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Sciences politiques - La financiarisation

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LA FINANCIARISATION

 

SOMMAIRE

 

A/ Des accords de Bretton Woods aux changes flottants (1944-1980)

B/ Dette, spéculation et bulles financières (1980-2000)

C/ Malgré la crise, le capitalisme financier n’a pas fait son aggiornamento (2001-2016)

D/ Le libre-échange généralisé

E/ L’autre cadeau aux multinationales : le tribunal arbitral

F/ L'argument ‘foutaise’ : libre-échange = croissance et emplois

G/ Le modèle californien

H/ Du capitalisme financier au capitalisme numérique

I/ Du capitalisme numérique à la surveillance généralisée

J/ La France, petite-fille modèle du néolibéralisme globalisé

 

DÉVELOPPEMENTS

 

A/ DES ACCORDS DE BRETTON WOODS AUX CHANGES FLOTTANTS[1] (1944-1980)

(55) Nous sommes en juin 1991, à Baden-Baden, David ROCKEFELLER, un des parrains du capitalisme américain, ouvre la session du groupe Bilderberg qu’il a fondée et qui rassemble des spécialistes de la finance des deux rives de l’Atlantique qui n’ont aucun pouvoir…apparent. Ils ont en revanche, une influence considérable sur l’establishment.

(56) Non sans cynisme, David Rockefeller résume en quelques mots le projet porté par ces « élites intellectuelles ». Celui de remplacer les gouvernements, ce qu’il avouera dans Newsweek, en 1999 ; « Quelque chose doit remplacer les gouvernements, et le pouvoir privé me semble l’entité adéquate pour le faire. »

Ce pouvoir privé est celui des marchés dont la matière première est l’argent, le capital. Or, depuis la Grande Crise de1929, la Seconde Guerre mondiale et l’émergence du bloc communiste, les marchés ont dû composer avec d’autres acteurs, à commencer par les États. Ce sont eux qui contrôlent la création monétaire, les mouvements de capitaux, le système bancaire. Avec des règles définies en juillet 1944 à Bretton Woods. Des règles qui empruntent beaucoup aux idées de Keynes un des artisans de cette conférence. Le socle de ce nouvel ordre économique du monde occidental repose sur un système monétaire dont le dollar est le pivot. Un dollar bon comme de l’or, avec une équivalence de 35 dollars l’once, les autres monnaies ayant des parités fixes.

Pendant un quart de siècle (1945-1970), l’Occident va connaître une prospérité sans égale

(57) Face à la concurrence de l’URSS et des régimes communistes, le capitalisme se doit d’être plus performant, de produire plus de richesses que le bloc d’en face, et surtout de mieux les rétribuer.  C’est le triomphe des idées de KEYNES et du fordisme. Il faut partager la valeur ajoutée            , les gains de productivité entre le capital, le travail, la collectivité, sans oublier le client.

Les ouvriers sont bien payés pour pouvoir acheter les biens qu’ils fabriquent ; on                             met en place des systèmes de protection sociale. Tout ceci pour «éviter que les populations ne soient pas tentées par les sirènes du camp d’en face ; les inégalités se réduisent, les classes moyennes deviennent le pilier des démocraties occidentales.

Le 15 août 1971, le monde change de base

Ce jour-là, Richard Nixon met fin à la convertibilité du dollar en or. Les États-Unis décident unilatéralement de ne plus honorer les engagements pris lors des accords de Bretton Woods. Pourquoi prendre le risque de casser un système qui avait assuré la prospérité des Trente Glorieuses ? Pour deux raisons au moins :

  • la première est que les États-Unis sont engagés dans une guerre froide avec l’Union soviétique qui leur coûte de plus en plus cher et il faut financer la compétition de l’espace et le coût de plus en plus exorbitant d’une guerre du Vietnam entreprise par John Kennedy et Lyndon B. Johnson, tous deux présidents démocrates.
  • seconde raison : les récriminations des grandes entreprises américaines qui trouvent que la rémunération du capital est insuffisante, les syndicats trop puissants, l’État omniprésent et omnipotent.

(58) En mettant fin à la convertibilité du dollar en or les États-Unis se donnent le droit de battre monnaie

Sans contraintes. Résultat, le dollar plonge. Ce qui déstabilise les pays producteurs de pétrole dont le prix s’exprime en dollars. Et qui explique, entre autres, le premier choc pétrolier en septembre 1973. Il n’y a plus de changes fixes. Les monnaies fluctuent au gré de l’offre et de la demande.

Un nouveau marché s’ouvre pour le monde de la finance, qui peut punir les États coupables de ne pas appliquer ce qu’il estime être les bonnes recettes de gestion. Comment ?

En vendant sa monnaie et en faisant chuter tous les cours. LES CHANGES FLOTTANTS, C’EST LE DÉBUT DE LA FINANCE TRIOMPHANTE, UNE BRÈCHE DANS LE POUVOIR RÉGALIEN DES ÉTATS, SAUF POUR LES ÉTATS-UNIS, PUISSANCE DOMINANTE qui peut imposer aux autres des règles qu’elle ne s’impose pas à elle-même.

(59) Les Américains facturent, dan leur devise, l’ensemble de leurs achats et de leurs ventes à l’extérieur. Un avantage concurrentiel pour leurs entreprises qui n’ont pas besoin de s’assurer sur les risques de change. D’autant que le dollar fluctue, en réalité en fonction des intérêts géostratégiques des États-Unis.

Avec un régime de changes flottants, les recettes keynésiennes ne fonctionnent plus, il faut en revenir aux règles du LIBRE-ÉCHANGE ABSOLU, à commencer par celle de l’efficience des marchés

Milton FRIEDMAN et ses élèves de l’école de Chicago ont préparé ce qui va devenir la doxa du néolibéralisme : la libéralisation totale du commerce, des échanges, de l’investissement qui génère la croissance économique, favorisant ainsi l’emploi et la hausse du niveau de vie de l’ensemble des agents économiques dans le monde. La compétition réduit l’inefficience. La globalisation permet aux pays et aux entreprises de profiter de leurs avantages comparatifs. On commence à défaire ce qui avait été fait sous le keynésianisme. Margaret Thatcher et Ronald Reagan en furent les artisans. Ils cassent les monopoles syndicaux, mais aussi les rentes de situation des grandes entreprises dans les services publics (utilities). C’est la dérégulation qui s’accompagne d’un début de privatisation, notamment en Europe. Margaret Thatcher va beaucoup plus loin que Ronald Reagan dans l’ouverture des marchés. C’est le fameux big bang de la place de Londres, avec la volonté d’en faire la plaque tournante dans la gestion des mouvements de capitaux internationaux.

