Parcours
Autres perspectives
Mises à jour du site
03/07//2016 ajout :
16/06//2016 ajout :
01/06//2016 ajout :
15/05//2016 ajout :
01/05//2016 ajout :
10/04//2016 ajout :
02/04//2016 ajout :
24/03//2016 ajout :
05/03/2016 nouvelle perspective :
09/02/2016 ajout :
09/02/2016 ajout :
24/01//2015 ajout :
03/01/2016 ajout :
26/12//2015 ajout :
Phénoménologie
05/12//2015 ajout : Liens Wikipédia
Visites
|
Sociologie - Le sujet personne menacé
LE SUJET PERSONNE MENACÉ Éléments développés par Chantal Delsol dans « Éloge de la singularité » Le mariage de groupe et la propriété collective comme postulats de départ Les temps anciens se caractérisent à la fois par le mariage de groupe et la propriété collective. Le mariage apparaît avec la propriété privée et correspond à une expression de la domination masculine. Cest ce quEngels, en sappuyant sur les travaux de l'ethnologue Morgan, atteste dans son ouvrage LOrigine de la famille, de la propriété privée et de lÉtat (1884) ; il y souligne que les plus anciennes formes de familles sont polygames et polyandres, et que le mariage conjugal est apparu récemment dans l'histoire. Engels, et le marxisme à sa suite, a justifié labolition de la famille bourgeoise par son caractère aliénant, mais il est allé plus loin en montrant que cette abolition survenait historiquement à la suite dautres formes de famille qui pourraient bien réapparaître. Les débats actuels sur les formes de la famille posent en fait le problème du type de société dans lequel nous voulons vivre Ces débats sétablissent sur les mêmes postulats. Louvrage de lethnologue Cai Hua sur les Na de Chine (a) décrit une société matriarcale vivant aujourd'hui dans la province du Yunnan, et dans laquelle prévaut le « système de visite », système sexuel à la fois polygame et polyandre. La conclusion de lauteur est éloquente : « Le mariage napparaît plus comme le seul mode de vie sexuelle institutionnalisé possible. Sans mariage, une société peut parfaitement se maintenir et fonctionner aussi bien que les autres(b)»,« le cas Na témoigne du fait que le mariage et la famillenepeuventplus être considérés comme universels, ni logiquement ni historiquement (c) ». La similitude de raisonnement, à un siècle et demi de distance, traduit bien la continuité des espoirs modernes : pour démontrer la possibilité de transformation radicale des structures sociales et comportementales, sont mis en avant des modes dexistence éloignés dans le temps ou lespace. Si le mariage par groupe ou la polygamie/polyandrie ont existé avant ou existent ailleurs, cela démontre que linstitution de la famille européenne classique na quun intérêt relatif et pourrait fort bien être abandonnée. Elle ne représente pas un constituant humain fondamental, ne fait pas partie d'une «nature humaine», pas plus d'ailleurs que la propriété privée, si lon considère l'institution avérée de la collectivité des biens dans nombre de sociétés anciennes. A la question proprement anthropologique posée par la récusation de la détermination sexuelle (traduite par les discours sur lhomosexualité et le droit à lenfant pour les couples homosexuels) l'homme peut-il faire évoluer sa nature sexuée ? sajoute une question d'anthropologie culturelle. Celle véritablement posée par la modernité n'est pas lhomme peut-il vivre sans mariage ni famille à l'européenne ? ou bien : lhomme peut-il vivre sans propriété privée ? puisquà lévidence il le peut ; confirmation en est donnée historiquement et géographiquement. Le problème nest donc pas là, mais bien : souhaitons-nous opérer la rupture vers ce type de société ? Quelles en seraient les conséquences ? Et plus profondément : ce type de société entretiendrait-il encore les référents culturels qui sont défendus par ailleurs ? Les impedimenta aveugles dun nouveau matriarcat En 1999, lors dun colloque sur la notion de maternité, lune des intervenantes s'est félicitée de ce progrès nouveau : pour la première fois dans lhistoire, disait-elle, les femmes maîtrisent la procréation et le destin de lembryon quelles portent, hors les contraintes sociales et la domination masculine. Or, ce cri de joie ignorait tout de l'histoire : dans bien des sociétés indo-européennes anciennes, sans parler des autres civilisations, les structures familiales sont matrilinéaires ou matriarcales ou