfois un certain niveau de compétence avant de permettre au bon sens de sexprimer. Mais bien dautres sont accessibles à tous. De sorte que lon ne peutsuivre Joseph Schumpeter lorsque, dans Capitalism, socialism and democraty (1950), il redoute une incompréhension croissante du citoyen dès lors quune question séloigne de son expérience immédiate. Si tel était le cas seraient inexplicables un grand nombre de phénomènes de consensus et dirréversibilité que, chemin faisant, il va nous être donné dobserver. La volonté générale Cette thèse de Rousseau selon laquelle la volonté générale est toujours droite ne dit pas autre chose que la notion du spectateur impartial. Il nest cependant pas douteux que la volonté exprimée par les citoyens concrets, la volonté de tous, peut sécarter de la volonté générale, comme Rousseau la souligné. Néanmoins, il y a des sujets où nombre des citoyens sexpriment en spectateurs impartiaux. Cest la raison principale pour laquelle la démocratie est le pire système à lexception de tous les autres. Bien que la notion de volonté générale ait été obscurcie par une glose surabondante il nen reste pas moins que lon discerne chez Durkheim comme chez Max Weber lidée que le sens commun entraîne sur le long terme une sélection rationnelle des institutions et des pratiques qui engendre, souvent à lissue de conflits prolongés, des progrès dans la vie de la Cité. On retrouve donc chez eux, comme on pourra le voir aussi chez Rawls (fiction du voile de lignorance), lidée que le bon sens et le sens commun tendent à simposer sur le long terme, dans les sociétés démocratiques du moins : celles où le poids du spectateur impartial ne peut être négligé par les responsables politiques. Les divers phénomènes expliqués par le « spectateur impartial » Bien quil soit souvent tenté par légalitarisme, le public napplique cependant léquation inégalité = injustice, quà des formes dinégalités bien précises. Cest que les sentiments de justice ou dinjustice suscités par telle ou telle forme dinégalités lui sont inspirées par des raisons ayant de bonnes chances dêtre approuvées par le spectateur impartial. Ainsi : les inégalités fonctionnelles ne sont pas perçues comme injustices, car le public admet fort bien que les rémunérations soient indexées fans une mesure acceptable sur le mérite, les compétences ou limportance des services rendus. ne sont pas perçues non plus comme injustes les inégalités qui résultent du libre choix ces individus. La rémunération des vedettes du sport ou du spectacle est considérée sans doute comme excessive mais non comme injuste par la raison quelle résulte de lagrégation de demandes individuelles de la part de leur public. en principe, il faut que, à contribution identique, la rétribution soit identique. Mais on ne considère pas comme injuste que deux personnes exécutant les mêmes tâches soient rémunérées différemment selon quelles appartiennent à une entreprise florissante ou non, à une région économiquement dynamique ou non. on ne considère pas comme injuste une différence de rémunération concernant des activités incommensurables. Ainsi, on conçoit bien quil est difficile de déterminer si le spécialiste en climatologie doit être pus ou moins rémunéré que le directeur dun supermarché. on ne considère pas comme injustes des inégalités dont on connaît mal lorigine, dont on ne peut en particulier déterminer si elles sont fonctionnelles ou non. Or, la distribution des revenus mêle des inégalités dorigines diverses. On ne peut donc conclure par exemple du fait quelle est plus inégale en France aujourdhui quhier à supposer quil en soit ainsi que la société française soit devenue plus injuste. on considère en revanche comme injustes toutes les inégalités perçues comme des privilèges. Ainsi les parachutes dorés que certains chefs dentreprise se font octroyer sont particulièrement mal perçus. Mais aussi les privilèges en matière de retraite des agents du public par rapport au privé ou ceux de professions particulières. Lopinion en septembre 2007 de déclare favorable à 68% dans un sondage, à 75% dans un autre (60% en 2006) à labolition des régimes spéciaux de retraite : le spectateur impartial éclairé comprend bien que léquité lexige. Phénomènes institutionnels Premier exemple : limpôt sur le revenu. Aujourdhui un consensus très général sest établi sur lidée que limpôt sur le revenu est une bonne chose, et quil doit être modérément progressif. Si un consensus a fini par sétablir sur ce point, cest quil est fondé sur un système de raisons solides quapprouverait le spectateur impartial. On peut, à la suite de Stein Ringen, dans What democracy is for (Princeton University Press, 2007), présenter succintement ce système de raisons de la manière suivante. Les sociétés modernes sont grossièrement composées comme Tocqueville lavait déjà remarqué, de trois classes sociales. Celles-ci entretiennent entre elles des relations à la fois de coopération et de conflit évidemment incompatibles avec le modèle à somme nulle de la lutte des classes, comme on peut le noter en passant. Ces classes sont les suivantes : 1) les riches, qui disposent dun surplus significatif éventuellement convertible, notamment en pouvoir politique ou social ; 2) la classe moyenne, qui ne dispose que dun surplus limité, insuffisant pour être converti en pouvoir politique ou social ; 3) les pauvres. La cohésion sociale, la paix sociale, le principe de la dignité de tous impliquent que les pauvres soient subventionnés. Par qui ? Au premier chef, par la classe moyenne, en raison de son importance numérique. Mais la classe moyenne naccepterait pas dassumer sa part si les riches ne consentaient pas à participer de leur côté à la solidarité à un niveau plus élevé. Doù la nécessité dun impôt progressif et supportable par les riches faute de quoi ils pourraient avoir recours à lévasion fiscale. On peut donc estimer à bon droit que le consensus quon observe ici sest formé sur la base darguments convaincants ayant vocation à être accepté par le sens commun. Une fois suffisamment informé, le citoyen quelconque, quelle que soit la classe à laquelle il appartient lui-même, devrait accepter lidée dun impôt sur le revenu modérément progressif. La force du raisonnement comporte une promesse de consensus et dirréversibilité. Second exemple : léquilibre des pouvoirs. Dans la recherche de cet équilibre, il ne sagit plus seulement de limiter les uns par les autres les pouvoirs chers à Montesquieu, les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, mais lensemble des pouvoirs qui naissent dans les sociétés modernes. Ainsi le caractère essentiel de toute société démocratique exigeante est quelle sefforce de limiter la conversion illégitime du pouvoir économique en pouvoir politique. Le spectateur impartial exige aussi de combattre la conversion du pouvoir bureaucratique en pouvoir politique. Mais cest en fait la conversion illégitime de toutes les formes du pouvoir entre elles que le spectateur impartial voudrait voir freinée. Réciproquement, tout état de chose faisant apparaître une absence de considération pour le principe de la séparation des pouvoirs ou révélant un phénomène de conversion illégitime de lune des formes du pouvoir dur une autre serait et est en fait désapprouvée par le spectateur impartial. Ainsi en est-il pour tous les observateurs attentifs du système de décision collective caractérisant lenseignement français. Il est illustratif de la conversion en pouvoir politique du pouvoir social au sens où, dans Mémoire sur le paupérisme, Tocqueville prenait déjà cette expression. En effet, on a affaire dans ce cas à une structure du pouvoir reposant sur un système de cogestion entre des organisations qualifiées de représentatives et les autorités politiques. Les syndicats denseignants, élément central de ces organisations, ont une fonction parfaitement légitime, celle de défendre le personnel enseignant. On ne doit donc pas sétonner quils adoptent spontanément une attitude corporatiste sur bien des sujets, puisque celle-ci résulte de leur rôle même. Il en résulte une