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Parcours hellénique - Nihilisme et Socratisme
NIHILISME ET SOCRATISME Sont rassemblés sous ce titre les extraits de plusieurs chapitres proposés par André GLUCKSMANN dans son ouvrage récent « Les deux chemins de la philosophie »[1]. Ces deux chemins sont ceux du « nihilisme » emprunté notamment par Heidegger, lautre est celui emprunté par Socrate lui-même.
I/ NIHILISME A/ Ses origines Le substantif fut introduit dans la philosophie européenne par lAllemand JACOBI, à la toute fin du XVIIIe siècle. La notion était polémique, elle visait lathéisme supposé de certains penseurs de lépoque, Spinoza et bientôt Fichte. Aux rationalistes des Lumières, Jacobi opposait sa foi et relançait ainsi la guerre immémoriale entre savoir et croire. Néanmoins cet ingénu combattant fidéiste renouvelait largument. Il ne se reprochait pas à la Raison une défaillance son ignorance du message de Dieu, des saints et des prophètes. Il lui reprochait son outrance : la connaissance rationnelle dévorait le monde, elle finirait par sauto dévorer. La raison, toujours à la recherche de certitudes inconditionnelles, procèderait à la « décomposition de tout être en savoir », aboutissant à l « anéantissement progressif ». Jacobi enjolivait son propos dune image simple. Une triviale chaussette tricotée illustrait le travail dune Raison dictatoriale « Pour se faire de la génération et de la constitution de cette chaussette une représentation autre que la représentation empirique habituelle, il suffit douvrir la fin du tricot et de le défaire tout au long du fil » La raison, selon Jacobi, nacquiert une science pleine et entière de son tricot quen le détricotant. Cest quand il nen reste rien, tout juste un fil, quelle se comprend absolument, elle devient ce fil. Même procédure de « détricotage » quant à la connaissance du sujet qui connaît, « il lui faut sanéantir selon lêtre pour naître, pour se posséder dans lidée seule ». Négation de Dieu = négation du monde, « on va au néant, on a pour but le néant, on est dans le néant ». Le suicide de la Raison au nom de la raison définit le « nihilisme » au sens de Jacobi, lequel se vit reprocher un peu rapidement de saccorder la partie trop belle à caricaturer ainsi.
B/ Vers le nihilisme accompli Très vite Hegel, sans dissimuler son mépris à légard des naïvetés religieuses du croyant, reprit néanmoins à son compte la contestation et, à son tour, détecta dans la raison une tentation d« acosmisme ». Renvoyant dos à dos labsolu de la foi (en Dieu) et la foi absolue de la raison (en elle-même), il pointa la passion auto dévorante qui animait tant le terrorisme des Lumières que la réaction des anti-Lumières. La figure accomplie de cette négation de soi virulente, le Catoblepas[2] nous loffre. Le monstre hante saint Antoine chez Flaubert : « Gras, mélancolique, farouche, je reste continuellement à sentir sous mon ventre la chaleur de la boue. Mon crâne est tellement lourd quil mest impossible de le porter Une fois je me suis dévoré les pattes sans men apercevoir. » Ce repoussoir nihiliste déborde les digressions savantes qui séchinent à caractériser la vivisection dune civilisation dans son ensemble. Le « bourgeois » vomi par les écrivains et les avant-gardes est une bulle de suffisance qui dévale la pente de sa propre perte. Ainsi Carthage, dans Salammbô, cité tout entière vouée au commerce et au profit, annonce limplosion de notre société contemporaine. Ainsi le « Capital » qui vampirise la planète finira par se vampiriser lui-même, ricane Marx au chevet dun « système » promis à la destinée du Catoblepas. Quant à la Gestell (technique), selon Heidegger, ce dispositif dune raison qui sauto raisonne, elle reconduit lidée dun faire absolu, « le règne de la technique » qui se détruit absolument[3]. Une société moderne qui se mange elle-même devient, heideggériennement parlant, une « époque de lêtre » : celle du « nihilisme accompli ». C/ Le nihilisme comme « hôte inquiétant » Pourquoi est-il plus inquiétant encore que Nietzsche ne lenvisageait ? Parce que le travail dautodestruction mis en lumière par Jacobi dépasse les limites dune destruction de soi (nihilisme passif du « chameau » chrétien), ou dune destruction des autres (nihilisme actif du lion des grands artistes ou des conquérants). Le