les deux à la fois, et la femme détient le pouvoir sur la procréation et l'interruption de grossesse, par la connaissance des plantes transmise de mère en fille. Le cas des Na actuels, où lhomme n'est quun « arroseur », selon le terme utilisé, et où la paternité nexiste pas, se retrouve fréquemment dans les sociétés primitives. Les principales caractéristiques du modèle matriarcal sont labsence de mariage, la maîtrise de la fécondité par la mère, léviction du père et la sacralisation du plaisir (d). Une observation objective de nos sociétés montre à lévidence que nous sommes en train de passer dun modèle à lautre. De même que le passage de la propriété individuelle à la propriété collective sous le communisme, leffacement actuel de la paternité pour laisser place à une forme moderne de matriarcat seffectue au nom du progrès. La législation française qui institue en 1999 un couple doté des avantages financiers et fiscaux du mariage, mais sans responsabilité dans la durée, garantit par là même le rôle prédominant de la mère, seul ancrage certain de filiation si la loi n'affirme pas le père dans son rôle. Cette réforme, qui confère une liberté supplémentaire aux adultes dédouanés de responsabilité vis-à-vis des enfants et vis-à-vis de lautre conjoint se donne ainsi pour une avancée nouvelle dans la marche au progrès (dans la discussion sur le Pacs à lAssemblée nationale, séances des 12 et 13 octobre 1999, largument des défenseurs du texte est celui du progrès « progrès de civilisation», «dynamique de progrès», «avancée», «du côté du progrès », etc., ses adversaires étant donnés pour «rétrogrades»). Pourtant, lensemble de cette évolution constitue plutôt un retour à des formes anciennes davant lapparition du modèle patrilinéaire et patriarcal, de même que la collectivisation communiste opérait une révolution vers des formes économiques et sociales primitives bien connues, avant ou ailleurs (quon songe à la société inca). Le moment historique dapparition ou de déploiement de ces formes sociales, importe peu, mais le plus important est de savoir ce quinduit ce retour en arrière en termes culturels. La collectivisation des moyens de production et déchange, au XXesiècle, est apparue pour finir comme une formidable régression vers un stade de civilisation où lautonomie personnelle et la liberté individuelle dagir et de pensée nexistaient pas encore. Lorsque Marx eut connaissance du modèle politique ancien dit du « despotisme asiatique », il comprit que, dans le passé, des sociétés avaient vécu dans lesquelles ni la propriété privée ni les classes sociales nexistaient véritablement, et toujours elles étaient dotées dun État despotique. A son époque, Bakounine et Proudhon prophétisaient quune société communiste deviendrait immanquablement une forme moderne de ces autocraties anciennes.Cequiarrivatrèsviteaprès1917,etLénine lui-même en fit laveu à la fin de sa vie (e). Devons-nous considérer comme un progrès une évolution qui nous rapproche peu à peu des matriarcats anciens? C'est à partir du critère des référents auxquels nous tenons que nous pouvons évaluer ce qui est «progrès » et ce qui est « régression ». Dans le cadre français, lévolution vers le matriarcat concerne non seulement la sphère familiale, mais également la sphère politique. La République joue le rôle dune mère, comme dispensatrice de biens selon le critère de légalité. Le citoyen de lÉtat-providence républicain se situe dans la symbolique du désir tout-puissant, dont lEtat est lintercesseur monopolistique. De même, lenfant passe par la mère pour obtenir tout objet de son désir : si elle ne cède pas, il trépigne et emprunte la posture de la victime ; si un malheur lui advient, il la considère responsable et fautive. Alors que le père est une parole et une loi, la mère est un lieu, un pays qui occupe l'espace et fait écran entre le sujet et le monde extérieur. Il en va ainsi de lÉtat-providence républicain, dont le citoyen exige tout, sans autre limite que la loi du désir; et dont il exige une part égale, comme lenfant exige une part égale damour sous le règne de la mère. Sous le totalitarisme, lÉtat est une marâtre, figure terrible de la mère, mais figure maternelle encore. La république française, dont certains aspects rappellent le soviétisme voir lÉducation nationale , infantilise