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Parcours habermassien - Genèse du concept d'agir communicationnel
HABERMAS (2) AGIR COMMUNICATIONNEL : GENÈSE DU CONCEPT Le concept dactivité communicationnelle Ce concept ouvre laccès à un complexe de trois thèmes intriqués : il y va tout dabord dun concept de la rationalité communicationnelle qui, quoique développé avec suffisamment de scepticisme, résiste à la réduction cognitive-instrumentale de la raison ; je passe ensuite à la seconde étape, avec un concept de la société à double niveau, qui relie les paradigmes du monde vécu et du système qui nest pas seulement rhétorique ; jen arrive enfin à une théorie du Moderne, qui explique les phénomènes de plus en plus manifestes de pathologie sociale par lidée que les domaines de vie structurés par la communication se trouvent soumis aux impératifs des domaines daction formellement organisés et devenus autonomes. Cest ainsi quune théorie de lactivité communicationnelle doit rendre possible la conceptualisation du contexte de la vie sociale, en un sens approprié aux paradoxes du Moderne. Pertinence de la prise en compte du motif dactualité Le motif dactualité va de soi. Depuis les années 1960, les sociétés occidentales se rapprochent dune situation où lhéritage du rationalisme occidental ne vaut plus de façon incontestée. La stabilisation des relations intérieures, obtenue (dune façon peut être particulièrement impressionnante en Allemagne fédérale) sur la base du compromis réalisé par lEtat-social, engendre à présent des coûts sociaux, psychologiques et culturels croissants ; de même au niveau des relations entre les super-puissances, on prend de plus en plus nettement conscience dune instabilité qui nest que provisoirement contenue sans être jamais surmontée. Dans le travail théorique qui vise à sapproprier ces phénomènes, cest la substance même des traditions et inspirations occidentales qui est en cause. Les néo-conservateurs voudraient maintenir à tout prix le modèle capitaliste de modernisation économique et sociale. Ils accordent la priorité absolue à une croissance économique quentretient le compromis de lEtat-social, qui se trouve elle aussi de plus en plus freinée. Face à la désintégration sociale induite par cette croissance, ils cherchent refuge dans les traditions dune culture prudhommesque désormais sans racines, que lon invoque de façon rhétorique. De bonnes raisons avaient pu justifier dès la fin du XIXe siècle un problème de régulation du marché vers lEtat. Mais on voit mal comment un transfert inverse aujourdhui pourrait donner une nouvelle impulsion La tentation de faire appel aux lumières dune conscience historique pour réactiver des traditions que la modernisation capitaliste a détruites est encore moins plausible. En réponse à lapologétique du néo-conservatisme, une critique de la croissance éventuellement aiguisée dantimodernisme met en cause lhypercomplexité des systèmes daction économiques et administratifs aussi bien que la course aux armements devenue autonome. Les expériences liées à la colonisation du monde vécu, que du côté néo-conservateur on tendrait à canaliser et atténuer, suscitent de lautre côté une opposition radicale. Mais là où cette opposition sexacerbe pour réclamer que cesse à tout prix la différenciation, elle va perdre en retour une importante distinction. La limitation de la complexité croissante de la monnaie et de ladministration nest pas du tout la même chose que labandon des formes de vie modernes. Les mondes vécus qui sont structurellement différenciés recèlent un potentiel de raison qui ne saurait être ramené au concept de la complexité croissante du système. 1/. PRISE EN COMPTE DE LA PROBLÉMATIQUE DE LA RATIONALITÉ A/ La proximité de la sociologie avec la problématique de la rationalité Dans le cadre des sciences sociales, cest la sociologie qui dans ses concepts fondamentaux se rattacherait le mieux à la problématique de la rationalité. La comparaison avec dautres disciplines montre que cela tient à des raisons inhérentes à lhistoire des sciences, et qui sont objectives. Considérons tout dabord la science politique. Elle a dû sémanciper du droit naturel rationnel. Même le droit naturel moderne procédait encore de la conception vieille Europe qui présente la société comme une communauté politiquement constituée et intégrée par des normes juridiques. Les nouveaux concepts du droit formel bourgeois offraient la possibilité dune démarche constructive et dune projection normative de lordre de lordre politico-juridique conçu comme un mécanisme rationnel . Cest ce dont une science politique à orientation empirique dut se défaire radicalement. Celle-ci traite alors la politique comme un sous-système de la société tout en se délestant de la tâche de concevoir la société dans son entier. A lencontre du normativisme jusnaturaliste, elle exclut de ses considérations scientifiques les questions morales-pratiques de la légitimité. Ou alors, elle les conçoit comme des questions empiriques où il sagit de décrire une croyance en la légitimité. De ce fait, elle coupe les ponts avec la problématique de la rationalité. Le cas de léconomie politique est différent. Ce qui lintéressa dabord, ce sont les répercussions que pouvait avoir la dynamique du système économique sur les ordres normatifs de lintégration sociale. Cest une problématique dont léconomie sest détachée une fois devenue une science spécialisée. Aujourdhui, elle aussi traite son objet comme un sous-système de la société, et elle se déleste des questions de légitimation. A partir de son point de vue limité, elle peut alors réduire les problèmes de rationalité aux questions déquilibre économique et de choix rationnels. La sociologie, en revanche, est parmi ces disciplines, celle qui sest révélée compétente pour traiter des problèmes que la politique et léconomie avaient écartés en devenant des sciences spécialisées . Elle prend pour thème les transfor- mations qui affectent lintégration sociale et résultent de lémergence du système étatique moderne ainsi que dun système économique différencié, régulé par le marché. La sociologie devient la science des crises par excellence, une science qui essentiellement soccupe de la formation des systèmes sociaux modernes et des aspects anomiques liés à la décomposition des systèmes traditionnels. Il est vrai quavec ces prémisses, la sociologie aurait pu, elle aussi, se limiter à un sous-système unique. Lorsque lon considère lhistoire de cette science, cest la sociologie de la religion et la sociologie du droit qui constituent le noyau de la nouvelle discipline. Quil me soit permis, à titre dillustration de me reporter dès maintenant au schéma fonctionnel proposé par Parsons. On peut sans peine conclure aux coordinations suivantes entre disciplines de sciences sociales et sous-systèmes de la société (cf. Fig.1). La sociologie est la seule discipline parmi les sciences sociales qui ait maintenu le rapport aux problèmes de la société globale. Elle est toujours restée aussi théorie de la société, et, de ce fait, elle na pas pu, comme dautres disciplines, évacuer, redéfinir ou redécouper en petits formats les questions de rationalisation. La sociologie aussi bien que lanthropologie culturelle se trouvent confrontées au spectre entier des manifestations de lagir social. Elles nont pas affaire à des types daction relativement bien circonscrits que lon peut schématiser comme des variantes de lactivité rationnelle par rapport à une fin (« rationalité axiologique »), lorsquon les regarde sous langle de certains problèmes tels que la maximisation des gains ou la conquête de lexercice du pouvoir politique. Ces deux disciplines soccupent de la pratique quotidienne dans les contextes du monde vécu. Et cest pourquoi elles doivent prendre en considération toutes les formes dorientations de laction par des symboles . Pour ces deux disciplines, il nest pas si simple décarter la problématique des fondements de la théorie de laction et de la compréhension du sens dans linterprétation. Car elles se heurtent aux structures du monde vécu, et ces structures, et ces structures sont elles-mêmes sous-jacentes aux systèmes partiels davantage spécifiés sur le plan fonctionnel et, dans une certaine mesure, plus fortement différenciés. B/ Comment accéder à la possibilité de savoir si et en quel sens la modernisation dune société peut être décrite du point de vue de la rationalisation culturelle et sociale Le cadre de la théorie de laction dont la conception est à même de mettre en perspective les aspects sous lesquels lagir est susceptible de rationalité est dampleur « métathéorique ». La méthodologie dune théorie de la compréhension, quant à elle, doit expliciter les relations internes entre lexplication de la signification dune expression symbolique et la prise de position par rapport à ses prétentions implicites à la validité. Or, cest seulement lensemble formé par la liaison entre la question métathéorique et la question méthodologique qui permet datteindre la teneur empirique de la question posée. Le lien entre ces questions sexprime de façon particulièrement évidente chez Max Weber. Sa hiérarchie des concepts daction est établie sur le type de lactivité rationnelle par rapport à une fin (« rationalité axiologique »). Il sensuit que toutes les actions restantes peuvent être classées comme des variantes spécifiques de ce type. Quant à la méthode de compréhension du sens, Weber lanalyse de façon à ce que les cas plus complexes puissent être rapportés au cas limite de lactivité rationnelle par rapport à un fin (« rationalité axiologique ») : la compréhension de lagir subjectivement orienté vers le succès exige en même temps une évaluation objective de cet agir (daprès les critères de ce qui est rationnellement correct : « rationalité instrumentale »). Finalement, ces décisions concernant les concepts fondamentaux et la méthodologie sont parfaitement cohérentes avec linterrogation centrale de Weber sur la façon dont le rationalisme occidental peut être expliqué. Cette cohérence pourrait sans doute être contingente, mais je soutiendrai, quant à moi, la thèse suivante : cest que la question du rationalisme occidental, question qui, historiquement, en tout cas pour la psychologie de la recherche, est une question contingente, la question de la signification de la modernité et des causes de la modernisation capitaliste dabord intervenue en Europe, ainsi que ses conséquences pour la société cette question, cest pour des raisons contraignantes que Weber la traitée du point de vue de lagir rationnel, de la conduite rationnelle de la vie, et des images du monde rationalisées. La thèse que je voudrais soutenir, cest que précisément la connexion entre les trois thématiques de la rationalité, cette connexion que lon peut dégager de la lecture de son uvre, obéit à des raisons systématiques. Je veux dire par là quà toute sociologie qui prétend à une théorie de la société, pour autant quelle procède de façon suffisamment radicale, le problème de la rationalité se pose aux trois niveaux en même temps : métathéorique, méthodologique et empirique. 2/. APPARITION DU CONCEPT DE RATIONALITÉ DANS LES DIFFÉRENTS TYPES DE DISCOURS Il ne sagit rien de moins que laffirmation dun procès historique universel de rationalisation des images du monde. [Habermas commence (en A) par une explication provisoire du concept de rationalité et il le reprend dans la perspective de lévolution pour interroger lémergence dune compréhension moderne du monde. Après ces préliminaires, il veut mettre en évidence (en B) la liaison interne entre théorie de la société et théorie de la rationalité ; il fera cette mise en évidence à deux niveaux : au niveau métathéorique, en montrant les implications que comportent pour le concept de rationalité les concepts sociologiques daction aujourdhui en usage ; au niveau méthodologique en montrant que des implications semblables résultent de laccès de la compréhension du sens au domaine dobjets de la sociologie. Cette esquisse dargumentation, si nous avons la volonté dassumer une reprise adéquate de la problématique de rationalisation sociale , vise à établir quune théorie de lactivité communicationnelle simpose.] A/ La conception strictement cognitive de la rationalité Je men tiendrai tout dabord à cette conception dont le concept est défini exclusivement par référence à lapplication dun savoir descriptif. Ce concept peut être développé dans deux directions distinctes : a) celle du concept de la rationalité cognitive-instrumentale A travers lempirisme, ce concept a fortement marqué lautocompréhension du monde. Ce concept comporte les connotations dune affirmation de soi qui serait couronnée de succès. Ce qui rend possible une telle auto-affirmation, cest laptitude à disposer en connaissance de cause dun environnement contingent, ainsi que ladaptation intelligente à cet environnement. b) celle du concept de rationalité communicationnelle Cest cette direction que nous adoptons quand nous décidons spontanément en faveur dun concept plus large de rationalité, qui se rattache à des représentations plus anciennes de la raison . Ce concept comporte des connotations qui renvoient finalement à lexpérience centrale de cette force sans violence du discours argumentatif, qui permet de réaliser lentente et de susciter le consensus. Cest dans le discours argumentatif que des participants différents surmontent la subjectivité initiale de leurs conceptions, et sassurent à la fois de lunité du monde objectif et de lintersubjectivité de leur contexte de vie grâce à la communauté de convictions rationnellement motivées . Une affirmation