 

B/ DETTE, SPÉCULATION ET BULLES FINANCIÈRES (1980-2000)

(60) Au début des années 80 s’amorce la seconde phase de ce changement de paradigme L’objectif est double :

  • l’un, politique: vaincre l’URSS. L’élection d’un pape polonais au grand charisme déstabilise la Pologne communiste. Le soutien massif aux islamistes afghans épuise l’Armée rouge. Le concept de guerre des Etoiles fragilise l’économie soviétique, déjà exsangue.
  • l’autre, économique : Londres et Washington nouent des relations privilégiées avec Pékin et Deng Xiaoping, à l’occasion de la rétrocession de Hong Kong à la Chine. Ils font ainsi coup double. Les liens entre les deux pôles du communisme se distendent. La Chine devient un allié économique potentiel. Elle entre de facto dans la zone dollar et va attirer peu à peu les multinationales américaines, japonaises et autres sur son sol.

Pour offrir sa main-d’œuvre à un coût défiant toute concurrence.

La contrepartie de cette révolution néolibérale, c’est la dette, la spéculation, les bulles financières

L’indice Dow Jones triple de valeur pendant la décennie 80. Et ce, malgré deux krachs en octobre 87 et octobre 89. Les premiers depuis le fameux jeudi noir d’octobre 1929. A chaque krach, à chaque crise financière dans le monde, la Réserve fédérale américaine (FED) répond par de la création monétaire. Les liquidités mondiales gonflent démesurément par rapport à la croissance réelle de l’économie.

(61) Mais les idées de Milton FRIEDMAN ont le vent en poupe. Les salaires ont été désindexés un peu partout (même en France sous un gouvernement socialiste). La dérégulation s’impose et, avec elle, les normes venues d’outre- Atlantique. L’Europe se met à l’heure néolibérale avec l’acte unique et la libéralisation des marchés financiers. La France traîne des pieds, mais cède. Certes, il y a bien quelques esprits chagrins pour s’inquiéter de cette financiarisation, de ce monde sans régulation, de la diminution régulière de la croissance (depuis 1971, on perd, en Occident, 1% par décennie).

  • Mais ces inquiétudes vont être balayées par la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS qui dégagent l’horizon géopolitique pour un capitalisme triomphant. Il n’a plus de concurrent idéologique.
  • Faute d’un parrain, les régimes nationalistes et socialistes arabes sont en perte de vitesse. Nasser est mort.
  • L’Irak de Saddam Hussein, durement frappé par la première guerre du Golfe, est exsangue.
  • Le régime des Assad, en Syrie, se fait discret.
  •  Quant à l’Algérie, la guerre civile y fait rage, certains milieux américains ne cachant pas leur sympathie pour le FIS.
  • En Europe, on accélère l’intégration et l’élargissement. Plus question de construire une «Europe puissance» qui s’affirmerait comme un ensemble indépendant. Elle ne sera plus qu’un grand marché, ouvert à tous les vents, qui doit oublier cette «préférence communautaire» contraire à l’idéologie libre-échangiste.
  •  Américains et Allemands s’entendent pour intégrer le plus vite possible les anciens satellites de l’URSS.

– D’une part, pour les détacher complètement de la Russie.

– D’autre part, pour permettre aux groupes industriels, notamment allemands, de trouver là une main-d’œuvre bon marché, afin de délocaliser une partie des productions.

  • (62) On assiste au même processus en Asie du Sud-Est, avec le deal qui se noue entre les multinationales américaines, le Parti communiste chinois et Washington. L’idée est simple. La Chine fabrique massivement les produits qu’elle exporte vers les pays solvables, notamment les Etats-Unis. Elle engrange ainsi des recettes à l’exportation. Elle emploie sa main-d’œuvre. Elle développe un tissu industriel. Une partie de ses excédents est recyclée en achats de bons du Trésor américain, émis au fur et à mesure que les déficits commerciaux de l’Oncle Sam grandissent. Au passage, on supprime des millions d’emplois, on fait pression sur les salaires, on rogne les avantages sociaux des travailleurs et des classes moyennes américaines. Les artisans de cette politique ne sont pas tant les Républicains que les Démocrates. Notamment les équipes de Bill Clinton. Ce sont elles qui vont financiariser le capitalisme et accroître le pouvoir démesuré de Wall Street et des marchés.

Les hommes sont connus. Certains, comme Alan GREENSPAN, ont même fait depuis un semblant d’autocritique. Comme président de la FED pendant vingt ans, il a fait des Etats-Unis une crédit card nation. Le marché du crédit américain a quadruplé en deux décennies, atteignant à son départ de la FED, en 2006, 44 000 milliards de dollars. Le secteur financier représente, à cette même date, plus de 20 % du PIB américain et 40 % du total des bénéfices des sociétés américaines.

(63) À côté d’Alan GREENSPAN, Républicain, il y a les secrétaires au Trésor du gouvernement de Bill Clinton, Robert RUBIN, puis Lawrence SUMMERS, que l’on retrouvera ensuite chez Obama. Ce sont eux qui vont convaincre le Président, en 1999, d’abolir le Glass Steagall Act. Voté en 1933, à l’initiative de Franklin Roosevelt, cet acte séparait le métier des banques de dépôts et des banques d’investissement. Pour éviter que l’argent des déposants ne soit mis en péril par la spéculation des banquiers. Désormais, il n’y aura plus de limite juridique aux mégabanques (11000 fusions en quelques années). Le gouvernement Clinton multiplie les initiatives pour favoriser le secteur financier. Les collusions entre les clintoniens et Wall Street sont telles qu’une partie de la presse dénoncera ce « gouvernement Goldman Sachs ».