ses sujets avec douceur. A cet égard, notre démocratie se trouve en un moment de choix décisif où il lui faut savoir si elle développera un État-providence et des matriarcats, privilégiant lindividu, ou si elle sauvera la figure de la personne à travers une économie plus libérale et des institutions familiales intégrant la responsabilité du sujet. Un clivage sétablit, quoique flottant, entre les sociétés anglo-saxonnes et des pays comme la France ou la Suède. Cest bien ici le destin de la culture d'autonomie personnelle qui est en jeu. Peut-il y avoir façonnement de lautonomie personnelle dans le pays du désir ? Le sujet nest pas une donnée de nature. La personne se construit comme sujet en reconnaissant par elle-même la dure loi de la réalité. Il lui faut pour cela intégrer, en toute conscience, la catégorie du possible. C'est seulement à partir de cette reconnaissance du possible quelle devient capable de faire des choix. Le sujet éduqué à linitiative reçoit la loi du père, et des autorités de substitution, pour pouvoir ensuite se donner sa propre loi : il devient autonome. Lhomme ne devient personne autonome que sil intègre une loi, sil accepte de penser lui-même les limites, même sil doit tâtonner pour en chercher constamment les contours. Autrement dit, lautonomie personnelle ne sétablit que sur la conscience et la responsabilité des limites : on ne se donne des lois propres que dans l'espoir d'apprivoiser sa propre finitude dont on ne laisse plus désormais la charge à dautres, comme lenfant dans le pays tout-puissant de la mère. Lêtre humain ne saurait devenir autonome quen sacrifiant le principe de plaisir pour habiter la réalité de ses propres restrictions. Sil naccomplit pas ce mouvement de reconnaissance des limites à travers léducation, il ne se libérera pas pour autant de la catégorie de limpossible, ni de ses propres limites : car cela, nul ne le peut. Il lui faudra au contraire subir la loi de la réalité qui lui viendra de l'extérieur : loi de la communauté dans les sociétés holistes. La société matriarcale pas plus d'ailleurs que la société à propriété collective, lune et lautre allant souvent de pair dans lhistoire des sociétés anciennes nest pas capable dabriter lautonomie personnelle. Car elle sinscrit dans la double logique de la protection et de la soumission, dont lautonomie est absente. Rien pourtant, malgré la béance qui résulterait de leur disparition, ne semble sopposer au remplacement des familles traditionnelles Nos contemporains se réjouissent de la solidarité qui se développe à lintérieur des familles recomposées, et avalisent lémergence de «tribus» qui, remplaçant les familles traditionnelles, viennent atténuer la crainte devant lindividualisme grandissant. Mais si les tribus contemporaines rétablissent bien une forme de vivre-ensemble où la solidarité prend sa part, elles ne peuvent guère jouer, sauf exception, le rôle que notre culture assigne à la famille : la formation de sujets autonomes à travers des rôles dautorité. Les débats récents qui visent à conférer aux jeunes mineures le droit de demander lIVG ou la pilule du lendemain apportent en effet des libertés individuelles supplémentaires, laissant lillusion que lindividu sera ainsi plus conforme à limage que nous nous faisons de lhomme. En réalité, cest le contraire : car lenfant mineur, qui n'a pas encore appris à accomplir des choix, se verra imposer des comportements réglementaires par les instances administratives. À preuve : largument principal des partisans de ces mesures consiste dans le rejet dun éventuel mauvais conseil de la famille et si le père autoritaire oblige sa fille mineure à garder son enfant ? et si les parents se révèlent trop peu attentifs pour conseiller la pilule à temps ? Ainsi, par crainte des négligences de la famille ou par crainte de son anticonformisme face aux certitudes du temps, on lui enlève le rôle éducatif pour le confier aux instances dÉtat. Lenfant peut avoir l'impression première quil devient plus libre en échappant à ses parents et en recevant la loi dune autorité anonyme, qui dissimule son idéologie sous le manteau de la technique et de la science. En réalité, il a perdu ce qui aurait fait de lui un sujet : les instances sociales peuvent lui dicter un comportement, mais elles ne sont pas capables de lui