conversion illégitime du pouvoir social en pouvoir politique qui heurte à la fois la rationalité axiologique et la rationalité instrumentale. Cest Mancur Olson qui a identifié la cause primordiale de ce phénomène : lorsquun petit groupe organisé cherche à imposer ses intérêts, sa volonté ou ses idées à un groupe non organisé, dans des conditions générales, il peut le faire, puisque les membres du grand groupe vont avoir tendance à adopter une stratégie de cavalier seul : à compter sur les autres pour exercer des pressions visant à faire changer davis le petit groupe organisé. En dautres termes, chacun espère pouvoir bénéficier dune action collective quil appelle de ses vux sans avoir à en assumer les coûts. Doù il sensuit que laction collective du grand groupe contre le petit a de fortes chances de ne pas avoir lieu. Ce phénomène explique encore que des minorités agissantes puissent chercher à imposer au public, des idées que celui-ci ne partage pas : cest lorigine du phénomène du « politiquement correct » par lequel des groupes ou des réseaux paraissent en mesure de faire passer leur vérité pour la vérité. Le retard pris par la France sur ses voisins sur bien des sujets résulte de ce mécanisme. Il joue moins en Allemagne ou au Royaume-Uni où le Parlement et à travers lui lopinion font office de bouclier contre les intérêts particularistes et où les syndicats, étant plus représentatifs, doivent davantage tenir compte de lopinion de leurs mandants et sen tiennent plus étroitement quen France à leurs fonctions syndicales sans chercher à empiéter sur le pouvoir politique. En résumé, une ligne daction politique essentielle simpose aux démocraties, à devoir approfondir léquilibre des pouvoirs et plus précisément à chercher à limiter les phénomènes de conversion illégitime des diverses formes du pouvoir entre elles. Le pouvoir administratif peut être limité par des agences dévaluation indépendantes, le pouvoir exécutif par un renforcement du pouvoir législatif et une affirmation de lindépendance du pouvoir judiciaire, le pouvoir médiatique par un renforcement du pouvoir politique. Si lon se lamente moins sur limportance du pouvoir médiatique en Allemagne quen France, cest que le pouvoir politique et le pouvoir social sy exercent dune manière moins voyante et moins médiatisée peut-être, mais plus efficace. Phénomènes dévolution Premier exemple : ladoucissement tendanciel des peines. Durkheim observe que lévolution des sanctions pénales dans les sociétés occidentales se caractérise par un adoucissement séculaire. Des catégories toujours plus nombreuses dagissements sont dépénalisées. Elles sont soustraites au droit pénal et traitées comme relevant du droit civil. Deuxième exemple : labolition de la peine de mort. La peine de mort tend à disparaître dans les sociétés démocratiques modernes notamment parce quelle est dépourvue, selon toutes les études effectuées à ce sujet, de toute efficacité dissuasive et quune peine moins radicale est par suite préférable. Et aussi parce quelle est irréversible et de ce fait rend lerreur judiciaire irréparable. Or, dès quon peut imaginer une peine réparatrice moins sévère et qui apparaît tout aussi efficace, cette dernière tend à être sélectionnée par le spectateur impartial. Troisième exemple : lévolution des murs. Les différents mouvements, loin dêtre une conséquence de mai 1968, nont en fait quexprimé et accéléré une tendance à long terme à la rationalisation des attitudes à légard de lautorité, de la religion et de la morale. Quant à lagent principal de ce processus de rationalisation, cest encore le spectateur impartial. On observe distinctement ces processus de rationalisation à luvre sur le moyen terme, à partir de la grande enquête réalisée en 1998 par laméricain R. Inglehart sur les valeurs du monde. On y observe une tendance générale pour les plus jeunes et les plus instruits à approfondir les institutions démocratiques de façon à ce que le pouvoir politique respecte mieux le citoyen, à définir de nouveaux droits, à affirmer les droits de minorités au nom de la liberté de revendiquer des identités diverses, à reconnaître la complexité des processus politiques et à écarter les idéologies simplistes. Les réponses aux questions relatives à lautorité font apparaître, des anciens aux jeunes, des moins instruits aux plus instruits, une tendance quon peut décrire à laide des catégories wébériennes familières : tendance à laffirmation dune conception rationnelle de lautorité et déclin des conceptions traditionnelle et charismatique. On accepte lautorité mais on veut quelle se justifie. Les questions relatives à la religion elles-mêmes font apparaître un processus de rationalisation : il se révèle à ce quon reconnait de plus en plus fréquemment dune génération à la suivante un certain nombre de vérités, à savoir : 1) que rien ninterdit à lêtre humain de se poser des questions métaphysiques sans une réponse définitive possible (Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Quel est le sens de la vie ? De la mort ?) et auxquelles les religions fournissent une réponse quelles présentent elles-mêmes comme relevant de la foi ; 2) quil est impossible de démontrer que la réponse daucune des grandes religions est préférable à celle des autres ; 3) que par suite le respect à légard de tous les systèmes de croyances religieuses est le seul principe compatible avec la valeur fondamentale du respect de lautre. Il suit aussi de ces notions que la séparation des pouvoirs spirituel et temporel est une bonne chose. Les enquêtes montrent que cette proposition simpose en effet de plus en plus fermement dans les esprits dune génération à la suivante. Les questions relatives à la morale témoignent du même processus de rationalisation. Du groupe le plus ancien au plus jeune et du groupe le moins instruit au plus instruit, on tend de plus en plus à soutenir quune morale fondée sur le principe cardinal que tout ce qui ne nuit pas à autrui doit être permis. On croit à la distinction entre le bien et le mal, mais à mesure quon descend dans les catégories dâge et quon monte dans les catégories dinstruction, lon pense de moins en moins quelle puisse résulter de lapplication mécanique des principes. On veut reconnaître les raisons qui font quun état de choses ou un comportement peut être jugé bon ou mauvais. Cela indique que les systèmes déducation sont dimportants vecteurs de rationalisation diffuse quillustrent les données en question : que le spectateur impartial est dautant plus actif quil est plus éclairé et que son regard peut se poser par-delà les aléas de la conjoncture et du contexte. Démocratie de compromis ou démocratie représentative ? On a parfois limpression que certaines démocraties modernes sont des démocraties de compromis : quelles reposent sur une vision du gouvernement réduisant son rôle à celui dun arbitre des groupes dintérêt ou dinfluence et généralement des minorités agissantes. Or, il nest clairement pas souhaitable du point de vue de lépanouissement de la démocratie que le « dialogue » entre lexécutif et les représentants des minorités actives tende à réduire à peu de chose les représentants de la nation et celui de lopinion publique, et que lon sécarte ainsi des principes de base de la démocratie représentative. Le fait que la notion de « démocratie dopinion » soit couramment affectée dune coloration négative est à cet égard un symptôme alarmant. Comme lest le fait que la philosophie politique « avancée » voie dans la manifestation anarchique de demandes particulières en provenance des minorités agissantes et des groupes dintérêt ou dinfluence un passage à une démocratie « participative » censée correspondre à « lâge de la défiance » dans lequel nous serions entrés. En fait, il importe plutôt de souligner que cest lopinion publique (comme le révèle la pratique des sondages) qui est le partenaire principal des acteurs politiques et non les minorités agissantes. (R. Boudon, à propos du rôle néfaste des minorités pour la vie démocratique na pas manqué de déplorer la pression exercée par les agents de Gaz