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Synthèses - Entre idole et icône
ENTRE IDOLE ET ICÔNE LA POSSIBILITÉ DUN REGARD QUI REGARDE TOUT SANS RIEN VOIR Extraits de « Dieu sans lêtre » de Jean-Luc Marion [Après avoir vu DIEU agapè et la double idolâtrie proférée à travers les siècles], nous nous trouvons confrontés à la recherche dune attitude où le regard ne se figerait plus en un premier (et dernier) visible [une divinité], sans pourtant encore envisagé par linvisible [DIEU], dont linitiative toujours lui échappe ; en un mot, où le regard ne verrait plus aucune idole, sans pourtant prétendre à limpossible agapè ; un regard qui ne verrait rien et ne se découvrirait pas vu un regard qui ne voit rien mais que rien naime, sans idole ni agapè. [Bref, un regard qui nous restreint entre idole et icône]. Le regard porté par Monsieur Teste Lanalyse dune telle attitude présente une difficulté préjudicielle : peut-elle jamais se réaliser en fait ? De ce fait nous pourrions douter, si la fiction littéraire ne nous en avait, avec plus de vérité que la facticité nen propose, décrit ce type. Parmi les nombreux exemples accessibles, retenons le Teste esquissé par Paul Valéry, Témoin de lui-même. Aucune idole ne tient sous le regard de Teste « un peu plus grand que tout ce quil y a de visible » ; toujours ce regard voit plus loin que ce quil regarde, toujours il outrepasse son spectacle, comme en avance sur le visible parce que plus fondamentalement en avance sur lui-même Ce regard ne voit jamais ce que dautres regards, à sa place, verraient jusquà sy figer : au lieu de voir le visible, il repère immédiatement ce que ne comble point, dans lhorizon visible, le spectacle ; il voit ce qui ne soffre pas comme visible, le vide entre le visable et le visible Ce regard, à force de viser toujours plus loin que son visible, de viser « plus loin que le bout de son nez », accomplit un voyage au bout du jour. Rien aucun visible ne larrête, comme rien narrête une colonne blindée qui « fait une percée », comme rien narrête un demi qui « fait une ouverture », ou plutôt comme rien narrête au regard dans un paysage plat, ou dans un salon mondain lui aussi plat. Hors du régime de lidole, où situer le regard que porte Teste ? Sans doute ne peut-on ni le retenir dans une idole quelconque, puisque même lauto-idolâtrie « Jai fait une idole de mon esprit » renforce la question, loin de la dissoudre ; car, si mon esprit mérite de devenir centre irréfragable, il tient ce privilège de son acuité irrépressible qui déteste le monde ; mais comment le principe dun tel désastreéblouissantpourrait-il lui-même devenir ce quil rend impossible idole ? Autant lauto-idolâtrie paraissait la règle du regard idolâtre (a), autant elle apparaît maintenant insoutenable à un regard que définit sa puissance à transpercer toute idole. Aussi lalternative ne consiste-t-elle plus à décider entre une idole externe et lauto-idolâtrie, mais entre licône par excellence et la haine de soi « Je ne suis pas bête parce que toutes les fois que je me trouve bête, je me nie je me tue ». Ce qui permet au regard de Teste de transgresser tout visible sans jamais sy fixer comme en une idole la détestation lui interdit aussi de jamais rencontrer dans le monde un autre regard que le sien pour lenvisager. A quoi aboutit ce regard Aucun visage ne vient envisager Teste, donc en soutenir le regard. A force davoir les yeux trop grands ouverts, Teste ne voit plus rien, sinon limpossibilité de jamais pouvoir arrêter son regard ; comme dipe, dont Hölderlin assure quil avait un il de trop, Teste voit quà force de lucidité (mise en lumière) il détruit tout visible, au point que rien ne le fixera, qui vienne du visible ou advienne en lui. La radicalité de la détestation des idoles met en cause la possibilité dune icône, dont le regard pourrait éviter à Teste de se noyer dans sa propre évidence. Chaque idole qui seffondre marque la nécessité dune icône, mais aussi limpossibilité de ne jamais la voir du moins de ce regard-là. De ce regard instable, qui voit trop pour se laisser envisager, en suspension entre le crépuscule toujours à descendre des dernières idoles, et laurore à jamais repoussée dune icône, regard trop fixe pour ne pas donner le soupçon de sa mort Il y a lieu maintenant de demander, moins à Teste quà nous-mêmes, comment nous parvenons ainsi à tenir un regard qui ne voit pas et ne se laisse pas voir, ni idolâtrique, ni icônique ; bref, quel emploi tient ce regard à la limite. Autrement dit, lorsque nous voyons, comme Teste, avec un il de trop, sans doute ne voyons-nous rien (en fait didole), ni ne nous laissons envisager par rien (en fait dicône) ; mais ce rien, une fois encore, ne dit pas rien. Quoi donc saccomplit dans ce regard aveuglé par sa lucidité même ? Ce regard sexerce en accomplissant lennui. Lennui (b) auquel ce regard aboutit définit une attitude et une manière de regarder Cette attitude et cette manière de regarder est parfaitement définissable, par contraposition avec dautres modes de regard, dabord (1), comme tel ensuite (2). 