Pendant cette décennie 90, le capital – en l’occurrence le capital anglo-saxon représenté par les banques, les fonds de pension, les fonds d’investissement – prend le pouvoir

On développe un corps de doctrine avec ses dogmes, à commencer par celui du LIBRE-ÉCHANGE ABSOLU. On élabore de nouvelles règles pour optimiser le capital, favoriser son accumulation et non plus seulement sa rentabilité. On invente de nouveaux concepts de gestion, d’analyse financière. Désormais, l’entreprise n’a plus qu’une priorité : la valorisation du capital par son inflation boursière. On assiste ainsi à une transformation de l’essence même du capital. Il n’est plus un moyen de produire des biens et des services pour les individus et la collectivité. Il est devenu une fin en soi.

(64) Le capitalisme n’est plus un système de production par le capital, mais un système de production de capital

Favorisé qu’il est par le crédit, les dettes et la création monétaire des banques centrales. Car toute l’ingénierie financière, les fusions, les rachats, les fameux LBO (Leverage Buy Out) se font avec de la dette. Des LBO qui se multiplient, les repreneurs d’entreprise pouvant faire supporter les intérêts de la dette par la société qu’ils rachètent. Hier, c’était interdit, l’entreprise étant une personne morale. Désormais, c’est permis. C’est ainsi que l’on a, de LBO en LBO, détruit des pans entiers de l’industrie. Il faut « faire cracher la bête, dégraisser, externaliser», afin qu’elle puisse honorer les intérêts de la dette et que les acquéreurs revendent, au bout de quatre ans, avec une belle plus-value. Une plus-value qui sera fort peu taxée, le lobby financier ayant obtenu, fort opportunément, de confortables avantages fiscaux. C’est ainsi qu’aux États-Unis – comme en Europe et en France – de très belles fortunes vont se réaliser. En vertu du carried interest, les actionnaires des fonds d’investissement qui pratiquent des LBO ne sont imposés qu’à 15 % sur leurs plus-values. Alors que l’impôt sur le revenu les aurait taxés à plus de 40%. Les profits de cette nouvelle caste ne se comptent pas en millions, ni en dizaines, mais en milliards de dollars.

Avec cette financiarisation de l’économie, le système va acheter les managers des grandes entreprises

Hier, ils étaient au service de l’entreprise, personne morale, qui elle-même avait des responsabilités à l’égard de ses salariés, ses clients, la collectivité représentée par les Etats, et les actionnaires.

(65) Désormais, ces managers sont au service exclusif de ces derniers. Pour qu’ils les servent bien, on a développé les stock options, les bonus, les primes, les golden hello, les parachutes dorés, etc. D’où l’inflation des revenus des managers. Plus ils accroissent la rentabilité du capital investi, plus ils retournent de l’argent aux actionnaires (sous forme de dividendes ou de rachat d’actions), plus le cours de Bourse augmente et plus ils sont rémunérés. Peu importe que, pour atteindre les objectifs fixés par les marchés financiers, ils aient licencié massivement, fermé des usines, même si elles étaient rentables, pour les délocaliser, extemalisé une multitude de fonctions jusque-là réalisées en interne, sabré dans les investissements, surtout à long terme, voire vendu l’entreprise ! Sans parler de l’optimisation fiscale. Les États, dans cette idéologie de la globalisation, étant voués à s’effacer, pourquoi dès lors leur payer des impôts ? Les systèmes de protection sociale étant synonymes de lourdeurs, de bureaucratie, d’inefficacité, pourquoi les entreprises financeraient- elles de tels systèmes ?

L’optimisation fiscale devient la spécialité des grands groupes

Ils localisent les profits, surtout dans les paradis fiscaux, là où les taux d’imposition sont les moins élevés. Les groupes américains vont ainsi accumuler plus de 2 000 milliards de dollars non taxés, hors des Etats-Unis. Même phénomène en Europe et en France. Ainsi s’instaure, au niveau des entreprises, un monde à deux vitesses. La masse des PME, qui n’a ni les moyens, ni même l’envie d’optimiser, et qui paie l’impôt au taux fort. Les grands groupes, qui ont toutes les compétences et l’influence, via leurs lawyers et lobbyistes, pour pratiquer l’optimisation fiscale. L’inégalité devant l’impôt devient une constante du capitalisme financier.

A l’aube du troisième millénaire, les thèses de Milton FRIEDMAN sont plus que jamais à l’œuvre

Certes, la bulle boursière d’Internet a éclaté à l’été 2000. Mais ces mouvements erratiques des marchés sont dans la logique de ce néocapitalisme. Au nom du principe de la « destruction créatrice » cher à SCHUMPETER. Pour cet économiste allemand de la première moitié du XXe siècle, la régénérescence du capital passe par un processus constant et brutal de destruction-création. Les innovations et les entreprises détruisent les anciennes structures pour en faire émerger de nouvelles. Et les bulles et les krachs sont les deux mamelles du capitalisme financier.

 

C/ MALGRÉ LA CRISE, LE CAPITALISME FINANCIER N’A PAS FAIT SON AGGIOMAMENTO (2001-2016)

(66) Survient alors le 11 septembre 2001. En s’attaquant aux deux tours du World Trader Center, Al-Qaida frappe symboliquement le cœur du système financier américain.

Dès lors, défendre Wall Street devient un enjeu patriotique. Il faut tout faire pour sauver la finance et relancer la machine. Au lendemain du 11 Septembre, à côté de la réponse militaire en Afghanistan et en Irak, qui coûtera une fortune au budget américain, l’establishment américain apporte une réponse économique. La Chine intègre l’OMC, les multinationales américaines espérant avoir, très vite, un accès privilégié au marché et au consommateur chinois. Alan GREENSPAN est encouragé à reprendre, sur une échelle encore plus grande, ses bonnes habitudes de la décennie précédente : création monétaire, liquidités, dette, effets de levier. Les citoyens sont invités à s’endetter. Comme il faut des gages, ce sera cette fois l’immobilier, avec la naissance des fameux subprimes.

