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Parcours lévinassien - La société hitlérienne

LA SOCIÉTÉ HITLÉRIENNE

CELLE FONDÉE SUR CETTE REVENDICATION DU CORPS

COMME LIEU D’ADHÉRENCE

 

[Le texte de Jacques Rolland qui suit est une reproduction intégrale de celui qui figure dans « De l’évasion » d’Emmanuel Lévinas[1], aux pages 48 à 53].

Il nous relate qu’en 1934, < un an avant « De l’évasion », Lévinas avait publié un essai qui se voulait et qui était effectivement philosophique mais qui répondait aux préoccupations historiques les plus pressantes, Quelques réflexions sur la philosophie de l’hitlérisme[2]. Or, cet essai, par bien des aspects annonciateur de De l’évasion, thématisait explicitement le corps comme lieu d’un enchaînement sui generis. Plus précisément le propos était de dégager ce qu’il y avait de spécifiquement nouveau dans le phénomène hitlérien, et il concluait de manière radicale : « Ce n’est pas tel ou tel dogme de démocratie, de parlementarisme, de régime dictatorial ou de politique religieuse qui est en cause. C’est l’humanité même de l’homme[3] ». Tel qu’il pouvait être saisi à cette date, l’hitlérisme était cette remise en cause parce qu’il remettait en cause l’idée de la liberté de l’esprit que le libéralisme avait hérité du fonds commun judéo-chrétien. Certes, le marxisme s’était déjà attaqué à cette conception par la soumissiondelaconscienceauxconditionsdel’existence.Cependant : « Prendre conscience de sa situation sociale, c’est pour Marx lui-même,s’affranchirdu fatalismequ’ellecomporte.Uneconceptionvéritablement opposée à la notion européenne de l’homme ne serait possible que si la situation à laquelle il est rivé ne s’ajoutait pas à lui, mais faisait le fonds même de son être. Exigence paradoxale que l’expérience de notre corps semble réaliser[4]. » Encore faut-il ne pas tenir celui-ci pour un obstacle et le considérer comme foncièrement étranger. Encore faut-il dépasser la conception classique du corps et, en partant par exemple du phénomène de la douleur – appelée à la légère, physique[5] » – contre laquelle la révolte de l’esprit, son refus d’y demeurer, s’avère d’ores et déjà désespérée, mettre le doigt sur l’adhérence du corps au Moi : « Le corps n’est pas seulement un accident malheureux ou heureux nous mettant en rapport avec le monde implacable de la matière – son adhérence au Moi vaut pour elle-même. C’est une adhérence à laquelle on n’échappe pas et qu’aucune métaphore ne saurait confondre avec la présence d’un objet extérieur ; c’est une union dont rien ne saurait altérer le goût tragique du définitif[6]. » On voit donc clairement que le corps est ici pensé selon les concepts qui, un an plus tard, seront employés dans De l’évasion.

Cependant, une chose est de reconnaître ce tragique sui generis lié à l’existence comme telle du corps – autre chose est de fonder une société sur une détermination de l’homme qui s’en contente ou même le revendique comme la valeur suprême : « L’importance attribuée à ce sentiment du corps, dont l’esprit occidental n’a jamais voulu se contenter, est à la base d’une nouvelle conception de l’homme. Le biologique avec tout ce qu’il comporte de fatalité devient plus qu’un objet de la vie spirituelle, il en devient le cœur. Les mystérieuses voix du sang, les appels de l’hérédité et du passé auxquels le corps sert d’énigmatique véhicule perdent leur nature de problèmes soumis à la solution d’un Moi souverainement libre. Le Moi n’apporte pour les résoudre que les inconnues mêmes de ces problèmes. Il en est constitué. L’essence de l’homme n’est plus dans la liberté, mais dans une espèce d’enchaînement. Être véritablement soi-même, ce n’est pas reprendre son vol au-dessus des contingences, toujours étrangères à la liberté du Moi ; c’est au contraire prendre conscience de l’enchaînement inéluctable, unique à notre corps ; c’est surtout accepter cet enchaînement […] Une société à base consanguine découle immédiatement de cette concrétisation de l’esprit. Et alors, si la race n’existe pas, il faut l’inventer[7] ! »