1/ Ce regard, pour disqualifier les idoles ne se confond pourtant ni avec lanéantissement, le nihilisme ou langoisse. Marquons ces trois distinctions. a) Le regard dennui, nanéantit pas, ni ne détruit, ni même ne nie. Au contraire le mouvement de détruire, précisément parce quil sagit dun mouvement, suppose une non-indifférence, que lennui a pour caractéristique de mettre entre parenthèses. Lennui na aucun intérêt en quoi que ce soit, et donc pas plus dintérêt négatif que positif Le regard dennui, en ne donnant pas son attention au moment même où il se pose sur le visible, le regard abolit le visible, le destitue de toute prétention à sériger comme premier visible (idole), lannule sans avoir à lanéantir. b) Le regard dennui ne saurait non plus se confondre avec lattitude nihiliste. Le nihilisme commence avec la dévalorisation des plus hautes valeurs ; cette dévalorisation découle elle-même de la découverte que toute valeur, même positive perd sa dignité du fait même quelle la reçoive dune évaluation étrangère, celle de la volonté (de puissance) Lennui renonce, sans aucun tragique, sans aucun « mérite » ni « courage », à lintention même dune idolâtrie quelconque. Tout comblement par le visible lui répugne ; son « effrayante pureté » sen dégoûterait, si daventure la chance non : le danger, la tentation sen présentait. Que le regard dennui ne concerne pas le nihilisme, ni ne sy exerce, lécart entre Teste et la pensée réactive le confirmerait : la pensée réactive ne se hait elle-même, ni ne hait ce qui ne se hait point, que pour se discipliner, se dresser et finalement se redresser bref paradoxalement mais inexorablement, (s)affirmer ; et ce parce que précisément, dans son fond elle reste Wille zur Macht [Volonté pour le faire], en quête daffirmation en tant quessence (fondatrice sans fondement) de létant. Teste au contraire, ne réagit pas plus quil nagit, ne nie pas plus quil naffirme ; il détache toute chose de la dignité dune idole, il se détache lui-même, sans ascèse ni effort, de sa propre affirmation, comme dune dernière impureté. Impureté du regard, comme on parle dune impureté dune pierre, qui ne devient en ce sens vraiment précieuse que par soustraction. Le regard dennui ni ne nie ni naffirme, il abandonne jusquà sabandonner lui-même, sans amour ni haine, par pure indifférence. c) Lennui ne doit pas, enfin, se confondre avec langoisse. Si lon entend par angoisse la « disposition fondamentale » qua thématisée Heidegger, on doit y lire lopération phénoménologique qui accomplit une réduction de létant dans son entier, au terme de laquelle ne demeure plus, comme une obsession menaçante, face et autour du Dasein, que le Néant/Rien Langoisse ne tient son rang de disposition fondamentale, que de la revendication quelle éprouve ainsi de la part du Néant/Rien comme Être. Langoisse inaugure un processus complexe, dont la revendication par lÊtre (Anspruch des Seins) constitue le sommet et lunique enjeu. Le recul des étants ne compte que dans la stricte mesure où il dégage lhorizon où lon voit savancer lÊtre sous espèces du Néant/Rien. Ici apparaît clairement ce qui oppose langoisse à lennui ; certes, lune et lautre partagent le retrait effrayé, mais sans anéantissement ontique des étants ; pourtant, dans ce désert, une voix clame encore un appel pour langoisse la revendication que profère silencieusement lÊtre. 2/ Lennui, au contraire, ne peut ici rien entendre, pas même le Néant/Rien. Lennui, en effet, entendu du moins en son acception essentielle reste sourd, même à ce quil entend. Sil ne se trouve pire sourd que celui qui ne veut pas entendre, alors aucun sourd nentend moins que lennui. Ce quil entend, il ny prête aucune attention, aucune intention, aucune rétention Sa fonction propre consiste en effet à provoquer lindifférence à toute provocation, surtout à une provocation fine et forte, surtout à une invocation essentielle. Lennui suspend la revendication, et par excellence celle de lÊtre, parce quil na dautre office ni dautre définition que cette suspension même Lennui nentend rien, ne veut rien entendre, pas plus que son regard ne veut ni ne peut se laisser combler par un premier visible, rayonnant de la dignité dune idole indépassable. Devant le fait que létant soit, lennui ne bouge pas, ne voit pas, ne répond pas. Lennui ne souffre aucune exception à son regard crépusculaire, et létant purement là ny fait pas exception. Aucune idole devant lennui, pas même le spectacle insurpassable de létant donné. Mais comme rien de plus essentiel ne peut jamais paraître que létant donné (dass : Néant/Rien, Être), jamais non plus lennui ne se manifestera plus absolument que dans son inintérêt pour létant donné. Lennui qui ne prête aucun intérêt à létant donné, saccomplit absolument absolument ; ce qui veut dire en sabsolvant de tout lien et de toute limite. Lennui dissout, à la fin, létant donné lui-même, et se défait de ce qui donne létant donné : lÊtre qui fait jouer ici à nu la différence ontologique Lennui se retire de létant et de ses enjeux comme on se retire dune affaire, comme on retire ses fonds dune banque, comme on tire son épingle du jeu. Désormais, libre de tout, même et dabord de létant donné, lennui absolu déploie son indifférence. Proprement, désormais, rien ne fait plus de différence, y compris la différence ontologique. Létant, même vu sous la merveille quil est, ne fait pas, car lÊtre qui y parle ne parvient plus « à faire lintéressant ». Au lieu que langoisse provoque la différence, parce que lintéresse la revendication de lÊtre qui dit la différence ontologique, lennui ny voit aucune différence. Le regard dennui ne relève donc pas dune analyse existentielle commune. Il constitue une « détermination fondamentale », tout comme langoisse, mais en un sens totalement inversé ; au lieu de qualifier lhomme comme Dasein à partir de la différence ontologique, elle disqualifie la différence