de France sur les parlementaires qui les a conduits à faire obstruction au débat par le dépôt de 100.000 amendements.) Politique compassionnelle ou politique rationnelle ? Dans ses écrits de 1835 sur le paupérisme, Tocqueville avait déjà indiqué les risques que comportait une politique sociale plus compassionnelle que rationnelle. Autant il est nécessaire pour la cohésion sociale dapporter de laide au citoyen en difficulté, autant il est négatif pour la collectivité et pour lui-même den faire un assisté. Car on le prive alors de sa dignité et lon prive la collectivité du produit du travail quil pourrait accomplir. Il est aisé dobserver, grâce à linfluence du spectateur impartial, une évolution tendant à substituer une politique rationnelle à une politique compassionnelle, non seulement en Scandinavie, mais en Allemagne avec les mesures dites Hartz IV ou au Royaume-Uni avec le nouveau New Deal de Tony Blair. Fin de la crise politique française ? La conclusion de R. Boudon tient en peu de mots : « on natténuera la crise du politique que si lon réaffirme, notamment dans les enseignements et à travers les institutions, les principes fondamentaux de la théorie classique de la démocratie, tels quils ont été exprimés par Montesquieu, Adam Smith, Rousseau, Tocqueville ou Max Weber, pour ne citer que quelques uns des plus grands. Si, par ailleurs, on évoque en France plus quailleurs le notion dune crise du politique, cest que le spectateur impartial ne peut manquer dobserver que les voisins immédiats de la France ont mieux réglé le problème de la dette ou celui des retraites engendré par le vieillissement de la population , ne connaissant guère les incendies de voiture et les mouvements de rue, ne voient pas leur jeunesse émigrer, ont un taux de chômage plus faible et un niveau de vie plus élevé, disposent dun nombre satisfaisant de magistrats ou ont des prisons plus décentes. Pourtant la France et ses voisins immédiats appartiennent au même environnement économique et politique. La cause première des singularités indésirables de la France réside dans létiolement qui la caractérise depuis un demi-siècle de la démocratie représentative. La notion de démocratie participative ne fait, elle, quajouter à la confusion. Quant à lidée selon laquelle nous serions entrés dans lère de la démocratie médio-cratique et que le politique serait jugé par le public sur son image plus que sur ses résultats, il sagit dune billevesée. Il faut dire quà la différence des grands auteurs qui viennent dêtre rappelés, les analystes modernes du comportement humain ont tendance à voir lhomme soit, pour parler comme Amartya Sen (voir Stein Ringen, dans What democracy is for Princeton University Press, 2007), un imbécile rationnel, aveugle à tout ce qui nest pas ses intérêts immédiats, soit, ajoute R. Boudon, un imbécile irrationnel manipulable à merci par la «com. Derrière la crise française de la politique il y a sans doute, plus profondément une crise de la pensée politique et de la représentation de lhomme et du citoyen ». Francesco Saverio Trincia Lauteur professeur de philosophie morale à lUniversité de Rome a centré sa contribution sur le dilemme de la démocratie entre populisme et souveraineté populaire tel quil a pu se présenter notamment dans la démocratie italienne. La fondation par contrat de lorganisation civile Le fait de résoudre le problème « originaire » par la voie intrinsèquement rationnelle dune première convention contractuelle qui fonde la souveraineté populaire et qui fixe celle-ci au principe de majorité, paraît sous tous les rapports en tant que commencement dune nouvelle histoire de lorganisation de la cohabitation humaine. Lauteur du Contrat social en est persuadé, car il soustrait au contrat toute valeur liée à son origine historique selon la thèse jusnaturaliste, cest-à-dire de ce qui est déjà arrivé, mais plutôt la légitimation qui lui est fournie par sa validité morale, qui rend la solution contractuelle du « problème originaire » définitivement garantie par la raison politique. Ernst Cassirer, linterprète de Rousseau qui, avec la conviction kantienne et néokantiennelaplusprofonde,a vu dans la formation par contrat de lorganisation civile la condition dune construction tout à fait transcendentalement humaine et dun renforcement épistémologique de la résistance aux défis dune histoire qui résulte désormais du modelage par la raison, en est lui aussi persuadé. Cette construction transcendentalement (et non pas empiriquement) humaine de la démocratie augmente et fonde la validité de la démocratie, justement parce quelle soustrait lordre civil, cest-à-dire politique, à la prétention pré-moderne de lexistence dautorités transcendentales chargées de lui donner sa légitimité. La démocratie moderne, de ce point de vue, est lanalogue pratique de la construction théorique de la connaissance de lexpérience par la critique de la raison pure. Le régime démocratique en tant que tel pourrait donc être défini comme quelque chose de bâti structurellement sur le contraste, toujours dangereux entre la valeur qui sincarne en lui et le monde historique réel pour lequel il a été inventé. La fragilité endogène du modèle démocratique Dans ce contexte historique le thème de la « dilemmaticité » des démocraties contemporaines, cest-à-dire lidée que lon doit reconnaître la nécessité pour ces démocraties de recommencer le défi qui concerne la notion même de lexercice de la souveraineté populaire, nest pas une façon indirecte pour affirmer que nous nous trouvons face à une crise structurelle de la démocratie contemporaine et à son inéluctable décadence dans un avenir politique différent et négatif dont on narrive même pas à imaginer la physionomie. Il faut constater plutôt que depuis désormais deux siècles, cest-à-dire depuis quAlexis de Tocqueville diagnostiqua le risque de lannulation de la dimension libérale de la démocratie américaine[1], à savoir la possibilité pour la souveraineté exercée institutionnellement par le peuple de miner la base individuelle, particulière et donc libre de lattribution de légitimité à la souveraineté de tous, il est devenu impossible disoler le modèle théorique de la démocratie de son caractère dilemmatique et conflictuel. Il devient plutôt de plus en plus clair que la force en premier lieu théorique, spirituelle et morale des régimes démocratiques est directement proportionnelle à la compréhension de leur fragilité, une fragilité dont la physionomie est toujours différente et donc, à chaque fois identifiable dans sa spécificité historique. Pour cette même raison, il est de plus en plus clair aujourdhui, face aux phénomènes macroscopiques dusure dans un sens populiste de la souveraineté populaire, des phénomènes qui ne sont pas sans rapport avec le paradoxe de la démocratie américaine saisi par Tocqueville, que lintrinsèque fragilité endogène du modèle démocratique impose de reconnaître que la raison critique qui parcourt constamment le rapport entre la validité axiologique, dun côté, et lhistoire des démocraties, de lautre, forme un élément fondamental dans la définition de leur physionomie essentielle. La démocratie en tant que modèle et les démocraties historiques ont été des produits et des thèmes de la raison philosophique, et ils continuent de lêtre, à condition, naturellement, de ne pas se méprendre sur le caractère consciemment paradoxal de cette thèse. Doù la nécessité de relever un défi pratique important : repousser la prétention de linévitabilité de la dérive populiste et de la dictature culturelle de la majorité Défi pratique important, précisément dans le point où le plan théorique rencontre le plan politique. Il sagit de confirmer la valeur fondatrice de la souveraineté populaire démocratique, aujourdhui fondamentalement vidée, sans pour autant accepter le phénomène principal qui se connecte au vidage de la souveraineté populaire. Il est nécessaire et urgent de repousser la prétention de linévitabilité de la dérive populiste et de la dictature culturelle de la majorité. La tâche théorique et politique à laquelle devraient