ne peut être dite rationnelle que si le locuteur remplit les conditions nécessaires pour atteindre lobjectif illocutoire consistant à sentendre sur quelque chose dans le monde avec au moins un autre participant à la communication. Quant à laction dirigée vers un objectif, celle-ci ne peut être dite rationnelle que si lacteur remplit les conditions qui sont nécessaires pour réaliser lintention dintervenir dans le monde avec succès. Les deux tentatives peuvent échouer le consensus visé ne pas advenir, leffet souhaité ne pas intervenir. Or la rationalité dune expression est attestée même par les défaillances de cette sorte les défaillances peuvent être expliquées . Je voudrais brièvement expliciter deux positions. La première position que, pour simplifier, je nommerai « réaliste », part de la présupposition ontologique dun monde résumant la totalité dun monde de ce qui est le cas, afin détudier sur cette base les conditions dun comportement rationnel (R). Lautre position, que nous pourrions nommer « phénoménologique » , donne à cette question une tournure transcendantale, et prend pour objet de la réflexion le fait que ceux qui se conduisent rationnellement sont eux-mêmes obligés de présupposer un monde objectif (P). R. Le réaliste peut se limiter à analyser les conditions quun sujet doit remplir afin de pouvoir poser et réaliser des buts. En fonction de ce modèle, les actions rationnelles ont fondamentalement le caractère dinterventions qui opèrent dans un monde détats de choses existants ; elles sont dirigées vers un objectif et contrôlées par le succès. Max Black désigne une série de conditions que doit remplir laction pour avoir une valeur plus ou moins rationnelle, et devenir accessible à une appréciation critique . On peut au demeurant faire comprendre un usage dérivé du mot « rationnel », lorsque pour développer le concept de rationalité, on se guide sur des actions dirigées vers un objectif, ce qui veut dire : des actions qui résolvent un problème. P. Le phénoménologue ne prend pas simplement pour fil directeur des actions qui poursuivent un objectif ou résolvent des problèmes. En particulier, il ne part pas simplement de la présupposition ontologique dun monde objectif. Au contraire, il problématise ce monde en senquérant des conditions dans lesquelles se constitue lunité dun monde objectif pour ceux qui appartiennent à une communauté de communication. Le monde gagne lobjectivité seulement par le fait quil vaut comme un et même monde pour une communauté de sujets capables de parler et dagir. Le concept abstrait de monde est une condition nécessaire pour que les sujets qui agissent communicationnellement puissent sentendre entre eux sur ce qui advient dans le monde ou sur ce qui doit sy produire. Dans ce modèle, les expressions rationnelles ont le caractère dactions dotées de sens, compréhensibles dans leur contexte, grâce auxquelles lacteur se rapporte à quelque chose dans le monde objectif. Les conditions de validité des expressions symboliques renvoient à un savoir darrière-fond intersubjectivement partagé par la communauté de communication. Ce qui caractérise les solutions produites par ce modèle ce qui les rend intelligibles à dautres sujets qui raisonnent dans le monde comme étant des solutions correctes possibles cest quelles mettent en question non pas lintersubjectivité du monde, mais ladéquation des méthodes par lesquelles le monde est expérimenté et relaté . Adjonction du modèle de Piaget A ce concept englobant de rationalité communicationnel, tel quil fut développé à partir du projet phénoménologique, on peut opérer le raccordement du concept de rationalité instrumentale développé à partir du projet réaliste. En effet, il existe des relations internes entre les deux facultés : dune part, la perception décentrée des choses et des évènements ainsi que la faculté den disposer [tel monde vaut], dautre part, lentente intersubjective au sujet de ces choses et des évènements [tel monde vaut pour]. Cest pourquoi Piaget choisit le modèle combiné de la coopération sociale, selon lequel plusieurs sujets coordonnent par lactivité communicationnelle leurs interventions dans le monde objectif . Dans les contextes de lagir communicationnel, seul peut être considéré comme responsable au sens dimputation de rationalité celui qui, en tant que partie prenante dune communauté de communication, est capable dorienter son action selon les prétentions à la validité intersubjectivement reconnues. B/. Mise en évidence dautres concepts sociologiques daction aujourdhui en usage Celui qui porte une affirmation et peut la fonder face à un critique en indiquant les évidences qui correspondent à cette affirmation nest pas le seul, dans des contextes de communication, à pouvoir être nommé rationnel. Nous nommons également rationnel celui suit une norme existante et peut justifier son action face à un critique en expliquant une situation donnée par rapport aux attentes de comportement légitimes. Nous nommons encore rationnel celui qui de façon sincère exprime un souhait, un sentiment ou un état desprit, délivre une confidence, confesse une action, etc. et saura créer chez un critique une certitude concernant lexpérience intime quil a ainsi dévoilée, en étant cohérent dans les conséquences pratiques quil en tire pour son comportement. De même que les actes constatifs, les actions régulées par des normes, et les présentations de soi expressives ont pareillement le caractère dexpressions dotées de sens, compréhensibles dans leur contexte, et liées à une prétention critiquable à la validité. Mais au lieu dun rapport aux faits, ces expressions instaurent un rapport aux normes et aux expériences vécues. Celui qui agit élève ici la prétention que son comportement est juste au regard dun contexte normatif reconnu comme légitime, ou quest véridique la manifestation expressive dune expérience vécue à laquelle il a un accès privilégié. De même que les actes de langage constatifs, ces expressions sont faillibles. Et de même, ce qui est constitutif pour leur rationalité, cest la possibilité dune reconnaissance intersubjective pour leur prétention critiquable à la validité. Toutefois, le savoir qui sincarne dans les actions régulées par des normes ainsi que les manifestations expressives ne renvoie pas à lexistence détats de choses, mais uniquement à la valeur de devoir-être des normes, et à la manifestation dexpériences vécues subjectives. On peut dire pour résumer que les actions régulées par des normes, les autoprésentations expressives et les expressions évaluatives complètent les actes de langage constatifs dans la fonction de la pratique communicationnelle : obtenir, maintenir et renouveler sur larrière-monde vécu, un consensus qui repose sur la reconnaissance intersubjective de prétentions critiquables à la validité. La rationalité impliquée dans cette pratique savère dans le fait quun accord obtenu communicationnellement doit ultimement sappuyer sur des raisons. Et la rationalité de ceux qui prennent part à cette pratique communicationnelle se mesure à la possibilité quils auraient, dans des circonstances appropriées, de fonder leurs expressions. La rationalité inhérente à la pratique communicationnelle de tous les jours renvoie aussi à la pratique de largumentation comme à linstance de référence qui rend possible le cas échéant la poursuite de lagir communicationnel par dautres moyens [lanalyse argumentée du dissensus par exemple]. En raison de leur caractère critiquable, les expressions rationnelles sont également susceptibles damélioration : nous pouvons corriger les tentatives ratées, si nous réussissons à identifier les fautes qui nous ont échappé. Le concept de fondation rationnelle est étroitement lié à celui dapprentissage. Pour les procès dapprentissage aussi, largumentation joue un rôle important. Aussi nommons-nous rationnelle une personne qui, dans le domaine cognitif-instrumental, exprime des opinions fondées et agit avec efficacité. Mais cette rationalité reste contingente si elle nest pas raccordée à laptitude à apprendre en tirant parti des fautes commises, du démenti des hypothèses et de léchec de certaines interventions. Le milieu dans lequel un travail productif peut être effectué sur ces expériences négatives est la discussion théorique, cest-à-dire la forme dargumentation où sont thématisées les prétentions controversées à la vérité. Il en va de même dans le domaine moral-pratique. En cas de mise en cause des normes, le milieu dans lequel on peut vérifier à laide dhypothèses si telle norme daction, quelle soit ou non factuellement reconnue, peut être impartialement justifiée, est la discussion pratique, cest-à-dire la forme d argumentation où sont thématisées les prétentions à la justesse normative. Dans léthique philosophique, il nest pas du tout acquis que lon puisse, par analogie avec les prétentions à la vérité, fonder discursivement les prétentions à la validité qui sont liées aux normes de laction, et sur lesquelles sappuient les commandements ou les maximes du devoir. Mais dans le quotidien, nul ne se serait engagé dans des argumentations morales, qui ne partît intuitivement de la forte présomption quil est principiellement possible, dans le cercle des gens intéressés, de parvenir à un consensus rationnellement fondé. Il sagit là, à mon avis, dune nécessité conceptuelle qui découle du sens de prétentions normatives à la validité. Les normes daction comportent, quant à leur domaine de validité spécifique, la prétention dexprimer, par rapport à un matériau qui a besoin de régulation, un intérêt commun à toutes les personnes concernées, et de mériter pour cela une reconnaissance universelle. Il existe un milieu réflexif, non seulement pour le domaine cognitif-instrumental et pour le domaine moral-pratique, mais aussi pour les expressions évaluatives et expressives du domaine culturel. Nous nommons rationnelle une personne qui interprète la nature de ses besoins à la lumière des valeurs standard culturellement en vigueur ; mais nous le faisons plus encore si elle peut adopter une attitude réflexive à légard des valeurs standard elles-mêmes qui interprètent les besoins. A la différence des normes daction, les valeurs culturelles ne comportent pas de prétention à luniversalité. Tout au plus se portent-elles candidates pour des interprétations à laide desquelles un cercle dintéressés peut, le cas échéant, décrire un intérêt commun et en faire une norme. Mais quun espace de reconnaissance intersubjective se forme autour de valeurs culturelles ne signifie encore nullement la possibilité de prétendre à un assentiment culturellement généralisé ou absolument universel. Cest pourquoi les argumentations servant à justifier les valeurs standard ne remplissent pas les conditions des discours. Leur prototype est la forme de la critique esthétique. Une fois que luvre a pu être validée par une appréhension esthétique fondée, elle peut tenir lieu dargument et jouer un rôle pour faire admettre les standards précisément qui en font une uvre artistique. De même que les raisons dans la discussion pratique doivent servir à établir que la norme proposée pour ladmission exprime un intérêt universalisable, de même, les raisons produites dans la critique esthétique servent à guider la perception de luvre et à rendre son authenticité si évidente que cette expérience même peut devenir un motif rationnel pour admettre les standards qui lui correspondent. Cette réflexion rend plausible la raison pour laquelle nous tenons les arguments esthétiques pour moins contraignants que les arguments employés dans les discussions pratiques ou proprement théoriques. Celui qui, systématiquement, sillusionne sur lui-même, se conduit irrationnel-lement ; mais ce nest pas le cas de celui qui est à même de recevoir des explications au sujet de son irrationnalité. Celui-ci ne dispose pas seulement de la rationalité dun sujet qui agit judicieusement et rationnellement par rapport à une fin ; ni seulement de la rationalité dun sujet moralement éclairé et pratiquement fiable, ou encore capable dévaluer avec sensibilité et dêtre réceptif sur le plan esthétique : il a en outre la force de se rapporter de façon réflexive à sa propre subjectivité, et de percer à jour les limitations irrationnelles qui affectent systématiquement ses expressions cognitives ainsi que ses expressions pratiques, morales et esthétiques. Les raisons jouent également un rôle dans un tel procès dautoréflexion ; Freud a étudié ce type dargumentation à partir du modèle de lentretien thérapeuthique conduit entre le médecin et lanalysant . Dans lentretien psychanalytique, les rôles se répartissent de façon asymétrique ; le médecin et le patint ne se comportent pas dans cette relation comme deux partenaires dont lun propose et lautre oppose. Les présuppositions générales de la discussion ne peuvent être remplies quune fois que la thérapie a pu être menée au succès. Cest pourquoi je nommerai critique thérapeutique la forme dargumentation qui sert à expliquer les auto-illusions systématiques. Il y a enfin un autre niveau, également réflexif, qui situe la façon dont se comporte un interprète lorsque, face à la persistance des difficultés dintercompréhension, il na pas dautre recours que de prendre comme objet de la communication les moyens de lintercompréhension eux-mêmes. Nous nommons rationnelle une personne qui manifeste une disposition à lintercompréhension et réagit aux perturbations de la communication en réfléchissant sur les règles langagières. Ce qui est alors en cause, cest dune part le contrôle de compréhension ou de bonne formation des expressions symboliques et, dautre