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Parcours deleuzien - Notes philosophiques de Charles Péguy (II)
Notes philosophiques de Charles PÉGUY (II) (1873-1914) Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne (suite) I/On ne peut pas mouiller un tissu qui est fait pour nêtre pas mouillé (1388) On peut y mettre autant deau que lon voudra, car il ne sagit pas ici de quantité, il sagit de contact. Il ne sagit pas den mettre. Il sagit que ça prenne ou que ça ne prenne pas. Il sagit que ça entre ou que ça nentre pas en un certain contact. Cest ce phénomène si mystérieux que lon nomme mouiller. (1389) Peu importe ici la quantité. On est sorti de la physique de lhydrostatique. On est entré dans la physique de la mouillature, dans une physique moléculaire, globulaire, dans celle qui régit le ménisque et la formation du globule, de la goutte. Quand une surface est grasse, leau ny prend pas. Elle ne prend pas plus si on en met beaucoup que si on nen met pas beaucoup. Elle ne prend pas, absolument. Le mouillé ne sétablit pas. Un certain contact nommé mouillé, une certaine entrée en contact nommée mouillature ne sétablit pas. Et ce nest pas une question de quantité, parce que la mouillature ne sétablissant pas, cette entrée en ce contact ne sétablissant pas, toute seconde goutte qui se présente est comme une première goutte. Elle est comme la première. Elle est, (pour la mouillature), la première. Elle nest pas plus avancée que la première. Pour que la physique de la quantité, du poids, du volume, pour que lhydrostatique joue, il faut que la première goutte ait déjà fait quelque chose, à quoi la deuxième goutte vient sajouter. Pour faire un poids de un kilogramme dans le plateau dune balance vous pouvez dévaliser tous les pharmaciens et vous amuser à y mettre successivement un million de poids en lamelle de un milligramme que vous aurez râflés dans toutes les cages de verre de toutes les balances de précision. Vous arriverez à peser. Que dis-je, vous y arriverez dès le commencement, dès le premier milligramme. Vous êtes dans la physique du poids, parce que le deuxième milligramme ne trouve pas la situation nette. Il ne trouve pas la situation entière. Il y a quelque chose de commencé par le premier milligramme, Le deuxième na plus quà sy joindre. Et les autres et les autres tant quil y en a. Tant quil en faut. Tandis que dans les phénomènes de la mouillature, il ny a jamais quelque chose de commencé. Vous pouvez faire passer sur une surface grasse un million de gouttes deau, successivement ou ensemble. Toute deuxième goutte qui se présente trouve une situation nette. Toute deuxième goutte qui se présente trouve une situation entière. Toute deuxième goutte qui se présente trouve une situation inentamée. (1390) Toute deuxième goutte qui se présente trouve quil faudrait commencer et quelle ne peut pas commencer. Toute deuxième goutte qui se présente trouve quil faudrait créer. Un phénomène comparable et je dirai un phénomène du même ordre se produit dans ladministration de la grâce. Ou plutôt je dirai cette différence, cette division profonde qui sinscrit entre la physique ordinaire et la physique de la mouillature et qui fait que lon peut toujours penser mais quon ne peut pas toujours mouiller, cette crevasse non seulement continue et se poursuit mais sapprofondit encore en passant de la nature proprement physique à la nature spirituelle, et à ce que je nommerai la matière spirituelle et la physique spirituelle. Il y a des phénomènes spirituels qui se conduisent selon la physique du poids et il y a des phénomènes spirituels qui se conduisent selon la physique de la mouillature. On a vu beaucoup de choses. Mais il y a des fruits qui ont un duvet fait pour ne pas mouiller. Et à présent les cieux peuvent pleuvoir. Tant quon est dans la physique du poids, de la quantité, labondance de la grâce coule comme une abondance. Elle coule même, on peut le dire, comme une abondance hydrostatique, comme une abondance de lordre hydrostatique. Elle trempe, elle baigne, elle pénètre. Tout homme qui a quelque expérience de la grâce, en lui-même, dans le prochain, connaît ces irrésistibles infusions, ces pénétrations impénétrables, ces invincibles victoires. Mais quand on entre dans la physique de la mouillature, dans la physique de lhumectation rien nest rien, rien ne fait plus rien, les lois de causalité ne jouent plus, notamment les lois de causalité physique, parce que le peu daccrochement quil faut pour que la cause ait son effet, pour que leffet saccroche à la cause, pour que la cause accroche leffet, pour que la