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Parcours ricordien - De l'intention à l'attestation du soi
DE LINTENTION DE À LATTESTATION DU SOI Cette étude est destinée à compléter la précédente étude intitulée « Du cogito à lherméneutique de soi » qui faisait état de luvre de Paul Ricoeur intitulée elle-même « Soi-même comme un autre ». Elle la complète de deux façons : dune part, en fournissant lanalyse de lintention, de lidentité personnelle et narrative puis, dautre part, en présentant linvestigation ontologique au point où la précédente étude sétait arrêtée.
De lenvie de à lintention de Dans Intention[1], Elisabeth Anscombe, à ce sujet, a une position très nuancée. Dune part, elle tient ferme que laction intentionnelle est objet de description ; la place occupée par la notion daction sous telle description en témoigne ; en ce sens le « quoi » de lacte relève dune connaissance qui peut être vraie ou fausse. Dautre part, les actions intentionnelles constituent une sous-classe des choses connues sans observation : je ne dis pas que je faisais ceci ou cela parce que je lavais observé. Cest en faisant que lon sait que lon fait ce que lon fait et pourquoi on le fait. Cette notion de connaissance sans observation et qui est aussi appelée connaissance pratique (savoir-comment et non savoir-que) nest pas sans rapprocher E. Anscombe des partisans de la dualité des jeux de langage. Mais il ne faudrait pas croire que la notion de connaissance pratique invite à prendre en compte la relation de laction à son agent, bien que dans tous les cas examinés, le verbe daction soit précédé dun pronom personnel. Le critère par la question pourquoi ? et par les réponses acceptables à cette question, privilégie le côté objectif de laction, à savoir le résultat obtenu, qui est lui-même un évènement. Comme le dit E. Anscombe, de façon à peine paradoxale : je fais ce qui arrive. Loblitération de lagent est encore renforcée par laccentuation du côté objectif de la raison dagir. Considérant à présent lespèce la plus nommée de lenvie, à savoir le désir, lenvie-de, ce qui compte pour lanalyse conceptuelle, ce nest pas le manque ou la tension ressentie par un sujet ainsi affecté, mais le « caractère de désirabilité », cest-à-dire ce en tant que quoi quelque chose est désirable. Pourquoi cette accentuation du côté objectif du désir ? Pour deux raisons La première est le souci de rendre compte de la dimension dévaluation inséparable de la dimension descriptive, sans pour autant introduire des considérations morales dans lanalyse conceptuelle. La seconde raison est le souci de fournir une transition intelligible entre action intentionnelle (au sens de « faire intentionnellement ») et action avec lintention-de[2]. Dans lexpression je fais ceci en vue de cela, laccent nest pas mis sur « je » mais sur « envie de », cest-à-dire sur la relation de dépendance entre deux états de choses, lun antérieur, lautre ultérieur. Cest ici que limplication mutuelle entre question quoi ? et question pourquoi ? joue en plein et dans les deux sens : de la description vers lexplication, mais aussi, à rebours, de lexplication vers la description, dans la mesure où lordre introduit entre une série de raisons dagir par le raisonnement pratique rejaillit sur la description elle-même de laction. Lironie de la situation est que ce soit précisément cette implication mutuelle entre la question quoi ? et la question pourquoi ?qui ait contribué à oblitérer la question qui ?. Ricoeur sexplique de la façon suivante ce phénomène à première vue surprenant. Cest à son avis le souci exclusif pour la vérité de la description qui a tendu à effacer lintérêt pour lassignation de laction à son agent. Or, lassignation de lagent à laction pose un problème de véracité, et non plus de vérité, au sens descriptif du terme. Le montrent aussi les cas dallégation mensongère faites aux autres ou à soi-même, les méprises de lauteur de laction sur ses propres intentions, ou tout simplement ses hésitations, les débats intérieurs placés par Aristote sous le titre de la délibération. A cet égard, la relation moyen-fin et la logique qui sy rattache népuisent pas la signification de lintention dans laquelle on agit. Celle-ci, selon Ricoeur, implique le pur acte de visée (act of intending) quon a délogé de la première place. Ricoeur ici suggère de dire que la question de véracité, distincte de celle de vérité, relève dune problématique plus générale de lattestation, elle-même appropriée à la question de lipséité : mensonge, tromperie, méprise, illusion, ressortiraient à ce registre. Il appartient peut-être au style de la philosophie analytique, et à son souci quasi exclusif pour la description, ainsi que pour les critères de vérité appropriés à la description, docculter les problèmes afférents à lattestation. Si la possibilité de soupçonner la véracité dune déclaration dintention plaide contre son caractère de description et contre la prétention à la vérité attachée aux descriptions, cette possibilité de soupçonner prouve à elle seule que le problème posé relève dune phénoménologie de lattestation qui ne se laisse pas réduire à une critériologie appropriée à la description. Les tests de sincérité ne sont pas des vérifications, mais des épreuves qui se terminent finalement dans un acte de confiance, dans un dernier témoignage, quels que soient les épisodes intermédiaires de suspicion. Il y a un moment reconnaît E. Anscombe elle-même où seul un homme peut dire son intention. Mais ce dire est de lordre de laveu : expression du témoignage intérieur communiqué : laveu est accepté ou non. Mais ce nest jamais léquivalent dune description publique : cest une confession partagée. Ce quE. Anscombe appelle connaissance sans observation relève, selon Ricoeur, et cela contre le gré de lauteur de ce registre de lattestation, Il est bien daccord que lattestation de la visée intentionnelle nest pas luvre de « quelque étrange il qui regarderait au milieu de lagir ». Précisément lattestation échappe à la vision, si la vision sexprime dans des propositions susceptibles dêtre tenues pour vraies ou fausses : la véracité nest pas la vérité, au sens de ladéquation de la connaissance à lobjet. Cest faute de pouvoir thématiser cette attestation que lanalyse conceptuelle dE. Anscombe est incapable de rendre un compte détaillé du troisième emploi du terme dintention-de Ricoeur pense quon a ainsi simplement éliminé ce quil a appelé lintention de lintention, à savoir lélan spécifique vers le futur où la chose est à faire par moi, le même que celui qui dit quil le fera. Autrement dit, est éliminé ce qui dans lintention la met sur la voie de la promesse, même sil manque à la ferme intention le cadre conventionnel et public de la promesse explicite. En conclusion, lintention-de, reléguée au troisième rang par lanalyse conceptuelle, revient au premier rang dans une perspective phénoménologique. Il reste à dire en quel sens lattestation de lintention-de est en même temps attestation du soi.
Rapport spécifique entre constitution de laction et constitution du soi
La « théorie narrative » trouve un de ses justifications majeures dans le rôle quelle exerce entre le point de vue descriptif sur laction, et le point de vue prescriptif qui prévaudra dans les études ultérieures. Une triade sest imposée à Ricoeur ; décrire, raconter, prescrire chaque moment de la triade a un rapport spécifique entre constitution de laction et constitution du soi. Or, la théorie narrative ne peut faire véritablement médiation entre la description et la prescription que si lélargissement du champ pratique et lanticipation de considérations éthiques sont impliquées dans la structure même de lacte de raconter. Il nest pas de récit éthiquement neutre. La littérature est un vaste laboratoire où sont essayés des estimations, des évaluations, des jugements dapprobation et de condamnation par quoi la narrativité sert de propédeutique à léthique.
a) Le problème de lidentité personnelle Cest avec la question de la permanence dans le temps que la confrontation entre les deux versions de lidentité fait véritablement problème. a1. A première vue la question de la permanence dans le temps se rattache exclusivement à lidentité-idem, que dune certaine façon elle couronne. Faisons un rappel rapide de larticulation conceptuelle de la mêmeté afin de pointer la place éminente quy tient la permanence dans le temps. La mêmeté est un concept de relation et une relation de relations. En tête vient lidentité numérique : ainsi, de deux occurrences désignées par un nom invariable dans le langage ordinaire, disons-nous quelles ne forment pas deux choses différentes mais « une seule et même chose ». Identité signifie ici unicité[3]. Cest la réidentification du même, qui fait que connaître, cest reconnaître : la même chose deux fois, n fois. Exemple : tel champion de ski est monté cinq fois sur le podium en 2008. Vient au second rang lidentité qualitative, autrement dit la ressemblance extrême : on dit que X ou Y quils portent le même costume, cest-à-dire des vêtements tellement semblables quil est indifférent quon les échange lun pour lautre ; à cette deuxième composante correspond lopération de substitution sans parte sémantique, salva veritate. Ces deux composantes de lidentité sont irréductibles lune à lautre, comme chez Kant les catégories de quantité et de qualité ; elles ne sont pas pour autant étrangères lune à lautre ; cest précisément dans la mesure où le temps dans la suite des occurrences de la même chose que la réidentification du même peut susciter lhésitation, le doute, la contestation. Lidentification de son agresseur par une victime, parmi une série de suspects qui lui sont présentés, donne au doute une première occasion de sinsinuer ; il croît avec la distance dans le temps ; ainsi, un accusé présenté à la barre dun tribunal peut contester quil soit le même que celui qui est incriminé ; que fait-on alors ? on compare lindividu présent à des marques matérielles tenues pour la trace irrécusable de sa présence antérieure dans les lieux eux-mêmes en litige. La question de savoir si lhomme ici présent à la barre du tribunal et lauteur présumé dun crime ancien sont une seule et même personne peut alors rester sans réponse assurée. Cest la faiblesse de ce critère de similitude, dans le cas dune grande distance dans le temps, qui suggère que lon fasse appel à un autre critère, lequel relève de la troisième composante de la notion didentité, à savoir la continuité ininterrompue entre le premier et le dernier stade du développement de ce quon tient pour le même individu. ; ce critère lemporte dans tous les cas où la croissance, le vieillissement, opèrent comme des facteurs de dissemblance et, par implication, de diversité numérique ; ainsi dit-on dun chêne quil est le même du gland à larbre entièrement développé ; de même dun animal de la naissance à la mort ; de même enfin dun homme non pas personne en tant que simple échantillon de lespèce. La démonstration de cette continuité fonctionne comme critère annexe ou substitutif de la similitude. Comme on voit, le temps est ici facteur de dissemblance, décart, de différence. Cest pourquoi la menace quil représente pour lidentité nest entièrement conjurée que si lon peut poser, à la base de la similitude et de la continuité ininterrompue du changement un principe de permanence dans le temps. Ce sera par exemple la structure invariable dun outil dont on aura progressivement changé toutes les pièces ; cest encore le cas, qui nous touche de près, la permanence du code génétique dun individu biologique : ce qui demeure ici, cest lorganisation dun système combinatoire. La permanence dans le temps devient ainsi le transcendantal de lidentité numérique[4]. Toute la problématique de lidentité personnelle va tourner autour de cette quête dun invariant relationnel, lui donnant la signification forte de permanence dans le temps. a2. Se pose alors la question de savoir si lipséité implique une forme de permanence dans le temps qui ne soit pas simplement le schème de la catégorie de substance ? une forme de permanence qui soit une réponse à la question qui suis-je ? On dispose en fait de deux modèles de permanence dans le temps : le caractère et la parole tenue. La polarité de ces deux modèles de permanence de la personne résulte de ce que la permanence du caractère exprime le recouvrement quasi complet lune par lautre de la problématique de lidem et de celle de lipse, tandis quà la fidélité à soi dans le maintien de la parole donnée marque lécart extrême entre la permanence du soi et celle du même, et donc atteste pleinement lirréductibilité des deux problématiques lune à lautre. Par la stabilité empruntée aux habitudes et aux identifications acquises, autrement dit aux dispositions par lesquelles de lautre entre dans la composition du même le caractère assure à la fois lidentité numérique, lidentité qualitative, la continuité ininterrompue dans le changement et finalement la permanence dans le temps qui définissent la mêmeté. On peut dire, de façon à peine paradoxale que lidentité du caractère exprime une certaine adhérence du quoi ? au qui ?. Ce nest plus exactement le « quoi » encore extérieur au « qui », comme cétait le cas dans la théorie de laction, où lon pouvait distinguer entre ce que quelquun fait, et celui qui fait. Il est compréhensible dès lors que le pôle stable du caractère puisse revêtir une dimension narrative comme on le voit dans les usages du terme « caractère » qui lidentifient au personnage dune histoire racontée[5] ; ce que la sédimentation a contracté, le récit peut le redéployer. Et cest le langage dispositionnel, pour lequel Gilbert Ryle plaide dans La Notion desprit qui prépare ce redéploiement narratif. a3. Autre modèle de permanence dans le temps : celui de la parole tenue dans la fidélité à la parole donnée. Une chose est la continuation du caractère ; une autre, la constance dans lamitié. A cet égard, Heidegger a raison de distinguer de la permanence substantielle le « maintien de soi ». Cette distinction majeure demeure, même sil nest pas certain que la « résolution devançante » comme lappelle Martineau face à la mort, épuise le sens du « maintien de soi ». Aussi bien cette posture exprime-t-elle un certain investissement existentiel des transcendantaux de lexistence que Heidegger appelle existentiaux, desquels relève lipséité. Dautres attitudes, situées à la même jonction de lexistential et de lexistentiel que toutes les analyses heideggériennes tournant autour de lêtre-pour (ou envers)-la-mort, sont tout autant révélatrices de la conjonction fondamentale entre la problématique de la permanence dans le temps et celle du soi, en tant que le soi ne coïncide pas avec le même. A cet égard, la tenue de la promesse paraît bien constituer un défi au temps, un défi du changement : quand bien même mon désir changerait, quand bien même je changerais dopinion, dinclination, « je maintiendrai ». Il nest pas nécessaire pour quelle fasse sens, de placer la tenue de la parole donnée sous lhorizon de lêtre-pour (ou envers)-la-mort. Se suffit à elle-même la justification proprement éthique de la promesse