part, cest une explication de la signification des expressions produites. Le discours explicatif est quant à lui une forme dargumentation où le caractère compréhensible bien formé ou grammaticalement correct des expressions symboliques nest plus supposé ou contesté naïvement, mais se trouve au contraire thématisé en tant que prétention controversée . Le concept de rationalité que nous avons introduit jusquici de façon plutôt intuitive se rapporte à un système de prétention à la validité qui, comme le montre le tableau suivant doit être élucidé par une théorie de largumentation [pp.39 à 51] 3/. TRAITS CARACTÉRISTIQUES DE LA COMPRÉHENSION MYTHIQUE ET DE LA COMPRÉHENSION MODERNE DU MONDE Le concept de rationalité qui convient à lapproche sociologique Du fait quil sagit de juger de la rationalité de personnes individuelles, il ne suffit pas de prendre en compte telle ou telle expression. La question qui se pose est bien plutôt de savoir si A ou B ou un groupe dindividus se conduisent rationnellement en général ; si lon peut attendre systématiquement quil y ait de bonnes raisons pour leurs expressions et que celles-ci soient dans la dimension cognitive-instrumentale : pertinentes ou efficientes ; dans la dimension morale-pratique : sûres ou avisées ; dans la dimension évaluative : judicieuses ou évidentes ; dans la dimension expressive : véridiques et autocritiques ; dans la dimension herméneutique : intelligentes et compréhensives ; ou dans toutes les dimensions, quelles soient « raisonnables ». Lorsque selon ces points de vue, un effet de systématicité se dégage à travers différents domaines de linteraction et sur de plus longues périodes (éventuellement celle dune biographie), nous parlons aussi de la rationalité dune conduite de vie. Or, dans les conditions socio-culturelles dune telle conduite de vie, se reflète peut-être la rationalité dun monde vécu partagé non seulement par des individus , mais par des collectivités. A/ Enquête sur le concept de « monde vécu » tel quil est relié à notre compréhension occidentale du monde quant à sa vocation à luniversalité Afin de clarifier ce concept difficile de monde vécu rationalisé, nous partirons du concept de rationalité communicationnelle [qui vient dêtre précisé] et nous examinerons les structures du monde vécu, qui rendent possibles pour des individus et pour des groupes des orientations rationnelles daction. Cependant, le concept de monde vécu est trop complexe pour que je puisse lexpliciter de façon satisfaisante dans le cadre de cette introduction. Je commencerai donc par mintéresser aux systèmes culturels dinterprétation, ou images du monde, qui reflètent larrière-fond des groupes sociaux, et assurent une liaison cohérente dans la multiplicité de leurs orientations daction. En conséquence je vais tout dabord menquérir des conditions que doivent remplir les structures dimages du monde orientant laction, si une conduite de vie rationnelle doit être possible pour ceux qui partagent une telle image du monde. Ce procédé offre deux avantages : dune part, il nous astreint à passer de lanalyse conceptuelle à une analyse menée empiriquement, en interrogent les structures de rationalité incarnées dans les symboles des images du monde ; dautre part, il nous oblige à ne pas supposer sans vérification comme universellement valides les structures de rationalité que déterminent la compréhension moderne du monde, mais à les considérer dans une perspective historique. En nous guidant sur des emplois possibles de lexpression « rationnel » pour tenter délucider le concept de rationalité, nous devions nous appuyer sur une précompréhension qui se trouve ancrée dans les positions modernes de la conscience. Jusquà présent, nous procédions de cette présupposition naïve que dans la compréhension moderne du monde sexpriment des structures de conscience appartenant à un monde vécu rationalisé, et rendant en principe possible une conduite rationnelle de vie. Implicitement, nous lions à notre compréhension occidentale du monde une prétention à luniversalité. B/ Enquête en référence à la compréhension mythique du monde Pour voir en quoi consiste cette prétention à luniversalité il est indiqué, en premier lieu, de procéder à une comparaison avec la compréhension mythique du monde Les mythes, dans les sociétés archaïques, sont de bons exemples de la fonction unifiante que remplissent les images du monde. En même temps, à lintérieur des traditions culturelles qui nous sont accessibles, ces mythes forment le contraste le plus aigu avec la compréhension du monde sui règne dans les sociétés modernes. Les images mythiques du monde sont loin de rendre possibles les orientations rationnelles de laction au sens où nous lentendons . Par rapport aux conditions ainsi entendues dune conduite rationnelle de vie, elles constituent une antithèse à la compréhension moderne du monde. Cest pourquoi, dans le miroir de la pensée mythique, nous devrions pouvoir rendre manifestes les présuppositions, jusquici non thématisées de la pensée moderne . [On peut dire, en bref, que la pensée sauvage comporte, en creux, les présuppositions importantes de la compréhension moderne du monde.] . [Habermas, en effet, discute de la « clôture » des images mythiques du monde sous deux points de vue : tantôt du point de vue du défaut de différenciation entre des attitudes fondamentales à légard du monde objectif, du monde social et du monde subjectif, et tantôt à légard du manque de réflexvité dune image du monde qui ne peut être identifiée en tant quimage du monde, en tant que tradition culturelle. Les représentations mythiques ne sont pas comprises par les ressortissants du monde correspondant comme des systèmes dinterprétation rattachés à une tradition culturelle, constitués dans des relations internes de sens, symboliquement référés à la réalité, reliés à des prétentions à la validité, et partant, exposés à la critique et susceptibles de révision. Cest de cette manière quen partant de la pensée sauvage et des contrastes qui la structurent, Habermas parvient à dégager les présuppositions importantes de la compréhension moderne du monde.] C/ Enquête en référence à limprégnation de la culture par les sciences Pour élucider, en second lieu, le fondement de la pensée moderne, il faut savoir si notre monde nest que le reflet des traits particuliers dune culture imprégnée par les sciences ou si, par soi, il peut prétendre à luniversalité Cette question est devenue actuelle lorsquà la fin du XIXe siècle une réflexion sengagea à propos des fondements des sciences historiques prises comme sciences de lesprit. Le débat fut pour lessentiel mené sous deux aspects. Sous laspect méthodologique, il sest concentré sur la question de lobjectivité du comprendre, et il a trouvé une certaine conclusion avec les recherches que Gadamer a consacrées à lherméneutique philosophique . Pour lautre aspect qui ambitionnait de traiter la question substantielle de la singularité et de la comparabilité des civilisations et des visions du monde, le débat senlisa vers la fin des années vingt, plutôt quil ne sacheva . La difficulté, entre autres choses, est peut-être liée au fait que le domaine dobjets des sciences de lesprit, essentiellement les témoignages écrits bénéficiant du niveau dintellectualité atteint à lapogée des grandes civilisations anciennes, nastreignait pas comme les traditions mythiques, les rites, la magie, etc. à former une ligne de front radicale quant à la question fondamentale : savoir si et de quel point de vue les critères de rationalité qui guident les scientifiques eux-mêmes au moins intuitivement pourraient prétendre à la validité universelle. Cette question a dès le début joué un grand rôle dans lanthropologie culturelle ; depuis les années soixante, elle est au centre dun débat entre sociologues et philosophes. Elle fut déclenchée à loccasion de deux publications de P. Winch. [Habermas a suivi une ligne dargumentation quil a construite , pour la simplifier, comme une séquence logique de six couples darguments pour et contre une position universaliste ; nous nous contentons de donner ici le point de vue final dHabermas.] Peut-être pourrait-on résumer le cours de largumentation en disant que les arguments de Winch sont trop faibles pour établir quun concept de rationalité unique en son genre est inhérent à chaque image du monde articulée dans le langage et à chaque forme culturelle de vie. Mais sa stratégie dargumentation est suffisamment forte pour distinguer entre, dune part, une interprétation non critique du Moderne, qui sen tient à la connaissance et à la mise à disposition de la nature extérieure, et dautre part, la prétention à luniversalité, justifiée quant au principe pour la rationalité qui sexprime dans la compréhension moderne du monde. D/ Enquête en référence au débat mené en Angleterre dans les années soixante dix Ce débat sur la rationalité nous invite à penser que des structures universelles de rationalité sous-tendent certes la compréhension moderne du monde , mais que les sociétés modernes de lOuest mettent en avant une compréhension déformée de la rationalité, une compréhension aux aspects cognitifs-instrumentaux et partielle. Si linterprétation que lon porte sur la rationalité des images du monde peut être effectuée dans la dimension ouverture-fermeture, comme la déterminerait la pragmatique formelle , nous supposons que les modifications systématiques intervenant dans les structures des images du monde ne sauraient être expliquées seulement par la psychologie, léconomie ou la sociologie, cest-à-dire à laide de facteurs externes, mais quelles peuvent aussi être rapportées à un accroissement de savoir, dont la reconstruction pourrait être menée de façon interne. Les procès dapprentissage doivent certes être expliqués, quant à eux, à laide de mécanismes empiriques ; mais en même temps ils sont conçus comme solutions de problèmes de sorte quils sont accessibles à une évaluation systématique se guidant sur les conditions internes de validité. La position universaliste oblige à admettre une hypothèse qui, au moins dans son point de départ, sous-tend une théorie de lévolution, et selon laquelle la rationalisation des images du monde se réalise à travers des procès dapprentissage. Cela ne veut nullement dire que les évolutions qui se produisent dans les images du monde devraient obligatoirement se réaliser de façon continue, linéaire ou absolument nécessaire, au sens dune causalité idéaliste. Les questions relatives à la dynamique de lévolution ne sont pas préjugées par le fait dadmettre des procès dapprentissage. Mais si lon veut voir dans les procès dapprentissage les passages historiques à des systèmes dinterprétation différents, correspondant à des structurations différentes, on doit satisfaire à lexigence dune analyse formelle des relations de sens. Une telle analyse permet de reconstruire la succession empirique des images du monde comme une suite de pas dans lapprentissage. En partant des perspectives des parties prenantes, cette séquence est reconstructible dans son intelligibilité et révisable dans lintersubjectivité. Adjonction de la théorie de Piaget Piaget distingue, comme on sait, des étapes de développement cognitif qui ne se caractérisent pas par de nouveaux contenus, mais par des niveaux de capacité dapprentissage décrits en termes de structures. Il se pourrait quil y ait une analogie avec ce qui se produit dans la genèse de nouvelles structures dimages du monde . Lutilité de la théorie de Piaget ne tient pas seulement à la possibilité quelle offre de distinguer entre apprentissage de structures et entre apprentissage de contenus ; elle sert en outre à conceptualiser un développement qui embrasse simultanément différentes dimensions de la compréhension du monde. Le développement cognitif au sens strict concerne les structures du penser et de lagir dont lacquisition est construite chez ladolescent au cours de la confrontation active avec la réalité extérieure, avec les processus qui ont lieu dans le monde objectif . Cependant, Piaget poursuit son analyse du développement cognitif en liaison avec « la constitution de lunivers extérieur et intérieur » ; il en résulte « la construction de proche en proche dune délimitation entre lunivers des objets et lunivers intérieur du sujet ». Cest co-originairement dans les relations pratiques avec les objets comme avec lui-même que ladolescent se forge les concepts de monde extérieur et de monde intérieur. Piaget distingue ainsi entre les rapports aux objets physiques et les rapports aux objets sociaux, cest-à-dire « linteraction entre le sujet et les objets et linteraction entre le sujet et les autres sujets ». Parallèlement, lunivers extérieur se différencie en un monde des objets perceptibles et manipulables dune part, et dautre part un monde des relations interpersonnelles réglées par des normes. Tandis que le contact instauré par lactivité instrumentale avec la nature extérieure médiatise la construction du « système des normes intellectuelles », linteraction avec dautres personnes ouvre la voie dune intégration progressive avec le « système des normes morales » socialement reconnues. A travers ces deux types daction, les mécanismes de lapprentissage, ladaptation et laccommodation, agissent de façon spécifique : « Si linteraction entre le sujet et lobjet les modifie ainsi tous deux, il est a fortiori évident que chaque interaction entre sujets individuels les modifiera lun par rapport à lautre. Chaque rapport social constitue donc une totalité en elle-même, productive de caractères nouveaux et transformant lindividu en sa structure mentale . » Il en résulte