nihilisme savère accompli quand il fusionne les modes passif et actif, lorsque saccouplent le chameau et le lion La finitude de lindividu et celle de lhumanité sont de même farine. Le pari de DIOTIME sur limmortalité garantie (par la progéniture ou le chef duvre) savère dune drolatique incongruité. Non seulement toute culture ou toute civilisation peut démissionner et sombrer au profit dune autre (Valéry nest que relativiste), mais la capacité de siffler la fin de partie passe de proche en proche pour trop bien partagée. De la bombe humaine à lépurateur nationaliste, de lactivisme sans frein des autocrates incontrôlés à la paralysie des non-violents et tradersaccompli » cocaïnomanes, dans lindifférence des repus, la fin du monde soffre à portée de main. A portée de nimporte quelle main. Ou presque. Voilà lépée de Damoclès qui ouvre lère du « nihilisme Rien nautorise à postuler que le pire est derrière nous, même si les chantres de lharmonie rétablie poussent comme champignons après laverse. Les promesses de paix éternelle ont amusé et abusé lopinion au terme de la Seconde Guerre mondiale, elles furent réitérée aussi rondement à la fin de la guerre froide et se monnaient en somnifères à gogo, dès que la débâcle financière, sociale, politique, pointe son groin. « A la paix éternelle » nest que lenseigne dune gargotte à lentrée dun cimetière, rappelle Kant. D/ Le rôle dHeidegger face à cette peste moderne Inaugurée en 1914, la longue durée de la crise européenne, puis occidentale, enfin planétaire va fêter son centenaire sous peu et mérite mieux que les panacées consolatrices. Le mérite de Heidegger, fut de lavoir compris, qui proposa lune des deux interprétations concevables de la peste moderne. La sienne est dautant mieux accueillie quelle plaide pour lirresponsabilité des contemporains, suggérant quon ny peut rien et que la plupart des engagements ne font quaccélérer la course à labîme. Partageons lheure de la sieste ! Le corps à corps avec un nihilisme reconnu tour à tour comme une menace, un défi, un espoir et, pour finir une passion dincendie général fut, pour Heidegger, le combat de sa vie. Cest aussi la raison non dite de son rayonnement universitaire posthume. Et de lavis de A. Glucksmann, le ténébreux secret de son instructif échec. Longtemps inavouée, la question du nihilisme travaillait en sourdine Sein und Zeit, elle explose telle une bombe lorsquil sengouffre joyeusement dans les profondeurs hitlériennes. Qui dit que la barbarie senracine dans la misère et linculture ? Ici la philosophie la plus sophistiquée saccouple avec la sauvagerie la plus éhontée. La référence positive au « nihilisme actif » de Nietzsche avait auréolé son enthousiasme pour la « nouvelle Europe » sous férule nazie. Quand le rêve conquérant de lélite allemande se met à battre de laile, le « poète en temps de détresse » Hölderlin prend des galons sur les ruines du « surhumain »[4]. Le nihilisme nietzschéen na pas permis dorganiser la victoire, il est rejeté dans les poubelles de la théorie et relégué comme organisateur spirituel de la détresse. Quant à Hitler, manager pratique de la défaite, son erreur fatale que le philosophe découvre après coup, ne tient pas à son discours de haine et de conquête, mais au zeste doccidentalisme confus mais persistant qui lui colle aux basques. Le Führer na-t-il pas pactisé avec le déracinement induit par la folie productiviste ? E/ Puis vint l« âge atomique » Cest alors que notre Dr Heidegger élabora, en amont des exaltations idéologiques, une plate-forme philosophique susceptible de les séduire toutes, tant profanes que sacrées. Puisque les temps modernes ont prêté allégeance à la raison technique et scientifique, le rôle du « mauvais démiurge » revient à la dictature dune « ultraraison » investissant la condition humaine dans son ensemble. < Nous sommes, dit-on, dans lère atomique Lhomme caractérise une époque de son existence historique et spirituelle par la mise à sa portée dune énergie naturelle et par la pression quil en subit. Lexistence de lhomme marquée par latome. Cette qualification désigne aujourdhui quelque chose qui peut-être, à lheure présente, nest accessible à partir de la « pensée » quà un petit nombre dhommes. Pourtant le nom dère atomique donné à notre époque atteint probablement ce qui