ontologique (par excès, non par méconnaissance), et donc déplace lhomme en partie du moins hors de son statut de Dasein. Cette indifférence affole la différence ontologique que Teste, plusquetoutautre,saitinaccessibleaumomentmême où il la mime parfaitement , mais par une manière de retrait et de défaut, quassure paradoxalement lavancée et lexcès de lucidité du regard. Au-delà de lidole (même de lultime idole que donne lÊtre/étant), en deçà de toute icône où nous envisagerait lagapè tel flotte, décidé mais en suspens, le regard dennui. Ce regard dennui que voit-il ? Il voit tout et rien, tout comme rien.Il voit tout ce qui est comme sil nétait pas. Lennui impose à ce quil voit, non lannihilation, mais lindifférenciation entre les statuts détant et de non-étant. Le suspens du regard dennui arrache son spectacle à lÊtre. Cet arrachement peut se dire sous le nom de vanité. De même que langoisse en renvoyant létat en général désigne le Néant/Rien comme Être, de même lennui provoque sur létant en général la vanité qui le rend indifférent à la différence ontologique. Ce regard dennui qui voit tout comme rien (qui défait létant), soffre textuellement à notre méditation dans la phrase inaugurale du Qohélet (ou Ecclésiaste), un des livres de la Sagesse de lAncien Testament Ce texte nous livre la sentence qui, sans doute, soutient le mieux le moment atteint par notre méditation : « Vanité des vanités et tout [est] vanité ! Quelle différence avantageuse pour lhomme pour tout le travail dont il travaille sous le soleil ? » (Qohélet,1,2,3). [Si nous recherchons la signification] de la vanité dont nous ne savons encore rien, sinon quelle résulterait du regard dennui. Et quel sens pouvons-nous présumer que de qui intervient ici, sous le nom encore indéterminé de « vanité » répond exactement à ce que provoque le regard dennui laffolement de la différence ontologique qui fait apparaitre la merveille « que létant est » ? Ce que touche la vanité en question na pas de limite : la vanité affecte « tout » ; autrement dit rien ne lui échappe , comme le dira bientôt un autre verset : « rien de nouveau sous le soleil »(Qohélet,1,9). Il faut ici noter la curieuse construction, rare selon les exégètes que lon devrait littéralement traduire par : « Rien tout nouveau, sous le soleil », autrement dit, en tenant compte de la juxtaposition des contraires, « rien de nouveau dans tout le nouveau », donc tout le nouveau et il ne cesse dintervenir au fil des jours et des ans noffre en fait aucune nouveauté. La totalité des choses doit ainsi sentendre non seulement dans lespace mais aussi dans le temps. Il sagit bien de tout, dans une sommation empiriquement impossible, mais effective aux yeux dune certaine conscience ; nous disons aux yeux du regard dennui ; strictement aux yeux du regard de lennui. Ce rassemblement de « tout » au-delà des pouvoirs de la conscience claire et commune trouve confirmation dans la formule même « vanité des vanités » qui introduit le « tout » (« tout [est] vanité) Si la totalité se trouve frappée de vanité, la vanité elle-même doit atteindre une intensité maximale ; ou plutôt, pour que « tout » tombe sous sa puissance, la vanité doit devenir absolue, sans limite ni retenue, superlative. Doù un rapprochement, difficilement esquivable : lennui peut provoquer la vanité sur la totalité comme langoisse fait surgir « létant dans sa totalité » Qohélet, [après laffirmation majeure] va passer en revue ce qui est, sans rien en excepter, mais qui ne peut pas être considéré comme un étant : la vie, la mort, le savoir, lamour, le pouvoir, les biens, les maux, etc [Mais, remarquons-le,] il ne peut échapper à lindéfinie énumération, quà partir dun point de vue autre que luniverselle et positive présence, ici et maintenant. La totalité napparaît en fait, aussi bien comme telle que comme vaine que parce quelle apparaît dabord en tant que création : « La création a été soumise à la vanité » dit saint Paul (Romains 8, 20). En tant que créé, le tout se dégage comme tout absolu. Ainsi deux totalités entrent en concurrence, lune qui interprète le monde comme étant dans sa différence à lÊtre, lautre qui aborde le monde comme vain dans son statut de création [Par ailleurs, il nous faut remarquer que] la création ne devient pensable, en un sens strict quavec lincarnation, tant le premier Adam ne se voit quà léclat que jette sur lui le second Adam. Dans le manque de cet avènement, la pensée se borne à marcher vers la limite, sans pour cela même, pouvoir la nommer : sur ce chemin, le Qohélet marque un pas décisif accéder à la création, par considération de la vanité dont le monde se marque à partir dun obscur foyer allumé hors du monde. La lumière noire de la vanité témoigne déjà quun autre soleil peut éclairer la totalité ; que cet autre soleil rende impensable toute nouveauté dans ce monde, atteste déjà que ce monde admet un en-dehors. Lautre soleil frappe dindifférence la totalité, vue comme création et non comme étant. Sous la lumière noire de la vanité, rien nimporte : le travail de lhomme ne fait plus aucune différence [Quelle différence avantageuse pour lhomme pour tout le travail dont il travaille sous le soleil ?] ; ou plutôt la différence que le travail des hommes gagne entre les choses en vue de lintérêt, ne tient plus du point de vue qui éclaire ces mêmes choses comme des créatures vaines ; lintérêt même nintéresse en rien lhomme ; il ne se sent pas plus intéressé à lintérêt, puisque la vanité rend indifférente toute différence propre au monde et interne à lui. [Quel raisonnement venons-nous de faire ? Nous avons dabord relevé lennui (disposition fondamentale) qui suspend lintérêt à lintérêt par indifférence (Quelle différence avantageuse pour lhomme pour tout le travail dont il travaille sous le soleil ?) ; nous avons constaté ensuite que lennui sexerce sur une totalité, totalité non ontique, mais en état de création (tout [est] vanité) ; nous avons enfin pu accéder à la vanité dont le redoublement superlatif étend lemprise aux dimensions du monde (Vanité des vanités). Pour avoir commencé par la fin, nous nous sommes donnés les moyens den finir par et avec le commencement. Donc de demander maintenant : quand frappe la vanité quaccomplit-elle, en fait ?]