chez Piaget une notion plus large du développement cognitif, lequel nest pas seulement compris comme construction dun univers extérieur, mais plutôt comme la construction dun univers de référence permettant de limiter simultanément les mondes objectif, social et subjectif. Le développement cognitif signifie ainsi, dune manière générale, la décentration dune compréhension égocentrée du monde. Dans la mesure où lon possède déjà la différenciation du système de références formel en trois mondes , un concept réflexif de monde peut être formé, et laccès au monde peut être obtenu à travers le médium defforts communs dinterprétations, entendu au sens de négociations auxquelles on coopère pour définir des situations. Le concept de monde subjectif permet de détacher du monde extérieur non seulement le monde intérieur propre, mais encore le monde subjectif des autres. LEgo peut réfléchir sur la manière dont des faits déterminés (ce quil tient pour un état de choses existant dans le monde objectif) ou des attentes normatives déterminées (ce quil tient pour un état légitime du monde social) se présentent du point de vue dun autre, autant que comme composante de son monde objectif. Au-delà il peut réfléchir sur le fait quAlter réfléchit de son côté sur la manière dont se présente du point de vue dEgo, autant que comme composante du monde subjectif dEgo ; ce quil tient pour des états de chose existants et des normes en vigueur. Les concepts formels du monde interviennent opportunément pour empêcher que les éléments communs ne se dissolvent dans lenfilade des subjectivités qui se reflètent les unes dans les autres ; ils rendent possible ladoption commune du point de vue dun tiers ou dun non-participant. Tout acte dintercompréhension peut être conçu comme faisant partie dun procès coopératif dinterprétation visant la définition intersubjective de situations. Ainsi les concepts des trois mondes servent de système de coordonnées supposé en commun, et dans lequel les contextes situationnels peuvent être ordonnés de telle sorte quun accord soit obtenu sur ce que les participants peuvent traiter tantôt comme état de fait, tantôt comme norme valide, ou tantôt comme expérience vécue subjective. E/ Concept de monde vécu Je veux introduire ici ce concept, en le présentant dabord comme le corrélat des procès dintercompréhension. Les sujets qui agissent de façon communicationnelle sentendent nécessairement à lhorizon dun monde vécu. Leur monde vécu sédifie à partir dun arrière-fond de convictions plus ou moins diffuses, qui nest jamais problématique. Cet arrière-fond du monde vécu sert de source pour définir des situations, dont le caractère non problématique est présupposé par les participants. Le monde vécu engrange le travail dinterprétation effectué par les générations passées ; il est ce contrepoids conservateur face au risque de dissensus qui naît avec chaque procès dintercompréhension actuel. Car ceux qui agissent communicationnellement ne peuvent parvenir à une entente quà travers des prises de position oui/non à légard des prétentions critiquables à la validité. Cet équilibre change avec la décentration des images du monde. Plus est décentrée limage du monde qui tient en réserve le stock culturel de savoir, moins le besoin dentente est couvert a priori par un monde vécu résistant à toute critique ; et plus il est nécessaire que ce besoin dentente soit satisfait par les interprétations que réalisent les participants eux-mêmes, tout comme par un accord risqué car motivé rationnellement, plus il nous est permis dattendre des orientations rationnelles de laction.( ) Dans la mesure où limage du monde demeure socio-centrique au sens de Piaget, elle nautorise pas à différencier le monde des états de chose existants, de celui des normes en vigueur et de celui des expériences vécues subjectives accessibles à lexpression. Limage linguistique du monde est réifiée en tant quordre du monde et elle ne peut être percée à jour en tant que système dinterprétation critiquable. A lintérieur dun tel système dorientation, les actions ne peuvent absolument pas atteindre cette zone critique où un accord obtenu dans la communication dépend de prises de position autonomes oui/non par rapport à des prétentions critiquables à la réalité. On voit clairement sous cet aspect quelles sont les propriétés formelles que doivent posséder les traditions culturelles, si des orientations rationnelles daction doivent être possibles dans un monde vécu interprété de façon correspondante, et si ces orientations daction doivent même pouvoir se condenser dans une conduite rationnelle de vie. a) La tradition culturelle doit retenir les concepts formels de mondes, objectif, social et subjectif ; elle doit autoriser des prétentions différenciées à la validité ( vérité propositionnelle, justesse normative, véracité subjective), et elle doit inciter à la différenciation correspondante des attitudes de base (objectivante, conforme aux normes, expressive). b) La tradition culturelle doit autoriser une relation réflexive à elle-même ; elle doit être dépouillée de son dogmatisme de façon à permettre que les interprétations alimentées par la tradition soient mises en question et soumises à une révision critique. c) Dans ses composantes cognitives et évaluatives, la tradition culturelle peut être rattachée à des argumentations spécialisées, de sorte que les procès dapprentissage correspondants puissent être socialement institutionnalisés. d) La tradition culturelle doit enfin interpréter le monde vécu de façon telle que lactivité orientée vers le succès puisse être affranchie des impératifs dune entente toujours à renouveler dans la communication, et quelle puisse être détachée du moins partiellement de lactivité orientée vers lentente intersubjective. Cest ainsi que devient possible, en vue dobjectifs généralisés, linstitutionnalisation sociale de lactivité rationnelle par rapport à une fin ; il peut sagir par exemple de la constitution de sous-systèmes régis par largent et le pouvoir aux fins de léconomie rationnelle et de ladministration rationnelle. En utilisant ainsi le concept piagétien de décentration comme fil conducteur permettant dexpliquer la relation interne entre les structures dune image du monde, le monde vécu comme contexte des procès dentente et les possibilités de conduites rationnelles de vie, nous rencontrons le concept de rationalité communicationnelle. Ce concept renvoie la compréhension décentrée du monde à la possibilité dhonorer discursivement des prétentions critiquables à la validité. 4/. LE CONCEPT DE MONDE VÉCU TEL QUILS SE RATTACHE AU MONDE A/ La décentration de la compréhension du monde comme dimension la plus importante dans lévolution des images du monde Pour expliquer le concept de rationalité communicationnelle, nous pouvons dès labord établir que lanalyse de ce concept doit être conduite en suivant le fil directeur de lentente langagière. Le concept dintercompréhension renvoie à un accord rationnellement motivé, obtenu entre les participants. Cet accord se mesure à des prétentions critiquables à la validité. Les prétentions à la validité (vérité propositionnelle, justesse normative et véracité subjective) sont caractéristiques de différentes catégories dun savoir incarné symboliquement dans des expressions. Ces expressions peuvent être analysées plus précisément, et ce sous deux aspects : dune part, quant à la façon dont ces expressions peuvent être fondées, dautre part, quant à la façon dont les acteurs, lorsquils emploient ces expressions, se rapportent à quelque chose dans le monde [à un monde vécu]. Sous le premier rapport, le concept de rationalité communicationnel renvoie à des formes différentes dacquittement discursif des prétentions à la validité cest pourquoi Wellmer parle aussi à cet égard de rationalité « discursive ». Sous lautre aspect, ce concept renvoie aux rapports au monde quinstaurent ceux qui agissent communicationnellement en élevant des prétentions à la validité pour leurs expressions cest pourquoi la décentration de la compréhension du monde sest révélée comme la dimension la plus importante de lévolution des images du monde. [Habermas, afin dapprofondir les concepts quil a provisoirement introduits de monde objectif, de monde social et de monde subjectif, en vient à aborder la théorie popérienne des trois mondes (pp. 92 à 97). où la définition du statut du troisième monde présente deux conséquences remarquables : la première concerne linteraction entre les mondes, la seconde, la réduction cognitiviste de linterprétation du troisième monde . Tenant ensuite pour instructive la stratégie de révision adoptée par Jarvie dans lutilisation de ces trois mondes poppériens, il procède alors à la révision du troisième monde poppérien.] B/ Révision du troisième monde poppérien Amplification de laspect objectif ad a) Tout dabord, je voudrais proposer un concept de monde qui substituerait à lapproche ontologique celle dune théorie de la constitution et adopter le couple conceptuel de « monde » et « monde vécu ». Ce sont les sujets socialisés eux-mêmes qui, lorsquils prennent part à des procès coopératifs dinterprétation, appliquent implicitement le concept de monde. Ainsi la tradition culturelles dont Popper introduit la notion sous le vocable « produits de lesprit humain » assure différents rôles, suivant quelle fonctionne comme réserve culturelles de savoir doù les participants de linteraction tirent leurs interprétations, ou suivant quelle est prise elle-même comme un travail intellectuel. Dans le premier cas, la tradition culturelle est constitutive pour le monde vécu que lindividu trouve substantiellement pré-interprété. Ce monde vécu intersubjectivement partagé constitue larrière-fond de lactivité communicationnelle. Amplification de laspect social ad b) Jaimerais de plus dépasser lacception cognitive unilatétale du concept desprit objectif au profit dun concept de savoir culturel qui serait différencié suivant diverses prétentions à la validité. Le troisième monde de Popper résume lensemble des entités de stade élevé dont laccès suppose une action réflexive, et qui conservent, face à lesprit subjectif une autonomie relative, parce quelles forment, sur la base de leur rapport à la vérité, un réseau explorable de problèmes en connexion. On pourrait dire, dans le langage du néo-kantisme que le troisième monde jouit de lindépendance dune sphère de validité. [Il convient de bien discerner que les composantes non cognitives de la culture, quand bien même elles sécartent de la sphère de validité, sont directement importantes pour une théorie sociologique de laction.] Du point de vue de la théorie de laction, les activités de lesprit humain se laissent malaisément limiter à la dimension cognitive-instrumentale dune confrontation avec la nature extérieure ; les actions sociales sont orientées par des valeurs culturelles. Mais ces dernières nont pas de rapport à la vérité et ne peuvent remplir une fonction de représentation. Amplification de laspect subjectif ad c) Ce problème est loccasion de libérer le concept de monde de ses connotations ontologiques limitées. Popper introduit différents concepts de monde afin de délimiter des régions de lêtre à lintérieur dun mode objectif un. Dans ses publications ultérieures, il attache une grande importance à ne pas parler de différents mondes, mais dun monde avec les indices 1, 2 et 3 . Jaimerais en revanche maintenir le discours des trois mondes (objectif, social, subjectif ) qui sont quant à eux à distinguer du monde vécu. Seul lun deux, à savoir le monde objectif, peut être compris comme corrélat de la totalité des énoncés vrais ; seul ce concept conserve la signification ontologique au sens strict dun ensemble dentités. En revanche, les mondes forment dans leur ensemble un système de références, supposé en commun dans les procès de communication. Par ce système de références, les participants établissent ce au sujet de quoi une entente en général est possible. En sentendant mutuellement sur quelque chose, le rapport au monde quinstaurent les parties prenantes de la communication nest pas seulement ce rapport au monde objectif, que suggère le modèle pré-communicationnel dominant dans lempirisme. Ce à quoi se réfèrent les participants ne se limite nullement à quelque chose qui a lieu, peut se produire ou peut être engendré dans le monde objectif, mais aussi à quelque chose dans le monde social ou dans le monde subjectif. Locuteurs et auditeurs disposent dun système de mondes co-originaitres. En effet le niveau quils maîtrisent grâce au discours différencié sur le mode du discours propositionnel nest pas seulement celui où ils peuvent présenter des états de chose ; cest bien plutôt les trois fonctions : de présentation, dappel et dexpression que lon trouve toutes trois à un seul et même niveau de lévolution. 