(67) Certes, il y a bien toujours quelques Cassandre, à l’image de Maurice ALLAIS, prix Nobel français d’économie, mais ils prêchent dans le désert. « Le mécanisme actuel de la création de monnaie par le crédit est certainement le “cancer” qui ronge irrémédiablement les économies de marchés de propriété privée [...] Le système actuel est fondamentalement antiéconomique et défavorable à un fonctionnement correct des économies. Il ne peut être avantageux que pour de très petites minorités[2]. » C’est le propre de toute idéologie de refuser une remise en cause des dogmes. Le néolibéralisme n’y échappe pas. A chaque crise, à chaque événement imprévu, on ne s’interroge pas sur leurs causes profondes. On pratique, au contraire, la fuite en avant. S’il y a des ratés, si le système donne l’impression de patiner, c’est parce qu’on n’est pas allé assez loin dans le libre-échangisme, dans la déréglementation. Il faut encore moins d’État et plus de pouvoir pour les marchés et le secteur privé.

Le 15 septembre 2008, avec la faillite de Lehman Brothers, l’opinion publique mondiale découvre que ce monde globalisé, tant vanté, débouche sur une crise globale

(68) Au plus fort de la panique, les États, hier voués aux gémonies, sont appelés à jouer les pompiers d’un système au bord de l’implosion. Promis, juré, on va remettre de l’ordre. Si on renfloue les banquiers, c’est pour mieux les encadrer, les remettre au pas. Haro sur les bonus, les salaires exorbitants, les paradis fiscaux... Le nouveau G20 n’est-il pas là pour sauver le monde et accoucher de nouvelles règles du jeu ? Tel était en tout cas le souhait de ces électeurs américains qui avaient préféré Barack Obama à Hillary Clinton, dont le nom seul évoquait les dérives de ce capitalisme financier responsable de la crise de 2008, désormais rebaptisée «grande dépression». Bien vite, Barack Obama constate que les pouvoirs du président des États-Unis, en théorie l’homme le plus puissant du monde, sont en réalité plus que limités. Pas question de toucher au cœur même du système et à ses dogmes. Obama tente de convaincre les sociétés américaines de se montrer un peu plus citoyennes, de rapatrier des emplois, de payer un peu plus d’impôts aux États-Unis. Il aimerait réguler les grandes banques. Ce sera un échec cuisant.

Comment s’en étonner puisqu’au sein même de son équipe on retrouve des hommes qui s’étaient montrés avec Bill Clinton les meilleurs agents du lobby financier ? Il n’y aura pas de retour au Glass Steagall Act, mais une loi Dodd- Franck qui, en fait, laisse pour l’essentiel les mains libres aux grands établissements bancaires. Aucun dirigeant ne sera poursuivi à titre personnel. Tout au plus, les grands établissements paieront-ils quelques dizaines de milliards d’amendes. Une goutte d’eau par rapport à leurs océans de profits, dont l’essentiel reste délocalisé.

(69) Le système financier continue de prospérer, alimenté par les programmes de quantitative easing de la Réserve fédérale

Les grandes entreprises paient toujours aussi peu d’impôts. Pire même, elles se moquent des appels au civisme. Le plus bel exemple en est Apple.

Steve Jobs était un génie, mais son sens civique était particulier. Il détestait, comme ses collègues de la Silicon Valley, l’État et les taxes. L’entreprise n’avait jamais distribué de dividendes, préférant jouer sur la plus-value de ses actions. Après la mort de Steve Jobs, face aux récriminations de certains actionnaires, Apple a été contraint de verser un dividende. Seul problème : il fallait pour cela rapatrier aux États-Unis une petite partie des bénéfices localisés off shore et... payer 35 % d’IS sur ces sommes. Que croyez-vous que fit Apple ? Il a préféré emprunter cet argent, avec des taux réduits grâce à la politique de la FED, pour payer les dividendes. Et les profits restent dans les paradis.

Cette démission d’Obama face aux groupes de pression est encore plus spectaculaire dans le domaine du commerce mondial

Depuis la crise de 2008, la Chine et la Russie ne jouent pas le jeu que l’on attendait d’elles à Washington. Les multinationales se rendent compte que le marché chinois sera d’abord réservé aux entreprises locales et que la Russie de Vladimir Poutine n’entend pas céder aux sirènes du néolibéralisme. Les deux pays (Chine et Russie), ont une conception très traditionnelle de leur souveraineté et n’acceptent pas les ingérences des néolibéraux occidentaux, au nom de la démocratie et des droits de l’homme.

(70) Dans le même temps, les négociations au sein de l’OMC patinent

Les grands pays émergents, comme le Brésil, l’Inde et l’Afrique du Sud ont rejoint la Chine et la Russie dans une alliance commerciale et demain monétaire au sein des BRICS. Dès lors, à Washington, on change de stratégie. On abandonne l’OMC pour revenir à une conception bloc contre bloc, qui fleure bon la guerre froide.

  •  D’un côté, il s’agit de rassembler tous les pays du Pacifique, notamment du Sud-Est asiatique, qui s’inquiètent de la montée en puissance de la Chine, au sein d’une alliance, le TPP (Trans Pacific Partnership). Une zone de LIBRE- ÉCHANGE TOTAL qui ne concerne pas seulement  les marchandises, mais aussi les services et les données. Une zone sous l’influence de Washington et de ses multinationales.
  •  De l’autre côté, on relance l’idée du partenariat transatlantique. Une alliance qui vise, cette fois, directement Moscou.

Une fois de plus, les classes dirigeantes sont incapables d’analyser en profondeur les raisons de la crise de ce capitalisme financier

Au lieu de réfléchir à un nouveau modèle, elles persévèrent dans l’erreur. Le libre-échange débridé est une des causes de la Grande Dépression, de la montée des inégalités, de la paupérisation des classes moyennes occidentales, eh bien... on va vous donner encore plus de libre-échange.