que lon peut tirer de lobligation de sauvegarder linstitution du langage et de répondre à la confiance que lautre met dans ma fidélité. Ici précisément, ipséité et mêmeté cessent de coïncider. Ici, en conséquence, se dissout léquivocité de la notion de permanence dans le temps. Cette manière nouvelle[6] dopposer la mêmeté du caractère au maintien de soi-même dans la promesse ouvre un intervalle de sens qui reste à combler. Cet intervalle est ouvert par la polarité en termes temporels entre deux modèles de permanence dans le temps, la persévération du caractère et le maintien de soi dans la promesse. Cest donc dans lordre de la temporalité que la médiation est à chercher. Or, cest ce « milieu » que selon Ricoeur, vient occuper la notion didentité narrative. Cette hypothèse écarte toute surprise la concernant lorsquil la verra osciller entre deux limites : une limite inférieure où la permanence dans le temps exprime la confusion de lidem et de lipse, et une limite supérieure, où lipse pose la question de son identité sans le secours et lappui de lidem. b) Les paradoxes paralysants de lidentité personnelle b1. Léquation entre identité personnelle et mémoire Cest ce premier paradoxe qua retenu la tradition ; mais il faut voir au prix de quelle inconsistance dans largumentation et de quelle invraisemblance dans lordre des conséquences cette équation a été payée. Inconséquence dans largumentation, dabord : au début du chapitre XXVII de lEssai philosophique de concernant lentendement humain (1674) , intitulé « Identité et diversité », Locke introduit un concept didentité qui paraît échapper à lalternative de Ricoeur de la mêmeté et de lipséité. Après avoir dit que lidentité résulte dune comparaison, Locke introfuit lidée singulière de lidentité dune chose à elle-même (mot à mot de mêmeté avec elle-même) ; cest en effet en comparant une chose avec elle-même dans des temps différents que nous formons les idées didentité et de diversité ; « quand nous demandons si une chose est la même ou non, il est toujours fait référence à quelque chose qui a existé en tel temps et tel lieu , dont il était certain quà ce moment, cette chose était identique à elle-même ». Cette définition paraît cumuler les caractères de la mêmeté en vertu de lopération de comparaison et ceux de lipséité en vertu de ce qui fut coïncidence instantanée, maintenue à travers le temps dune chose avec elle-même. Mais la suite de lanalyse décompose les deux valences de lidentité. Dans la première série dexemples le navire dont on a changé toutes les pièces, le chêne dont on accompagne la croissance du gland à larbre, lanimal et même lhomme dont on suit le développement de la naissance à la mort cest la mêmeté qui prévaut ; lélément commun à tous ces exemples, cest la permanence de lorganisation, laquelle nengage, selon Locke, aucun substantialisme. Mais au moment den venir à lidentité personnelle que Locke ne confond pas avec celle dun homme, cest à la réflexion instantanée quil assigne la « mêmeté avec soi-même » allégué par la définition générale. Reste seulement à étendre le privilège de réflexion de linstant à la durée ; il suffit de considérer la mémoire comme lexpansion rétrospective de la réflexion aussi loin quelle peur sétendre dans le passé ; à la faveur de cette mutation de la réflexion en mémoire, la « mêmeté avec soi-même » peut être dite sétendre à travers le temps. Ainsi Locke a-t-il cru pouvoir introduire une césure dans le cours de son analyse sans avoir à abandonner son concept général de « mêmeté [dune chose] avec elle-même ». Et pourtant, le tournant de la réflexion et de la mémoire marquait en fait un renversement conceptuel où lipséité se substituait silencieusement à la mêmeté. Mais ce nest pas au niveau de la cohérence de largument que Locke a suscité la perplexité majeure : la tradition la crédité de linvention dun critère didentité, à savoir lidentité psychique à quoi lon pourra désormais opposer le critère didentité corporelle, duquel relevait en fait la première série dexemples où prévalait la permanence dune organisation observable du dehors. Une discussion sur les critères de lidentité occupera désormais lavant-scène, suscitant des plaidoyers opposés et également plausibles en faveur de lun ou de lautre. Ainsi à Locke et à ses partisans, on opposera régulièrement les apories dune identité suspendue au seul témoignage de la mémoire ; apories psychologiques concernant les limites, les intermittences (durant le sommeil par exemple), les défaillances de la mémoire, mais aussi apories plus proprement ontologiques : plutôt que de dire que la personne existe pour autant quelle se souvient nest-il pas plus plausible, demande J. Butler (1736), dassigner la continuité de la mémoire à lexistence continue dune âme-substance ? Sans lavoir prévu, Locke révélait le caractère aporétique de la question même de lidentité. En témoignent plus que tous les paradoxes quil assumait sans sourciller mais que ses successeurs ont transformés en épreuves dindécidabilité : soit le cas dun prince dont on transplante la mémoire dans le corps dun savetier ; celui-ci devient-il le prince quil se souvient avoir été, ou reste-t-il le savetier que les autres hommes continuent dobserver ? Locke, cohérent avec lui-même, tranche en faveur de la première solution. Mais des lecteurs modernes, plus sensibles à la collision entre deux critères opposés didentité concluront à lindécidabilité du cas. De cette façon, lère des puzzling cases était ouverte en dépit de lassurance de Locke. Auparavant sétait ouverte avec Hume lère du doute et du soupçon. Cest un concept fort de la relation didentité que Hume pose au début de lanalyse quon lit dans le Traité de la nature humaine (1739) : « Nous avons une idée distincte dun objet qui demeure invariable et ininterrompu durant une variation supposée de temps ; cette idée nous lappelons identité ou sameness. » Point dambiguïté, donc : il nexiste quun modèle didentité, la mêmeté. Comme Locke, Hume parcourt une suite dexemples-types, des navires et des plantes aux animaux et aux humains. Mais, à la différence de Locke, il introduit dès ses premiers exemples des degrés dans lassignation didentité, selon par exemple que les mutations dun être matériel ou vivant sont plus ou moins simples ou plus ou moins soudaines. La question didentité se trouve ainsi soustraite dès le début aux réponses en noir et blanc. Mais surtout, à la différence de Locke, Hume ne renverse pas ses critères dassignation didentité quand il passe des choses ou des êtres animés au soi. Et comme, en bon empiriste, il demande pour chaquedoit exister une impression qui donne naissance à chaque idée réelle ») et quà lexamen de « son intérieur » il ne trouve quune diversité dexpériences et nulle impression invariable relative à lidée dun soi, il conclut que cette dernière est une illusion Cest dans lexplication de lillusion didentité que Hume déploie les ressources de subtilité qui, après avoir fait grande impression sur Kant, ont laissé une marque durable sur la discussion ultérieure. Deux concepts nouveaux entrent en scène, limagination et la croyance. idée une impression correspondante (« il Cest à limagination quest attribuée la faculté de passer avec facilité dune expérience à lautre si leur différence est faible et graduelle et ainsi de transformer la diversité en identité. Cest la croyance qui sert ensuite de relais, comblant le déficit de limpression. Dans une culture comme celle à laquelle Hume appartient encore, laveu quune idée repose sur une croyance, et non sur une impression, ne discrédite pas entièrement cette idée ; les croyances ont une place et un rôle que la philosophie précisément délimite. Toutefois, dire que la croyance engendre des fictions, cest annoncer un temps où la croyance sera devenue incroyable. Hume ne franchit pas encore ce pas et suggère que la personnalité peut être assimilée à une république ou dun Commonwealth dont les membres ne cessent de changer tandis que les liens dassociation demeurent. Il appartiendra à Nietzsche dachever le pas du soupçon. La violence de la dénégation remplacera la subtilité de linsinuation. In fine, le critère de lidentification est-il dordre corporel ou psychologique ? Ricoeur ne souhaite pas trancher cette question pour plusieurs raisons : dabord pour ne pas laisser croire que le critère psychologique aurait une affinité privilégiée pour lipséité et le critère corporel pour la mêmeté. Si la mémoire, comme on la vu, a une affinité pour lipséité, le critère psychologique ne se réduit pas à la mémoire. Or, le fait du caractère est ce qui incline le plus à penser lidentité en termes de mêmeté. Le caractère, a-t-on dit, cest le soi sous les apparences de la mêmeté. En sens inverse, le critère corporel nest pas par nature étranger à la problématique de lipséité, dans la mesure où lappartenance de mon corps à moi-même constitue le témoignage le plus massif en faveur de lirréductibilité de lipséité à la mêmeté. Aussi semblable à lui-même que demeure un corps encore, nest-ce pas le cas : il suffit de comparer entre eux les auto-portraits de Rembrandt ce nest pas sa mêmeté qui constitue son ipséité, mais son appartenance à quelquun capable de se désigner lui-même comme celui qui a son corps Cette appartenance de mon corps à moi-même relève-t-elle dune critériologie ? Ne tombe-t-elle pas plutôt dans le champ de lattestation ? On peut hésiter : on répondra non, si lon identifie critère à épreuve de vérification ou de falsification ; oui, si lon admet que lattestation se prête à une épreuve de vérité dun tout autre ordre que lépreuve de vérification ou de falsification. Or, cette discussion ne pourra être menée à bien que lorsque la distinction des deux problématiques de lipséité et de la mêmeté aura été fermement établie et après que léventail entier des cas de figure, allant de leur superposition à leur disjonction aura été parcouru. Ce qui ne pourra se faire quau terme des réflexions qui seront faites sur lidentité narrative. b2. Les croyances ordinairement attachées à la revendication didentité personnelle Ricoeur a reconnu dans Reasons and Persons de Derek Parfit ladversaire le plus redoutable de sa thèse sur lidée narrative, dans la mesure où les analyses de cet auteur se déroulent sur un plan où lidentité ne peut ne peut signifier que mêmeté, à lexclusion expresse de toute distinction entre mêmeté et ipséité, et donc de toute dialectique narrative ou autre entre mêmeté et ipséité. Luvre rappelle à la fois celle de Locke, moins par la place quy tient la mémoire que par le recours aux cas paradoxaux, et celle de Hume par sa conclusion sceptique ; les fameux puzzling cases qui servent dépreuve de vérité tout au long de Reasons and Persons conduisent en effet à penser que la question même de lidentité peut se révéler vide de sens, dans la mesure où, dans les cas paradoxaux au moins, la réponse est indéterminée. La longue étude quen a faite Ricoeur aboutit à cette conclusion : ce dont il sagit en dernier ressort, cest de changer la conception que nous nous faisons « de nous-mêmes et de notre vie affective ». Cest « notre manière de voir la vie » qui est en cause Ce que nous demande Parfit, cest que nous nous souciions moins de nous-mêmes, entre autres de notre vieillissement et de notre mort, et que nous attachions moins dimportance à la question de savoir « si telles ou telles expériences proviennent des mêmes vies ou de vies différentes » ; donc que nous nous intéressions « aux expériences » elles-mêmes plutôt quà la « personne qui les a » ; que nous fassions moins de différences entre nous-mêmes à des époques différentes de notre vie et autrui ayant des expériences semblables aux nôtres ; que nous ignorions le plus possible les frontières entre les êtres en donnant moins dimportance à lunité de chaque vie ; que nous fassions de lunité même de notre vie davantage une uvre dart quune revendication dindépendance Nest-ce pas à la neutralisation même de la question de lipséité, par-delà lobservation impersonnelle de lenchaînement dune vie, que Parfit moraliste invite ? Cest en ce point que la théorie narrative, sollicitée de saffronter aux interrogations de Parfit sera invitée, elle aussi, à explorer sa frontière commune avec la théorie éthique. Lidentité narrativement comprise a) Rappel de lidentité au plan de la mise en intrigue On la caractérise en termes dynamiques, par la concurrence entre une exigence de concordance et ladmission de discordances qui, jusquà la clôture du récit, mettent en péril cette identité. Par concordance, Ricoeur entend le principe dordre qui préside à ce quAristote appelle « arrangement des faits ». Par discordance, il entend les renversements de fortune qui font de lintrigue une transformation réglée, depuis une situation initiale jusquà une situation terminale. Il applique le terme de configuration à cet art de la composition qui fait médiation entre concordance et discordance. Afin détendre la validité de ce concept de configuration narrative au-delà de lexemple privilégié dAristote la tragédie grecque et, à un moindre degré, lépopée il propose de définir la concordance discordante, caractéristique de toute composition narrative, par la notion de synthèse de lhétérogène. Par là, il tente de rendre compte des différentes médiations que lintrigue opère entre le divers des évènements et lunité temporelle de lhistoire racontée ; entre les composantes disparates de laction, intentions, causes et hasards, et lenchaînement de lhistoire ; enfin entre la pure succession et lunité de la forme temporelle , médiations qui, à la limite peuvent bouleverser la chronologie au point de labolir. Ces multiples dialectiques ne font quexpliciter lopposition, présente déjà dans le modèle tragique selon Aristote, entre la dispersion épisodique du récit et la puissance dunification déployée par lacte configurant (ou action transitive[7]) quest la poièsis[8] elle-même. Lévènement narratif est défini par son rapport à lopération même de configuration ; il participe de la structure instable ce concordance discordante caractéristique de lintrigue elle-même ; il est source de discordance en tant quil surgit, et source de concordance en tant quil fait avancer lhistoire[9]. Le paradoxe de la mise en intrigue est quelle inverse leffet de contingence, au sens de ce qui aurait pu arriver autrement ou ne pas arriver du tout, en lincorporant en quelque façon à leffet de nécessité ou de probabilité, exercé par lacte configurant. Linversion de leffet de contingence en effet de nécessité se produit au cur même de lévènement : en tant que simple occurrence, ce dernier se borne à mettre en défaut les attentes créées par le cours antérieur des évènements ; il est simplement linattendu, le surprenant, il ne devient partie intégrante de lhistoire que compris après coup, une fois transfiguré par la nécessité en quelque sorte rétrograde. Or cette nécessité est une nécessité narrative dont leffet de sens procède de lacte configurant en tant que tel ; cest cette nécessité narrative qui transmue la contingence physique, adverse de la nécessité physique, en contingence narrative, impliquée dans la nécessité narrative.