. Vanité donc et Telle quelle résulte du regard dennui, la vanité, que signifie-t-elle ? De quel coup frappe-t-elle ? Lennui avons-nous posé dabord nanéantit pas, ni ne réduit à néant ce quil frappe pourtant de vanité. Ne paraît-il pourtant pas que Qohélet tient pour vaines les choses précisément parce quelles disparaissent ? Mais justement il les tient pour vaines avant quelles ne disparaissent. Qohélet constate la vanité non pas de ce quil aurait perdu ou désiré en vain , mais de ce quil possède ; or il a tout, en bien solidement compté et connu, tant pour lesprit (« Jai une somme considérable de sagesse », Qohélet, 1,16), que pour la matière (« Jai satisfait tous les désirs de mes yeux, je nai refusé aucun plaisir à mon cur », Qohélet, 2,10) ; ce quil frappe de vanité consiste en cela-même quil a, donc en un bien dont il a joui et dont il continuera à jouir. Il nen déplore pas labsence, mais il le frappe de vanité en sa présence même ; la vanité vise les biens en tant même quils restent présents et possédés en pleine jouissance. Il faudrait sans doute dire que la vanité peut anéantir quoi que ce soit, justement parce quelle vise la présence des choses ; elle les frappe en leur présence, face à face, franchement, et ne pourrait sexercer sur des biens absents ou anéantis. Le regard dennui frappe de vanité la présence en tant que telle, dans la force tranquille de son étalement permanent. Qohélet pense dans la platitude en un sens inquiétant de la possession parfaite et sereine qui, dun coup, seffondre en complète vanité dun effondrement qui la laisse en place comme si de rien, nétait. Car rien na changé, rien ne survint, pas même ce rien dont on dit après langoisse, que « ce nétait rien ». Pas même le rien, strictement rien de rien. La vanité rend indifférente la différence ontologique. Elle outrepasse autant le rien que létant. Elle nanéantit pas, ni na à voir avec le rien, pas plus quavec létant présent. Nous pouvons maintenant noter que, de fait, le terme que nous rendons traditionnellement par « vanité », lhébreu hèbbèl, ne peut pas se traduire par néant, mais impose limage dune fumée dune buée, dun souffle. Une brume, tant quelle reste immobile dans latmosphère tient sous le regard comme un authentique spectacle ; au même titre quun édifice, un animal ou un arbre, elle occupe lhorizon, jusquà éventuellement linvestir au point de le fermer ; elle loffre au regard comme une réalité quelle est. Mais cette réalité, sans destruction ni annihilation peut pourtant disparaître dun souffle de vent. Disparaître ? En vérité le mot ne convient pas, puisque ce qui constitue la brume ne subira aucune destruction : les gouttelettes en suspension resteront en lair, ou demeureront sous un autre état. Ne disparaît donc aucune réalité, mais seulement un certain aspect de la réalité : la cohésion, la consistance, la compacité opaque qui, de gouttelettes minuscules et de particules infimes, érigeait une clôture de lespace. La buée, la brume, une fumée disparaissent sans destruction dès que se lève un autre vent, plus fort et violent. Un souffle le cède à un autre souffle ; souffle, ruah, esprit donc. Un souffle se dissipe quand souffle lesprit. Lesprit défait toute réalité en suspension, dissipe toute suspension qui apparaissait, avant lui et à juste titre, comme une réalité. La « vanité » ne peut donc définir quoi que ce soit, dautant que tout ce qui est, peut, comme une brume, se dissiper sous un souffle puissant. Mais tout peut-il justement ainsi se dissiper, et quel esprit ainsi souffler ? Le psalmiste avait déjà prononcé que « lhomme comme un souffle (hèbbèl), ses jours comme lombre qui se dissipe (Psaume 144,4). Sous un esprit trop violent, les jours de lhomme se dissipent, comme senvole le brin dherbe ou, si le vent vire à la tempête, larbre et même la demeure. Il faut donc admettre que, plus lesprit souffle violemment, plus létant devient lombre de lui-même, senvole et dissipe sa subsistance permanente. Lhomme, donc aussi toutes ses uvres, devant la violence de lesprit qui souffle, peut sans mourir ni sanéantir, simplement ne plus tenir lhomme soufflé par le souffle de lesprit, se laisse emporter comme sil navait pas de poids (kabhod, « gloire »). Lhomme ne pèse pas lourd : sous le souffle de lesprit, il vole en éclats, se dissipe, se défait. Tout, chez le psalmiste, devient ou peut devenir un souffle, soufflé, sans aucun poids : les ouvrages de lhomme (son travail), comme lhomme lui-même se dissipent, « comme un air léger, une vapeur » (saint Jérôme). Lhomme ne tient pas sous le vent, lhomme ne tient pas lesprit ; sa présence flotte, en suspens, dans un flux qui lui vient dailleurs : « Vous êtes en effet un souffle, qui apparaît