5/. LES CONCEPTS DACTION FONDAMENTAUX RENCONTRÉS DANS LES THÉORIES DES SCIENCES SOCIALES Je cesserai dutiliser désormais la terminologie popérienne. Si je suis parti de lemploi que fait Jarvie de la théorie poppérienne des trois mondes dans le cas dune théorie de laction, cest afin de préparer la thèse selon laquelle nous consentons dune façon générale à certaines présuppositions ontologiques en choisissant certains concepts sociologiques daction. Ce faisant, nous supposons chez lacteur des rapports au monde dont dépendent en retour les aspects de la rationalité possible de son agir. La multiplicité des concepts daction qui sont utilisés le plus souvent de façon implicite dans les théories des sciences sociales peut être ramenée pour lessentiel à quatre concepts fondamentaux qui doivent être distingués sur le plan de lanalyse. A/ Le concept de lagir téléologique Ce concept se trouve depuis Aristote au centre de la théorie philosophique de laction . Lacteur réalise un but ou provoque lapparition dun état souhaité en choisissant et utilisant de façon appropriée les moyens qui, dans une situation donnée, paraissent lui assurer le succès. Le concept central est la décision entre des alternatives daction, une décision orientée vers la réalisation dun but, régie par des maximes, et étayée par une interprétation de la situation. Le modèle téléologique daction sélargit au modèle stratégique, lorsque lacteur fait intervenir dans son calcul de conséquences lattente de décision dau moins un acteur supplémentaire qui agit en vue dun objectif à atteindre. Ce modèle daction est souvent interprété dans un sens utilitariste ; on suppose alors que lacteur choisit et calcule les moyens et les fins du point de vue de lutilité maximale ou de lutilité attendue. Ce modèle daction est au fondement des théories de la décision et des théories des jeux en économie, en sociologie et en psychologie sociale. B/ Le concept de lagir régulé par des normes Ce concept na pas trait au comportement dun acteur principiellement solitaire, qui trouve dautres acteurs dans son monde environnant ; il concerne au contraire les membres dun groupe social qui orientent leur action selon des valeurs communes. Lacteur individuel suit une norme (ou lenfreint) dès lors que sont remplies dans une situation donnée les conditions auxquelles la norme trouve une application. Les normes expriment un accord existant dans un groupe social. Tous les membres du groupe pour qui vaut une certaine norme peuvent attendre les uns des autres que dans des situations déterminées ils mettent à exécution, ou bien délaissent, les actions prescrites. Le concept central de lobéissance à une norme signifie quest satisfaite une attente généralisée de comportement. Lattente de comportement na pas le sens cognitif que revête lattente dun comportement pronostiqué, mais le sens normatif dune attente de comportement justifiée de la part des membres du groupe. Ce modèle normatif daction est au fondement de la théorie des rôles. C/ Le concept de lagir dramaturgique Ce concept ne concerne au départ ni lacteur isolé ni le membre dun groupe social, mais les participants dune interaction, qui constituent réciproquement pour eux-mêmes un public devant lequel ils se présentent. Lacteur fait naître chez son public une certaine impression, une certaine image de lui-même, en dévoilant plus ou moins intentionnellement sa subjectivité. Chaque acteur peut exercer un contrôle sur laccès public à la sphère de ses intentions intimes, de ses propres pensées, dispositions, souhaits, sentiments, etc. auxquels il a un accès privilégié. Dans lagir dramaturgique les participants mettent ce fait à profit, et ils gèrent leurs interactions en régulant laccès réciproque à la subjectivité propre de chacun. Le concept central dautoprésentation ne signifie donc pas un comportement spontané dexpression, mais la stylisation, à lusage du spectateur, de lexpression dexpériences propres. Ce modèle daction dramaturgique sert au premier chef à décrire phénoménologiquement des interactions ; mais lélaboration de ce modèle na pas encore atteint le niveau dune théorie générale. D/ Le concept de lagir communicationnel Ce modèle concerne linteraction dau moins deux sujets capables de parler et dagir qui engagent une relation interpersonnelle (que ce soit par des moyens verbaux ou extra-verbaux). Les acteurs recherchent une entente sur une situation daction, afin de coordonner consensuellement leurs plans daction et par là-même leurs actions. Le concept central dinterprétation intéresse au premier chef la négociation de définitions de situations, susceptibles de consensus. Dans ce modèle daction, le langage occupe, comme nous le verrons, une place prééminente . 6/. LES IMPLICATIONS DE RATIONALITÉ DANS LES STRATÉGIES CONCEPTUELLES DACTION Cest le concept daction téléologique qui est pris pour point de départ. Il a été rendu fécond par les fondateurs de la doctrine néo-classique, dabord pour une théorie des choix économiques et par Neumann et Morgenstern, pour une théorie des jeux stratégiques. Les différents concepts daction ont acquis la valeur de paradigmes pour la constitution des théories de sciences sociales ; le concept daction réglée par des normes avec Durkheim et Parsons, celui de daction dramaturgique avec Goffman, celui daction communicationnelle, avec Mead, et plus tard Garfinkel. Dans ces concepts daction des implications de rationalité de plus en plus fortes Sans pouvoir développer ici dans le détail lexplication analytique de ces quatre concepts, je mintéresserai plutôt aux implications de rationalité que comportent les stratégies conceptuelles qui leur correspondent. A première vue, seul le concept téléologique semble offrir un aspect de la rationalité de laction ; présentée en tant que finalisée, laction peut être considérée sous laspect de la rationalité par rapport à une fin. Cest là un point de vue selon lequel les actions peuvent être plus ou moins rationnellement planifiées et conduites, ou jugées plus ou moins rationnelles par une tierce personne. Dans les cas élémentaires de laction finalisée, le plan daction peut être présenté sous la forme dun syllogisme pratique . Les trois autres modèles daction semblent à première vue échapper à laspect dune rationalité et dune rationalisation possible. Que cette apparence soit trompeuse [et elle lest véritablement !], on sen aperçoit lorsquon se remémore les présuppositions « ontologiques » au sens large, reliées selon une nécessité dordre conceptuel, à ces modèles daction. Si lon suit la série des modèles daction, téléologique, normatif et dramaturgique, ces présuppositions ne sont pas seulement dune complexité croissante, elles dévoilent en même temps des implications de rationalité toujours plus fortes. A/ Stratégie conceptuelle correspondant à lagir téléologique Cet agir présuppose des relations entre un acteur et un monde détats de chose existants. Ce monde objectif est défini comme lensemble des états de chose qui existent ou se produisent ou peuvent être suscités par une intervention délibérée. Ce modèle dote lacteur dun « complexe cognitif volitif » qui permet au sujet, dune part, de former des opinions (médiatisées par la perception) sur des états de chose existants, et dautre part, de développer des intentions dont lobjectif consiste à faire exister les états de chose souhaités. Au niveau sémantique, de tels états de chose sont présentés comme les contenus propositionnels de phrases portant des énoncés ou des intentions. Par ses opinions et ses intentions, lacteur peut fondamentalement instaurer deux classes de rapport au monde. Je nomme rationnelles ces relations, parce quelles sont accessibles à une appréciation objective en fonction de la direction dadaptation . Pour lune de ces directions, la question posée consiste à demander si lacteur réussit à mettre ses perceptions et opinions en accord avec ce qui dans le monde est le cas ; pour lautre direction, il sagit de savoir si lacteur réussit à accorder ce qui advient effectivement dans le monde avec ses souhaits et intentions. A chaque fois, lacteur peut produire des expressions susceptibles dêtre jugées par un tiers sous le point de vue du fit and misfit : il peut émettre des affirmations qui sont vraies ou fausses, et conduire les les interventions finalisées qui se soldent par le succès ou léchec, soit quelles atteignent ou manquent leffet intentionné dans le monde. Ces relations entre acteur et monde autorisent donc des expressions qui peuvent être jugées daprès les critères de la vérité et de lefficacité. Nous pouvons, sous langle des présuppositions ontologiques, classer lagir téléologique comme un concept présupposant un monde qui est en fait le monde objectif. La même chose vaut pour le concept de lagir stratégique. Dans ce cas, nous supposons au départ au moins deux sujets qui agissent en fonction dun objectif, réalisent leurs buts en sorientant daprès les décisions de lautre acteur et en influant sur elles . Le succès de laction y est également dépendant dautres acteurs qui sont orientés vers leur propre succès respectif et ne se comportent de façon coopérative que dans la mesure où cela correspond à leur calcul égocentrique dutilité . Il sensuit que les sujets stratégiquement doivent être dotés dun équipement cognitif tel que puissent leur être donnés dans le monde, non seulement des objets physiques, mais encore des systèmes de décision. Ils doivent élargir leur appareil conceptuel pour la saisie de ce qui peut être le cas mais ils nont pas besoin de présuppositions ontologiques plus riches. Le concept de monde objectif nest pas lui-même rendu plus complexe par la complexité des entités intramondaines. Même lorsquelle est différenciée jusquà être une action stratégique, laction finalisée demeure référée, si lon en juge dapprès ses présupposés ontologiques, à un concept unitaire du monde. B/ Stratégie conceptuelle correspondant à lagir régulé par des normes Ce concept, en revanche présuppose des relations entre un acteur et deux mondes précisément. Au monde objectif des états de chose existant sajoute le monde social auquel appartiennent et lacteur, en tant que sujet jouant un rôle, et tous les autres acteurs capables dentrer dans des interactions réglées par des normes. Un monde social consiste en un contexte normatif établissant quelles sont les interactions relevant de lensemble de relations interpersonnelles légitimes. Et tous les acteurs pour qui valent les normes correspondantes (tous ceux par qui ces normes sont acceptées comme valides) appartiennent au même monde social. De même que le sens du monde objectif peut être élucidé par référence aux états de chose existants, de même le sens du monde social peut être élucidé par référence à lexistence de normes. Et nous disons quune norme existe ou quelle jouit de la validité sociale, si elle est reconnue comme valide ou légitime par ses destinataires. Les états de chose existants sont représentés par des maximes du devoir ou des commandements universels qui sont tenus pour légitimes par les destinataires de la norme. Quune norme vaut idéalement signifie : elle mérite lassentiment de tous les intéressés parce quelle règle des problèmes daction dans leur intérêt commun. Quune norme existe factuellement signifie : la prétention à la validité quelle comporte est reconnue par les intéressés, et cette reconnaissance intersubjective fonde la validité sociale de la norme. Nous nassocions pas aux valeurs culturelles une telle prétention de validité normative. Mais les valeurs postulent à une incarnation dans des normes : au regard dune matière nécessitant une régulation, elles peuvent accéder au rang dobligations générales. A la lumière des valeurs culturelles, les besoins dun individu apparaissent comme plausibles également à dautres individus appartenant à la même tradition. Cependant, les besoins clairement interprétés sont transformés en motifs légitimes daction, du seul fait que les valeurs correspondantes acquièrent le statut de normes obligatoires par rapport à la régulation de certains types de problèmes, pour un cercle dintéressés. Les ressortissants peuvent alors attendre les uns des autres que dans les situations correspondantes, chacun oriente son action daprès les valeurs fixées en normes pour tous les intéressés. Cette réflexion doit faire comprendre que le modèle normatif daction dote lacteur non seulement dun « complexe cognitif », mais aussi dun « complexe motivationnel » qui rend possible le comportement conforme aux normes. Certains auteurs relient ce modèle daction à un modèle dapprentissage pour intérioriser des valeurs . Selon ce modèle dapprentissage, les normes en vigueur acquièrent une force de motivation pour laction, dans la mesure où les valeurs qui y sont incorporées offrent les standards en fonction desquels les besoins dont interprétés dans le cercle des destinataires de la norme et hiérarchisés dans des procès dapprentissage. Au regard de ses présuppositions ontologiques au sens large, nous pouvons définir lagir régulé par des normes comme un concept qui présuppose deux mondes, le monde objectif et le monde social. Lagir conforme aux normes présuppose que lacteur peut distinguer entre les éléments factuels et les éléments normatifs, de la même façon quil le fait entre les conditions et moyens dune part et les valeurs dautre part. Le modèle normatif daction suppose au départ que les participants peuvent adopter tant une attitude objectivante à légard de ce qui est ou nest pas le cas, quune attitude conforme aux normes par rapport à ce qui est prescrit de juste ou dinjuste. Lacteur nest pas lui-même présupposé comme un monde à légard duquel il pourrait se rapporter de façon réflexive. Ce nest quavec le concept dramaturgique quest requise la présupposition supplémentaire dun monde subjectif auquel se rapporte lacteur qui, dans son agir, se met lui-même en scène. C/ Stratégie conceptuelle correspondant à lagir dramaturgique Ce concept, dans la littérature des sciences sociales, fut moins clairement dégagé que ceux de lagir téléologique et de lagir guidé par des normes. Cest Goffman qui lintroduisit de façon explicite, en 1956, dans son étude sur l « autoprésentation dans le quotidien » [Dans la vie réelle, les trois partenaires que constituent les deux interpartenaires et le public, sont réduits à deux ; le rôle que joue un acteur est accordé aux rôles que jouent les autres ; mais ces autres constituent