apprendre lautonomie. Car léducation à lautonomie est une tâche de complicité, d'affection et de patience, qui saccomplit par essais et erreurs, et accepte le risque. Seule une famille dans laquelle les rôles dautorité sont répartis et durables peut assumer ce risque. La famille a les moyens de proposer une éducation dinitiative, essentielle à la construction du sujet. LÉtat ne peut assurer quune initiation. Ces quelques exemples permettent de comprendre la raison de leffacement progressif du sujet autonome dans la modernité tardive. La capacité dinitiative et de responsabilité, qui définit le sujet moderne, dépend entièrement des communautés dapprentissage, à commencer par la famille, qui forme ainsi écran entre lindividu et les instances sociales. Or, c'est bien cet intermédiaire qui suscite la révolte : la famille sorganise autour des hiérarchies et des rôles, elle favorise des formes de domination considérées comme inacceptables au regard de légalité. La modernité tardive nignore pas que la survie du sujet autonome est étroitement liée à léducation par la famille. Un patriarcat rétrograde vis-à-vis de lautonomie du sujet « femme » a longtemps menacé et menacerait encore la réalisation du « sujet » dans son ensemble Cependant, la figure du père despotique, dont Kafka a tracé le portrait inoubliable, justifierait la disparition du sujet : « La crise du sujet est dans l'ensemble une désintégration bénéfique du masculinise philosophique et des fantasmes théologiques masculins pour autant qu'ils étaient enracinés dans un personnalisme paternaliste (f). » Autrement dit, la disparition du sujet libre serait bienvenue parce que le sujet ne peut s'accomplir qu'au prix de l'oppression familiale et, en particulier, paternelle. Selon un processus assez fréquent dans lhistoire, lorganisation patriarcale européenne a cherché sa propre perte en développant des abus misérables. Le si long refus de laisser accéder les femmes, considérées comme des personnes, au statut de sujet autonome, pèse dun poids de plomb dans la défense actuelle du matriarcat. Il se pourrait que nous assistions à un naufrage programmé de lautonomie personnelle, comme seul moyen de noyer avec elle la domination masculine. Pourtant la disparition de lautorité paternelle, voire du père tout court, ne fera pas disparaître lautorité en général, et ne mettra pas lindividu à labri des oppressions. La famille où lÉtat, il faut choisir Car il faudra bien à lindividu une loi, et lÉtat la lui imposera d'en haut. Pour ne plus recevoir l'autorité parentale, il subira celle d'instances anonymes. Cette seconde autorité sera différente de la première : la loi étatique tombera directement, nantie de sa puissance officielle, sur la nuque d'un individu sans défense. Tandis que la loi parentale peut avoir quelques chances, si lon y prend garde, de viser lapprentissage de la liberté qui développera un sujet capable dindépendance desprit face à tous les pouvoirs. Ce chemin de crête na évidemment pas de sens si, comme Nietzsche, nous croyons que le sujet nest quune « routine grammaticale (g) ». Il a un sens si nous croyons que le sujet est une figure anthropologique par laquelle la modernité européenne peut mieux répondre au tragique de lexistence, et qui sous-tend sa certitude de la dignité humaine. Le but de la modernité tardive, si du moins elle tient à la survie du sujet, devrait être de domestiquer lautorité parentale et de lui donner les moyens déduquer les enfants à lautonomie ; plutôt que de rêver à linstauration dun individu libéré de toute contrainte. Lindividu irresponsable, et vivant dans linstant, nest quun fantasme, au sens où tel quel il ne saurait durer dans lhistoire: il requiert à son insu un despote qui lobligera à restaurer les limites quil n'a pas su lui-même définir. (a) Une société sans père ni mari, PUF, 1997. (b) ID., ibid., p.360. (c) Id., ibid., p. 359. (d) Cf. Michel Rouche, «La famille matriarcale est-elle de retour?, in La Famille, des sciences à l'éthique. Institut des sciences de la famille, Bayard, 1995, p. 84. (e) Cf. mon ouvrage, Les Idées politiques au XXe siècle, PUF, 1991, p. 7 (f) Par-delà le bien et le mal, I, 17. (g) Peter Sloterdijk, «Weimar et la Californie», Critique, n° 464-465, 1986, p. 114-127 Date de création : 28/01/2011 @ 07:50 Réactions à cet article
|