pour peu de temps, et ensuite disparaît » (Jacques, 4,14). Lhomme apparaît et disparaît, entre en présence ou en sort, au rythme dun souffle qui le soulève ou le repose, le fait demeurer ou lemporte : sa « vanité » ne tient pas à pareille alternance (en quoi il ne sagit que de la simple contingence du fini) ; elle ne tient pas, non plus, à lextériorité radicale du souffle qui provoque lalternance (en quoi il pourrait ne sagir que dune domination) ; elle tient à ceci que lalternance absolument externe ne détruit ni nannihile, mais seulement disperse, dénoue, défait. Lesprit fait et défait, lhomme se laisse emporter au souffle de sa défaite ; ou, sil demeure, il sait le devoir à un calme venu, lui aussi, dailleurs, et donc non moins étranger. En fait, la vanité revient à laisser le cas (de tout) en suspens Non que lesprit laisse tout tomber, puisquil enlève au contraire tout, et fait tout reposer. Mais le suspens même marque toute chose de lindice de la caducité tout devient caduc. Non que tout disparaisse ou tombe, mais tout peut tomber et disparaître ; cette grande propension ne se résume pas en un moment dernier et irrémédiable ; elle sature chaque instant et chaque fibre de la permanence en présence ; la possibilité de tomber transperce le caduc même et surtout quand il ne tombe pas ; il apparaît caduc justement parce quil ne tombe pas en cet instant, alors quil le pourrait, et le devra. Sa permanence présente se sature de son abolissement : ne pas tomber, en fait, soffre à manifester, autant que pouvoir (et devoir) tomber, le suspens : la chose ne résiste à sa disparition que pour mieux marquer que la possibilité même de disparaître la définit ; le fait de demeurer ne contredit pas la possibilité de la disparition, mais seulement son effectivité ; aussi la caducité saffiche-t-elle de ce qui est pour linstant , marque-t-elle de son suspens ce qui demeure pour un temps Ce qui est, devenu caduc parce que frappé de vanité, est comme sil nétait pas : non quil ne soit pas ou plus, mais parce quil paraît indifférent dêtre ou de nêtre pas ; être ou nêtre pas, telle nest pas la question ; être ou nêtre pas, il ny a pas à choisir, précisément parce quentre les deux termes la vanité défait la différence. La « figure du monde » ne passe pas seulement ni dabord parce quapprocherait sa destruction finale ; car, outre que ce point final saccomplit, moins comme un anéantissement que comme une modification radicale (Corinthiens 15,52), il ne peut advenir quautant que, dabord, le « monde » prend une nouvelle figure, qui puisse admettre et recevoir un accomplissement. Quelle figure ? Nous lavons déjà rencontrée : elle fait du monde une « création », elle voit le monde non comme la subsistance assurée dune présence (à soi) saturée (de soi), mais comme un suspens, suspendu à ce qui outrepasse, hors espace comme hors temps, le monde. Car la vanité ne frappe la « figure du monde » que par comparaison avec un pôle qui la déporte hors delle, la désarçonne et la désempare. « Nous pouvons en effet, nous aussi dire forts bons, en soi, le ciel, la terre, la mer et toutes choses contenues dans ce petit cercle ; mais une fois comparées à Dieu, ils sont comme rien vanité des vanités, tout : vanité » (Saint Jérôme). Car, poursuit Jérôme, une petite lumière brillant dans la nuit y délivre bien toute la visibilité possible et réelle ; nul ne douterait quelle nous donne la lumière. Pourtant elle néclaire absolument que jusquau lever du soleil, dont léclat rend proprement invisible la première source lumineuse. Le soleil néteint pas la lanterne, ne la cache pas ni ne lengloutit ; simplement, il lannule : se levant dailleurs, il relève la première lumière de son office, sans combat de la lumière avec les ténèbres, mais par une lente subversion de la lumière par la lumière Ainsi le monde ne souffre-t-il vanité que par comparaison avec un autre soleil, « le soleil noir de la mélancolie » qui léclaire et envahit dun orient absolument extra-mondain, et qui, au moment même de se lever sur le monde, nen demeure pas moins extra-territorial, par un inadmissible et impensable privilège. Sur le monde se lève un regard qui lui vient dailleurs parce quil fait paraître lextérieur du monde ; le monde, à ses propres yeux, ne se connaît aucun extérieur, ni limites, ni caducité ; son extérieur napparaît que si lendroit se retourne, pour produire lenvers, que si le monde se trouve retourné vers lextérieur. Quoi donc le retournerait ainsi ? Le regard seul qui le frappe de vanité, car ce regard se pose sur le monde en étranger : regard étranger, qui rend le monde étrange, dérangé, étranger à lui-même. Ce regard dennui, le monde ne lexcède plus (ne le dépasse plus, ne lexaspère plus), au contraire, désormais, il peut excéder le monde le porter à sa limite de rupture, et loutrepasser. Le regard dennui nexcède ainsi le monde quen le prenant en vue à partir du pôle DIEU La vanité frappe le monde dès que le monde se trouve pris en vue envisagé par un autre regard que le sien, sous le regard, impraticable à lhomme, de DIEU. Entre ce regard et le monde sinstaure la distance, écart qui unit autant quil sépare, écart dont le premier terme ne peut que comprendre lincompréhensibilité du second, écart donc qui soffre moins à concevoir ou réduire quà parcourir et habiter. Lors donc que Qohélet pose un regard dennui sur « tout » pour y découvrir un monde frappé de vanité, il voit du point de vue non du monde, mais de lextériorité du monde entre monde