b) Lapport de la catégorie narrative du personnage à la discussion de lidentité personnelle Le pas décisif en direction dune conception narrative de lidentité personnelle est fait lorsque lon passe de laction au personnage. Est personnage, celui qui fait laction dans le récit. La catégorie du personnage est donc elle aussi une catégorie narrative et son rôle dans le récit relève de la même intelligence narrative que lintrigue elle-même. La question est alors de savoir ce que la catégorie narrative du personnage apporte à la discussion de lidentité personnelle. La thèse ici soutenue sera que lidentité du personnage se comprend par transfert sur lui de lopération de mise en intrigue dabord appliquée à laction racontée ; le personnage, dit Ricoeur, est lui-même mis en intrigue. Rappelons brièvement de quelle manière la théorie narrative rend compte de la corrélation entre action et personnage. La corrélation entre histoire racontée et personnage est simplement postulée par Aristote dans la Poétique. Elle y paraît même si étroite quelle prend la forme dune subordination. Cest en effet dans lhistoire racontée, avec ses caractères dunité, darticulation interne et de complétude, conférés par lopération de mise en intrigue, que le personnage conserve, tout au long de lhistoire une identité corrélative de celle de lhistoire elle-même. La narratologie contemporaine a tenté de donner à cette corrélation le statut de contrainte sémiotique, implicite en un sens à lanalyse conceptuelle du muthos en « parties » par Aristote. Propp, dans Morphologie du conte[10], a donné le branle à cette investigation à un très haut niveau dabstraction. Lauteur commence par dissocier les « fonctions », à savoir les segments récurrents daction (les abstraits daction[11]), des personnages, afin de définir le conte par le seul enchaînement des fonctions. Mais, au moment de ressaisir lunité synthétique de la chaîne, il doit prendre en compte le rôle joué par les personnages. Ainsi est-il le premier à tenter une typologie de ces rôles établie sur la seule base de leur récurrence[12]. Or la liste des rôles nest pas indépendante de celle des fonctions ; elles se croisent en plusieurs points que Propp appelle les « sphères daction ». [« De nombreuses fonctions se groupent logiquement selon certaines sphères. Ces sphères correspondent aux personnages qui accomplissent les fonctions ». « Le problème de la distribution des fonctions peut être résolu, au niveau du problème de la distribution des sphères daction entre les personnages ».] Citant ces déclarations de Propp, Ricoeur pose la question de savoir si toute mise en intrigue ne procède pas dune genèse mutuelle entre le développement dun caractère et celui dune histoire racontée. Il adopte laxiome énoncé par Frank Kermode selon lequel, pour développer un caractère, il faut raconter plus. Cest ce qua parfaitement mis en relief Claude Brémond dans sa Logique du récit (1973) ; pour lui, le rôle ne saurait être défini que par « lattribution à un sujet-personne dun prédicat-processus éventuel, en acte ou achevé ». On peut voir dans cette attribution, la solution narrative, discutée dans les études du problème de lascription à lagent. Cest avec le modèle actantiel de Greimas que la corrélation entre intrigue et personnage est portée à son niveau le plus élevé de radicalité, antérieurement à toute figuration sensible. Cest pourquoi on ne parle pas ici de personnage mais dactant, afin de subordonner la représentation anthropomorphique de lagent à sa position dopérateur dactions sur le parcours narratif. La radicalisation se poursuit sur deux lignes : du côté de lactant, du côté du parcours narratif. Sur la première ligne, à la liste encore empirique des personnages du conte russe selon Propp est substitué un modèle établi sur la base de trois catégories ; de désir (principe de la quête dun objet, dune personne, dune valeur), de communication (principe de tout rapport de destinateur à destinataire), daction proprement dite (principe de toute opposition entre adjuvants et opposants). Voilà donc un modèle où, à linverse de Propp, on procède des relations possibles entre actants en direction de la riche combinatoire des actions, que celles-ci sappellent contrats, épreuves, quêtes, luttes. Sur la seconde ligne, celle des parcours narratifs, Ricoeur insiste sur la place quoccupent, à un plan médian entre structures profondes et plan figuratif une série de notions qui nont de place que dans une configuration narrative de la cohésion intime de la vie : dabord celle de programme narratif, puis celle de relation polémique entre deux programmes, doù résulte lopposition sujet et anti-sujet. Si lon recroise les deux lignes de cette analyse, on voit se renforcer mutuellement une sémiotique de lactant et une sémiotique des parcours narratifs jusquau point où ceux-ci apparaissent comme parcours de personnage. On peut insister pour conclure sur ce thème de la corrélation nécessaire entre intrigue et personnage, que le Maupassant de Greimas a fortement accentuée, celle du destinateur. Le couple destinateur/destinataire prolonge celui du mandat, contrat en vertu duquel le héros reçoit la compétence de faire. Les destinateurs qui peuvent être des entités individuelles, sociales ou même cosmiques, comme on voit dans la nouvelle « Deux amis » relèvent dans le Maupassant de ce que Greimas appelle un statut « proto-actantiel ». c) La dialectique interne au personnage Cette dialectique qui résulte de la corrélation entre action et personnage, est lexact corollaire de la dialectique de concordance et de discordance déployée par la mise en intrigue de laction. La dialectique consiste en ceci que, selon la ligne de concordance, le personnage tire sa singularité de lunité de sa vie considérée comme la totalité temporelle elle-même singulière qui le distingue de tout autre ? Selon la ligne de discordance, cette totalité temporelle est menacée par leffet de rupture des évènements imprévisibles qui la ponctuent (rencontres accidents, etc.) ; la synthèse concordante/discordante fait que la contingence de lévènement contribue à la nécessité, en quelque sorte rétroactive de lhistoire dune vie, à quoi ségale lidentité du personnage. Ainsi le hasard est-il transmué en destin. Et lidentité du personnage quon peut dire mis en intrigue ne se laisse comprendre que sous le signe de cette dialectique. La personne comprise comme personnage de récit, nest pas une entité distincte de ses expériences. Bien au contraire, elle partage le régime de lidentité dynamique propre à lhistoire racontée. Le récit construit lidentité du personnage, quon peut appeler son identité narrative, en construisant celle de lhistoire racontée. Cest lidentité de lhistoire qui fait lidentité du personnage. Cest cette dialectique de concordance discordante du personnage quil faut maintenant inscrire dans la dialectique de la mêmeté et de lipséité. La nécessité de cette réinscription simpose dès lors que lon confronte la concordance discordante du personnage à la requête de permanence dans le temps attachée à la notion didentité, et dont il a été montré précédemment léquivocité : dun côté la mêmeté dun caractère, de lautre lipséité du maintien de soi. Il sagit maintenant de montrer comment la dialectique du personnage vient sinscrire dans lintervalle entre ces deux pôles de la permanence dans le temps pour faire médiation entre eux. Cette fonction médiatrice que lidentité narrative du personnage exerce entre les pôles de la mêmeté et de lipséité est essentiellement attestée par les variations imaginatives auxquelles le récit soumet cette identité. A vrai dire, ces variations, le récit ne fait pas que les tolérer, il les engendre, il les recherche. En ce sens, la littérature savère consister en un vaste laboratoire pour des expériences de pensée où sont mises à lépreuve du récit les ressources de la variation de lidentité narrative. Dans lexpérience quotidienne, les deux significations de lidentité tendent à se recouvrir et à se confondre : ainsi compter sur quelquun cest à la fois faire fond sur la stabilité dun caractère et sattendre que lautre tienne parole, quels que soient les changements susceptibles daffecter les dispositions durables à quoi il se laisse reconnaître. Dans la fiction littéraire, lespace de variations ouvert aux rapports entre les deux modalités didentité est immense. A une extrémité, le personnage est un caractère identifiable et réidentifiable comme même : cest à peu près le statut de contes de fées et du folklore. Quant au roman classique, lidentification du même décroît sans disparaître. On se rapproche du pôle inverse avec le roman dit dapprentissage et, plus encore le roman du courant de conscience. Le rapport entre intrigue et personnage paraît alors sinverser : au contraire du modèle aristotélicien, lintrigue est mise au service du personnage. Cest alors que lidentité de ce dernier, échappant au contrôle de lintrigue et de ses principes dordre, est mise véritablement à lépreuve. On atteint ainsi le pôle extrême de variation, où le personnage a cessé dêtre un caractère. Cest à ce pôle que se rencontrent les cas limites où la fiction littéraire se prête à une confrontation avec les puzzling cases de la philosophie analytique. Cest dans cette confrontation que vient culminer le conflit entre une version narrativiste et une version non narrativiste de lidentité personnelle. Que la narrativité ait aussi ses cas déroutants, cest ce que le théâtre et le roman contemporain enseignent à lenvi. Dans certains cas, lancrage du nom propre devient dérisoire au point de devenir superfétatoire. Le non-identifiable devient linnommable. Pour préciser lenjeu philosophique de pareille éclipse de lidentité du personnage, il importe de remarquer que, à mesure que le récit sapproche du point dannulation du personnage, le roman perd aussi ses qualités proprement narratives. A la perte didentité du personnage correspond ainsi la perte de la configuration du récit et en particulier une crise de la clôture du récit. Il se fait ainsi un choc en retour du personnage sur lintrigue. Cest un même schisme qui affecte à la fois la tradition de lintrigue menée à un terme qui vaut clôture et la tradition du héros identifiable. La décomposition de la forme narrative parallèle à la perte didentité du personnage, fait franchir les bornes du récit et attire luvre littéraire dans le voisinage de lessai. Ce nest pas non plus par hasard si maintes autobiographies contemporaines séloignent délibérément de la forme narrative et rejoignent, elles aussi, le genre littéraire le moins configuré, lessai précisément. Mais que signifie ici perte didentité ? Plus exactement de quelle modalité de lidentité sagit-il ? La thèse de Ricoeur est que, replacée dans le cadre de la dialectique de lidem et de lipséité, ces cas déroutants de la narrativité se laissent réinterpréter comme mise à nu de lipséité par perte de support de la mêmeté. Cest en ce sens quils constituent le pôle opposé à celui du héros identifiable par superposition de lipséité et de la mêmeté. Ce qui est maintenant perdu sous le titre de « propriété », cest ce qui permettait dégaler le personnage à son caractère. Mais quest-ce que lipséité quand elle a perdu le support de la mêmeté ? Cest ce que la comparaison avec les puzzling cases de Parfit va permettre de préciser. Les fictions littéraires diffèrent fondamentalement des fictions technologiques en ce quelles restent des fictions imaginatives autour dun invariant, la condition corporelle vécue comme médiation existentielle entre soi et le monde. Les personnages de théâtre et de roman sont des humains comme nous. Dans la mesure où le corps propre est une dimension du soi, les variations imaginatives autour de la condition corporelle sont des variations sur le soi et son ipséité. En outre, en vertu de la fonction médiatrice du corps propre dans la structure de lêtre dans le monde, le trait dipséité de la corporéité sétend à celle du monde en tant que corporellement habité. Ce trait qualifie la condition terrestre en tant que telle et donne à la Terre la condition existentiale que, sous des guises diverses, Nietzsche, Husserl et Heidegger lui reconnaissent. La Terre est ici plus et autre chose quune planète : cest le nom mythique de notre ancrage corporel dans le monde. Voilà ce qui est ultimement présupposé par le récit littéraire en tant que soumis à la contrainte qui en fait une mimèsis de laction. Car laction « imitée » dans et par la fiction, reste elle aussi soumise à la contrainte de la condition corporelle et terrestre. Or, ce que les puzzling cases frappent de plein fouet dune contingence radicale, cest cette condition corporelle et terrestre que lherméneutique de lexistence, sous-jacente à la notion de lagir et du souffrir, tient pour indépassable. Et quel est lopérateur de cette inversion de sens par quoi linvariant existential devient la variable dun nouveau montage imaginaire ? Cest la technique ; mieux, par-delà la technique disponible, la technique concevable, bref le rêve technologique. Selon ce rêve, le cerveau est tenu pour léquivalent substituable de la personne. Cest le cerveau qui est le point dapplication de la haute technologie. Dans les expériences de bissection, de transplantation, de réduplication, de télétransport, le cerveau figure lêtre humain en tant que manipulable. Cest de ce rêve technologique illustré par les manipulations cérébrales, que se rend solidaire le traitement impersonnel de lidentité au plan conceptuel. En ce sens, on peut dire que les variations imaginatives de la science-fiction sont des variations relatives à la mêmeté, tandis que celles de la fiction littéraire sont relatives à lipséité, ou plus exactement à lipséité dans son rapport dialectique avec la mêmeté. Quant à la question dunité narrative de la vie, il faut y voir un mixte instable entre fabulation et expérience vive. Cest précisément en raison du caractère évasif de la vie réelle que nous avons besoin du secours de la fiction pour organiser cette dernière rétrospectivement dans laprès-coup, quitte à tenir pour révisable et provisoire toute figure de mise en intrigue empruntée à la fiction ou à lhistoire. Ainsi, cest à laide des commencements narratifs auxquels la lecture nous a familiarisés que, forçant en quelque sorte le trait, nous stabilisons les commencements réels que constituent les initiatives que nous prenons. Et nous avons aussi lexpérience, quon peut dire inexacte de ce que veut dire terminer un cours daction, une tranche de vie. La littérature nous aide en quelque sorte à fixer le contour de ces fins provisoires. Lenchevêtrement des histoires de vie les unes dans les autres est-il rebelle à lintelligence narrative que nourrit la littérature ? Ne trouve-t-il pas plutôt dans lenchâssement dun récit dans lautre dont la littérature donne maints exemples, un modèle dintelligibilité ? Et chaque histoire fictive, en faisant affronter en son sein les destins différents de protagonistes multiples, noffre-t-elle pas des modèles dinteraction où lenchevêtrement est clarifié par la compétition des programmes narratifs ? Une dernière objection repose sur une méprise quil nest pas toujours facile de déjouer. On croit volontiers que le récit littéraire, parce quil est rétrospectif, ne peut instruire une méditation que sur la partie passée de notre vie. Or le récit littéraire nest rétrospectif quen un sens bien précis : cest seulement aux yeux du narrateur que les faits racontés paraissent sêtre déroulé autrefois. Le passé de narration nest que le quasi-passé de la voix narrative. Or parmi les faits racontés à un temps du passé, prennent place des projets, des