 

D/ LE LIBRE-ÉCHANGE GÉNÉRALISÉ

(71) C’est un objet qui symbolise à lui seul, par sa multiplication et sa banalisation, l’essor incroyable du commerce mondial des dernières décennies

 

La Financiarisation fig1.png

L’Asie au cœur du commerce mondial (millions de conteneurs en 2015)

Vous le croisez sur les routes, en bas de votre maison, ou depuis une plage de villégiature voguant au loin sur d’immenses cargos. Les quelques 40 millions de conteneurs qui transitent à chaque seconde sur les océans, sur les 500 millions de «boîtes» que compte la planète, constituent sans aucun doute le vecteur le plus visible de la globalisation marchande. Du téléphone au jouet, en passant par les machines à laver, le textile, tous ces produits manufacturés dans les grandes usines de la mondialisation, chinoises en tête, tous ont traversé la planète dans une boîte. Du producteur au consommateur, le cycle s’est réduit en temps et en coût, normalisé selon un enchaînement simple et immuable: usine, palette, conteneur, camion, grue, porte-conteneur, grue, camion, palette, hypermarché. Entre Shenzhen (proche de Hong Kon) et le Leclerc de Châteauroux cinquante jours au mieux, 17 centimes le kilo (pour le seul transport maritime) et peu ou pas de droits de douane, l’Union européenne figurant parmi les zones économiques les plus ouvertes. Telle est la conséquence des multiples accords de libre-échange signés par les Etats depuis le tournant libéral des années 70. Des dizaines de traités qui, avec la financiarisation, l’autre face de la même pièce, ont forgé un nouvel ordre économique planétaire : la globalisation.

(72) En un peu moins de trente ans, le volume des exportations de produits manufacturés a été multiplié par 4,5

 Contre seulement un facteur 2 pour les produits miniers et les combustibles. Cette progression s’est faite à un rythme soutenu : deux fois celui de la production, de sorte qu’aujourd’hui la valeur de ces échanges représente près de 20 000 milliards de dollars, un tiers du PIB mondial, contre un sixième trente ans auparavant. Un monde nouveau est né, avec ses perdants, les classes populaires des pays de l’OCDE, et ses gagnants, la nouvelle classe de travailleurs des pays émergents et les super riches, le top 0,1 % mondialisé et avec eux, les multinationales. Devant les yeux médusés des classes moyennes occidentales, qui ont payé ce processus de trente ans au prix de la stagnation de leur revenu, les élites de leurs pays respectifs préparent un pas supplémentaire avec les traités TAFTA (Transatlantic Free Trade Agreement), encore en négociation entre les Etats-Unis et l’Union européenne, et le TPP (traité de Partenariat transpacifique – Etats-Unis, et pays de la zone pacifique hors la Chine) et autres TISA, l’Accord sur le commerce des services (Trade in Services Agreement).

Les  Etats-Unis (pour l’avoir voulu) et l’Union européenne, s’inscrivent dans leur nouvelle lutte contre le géant Chinois élevé au rang de superpuissance

Peu de citoyens européens connaissent Ignacio Garcia Bercero. Pourtant, cet aimable haut fonctionnaire bruxellois négocie une grande partie de ce qu’on trouvera dans nos assiettes en 2020. Et pas seulement.

(73) Les normes environnementales, celles de notre travail, et jusqu’au type de données personnelles que pourront aspirer les géants de l’Internet, voilà un échantillon de l’immense empire sur lequel règne le négociateur européen chargé de l’accord de libre-échange en discussion entre l’UE et les États-Unis depuis juillet 2013. Sans certains médias et les travaux d’ONG telle AIETC (Accord intercantonal sur l’élimination des entraves techniques au commerce) en France, qui ont mis à mal l’étrange silence qui entoure ce genre de négociations, le TAFTA ou TTIP (Transatlantic Trade and Investment Partnership, son petit nom officiel) aurait échappé au débat public. Jusqu’à peu, seuls quelques membres du Parlement européen pouvaient avoir accès aux documents, le plus souvent disponibles avec un certain décalage par rapport à l’avancée des pourparlers. Droit récemment étendu aux parlementaires nationaux. Encore faut-il qu’ils se déplacent dans une salle de la Commission européenne, qu’ils maîtrisent l’anglais techno et surtout qu’ils disposent d’une bonne mémoire : durant les quarante-cinq minutes de consultation, ils ne pourront prendre ni notes ni photos. Rien. A Paris, on a commencé à mesurer l’impopularité grandissante du TAFTA : 62% des Français demandent la fin des négociations selon un sondage Harris Interactive de juin 2016. Pas étonnant que la position officielle de la France ait évolué dans ce sens, sans que Bruxelles change cependant quoi que ce soit à sa feuille de route.

(74) « On ne peut pas dire à la fois que nous sommes en train de négocier un grand accord, et qu’il faut le signer vite et rester dans l’opacité devant les citoyens», expliquait début mars, devant le Sénat, Matthias Fekl, notre secrétaire d’État chargé du Commerce extérieur, parmi les premiers au gouvernement à s’être manifester contre le traité.

Cette opacité est cependant asymétrique. Parmi le demi-millier de conseillers américains qui participent aux négociations, 90 % d’entre eux sont des représentants du big business. A commencer par... Michael FROMAN, ex-dirigeant de la banque Citigroup. C’est donc un secret de Polichinelle : les multinationales ont accès au texte, elles connaissent les règles et font part de leurs demandes. Les grandes firmes européennes ne font pas non plus de la figuration : en janvier 2012, elles ont par exemple fixé le cadre et les objectifs de l’Europe à travers 135 réunions préparatoires avec la Direction de la concurrence. On y trouve ainsi l’ouverture des marchés publics des Etats fédérés, comme celui de l’eau, pour le plus grand bonheur des Engie et autres Veolia.

Cela peut paraître fou, mais au pays du libéralisme, depuis le New Deal, les circuits courts notamment au niveau infra-fédéral, la préférence pour le local, bref le protectionnisme, existe bel et bien

Et les Américains qui y sont fortement attachés commencent eux aussi à se détourner du TTIP, et du TPP son homologue pour le Pacifique, soutenus par l’administration Obama et l’establishment républicain. Chez les candidats engagés dans la présidentielle, c’est à qui dénoncera le plus fort ce traité : Donald Trump y est farouchement opposé, et Hillary Clinton, qui a toujours été une aficionada des accords de libre-échange, a viré casaque sur le sujet.