et DIEU. Il voit le monde non certes comme DIEU le voit, mais comme vu par DIEU comme baigné dune autre lumière, transi dextériorité, suspendu à un autre souffle. Bref, le monde en distance. Que la vanité ne frappe le monde quà son entrée en distance, cette constatation permet de concevoir trois corollaires. a) Si la vanité met en jeu le statut du monde, en le soumettant à un regard venu dailleurs, la mise en suspens ne peut toucher seulement quelques étants (comme une destruction ou la contingence) ; elle frappe par définition tout le monde, le monde comme un tout, le tout du monde. Nous pouvons même préciser : tout ce qui récuse lextériorité dun autre regard excédant le monde, à la fois reconnaît ce regard (en admettant la distance, ne fût-ce que pour la nier) et le méconnaît (en refusant de seffacer devant ce regard) ; se fermer à la distance, sans pouvoir sy soustraire, caractérise lidolâtrie, qui ne devient pleinement repérable quau moment où, déjà, un autre regard la confond, simplement parce quil la transperce. La vanité devient dabord vanité de lidole, et de la première des idoles la pensée, qui refuse de glorifier : le monde pourrait, à certaines conditions, entrevoir son extérieur (distance invisible, à parcourir), mais sil naccomplit cet excès où il sexcède lui-même, ses pensées sévanouissent aussitôt de vanité Laffolement des hommes découle donc dune situation aussi intenable que courante : leurs pensées se trouvent prises en vue par le regard invisible de DIEU, qui les voit comme créatures, et soffre à reconnaître comme créateur à glorifier comme DIEU La vanité frappe tout le monde dès que les pensées saffolent à ne pas reconnaître la distance comme telle. Laffolement consiste, en un sens, non dans laliénation, mais dans le refus de lautre : le monde saliène de son extérieur, il saliène de la distance. Il subit la vanité parce quil prétend à la solitude. b) Que la vanité ne frappe le monde que dans son entrée à distance, cela implique que le monde ne puisse de lui-même sauf à reconnaître la distance comme telle (glorifier DIEU comme DIEU) entrevoir sa propre vanité. « Quune chose aussi visible quest la vanité du monde soit si peu connue, que ce soit une chose étrange et surprenante de dire que dest une sottise de chercher les grandeurs, cela est admirable » (Pascal). Que non point ! Si la vanité ne frappe le monde que dans la distance, elle ne latteint quà partir dun seul point de vue que, par définition, le monde ne peut, comme monde, produire ni même soupçonner. Par définition, la superbe clôture du monde sur lui-même, lui ferme laccès non seulement à la distance, mais au soupçon même de sa propre vanité. En sorte que percevoir, même dun très vague soupçon, « le soleil noir de la mélancolie » qui éblouit la lumière du monde, constitue déjà une transgression du monde, une esquisse dun excès, lébauche de la distance !...Or lenjeu du Qohélet et du moment théorique quil désigne pourrait aller au-delà : puisque la vanité implique déjà dentrevoir, par un de ses pôles, la distance, elle permet dy accéder. Un indice le confirme aussitôt ; la sentence capitale, « Vanité des vanités. Tout-vanité », qui marque de caducité le monde et duplique la parole du créateur prononcée à louverture des temps sur la créature : « et Dieu vit que cela [était] bel et bon ». La même distance désigne le même monde comme vain ou comme « bel et bon », selon que le regard avise par un pôle ou lautre ; à partir du monde, sur la frange qui louvre à lexcès dune distance, le tout apparaît comme frappé de vanité ; du point de vue inaccessible de DIEU, à lextrême de la distance, le même monde peur recevoir la bénédiction qui le qualifie en sa juste dignité. c) Pareille ambivalence permet de préciser la situation doù parle Qohélet, et où il nous introduit : il ne voit le monde en suspens au souffle de la vanité, quautant qui lui-même se situe dans un suspens intenable. Le monde, sil est, et si lappréhende un regard dennui, souffre vanité, parce que le regard dennui accède à la distance sans la parcourir authentiquement ; mais seul Qohélet nous-mêmes donc éprouve lennui parce quil néprouve la distance quà la mesure de sa propre insuffisance. Pour un autre regard, qui saurait parcourir la distance celui de DIEU , lennui nintervient plus ; le regard qui peut aimer ne frappe plus de vanité, mais provoque la « bonté ». La vanité ne disqualifie le monde que pour le regard qui accède à la distance par lennui, sans performer la charité ; la vanité surgit dun regard qui excède lÊtre/étant, sans accéder encore à la charité ; qui découvre le monde étant au-delà sans le voir aimé de DIEU. Le regard de Qohélet le nôtre entre en distance sans la parcourir, frappe le monde de vanité, sans le couvrir de charité. La vanité découle de lennui de lhomme, non de lennui de DIEU ; car DIEU aime, et du regard de charité sensuit la « bonté » du regardé. Lennui désigne le suspens du seul regard humain, au-delà de lÊtre/étant, mais en deçà de la charité comme la vanité disqualifie le monde dans son être en labsence de sa requalifiction dans la charité Lit vide dun amour absent, le monde soffre désolé au regard dennui, dont limpuissance à la charité ne peut lui déverser que la vanité cet envers de charité. Ce site, entre Être et charité, se nomme mélancolie. Cest alors que peut être envisagée la possibilité dun regard, entre idole et icône, qui regarde tout sans rien voir, regard qui nest autre que celui de la mélancholie? Sous