attentes, des anticipations, par quoi les protagonistes du récit sont orientés vers leur avenir mortel. Autrement dit, le récit raconte aussi le souci. En un sens il ne raconte que le souci. Cest pourquoi il ny a pas dabsurdité à parler de lunité narrative dune vie, sous le signe de récits qui enseignent à articuler narrativement rétrospection et prospection. Il résulte de ces développements que récits littéraires et histoires de vie, loin de sexclure, se complètent en dépit à la faveur de leur contraste. Cette dialectique rappelle que le récit fait partie de la vie avant de sexiler de la vie dans lécriture : il fait retour à la vie selon les multiples voies de lappropriation et au prix des multiples tensions qui viennent dêtre évoquées. d) Les implications éthiques du récit W. Benjamin, dans son essai fameux sur « le narrateur[13] », rappelle que, sous sa forme la plus primitive, encore discernable dans lépopée et déjà en voie dextinction dans le roman, lart de raconter est lart déchanger des expériences : par expériences, il entend non lobservation scientifique, mais lexercice populaire de la sagesse pratique. Or cette sagesse ne laisse pas de comporter des appréciations, des évaluations qui tombent sous les catégories téléologiques et déontologiques ; dans léchange dexpériences que le récit opère, les actions ne manquent pas dêtre approuvées ou désapprouvées et les agents dêtre loués ou blâmés. Dans lenceinte irréelle de la fiction, nous ne laissons pas dexplorer de nouvelles manières dévaluer actions et personnages. Les expériences de pensée que nous conduisons dans le grand laboratoire de limaginaire sont aussi des explorations menées dans le royaume du bien et du mal. Cest à la faveur de ces exercices dévaluation dans la dimension de la fiction que le récit peut finalement exercer sa fonction de découverte et aussi de transformation à légard du sentir et de lagir du lecteur, dans la phase de refiguration de laction par le récit. Dans Temps et Récit III, Ricoeur sest lui-même risqué à dire que la forme de récit qui se veut le plus neutre à cet égard, à savoir le récit historiographique, natteint jamais le dcgré zéro de lestimation. Sans manifester une préférence personnelle pour les valeurs de telle ou telle époque, lhistorien qui se veut davantage mû par la curiosité que par le goût de commémorer ou dexécrer ne sen trouve pas moins rapporté par cette curiosité même, à la manière dont les hommes ont visé, atteint ou manqué ce quils tenaient pour constituer la vraie vie. Cest au moins sur le mode de limagination et de la sympathie quil fait revivre des manières dévaluer qui continuent dappartenir à notre humanité profonde. Par là, lhistoriographie est rappelée à sa relation de dette à légard des hommes du passé. En certaines circonstances, en particulier lorsque lhistorien est confronté à lhorrible, figure limite de lhistoire des victimes, la relation de dette se transforme en devoir de ne pas oublier. Sans vouloir conclure sur les implications éthiques de la fonction narrative, Ricoeur fait le lien avec les avancées de létude. Dans la section consacrée à la problématique de lidentité, il a été admis que lidentité-ipséité couvrait un spectre de significations depuis un pôle extrême où elle recouvrait lidentité du même jusquà lautre pôle extrême où elle sen dissocie entièrement. Ce premier pôle a paru symbolisé par le phénomène du caractère, par quoi la personne se rend identifiable et réidentifiable. Quant au deuxième pôle, cest la notion essentiellement éthique du maintien de soi quil a paru représenté. Le maintien de soi, cest pour la personne la manière telle de se comporter quautrui peut compter sur elle. Parce que quelquun compte sur moi, je suis comptable de mes actions devant un autre. Le terme de responsabilité réunit les deux significations : compter sur être comptable de Elle les réunit en ajoutant lidée dune réponse à la question : « Où es-tu ? » pensée par lautre qui me requiert. Cette réponse est : « Me voici[14] ! » Réponse qui dit le maintien de soi. En opposant polairement le maintien de soi au caractère, on a voulu cerner la dimension proprement éthique de lipséité, sans égards pour la perpétuation du caractère. On a ainsi montré lécart entre deus modalités de la permanence dans le temps, que dit bien le terme de maintien de soi, opposé à celui de perpétuation du même. Où se situe finalement lidentité narrative sur ce spectre de variations entre le pôle dipséité-mêmeté du caractère et le pôle de pure ipséité du maintien de soi ? A cette question, la réponse paraît déjà donnée : lidentité narrative se tient entre les deux ; en narrativisant le caractère, le récit lui rend son mouvement, aboli dans les dispositions acquises, dans les identifications-avec sédimentées. En narrativisant la visée de la vraie vie, il lui donne les traits de personnages aimés ou respectés. Lidentité narrative fait tenir ensemble les deux bouts de la chaîne : la permanence dans le temps du caractère et celle du maintien de soi. Où se situe donc la difficulté ? Cest très précisément cette mise à nu de la question qui ? confrontée à la fière réponse ; « Me voici ! » Comment tenir ensemble le caractère problématique de lipse au plan narratif et son caractère assertif au plan de lengagement moral ? On est tenté de dire avec Parfit que lidentité personnelle nest pas ce qui importe, seffacent alors non seulement lidentité du même, mais lidentité du soi ; le passage du « Qui suis-je ? » au « Que suis-je ? » a perdu toute pertinence. Or le « quoi » du « qui », on vient de le voir, cest le caractère, cest-à-dire lensemble des dispositions acquises et des identifications-avec sédimentées. Limpossibilité absolue de reconnaître quelquun à sa manière durable de penser, de sentir, dagir, nest peut être pas praticable, du moins est-elle pensable à la limite. Seule est sans doute praticable la mise en échec dune suite indéfinie de tentatives didentification, lesquelles sont la manière de ces récits à valeur interprétative au regard du retrait de soi. Comment, dès lors, maintenir au plan éthique un soi qui comme on a pu le voir pour la fiction littéraire au plan narratif paraît seffacer ? Comment dire à la fois : « Qui suis-je ? » et « Me voici ! » ? Nest-il pas possible de faire travailler à la limite lécart entre identité narrative et identité morale au bénéfice de la dialectique vivante entre lune et lautre ? Voici comment Ricoeur voit lopposition se muer en tension fructueuse. Dun côté, il nest pas douteux que le « Me voici ! » par quoi la personne se reconnaît sujet dimputation marque un coup darrêt à légard de lerrance à laquelle peut conduire la confrontation de soi-même avec une multitude de modèles daction et de vie ; certains dentre eux ne vont-ils pas jusquà paralyser la capacité dengagement ferme ? Entre limagination qui dit : « Je peux tout essayer » et la voix qui dit : « Tout est possible, mais tout nest pas bénéfique [entendons à autrui et à toi-même] » une sourde discorde sinstalle. Cest cette discorde que lacte de la promesse transforme en concorde fragile : « Je peux tout essayer », certes, mais : « Ici je me tiens ! » De lautre côté, langoissante question : « Qui suis-je ? », que mettent à nu les cas troublants de la fiction littéraire, peut, dune certaine façon sincorporer à la fière déclaration : « Ici, je me tiens ! », la question devient : « « Qui suis-je, moi qui suis si versatile, pour que néanmoins tu comptes sur moi ?» Lécart entre la question dans laquelle sabime limagination narrative et la réponse du sujet rendu responsable par lattente de lautre devient faille secrète au cur même de lengagement. Cette faille secrète fait la différence entre la modestie du maintien de soi et de lorgueil stoïcien de la raide constance à soi. Dans une philosophie de lipséité, comme celle de Ricoeur, on doit pouvoir dire, la possession nest pas ce qui importe. Ce que suggèrent les cas limites engendrés par limagination narrative, cest une dialectique de la possession et de la dépossession, du souci et de linsouciance, de laffirmation de soi et de leffacement de soi. Ainsi le néant imaginé du soi devient-il « crise » existentielle du soi. Que ce dépouillement évoqué par des penseurs aussi différents que Jean Nabert, Gabriel Marcel[15], Emmanuel Lévinas, ait affaire avec le primat éthique de lautre que soi sur le soi, cela est clair. Encore faut-il que lirruption de lautre, fracturant la clôture du même, rencontre la complicité de ce mouvement deffacement par quoi le soi se rend disponible à lautre que soi. Le mode dêtre du soi a) Lengagement ontologique de lattestation Alors que la croyance doxique sinscrit dans la grammaire du « je crois que », lattestation relève du « je crois en ». Par là, elle se rapproche du témoignage, dans la mesure où cest en la parole du témoin que lon croit. De la croyance, ou si lon préfère, de la créance qui sattache à la triple dialectique de la réflexion et de lanalyse, de lipséité et de la mêmeté, du soi-même et de lautre que soi-même, on ne peut en appeler à aucune instance épistémique plus élevée. Cet éloge, ici rappelé, qui a été fait de lattestation en tant que créance et que confiance était destiné à faire pièce à la fois à lambition de certitude autofondatrice issue du Cogito cartésien et à lhumiliation du Cogito réduit à lillusion à la suite de la critique nietzschéenne. Cest donc par rapport à la querelle du Cogito que cette première approche de lattestation était située. Or, les précédentes études de Ricoeur se sont déroulées en un lieu quil a pu dire atopos sans position déterminée dans le discours par rapport à celui de la position du Cogito, et donc aussi par rapport à sa déposition. Cest pourquoi il ne peut se borner à la caractérisation quil a faite en commençant de lattestation en terme de certitude ; ou plutôt en caractérisant lattestation du point de vue véritatif (ou aléthique), il a déjà engagé, sans le dire, un autre débat que celui quon pourrait dire purement épistémique, sil sy agissait seulement de situer lattestation sur une échelle du savoir. Or, la caractérisation aléthique de lattestation ne se borne pas une telle détermination épistémique. Si lon accepte de prendre pour guide de létant quAristote énonce en Métaphysique E2 , lêtre-vrai et lêtre-faux sont des significations originaires distinctes et, selon la « grande polysémie » dAristote, de même rang que lêtre selon les catégories ouvertes par lousia (substance), que lêtre en puissance et en acte, et que lêtre par accident. Cest sous le signe de lêtre comme vrai quon peut rassembler toutes les remarques antérieures sur lattestation comme créance et fiance. Est-ce à dire que la méta-catégorie de lêtre-vrai et de lêtre-faux puisse être répétée dans les termes où Aristote la une première fois formulée ? Pour y répondre, Ricoeur choisit de mettre à lépreuve son hypothèse de travail concernant le lien entre innovation et tradition dans la pensée daujourdhui. Le premier vis-à-vis de lattestation est la réflexion sur lanalyse, au sens fort, que la philosophie analytique a donné à cette notion. Cest lêtre-vrai de la médiation de la réflexion par lanalyse qui, à titre premier est attesté. Cette situation est sans précédent. Or, le paradoxe principal consiste en ceci que cest le passage par lanalyse que dautres auteurs auraient appelé objectivation, qui impose au procès entier un tour réaliste. A cet égard Ricoeur veut rendre justice à la philosophie analytique pour lappui que na cessé dy trouver son esquisse ontologique qui, partie de Strawson (possession des caractères physiques et psychiques par la personne[16]) passe par Davidson (notion dévènement[17]) et aboutit à Parfit (recherche des critères objectifs de lidentité personnelle). Mais le service rendu est réciproque : lattestation quil en est bien ainsi du soi rejaillit sur lanalyse elle-même et la met à labri de laccusation selon laquelle elle se bornerait, en raison de sa constitution linguistique, à expliciter les idiotismes de telle ou telle langue naturelle, ou pire, les fausses évidences du sens commun. Certes, Ricoeur a réussi assez souvent à distinguer, à lintérieur du langage ordinaire, entre des usages contingents liés à la constitution particulière dune langue naturelle donnée et les significations quon peut dire transcendantales ; mais cette distinction entre transcendantal et empirique reste difficile à établir et à maintenir, si ne peut être affirmée la dépendance des déterminations langagières de lagir à légard de la constitution ontologique de cet agir. En ce sens, le renfort que lattestation apporte en retour à lanalyse linguistique justifie que celle-ci puisse, tour à tour, se prévaloir des usages les plus pertinents du langage ordinaire et sautoriser à critiquer le langage ordinaire en tant que dépôt des préjugés du sens commun, voire des expressions quune grammaire trompeuse inclinerait vers une mauvaise ontologie. Ce nest pas là le seul service que lontologie implicite à lherméneutique rend à lanalyse linguistique. Celle-ci peut être accusée dun défaut plus grave que sa dépendance des usages contingents dune langue naturelle donnée ; paradoxalement, le linguistic turn a bien souvent signifié un refus de « sortir » du langage et une méfiance à légard de tout lordre extralinguistique. Il est même important de souligner que laxiome implicite selon lequel « tout est langage » a conduit bien souvent à un sémantisme clos, incapable de rendre compte de lagir humain comme arrivant effectivement dans le monde, comme si lanalyse linguistique condamnait à sauter dun jeu de langage dans lautre, sans que la pensée puisse jamais rejoindre un faire effectif. Cest finalement du chiasme[18] entre réflexion et analyse au plan du mode dêtre du soi que lattestation témoigne. Il y a là une sorte de véhémence ontologique au nom de la conviction selon laquelle, même dans les usages en apparence les moins référentiels du langage, comme cest le cas avec la métaphore et la fiction narrative, le langage dit encore lêtre, même si cette visée ontologique se trouve comme ajournée, différée par le déni préalable de la référentialité littérale du langage ordinaire. Mais, si par tous ces traits la dimension véritative (aléthique) de lattestation sinscrit bien dans le prolongement de lêtre-vrai aristotélicien, lattestation garde à son égard quelque chose de spécifique, du seul fait que ce dont elle dit lêtre-vrai, cest le soi ; et elle le fait à travers les médiations objectivantes du langage, de laction, du récit, des prédicats éthiques et moraux de laction. Cest pourquoi il nest pas possible de répéter purement et simplement la distinction aristotélicienne entre être-vrai et être-faux, tant celle-ci reste doublement prisonnière, dune part de la prééminence présumée du jugement assertif, et dautre part dune métaphysique dont la réappropriation est, sinon impossible , du moins extrêmement difficile et risquée. Ricoeur tient à marquer par un seul trait différentiel lécart lêtre-vrai selon lattestation de lêtre-vrai selon la métaphysique dAristote. Lattestation, a-t-il été dit, a pour contraire le soupçon. En ce sens, le soupçon occupe la place de lêtre-faux dans la paire aristotélicienne. Mais si le soupçon appartient bien au même plan aléthique que lattestation donc à un plan à la fois épistémique et ontologique , il se rapporte à lattestation dune façon tout à fait originale. Il nest pas simplement son contraire, en un sens purement disjonctif, comme lêtre-faux lest par rapport à lêtre-vrai. Le soupçon est aussi le chemin vers et la traversée dans lattestation. Il hante lattestation, comme le faux-témoignage hante le témoignage vrai[19].