cause en un mot ait effet sur leffet, parce que ce peu daccrochement, ce peu dembrayage, qui est rien, mais qui est tout, qui est rien, mais qui est le rien indispensable, na pas lieu, nopère pas, ne se présente pas. Car toutes les théories de la causalité, et les plus déterministes, auront beau faire. Pour le passage de la cause à leffet, il faudra toujours un certain décrochement, ou si lon veut un certain accrochement, une mise en train, un placement sur la poulie avant quelle tourne. (1391) Dans la physique ordinaire, ou si lon veut dans la première physique, dans la physique du poids et de lhydrostatique, laccrochement et par lui la causation joue toujours. Dans la physique de la mouillature au contraire, dans la physique de lhumectation, (et elle est la même que la physique du ménisque, et de léquilibre des surfaces liquides, et de la formation des gouttes et gouttelettes ; et des atmosphères ; et des dispersions ; et des solutions colloïdales ; et peut-être des autres solutions), laccrochement et par lui la causation ne joue pas toujours. On a toujours un poids. On nest pas toujours mouillable. Ou si lon veut tout a un poids, mais tout nest pas mouillable. On est toujours pondérable, on nest pas toujours humectable. On nest pas toujours pénétrable. De là viennent tant de manques, (car les manques eux-mêmes sont causés et viennent), de là viennent tant de manques que nous constatons dans lefficacité de la grâce, et que remportant des victoires inespérées dans lâme des plus grands pécheurs elle reste souvent inopérante auprès des plus honnêtes gens, sur les plus honnêtes gens. Cest que précisément les plus honnêtes gens, ou simplement les honnêtes gens, ou enfin ceux quon nomme tels, et qui aiment à se nommer tels, nont point de défauts eux-mêmes dans larmure. Ils ne sont pas blessés. Leur peau de morale constamment intacte leur fait un cuir et une cuirasse sans faute. Ils ne présentent point cette ouverture que fait une affreuse blessure, une inoubliable détresse, un regret invincible, un point de suture éternellement mal joint, une mortelle inquiétude, une invisible arrière anxiété, une amertume secrète, un effondrement perpétuellement manqué, une cicatrice éternellement mal fermée. (1392) Ils ne présentent point cette entrée à la grâce quest essentiellement le péché. Parce quils ne sont pas blessés, ils ne sont plus vulnérables. Parce quils ne manquent de rien, on ne leur apporte rien. Parce quils ne manquent de rien, on ne leur apporte pas ce qui est tout. La charité même de Dieu ne panse pas celui qui na pas de plaies. Cest parce quun homme était par terre que le Samaritain le ramassa. Cest parce que la face de Jésus était sale que Véronique lessuya dun mouchoir. Or celui qui nest pas tombé ne sera jamais ramassé, et celui qui nest pas sale ne sera pas essuyé. Un liquide mouillant, un corps mouillant mouille ou ne mouille pas. Il ne mouille pas plus ou moins. Il mouille ou ne mouille pas. Ce nest pas une question de plus ou moins, cest une question de tout ou rien. Cest une question de commencer ou de ne pas commencer. Et ensuite davoir commencé ou de navoir pas commencé. Un acide mord ou ne mord pas, attaque ou nattaque pas. Beaucoup dacide sulfurique ne fera pas ce que na pas fait un peu dacide sulfurique. Ce nest plus une question de quantité. Cest une question dentrer ou de ne pas entrer. (1393) Cest pour cela que rien nest contraire à ce quon nomme (dun nom un peu honteux) la religion comme ce quon nomme la morale. La morale enduit lhomme contre la grâce. Et rien nest aussi sot que de mettre comme ça ensemble la morale et la religion. Rien nest aussi niais. On peut presque dire au contraire que tout ce qui est pris par la grâce est pris par la morale. Et que tout ce qui est gagné par la nommée morale, tout ce qui est recouvert par la nommée morale est en cela même recouvert de cet enduit que nous avons dit impénétrable à la grâce. Cest bien ce que lon disait, dans les siècles de la grandeur française, cest bien ce que disaient nos anciens et nos pères, cest bien ce que lon disait quand on savait parler français ? Ce qui implique aussi et par là même que quand elle natteint pas, que quand elle ne pénètre pas, cest quelle ne touche pas. Cest quelle nétablit pas un contact. Cest la formule même de Polyeucte. Cest donc la formule définitive. Et il serait bien vain de vouloir en chercher une autre. Et il serait bien vain de vouloir chercher mieux. Jai dit souvent que Polyeucte était la plus grande uvre et la plus parfaite quon verra jamais. Car elle nest pas simplement parfaite : elle est parfaite