se consacrer les défenseurs de la démocratie est celle de comprendre la gravité et la profondeur du phénomène du populisme dans le but de le vaincre. Le populisme et la dictature culturelle dune majorité manipulée sont en effet les démonstrations principales de « vidage » de la souveraineté populaire. Dans la démocratie, le tout ne peut pas être sans les parties, puisque les parties, cest-à-dire la partialité, les différences et même les conflits qui sont à la base du jeu démocratique, doivent renvoyer à eux-mêmes mais aussi à un tout. Un tout, cest-à-dire une dimension dans quelque mesure universelle, ne peut pas coïncider avec la somme des parties, toutes persuadées de la légitimité de leur propre absolutisation. Le dilemme de la démocratie impose de réfléchir sur les notions dopinion publique et de société civile Ce renvoi est destiné à leur rendre un rôle mis en discussion par la pathologie démocratique. Le dilemme se présente sous la forme de la simultanéité dun excès (celui qui va du gouvernement au parlement, jusquaux partis politiques) et dun manque de présence de ces institutions de la politique dans la société civile. En dautres termes, le dilemme de la démocratie se manifeste en même temps comme nécessité et difficulté pour la vie démocratique de se soustraire aux tenailles de lhyperpolitisation autoréférentielle de la politique institutionnelle, dun côté, et de la dépolitisation de la société, de lautre. Le terme dépolitisation indique ici une crise radicale du rôle public de la dimension de la vie privée. Ces tenailles, en effet, représentent parfaitement les caractéristiques et les résultats du populisme démocratique. Le populisme consiste dans cet étau qui étouffe lentement la démocratie, même en labsence dun projet explicite visant à sa destruction. Le populisme a besoin de la démocratie (de ses institutions, de ses procédures, de son ethos) pour la dévorer et la transformer en quelque chose de différent sans pour autant détruire son image extérieure. Il est évident que le germe populiste trouve son meilleur terrain de culture dans les pays caractérisés par une histoire démocratique faible, comme lItalie. À travers un processus autoréférentiel dhyperpolitisation de lensemble de la vie sociale, les démocraties populistes travaillent contre leur raison même dêtre. La souveraineté populaire démocratique se transforme et se déforme de plus en plus en une souveraineté politique, affaiblissement qui némane plus authentiquement du peuple et qui peut seulement ou surtout se vérifier dans une démocratie populiste. Né comme expression de la volonté populaire de se transformer en souveraineté politique justement grâce au contrôle constant exercé par la source de la souveraineté sur lexercice institutionnel et professionnel de celle-ci, la démocratie hyperpolitisée montre sans retenue son visage défiguré. La démocratie hyperpolitisée cesse dêtre un rapport entre des parties différentes et sabsolutise. Elle mine progressivement et inexorablement sa propre source de légitimité et devient un espace dexercice dune souveraineté populaire non ou a-démocratique, ou dune souveraineté démocratique dans les formes procédurales, mais qui nest plus authentiquement populaire à cause de la crise de son rapport avec sa source de légitimité. De lautre côté, cependant, le phénomène de lhyperpolitisation de la démocratie populiste, qui contribue à lautodéfense du pouvoir démocratique obtenu et fondamentalement annulé par ce qui est désormais de plus en plus un chef démocratique plutôt que le premier représentant de la volonté populaire, ne parviendrait pas à se réaliser sans lapport du phénomène apparemment contraire de la dépolitisation de la société démocratique populiste. Létau dhyperpolitisation et de dépolitisation serre et étouffe le jeu normal du conflit politique et social qui est à la base dune démocratie saine. La crise de létat démocratique trouve son expression dans linterdiction de ce conflit, de sorte que la renaissance de la conflictualité sociale ne peut se produire quaux marges de lenceinte institutionnelle, là où les institutions, les partis de la majorité et ceux de lopposition, et même les syndicats, ont difficulté à écouter la voix de la souveraineté populaire et à lassimiler, cest-à-dire à la représenter. En tout cas, ils arrivent en retard et, au moins au début, ils subissent le conflit au lieu de le produire. Il est important de mettre en relief que, si la société entière est progressivement dépolitisée, cela arrive grâce à la circonstance essentielle que les différences programmatiques et les différences de personnel humain qui caractérisent les partis de droite, de gauche et du centre ont un rôle de plus en plus marginal par rapport à la standardisation tendancielle des langages, des programmes et des pratiques utilisés par la classe politique dans sa totalité à légard des citoyens électeurs. Ici on peut bien saisir la connexion entre la crise morale et le déclin définitif des idéologies socialistes traditionnelles qui ont produit et successivement soutenu les partis de la gauche, dun côté et, de lautre côté, la crise de la souveraineté populaire dans les démocraties populistes. Lidéologie socialiste et la défense de la souveraineté populaire Dans ces idéologies, le renvoi au peuple, aux classes opprimées et exploitées, avait la fonction (dans les partis socialistes et communistes des démocraties occidentales, certainement pas dans le totalitarisme soviétique) de légitimer lidée dune certaine continuité entre les démocraties bourgeoises et ce que lon considérait mythologiquement comme leur dépassement sous la forme dun socialisme démocratique. Être de gauche et voter pour les partis de gauche signifiait prétendre à une certaine représentation non seulement de ses propres intérêts, mais de sa propre identité culturelle, dune certaine image de la société, du rapport plus ou moins harmonique, plus ou moins conflictuel entre les différents segments de la société. La prémisse était formée par la connexion entre lhégémonie sociale de la classe ouvrière, à laquelle le marxisme fournissait son support et lexercice authentique de la souveraineté politique des masses populaires. Il sagissait dune façon très importante de réaliser le but de fournir à lexercice de la souveraineté populaire traditionnellement revendiquée par la gauche un contexte de conscience culturelle authentique qui favorisait la capture de la conscience populaire dans la cage de lidéologie. Lidéologie socialiste, de ce point de vue, a longtemps représenté linstrument principal de revendication et de défense de la souveraineté populaire. Ce nest donc pas un cas si la crise actuelle de la souveraineté populaire dans les démocraties populistes comme celle italienne est le résultat de la fin de lidéologie socialiste, la seule qui, pendant des décennies a fourni à la souveraineté populaire sa garantie culturelle. On est obligé de constater labsence dune nouvelle distinction entre les options qui continuent à se définir de « droite » ou de « gauche ». Et on remarque également la difficulté de la gauche daujourdhui à décliner de façon nouvelle par rapport au passé la spécificité dune politique ayant pour but le changement graduel et partiel de la société (le bien nommé « riformismo »). On constate, enfin, le silence presque complet sur le projet concret grâce auquel lopposition des forces de gauche au statu quo social peut se transformer dans un gouvernement non seulement économiquement progressif, mais aussi dans la construction dune cohabitation sociale plus juste dans son ensemble. Vers une nouvelle théorie de la démocratie et une reconstruction de la théorie de la souveraineté populaire Francesco Saverio Trinci, après avoir constaté que lexemple de la démocratie italienne ne diffère pas des autres démocraties de lEurope occidentale quant aux tenailles de lhyperpolitisation et de la dépolitisation démocratiques, se propose de tirer profit de cette démocratie spécifique pour définir un horizon nouveau. Les bases de cette opération lui paraissent être de deux ordres : En premier lieu par lattribution dun rôle crucial à une subjectivité humaine qui ne se réduit pas entièrement à la fonction de civis, de citoyen politique, et par conséquent la défense et le renforcement dune espace existentiel et vital prépolitique des individus et des sujets politiques. La notion de civis démocratique devrait être située sur la limite sémantique qui unit et en même temps sépare dans le civis lui-même une dimension radicalement privée (riche psychologiquement et spirituellement et moralement autonome) et une dimension publique intrinsèquement corrélée, mais non pas mécaniquement fonctionnalisée et finalisée à la créativité privée. John Stuart Mill, Isaiah Berlin et Hannah Arendt pourraient être ensemble les points de repère théorique de cet aspect de la réaction au populisme. En second lieu, par la nécessité de reconnaître le rôle joué par la dimension morale dans la souveraineté populaire. Il est aisé de mesurer la difficulté du thème moral dans le contexte dune théorie possible de la démocratie. Il y a lieu de comprendre, à ce sujet, toute la distance conceptuelle qui sépare le sens du terme « moral » dans ce contexte, de la banalisation et de la destruction substantielle quon en fait quand on dit que le problème de la laïcité dune démocratie doit être évaluéselonlacapacité daffronter des thèmes« éthiques », cest-à-dire les questions bioéthiques. Le fait que seulement dans ce cas-là on invoque la dimension « morale » comme élément important dans une démocratie signale de façon évidente que cest seulement la connotation dune série de problèmes concernant la vie biologique aujourdhui affronté par les gouvernements démocratiques modernes qui est considéré « morale » ou « éthique », mais non pas quelque chose qui concerne la base légitimante de la démocratie elle-même. Cette acception, pour nen être pas rejetée, nen est pas moins souvent oubliée. Ce second aspect de la « question morale » demeure pourtant actuel et mérite dêtre traité spécifiquement. Il indique, en effet, le point de contact dans lequel la réflexion politique sur le populisme souvre à la réflexion sociale et économique qui laccompagne et lintègre. Simpose alors le recours à un parcours théorique en retour de John Rawls à Jean-Jacques Rousseau Il faudrait donc, en évitant de se diriger vers des issues communautaristes ou post-hégéliennes, restituer une nouvelle validité théorique à la notion de « corps moral » (Contrat social, I, 6) qui trouve son origine dans le contrat. En parlant de « corps moral », Rousseau veut dire, en premier lieu et évidemment, que le corps qui naît nest pas quelque chose de biologique, le produit aveugle dun mécanisme naturel. La nature biologique du corps, ou plutôt des corps des citoyens virtuels, est « trans-valuée », même si elle nest pas effacée dans son sens civil et moral. Mais dire que le corps est « moral », signifie quelque chose de plus : cest-à-dire quil est le résultat des volontés rationnelles de tous les individus, des volontés qui décident originairement la forme de lorganisation politique. On peut parler de corps politique « moral » seulement quand celui-ci est institué volontairement, rationnellement, conventionnellement, cest-à-dire contractuellement et par conséquent démocratiquement. Une correction de la position de Rousseau paraît néanmoins nécessaire. Son démocratisme radical doit être modifié dans un sens libéral. Il faut attribuer à la volonté individuelle et à la dimension privée le rôle politique que Rousseau tend à leur nier, car il considère la volonté générale comme lantithèse de la volonté individuelle. Selon Rousseau, seulement une volonté générale essentiellement différente de la volonté particulière peut former la base irremplaçable et exclusive de lorganisation politique démocratique. Pour réélaborer la théorie politique de la démocratie il faudrait montrer que le rapport entre des volontés axiologiquement égales et, pour cette raison, en même temps garanti et risqué , résolu et infiniment irrésolu, fermé et ouvert, formalisé par la constitutionnalisation du contrat, mais simultanément reproposé pour être confirmé et légitimé de nouveau par cette volonté originairement morale et politique des individus, chacun desquels doit être titulaire dune valeur indissociablement privée et publique. Chaque individu est privé si on le considère dans son individualité « bourgeoise », comme lappelait le jeune Marx, mais il sagit dun privé virtuellement public, même lorsquil est privé. Là où le jeune Marx dans la Judenfrage citait ce passage du Contrat social et voyait lacte de naissance de laliénation de la démocratie politique rousseauiste commeconséquencedelasubstitutiondelavolonté générale aux « forces propres » des particuliers, il faut plutôt voir le point de contact du rapport entre privé et public. Découvrir limportance de ce point de contact peut contribuer à rendre irréalisable laliénation populiste dune démocratie en même temps hyperpolitisée et dépolitisée. La déformation populiste de la démocratie peut en effet se réaliser si et dans le cas où les membres du peuple sont privés de leur souveraineté constamment utilisable comme moyen de contrôle du pouvoir politique, qui, de son côté tend à se séparer de sa source alors quil a la prétention de gouverner en son nom. Un moyen de contrôle qui peut aider à endiguer le pouvoir écrasant dune souveraineté politique séparée, de plus en plus politicienne et de moins en moins populaire. Contrairement à ce que pense Marx, la démocratie politique ne doit pas être rapportée, résolue et dissoute dans la société des êtres humains réels, dans la réalité de leur existence immédiatement sociale, dans leur socialité originaire non politique. La démocratie politique, en effet, vise essentiellement au contrôle de la politique et à sa reconstruction et légitimation continuelle. La démocratie politique est la politique soumise constamment au contrôle populaire. Elle devient populiste quand le circuit vertueux du contrôle sinterrompt. Si lon utilise le concept de « peuple » dans ce contexte il perd le poids du bric-à-brac romantique ou réactionnaire qui la accompagné entre le XIXe et le XXe siècle. Bien que fondée sur lélargissement et sur la diffusion de droits toujours légitimés par les droits constitutionnels fondamentaux, la démocratie ne coïncide pas avec ses procédures, qui lui sont pourtant nécessaires. Elle est elle-même un dilemme pratique qui se découpe sur le fond dune réflexivité philosophique. La démocratie paraît de plus en plus aujourdhui comme un dilemme en elle-même, nécessairement oscillante entre le principe de la quantité et celui de la qualité Les pôles de cette oscillation paraissent être maintenant, dun côté, la référence fondatrice au grand nombre qui doit comprendre tous et de façon égale (une référence fondatrice qui nimplique pas la thèse de la simple égalité juridique formelle, même si elle ne peut pas se passer delle) et, de lautre côté, la référence aux aristoi, cest-à-dire au petit nombre, aux « meilleurs ». Dans une démocratie, les meilleurs sont tels de manière démocratique et non pas aristocratique sils se sélectionnent ou sont sélectionnés sur la base dun choix entre tous leurs égaux. La présence de tous légitime les meilleurs, qui sont par conséquent les meilleurs entre tous. Laplatissement populiste des démocraties est le signal que le dilemme démocratique est décidé en faveur de la quantité contre la qualité. Mais ce qui arrive vraiment dans les sociétés démocratiques dominées par des élites politiques autoréférentielles, par des partis incapables délaborer des projets solides, durables et clairement différents par rapport à ceux des autres partis, et, enfin, par une puissante manipulation médiatique, nest pas tant ou seulement le résultat dun processus de décadence de léchange ou du conflit culturel et successivement politique du grand nombre de citoyens ou de groupes différents qui finissent par confondre leurs voix dans une seule voix de tous, ou presque. Ce processus, en effet, nest pas accueilli passivement par les