(75) Dans TAFTA, l’accord du plus fort[3], Thomas PORCHER et Frédéric FARAH, professeurs d’économie, ont fait une analyse fouillée de l’accord

On peut y lire : « C’est sur la question des normes, en fait de leur “rapprochement”, que repose l’essentiel du TTIP. Il ne s’agit pas seulement de s’accorder sur des points techniques, comme la couleur des phares de voiture, mais aussi sur des normes plus complexes, sanitaires et phytosanitaires, lesquelles sont moins protectrices aux États- Unis. L’histoire économique nous enseigne que l’issue de ce processus, davantage qu’une convergence, est l’alignement des normes sur celles du plus fort. Inutile de faire un dessin pour savoir qui de l’UE et des États- Unis est le poids lourd dans cette affaire. » Phares jaunes comme en Europe, ou blancs comme aux Etats-Unis ? Ce genre de question sera tranchée. Dans chaque camp, les multinationales de l’automobile s’activent pour l’emporter et faire supporter à l’autre les coûts de l’ajustement. Mais cette confrontation sur les normes techniques n’est que la partie émergée de l’iceberg. Sur nombre de sujets autrement plus importants, environnementaux, sanitaires, il y a une convergence d’intérêts visant à baisser les normes, ce qui conduit le plus souvent à les aligner sur les dispositions américaines. Pour illustrer ce qui se passe avec le TTIP, l’ONG Corporate Europe Observatory (CEO) a analysé six exemples de négociations transatlantiques sur des réglementations dans des domaines aussi variés que la gestion des déchets électroniques, les émissions de gaz néfastes à la couche d’ozone ou celle de l’aviation civile. Résultat : à 100 % une réduction de la protection des consommateurs et/ou du citoyen

(76) Et les perspectives sont gigantesques

Sur la question des gaz de schiste interdits d’exploitation en France, Total voit plus certainement en Exxon moins son concurrent qu’un allié pour une législation autorisant cette exploitation, courante aux Etats-Unis. La convergence d’intérêts de multinationales concurrentes pour baisser les normes n’a rien d’une nouveauté. Il y a quinze ans, les géants de l’alimentaire, Mondelez (ex-Kraft), Nestlé, Cadbury en ont donné une fort belle illustration sur le chocolat au détriment des consommateurs européens. Ils ont réussi à imposer une nouvelle définition de ce produit, via un vote du Parlement européen. Le chocolat, c’est désormais moins de cacao et plus d’huile végétale (comme de l’huile de palme), une matière première de moins bonne qualité, beaucoup, beaucoup moins chère. Et tant pis pour les forêts indonésiennes qui payent le prix de la culture extensive de la palme. Dans son livre Le Minotaure planétaire. L'ogre américain, la désunion européenne et le chaos mondial[4], Yanis VAROUFAKIS évoque l’émergence d’une nouvelle forme d’entreprise globalisée fondée sur un triptyque : produits importés, salariés sous-payés au sein d’entrepôts – points de vente, et enfin une nouvelle idéologie centrée sur le « bon marché », pour ne pas dire le low cost.

(77) L’ex-ministre grec de l’Économie pense évidemment au géant mondial de la distribution   [Walmart], aux USA, mais la description convient tout aussi bien aux centres commerciaux, présents à toutes les portes des villes de l’Hexagone, comme l’a merveilleusement décrit Eric Dupin[5]. Dans une interview accordée au site Nakedcapitalism, Yanis VAROUFAKIS assure : «Walmart a déifié le produit bon marché et profité de l’amplification des rétroactions entre la baisse des prix et celle du pouvoir d’achat de la classe ouvrière américaine. Elle a importé les biens du Tiers-monde dans les villes américaines et exporté les emplois vers le Tiers-monde (grâce à la délocalisation). Où que nous regardions, même dans les entreprises américaines les plus technologiquement avancées (comme Apple), nous ne pouvons manquer de reconnaître l’influence de Walmart. »

 

E/ L’ AUTRE CADEAU AUX MULTINATIONALES : LE TRIBUNAL ARBITRAL

(77) L’une des dispositions les plus contestables du traité est la création d’un tribunal arbitral

Auprès dudit tribunal, les intérêts privés pourront se retourner contre les États. Rien vraiment de nouveau sous le soleil. La plupart des 3 200 accords d’investissements en vigueur aujourd’hui installent en recours un tel tribunal arbitral. Le plus connu, le Centre international des règlements des différends sur l’investissement, siège à Washington au cœur de la Banque mondiale (BM). Le principe de ce genre de cour est de s’abstraire de la justice ordinaire. Il n est donc pas constitué de magistrats, mais d’avocats ou de professeurs de droit, l’un nommé par l’investisseur, un deuxième par l’Etat, le troisième enfin par la BM. Le tout sans appel.

(78) L’analyse des décisions de ce « tribunal » qui règle la moitié des litiges de ce type a été faite par le média en ligne Bastamag.net[6]

Ce site relève «624 cas connus, à la fin 2014, d’investisseurs qui avaient poursuivi des États sur la base d’un traité. Mais il y en a probablement eu bien davantage. Le nombre de cas ne cesse de croître: en 2000, on en comptait quinze ; nous sommes aujourd’hui à environ 60 cas par an. Le montant réclamé par les investisseurs connaît lui aussi une augmentation fulgurante». Quelque 70% de ces plaintes ont été déclarées recevables. Pourquoi se priver ? L’option est gratuite. Si elles gagnent, elles touchent. Si elles perdent, eh bien... rien. Non seulement elles ne seront pas condamnées à indemniser, mais aucune procédure n’est considérée comme abusive. Pêle-mêle, on trouve ainsi la procédure intentée à l’Equateur par l’occidental Petroleum (Etats-Unis) – montant de l’amende infligée à l’État andin : 1,77 milliard de dollars ; la plainte du cigarettier Philip Morris contre l’Australie et l’Uruguay, coupables d’avoir engagé des politiques de lutte contre le tabagisme, synonyme de perte de revenus pour la compagnie !!! Voilà qui n’a pas échappé aux ONG qui tapent sans relâche sur ce point considéré comme médiatiquement vendeur.