est. Car tout ce que lon trouve encore en elle et que lon continue à appeler « culture » : théâtre, art, film, radio, mais aussi la littérature et la philosophie, et même la foi et la religion tout cela ne fait plus que de se traîner derrière ce qui marque lépoque comme ère atomique[5] >. En se désignant comme « âge atomique », la modernité célèbre lemprise de la physique nucléaire, la consacre symbole triomphant de la technique scientifique et simultanément saffole dans lhorizon de sa dévastation finale. Toute-puissante, totalement impuissante, la modernité, vue par le Dr H., se retourne contre elle-même. A la manière de la contre-création du mauvais démiurge des temps passés. A la manière, plus proche de nous, dont Jacobi définissait le nihilisme dune raison qui se détricote pour se contrôler intégralement. Pareille obsession dune maîtrise qui se maîtrise elle-même animait lidéalisme allemand en quête de savoir absolu, elle habitait davantage encore la volonté de puissance célébrée par Nietzsche. Cette pulsion dominatrice nest pas la lubie propre au XIXe siècle allemand, elle est supposée hantée lessor et lexpansion dune civilisation européenne bientôt mondialisée. Le double mouvement de conquête et de retournement contre soi dévoile, selon Heidegger, le principe suprême, indépassable et suicidaire, de lère du nihilisme accompli vérité ésotérique de ce quon nomme « lâge atomique ». F/ Quand le nihilisme savoue « performatif » Selon lacception populaire la doctrine nihiliste se résume par un « tout est permis » dampleur universelle. Quoi quon dise, quoi quon fasse, inutile de condamner ou de congratuler, tout se vaut. Deux points sont à souligner : le nihilisme porte sur le tout des choses et des comportements, sa métaphysique ne souffre pas dexception ; le nihilisme saffirme lui-même par lui-même, il ne souffre pas dobjection : son commandement est performatif. Il ninterroge pas la vérité ou la fausseté de ce quil énonce. Sa culbute par-delà le vrai et le faux simpose, dès quon simagine que poser le tout et le rien du tout relève dune seule et même activité, soit le magistère dune raison productrice qui se détricote ou se déconstruit afin de se saisir dans sa pureté. Le nihilisme acquiert force de loi, dans la mesure où la loi est « nihilistement » fondée comme un < acte performatif pur, qui naurait de comptes à rendre à personne et devant personne[6] >. Lacte qui fonde le droit est au-dessus des lois, chacun lui est assujetti et lui doit des comptes, tandis que larbitraire fondateur des normes, étant hors normes, vaut comme raison suffisante de lordre quil instaure : il savoue performatif « pur » ou « absolu », cest-à-dire « dictature ». G/ Cest la négation du faux[7] qui fait le nihiliste Si Dieu est mort ou caché, ou plus simplement si Dieu séclipse et ne répond pas, tout nest pas pour autant permis ; subsistent encore lindignation des curs simples et le dégoût des honnêtes gens. Par contre si le diable disparaît ou sil se déguise, il ny a rien qui retienne, on se permet de faire le mal en toute impunité, puisquon ne saurait mal faire. Seule la reconnaissance du mal fonde lentente dissuasive de ceux qui ne sentendent pas, on peut alors gouverner un asile daliénés (Pascal), une bande de hors-la-loi (Kant). Dire « le mal nexiste pas », affirmer « le mal nest quapparence » fut et demeure une option forte sous nos latitudes. LEurope en plein essor rationnel et scientifique losa trop souvent. La négation du mal suscitait lironie de Candide et Voltaire sacharnait sur les foutaises optimistes de maître Pangloss, leibnizien primaire et sommaire. Au siècle passé, les deux guerres mondiales, flanquées de leurs révolutions totalitaires corollaires, égratignèrent sérieusement lillusion incongrue de vivre « le meilleur des mondes ». Cest alors que Heidegger [une fois de plus] trouva la parade : si le mal existe et il existe sans frontières , il ne peut être ni détaillé, ni perçu, ni dit ; dénoncer un mal particulier, mobiliser contre lui, cest en susciter un autre ; opposer un mal à un mal, cest se noyer dans lentre-deux. Maudite condition humaine ! Puisque tout est mal, nous voilà pris dans la nasse dun monde voué à lautodestruction. Nous voilà démunis, sans autre possibilité daction que dajouter notre piere à la lapidation réciproque et