b) Ipséité et discours ontologique En venant de suggérer que lattestation (qui relève du « je crois en ») est lassurance la créance et la fiance dexister sur le mode de lipséité, Ricoeur a ajouté une dimension nouvelle à lontologie que son herméneutique du soi appelait dans son sillage. Si nous ajoutons à cela le fait quAristote avait déjà écarté le sens de lêtre comme accident de la course pour le statut du discours ontologique, il ne reste plus que le couple energeia-dunamis comme ressource pour lélaboration dun tel discours. Il savère, toutefois, que cette ressource ontologique na pas été fructifiée par la philosophie aristotélicienne, tant est prégnante chez Aristote lontologie régie par le primat de la substance[20]. Pour se permettre de prendre comme base du discours ontologique la notion dêtre comme energeia-dunamis, il ne suffit pas de dire quAristote le cite comme un des termes de la polysémie de lêtre : cela ne lui accorde pas encore un privilège autre que celui quil partage avec les autres termes qui, pourtant, nont pas été retenus comme base dun tel discours. Pour cela, il faut lui trouver un autre motif qui le placerait, dune certaine manière, au même rang que la substance. On peut trouver la raison dun tel privilège en considérant la place, à la fois insolite et remarquable qui est réservée à ce couple dans la « grande polysémie » de lêtre dAristote ici rappelée : Lêtre proprement dit se prend en plusieurs acceptions : nous avons vu quil y avait dabord lêtre par accident, ensuite lêtre comme vrai, auquel le faux soppose comme non-être ; en outre, il y a les catégories, par exemple la substance, la qualité, la quantité, le lieu, le temps et autres modes de signification s analogues de lêtre. Il y a, en plus de toutes ces sortes dêtre, lêtre en puissance et lêtre en acte. Lexpression « en plus de toutes ces sortes dêtre » semble insinuer que lêtre de la dernière partie de cette polysémie (lêtre en puissance et lêtre en acte) nest repris par aucun de ceux qui sont déjà cités (alors que tous les autres se trouvent assumés par la substance). Cest comme si Aristote disait : « A part ce que nous venons de dire, il y a encore une expression de lêtre dont il na pas encore été question ». Sil en est ainsi, cest que, dans cette énumération de la polysémie de lêtre le couple energeia-dunamis doit avoir dune certaine manière, un statut analogue à la substance. Il semble donc quil y ait matière à prendre ce couple en compte dans la recherche dun discours ontologique, au même titre que la catégorie de la substance. Ricoeur sappuie sur cela pour sorienter vers la signification de lagir humain patronnée par lêtre comme acte. Ainsi sinterroge-t-il : « Lunité de lagir humain ne relèverait-elle pas de la méta-catégorie de lêtre comme acte et puissance ? Ne tient-on pas bien souvent le terme « acte » (acte de discours !) pour synonyme des termes agir et action ? Na-t-on pas recours dans les mêmes contextes au terme de « puissance » pour dire soit la puissance dagir de lagent à qui une action est imputée, soit le pouvoir de lagent sur le patient de son action (pouvoir-sur, qui est loccasion de la violence sous toutes ses formes), soit le pouvoir-en-commun dune communauté historique[21] ? ». Toutes ces anticipations sont bien de nature à justifier le rattachement de lunité seulement analogique de lagir humain à une ontologie de lêtre et de la puissance. En effet, la réflexion de Ricoeur sur lattestation de soi, en distinguant lipse et lidem sest appropriée les intuitions de lontologie grecque sur la physis, sur le devenir généreux de lêtre. Elle a également rejoint Spinoza dont tous les thèmes, au dire de Sylvain Zac, peuvent être « centrés autour de la notion de vie[22] ». Son idée est constante : lacte est action, mouvement, don de soi, mais non pas nimporte comment ; il appelle cet acte « un fond dêtre à la fois puissant et effectif sur lequel se détache lagir humain[23] ». Selon Adrien Letiampa Shenge qui a étudié « lattestation » de Ricoeur[24], « laudace dont celui-ci fait preuve en prenant une telle direction est à la mesure de ce quil espère en tirer : empêcher la métaphysique de senliser dans les ornières, soit dune ontologie substantialiste[25], soit dune ontologie véritative ; et du même coup soustraire la philosophie à une alternative et à une confrontation ruineuses entre ces deux versions de lontologie. Ricoeur espère aussi pouvoir récuser la réaffirmation parménidienne par les héritiers de Hegel tel que Sartre qui réduisent la finitude de lêtre à la pure négativité ». Ricoeur doit alors faire face à plusieurs ambiguïtés. b1. Cest en Métaphysique Δ 12 et en θ 1 10, où il est explicitement traité de la dunamis et de lenergeia, que les résistances à une réappropriation au bénéfice dune ontologie de lipséité. Δ 12, qui traite de la dunamis et des notions apparentées, dans le cadre dun livre en forme de glossaire philosophique, confronte le lecteur avec la polysémie de ce terme dont on attend quil sous-tende lunité ontologique de lagir. Il en ressort cependant une signification dominante (quelquefois appelée simple), à savoir « le principe du mouvement, ou du changement qui est dans un autre être ou dans le même être ». Mais, outre que le rapport de la puissance à lacte nest pas pris en considération, la place de la praxis humaine par rapport au changement fait immédiatement problème[26]. Si lon passe de cet exercice de définition au traitement systématique du couple dunamisenergeia,les perplexités saccumulent. Ainsi (ce par quoi on commence en θ 15) permet dinscrire dans lêtre, à lencontre de linterdit de Parménide, le mouvement local. Parce que la puissance est un véritable mode dêtre, le mouvement, le changement sont des êtres de plein droit. Mais si lon demande quelle sorte dêtre le mouvement est, on est renvoyé à la troublante définition du mouvement à savoir : « létat de perfection (entéléchie) de ce qui est en puissance en tant que tel ». Voilà pour le premier champ dapplication, celui de lêtre comme puissance. b2. Si, pour le deuxième champ dapplication, on se porte à lautre bout de la chaîne des êtres, il est demandé à la notion dacte sans puissance de caractériser le statut ontologique du ciel des fixes, au prix dune audacieuse assimilation, opérée au livre Δ, entre tel acte pur et la « pensée de la pensée » dont il sera dit par surcroît quelle est energeia akinèsias[27]. Plus grave encore, en dépit des titres de noblesse que lidée de puissance tire de sa fonction que lon peut dire transcendantale à légard de la physique, cette notion ne se conçoit quà partir de celle dacte. Rien ne peut être dit potentiel sans référence à quelque chose qui est dit réel, au sens deffectif ; en ce sens, lacte a priorité sur la puissance « tant selon la notion que selon lessence » (θ 8)[28]. Pour montrer que le couple dunamisenergeia peut sappliquer à autre chose quau mouvement, Ricoeur sappuie sur un indice offert par un fragment unique[29] de la Métaphysique où la notion dacte est franchement dissociée et ajustée de façon préférentielle à celle dacte en tant que praxis. Puisque aucune des actions qui ont un terme nest elle-même une fin, mais que routes se rapportent à une fin ; quainsi le fait de maigrir ou lamaigrissement, et les différentes parties du corps quand on les rend maigres, sont en mouvement de cette façon-là, cest-à-dire que ces actes ne sont pas en vue de quoi le mouvement est. Ce texte suffira à Ricoeur pour placer lagir humain dont on sait quil constitue lunité thématique de toute son uvre au centre des champs couverts par le couple de lacte et de la puissance, et élaborer ainsi un modèle anthropologique de lacte métaphysique quil justifie en ces termes : « Nest-il pas essentiel pour un approfondissement ontologique de lagir humain, que les exemples tirés de ce dernier registre apparaissent tour à tour centrés et décentrés ? Je mexplique : si l energeia-dunamis nétait quune autre manière de dire praxis (ou pire, dextrapoler de façon métaphysique quelque modèle artisanal de laction), la leçon dontologie serait sans portée ; cest plutôt dans la mesure où lenergeia-dunamis irrigue dautres champs dapplication que lagir humain, que sa fécondité est manifeste. Il importe peu que, dans le texte dAristote, ce soit tantôt au bénéfice de la physique du mouvement que la dunamis soit mobilisée, tantôt au bénéfice de la cosmothéologie que lacte pur soit invoqué. Lessentiel est le décentrement lui-même vers le bas et vers le haut, chez Aristote , à la faveur duquel lenergeia-dunamis fait signe vers un fond dêtre, à la fois puissant et effectif, sur lequel se détache lagir humain. En dautres termes, il apparaît également important que lagir humain soit le lieu de lisibilité par excellence de cette acception de lêtre en tant que distincte de toutes les autres (y compris celles que la substance entraîne à sa suite) et que lêtre comme acte et comme puissance ait dautres champs dapplication que lagir humain. Centralité de lagir et décentrement en direction dun fond dacte et de puissance, ces deux traits sont également et conjointement constitutifs dune ontologie de lipséité en termes dacte et de puissance. Ce paradoxe apparent atteste que, sil est un être du soi, autrement dit si une ontologie de lipséité est possible, cest en conjonction avec un fond à partir duquel le soi peut être dit agissant. c) Ipséité et altérité Comment rendre compte de laltérité dans lipséité ? Cest ici, selon Ricoeur, que le jeu entre les deux niveaux de discours discours phénoménologique et discours ontologique se révèle le plus fructueux, en vertu de la force découvrante que ce jeu suscite sur les deux plans à la fois. Pour fixer le vocabulaire, posons que le répondant phénoménologique de la méta-catégorie daltérité, cest la variété des expériences de passivité, entremêlées de facultés de façons multiples à lagir humain. Le terme « altérité » reste alors réservé au discours spéculatif, tandis que la passivité devient lattestation même de laltérité. La vertu principale dune telle dialectique est dinterdire au soi doccuper la place du fondement. Cet interdit convient parfaitement à la structure interne dun soi qui ne serait, ni exalté comme dans les philosophies du Cogito, ni humilié comme dans les philosophies de lanti-Cogito. On a parlé dans la précédente étude (« Du Cogito à lherméneutique du soi ») de Cogito brisé pour dire cette situation ontologique insolite. Il faut maintenant ajouter quelle fait lobjet dune attestation elle-même brisée, en ce sens que, laltérité, jointe à lipséité, satteste seulement dans des expériences disparates, selon une diversité de foyers daltérité. A cet égard, Ricoeur suggère, à titre dhypothèse de travail ce quo pourrait appeler le trépied de la passivité et donc de laltérité. Dabord, (c1) la passivité résumée dans lexpérience du corps propre (de ce corps que jai, et de ce corps que je suis), en tant que médiatrice entre le soi et un monde lui-même pris selon ses données variables de praticabilité et donc détrang(ér)eté . Ensuite (c2) la passivité appliquée par la relation de soi à létranger, au sens précis de lautre que soi, et donc laltérité inhérente à la relation dintersubjectivité. Enfin (c3) la passivité la plus dissimulée, celle du rapport de soi à soi-même quest la conscience (Bewusstsein). En plaçant ainsi la conscience en tiers par rapport à la passivité-altérité du corps propre et à celle dautrui, on souligne lextraordinaire complexité et la densité de la méta-catégorie daltérité. En retour la conscience projette après coup sur toutes les expériences de passivité placées avant elle sa force dattestation, dans la mesure où la conscience est aussi de part en part attestation. Il ne sagit pas dajouter encore des niveaux à ceux qui ont déjà été parcourus linguistique, praxique, narratif, éthique mais de dégager le degré de passivité vécue propre à ces divers niveaux dexpérience et ainsi didentifier la sorte daltérité qui lui correspond au plan spéculatif[30].