(79) Au point que la France, par la voix de Matthias Fekl, a officiellement poussé à une solution alternative, reprise dans une proposition «en dur» de la Commission

Plutôt que ces « tribunaux d’exception », dixit Fekl, serait mis en place un Investment Court System, présenté comme un « système juridictionnel public des investissements composé d’un tribunal de première instance et d’une cour d’appel». De plus, sa composition diffère sensiblement. Ce ne sont plus des avocats d’affaires, mais 15 juges professionnels avec un mandat de six à douze ans. Cette proposition est calquée sur ce que l’Union européenne vient d’arracher au Canada dans la dernière ligne droite de la rédaction du traité de libre-échange entre les deux zones. Pour la petite histoire, il aura fallu le Brexit pour que la Commission européenne, qui souhaitait ratifier sans passer par la case des Parlements nationaux, renonce à son funeste projet. Reste que, même dans cette configuration, cette cour devra juger selon les règles inscrites dans le traité. Comme le principe du TTIP est de soumettre le droit d’une collectivité à choisir sa façon de vivre, il est donc fort probable que le tribunal jugera légitime de «placer le principe de libre accès au marché au-dessus des préférence culturelles collectives. Dans ces conditions, interdire un produit nourri avec des OGM peut être considéré comme une distorsion de concurrence», notent malicieusement PORCHER et FARAH.

(80) Un autre danger vient de ce que le texte encapsule un Comité de coopération réglementaire

Cela n’a l’air de rien, mais sous ce terme se cache une technique juridique anglo-saxonne dite du living agreement. Une fois signé, le traité demeure vivant, et malgré sa ratification en l’état, peut être amené à évoluer. Dans ces conditions, et si les pressions s’avèrent trop importantes, l’option d’un traité light pourrait voir le jour. Loin du regard citoyen, des Parlements nationaux et des chancelleries, il sera loisible au Comité de suivi de le faire grossir petit à petit.

 

F/ L'ARGUMENT ‘FOUTAISE’ : LIBRE-ECHANGE = CROISSANCE ET EMPLOIS

La Commission européenne connaît son catéchisme libéral selon lequel l’ouverture des marchés, la baisse des tarifs douaniers, le libre-échange induisent de la croissance et de l’emploi

Dans sa valise à arguments, la Commission disposent de quatre études. Toutes sont à l’unisson pour promettre des jours heureux aux Européens : créations d’emplois par millions, hausse de la croissance, et un gain de 545 euros par an et par ménage, en dix ans, pour l’une d’entre elles (Center for Economie and Policy Research). Une petite musique, déjà servie à de nombreuses reprises, aux citoyens européens. Le Département américain du commerce avait servi la même sous Clinton pour faire passer le traité de libre-échange nordaméricain de 1994 (ALENA : Canada, Etats-Unis, Mexique). Le résultat fut l’exact inverse : hausse des inégalités de revenus dans tous les pays concernés, disparition d’un million d’emplois dans les six ans aux Etats-Unis, et partout une perte de pouvoir de négociation des salariés avec à la clé un impact négatif sur les salaires.

(81) C’est la mémoire encore vive des Américains pour ce type de promesses fallacieuses qui a poussé Hillary Clinton à retourner sa veste

« Les accords commerciaux que nous avons conclus ces dernières années [...] finissent par faire plus de mal que de bien aux familles américaines dont les salaires ont à peine bougé ces dernières années. »

Pour obtenir ces prévisions dignes de celles de feu le Gosplan, la Commission a tout simplement missionné quatre instituts connus pour leur biais pro-libre-échangisme, dont les modèles macroéconomiques sont paramétrés pour répondre positivement à une libéralisation du commerce... Leur demander si les effets d’un traité de libre-échange sont positifs revient à demander à un enfant s’il aime les bonbons. La ficelle est tellement grosse que Matthias Fekl a lui aussi demandé la production d’autres travaux: «Nous manquons d’études économiques crédibles, fiables et contradictoires. Ceux qui prônent une concurrence libre et non faussée en économie devraient s’appliquer pour le débat intellectuel. » Sans doute le jeune ministre fait-il allusion à l’étude publiée par la TUFTS University (Massachusetts) et intitulée « Le Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement : désintégration, chômage et instabilité», qui utilise le modèle économique de l’ONU, différent de ceux utilisés par les quatre instituts mandatés par la Commission. Et les résultats sont complètement inversés.

(82) À dix ans, on pourrait observer des pertes nettes d’exportation pour l’Europe

Dont – 1,9% pour la France et – 14% pour l’Allemagne ; un recul de 0,5 % du PIB pour la France, perte de revenus pour les travailleurs, jusqu’à 5 500 euros par an pour les Français ; et enfin destruction de 600 000 emplois dans la zone, dont 130 000 en France, tandis que 783000 seraient créés aux États-Unis.

Autre ficelle, moins connue, les hypothèses qui sous- tendent ces modèles. Contrairement à ce que soutient la Commission européenne en affirmant qu’il n’y aura pas « d’affaiblissement des réglementations », les instituts ont fait tourner leur modèle en partant « d’une hypothèse de réduction de 100 % des barrières douanières et de 25 % des barrières non tarifaires [...] autant dire qu’il va falloir trancher dans le vif sur les normes sanitaires et alimentaires », comme l’ont révélé Thomas PORCHER et Frédéric FARAH.

La hausse des inégalités, enfant du libre-échangisme

Ce nouvel étage de la libéralisation du commerce est en phase de négociation au moment même où la contre-révolution libérale des années 70-80 qui l’a portée connaît à son tour un certain reflux après quarante ans d’hégémonie sur la politique économique mondiale. Outre la multiplication des crises financières et la hausse des inégalités, le néolibéralisme confronté à la déflation doit assumer en son cœur, les États-Unis, le recul de la productivité, signe manifeste de son essoufflement.

(83) Une récente étude du FMI a enfoncé le clou. Intitulée «Néolibéralisme : survendu ?» Elle confirme le revirement académique entamé durant les années 2000, plus sensible de l’autre côté de l’Atlantique qu’en Europe. Piquant, quand on sait que le FMI fut le fer de lance de la politique néolibérale, inspirée par les économistes monétaristes, avec à leur tête Milton FRIEDMAN et le fameux « consensus de Washington ». Symbolique cette fois, puisque l’une des principales règles sur laquelle se fonde son corpus théorique, le revenu permanent, est « fausse », comme le dénonçait récemment un éditorialiste de Bloomberg[7].