générale. H/ Pour Heidegger, foin de toute repentance Heidéggeriennement pensé, les cinquante millions de cadavres qui jonchent la planète ne sont pas les fruits pourris dambitions proprement nazies, mais ceux de la technique moderne. Voilà pourquoi le Dr Heidegger reste muet, persistant dans son refus obstiné dinterroger son engagement spécifique. Voilà pourquoi il sabstient avec vigueur partager le grand retour sur soi sincère ? opportuniste ? mais décisif pendant quelques décennies quentreprit une Allemagne en lambeaux. Foin des repentances obligées, rétif à toute autocritique individuelle ou collective, le philosophe, ni inquiet ni inquiété, en totale liberté et en pleine activité, survivra trente longues années à lécroulement du Reich, sans jamais remettre en question son trajet de 1933 à 1945. Heidegger a mal vécu la fin de ses espérances, traversant en ermite un temps de dépression, dont il ne souffla mot. Force est de constater quil sen remit et sans mot dire passa léponge sur ses utopies conquérantes. Se défaussant sue le « nihilisme planétaire », il rabibocha son rapport à soi, redora prestement son blason philosophique et sauva sa réputation mondiale. II/ SOCRATISME A/ Contre le péril cardinal appelé « aphanisie du logos » De labîme, de la peste, du typhon engendré par lhomme à ses propres dépens, les penseurs de la Grèce antique dressent un tableau fort différent. Ils nont pas en tête de sinnocenter et de mettre au compte de la technique ou dune pensée calcula trice un désastre radical dont ils névacuent nullement la possibilité. Le pressentiment dune fin du monde potentielle de fabrication proprement humaine ne laisse pas de les inquiéter. Le péril cardinal taraude sous la forme que Socrate appelle « aphanisie du logos[8] ». Concept mystérieux que Glucksmann traduit au plus près par « Extinction du logos », disparition sans retour de lusage réglé des mots, impossibilité de communiquer avec soi et les autres. Triomphe alors le « misologue » qui fait fi de toute cohérence et dit nimporte quoi. Platon propose des illustrations mythiques dun tel écroulement mental. Ainsi « la plaine du Léthé », un espace doubli total, où les âmes mortes perdent souvenirs et sentiments de ce quelles ont vécu. Pareillement « locéan des dissemblances » et « le cercle de lautre » où la pensée patauge et se noie. Thucydide repère dans la « peste », le temps hors des gonds où la civilisation abdique dans un assourdissant mutisme, quand les paroles vibrionnent dans le vide, embrouillent sens et référents, quand nimporte quel signe signifie nimporte quel fait. Quest-ce qui disparaît dans « la plus radicale manière danéantir le discours » redoutée par Socrate? Pas la langue tout entière (dont il reste sons et phonèmes débridés), mais sa qualité « apophantique », sa capacité de démêler le faux du vrai. Demeure, par malheur, la faculté de « parler pour le plaisir de parler » (Aristote), choyé par ceux qui nont cure du principe de non-contradiction. Reste la nuit où tous les chats sont gris (Hegel), une « euthanasie de la raison » (Kant). 1) Dès lors intervient l « aphanisie du logos » Il y a ainsi « aphanisie du logos» lorsquon exclut la possibilité de récuser le faux en tant que faux. Et avec lui, lerreur, la tromperie, la corruption, le mal. Gommer la distinction entre faux et non-faux revient à postuler que tout est faux. Or ce qui tourne au même que tout est vrai. 2) Comment parvenir à faire barrage à ce « nihiliste » qui jure ainsi que tout est pareil ; qui jure encore que tout est égal, que tout se vaut, que rien nest pire que rien, que tout est permis ? Cest ce à quoi parvient Socrate lorsquil met en lumière et en évidence les contradictions de ses interlocuteurs, ces derniers sont saisis de honte, par langoisse de l« aphanisie ». Le rouge au front, Alcibiade, le surdoué, se retrouve coincé et lavoue. On peut tuer la pensée de deux façons. Soit à son insu, et quoi quon dise on se retrouve faible desprit. Soit à dessein, et bonjour les sophistes, salut les manipulateurs dopinion ! Dans le second cas, le beau parleur sinstalle en-deçà du vrai et du faux, par-delà le bien et le mal en compagnie du « nihiliste » moderne, héritier selon Nietzsche des sophistes anciens. Preuve (contre Heidegger) quil nétait nul besoin dinvoquer la « Raison