de toute part, elle est féconde de toute race, elle donne de toute main. Et elle est pleine de toute plénitude. Et elle est sans peur et pourtant sans reproche. Et elle est sans reproche et pourtant elle est sans peur. (1394) Elle réalise ainsi, sans ombre de gêne, et ainsi sans ombre deffort, sans apparence deffort, la plus rare liaison, la plus rare conjonction quil puisse être donné à un uvre deffectuer. Cest une uvre de nature et ensemble une uvre de grâce. Cest une uvre de vie intérieure et ensemble de vie publique. Cest une uvre de vie spirituelle et ensemble de vie civique. Cest la guerre et la paix. Et cest lune et lautre guerre, et cest lune ou lautre paix. Les Scythes et le péché. Les ennemis et lEnnemi. Les Daces en fuyant ont emporté son crime. Cest tout lhomme et cest toute la Ville. Lhomme et Rome. Le monde et la cité. Lorbe et lurbe. Toute la détresse et tout le triomphe. Et cest aussi toute la philosophie antique. Toute la sagesse aux prises avec toute la grâce (et comme il a bien montré quen effet de tout ce quil y a dans le monde, cest la sagesse qui est la plus impénétrable à la grâce). Et aussi tout le secret de la légation du monde antique. Car il manque bien de respect aux faux dieux, mais il ne manque pas de respect à celui qui respecte les faux dieux, et qui a été nourri de la sagesse antique. Ainsi le monde chrétien allait rejeter Jupiter, mais nallait point rejeter Virgile. Ainsi le monde chrétien allait rejeter Zeus mais nallait pas rejeter Platon, ni Homère, ni peut-être même assez Aristote. Et encore, dans ce Polyeucte, naïvement et je dirai presque délicieusement Rome et la province : Gendre du gouvernement de toute la province. Et luvre est aussi parfaite, aussi irréprochable, aussi irrécusable, aussi impeccable en théologie quen politique. Elle aussi elle est une uvre sans péché. Ce Dieu TOUCHE les curs lorsque moins on y pense : telle est la formule de Polyeucte. Cest la formule même de la morsure, cest la formule de lattaque, de latteinte, de la pénétration de la grâce. Mais elle implique si lon veut que celui qui y pense, qui a lhabitude dy penser, qui est recouvert de cet enduit de lhabitude est aussi celui qui donne le moins de prise et pour ainsi dire le moins de hasard de prise. Je ne veux pas forcer ce vers de Corneille. Je ne veux pas en forcer le sens. Ce nest pas une proposition théologique. Il y a beaucoup de propositions de théologie dans Polyeucte, toutes dun énoncé et dune proposition impeccable. (1395) Ce vers nen est pas une. Il est sensiblement autre chose ; et qui demande une particulière attention. Il est une proposition de lhistoire ou plutôt de la chronique de la grâce. Il est une proposition de monument, de reconnaissance, une proposition monumentaire et monumentale de ce qui arrive, de ce qui se produit dans la réalité de lusage de la grâce. Je veux dire doublement de lusage que nous faisons delle et surtout de lusage quelle fait de nous. Pour moi, je trouve ces propositions monumentaires, ces propositions de reconnaissance de ce qui se passe dans la réalité infiniment plus pertinentes quune proposition théorique pure. Une telle proposition dhistoire et de monument, de reconnaissance, une telle proposition de réalité ramassée, de réalité arrivée est à une proposition théorique pure ce quune campagne de Napoléon est à un cours de lEcole de guerre. (1402) On connaît cette parole de vieil homme et que pour ma part je trouve admirable. Quel dommage, disait-il, quil faille mourir. (Il ne pensait quà sa mort physique, car un homme capable dune aussi douce parole, et aussi profondément innocente, ne portait évidemment aucune trace de son endurcissement de lâme qui aboutit à la mort spirituelle.) Quel dommage, disait-il quil faille renoncer à la vie. Depuis le temps, je commençais à my habituer. Il ne croyait pas si bien dire. Cest précisément parce quil achevait de sy habituer quil aboutissait aussi aux achèvements de la mort. Que dautres recherchent des querelles littérales. La lettre tue. Pour moi, comment ne pas voir déjà, et en attendant peut-être tant dautres aspects, comment ne pas voir une parenté profonde, un mystérieux accord dans la profondeur de pensée, comment ne pas voir une démarche et un approfondissement parallèle entre cette vieille formule traditionnelle de lenseignement de lEglise, que la mort spirituelle est le résultat dun endurcissement et ces théories profondes de la mémoire et de lhabitude qui sont une des irrévocables conquêtes de la pensée bergsonienne... (1404) Car il a fallu que la pensée bergsonienne vint dans le temps. il a