élites, puisquil est en fait guidé et exploité par les élites elles-mêmes. Le processus de la prédominance de la quantité sur la qualité est inspiré par lobjectif politique de lautoconservation du pouvoir poursuivi par les élites démocratiques. Dans ces conditions, est-il possible et comment peut-on garder le principe dune souveraineté populaire fondé sur la validité politique et sociale originairement égale de tous et guidé par le critère du choix de la majorité ? Ce principe du choix de la majorité est-il capable, pendant la vie démocratique, de décomposer la souveraineté unitaire de tous devenus un peuple en lautonomie des individus qui la composent ? Est-il possible, à partir de cette décomposition de définir les moyens concrets par lesquels, sur la base fondatrice de la souveraineté populaire et de son égalité essentielle, les particuliers et les différents groupes sociaux concourent et se heurtent effectivement entre eux ? Il sagit, semble-t-il dune voie irremplaçable pour la création et le renouveau continue des élites du gouvernement, mais également culturelles, scientifiques et techniques, une stratégie visant à les soustraire au destin de linamovibilité et à les soumettre constamment au bienfaisant risque méritocratique de la sélection qualitative. La perverse verticalité populiste et son antidote Cest précisément la perverse verticalité du rapport à sens unique du haut vers le bas du pouvoir délibératif, qui correspond à la verticalité pathologique du mouvement psychologique du bas vers le haut de limage du chef, un mouvement que Freud a défini comme la projection sur le chef politique du moi idéal des masses populaires. Cette situation peut être légitimement définie comme démocratique, et pourtant, surtout dans les différentes formes du totalitarisme, il sagit de la version extrême dune démocratie sans souveraineté populaire. Seule une conception différente du mouvement vertical entre la base sociale populaire et les sommets politiques qui monte de bas en haut pour revenir vers le bas et qui est susceptible dune sélection démocratique des meilleurs peut rivaliser avec la perverse verticalité populiste. La neutralité du modèle horizontal de la démocratie délibérative vis-à-vis du risque de la verticalité populiste Le modèle doux et non compétitif de la démocratie délibérative ne croise pas le risque de la verticalité populiste. Il nest donc pas capable de le combattre. En effet, il narrive pas à montrer la différence profonde entre la formation ascendante de la volonté populaire qui devient institution démocratique grâce au mécanisme de choix rationnel, et la radicale passivité de lidentification des masses avec le chef, accompagnée par lillusion de participer « par rayonnement » à son pouvoir et à sa fortune. La démocratie qui reconnaît son propre caractère dilemmatique renouvelle le schéma interprétatif de Tocqueville Elle y parvient car, sur le fond de lambivalence nécessaire entre la qualité et la quantité, entre les tous et les aristoi, il peut animer à nouveau la lutte pour la survivance contre la dérive conformiste de luniformisation subculturelle. La nouvelle forme de la politique démocratique paraît ainsi suffisamment définie. Cest essentiellement la possibilité de la démocratie dêtre la procédure institutionnelle et le contexte social dans lesquels se réalise la véritable formation des élites démocratiques qui est en jeu. Cette formation peut avoir lieu exclusivement dans une forme politiquement antagoniste. Elle est en même temps un moyen et un objectif de la politique démocratique. Elle se réalise dans lopposition à lautoperpétuation passive délites qui ne sont plus démocratiques, même si le mécanisme qui les place au pouvoir demeure démocratique. Ces élites ne sont plus démocratiques parce quelles ne doivent plus affronter lexamen continu de leur légitimité morale. Leur légitimation formelle devient moralement illégitime. Leur présence entame un processus de corruption générale de la vie démocratique. Dans ce contexte lappel au défi et au contrôle moral à légard des élites démocratiques est essentiel. Cela nimplique pas la création dune démocratie éthique, éventuellement réalisée au moyen dune série de compromis entre les soi-disant laïques et les catholiques fondamentalistes sur les questions bioéthiques, comme suggéré en Italie. Le défi moral réside plutôt dans la possibilité dun contrôle de la récupération effective dune liberté capable dagir (dans les lois et dans les consciences) comme seul critère de sélection des aristoi. Patrick Pharo Lauteur directeur de recherche au CNRS et membre du CERSES se propose de passer en revue les trois sens du concept de démocratie : un sens politique, un sens fonctionnel et un sens moral. Cela dans le but de mieux établir la légitimité de la démocratie ; en conséquence, selon lui, il convient que les démocrates soient mieux éclairés mais surtout soient davantage contraints sur le plan juridique pour comprendre leffort quils ont à faire pour devenir vraiment démocrates. Le sens politique correspond aux caractères particuliers du type de gouvernement désigné comme démocratique ; le sens fonctionnel correspond à lusage routinisé, on peut dire aussi naturalisé, que lon fait habituellement des institutions démocratiques ; quant au sens moral, il correspond à certaines vertus politiques, comme par exemple lamour de légalité, qui devraient être promues par un régime démocratique. Le sens politique de la démocratie Les trois caractères qui paraissent essentiels à la démocratie Il semble à Patrick Pharos que le sens politique de la démocratie qui est aujourdhui le plus commun, et qui apparaît sans doute le plus crédible, inclut au moins les trois caractères suivants : élections libres, presse libre, juridictions indépendantes. Ces caractères paraissent essentiels aux démocraties modernes, entre autres parce quils établissent un contraste net entre ces régimes et les dictatures qui prévalent dans dautres parties du monde. On sait que ce sens minimal de la démocratie comme gouvernement ne correspond pas vraiment au sens quon peut trouver chez certains penseurs classiques du politique, à commencer bien sûr par Aristote qui considérait la désignation par lélection comme la marque distinctive non pas du régime de la démocratie mais du régime oligarchique[2]. Il nest donc pas impossible de soutenir, comme lont fait un certain nombre dauteurs, que le régime électif serait beaucoup moins typique de la démocratie que par exemple le tirage au sort[3], ou alors, dans un registre théorique différent, la délibération citoyenne dans des espaces ad hoc. Il ny a à vrai dire aucune raison de rejeter ces propositions damendement au système représentatif, au moins pour tous les domaines de la vie sociale où elles pourraient sappliquer sans tomber sous lobjection dincompétence des citoyens ordinaires. Par exemple, le tirage au sort des responsables ou des évaluateurs pourrait très bien être appliqué dans des institutions ou pour des catégories dagents ayant par construction les compétences requises sur le segment dactivité qui les concerne, comme les chercheurs du CNRS pour leurs collègues ou les employés et collaborateurs dentreprises directement concernés par les choix économiques de celles-ci. La logique du consentement des citoyens Ce qui fait néanmoins toute la force du modèle électif, cest quon considère, à la suite des théoriciens du contrat social, que la légitimité dun gouvernement ne peut reposer que sur le consentement des citoyens, sous forme dun accord initial, reconductible et vérifiable. Les théoriciens contemporains de la raison publique tels que Rawls et Habermas, se sont eux aussi inscrits dans cette logique du consentement, en insistant soit sur les principes dun accord initial assurant lordre le plus juste de la société ou sur une méthode daccord par les pratiques de la discussion dans toutes les instances de la vie sociale. Or, puisquil est peu probable que lunanimité puisse être obtenue à tout moment et sur toute question en discussion, le thème du consentement nous ramène inévitablement