en même temps un public]. Lorsque nous considérons une interaction sociale du point de vue de lagir dramaturgique, nous la comprenons comme une rencontre où les participants constituent un public dont chacun se produit pour lautre et présente à lautre quelque chose de lui-même. « Encounter » [se rencontrer] et « performance » sont les concepts clés. La représentation dun team devant les yeux de tiers nest quun cas spécial. Lexhibition de lacteur lui permet de se présenter dune certaine manière devant ses spectateurs. En manifestant quelque chose de sa subjectivité, lacteur souhaiterait être vu et accepté dune certaine manière par le public. Les qualités dramaturgiques de laction sont en un certain sens parasitaires ; elles saccolent à une structure caractérisant lagir dirigé vers un objectif : « Pour certains buts les gens contrôlent le style de leurs actions [ ] et le surimposent à dautres activités. Ainsi le travail peut être effectué dune manière proche des principes de la représentation dramaturgique afin de donner à un inspecteur ou un directeur une certaine impression de personnel à louvrage [ ] En réalité, ce que les gens sont en train de faire peut rarement être proprement décrit comme étant seulement en train de manger ou de travailler ; il y a des traits stylistiques qui ont une signification conventionnelle associée à des types reconnus de personnalités. » Il existe cependant des rôles spéciaux, faits pour se mettre soi-même magistralement en scène : « les rôles du champion de boxe, du chirurgien, du violoniste et du politicien sont de bons exemples. Ces activités permettent un tel taux dexpression dramatique que des praticiens exemplaires dans la réalité ou dans les romans acquièrent une grande renommée et prennent une place particulière dans les rêves commercialisés de la nation. » Cet élément de rôle inhérent à une profession, à savoir le caractère réflexif de lautoprésentation devant dautres, est constitutif dinteractions sociales en général , dans la mesure où celles-ci sont simplement considérées sous laspect de rencontres entre personnes. En donnant dans lagir dramaturgique un aperçu de lui-même, lacteur se rapporte nécessairement à son monde subjectif propre. Jai défini ce monde comme lensemble des expériences vécues subjectives auxquelles celui qui agit a par rapport aux autres un accès privilégié . Nous pouvons concevoir le fait davoir des expériences intimes comme un analogue de lexistence détats de chose, sans toutefois assimiler lun à lautre. Un sujet capable de produire des expressions n« a » ou ne « possède « pas des souhaits ou des sentiments dans le sens ou un objet observable a ou possède une étendue, un poids, une couleur et toutes propriétés similaires. Un acteur a des souhaits ou des sentiments, au sens où il pourrait à discrétion exprimer ces expériences vécues devant un public, et ce de telle sorte que ce public, sil se fie aux manifestations expressives de lacteur, lui attribue les souhaits ou sentiments exprimés comme une chose subjective. Souhaits et sentiments tiennent dans ce contexte une place exemplaire. Certes, les cognitions comme les opinions ou les intentions appartiennent également au monde subjectif. Mais elles entretiennent un rapport interne au monde objectif. Les opinions et les intentions ne viennent à la conscience en tant que subjectives, que si dans le monde objectif ne leur correspond aucun état de choses existant ou porté à lexistence. Les expressions évaluatives ou les standards de valeur ont une force de justification sils caractérisent un besoin de façon à ce que les destinataires puissent reconnaître leurs propres besoins à travers ces interprétations, dans le cadre dune tradition culturelle commune. Voilà qui explique pourquoi, dans lagir dramaturgique, les caractères de style, lexpression esthétique, les qualités formelles en général revêtent un si grand poids. Même dans le cas de lagir dramaturgique, la relation entre acteur et monde est accessible à un jugement objectif. Du fait que lacteur en présence de son public fait fond sur son monde subjectif propre, il ne peut y avoir quune direction dadaptation. Eu égard à la compréhension de soi, la question qui se pose est de savoir si lacteur exprime vraiment les expériences quil a au moment en question, sil pense ce quil dit ou sil ne fait que simuler les expériences quil exprime. Sagissant dopinions ou dintentions, demander si quelquun dit ce quil pense est indubitablement une question qui porte sur la véracité. En ce qui concerne les souhaits et les sentiments, ce nest pas toujours le cas. Dans des situations où tout dépend de lexpression exacte, il est parfois difficile de séparer la question de la véracité de celle de lauthenticité. Souvent les mots nous manquent pour dire ce que bous sentons ; et cela rend problématique la nature de nos sentiments eux-mêmes. En fonction du modèle dramaturgique, les participants peuvent adopter dans le rôle de lacteur une attitude face à la subjectivité propre, et dans le rôle du public une attitude face à la manifestation expressive dun autre acteur seulement sils ont conscience que le monde intérieur de légo est limité par un monde extérieur. Au sein de ce monde extérieur, lacteur peut sans doute distinguer entre des composantes normatives et des composantes non normatives de la situation daction. Mais le modèle daction de Goffman ne prévoit pas que lacteur se rapporte au monde social dans une attitude conforme aux normes. Cest seulement en tant que faits sociaux quil considère les relations interpersonnelles réglées selon la légitimité. Il me paraît donc juste de classer également lagir dramaturgique comme un concept présupposant deux mondes, à savoir le monde intérieur et le monde extérieur. Les manifestations expressives Elles révèlent la subjectivité comme une sphère distincte du monde extérieur. Face à ce dernier, lacteur ne peut par principe adopter quune attitude objectivante. Et à la différence de ce qui se passe dans le cas de lagir régulé par des normes, cela vaut non seulement pour les objets physiques, mais également pour les objets sociaux. Sur la base de cette option, lagir dramaturgique peut admettre des traits stratégiques latents, dans la mesure où lacteur traite les spectateurs non pas comme un public mais comme un partenaire. La gamme de lautoprésentation sétend de la communication sincère des propres intentions, souhaits, états desprit, à la manipulation cynique des impressions que lacteur suscite chez dautres. « Dun côté, nous avons le présentateur qui est totalement prisonnier de son propre jeu ; il peut de bonne foi être convaincu que la réalité dont il communique limpression dans sa mise en scène est la « véritable réalité ». Si son public partage la foi en son jeu ce qui semble être normalement le cas , il ne restera que le sujet désillusionné à nourrir quelque doute quant à la réalité de ce qui est présenté A lopposé, sil nest pas convaincu par son propre rôle et sil ne prend pas sérieusement intérêt à convaincre son public, nous pouvons dire quil est « cynique », tandis que nous réservons lexpression sincère pour ceux qui croient à limpression que suscite leur propre représentation ». La production manipulatrice de fausses impressions nest certes nullement identique à lagir stratégique.[que nous avons précédemment étudié]. Elle ne peut concerner quun public qui simagine assister à une présentation et en méconnaît le caractère stratégique. Mais même dans ce [stratagème manipulateur], lauto-mise en scène doit cependant pouvoir être comprise comme une expression comportant une prétention à la véracité subjective. Laction cesse véritablement de relever de la description dun agir dramaturgique lorsque le public ne la juge plus que daprès les critères du succès. [Ainsi, en dépit de lapplication dun stratagème manipulateur], nous avons le cas dune interaction stratégique où les participants ont assurément enrichi conceptuellement le monde objectif de manière à permettre non seulement des sujets qui agissent rationnellement par rapport à une fin, mais encore des partenaires capables de manifestations expressives. D/ Stratégie conceptuelle correspondant à lagir communicationnel Le médium langagier Ce concept fait entrer en ligne de compte la présupposition supplémentaire dun médium langagier dans lequel les rapports de lacteur au monde se reflètent comme tels. A ce niveau conceptuel, la problématique de la rationalité qui, jusque-là, nintéressait que le sociologue, est rendue à la perspective de lacteur lui-même. Nous sommes alors tenus délucider le sens dans lequel lintercompréhension langagière est introduite en tant que mécanisme de coordination des actions. Le modèle stratégique daction peut être lui aussi conçu de telle sorte que les actions qui, chez les parties prenantes de linteraction, sont gouvernés par des calculs égocentriques dutilité et coordonnées par des constellations dintérêts, apparaissent comme étant médiatisées par des actes de langage. Qui plus est, une formation de consensus, de nature fondamentalement langagière, doit être supposée entre les parties prenantes de la communication, en ce qui concerne tant lagir régulé par les normes que lagir dramaturgique. Mais dans ces trois modèles daction, le langage est conçu unilatéralement, selon des points de vue à chaque fois différents. Le modèle téléologique daction recourt au langage comme à un médium parmi dautres, à travers lequel les locuteurs orientés à leur succès propre influent les uns sur les autres pour inciter le partenaire à former ou concevoir les opinions ou intentions souhaitées au regard de leur propre intérêt. Ce concept du langage procède du cas-limite de lintercompréhension indirecte, et il sous-tend par exemple la sémantique des intentions . Le modèle normatif daction présuppose le langage comme un médium qui transmet les valeurs culturelles et forme le substrat dun consensus qui tout simplement se reproduit avec chaque acte renouvelé dintercompréhension. Ce concept structuraliste du langage est largement utilisé par lanthropologie culturelle ainsi que par la science du langage orientée vers létude des contenus . Le modèle dramaturgique daction présuppose le langage comme médium de lauto-mise en scène ; la signification cognitive des composantes propositionnelles et la signification interpersonnelle des composantes illocutoires sont alors dépréciées au profit des fonctions expressives du langage. Le langage est assimilé aux formes dexpression stylistique et esthétique . Seul le modèle communicationnel daction présuppose le langage comme un médium dintercompréhension non tronqué, où locuteur et auditeur, partant de lhorizon de leur monde vécu interprété, se rapportent à quelque chose à la fois dans le monde objectif, social et subjectif, afin de négocier des définitions communes de situations. Ce concept du langage, qui retient la fonction de linterprétation, est au fondement des divers efforts menés en vue dune pragmatique formelle . Lunilatéralité des trois autres concepts du langage apparaît dans le fait que les types de communication quils caractérisent se révèlent comme des cas limites de lactivité communicationnelle soit, premièrement, comme lintercompréhension indirecte entre ceux qui ont en vue la seule réalisation de leurs buts propres ; deuxièmement, comme activité consensuelle de ceux qui ne font quactualiser un accord normatif préexistant ; et troisièmement, comme mise en scène de soi-même destinée à des spectateurs. Une seule fonction du langage se trouve ainsi à chaque fois thématisée : le déclenchement deffets perlocutoires, linstauration de relations interpersonnelles et lexpression dexpériences vécues. En revanche, le modèle communicationnel tient compte au même degré de toutes les fonctions du langage. Cest ce concept qui détermine les traditions sociologiques se rattachant à linteractionnisme de Mead, au concept des jeux de langage chez Wittgenstein, à la théorie des actes de langage dAustin, et à lherméneutique de Gadamer. Comme le montrent les travaux dethnométhodologie et dherméneutique philosophique, il existe évidemment le danger ici de réduire lagir social à des performances dinterprétations réalisées par les parties prenantes de la communication ; cest le danger dune assimilation de lagir au parler, de linteraction à la conversation. Mais lintercompréhension langagière est en fait seulement le mécanisme de la coordination dactions, qui concilie, pour constituer linteraction, les plans daction des participants et leurs activités orientées à un but. Remarques préalables à lintroduction du concept a) laction communicationnelle et laction autonome Afin de ne pas induire demblée une approche erronée du concept dactivité communicationnelle, jaimerais caractériser le niveau de complexité des actions langagières, qui expriment à la fois un contenu propositionnel (offre dune relation interpersonnelle) et une intention du locuteur. Je nomme action seulement les expressions symboliques dans lesquelles lacteur instaure un rapport au monde objectif et à un au moins des deux autres mondes. Tels sont les cas, que nous avons étudiés jusquici de lagir téléologique, de lagir régulé par les normes et lagir dramaturgique. Je distingue des actions les mouvements corporels et les opérations qui sont accomplies conjointement et qui ne peuvent acquérir lautonomie dune action que de manière secondaire, notamment grâce à leur intégration dans une pratique ludique ou pédagogique. On peut aisément se les représenter en prenant lexemple des mouvements corporels. Lorsquon les considère sous laspect de processus observables dans le monde, les actions