c1. Le corps propre, ou chair On na pas manqué dobserver que si les personnes sont aussi des corps cest dans la mesure où chacune est pour soi son propre corps. Rendre compte de cette présupposition exige que lon appuie lorganisation du langage sur la constitution ontologique de ces entités appelées des personnes. Dans une dialectique entre praxis et pathos, le corps propre devient le titre emblématique dune vaste enquête qui, au-delà de la mienneté du corps propre désigne toute la sphère de passivité intime et donc de laltérité, dont il constitue le centre de gravité. La double appartenance du corps propre au règne des choses et à celui du soi sest imposée progressivement. On retiendra en premier lieu les apports de Davidson et de Parfit : « Le corps propre est le lieu même au sens fort du terme de cette appartenance grâce à quoi le soi peut mettre sa marque sur les évènements que sont les actions » (Davidson). « Au maintien dun soi qui trouve son ancrage dans le corps propre, se trouvent les critères corporels et psychiques de lidentité continuité du développement, permanence du caractère, des habitus, des rôles et des identifications » (Parfit). Mais la phénoménologie de la passivité ne dépasse le stade implicite que lorsque dans ce phénomène dancrage on souligne la souffrance : le subir, le pâtir, sont en quelque sorte révélés selon son intégrale dimension passive que lorsquil devient un souffrir. Mais il faut encore aller plus loin, jusquaux formes de mésestime de soi et de détestation dautrui, où la souffrance excède la douleur physique. Avec la diminution du pouvoir dagir ressentie comme une diminution de leffort pour exister, commence le règne proprement dit de la souffrance. Elles font que la part la plus importante du mal dans le monde résulte de la violence exercée entre les hommes. Ici, la passivité ressortissant à la méta-catégorie du corps propre recoupe la passivité ressortant à celle dautrui : la passivité du souffrir soi-même devient indiscernable de la passivité de lêtre-victime de lautre que soi. La victimisation apparaît alors comme lenvers de la passivité qui endeuille la « gloire » de laction. Mais plus avant, il convient de noter que le chantier proprement dit du corps propre a été véritablement ouvert par Maine de Biran, lorsquil a dissocié la notion dexistence de celle de substance, et en la rattachant à celle dacte. Dire « je suis », cest dire « je veux, je meus, je fais ». Or, laperception, distincte de toute représentation objectivante, englobe dans la même certitude le moi agissant et son contraire, qui est aussi son complément, la passivité corporelle. Il est ainsi le premier à avoir introduit le corps propre dans la région de la certitude non représentative. Cette inclusion du corps propre présente des degrés croissants de passivité. Husserl a pris sa suite dans ce grand chantier avec sa phénoménologie quil faudrait appeler une ontologie de la chair qui, paradoxalement constitue une contribution plus importante que celle de Heidegger.Elle le fait à un double titre : dabord, la distinction entre Leib (ce corps que je suis) et Körper (ce corps que jai) quil convient de rendre par « chair » et « corps ». Cette position des Méditations cartésiennes est décisive. La distinction de chair est élaborée pour rendre possible lappariemment dune chair à une autre chair sur la base de quoi une nature commune peut se constituer. Ce nest pas en liaison avec quelque « je peux » ou « je meus » que le thème simpose, bien que cette dimension ne soit pas absente, mais au plan de la perception. Le thème de la chair dans les Méditations cartésiennes reste dans la ligne (du donné soi-même en chair) des écrits antérieurs. Si le mouvoir est pris en compte, cest dans la mesure où je peux changer une perspective percevante et ainsi me mouvoir. ensuite, laltérité, dans ce contexte signifie primordialité au regard de tout dessein. A partir de cette altérité, je peux régner sur. Mais la primordialité nst pas règne. La chair précède ontologiquement toute distinction entre le volontaire et linvolontaire. On peut certes le caractériser par le « je peux » mais précisément « je peux » ne dérive pas de « je veux », mais lui donne racine. La chair est le lieu de toutes les synthèses passives sur lesquelles sédifient les synthèses actives qui, seules, peuvent être appelées des uvres : elle est la matière (hylé), en résonnance avec tout ce qui peut être dit hylé en tout objet perçu, appréhendé. Bref, elle est lorigine de toute « altération du propre ». De celles-ci résulte que lipséité implique une « altérité propre », si lon peut dire, dont la chair est le support[31]. En ce sens, si même laltérité de létranger pouvait par impossible être dérivée de la sphère du propre, laltérité de la chair lui serait encore préalable. Mais la phénoménologie trouve sa limite dans le fait que la chair nest pas aussi un corps parmi les corps. De même quil faut inventer le calendrier pour corréler le maintenant vécu avec un instant quelconque, et la carte géographique pour corréler le ici charnel avec un lieu quelconque et inscrire le nom propre le mien sur les registres de létat civil, de même faut-il comme le dit Husserl lui-même, mondéaniser la chair pour quelle apparaisse comme corps parmi les corps. Car ma chair na pparaît comme un corps parmi les corps que dans la mesure où je suis moi-même un autre parmi tous les autres, dans une appréhension de la nature commune, tissée, comme le dit Husserl dans le réseau de lintersubjectivité elle-même, à la différence de ce que concevait Husserl, instauratrice à sa façon de lipséité. Cest parce que Husserl a seulement pensé lautre que moi comme un autre moi, et jamais le soi comme un autre, quil na pas de réponse au paradoxe que résume la question : comment comprendre que ma chair soit aussi un corps. Nest-ce pas alors du côté dHeidegger avec Etre et Temps que selon Ricoeur, il faudrait alors se tourner pour élaborer une ontologie de la chair qui tienne également compte de lintimité à soi de la chair et de son ouverture sur le monde. Le cadre général de pensée dEtre et Temps paraît, selon lui, plus approprié à une telle entreprise ; en substituant la structure englobante de lêtre-dans-le-monde au problème de la constitution dun monde dans et par la conscience, en appelant Dasein, être-là, létant qui nappartient pas à lensemble des étants tout donnés et maniables ; ce faisant, Heidegger na-t-il pas libéré en principe la problématique du corps propre de lépreuve dune réduction au propre, à lintérieur de la réduction générale de tout être « allant de soi » ? En progressant régressivement du sens de la « mondanéité » englobante au sens du « dans », na-t-il pas pointé le lieu philosophique de la chair ? Bien plus, na-t-il pas fait place à laffection, au-delà de toute psychologie des affects, dans la constitution existentiale du là ? Et na-t-il pas aperçu, au cur de toute affection, le fait massif de limpossibilité de sortir dune condition dans laquelle nul nest jamais entré, dans la mesure où la natalité elle-même, dont parle Hannah Arendt, nest pas à proprement parler lexpérience dentrer dans le monde, mais celle dêtre déjà né, et de se trouver déjà-là ? De ces préliminaires, on pourrait conclure avec Ricoeur que, sil est une catégorie existentiale particulièrement appropriée à une investigation du soi comme chair, cest celle dêtre-jeté, jeté-là. Si lon accepte dadmettre que pareille expression ne signifie aucune chute à partir dun ailleurs, mais la facticité à partir de laquelle le Dasein devient à charge pour lui-même alors le caractère de fardeau de lexistence signifie immédiatement remise à soi-même, donc ouverture, en vertu de quoi toutes les tonalités affectives disent à la fois lintimité à soi de lêtre-là et des manières dapparaître du monde. La notion dun projet-jeté, voire déchu ou échu -, porte en effet au concept létrangeté de la finitude humaine, en tant quelle est scellée par lincarnation, donc ce que nous appelons ici laltérité prime, pour la distinguer de laltérité de létranger. On pourrait même dire que la jonction, dans le même existential de laffection, du fardeau de lexistence et de la tâche davoir à-être exprime au plus près le paradoxe dune altérité constitutive du soi et donne ainsi une première fois toute sa force à lexpression : « soi-même comme un autre ». Et pourtant, en dépit de la mise en place dun appareil notionnel que paraît si approprié à lélaboration dune ontologie de la chair, on doit constater quHeidegger na pas élaboré la notion de chair à titre dexistential distinct. Cela tient, selon Ricoeur, au fait, dune part, quil ait mis trop laccent sur la peur[32] et finalement sur langoisse ressortissant à lêtre-pour-la-mort et, dautre part, de navoir pas apporté à la spatialité lattention quelle méritait. La spatialité du Dasein nest certes pas celle dun être-sous-la-main, ni même dun être-à-portée-de-main, mais cest sur le fond de la spatialité des choses disponibles et maniables que la spatialité du Dasein se détache à grand-peine. Si le thème de lincarnation apparaît comme étouffé, sinon refoulé, cest sans doute parce quil a dû paraître trop dépendant des formes inauthentiques du souci, disons de la préoccupation, qui nous incline à nous interpréter nous-mêmes en fonction des objets de notre souci. On peut se demander, dès lors, si ce nest pas le déploiement de la problématique de la temporalité, triomphante dans la seconde section dEtre et Temps, qui a empêché que ne soit donnée sa chance à une phénoménologie de la spatialité authentique, et donc à une ontologie de la chair ; comme si la temporalité était le thème exclusif dune méditation sur lexistence authentique, et comme si les caractères authentiques de la spatialité devaient être finalement dérivés de la temporalité. Ricoeur se demande enfin si Heidegger a bien aperçu les ressources que pouvait receler une philosophie de lêtre qui mettrait le transcendantal de lacte à la place de celui de la substance, comme le demande une phénoménologie de lagir et du pâtir. Car cest le front entier de lontologie de lipséité qui doit bouger selon les trois dimensions de laltérité. c2. Laltérité dautrui La seconde signification que revêt la méta-catégorie daltérité laltérité dautrui est étroitement soudée aux modalités de passivité croisées au cours des études précédentes quant au rapport du soi à lautre que soi. Une nouvelle dialectique du Même et de lAutre est suscitée par cette herméneutique qui, de multiples façons atteste ici que lAutre nest pas seulement la contrepartie du Même, mais appartient à la constitution intime de son sens. Au plan proprement phénoménologique, en effet, les manières multiples dont lautre que soi affecte la compréhension de soi par soi marquent précisément la différence entre lego qui se pose et le soi qui ne se reconnaît quà travers ces affections mêmes. Dès le plan linguistique, la désignation par soi du locuteur est apparue entrelacée à linterlocution en vertu de laquelle chaque locuteur est affecté par la parole qui lui est adressée. Lécoute de la parole reçue fait dès lors partie intégrante du discours en tant que lui-même est adressé à Lautodésignation de lagent de laction, on la vu précédemment, était inséparable de lascription[33] par un autre qui me désigne à laccusatif comme lauteur de mes actions (tu as fait telle action, en pleine possession de tes moyens, non seulement de ton plein gré, mais de choix délibéré). Cest encore le même échange entre le soi affecté et lautre affectant qui régit au plan narratif lassomption par le lecteur du récit des rôles tenus par des personnages le plus souvent construits en troisième personne, dans la mesure où ils sont mis en intrigue en même temps que laction racontée. La lecture, en tant que milieu où sopère le transfert du monde du récit et donc aussi du monde des personnages littéraires au monde du lecteur constitue un lieu et un lien privilégié daffection du sujet lisant. Dans la fiction, il apparaît que laffection du soi par lautre-que-soi trouve un milieu privilégié pour des expériences de pensée que ne sauraient éclipser les relations « réelles » dinterlocution et dinteraction. Bien au contraire, la réception de ces uvres de fiction, contribue à la constitution imaginaire et symbolique des échanges effectifs de parole et daction. Lêtre-affecté sur le mode fictif sincorpore ainsi à lêtre-affecté du soi sur le mode « réel ». Cest enfin au plan éthique que laffection de soi par lautre revêt les traits spécifiques qui relèvent tant du plan proprement éthique que du plan moral marqué par lobligation. La définition même de léthique proposée par Ricoeur bien vivre avec et pour autrui dans des institutions justes ne se conçoit pas sans laffection du projet de bien- vivre par la sollicitude à la fois exercée et reçue : la dialectique de lestime de soi et de lamitié, avant même toute considération portant sur la justice des échanges peut entièrement être réécrite dans les termes dune dialectique de laction et de laffection. Pour être « ami de soi » selon la philautia aristotélicienne il faut déjà être rentré dans une relation damitié avec autrui, comme si lamitié pour soi-même était une auto-affection rigoureusement corrélative de laffection par et pour lami-autre. En ce sens, lamitié fait le lit de la justice, en tant que vertu « pour autrui »selon un autre mot dAristote. Le passage de léthique à la morale de loptatif du bien-vivre à limpératif de lobligation sest opéré sous le signe de la Règle dOr (le bien que tu voudrais quil te soit dit, le mal que tu haïrais quil te soit fait) où le commandement est à la jointure même de la relation asymétrique entre le faire et le subir. Lagir et le pâtir paraissent ainsi être distribués entre deux protagonistes différents : lagent et le patient, ce dernier apparaissant comme la victime potentielle du premier. Mais en vertu de la réversibilité des rôles, chaque agent est le patient de lautre. Et cest en tant quaffecté par le pouvoir-sur lui exercé par lautre, quil est investi de la responsabilité dune action demblée placée sous la règle de réciprocité, que la règle de justice transformera en règle dégalité. Reste à savoir, après toutes ces considérations, quelle figure nouvelle de laltérité est convoquée par cette affection de lipse par lautre que soi ; et, par implication, quelle dialectique du Même et de lAutre répond au réquisit dune phénoménologie de soi affecté par lautre que soi ? Ce qui est en jeu, cest une formulation de laltérité qui soit homogène à la distinction fondamentale entre deux idées du Même, le Même comme idem et le Même comme ipse, distinction sur laquelle a été fondée la philosophie de lipséité par Ricoeur. Cest la cinquième Méditation qui nous apporte la solution. Husserl, comme chacun, avant toute philosophie, comprend le mot autrui comme signifiant autre que moi. Cela étant dit, son dernier texte procède du coup daudace, déjà