au modèle du vote et de lélection, car élire revient logiquement à exprimer un consentement sur des orientations ou sur des individus qui les concernent. Le thème du consentement comme celui de la souveraineté populaire, soulève pourtant lui aussi certaines difficultés. Dabord, le consentement nimplique pas forcément la démocratie, puisque le peuple pourrait très bien donner son accord à des monarchies, voire à des despotes. Et on peut aussi objecter, comme lavait fair Hume, que lidée de consentement, explicite ou tacite, nest souvent quun mythe servant à camoufler lobéissance passive, par peur ou intérêt, des citoyens, ceux-ci ayant en outre rarement le choix de vivre ailleurs que dans le régime politique dans lequel ils sont nés[4]. Au final, il semble à Patrick Pharo que le système des élections libres reste aujourdhui le composant central du sens politique de la démocratie Le système des élections libres reste essentiel, même sil nest quune forme plutôt indirecte du gouvernement du peuple par le peuple. En pratique dailleurs, cest bien le fait dune élection libre, avec une presse libre et des juridictions indépendantes, qui confère leur légitimité à des leaders comme par exemple Bush, Sarkozy, voire Hugo Chavez et qui au contraire jette le doute sur des leaders comme Poutine et Ahmadinejad[5]. Mais comme cela saute aux yeux dès quon évoque ces exemples, la légitimité des élus ne suffit certainement pas à faire la légitimité de leurs politiques, ce qui, à son avis, est tout le problème de la légitimité démocratique. Le sens fonctionnel de la démocratie Le sens fonctionnel de la démocratie correspond à la mise en uvre du système démocratique dans la vie courante de la société dans sa dimension naturelle Cette mise en uvre suppose pour les dirigeants, comme pour les dirigés, un certain nombre de procédures stabilisées et connues par tous : élections, campagnes, sessions des différentes instances, etc. Cette vie courante de la démocratie a, pour ceux qui la mènent, une dimension « naturelle », au sens phénoménologique du terme, autrement dit elle fonctionne sur le mode de lévidence sans quil soit nécessaire de réfléchir constamment sur ses fondements. La démocratie apparaît ainsi comme la forme de vie des dirigeants et des dirigés de certains pays qui, en tant que telle, na pas besoin dêtre interrogée pour être spontanément pratiquée. Contrairement aux Coréens du Nord, aux Chinois, aux Soudanais et aux Syriens, nous naissons et vivons dans un système politique qui se caractérise comme démocratique, sans que nous ayons rien fait pour cela, sinon aller aux urnes lorsque cest le moment et respecter les lois courantes du pays ce qui est dailleurs le réquisit commun de tous les citoyens sous nimporte quel régime politique. Le fait que les citoyens ne consacrent quune faible partie de leur énergie à la gestion des affaires publiques amène à incriminer un peu vite une dépolitisation Lexplication principale serait plutôt que, dans les sociétés modernes, la politique reste une activité de spécialistes ou au moins de personnes qui sautosélectionnent pour cela, tandis que la plupart des autres se consacrent à dautres intérêts. Contrairement aux tribus de gorilles ou de chimpanzés, il nest pas nécessaire de devenir un mâle alpha ou dexercer un pouvoir politique pour avoir les succès personnels et sociaux qui peuvent remplir la vie dun citoyen moyennement ambitieux. Ce qui apparaît parfois comme un désengagement civique relève donc davantage dune sorte de déperdition civique inévitable quon a dailleurs des chances de retrouver dans nimporte quelle société, y compris peut-être dans les démocraties athéniennes ou paraguayennes (tribus guayaki(s) de lest paraguayen) si souvent vantées pour la participation active de leurs citoyens. Le fonctionnement naturalisé de nimporte quel ordre politique a en tout cas des effets de stabilisation du régime en place Ce fonctionnement, lorsquil se confond avec les données du monde naturel, est dautant plus difficile à remettre en cause, par les dirigeants comme par les dirigés. Les avantages ou les inconvénients de cette stabilisation dépendent alors directement du régime politique lui-même. Il existe par exemple de nombreux pays où, en labsence de démocratie, ce qui est stabilisé par la naturalisation de la vie politique est la corruption, les prébendes, les abus de pouvoir, les trafics dinfluence, etc. Mais les démocraties ont aussi leurs propres routines fonctionnelles problématiques, régulièrement dénoncées par des journalistes et des intellectuels, comme par exemple : lexcessive médiatisation des campagnes électorales, le cumul des mandats, la confusion des intérêts de castes et de lintérêt public, le financement des partis politiques. Chez les dirigeants eux-mêmes, le fonctionnement de la vie politique par le mode du « ça va de soi » ne peut quaccentuer ce genre de dérives. Par exemple, lefficacité pratique et la maîtrise incontrôlée de moyens comme les médias, les mandats multiples, les réseaux dinfluence
, favorisent immanquablement un usage excessif de ces moyens. Le phénomène de laristocratie élective, avec un personnel politique issu pour la plus grande part des mêmes écoles et des mêmes milieux sociaux, ne fait dailleurs que redoubler, au plan politique, des disparités sociales dont on sait quelles saccroissent dans lévolution récente des sociétés libérales. Lorsquelle est élue et intronisée, cette aristocratie politique peut ainsi concentrer entre ses mains un pouvoir extrême, face auxquels lexpression démocratique alternative, celle qui na pas la sanction de lélection populaire, na que le recours de la rue pour faire valoir ses droits. Quant à la confusion des sphères critiquée par le livre classique de laméricain Michael Walzer[6], elle na fait que saccentuer ces dernières années, avec le nomadisme politico-économique des élites sociales. Ces phénomènes sont assez bien connus, mais ce quil convient de souligner sest quils manifestent une sorte demballement de la pratique du pouvoir Ils ne sont pas sans rappeler certains mécanismes de dépendance pratique quon retrouve dans dautres secteurs de lactivité humaine. Il existe en effet une satisfaction ou une jouissance du pouvoir qui, en labsence de contre-mesures morales ou juridiques, ne peut que majorer ces phénomènes. Daprès des recherches sur les consommations abusives, les dépendances aux récompenses et les addictions[7], trois grands types de mécanismes cognitifs de ces phénomènes qui ont une application plus large dans la gestion des affaires humaines peuvent être évoqués : les faiblesses du jugement, celles de la volonté et celles de la liberté. Les faiblesses du jugement correspondent à ce quon appelle en psychologie, des biais cognitifs dont la liste na cessé de croître avec la multiplication des recherches sur les erreurs de perception et dévaluation des probabilités[8]. Mais ils correspondent à ce que Rawls appelle des difficultés du jugement comme, par exemple, limpossibilité de saccorder sur des conceptions du bien, et même, contrairement à ce que pense Rawls lui-même, sur des conceptions du juste. Il en est ainsi de ce quon appelle lescompte du futur[9], cest-à-dire la minoration des avantages futurs au profit des avantages immédiats, alimente ainsi ces biais de la connaissance morale, en pesant sur le jugement rationnel tout bien considéré. Enfin, la confusion des domaines du jugement pratique conduit souvent à poser comme impératif moral universel des objectifs politiques qui relèvent davantage des commodités de gestion, dune idéologie particulière ou dun intérêt électoral, comme par exemple la réduction du nombre denseignants, la durée du temps de travail ou les politiques sécuritaires. En pratique, il semble exister, chez les politiques, une oscillation entre une sincère conviction idéologique qui justifierait certains sacrifices ciblés et certaines brutalités, et un mixte de mauvaise foi, de prosaïsme, voire de pur cynisme qui consiste à éthiciser des propositions qui, au moins sur le plan moral, ne soutiendraient pas un véritable