apparaissent comme des mouvements corporels dun organisme. Ces mouvements corporels régis pat le système nerveux central sont le substrat des actions que nous produisons. Par ses mouvements, celui qui agit modifie quelque chose dans le monde. Nous pouvons évidemment distinguer les mouvements par lesquels un sujet intervient dans le monde (agir instrumentalement) des mouvements par lesquels un sujet incarne une signification (sexprime communicationnellement). Les mouvements du corps entraînent dans les deux cas une modification physique dans le monde . Dans un cas cette modification a une pertinence causale, dans lautre cas, une pertinence sémantique. Redresser le corps, ouvrir la main, lever le bras, fléchir la jambe, etc. sont des exemples de mouvements corporels dun sujet agissant, qui ont une valeur de signification causale. Des exemples de mouvements corporels qui ont une signification sémantique sont : les mouvements du larynx, de la langue , des lèvres, etc. qui accompagnent la production phonique ; signes de tête, haussement dépaules, mouvements des doigts sur un clavier, mouvements de la main pour écrire, pour dessiner. Les actions sont en un certain sens réalisées par les mouvements du corps. Mais cela signifie seulement que lacteur, en suivant une règle daction technique ou sociale, accomplit des mouvements en même temps quil agit. Cela signifie que lacteur intentionne la mise en uvre dun plan daction, mais non point le mouvement du corps à laide duquel il réalise ses actions . Un mouvement corporel fait partie dune action, mais il nest pas une action. Pour leur statut les mouvements corporels peuvent, comme actions non autonomes, être comparés à ces opérations que Wittgenstein avait précisément en vue quand il a développé son concept de règle et dobéissance à une règle. Les opérations de pensée et de langage ne sont jamais accomplies que conjuguées avec dautres actions. Elles peuvent tout au plus devenir des actions autonomes dans le cadre dexercices pratiques. b) rapport réflexif des acteurs au monde, dans les procès dentente Cette réflexion doit montrer pourquoi les actes dintercompréhension, constitutifs pour lactivité communicationnelle, ne peuvent être analysés de la même manière que les propositions grammaticales à laide desquelles ils sont produits. Le langage nest essentiel pour le modèle daction communicationnel que du point de vue pragmatique sous lequel les locuteurs instaurent des rapports au monde en employant des phrases en vue de lintercompréhension. Et ces rapports au monde, ils ne les instaurent pas seulement de manière directe, comme il en va dans les actions téléologiques, régies par les normes, et dramaturgiques ; ils les instaurent aussi de manière réflexive. En effet, les locuteurs intègrent en un système les trois concepts formels de monde, alors que ceux-ci ne se présentent quisolément ou couplés dans les autres modes daction, et ils présupposent ce système comme un cadre dinterprétation commun à lintérieur duquel ils peuvent parvenir à une entente. Ce nest plus de manière non réfléchie quils se rapportent à quelque chose dans le monde ; ils relativisent plutôt leurs expressions au regard de la possibilité que leur validité soit contestée par dautres acteurs. En tant que mécanisme qui coordonne laction, lintercompréhension suppose que les parties prenantes de linteraction saccordent sur la validité de leurs expressions, dans la même mesure que reconnaissent intersubjectivement les prétentions à la validité quils élèvent réciproquement .( ) Chaque procès dintercompréhension a lieu sur larrière-fond dune précompréhension stabilisée dans la culture. Le savoir darrière-fond reste présupposé comme non problématique dans son ensemble ; seule est mise à lépreuve la part de réserve de savoir que les participants de linteraction utilisent et thématisent dans chaque interprétation. Dans la mesure où les définitions de situations sont négociées par les participants eux-mêmes, cette pièce découpée dans le monde vécu pour être thématisée est elle aussi disponible lors de chaque discussion qui doit mettre en négociation les situations à définir. Une définition de situation instaure un ordre. En définissant une situation, les participants de la communication (au sens large) assignent les différents éléments de la situation daction à lun des trois mondes, et ce faisant ils incorporent la situation actuelle à leur monde vécu pré-interprété Naturellement cela ne veut pas dire que les interprétations devraient à tout coup ou même en règle générale pouvoir être coordonnées de manière stable et univoquement différenciée. Stabilité et univocité sont plutôt rares dans la pratique communicationnelle de tous les jours Je tiens à répéter, afin de prévenir des malentendus, que le modèle communicationnel daction nassimile pas action et communication. Le langage est un médium de la communication, qui sert à lentente entre des gens qui veulent communiquer, tandis que les acteurs, en sentendant mutuellement pour coordonner leurs actions, poursuivent chacun des objectifs déterminés. Dans cette mesure la structure téléologique est fondamentale pour tous les concepts daction . Mais ce qui distingue les concepts de lagir social, cest la façon dont les actions finalisées des différentes parties prenantes de linteraction font lobjet dune coordination : comme engrenage des calculs égocentriques dutilité (où le degré de coopération ou de conflit varie en fonction des situations dintérêts données), comme accord socialement intégrateur sur des valeurs et des normes, réglé et stabilisé par la tradition culturelle et la socialisation, comme relation consensuelle entre un public et ceux qui se présentent devant lui, ou encore comme entente prise au sens dun procès coopératif dinterprétation. Dans tous les cas la structure téléologique de laction est présupposée dans la mesure où lon impute aux acteurs la capacité de poser des buts et dagir en fonction dun objectif, ainsi quun intérêt pour la mise à exécution de leur plan daction. Or, seul le modèle stratégique daction se suffit dune explicitation des traits caractéristiques de laction immédiatement orientée vers le succès. Cependant, tous les autres modèles daction spécifient quant à eux les conditions sous lesquelles lacteur poursuit ses objectifs conditions de la légitimité, de lautoprésentation, ou encore de laccord obtenu dans la communication, toutes conditions dans lesquelles Ego peut rattacher ses actions à celles dAlter. Dans le cas de lactivité communicationnelle, les performances dinterprétation qui constituent la trame des procès coopératifs représentent le mécanisme de la coordination des actions ; laction communicationnelle ne saurait être réduite à lacte dintercompréhension produit dans la logique de linterprétation. Si nous prenons pour unité danalyse le simple acte de langage produit par S, et par rapport auquel un participant de linteraction au moins peut prendre position par oui ou non, nous pouvons élucider les conditions dune coordination communicationnelle de laction en expliquant ce que veut dire pour un auditeur comprendre la signification de ce qui est dit. Mais lagir communicationnel désigne un type dinteractions qui sont coordonnées par des actions langagières, sans toutefois coïncider avec elles. ADDITIFS 1/. RELATIONS PRAGMATIQUES FORMELLES Weber oppose la science et lart à la sphère de valeur éthique. Nous y reconnaissons les composantes cognitives, normatives et expressives de la culture différenciées à raison de leurs prétentions universelles respectives. Dans ces sphères culturelles de valeur sexpriment les structures modernes de la conscience, procédant de la rationalisation des images du monde. Cette rationalisation a conduit aux concepts formels dun monde objectif, dun monde social et dun monde subjectif, et aux attitudes fondamentales correspondantes à légard dun monde extérieur cognitivement ou moralement objectivé, et à légard dun monde intérieur subjectivé. Ce faisant, il a été distingué lattitude objectivante à légard des processus de la nature extérieure, lattitude conforme aux normes (ou encore lattitude critique) face aux ordres légitimes de la société, et lattitude expressive par rapport à la subjectivité de la nature interne. Les structures, décisives pour lépoque moderne, dune compréhension décentrée du monde (au sens de Piaget) peuvent alors être caractérisées par le fait que le sujet agissant et connaissant peut adopter différentes attitudes fondamentales par rapport aux composantes du même monde. Neuf relations fondamentales résultent de la combinaison entre attitude de base et concepts formels du monde ; pour comprendre la « rationalisation des relations de lhomme aux différentes sphères », le schéma ci-dessous propose un fil conducteur dégagé daprès les réflexions wébériennes. Le rapport cognitif-instrumental (1.1) peut être expliqué à partir daffirmations, dactions instrumentales, dobservations, etc. ; la relation cognitive-stratégique (1.2) séclaire à partir des actions sociales de type rationnel par rapport à une fin ; la relation obligatoire (2.2) à partir des actions régulées par les normes ; lauto-mise en scène (3.2), au regard des actions sociales de type dramaturgique ou auto-présentatif . Un rapport objectiviste à soi-même (1.3) peut sexprimer dans les théories (par exemple, la psychologie empirique ou léthique utilitariste) ; un rapport de censure à soi-même (2.3) peut être illustré à partir des phénomènes du surmoi, comme le sentiment de culpabilité, et par des réactions de défense ; un rapport sensitif-spontané à soi-même (3.3) peut être décrypté dans les expressions affectives, les émotions libidinales, les réalisations créatrices, etc. Pour un rapport esthétique à un environnement non objectivé, on peut proposer, plus trivialement, les uvres dart, et en général les phénomènes de style, mais aussi des théories où se loge une vision morphologique de la nature. Les phénomènes constituant lexpression exemplaire dune relation morale-pratique, « fraternelle » avec la nature sont les moins évidents, si lon ne veut pas retourner ici encore à des traditions dinspiration mystique ou à des tabous (par exemple, les barrières végétariennes), au rapport de type anthropomorphique aux animaux, etc. 2/. MANIFESTATIONS DUNE COMMUNICATION SYSTEMATIQUEMENT DEFORMEE La pragmatique formelle peut contribuer à éclairer des phénomènes qui ne sont identifiés, au départ, que sur la base dune compréhension intuitive, mûrie dans lexpérience clinique. Ces pathologies de la communication peuvent notamment être conçues comme le résultat dune confusion entre les actions orientées vers le succès et les actions orientées vers lintercompréhension. Dans des situations dagir stratégique occulte, un des participants au moins oriente son comportement vers le succès, mais en laissant croire aux autres que toutes les présuppositions de lagir communicationnel sont remplies. Cest le cas de la manipulation qui a été mentionnée avec lexemple des « manifestations expressives ». Au contraire, lart de dominer inconsciemment des conflits que la psychanalyse explique à partir de stratégies de défense conduit à des perturbations de la communication affectant simultanément les niveaux intrapsychique et interpersonnel. Dans ces cas, un au moins des participants sillusionne lui-même en ne voyant pas que son attitude dans laction est orientée vers le succès et quil ne fait que maintenir lapparence de lagir communicationnel. Le schéma ci-dessous situe dans le cadre dune théorie communicationnelle la communication systématiquement déformée. 3/. ASPECTS DE LA RATIONALITE DE LACTION Dans le contexte de lagir communicationnel, la pragmatique formelle présente avant tout lavantage quavec les types purs dinteraction médiatisée par le langage, elle fait précisément ressortir les aspects selon lesquels les actions sociales incarnent différentes sortes de savoir. La théorie de lactivité communicationnelle peut contribuer [à enrichir la théorie de laction] dans la mesure où elle ne demeure pas fixée sur la rationalité par rapport à un fin comme étant laspect unique sous lequel les actions peuvent être critiquées et améliorées. En effet : Les actions téléologiques peuvent être jugées sous laspect de leur efficacité. Les règles daction incarnent un savoir techniquement et stratégiquement utilisable, qui peut être critiqué au regard des prétentions à la vérité et en le rattachant à la croissance du savoir empiriquethéorique. Ce savoir est emmagasiné sous forme de technologies et de stratégies. Les actions langagières constatives non seulement incarnent du savoir, mais encore le présentent explicitement et rendent possibles des conversations ; elles peuvent être critiquées sous laspect de la vérité. Lors de controverses opiniâtres au sujet de la vérité des énoncés, le discours théorique se présente comme une poursuite par dautres moyens de lagir orienté vers lintercompréhension. Lorsque le contrôle discursif perd son caractère ad hoc et que le savoir empirique est systématiquement mis en question, lorsque les procès dapprentissage pseudo-naturels sont traversés par le tamis des argumentations, nous assistons à des effets cumulatifs. Ce savoir est emmagasiné sous forme de théories. Les actions réglées par des normes incorporent un savoir moral-pratique. Elles peuvent être contestées sous laspect de la justesse. Une prétention controversée à la justesse peut être thématisée comme une prétention à la vérité et contrôlée discursivement. Lors des perturbations dans lusage régulateur du langage, le discours pratique se présente comme la poursuite de lagir consensuel par dautres