Il y a donc un caractère intrinsèquement particulariste dans une société fondée, telle la société hitlérienne, sur cette acceptation ou plutôt cette revendication du corps comme lieu d’adhérence. En 1934, Lévinas en tire prophétiquement cette conséquence : « Comment l’universalité est-elle compatible avec le racisme ? Il y aura là – et c’est dans la logique de l’inspiration première du racisme – une modification fondamentale de l’idée même de l’universalité. Elle doit faire face à l’idée d’expansion, car l’expansion d’une force présente une tout autre structure que la propagation d’une idée. » En fait, elle « apporte en même temps sa forme propre d’universalisation : la guerre, la conquête[8] ». L’année suivante de la prise du pouvoir par Hitler, le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale était prévisible pour un regard non d’historien mais de philosophe. Mais peut-être autre chose était-elle encore prévisible : l ‘évolution de l’antisémitisme raciste vers la « solution finale ». C’est en effet en parfaite cohérence avec les analyses de Lévinas que le paragraphe 4 du programme du parti nazi énonçait que « celui seul qui est de sang allemand, indépendamment de sa confession, peut être compatriote (Volksgenosse). Un juif ne peut pas être compatriote[9] ». Etait ainsi créée une catégorie de non-‘compatriotes’ et, conséquemment de non-citoyens. Etait ainsi créée une catégories d’‘autres’, dont il allait falloir ‘purifier’ l’Allemagne puis l’Europe. Mais que cette ‘purification’ dût prendre finalement la forme de l’extermination, cela était peut-être inscrit dans la conception raciste – et, nommément, biologiste – de l’homme dans l’hitlérisme. En effet, avec elle, enchaîné à son corps, l’homme se voit refuser le pouvoir d’échapper à soi-même[10] ». Mais à l’homme qui est déterminé comme ‘autre’ et, comme tel, comme ennemi racial du genre humain, il n’est plus laissé aucune issue pour échapper à la vindicte du regard qui le vise ainsi, pas même la conversion qui avait toujours servi d’échappatoire au cours des siècles d’antisémitisme chrétien. C’est, nécessairement, dans le corps auquel il est rivé et dont il ne saurait par le fait même échapper qu’il est aussi visé. On peut donc se demander si une telle ‘visée’ ne portait pas en germe une extermination au sens exclusivement physique du terme. Cette remarque n’est pas purement rétrospective ; elle fonde sa probabilité sur les réflexions philosophiques de 1934 éclairées par la méditation de 1935 ; elle trouve par ailleurs sa nécessité dans une remarque décisive de Raul Hilberg, qui se situe en deçà du débat entre intentionnalistes et fonctionnalistes : « Aux premiers jours de 1933, lorsque le premier fonctionnaire rédigea la première définition du ‘non-aryen’ dans une ordonnance de l’administration, le sort du monde juif européen se trouva scellé[11]. >



[1] Emmanuel Lévinas, « De l’évasion », réédition Montpellier, Fata Morgana, 1982.

[2] Emmanuel Lévinas, « Quelques réflexions sur la philosophie de l’hitlérisme », texte désormais disponible aux éditions Rivages (Paris, 1997), où il est suivi d’un important essai de Miguel Abensour qui a le grand mérite d’en dégager toute la portée philosophique, en le situant dans ses rapports avec « De l’évasion ».

[3] Quelques réflexions…p 24

[4] Quelques réflexions…p 15.

[5] Le Temps et l’Autre, réédition Montpellier, Fata Morgana, 1979, p 75.

[6] Quelques réflexions…p 18.

[7] Idem, p 18-20.

[8] Quelques réflexions…p 22-23.

[9] On trouve le texte dans Le Bréviaire de la haine de Léon Poliakov, Paris, Calmann-Lévy, 1951, p 2.

[10] Quelques réflexions…p 21.

[11] Raul Hilberg, La Destruction des Juifs d’Europe, trad. A . Charpentier et M.-F. de Paloméra, Paris, Fayard, 1988, p 901.


Date de création : 07/12/2006 @ 13:43
Dernière modification : 07/12/2006 @ 18:38
Catégorie : Parcours lévinassien
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