fallu que la pensée bergsonienne vint dans lhistoire du monde et que fussent enfin pénétrées au fond les réalités métaphysiques de la matière, de la mémoire, de lhabitude, du vieillissement, du durcissement, pour que fût éclairée et pénétrée cette liaison profonde de la mémoire, de lhabitude, du vieillissement, du durcissement à la mort. Grâce à Bergson et à la pensée bergsonienne quand nous parlons de la matière et de la mémoire, quand nous parlons de la liaison de la matière et de la mémoire, quand nous parlons de lhabitude, du vieillissement, du durcissement, nous savons enfin ce que nous disons, nous le savons au juste, nous le savons au fond ; et par là et en cela nous connaissons le mécanisme de lacheminement à la mort spirituelle ; et par là et en cela nous connaissons le mécanisme de cette hébétude, de cet émoussement dhabitude qui rend, qui finit par rendre une âme imperméable aux infusions de la grâce. Cest dire que par là et en cela nous connaissons le mécanisme de cette limitation de la grâce, ou enfin de laction de la grâce, qui est devenu, qui fait présentement lobjet de notre malheureuse étude. Car du bois mort est du bois tout envahi de tout fait, tout entier occupé, tout entier consacré au tout fait, tout entier dévoré de tout fait, tout entier consommé pour ainsi dire par lenvahissement du tout fait. Tout entier racorni, tout entier momifié ; plein de son habitude et plein de sa mémoire. Cest un bois qui est arrivé à la limite de cet amortissement. Cest un bois dont toute la matière a été gagnée peu à peu par ce vieillissement. Cest un bois dont toute la souplesse a été mangée peu à peu par ce raidissement, dont tout lêtre a été sclérosé peu à peu par ce durcissement. Cest un bois qui na plus un atome de place, et plus un atome de matière, pour du se faisant. Pour faire du se faisant. Aussi il nen forme plus, il nen fait plus. Pareillement une âme morte est une âme toute entière envahie de tout fait, toute entière occupée, toute entière consacrée eu tout fait, toute entière consommée (1405) pour ainsi dire par lenvahissement du tout fait. Toute entière racornie, toute entière momifiée ; pleine de résidus, pleine de son débris ; pleine de son habitude et pleine de sa mémoire. Cest une âme qui est arrivée à la limite de cet amortissement. Cest une âme dont toute la matière pour ainsi dire, toute la matière spirituelle a été gagnée peu à peu par ce vieillissement Du bois mort est du bois résiduel à la limite. Une âme morte est une âme résiduelle à la limite. Dans ce système le germe au contraire est à la limite à lautre bout. Le germe est ce qui est résiduel au minimum ; ce qui est du tout fait au minimum ; ce qui est de lhabitude et de la mémoire au minimum. Et ainsi du vieillissement, du raidissement, du durcissement, de lamortissement au minimum. Et ainsi de la liberté au contraire, du jeu, de la souplesse et de la grâce au maximum et à la limite. Le germe est ce qui est le moins habitué. Cest ce où il y a le moins de matière accaparée, fixée par la mémoire et par lhabitude (1406) Cest ce où il y a le moins de dossiers, le moins de mémoires. Le moins de paperasseries, le moins de bureaucratie. Ou encore cest ce qui est le plus près de la création ; ce qui est le plus récent, au sens du mot latin recens. Ce qui est le plus frais. Le plus récemment sorti, le plus sorti des mains de Dieu. Une âme morte est une âme qui a été totalement envahie par ses dossiers, par laccumulation de ses mémoires (1407) Une âme morte est une âme qui a succombé sous laccumulation de sa paperasserie ; de sa bureaucratie. Ou enfin cest une âme qui est le plus loin de la création ; la moins récente ; la moins fraîche, la plus décréée. La moins sortie, la plus éloignée de sortir des mains de Dieu. Et quand on dit que lEglise a reçu des promesses éternelles, qui se rassemblent en une promesse éternelle, il faut entendre rigoureusement par là quelle a reçu la promesse quelle ne succomberait jamais sous son propre vieillissement, sous son durcissement, sous son raidissement, sous son habitude et sous sa mémoire. Quelle ne serait jamais du bois mort et une âme morte ; quelle nirait jamais jusquau bout dun amortissement aboutissant à la mort. Quelle ne succomberait jamais sous ses dossiers et sous son histoire. Que ses mémoires ne lécraseraient jamais totalement. Quelle ne succomberait jamais sous laccumulation de sa paperasserie, sous la raideur de sa bureaucratie. Et que les saints rejailliraient toujours. Date de création : 16/01/2010 @ 18:50 Réactions à cet article
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