suffisante[9] ». La seule transgression du principe de non-contracdiction[10] érigé par Aristote comme commandement suprême de la pensée permet la levée des tabous et lenvol des nihilismes dhier et daujourdhui. Le harcèlement socratique débusque les nihilistes qui habitent chacun de nous. Reste, par le dialogue, à chacun de découvrir lart et la manière déviter laphanisie. Cest parce que nous sommes tous exposés à lerreur et à la tromperie que le principe de non-contradiction est impératif pour chacun de nous. Il répond au principe politique disonomie qui prescrit légalité des citoyens devant la loi ; quel quil soit, nul ne jouit de limpunité. Quel quil soit, celui qui se contredit mérite dêtre alerté, repris, ridiculisé, voire combattu. Intellectuellement, politiquement, moralement, le nihiliste est celui qui fuit lexamen de ses erreurs, de ses fautes, de ses manques. Nihiliste celui qui se dérobe, par angoisse, par crainte de soi ou du public. Légalité des citoyens grecs na rien à voir avec une égalisation forcée, forcément imaginaire, des conditions et des destins individuels. Légalité grecque est une égalité devant limpossible. Tous sont mortels, nul nest immunisé devant les périls, chacun se balade dapories en contradictions, mais il est à la portée de tous de sen apercevoir et de transformer le partage de limpossible en lumière. Pour clore lOrestie, infernale série de vengeances et de meurtres, Eschyle met en scène la passation du pouvoir de justice des mains des dieux à celles des hommes. Célébrant le premier tribunal populaire dAthènes, le chur martèle : « Ni despotisme, ni anarchie ». « Labsence de loi, comme larbitraire dun seul ouvrent la voie royale au néant, à limplosion de la Cité, à la peste et à laphanisie du logos ». Devant le risque permanent deffondrement nihiliste et les dérives qui le déclenchent, une résistance philosophique tout aussi permanente na jamais baissé la garde. Lorsque Socrate combat la doxa ensemble dopinions soucieuses seulement de leur affirmation il sacharne à sauver le logos, et la capacité partagée de distinguer le faux du vrai, le « bon sens » dira Descartes. Les philosophies de lHistoire vomissent lidée dune philosophie « éternelle » et singénient à découper la vérité par tranches en fonction des époques et des peuples. Une fois admis que « la philosophie éternelle » nest pas la gestion dun stock infaillible didées et dilluminations et nest pas davantage lapanage des agrégés de philosophie, il reste à ne pas refouler la continuité sous-jacente dune lutte, « éternelle », celle-ci contre le nihilisme. B/ La maxime la plus populaire de Socrate « Nul nest méchant volontairement[11] ». 1) Cette maxime prête au gigantesque faux-sens dune lecture hâtive Prise au pied de la lettre, si les hommes ne commettent leurs [vilénies] quinvolontairement, la sentence implique que nul nest méchant. Dons Socrate voire lensemble des Grecs anciens proposerait que lhomme est naturellement bon. Si le méchant nest pas responsable de sa méchanceté, on ne saurait lui en vouloir dêtre le jouet de pulsions intérieures incontrôlables ou de pâtir de circonstances extérieures qui lui échappent. Par conséquent, lhomme qualifié « méchant » na rien à se reprocher. Pour autant quil se découvre victime de déterminismes pathologiques, ce méchant malgré lui relève de la psychiatrie ou de la sociologie. Il est prisonnier de contingences malheureuses, un stock de gênes défectueux, une époque désastreuse, un environnement misérable ou trop bien loti, un entourage malsain. On connaît la chanson. Convient-il dattribuer ces refrains à Socrate ? Lequel consacra dialogues et existence à traquer la responsabilité de ses interlocuteurs et la sienne propre. Il le paya de sa vie. Sest-il absurdement ! contredit en exonérant lhomme du mal ?