examen rationnel. Les faiblesses de la volonté, quant à elles, correspondent à ce quAristote appelait lakrasia[10], cest-à-dire une action intentionnelle qui sécarte du meilleur jugement de lagent. Il y a faiblesse de la volonté lorsque la volonté de lagent de suivre son meilleur jugement sincline sous la pression dun autre désir. Dans un ouvrage récent, J. Elster[11] a fait un tour intéressant des applications du modèle aristotélicien de lakrasia à la politique, en interprétant certain dispositifs institutionnels, par exemple le bicamérisme ou lindépendance de la banque centrale, comme des façons de prévenir les faiblesses de la volonté politique. On pourrait ajouter à ces exemples la tendance prophylactique des démocraties modernes à soumette la promulgation des lois à un arbitrage constitutionnel ou encore la procédure rawlsienne du voile dignorance qui nest, au fond, quune façon de se prémunir contre des décisions dictées par lintérêt immédiat plutôt que par lintérêt général ou les fameux principes de justice. Le troisième mécanisme relève de ce quon peut appeler des faiblesses de la liberté au sens dune action qui découle dun choix motivé et volontariste qui peut impliquer un dérèglement du jugement comme dans le modèle aristotélicien de lakosalia[12]. Ce dérèglement exclut surtout le dilemme, lhésitation et donc la délibération car lagent nenvisage à aucun moment de suivre le jugement qui contredisait le choix envisagé. Un cas typique serait celui des politiques françaises de plus en plus restrictives vis-à-vis des demandes dasile ou de regroupement familial. Le meilleur jugement consacré dans le droit européen et que nul ne conteste en principe, est que les pays ont le devoir daccueillir certains étrangers pour des raisons humanitaires, mais cela nempêche pas les gouvernements de sen écarter pratiquement sous la pression des circonstances et de lélectorat. La faiblesse de la liberté est évidemment plus marquée quil nexiste à un moment donné aucune mesure externe adéquate comme par exemple un verrou juridique ou une délibération obligatoire devant une instance ad hoc. Le sens moral de la démocratie Lorsquon sinterroge sur lesens moral de la démocratie, on peut avoir limpression que celui-ci a supplanté tous les autres, comme si la démocratie était devenue aujourdhui, par son association aux libertés et aux droits de lhomme, un synonyme de léthique politique, voire de léthique tout court. Être démocrate aujourdhui serait donc finalement avoir toutes les vertus que doit avoir lhonnête homme du XXIe siècle. Le lien entre la démocratie et légalité semble plus évident dès quon prend en compte ce à quoi elle est traditionnellement opposée, à savoir laccaparement de pouvoir par une minorité. Cest apparemment cette opposition au monopole du pouvoir et au despotisme qui, a contrario, permet détablir le principe dégalité, comme obligation de prise en compte dans la société des droits et des intérêts de tous. Cest ainsi dailleurs que raisonnait Montesquieu lorsquil caractérisait la démocratie comme reposant sur la vertu, sans plus de précision, par opposition à laristocratie, fondée sur la modération, la monarchie, fondée sur lhonneur, et au despotisme, fondé sur la crainte[13]. Et lorsquil sagissait de préciser ce quest la vertu politique, Montesquieu indiquait lamour de la patrie mais aussi, bien entendu, celui de légalité[14]. Contrairement à ce quon dit parfois, ce nest pas la valeur de la liberté qui soppose principalement à légalité, mais des visions divergentes de légalité qui, ajoutées à des principes dutilité sociale et de concurrence, contribuent à maintenir hors du pouvoir de décision toute une série de parties prenantes actives et légitimes de la vie sociale : salariés dentreprise et dadministration publique, minorités ethniques et religieuses qui échouent dans les concours sociaux habituels, consommateurs victimes des dégradations de lenvironnement. Une grande partie des dirigeants juge en effet nuisibles au rendement de léconomie et au principe dégalité lui-même, toutes les mesures qui cherchent à rendre du pouvoir à certaines catégories : démocratie dentreprise, action affirmative pour les minorités, obligation de preuves dinnocuité des procédés industriels ou agricoles, soumission à des forums participatifs... Face aux conceptions différentes de légalité, on pourrait avoir limpression que les incertitudes du jugement rendent impossible tout arbitrage ultime. Il nest cependant pas impossible de desserrer létau du dilemme entre lutilitarisme économique et la justice sociale, en déplaçant le point focal et en sarrêtant un instant sur la seconde vertu démocratique, évoquée à linstant, à savoir le sens de lhumanité, dans lequel Rousseau comme les philosophes britanniques de la sympathie, voyait lune des affections humaines premières. Cest bien en effet ce sens de lhumanité qui, dans léthique contemporaine de la démocratie, a été le principal ressort de la défense des droits et de la dignité humaine et du combat contre lhumiliation et lécrasement des individus. Il existe, en outre, un lien théorique entre les deux notions dégalité et dhumanité que Patrick Pharo souhaite souligner, en proposant pour conclure, une légère modification à une formule de Hobbes dans le De cive, selon laquelle : « ceux-là sont égaux qui peuvent choses égales », et en particulier tuer leur prochain[15]. La modification consisterait simplement à dire « ceux-là sont égaux qui peuvent éprouver choses égales », ce qui est indiscutablement le cas des humains, êtres sensibles et, en général, plus réfléchis que dautres animaux. On pourrait ainsi avancer que lidéal moderne de la démocratie et des droits de lhomme est une conséquence directe de la conscience que nous avons prise de cette communauté dépreuve, lexact opposé de la communauté du meurtre. Les verrous institutionnels et juridiques devaient être renforcés en vue de favoriser lattention à lexpérience dautrui, au souci de la justice dautrui, à la prise en compte de sa vulnérabilité. Cela impliquerait, entre autres, de réduire les super-profits, correction substantielle à la dérive aristocratique des démocraties modernes. [1] Tocqueville voit la démocratie américaine menacée par le risque dune dictature conformiste de la majorité, accompagné par la crise dune opinion publique qui nest plus composée de sujets autonomes également créatifs et doués dune influence politique égale. [2] Politique, IV, 9, 1294b8. Cf. aussi Montesquieu, Lesprit des lois, 1748, in uvres complètes, Paris, Seuil, 1964, p. 533. [3] Cf. B. Manin, Principes du gouvernement représentatif, Flammarion, 1995. [4] « Jaimerais autant dire, remarquait Hume, quun homme que lon a embarqué pendant quil dormait, reconnaît lautorité du capitaine de vaisseau ; et pourquoi non, na-t-il pas la liberté de sauter dans la mer et de se noyer ? » Essais politiques (21e essai, 1748), Paris, Vrin, 1972, p.335. [5] On serait tenté, observe Patrick Pharo de comparer ici les dirigeants éjectables aux hypothèses falsifiables pour penser, sur le modèle de lépreuve scientifique, un critère de lélection démocratique. [6] Sphères de justice. Une défense du pluralisme et de légalité, 1983 tr. Ft. Par P. Engel, 1997, Paris, Seuil. [7] Cf. Plaisir et intempérance, recherche morale de laddiction, rapport MILDT INSERM, 2006. [8] Cf. Libéralisme politique, tr. Fr. C. Audard, Paris PUF, 1995, p. 84. [9] Cf. J. Becker, Accounting for Tastes, Cambridge, Harvard, U.P. 1996. [10] Cf. Éthique à Nicomaque, VII. [11] Agir contre soi, Paris, Odile Jacob, 2007. [12] Contrairement à lakrates, lakolastes agit de façon cohérente car il suit son meilleur jugement, sauf que celui-ci sécarte résolument de lopinion la mieux établie, doù lidée de dérèglement. Cf. Éthique à Nicomaque, VII. [13] Cf. Lesprit des lois, op. cit. p. 536 et sq. [14] Ibid. p. 528. [15] « Ceux qui peuvent ce qui l y a de plus grand et de pire, à savoir ôter la vie, peuvent choses égales »(Hobbes). Date de création : 08/09/2011 @ 15:16 Réactions à cet article
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