le regard de la mélancolie, quoi donc soffre en spectacle ? Tout le visible ; dans sa célèbre gravure titrée « Mélancholia », Dürer étale en horizon la splendeur dun paysage où se composent leau, la montagne, une ville et la forêt. Un étant animé répond à ces étants inanimés ; ici un magnifique chien, assoupi au premier plan. Ces spectacles ne captent pourtant pas le regard de la mélancolie, qui, visiblement, ne sy arrête pas comme à son premier visible. Mais Dürer suggère plus à voir : tout lart des hommes soffre au regard, avec les outils divers du menuisier, du maçon, du paysan (la meule), etc. ; et plus encore, la justice, le temps, les chiffres, les figures géométriques, jusquà selon le compas que tient la main droite la mesure et lordre intelligible. Le regard de la mélancolie ne sy arrête pas plus, ni ne les vise. Reste enfin, au-delà du sensible, des arts et des sciences, bref, du domaine fini, ce qui invite à transgresser le fini : la petite mais centrale figure dun ange (authentique, lui), juste située entre le sommet du compas et lélan dune échelle qui se perd dans le ciel, ange : ange sans doute climaque [de Jean de Climaque] au pied de léchelle qui ordonne le degré des choses et du monde, jusquà en promettre (sinon permettre) la transgression. Le regard de la mélancolie se fixerait-il sur léchelle angélique, sur lange climaque ? Que regarde pourtant ce regard, dont linsistante lourdeur creuse la gravure dun centre de gravité impérieux et écrasant ? Où donc se pose sa visée ? Peut-on imaginer quil regarde, au-delà de la gravure, par exemple le spectacle même de cette gravure ? A lévidence, non. Mais, par cette nouvelle question, nous approchons de la bonne réponse : le regard de la mélancolie ne se pose sur aucun des étants sis dans le cadre de la gravure, en sort donc ; en quelle direction ? Ni par le haut (les cieux, les anges, le divin), ni par lavant-scène (nous, le regardant), mais par le côté gauche de la gravure. Or, sur ce côté gauche souvre lazimut où, par ailleurs, les lignes de fuite des figures diverses convergent, hors de la gravure. Ce que confirme larc-en-ciel : sa partie tronquée par le cadre de la gravure appelle un prolongement strictement hors-cadre. La gravure, par son organisation même renvoie hors delle-même vers un point de fuite, quelle ne comprend pas La mélancolie frappe de vanité les étants qui lencombrent et la comblent, en regardant simplement le point de fuite étrange instance qui en constitue la visibilité sans lui-même jamais apparaître et qui, ici, échappe une seconde fois au visible en se situant hors de la gravure dont Dürer fixe, à dessein, solidement le cadre. Des étants ici-présents en fait leur totalité et tous leurs degrés , la mélancolie ne trouble ni lordonnance, ni la substance, ni les essences ; elle ny touche rien ; mieux, elle ne sy intéresse en rien, puisquelle ne sy arrête pas. Son regard les transperce seulement vers ce point à eux totalement extérieur, mais qui en gouverne la représentation visible, et qui leur manque pourtant doublement : point de fuite qui nest pas un étant, et qui, ici en eux, échappe au cadre de la gravure. Le regard de la mélancolie voit les étants dans ce par où ils ne sont pas : par la fuite de leur point de fuite, ils lui apparaissent comme nétant pas Le monde fuit, par tous ses étants, de vanité. Le monde fuit de vanité, comme létant sue lennui. Mélancolie, soleil noir : mais si Dürer fait lever un soleil encore clair comme le jour, ne fait-il pas arborer la banderole où sinscrit « melencolia » par une chauve-souris. Demi-oiseau, de nuit, pour un regard demi-angélique, et noir. ![]() Quoi donc pourrait borner lavancée de la mélancolie ? Si la mélancolie relaie laffolement de lousia [celle du bien présent] par lagapè, nous pouvons présumer quaussi bien la vanité quelle départit, entretient un rapport privilégié avec cette même agapè. Trois confirmations nous seront données : La première viendra du Nouveau Testament. La vanité y reconnaît souvent pour contraire lagapè. Quand la seule agapè ne préside pas au logos, celui-ci saffole, frappé de vanité. Si la vanité soppose aussi au DIEU même (Actes, 14,15), ou au Christ ressuscité (I Corinthiens, 15,17), il faut y voir confirmation de leur commune identification comme agapè (suivant I Jean, 4, 8, 16). Par quoi lon comprend que la vanité puisse aussi convenir avec lidolâtrie : lune et lautre admettent en effet un même contraire, DIEU comme agapè. La deuxième viendra de saint Thomas, lorsquil étudie la tristesse spirituelle qui sattriste non devant un mal mais précisément devant un bien pour interdire de laccomplir ; il parle daccidia, en écho avec lakédia des Pères du désert ; or, il lui donne certains caractères de la vanité pour lopposer finalement à la charité : « Cette tristesse, par quoi lon sattriste du bien spirituel qui se trouve dans lacte de chaque vertu, ne concerne pas un vice spécial particulier, mais tous les vices ; mais sattrister dun bien divin dont la charité [au contraire] se réjouit cela concerne un vice spécial qui a nom accidia » .Lennui surnaturel qui détourne le spirituel du bien le dérobe donc à la charité, qui seule, en retour, peut le rendre à son bien elle-même. La troisième, plus commune, nous vient du rapport de la vanité à lagapè. Nous parvenons en effet parfois à expérimenter que la vanité croît en proportion directe de lamour. Supposons lhypothèse dun amour réciproque autant quextrême : jaime et me découvre aimé en