2) Une seconde lecture simpose donc, moins passe-partout Si nul nest méchant volontairement, cela ne signifie aucunement que nul nest méchant, mais que peu sont volontaires. Point nest besoin de supposer que lhomme soit bon et que la mauvaise action arrive par hasard, comme la pluie ou le beau temps, sans quil y mette du sien. La leçon de Socrate est inverse. La malfaisance, la passion de détruire pour détruire, népargne personne, elle vise autrui mais sen prend aussi bien à chacun, donc à sa volonté. Le bel Alcibiade si bien né, si brillant, sautodétruit systématiquement. Incontrôlable, donc de plus en plus involontaire, il se mue en irresponsable malfrat sous lil inquiet puis effaré de Socrate. La méchanceté soppose activement à la maîtrise de soi. Dans son for intérieur, lhomme nest ni ange ni démon, ni originellement bon ou intrinsèquement pervers, il nest par nature rien de définitif. De la naissance à la mort champ de bataille intime, il détruit ce quil a construit, quand il ne reconstruit pas sur les ruines quil a semées.
C/ La fécondité du Socratisme et de ses écrivains 1) Le rôle de la réfutation socratique dans la mise en évidence de la malfaisance Quelle est lactivité par excellence à laquelle Socrate voue toute sa vie, sinon la « réfutation », en grec elenkos, du verbe elenkein (« confondre ») ? « Ladjectif ou le participe qui est accolé à elenkein était naturellement associé à lidée dhumiliation et de déshonneur, et quil ne pouvait pas servir à traduire lhonnêteté ou le bon naturel dun individu. Lemploi du verbe « convaincre de » est presque identique [ ] en effet, on peut convaincre quelquun de mensonge et de vol, mais il est impossible de le « convaincre » de bravoure et de générosité ». 2) La méchanceté sopposant activement à la maîtrise de soi, va jusquà tuer la volonté, quand celle-ci abdique Nous sommes à chaque instant contraints de choisir entre notre acceptation et notre refus de lhybris, ce typhon inconscient ou conscient qui nous insuffle ses miasmes. Loin de retreindre la méchanceté et le mal à un mécanisme impersonnel qui dépasse chacun, Socrate, comme Homère et Dostoïevski, lui assigne une place centrale et première au cur de lhumanité de lhomme, celle du défi le plus insistant. Ou bien, la volonté et la connaissance de soi objectent à la joie de la démolition. Ou bien, la volonté se soumet et sabolit dans lenfer de la « servitude volontaire[12] », véritable réduction en esclavage de soi par soi. 3) Le mal est responsable de la mauvaise volonté Puisque les dieux sont « hors de cause », à lhomme de se choisir. « Ce nest pas la volonté qui est responsable du mal, mais au contraire le mal qui est responsable de mauvaise volonté[13] ». Le chaos intérieur précède. Dans la perspective grecque, dès la naissance du mortel à lui-même, il y a confrontation et tragédie. Montaigne et La Boétie sen souviendront avec éclat : « Celui qui vous maîtrise tant na que deux yeux, na que deux mains, Doù il a pris tant dyeux dont vous épie-t-il, si vous ne les lui avez données ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, sil ne les prend de vous ? Les pieds dont il foule vos cités, doù les a-t-il si ce ne sont les vôtres ? Comment a-t-il aucun pouvoir sur vous, que par vous autres mêmes[14] ? » 4) Le rôle du « démon » de Socrate Selon Platon, cest strictement une force inhibitrice qui jamais ne le pousse, et toujours le retient. Elle nindique pas ce quil faut faire. Elle balise ce quil ne faut pas faire. Le sage athénien sefforce dinoculer à ses concitoyens cette retenue dissuasive. Sans répit, il gratte les persuasions des persuadés professionnels et brise les certitudes illusoires des naïfs. Sans hypocrisie et sans modestie, pas plus artifice pédagogique que scepticisme présomptueux, son « je sais que je ne sais rien » marque un temps darrêt devant le douteux et lerreur, quil tente dexhiber comme tels. « Je sais que je ne sais rien »se soutient dun « je sais le rien » = jai croisé laporie et quadrillé limpossible. 5) Lapprentissage de la survie A lorigine de la démocratie grecque, il y aurait, selon les historiens, le groupe de combattants rassemblés en cercle pour le partage égal du butin[15]. Léquité de la distribution était poursuivie sous la surveillance réciproque des regards méfiants. La moindre injustice, imaginaire ou réelle, pouvait rompre la coexistence pacifique entre ces guerriers armés jusquaux dents. LIliade dHomère souvre sur semblable querelle le chef Agamemnon sattribue le butin dAchille, la belle Briséis, quitte à mettre en péril le sort de la guerre. Le primat de lentente dissuasive sur la communion persuasive commande lenquête socratique, autant que la toujours fragile gouvernance des cités grecques. La dissuasion ne se ravale pas à un duel prudemment suspendu parce que les forces séquilibrent. Elle