accompli dans la quatrième Méditation, coup par lequel lego méditant réduit ce savoir commun au statut de préjugé, donc le tient pour non fondé[34]. Lego méditant commencera donc par suspendre, donc par rendre problématique tout ce que lexpérience ordinaire doit à autrui, afin de discerner ce qui, dans cette expérience réduite à la sphère du propre, requiert la position dautrui comme position aussi incontestable (apodictique) que la sienne. Ce mouvement de pensée est tout à fait comparable au doute hyperbolique de Descartes, sauf quil ne sappuie sur lhypothèse daucun malin génie ; mais il consiste dans une opération étrangère à toute suspicion quotidienne : cest un acte philosophique de la famille des actes fondateurs. La suspension de jugement (épochè) pratiquée ici par Husserl est supposée laissée un reste qui ne doit rien à autrui, à savoir la sphère du propre, à laquelle ressortit lontologie de la chair. La seule voie qui reste dès lors ouverte est de constituer le sens autrui « dans » (in) et « à partir » (aus) du sens moi. Que lautre soit dès le début présupposé, lépochè par laquelle lanalyse débute le prouve une première fois : dune manière ou dune autre, jai toujours su que lautre nest pas un de mes objets de pensée, mais comme moi, un sujet de pensée ; quil me perçoit moi-même comme un autre que lui-même ; quensemble nous visons le monde comme une nature commune ; quensemble encore, nous édifions des communautés de personnes susceptibles de se comporter à leur tour sur la scène de lhistoire comme des personnalités de degré supérieur. Cette teneur de sens précède la réduction au propre. Puis, la présupposition de lautre est une deuxième fois et plus secrètement dans la formation même du sens : sphère du propre. Dans lhypothèse où je serais seul, cette expérience ne serait jamais totalisable sans le secours de lautre qui maide à me rassembler, à maffermir, à me maintenir dans mon identité[35]. Cest dire que dans cette sphère du propre, la transcendance ainsi réduite à limmanence ne mériterait pas dêtre appelée un monde : monde ne signifie encore rien avant la constitution dune nature commune. Enfin et surtout mon corps, ma chair, ne peut être tenu pour un corps parmi les corps il ne peut servir de premier analogon à un transfert analogique. Husserl lui-même parle ici, et cest important, dune « mondéanisation » par quoi je midentifie à lune des choses de la nature, à savoir un corps physique. Cette mondéanisation consiste dans un authentique entrelacs par quoi je maperçois comme chose du monde. Tout nest-il pas par là même déjà joué ? Que ma chair soit aussi corps cela nimplique-t-il pas quelle apparaisse telle aux yeux des autres ? Seule une chair (pour moi) qui est corps (pour autrui) peut jouer le rôle de premier analogon au transfert analogique de chair à chair. Là se situe loccasion dune authentique découverte, parallèle à celle de la différence entre chair et corps, celle du caractère paradoxal du mode de donation dautrui : les intentionnalités qui visent autrui en tant quétranger, cest-à-dire autre que moi, excèdent la sphère du propre dans laquelle pourtant elles senracinent. Husserl a donné le nom dapprésentation à cette donation pour dire, dune part, quà la différence de la représentation par signes, ou par image, la donation dautrui est une authentique donation ; dautre part, quà la différence de la donation originaire, immédiate, de la chair à elle-même, la donation dautrui ne permet pas de vivre les vécus dautrui et en ce sens nest jamais convertible en présentation originaire[36]. En ce sens, lécart ne peut être comblé entre la présentation de mon vécu et lapprésentation de ton vécu. A cette double caractérisation négative, Husserl ajoute le trait positif qui constitue sa véritable trouvaille : lappréciation, dit-il, consiste en un « transfert aperceptif issu de ma chair », plus précisément en une « saisie analogisante » qui a pour siège le corps dautrui perçu là-bas : saisie analogisante en vertu de laquelle le corps dautrui est appréhendé comme chair, au même titre que la mienne. On peut se demander avec D. Franck, « en vertu de quoi un corps là-bas qui, en tant que tel, se présente comme transcendance immanente peut recevoir le sens de chair et, grâce à ce sens, apprésenter un autre ego dont la transcendance est dun ordre supérieur ». A vrai dire, la saisie du corps là-bas comme chair nest autre que lapprésentation elle-même. Doù le cercle qui en découle, constitutif dune énigme que lon ne peut que tourner en tous sens. Essayons de franchir encore un pas : avance-t-on dun degré en caractérisant comme « appariemment » la saisie du corps là-bas comme chair ? Une idée nouvelle est certes introduite, à savoir celle dune formation en couple dune chair avec lautre. On comprend bien que seul un ego incarné, cest-à-dire un ego qui est son corps propre, peut faire couple avec la chair dun autre ego. Mais que signifie faire couple ? Dans le transfert par quoi ma chair forme paire avec une autre chaire, il sagit dune synthèse passive hors pair la plus primitive peut-être, et que lon retrouverait entrelacée à toutes les autres synthèses passives. Ainsi, notre tentative savère vaine, car jamais lappariemment ne fera franchir la barrière qui sépare lapprésentation de lintuition. La notion dapprésentation combine de façon unique similitude et dissymétrie. Alors, qua-r-on gagné à introduire ces notions dapprésention, de saisie analogisante, dappariemment ? Si elles ne peuvent tenir lieu dune constitution dans et à partir de lego, elles servent du moins à cerner une énigme que lon peut localiser : la sorte de transgression de la sphère du propre que constitue lapprésentation ne vaut que dans les limites dun transfert de sens : le sens ego est transféré à un autre corps qui, en tant que chair, revêt lui aussi le sens ego. De là lexpression parfaitement adéquate dalter ego au sens, selon de D. Franck, de « seconde chair propre ». Ressemblance et dissymétrie portent sur le sens ego et sur le sens alter ego. Tenue dans ces bornes, la découverte de Husserl est ineffaçable. On verra plus loin quelle ne porte tous ses fruits que coordonnée avec le mouvement venant dautrui vers moi. Mais si ce second mouvement a priorité dans la dimension éthique, le mouvement de lego à lalter ego garde une priorité dans la dimension gnoséologique. Dans cette dimension, le transfert analogique que pointe Husserl est une opération authentiquement productive, dans la mesure où, en transgressant lexpérience de la chair propre, elle transgresse le programme même de la phénoménologie. Si elle ne crée pas laltérité, toujours présupposée, elle lui confère une signification spécifique, à savoir ladmission que lautre nest pas condamné à rester un étranger, mais peut devenir mon semblable, à savoir quelquun qui, comme moi dit « je ». La ressemblance fondée sur lappariemment de chair à chair vient réduire une distance, combler un écart, là même où il crée une dissymétrie. Ce que signifie ladverbe comme : comme moi, lautre pense, veut, jouit, souffre. Si lon observe que le transfert de sens ne produit pas le sens alter de lalter ego, mais le sens ego, il faut répondre quil en est bien ainsi dans la dimension gnoséologique. Le sens ego dans alter ego, cest celui que Ricoeur a présupposé dans toutes ses études. A la limite, ce transfert de sens peut revêtir la forme dune citation, en vertu de laquelle « il pense », « elle pense" signifie : « il/elle dit dans son cur je pense ». Voilà la merveille du transfert analogique. Cest ici que le transfert analogique de moi à autrui recroise le mouvement inverse dautrui à moi. Il le recroise mais ne labolit pas, si même il ne le présuppose. Ce mouvement dautrui vers moi est celui quinlassablement dessine luvre dEmmanuel Lévinas. Ce qui amène Ricoeur à consacrer une partie de la présente étude à la rencontre avec cette uvre, étude à laquelle le lecteur peut se reporter[37]. Nous en retiendrons ici la conclusion. « De cette confrontation entre E. Husserl et E. Lévinas ressort la suggestion quil ny a nulle contradiction à tenir pour dialectiquement complémentaires le mouvement du Même vers lAutre et celui de lAutre vers le Même[38]. Les deux mouvements ne sannulent pas dans la mesure où lun se déploie dans la dimension gnoséologique du sens, lautre dans celle éthique, de linjonction. Lassignation à responsabilité, selon la seconde dimension renvoie au pouvoir dautodésignation, transféré, selon la première dimension, à toute troisième personne supposée capable de dire « je ». Cest cette dialectique croisée du soi-même et de lautre qui a été anticipée dans lanalyse de la promesse. Si un autre ne comptait pas sur moi, serais-je capable de tenir ma parole, de me maintenir ? c3. La conscience Tenir la conscience pour le lieu dune forme originale de dialectique entre ipséité et altérité conduit à relever plusieurs défis en rapport avec lattestation. Premier défi : si la métaphore de la voix et de lappel [due à Lévinas] semble ajouter une dimension inédite aux concepts autour desquels se sont organisées les investigations de Ricoeur des concepts de base de léthique, ce surplus de sens ne se concrétise-t-il pas nécessairement dans des notions aussi suspectes que la « mauvaise » et la « bonne » conscience ? Ce défi donnera loccasion de mettre à lépreuve la thèse selon laquelle lattestation de lipséité est inséparable dun exercice de soupçon. Second défi : à supposer que lon puisse la libérer du joug des préjugés liés à la « bonne » et à la « mauvaise » conscience, la conscience désigne-t-elle un phénomène distinct de lattestation de notre pouvoir-être ? Lenjeu sera ici, face à cette version non morale de la conscience de préciser les phénomènes tels que linjonction ou la dette que la métaphore de la voix semble désigner. Le premier défi nous contraint à entrer dans la problématique de la conscience par la porte du soupçon. Ricoeur ne le regrette pas dans la mesure où le phénomène de la conscience garde une parenté avec lattestation, dont il a dit plus haut (à propos de létant) quelle entremêle lêtre-vrai et lêtre-faux[39]. La conscience est en vérité le lieu par excellence où les illusions sur soi-même sont intimement mêlées à la véracité de lattestation. Le soupçon porte très précisément sur le prétendu surplus de sens que lidée de conscience paraît superposer au concept majeur de léthique : vu de vivre bien, avec et pour lautre, dans des institutions justes, obligation et conviction. Cest ainsi que les trois études de Ricoeur ont été menées sur la base de notions communes, dont la Règle dOr est lexemple le plus frappant, sans quil ait eu à ériger la conscience en instance supplémentaire. Il y a néanmoins problème, dans la mesure où la conscience, sans rien ajouter à la teneur de sens des concepts directeurs de léthique, réinscrit ses concepts dans la dialectique du Même et de lAutre, sous la guise dune modalité spécifique de passivité. Cest sur la passivité hors pair que la métaphore de la voix, à la fois intérieure à moi et supérieure à moi, est le symptôme ou lindice. Heidegger a parfaitement décrit ce moment daltérité qui distingue la conscience. Or cette altérité, loin dêtre étrangère à la constitution de lipséité, est étroitement liée à son émergence, dans la mesure où, sous limpulsion de la conscience, le soi est rendu capable de se reprendre sur lanonymat du « soi ». Cette implication de la conscience dans lopposition entre le soi et le « on », nexclut pas une autre sorte de rapport entre être-soi et être-avec, dans la mesure où, dune part le « on » est déjà une modalité inauthentique de lêtre-avec et où, dautre part, ce retrait dans le for intérieur offre à autrui le vis-à-vis quil est en droit dattendre, à savoir précisément le soi-même. Or, comment le soi sarrache-t-il au « non » ? Ici sannonce le trait qui spécifie le phénomène de la conscience, à savoir la sorte de « cri », d« appel », que signale la métaphore de la voix. Dans cet intime colloque, le soi apparaît interpellé et, en ce sens, affecté de façon singulière. A la différence du dialogue de lâme avec elle-même, dont parle Platon, cette affection par une voix autre présente une dissymétrie remarquable, quon peut dire verticale, entre linstance qui appelle et le soi appelé. Cest la verticalité de lappel, égale à son intériorité qui fait lénigme du phénomène de la conscience. Or, lauthenticité de ce phénomène ne peut être que péniblement reconquise, non pas vraiment aux dépens de la métaphoricité en tant que telle de lexpression « voix de la conscience » la métaphore nétant pas selon Ricoeur, exclusive dune véritable capacité découvrante mais à contre-courant des interprétations moralisantes qui en dissimulent précisément la force découvrante. Cest ici que lépreuve de soupçon savère bénéfique, pour recouvrer la capacité découvrante de la métaphore de la voix. Deuxième défi : sortir du cercle empoisonné de la « bonne » et de la « mauvaise » conscience. Pour y parvenir, il est tentant de rattacher le phénomène de la conscience, sans autre qualification de caractère moral, au phénomène central de lattestation dont le soupçon est précisément lautre face. La question devient alors de savoir par quel trait jusquici non remarqué, lattestation de lipséité, dont nous sommes partis, contribue de façon inédite à la dialectique du Même et de lAutre. Cest ici que notre investigation rencontre le second défi annoncé plus haut et que lon pourrait placer sous le sigle de la « démoralisation » de la conscience. Cest chez Heidegger que lon trouve cet arrachement de la conscience à la fausse alternative de la « bonne » et de la « mauvaise » conscience, dans son chapitre « Conscience » (Gewissen) de la seconde partie dEtre et Temps ; sa formulation la plus radicale se lit sous cette seule phrase : « Lattestation dun pouvoir-être authentique, cest la conscience qui la donne ». On est dautant plus attentif à lanalyse dHeidegger quon lui doit la mise en route de toute cette discussion lancée par la métaphore de la voix. Ce pouvoir-être que la conscience atteste nest initialement marqué par aucune compétence à distinguer le bien du mal. La conscience, pourrait-on dire, est à sa façon « par-delà bien et mal ». On surprend là un des effets de la lutte menée contre le penser-valeur des néo-kantiens, et plus encore, contre celui de Max Scheler dans son Ethique matériale [non formelle] des valeurs. Tout se passe comme si, à souligner Sein dans Dasein, on se retenait de reconnaître quelque force originairement éthique à lappel, à ladvocation de lAnruf. En effet, que lon considère le contenu ou lorigine de lappel, rien ne sannonce qui nait été déjà nommé sous le titre de pouvoir-être. La conscience ne dit rien ; pas de vacarme, ni de message, mais un appel silencieux. Quant à lappelant, il nest autre que le Dasein lui-même : « Dans la conscience, le Dasein sappelle lui-même ». Cest là sans doute le moment