retour, dans les deux cas avec tout lexcès convenable. Deux pôles se définissent, dans un rapport qui polarise non seulement les deux partenaires, mais tout leur environnement ; à la limite extrême, la polarisation définirait un monde, où chaque terme se déterminerait non pour et par lui-même, mais par son rapport aux deux pôles, et à lattraction que leur mutuelle attirance exerce sur le monde. Pareille situation admet au moins deux situations : a) Si manque, à moi qui aime, ce que jaime, si donc se suspend la polarisation réciproque, même pour un instant, même pour un motif anodin, aussitôt et totalement rien de moins que tout le monde se découvre atteint de vanité Celui qui aime ne voit le monde quà travers labsence de ce quil aime, et cette absence, pour lui sans mesure, reflue sur le monde entier ; un seul manque et tout sombre dans la vanité. Car le monde, au contraire de celui quon aime, na pas disparu ; il reste bien présent, ici et maintenant ; en aucune manière la disparition de laimé ne le fait disparaître ; mais cette disparition frappe pourtant de vanité lapparition du monde La disparition de ce quon aime fait éclater une double évidence : que le monde soit noffre aucune merveille en soi , et que laimé ne soffre pas à aimer en tant quil est. A preuve que le monde qui est, nen devient pas plus aimable pour autant, au contraire, et que laimé, qui nest plus, nen devient pas moins aimable pour autant au contraire. Ce qui est, sil ne reçoit pas lamour, est comme nétant pas, alors que ce qui nest pas, si le polarise lamour, est comme sil était : lindifférence à la détermination selon la différence ontologique réapparaît au compte de lamour comme, auparavant, au compte de la divine agapè Donner le monde qui est, vain damour, pour ce qui nest pas mais relève de lamour, rien de plus raisonnable, et même davantageux. Et sans doute le pari de Pascal (c) devrait-il ainsi sentendre à partir de lhétérogénéité du troisième ordre aux deux premiers. Cette première variation sexpose pourtant à une objection : la vanité ne frappe ce qui est que pour autant que laimé, lautre pôle nest pas ; il suffirait quil soit, pour que tout létant se défasse de sa vanité ; et donc, la vanité ne se déverse pas tant faute de lamour de laimé, que, plus simplement, faute de sa présence ici et maintenant ; la vanité ressortit, en fait, à létantité de létant, non à lamour. b) Si la polarisation entre ceux qui (s) aiment atteint sa parfaite et constante réciprocité, quadvient-il du monde ? Selon lobjection, la vanité ne frappait le monde quen conséquence de labsence de létant aimé : la vanité résultait dune absence ontique. Ici, nulle absence ontique : les deux pôles de lamour sont, ici et maintenant. Que se produit-il quant au reste du monde ? En fait, il subit encore et également le coup de la vanité : en lui-même, du simple fait quil soit, souffre de vanité. Sans doute tel paysage beau entretient-il de son charme propre tel moment de lamour, comme aussi tel éclat dun tableau, tel moment dune musique, telle élégance dun habit ou dune demeure ; mais ces prestiges ne font quencadrer : si aucun amour navait fait deux leur écrin doccasion, jamais leurs grandeurs rassemblées neussent pu produire le moindre mouvement damour. Apparemment, leur beauté intrinsèque les soustrait à la vanité ; en fait, ils ny échappent quà la mesure stricte où lamour quils habillent condescend à sen revêtir un temps par pure bienveillance ? Venise ne devient belle que parce quon sy aime, et non linverse, malgré les apparences ; et dailleurs, Clichy, depuis Miller, vaut bien Venise ; la beauté des pierres et des sites relève encore de la vérité, donc de létantité devant lamour elle reçoit le coup sourd de la vanité, ou ny échappe que par pure grâce dassociation La vanité recouvre autant ce que lamour associe à son imparticipable logique que ce quexclut ce même amour. La différence ne passe aucunement entre les étants et les non-étants, ni même entre ceux que veut bien sannexer la polarisation de lamour, et les autres ; elle passe entre lamour lui-même et le monde étant lui seul. La vanité, qui suit lamour et le redouble comme son ombre, na dautre office, tant que lagapè na pas tout récapitulé sous un seul chef, que de marquer cette indifférente différence. Seul lamour na pas à être. Et DIEU aime sans lêtre. (a)Voir, Monsieur Teste, p.50 : « Il me semble que chaque mortel possède tout auprès du centre de sa machine, et en belle place parmi les instruments de la navigation de sa vie, un petit appareil dune sensibilité incroyable qui lui marque létat de lamour de soi. On y lit que lon sadmire, que lon sadore, que lon se fait horreur, que lon se raye de lexistence, et quelque vivant index, qui tremble sur le cadran secret, hésite terriblement prestement entre le zéro dêtre une bête et le maximum dêtre un dieu ». Lauto-idolâtrie achève lidolâtrie, mais en sexposant à la conséquence de sa logique, le suicide par mépris de soi. (b) Antoine Houdar de la Motte, Les Amis trop daccord, Fables, 1719. « Cest un grand agrément que la diversité.Nous sommes bien comme nous sommes. Donnez le même esprit aux hommes, Vous ôtez tout le sel de la société. Lennui naquit un jour de luniformité. » (c) Le pari de Pascal laisse entendre que Dieu préfère les hypocrites qui croient "au cas où" plutôt que ceux qui vivent en cohérence avec leurs idées. Date de création : 12/12/2010 @ 18:25 Réactions à cet article
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