suppose la perception dun danger commun que les adversaires prennent en compte pour conclure à linanité dune escalade. Une transposition simpose : celle de la dissuasion nucléaire durant la guerre froide qui régulait les rapports entre les Etats-Unis et lURSS, deux puissances capables chacune de la mort de lautre. On nomma « politique au bord du gouffre » pareille tentative de sentendre sur le pire, faute de saccorder sur le meilleur. Un semblable parti pris « négatif » anime Socrate. Il est inutile de prêcher, dangereux de catéchiser, mieux vaut mettre les « gouffres » en lumière pour les circonscrire et en proscrire laccès. Apprendre non pas à vivre (ce qui reste le souci de chacun), mais apprendre à survivre (ce qui est affaire commune). A la lumière désenchantée du XXe siècle, lannihilation réciproque des camps en présence paraît on ne peut plus envisageable. Que cela lui plaise ou non, le citoyen ordinaire vit dans une société dissuasive et choisit le plus souvent en fonction du moins pire plutôt que du meilleur. Le prétendu meilleur, l« horizon indépassable » de la révolution marxiste, dont Sartre fêtait encore la souveraineté, a bel et bien été dépassé par lhorizon encore plus indépassable des mille et une catastrophes nihilistes possibles (marxistes[16] et autres). 6) Le nihilisme chez les Grecs Contrairement à la doctrine heideggérienne du « nihilisme accompli » dominant sans partage la planète, le nihilisme selon les Grecs nest jamais donné « accompli » ni « vainqueur ». Il reste possible de lui résister ; tant que nous sommes, le nihilisme ne règne pas. Nul nexclut cependant quil puisse ramasser la mise. Auquel cas la Grèce dhier et la civilisation daujourdhui disparaissent. Tandis que les postmodernes invitent à se détourner dune lutte définitivement désespérée, Socrate incite à ne jamais désespérer dune lutte aléatoire. En rejetant la « vie dans le mensonge », la guérilla spirituelle entamée contre la dictature soviétique fit écho à Socrate, alors que le « à quoi bon » des postmodernes reprend Heidegger en écho : si le nihilisme est accompli, il ny a rien à faire. Si la résistance demeure envisageable, il nest pas accompli. 7) Le désordre volontaire des dialogues socratiques Il nest pas le fruit dune maladresse ou dun hasard. Ils nous parviennent dans un ordre incertain, ils sentrechoquent et parfois semblent se contredire. Sefforcer de les classer chronologiquement et de les hiérarchiser dans le corset dun pseudo-système dit « platonicien » est une tâche vaine et stérile, vouée à la tromperie et à léchec. Ce désordre est volontaire. Le nihilisme étant polymorphe, les assauts lancés à son encontre épousent nécessairement ses méandres. Littératures et philosophies diverses et différentes ont concouru de même façon à éviter l « aphanasie du logos » qui menace, parfois dissimulée en règne de la bêtise, parfois comme dictature du fanatisme, à loccasion sous un je-men-foutisme généralisé, souvent dans loutrecuidance dun égotisme jubilatoire. En embuscade, si nombreux et divers, Montaigne, Voltaire, Flaubert, Tourgueniev et Dostoïevski, plus près de nous Soljenitsyne et Patočka. 8) Pour exister la pensée doit se coltiner la fausseté du faux La règle dor du démon socratique et la charte des dissidents exigent un répétitif et multiple « ne pas » : ne pas mentir et ne pas souscrire aux mensonges dévoilés mensonges. La prééminence du principe de non-contradiction sur tous les autres principes, en particulier sur le principe didentité, peut être réaffirmée. Pour exister la pensée doit se coltiner la fausseté du faux. Un lecteur de romans noirs et un amateur de séries policières conçoivent sans peine quon puisse détecter une fausse identité avant de découvrir la vraie ; des papiers falsifiés, un relevé dempreintes, des traces ADN et un état de service qui ne correspondent pas suffisent. Quand Socrate demande au jeune esclave du Ménon de tracer un carré double du premier, la tentative initiale de lenfant qui double les côtés fait chou blanc. Par tâtonnements de faux pas en faux pas, sous la conduite de Socrate, lépreuve se solde par un résultat correct et lapprenti géomètre dessine dans le sable un second carré sur la diagonale du premier. Pour que lenfant puisse détecter son erreur de départ, il lui fallait posséder lidée du faux