moyens. Dans des argumentations morales-pratiques, les parties prenantes peuvent contrôler la justesse dune action déterminée en se référant à une norme donnée, comme elles peuvent aussi bien, au stade suivant, contrôler la justesse de cette norme elle-même. Ce savoir se traduit sous forme de représentations du droit et de la morale. Les actions dramaturgiques incarnent un savoir à chaque fois relatif à la subjectivité même de celui qui agit. Ces expressions peuvent être critiquées comme non véridiques, tout comme être récusées au titre dillusions ou dauto-illusions. Les illusions sur soi-même se défont dans lentretien thérapeutique grâce à des moyens argumentatifs. Le savoir expressif peut être expliqué sous forme de valeurs qui sous-tendent linterprétation de besoins, de souhaits et dattitudes émotionnelles. Les standards de valeur sont quant à eux dépendants dinnovations qui ont lieu dans le domaine des expressions évaluatives. Ces dernières se reflètent de façon exemplaire dans les uvres dart. Les aspects de la rationalité de laction peuvent être rassemblés dans le schéma suivant : ![]() TABLE DES MATIÈRES Le concept dactivité communicationnelle Pertinence de la prise en compte du motif dactualité 1/. PRISE EN COMPTE DE LA PROBLÉMATIQUE DE LA RATIONALITÉ A/ La proximité de la sociologie avec la problématique de la rationalité B/ Comment accéder à la possibilité de savoir si et en quel sens la modernisation dune société peut être décrite du point de vue de la rationalisation culturelle et sociale 2/. APPARITION DU CONCEPT DE RATIONALITÉ DANS LES DIFFÉRENTS TYPES DE DISCOURS A/ La conception strictement cognitive de la rationalité B/ Mise en évidence dautres concepts sociologiques daction aujourdhui en usage 3/. TRAITS CARACTÉRISTIQUES DE LA COMPRÉHENSION MYTHIQUE ET DE LA COMPRÉHENSION MODERNE DU MONDE Le concept de rationalité qui convient à lapproche sociologique A/ Enquête sur le concept de « monde vécu » tel quil est relié à notre compréhension occidentale du monde quant à sa vocation à luniversalité B/ Enquête en référence à la compréhension mythique du monde C/ Enquête en référence à limprégnation de la culture par les sciences D/ Enquête en référence au débat mené en Angleterre dans les années 70 E/ Concept de monde vécu 4/. LE CONCEPT DE MONDE VÉCU TEL QUILS SE RATTACHE AU MONDE A/ La décentration de la compréhension du monde comme dimension la plus importante dans lévolution des images du monde B/ Révision du troisième monde poppérien 5/. LES CONCEPTS DACTION FONDAMENTAUX RENCONTRÉS DANS LES THÉORIES DES SCIENCES SOCIALES A/ Le concept de lagir téléologique B/ Le concept de lagir régulé par des normes C/ Le concept de lagir dramaturgique D/ Le concept de lagir communicationnel 6/. LES IMPLICATIONS DE RATIONALITÉ DANS LES STRATÉGIES CONCEPTUELLES DACTION A/ Stratégie conceptuelle correspondant à lagir téléologique B/ Stratégie conceptuelle correspondant à lagir régulé par des normes C/ Stratégie conceptuelle correspondant à lagir dramaturgique D/ Stratégie conceptuelle correspondant à lagir communicationnel ADDITIFS Pragmatique formelle [1] Habermas, Théorie de lagir communicationnel, Fayard, mai 2005. [2] W. Hennis, Politik und praktische Philosophie, Neuwied 1963. [3] F. Jonas, Geschichte der Soziologie (1968-1969) ; R.W. Friedrichs, A Sociology of Sociology ( 1970) ; T. Bottomore, R. Nisbet, A History of Sociological Analysis (1978). [4] Chez presque tous les penseurs classiques de la sociologie, les catégories quils mirent en place dans leur théorie de laction sont ainsi faites quelles puissent appréhender les aspects importants du passage de la « communauté » à la « société ». Au niveau méthodologique, le problème de laccès par la compréhension du sens au domaine dobjets constitué par les réalités symboliques est traité de façon correspondante ; la compréhension des orientations rationnelles de laction devient lhorizon de référence pour la compréhension de toutes les orientations de laction. [5] Cette problématique se trouve largement refoulée depuis Weber de la discussion sociologique spécialisée. [6] Sur lhistoire de ce concept voir K.O. Appel, Die Idee der Sprache in der Tradition des Humanismus von Dante bis Vico, Bonn 1963. [7] Se rattachant à Wittgenstein, voir D. Pole, Conditions of Rational Inquiry, London 1961 ; du même « The Concept of Reason ». Les aspects sous lesquels Pole éclaire le concept de rationalité sont principalement objectivity, publicity and interpersonality. [8] Cependant, les raisons assument des rôles pragmatiques différents suivant quelles servent à expliquer, tantôt un dissensus entre les partenaires dune conversation, tantôt léchec dune intervention. Le locuteur qui élève une affirmation doit disposer dune « couverture de réserve » de bonnes raisons, afin quen cas de besoin il puisse convaincre ses partenaires dans la conversation de la vérité de lénoncé, et promouvoir un accord rationnellement motivé. Pour le succès dune action instrumentale, en revanche, il nest pas nécessaire que lacteur puisse en plus fonder les règles daction quil a suivies. Dans le cas dactions téléologiques, les raisons servent simplement à expliquer le fait que, sous des circonstances données, lemploi dune règle fut ou aurait pu ou non être couronné de succès. [9] Voir p. 28. [10] M. Pollner, « Mundane Reasoning», Phil. Soc. Sci. 1974 [11] J. Piaget, Introduction à lépistémologie génétique, T 3, PUF 1950 .Dans la coopération sociale se relient deux sortes dinteractions : linteraction médiatisée par lagir téléologique («linteraction entre le sujet et les objets »), et linteraction médiatisée par lagir communicationnel (« linteraction entre le sujet et les autres sujets »). [12] Nous appelons argumentation le type de discours où les parties prenantes thématisent des prétentions à la validité qui font lobjet de litiges, et tentent de les admettre ou de les critiquer au moyen darguments. Un argument contient des raisons qui sont systématiquement reliées à la prétention à la validité dexpressions problématiques. [13] J. Habermas, Connaissance et intérêt , Gallimard 1976 ; P. Ricoeur De l(interprétation , Essai sur Freud, livre III Seuil, 1965. [14] Sur le discours explicatif, cf. Schnädelbach, Reflexion und Diskurs, Francfort s/ Main, 1977. [15] Voir pp. 62 à 69. [16] Traduction partielle dans « Vérité et méthode » , Seuil, 1976/ [17] E. Troeltsch, K. Mannheim, I. Rüsen. [ 18] Voir pp. 70 à 82. [19] B.R. Wilson , Rationality, Oxford 1970 ; Horton, Finnegan (Eds?), Modes of Thought, London 1973; K. Nielsen, Rationality and Relativism, Phil. Soc. Sci. 1974; E. Fales , Truth, Tradition, Reality, Phil. Soc. Sci.1976, etc. [20] Pour Weber, cest seulement vers les années 1900 que, dans les sociétés de lOuest, la différenciation faite entre léconomie capitaliste et lappareil dEtat a pu être menée suffisamment loin pour que la modernisation puisse saffranchir de ses constellations de départ et continuer à fonctionner en sautorégulant. [21] « Horton définit la « fermeture » et l« ouverture » des images du monde dans le sens dune ouverture de lesprit à des alternatives théoriques. Il appelle fermée une image du monde qui règle sans alterrnative les rapports avec la réalité extérieure, cest-à-dire avec ce qui, dans le monde objectif, peut être objet de perception ou daction. Déjà cette façon de confronter les images du monde à une réalité à laquelle elles seraient plus ou moins en accord suggère lidée quelles auraient en quelque sorte pour sens premier de constituer une théorie. Or les images du monde déterminent en fait une pratique de vie qui ne se laisse pas sans reste réduire à un rapport cognitif instrumental à la réalité extérieure ». . [22] Les césures entre les différents modes de pensée mythique, métaphysico-religieux et moderne sont caractérisées par des modifications dans les systèmes conceptuels de base. Les interprétations dun stade dépassé, quel que soit leur contenu, sont catégorialement dévalorisées lors du passage aux stades ultérieurs. Ce nest pas telle ou telle raison mais le type de raison qui ne convainc plus. Une dévalorisation des potentiels dexplication et de justification des traditions dans leur entier est intervenue dans les civilisations traditionnelles, lorsquelle se sont dégagées des figures de pensée mythiques-narratives, puis dans la modernité lorsquelle se dégagea des figures de pensée religieuses, cosmologiques ou métaphysiques. Ces poussées de dévalorisation semblent reliées à de nouveaux niveaux dapprentissage. Ces passagessignifient que les conditions de lapprentissage se modifient dans la dimension de la pensée objectivante aussi bien que dans celles du discernement moral-pratique et de lexpressivité esthétique-pratique. [23] Lépistémologie génétique (Paris 1970) contient une vue densemble. [24] Introduction à lépistémologie du sujet , op. cit. 1950. [25] ibid., p. 202. [26] ibid., p. 203. [27] Objectif : monde situationnel qui rassemble toutes les entités au sujet desquelles des énoncés vrais sont possibles ; Social : ensemble de toutes les relations interpersonnelles codifiées par des lois ; Subjectif : ensemble des expériences vécues auxquelles le locuteur a un accès privilégié. [28] ibid., p. 232 [29] Max Weber conçoit la formation des sous-systèmes mentionnés en c) et d) comme une différenciation de sphères de valeurs, qui constituent à ses yeux le noyau de la rationalisation culturelle et sociale dans la modernité. [30] Ce mot qui est la traduction de lallemand « Verständigung » fait ressortir laspect processuel de cette activité dans sa fonction sociale de coordination intersubjective des actions (N.d.T.). [31] Popper conçoit comme « entités » du troisième monde les contenus sémantiques des formations symboliques. Il met au fondement de cette notion le concept ontologique du « monde » défini comme ensemble dentités. Mais avant que le concept de monde puisse devenir fécond pour une théorie de laction, il doit être modifié dans les trois aspects objectif, social et subjectif. [32] Non seulement Popper conçoit ontologiquement le troisième monde comme un ensemble dentités appartenant à un monde dêtre déterminé, mais encore, dans ce cas, il le comprend unilatéralement en le concevant du point de vue du développement scientifique. [33] Popper, in « Reply to my Critics » reprend cette terminologie à J.C. Eclles, Facing Realities, N. Y. Heidelberg 1970. [34] Comme le suggère le partage de Popper en fonctions inférieures et supérieures du langage. [35] R. Bubner, Handlung, Sprache, Vernunft, Francfort s/ Main 1976. [36] On trouvera une vue densemble de linteractionnisme symbolique et de lethnométhodologie dans le rapport dun groupe de travail des sociologues de Bielefelds (Eds.)2 vol. Heidelberg 1973. [37] Weber, Ges. Aufsätze zur Religiossoziologie, trad.in Arch. de Sc. Soc. des rel. p.12 [38] J.L. Austin parle de « direction of fit » ou de « onus of match ».Nous pouvons nous représenter comme des impératifs quun locuteur sadresse à lui-même les phrases exprimant une intention. Les propositions énonciatives et les propositions dintentions représente alors deux possibilités de concordance entre phrases et états de chose, qui sont accessibles à une appréciation objective. [39] G. Gaefgen, « Formale Theorie des strategischen Handels », vol.1, Munich 1980. [40] G. Offe, Strategien der Humanität, Munich 1975. [41] H. Gerth, C. W. Mills, Character and Social Structure, Francfort, 1970. [42] E. Goffman, Wir spielen alle Theater. Die Selbstdarstellung in Alltag, (Nous jouons tous les théâtres. Les autoprésentations de soi au quotidien), Munich 1969. [43] Harré, Second, « Explanation ot Behavior ». [44] E. Goffman, Wir spielen alle... [45] Pour simplifier, je me limite aux expériences vécues intentionnelles (y compris les humeurs faiblement intentionnelles) afin de ne pas être obligé de traiter le cas limite compliqué des sensations. [46] Goffman a étudié les techniques de cet impression management depuis la segmentation innocente jusquau contrôle systématique de linformation donnée. [47] Thème nominaliste du langage développé par H.P. Grice [48] B.L. Worth, Language, Thought and Reality, Cambridge 1956 ; H. Gipper, Gibt es ein spreichlicher Relativitatsprinzip, Francfort 1972. [49] Ch. Taylor, Language and Human Nature, Carleton University, 1978. [50] F. Schütze, Sprach, 2 vol. Munich 1975. [51] A.C. Danto a analysé ces mouvements en tant que basic actions. Cette analyse a donné lieu à une large discussion, où il était préjugé que les mouvements corporels représentent non point le substrat des actions qui se produisent dans le monde, mais quils sont au contraire des formes primitives daction. Je tiens ce dernier concept pour faux. [52] A.J. Goldmann, A theory of Action, Englewood Cliffs, 1970. [53] En se rapportant par son expression à au moins un « monde », un locuteur fait valoir une prétention critiquable. En même temps, afin dengager son vis-à-vis à une prise de position rationnellement motivée, il utilise le fait que cette relation entre acteur et monde est fondamentalement accessible à une appréciation objective. Le concept dactivité communicationnelle présuppose le langage en tant que médium pour des procès au cours desquels les parties prenantes élèvent chacune vis-à-vis de lautre, en se rapportant à un monde, des prétentions à la validité qui peuvent être acceptées ou contestées. [54] R. Bubner, Handlung, Spräche und Vernunft. [55] Habermas, Théorie de lagir communicationnel, pp 247-248. [56] Habermas, Théorie de lagir communicationnel, pp 340-341. Date de création : 14/01/2008 @ 16:41 Réactions à cet article
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