le plus surprenant de lanalyse : cest dans limmanence intégrale du Dasein à lui-même que Heidegger reconnaît une certaine dimension de supériorité ; « lappel ne vient incontestablement pas dun autre qui est au monde avec moi. Lappel vient de moi et portant il me dépasse ». Si lon se borne à ces figurations, on ne voit pas ce que la conscience ajoute à celle du pouvoir-être, sinon le sceau doriginalité et dauthenticité que la conscience met sur lattestation. La nouveauté réside dans lexplicitation du trait détrang(èr)eté[40]. Un subtil rapprochement se fait entre létrang(èr)eté de la voix et la condition déchue (ou échue ?) de lêtre-jeté . Cest en effet de lexistence que le Dasein est jeté. Laveu de la passivité, de la non-maîtrise, de laffection, liéesà lêtre-convoqué soriente vers une méditation sur la néantité, cest-à-dire sur le non-choix radical qui affecte lêtre dans le monde considéré sous langle de son entière facticité[41]. Lintroduction tardive de la notion de Schuld, de dette, ne restitue nullement à cette étrangèreté quelque connotation éthique que ce soit. Laccent est fortement mis sur Sein dans Schuldigsein : « Lessentiel ici est que le « en dette » surgit comme le ptédicat du « je suis ». Par cette insistance sur lontologie de la dette, Heidegger se dissocie de ce que le sens commun attache précisément à la notion de dette, à savoir quelle soit envers quelquun que lon soit responsable en tant que débiteur enfin, que lêtre lun avec lautre soit public. Cest bien cela que Heidegger entend réduire à la portion congrue. Lontologie veille sur le seuil de léthique. Heidegger martèle son exigence : dabord senquérir fondamentalement de « lêtre en dette du Dasein, donc dabord sur un mode dêtre. Ainsi sont mis hors jeu les phénomènes vulgaires de dette, dendettement, qui sont relatifs à « lêtre-avec préoccupé avec autrui ». Lêtre en dette ne résulte donc pas de lendettement (Vershuldung) mais linverse. Si quelque défaillance est ici dévoilée, ce nest pas le mal la guerre dirait Lévinas , mais un trait ontologique préalable à toute éthique : « Lêtre fondement dune nullité ». On ne peut plus clairement éconduire le primat de léthique : « Si lêtre-en-dette originaire ne peut être déterminé par la moralité, cest que celle-ci le présuppose déjà pour elle-même. Malheureusement Heidegger ne montre pas comment on pourrait parcourir le chemin inverse : de lontologie vers léthique. Cest pourtant ce quil semble promettre quand il entre en débat avec l« explicitation vulgaire de la conscience (§ 59) ». En ce sens, lattestation engendre une certaine critériologie, au moins à titre de critique du sens commun. En résulte une critique des notions de « bonne » et de « mauvaise » conscience dans des termes voisins de ceux que Ricoeur a employés. Cest dabord la notion de « mauvaise conscience » qui est frappée de « vulgarité » ; elle vient en effet trop tard, après coup (elle est réactive dirait Nietzsche) ; il lui manque donc le caractère pro-spectif inhérent au souci. Rien donc à tirer du re-mords, du re-pentir, Quant à la « bonne conscience », elle se voit écarter comme pharisienne : car, qui peut dire « je suis bon » ? Heidegger ne veut même pas entendre parler de la conscience comme admonition, avertissement, au nom de ce curieux argument que la conscience redeviendrait ainsi prisonnière du « on ». En tout ceci la critique par Heidegger du sens commun est manifestement à rapprocher de la Généalogie générale de la morale de Nietzsche. Du coup sont rejetés en bloc le point de vue déontologique de Kant, la théorie schélérienne des valeurs et, dans le même mouvement la fonction critique de la conscience. Tout cela reste dans la dimension de la peéoccupation à quoi manque le phénomène central, lappel aux possibilités les plus propres. En cela, lattestation est bien une sorte de compréhension, mais irréductible à un savoir quelque chose. Le sens de lattestation est maintenant scellé : « la convocation pro-vocante à lêtre-en-dette ». [1] Basic Blackwell, 1979. [2] Ricoeur a fait précédemment lanalyse conceptuelle de lintention en distinguant trois emplois de ce terme : avoir fait ou faire quelque chose intentionnellement ; agir dans (with) une certaine intention ; avoir lintention-de. Seul le troisième emploi contient une référence au futur. Mais surtout seul le troisième emploi ne tombe sous lanalyse quau niveau de sa déclaration. Les deux autres emplois sont des qualifications secondes dune action observable par tous. On commencera donc par lusage adverbial du terme intention. Ricoeur affirme que cette attaque du problème, fragment après fragment, est pour sa propre investigation très remarquable. En prenant pour pivot de lanalyse lusage adverbial de lintention, on privilégie aussi lusage qui témoigne de la manière la moins explicite du rapport de lintention à lagent. Le critère de lintentionnel donc du quoi ? de laction , cest en effet la forme assumée par certaines réponses données à la question pourquoi ? En ce sens cest le pourquoi ? qui gouverne le quoi ? et qui, dans cette mesure même, éloigne de linterrogation sur le qui ? La thèse centrale sénonce en effet dans ces termes : « Quest-ce qui distingue les actions qui sont intentionnelles de celles qui ne le sont pas ? Ce sont les actions auxquelles sappliquent un certain sens de la question pourquoi ? ce sens est bien entendu selon lequel la réponse, si elle est positive, fournit une raison dagir ». [3] Le contraire est pluralité (deux ou plusieurs). [4] Le déplacement chez Kant de lidée de substance du plan ontologique au plan transcendantal est marqué entre la catégorie, son schème et le principe (ou premier jugement). A la substance, première catégorie de la relation, correspond le schème qui en dit la constitution temporelle, à savoir : « la permanence du réel dans le temps, cest-à-dire la représentation de ce réel comme un substrat de la détermination empirique de temps en général, substrat qui demeure donc pendant que tout le reste change » (Critique de la raison pure, III 137 [A 144, B 183]). [5] Lorsque Fernand Braudel traite de LIdentité de la France, il semploie certes à dégager des traits distinctifs durables, voire permanents, à quoi on reconnaît la France en tant que quasi-personnage. [6] Ricoeur souligne cette manière si on la compare à celle qui était la sienne dans Le Volontaire et lInvolontaire où, parlant de la réciprocité du volontaire et de linvolontaire, la médiation napparaissait pas comme un problème majeur ; tout au plus pouvait-on dire que le volontaire relatif de la motivation et des pouvoirs occupait le milieu entre les deux extrêmes du projet et du caractère. [7] Exemples : réciter, apprendre, etc . [8] La terminaison en sis, comme à poièsis, sustasis, mimètis, souligne le caractère de procès de chacun de ces termes. [9] Aussi incoordonnable à un tout que soit le surgissement de lévènement narratif, il ne sépuise pas dans son effet de rupture, de césure : il comporte des potentialités de développement qui demandent à être « sauvées ». [10] Traduction française, au Seuil, 1965 et 1970. [11] Abstraits daction tels que : éloignement, interdiction, transgression, interrogation, information, tromperie, complicité, pour ne nommer que les sept fonctions de départ ; ces fonctions reviennent identiques dans tous les contes, sous des revêtements concrets innombrables, et peuvent être définies indépendamment des personnages qui accomplissent ces action. Seul un degré élevé dabstraction dans la définition des fonctions permet den réduire le nombre à quelques dizaines, exactement à trente et une. [12] Liste de Propp : lagresseur, le donateur (ou pourvoyeur) , lauxiliaire, la personne recherchée, le mandateur, le héros, le faux héros. [13] Dans Poésie et Révolution, Paris, Denoêl, 1971. [14] E. Lévinas, Autrement quêtre et au-delà de lessence, La Haye, 1974. [15] Pour Gabriel Marcel, la communication ne sajoute pas à lexistence propre comme quelque chose dextérieur. Elle est une dimension intime de lexistence dans l mesure où lhomme est nécessairement un être en situation. Autrement dit, le moi se construit par lautre, avec lautre. Autant dire quêtre homme, cest être avec. Ainsi, la communication apparaît comme étant une structure de lexistence : toute perte de communication est pour soi-même une perte dêtre. Gabriel Marcel pour qui « reconnaître un sujet, cest lui donner la parole » justifiera dailleurs son penchant pour le théâtre par la nécessité de la communication de la parole : « Ma philosophie est existentielle dans la mesure même où elle est en même temps théâtre, cest-à-dire création dramatique (Entretiens Ricoeur-Gabriel Marcel, p.55) ». [16] La personne est dabord celle dont on parle. [17] Notion placée sur un pied dégalité avec les entités objectives ou substantielles. [18] Rupture de parallélisme, entrecroisement. [19] Cette adhérence, cette inhérence du soupçon à lattestation a marqué tout le cours des études de Ricoeur. Une sorte inquiétante déquilibre entre attestation et soupçon sest ainsi imposée, toutes les fois que la certitude du soi a dû se réfugier dans la retraite inexpugnable de la question qui ? [20] Le couple energeia-dunamis nest pourtant pas resté inerte dans lhistoire ultérieure de lêtre ; à lâge classique la signification de lêtre comme acte a eu droit de cité sous le couvert de la théorie substantialiste à laquelle Kant continue dappartenir par le biais de la première Analogie de lexpérience. Toutefois on peut déjà voir dans le conatus spinozite et lappetitus leibnizien qui intègrent dune certaine manière la signification de lêtre comme acte pour élaborer le discours ontologique le début de la subversion substantialiste ; subversion qui subira un coup daccélérateur avec Schelling (renversement du rapport energeia-dunamis) et sera achevée par Nietzsche (désubstantialisation du concept de puissance). [21] Ce pouvoir que Ricoeur tient pour plus fondamental que les rapports hiérarchiques de domination entre gouvernants et gouvernés. [22] Sylvain Zac, LIdée de vie dans la philosophie de Spinoza, PUF 1963). [23] P. Ricoeur, « Soi-même comme un autre », p. 357. [24] Adrien Letiampa Shenge, « Ricoeur, La justice selon lespérance », Lessius, Bruxelles, 2009. [25] Na-t-il pas dit : « [Mon] ontologie se donne demblée comme lautre de lontologie de la substance », ibid. pp365-367. [26] Les exemples donnés : « art de construire art de guérir », penchent du côté de la poiésis, tandis que « bien faire », se dit plus volontiers de la praxis. [27] Métaphysique θ rejoint en ce point Physique III : « Le terme acte que nous posons toujours avec ce lui dentéléchie (état de perfection) a été étendu des mouvements doù il vient principalement aux autres choses ; il semble bien, en effet, que lacte par excellence soit le mouvement ». [28] Ce (θ 8) conclut largument qui établit la priorité de lacte sur la puissance en mettant en série les termes energeia, entelechia, ergon (uvre) ; or cest dans le cas où laction est vraiment praxis que lon peut vraiment dire ; « luvre est enfin, ici la fin, et lacte est luvreergon). De ce fait aussi le mot « acte » qui est dérivé d« uvre » tend vers le sens dentéléchie (état de perfection). ( [29] Fragment qui a tout lair dune feuille volante que nont pas connu les commentateurs médiévaux. [30] Il ne peut sagir pour nous de reprendre tous les développements de Ricoeur, mais de saisirt les conclusions relatives à chacune des trois passivités. [31] Le terme dipséité apparaît en liaison avec celui de donation propre au § 66 des Méditations cartésiennes. [32] Etre et Temps, § 30. [33] Ascripter, cest dire quel est le rapport de laction à lagent. Lexpression la plus abrégée de ce rapport réside dans une formule qui fait de lagent le principe (arkhé) de ses actions, mais un sens de larkhé qui autorise à dire que les actions dépendent de (préposition épi) lagent lui-même (autô) (Ethique à Nicomaque, III, 1). La théorie moderne de laction conduit à donner à lascription une signification distincte de lattribution, signification qui transforme le cas particulier en cas exceptionnel, le place du même côté celui de la pragmatique que la capacité de se désigner soi-même. Lascription consiste dans la réappropriation par lagent de sa propre délibération : se décider, cest trancher le débat en faisant sienne une des options considérées. Cest avec lanalyse de la prohairésis, du choix préférentiel (ou décision), que la détermination éthique de laction lemporte sur la détermination physique. [34] La quatrième Méditation dit de lego que « actif ou passif, [il] vit dans tous les états vécus de la conscience et ( ) à travers ceux-ci, se rapporte à tous les pôles-objets ». Cest donc la détermination des pensées comme des actes et le jeu qui en résulte entre passivité et activité qui singularisent par principe lego. [35] Autrement dit, la chair menacée de fragmentation a besoin du secours de lautre pour sidentifier. Il en résulte que la chair reste à jamais incomplètement constituée D. Franck). [36] Cela a été dit par ailleurs de la mémoire : la suite des souvenirs dautrui ne prendra jamais place dans la suite de mes propres souvenirs. [37] P. Ricoeur, « Soi-même comme un autre », Seuil, Point-Essais, mars 1990, pp. 387-392. [38] Mouvement qui seffectue non sous un régime de pensée gnoséologique, mais fondamentalement sous celui de léthique. Quand le visage dautrui sélève face à moi, au-dessus de moi, ce nest pas un apparaître que je puisse inclure dans lenceinte de mes représentations miennes ; certes lautre apparaît, son visage le fait apparaître, mais le visage nest pas un spectacle, cest une voix [Lil, lui non plus, ne luit pas, il parle]. Cette voix me dit : « Tu ne tueras pas ». Chaque visage est un Sinaï qui interdit le meurtre. Et moi ? Cest en moi que le mouvement parti de lautre achève sa trajectoire : lautre me constitue responsable, donc capable de répondre. Ainsi la parole de lautre vient-elle se placer à lorigine de la parole par laquelle je mimpute à moi-même lorigine de mes actes. Lauto-imputation sinscrit dès lors dans une structure dialogale asymétrique dont lorigine est extérieure à moi. [39] Létant quAristote énonce en Métaphysique E2 est lêtre-vrai et lêtre-faux. Cest sous le signe de lêtre comme vrai quon peut rassembler toutes les remarques sur lattestationcréance et fiance. comme [40] Graphie du traducteur E. Martineau par quoi la conscience sinscrit dans la dialectique du Même et de lAutre. [41] Et quest-ce qui pourrait être plus étranger au « on », perdu quil est dans la diversité du monde, de sa préoccupation, que le Soi-même isolé sur soi dans létrangèreté, jeté dans le rien ? » Cest pourquoi lappelant nest pas non plus quelquun, puisque lappel vient de létrangèreté même de la condition jetée et déchue, cest-à-dire de l« isolement jeté ». Date de création : 17/06/2009 @ 08:09 Réactions à cet article
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