avant de découvrir lidée vraie, accepter sêtre trompé avant de toucher au but. Semblable règle nest pas réservée aux élèves de Socrate ni aux tragédies dEschyle dabord éprouver pour ensuite comprendre. Elle ne constitue pas davantage lapanage de la géométrie : chaque expérience humaine fondamentale commence par la rencontre incongrue dune contradiction et létonnement face à limprévu. Toute naissance sopère dans la souffrance. Diotime, qui sextasiait devant les harmonies dEros, reconnaissait pourtant que la décision de lenfantement revenait à Pénia-la-détresse quand le divin Poros cuvait son nectar. Inhibiteur par excellence, le démon de Socrate interdit au primesautier croire = savoir, qui passerait outre linquiétude et la douleur. Lintelligence socratique médite labîme et maîtrise son vertige en faisant face au nihilisme, dénominateur commun de nos aventures exterminatrices. Pour conclure avec Ionesco : « Le mal, le mal ! Parole creuse ! Peut-on savoir où est le mal, où est le bien ? Nous avons des préférences, évidemment. Vous craignez surtout pour vous. Cest çà la vérité, mais vous ne deviendrez jamais rhinocéros, vraiment Vous navez pas la vocation[17] ! » Faire admettre aux rhinocéros nihilistes quon peut penser autrement queux, nest-ce pas la première victoire et parfois la seule quinfligent les écrivains socratiques ? [1] Paris, Plon, octobre 2009, p. 218-261. [2] Catoblepas vient du grec katoblepein, regarder en-dessous ; désigne un animal fantastique chez les Anciens. [3] La dictature du Kapital selon les marxistes où le règne de la Technique selon les heideggériens travaille dans le dos et à linsu des individus, détourne leurs meilleurs intentions, pervertit leurs moindres actions et, puisque cest plus fort queux les place hors de cause. Le sentiment dirresponsabilité devient cuménique. [4] La chute du Reich ne change rien pour Heidegger. Loin dinfirmer ses certitudes, elle confirme plutôt le diagnostic du mal suprême : « Labsence de patrie devient un destin mondial », annonce sa Lettre sur lhumanisme (1946). Aussi les jeunes Allemands, y déclare-t-il, qui avaient connaissance de Hölderlin ont-ils pensé et vécu en face de la mort Autre chose que ce que lopinion publique a prétendu être le point de vue allemand. Le poète-penseur allemand [quil est devenu lui-même], fait front front uni pour sauver amoureusement ses racines face à la domination (aliénation) « métaphysique » de la technique (Gestell), que la géopolitique prosaïque nomme aussi « américanisme », ce maléfique cosmopolitisme qui contredit lamour de la terre et la terre de lamour chantée par les poètes-penseurs. [5] Martin Heidegger, Le Principe de Raison, Paris, Gallimard, 1962, p. 92-93. [6] Jacques Derrida, Force de loi, Paris, Galilée, 1994, p. 89. [7] Le fin du fin postmoderne, en effet, nest pas de nier le vrai, mais le faux ; quant au vrai, il le relativise. [8] Platon, Le Sophiste, 250 e. [9] Tout ce qui est, tout ce qui compte doit être légitimé par la Raison. « Rien narrive sans raison », énonce une version populaire du Principe. Encore convient-il que cette raison soit suffisante, cest-à-dire nexige rien dautre quelle pour fonder son existence. Donc se manifeste comme sa propre « condition de possibilité ». Lanimal rationnel moderne est lhomme qui réclame et rend des comptes, puis soumet les choses, les personnes et lui-même à limpératif universel de calculabilité, simultanément démiurge et victime. [10] Non parce quon ne peut pas penser contradictoirement (allons donc !) mais parce que celui qui le respecte sinterdit de penser « nihilistement », cest-à-dire daffirmer en même temps tout et son contraire. [11] Platon : Protagoras 345 de, Gorgias 509 c, Apologie 25 c,-26 a. [12] Platon, Le Banquet, 184 e. [13] Pierre Aubenque, La Prudence chez Aristote, PUF, 1963, p. 138. [14] La Boétie, Discours sur la servitude volontaire, autour de 1550. [15] Jean Pierre Vernant, Les origines de la pensée grecque, PUF 1975, p.42. [16] Lascension aux extrêmes ayant suivi son cours, les duellistes, malgré la mise en garde de Marx (Manifeste du parti communiste, Nathan 2005, p. 35) ont péri ensemble. [17] Ionesco, Rhinocéros, Gallimard, Folio, 1959, p. 187. Date de création : 16/11/2009 @ 18:19 Réactions à cet article
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