De ce côté-ci de l’Atlantique c’est peu ou prou comme si de rien n’était. En France, la presse a ignoré superbement les travaux de Branko MILANOVIC. Le Monde par exemple n’a consacré que très récemment une interview à cet ancien chef économiste de la Banque mondiale, suite à son passage aux rencontres économiques d’Aix-en-Provence. Son dernier livre[8] qui consacre dix ans de travaux a pourtant jeté un pavé dans la marre en montrant comment trente ans de libre-échange ont bouleversé les inégalités de revenus dans le monde et ont fragilisé les classes populaires des démocraties occidentales. Son graphique dit « de l’éléphant», publié en 2014, consacré graphique de l’année par Paul KRUGMAN, permet d’un seul coup d’œil de contempler les ravages de la mondialisation pour les classes populaires des pays de l’OCDE.

(84) Dans une interview accordée à Marianne en 2014

Il expliquait: «Le processus de mondialisation des échanges, tel qu’on le connaît aujourd’hui, a pu pleinement se mettre en œuvre après la chute du mur de Berlin. Cela, d’une part, a assuré l’émergence d’un monde capitaliste sur l’ensemble du globe, et, d’autre part, l’entrée de la Chine dans l’OMC, devenue l’atelier du monde. Si l’on prend la planète comme un tout, cela s’est traduit par une forte hausse du revenu pour un grand nombre de travailleurs principalement situés dans des pays comme la Chine. Mes travaux montrent que entre 1988 et 2008 les revenus nets de cette “nouvelle classe moyenne mondiale”, composée de centaines de millions de travailleurs, ont fortement progressé, de près de 80 % en termes réels. Idem pour une super élite, le fameux “top 1 %”, les 1 % les plus riches de la planète, qu’on trouve dans les pays émergents comme dans les pays de l’OCDE. En revanche, deux autres types de population ont souffert. Il y a évidemment les laissés-pour-compte de la mondialisation, les très pauvres dans les pays très pauvres. Mais, ce qui est inattendu, c’est que les perdants sont aussi les populations qui disposaient d’un revenu qui les plaçait auparavant entre les très riches et cette nouvelle classe moyenne mondiale, c’est-à-dire la population des classes moyennes et populaires des pays de l’OCDE. » Comment ne pas voir dans cette paupérisation des classes populaires et moyennes des pays occidentaux l’origine des tensions dans les démocraties occidentales, comme le montre le vote pro-Brexit ? Ou encore la montée du populisme.

(85) Aux États-Unis, où les travailleurs qui ont vu leur part de revenu passer de 32 % en 1979 à 21 % aujourd’hui, ont massivement voté pour Donald Trump aux primaires du Parti républicain

La probable présence de Marine Le Pen au second tour de mai 2017 en France montre aussi combien les fractures françaises sont elles aussi profondes. Cette France périphérique, où se concentre 60 % de la population selon Christophe GUILLUY[9], est bien celle qui se trouve loin des centres urbains pleinement intégrés et gagnants de la mondialisation. Pour MILANOVIC encore : « L’alliance de fait entre les “gagnants” - les élites des pays riches et les classes moyennes des pays émergents - les place en situation de rupture avec les classes populaires au sein de leur propre pays. Si vous y ajoutez l’accumulation d’un patrimoine gigantesque pour le top 1 %, et ses stratégies de séparatisme social, cette divergence d’intérêts vis-à-vis de l’ouverture économique, l’autre nom de la mondialisation, est à mon sens un grand danger pour les démocraties. Il peut se résumer au concept des deux P : populisme et ploutocratie. »

 

G/ LE MODÈLE CALIFORNIEN

(85) Ceux qui ont aimé le capitalisme financier vont adorer le capitalisme numérique. Depuis la faillite de Lehman Brothers, le modèle cher à Milton FRIEDMAN est en panne.

(86) Le monde vit au jour le jour. Au gré des humeurs des marchés financiers qui ont progressivement pris le pouvoir

Ils l’ont pris non seulement sur les Etats, mais aussi sur les banques centrales. Pour sauver les banques, celles-ci ont joué sur deux tableaux :

  • Le quantitative easing, qui consiste à racheter des dettes publiques et privées et à les stocker dans le bilan des banques centrales.
  • Et la baisse des taux d’intérêt, pour faire remonter la valeur des créances dans les comptes des banques.

Ces deux mesures ont, dans un premier temps, sauvé le système. Mais ce ne sont pourtant que des expédients qui n’ont fait qu’aggraver le problème. On ajoute de la dette à la dette.

En huit ans, la dette mondiale a augmenté de 57 000 milliards de dollars, pour atteindre 200.000 milliards, soit près de trois fois le PIB mondial ! Dans les pays développés, la dette publique atteint en moyenne 107 % du PIB. Il y a quarante ans, elle n’était que de 30%. Les produits dérivés – cancer de la finance et source de spéculation – équivalent à dix fois le PIB mondial : 600 trillions de dollars. Le shadow banking, cette finance qui échappe aux régulateurs, représente désormais 38% de la finance mondiale. La dette publique enfle, mais aussi la dette privée. Les entreprises ont contracté plus de 50 000 milliards de dettes, dont 10000 viennent à échéance au cours des trois prochaines années. Et que dire de cette dette des étudiants américains qui atteint 1300 milliards de dollars, sept millions de ces jeunes étant d’ores et déjà insolvables.

(87) Cette inflation de dettes et de liquidités a-t-elle au moins permis de repartir sur de bonnes bases, de relancer l’économie mondiale?

 Pas du tout ! Le PIB nominal mondial s’est contracté de 6% en 2015. Les pays émergents plongent à leur tour. Seule la Chine tire son épingle du jeu, avec des chiffres – 6 % de croissance – qui sont cependant contestés. L’austérité en Europe débouche sur la déflation qui a succédé à la désinflation. Le taux de croissance moyen de la décennie a encore baissé : il n’est plus en zone euro que de 1-1,5%. Le pouvoir d’achat ? Selon McKinsey, les deux tiers des citoyens de l’OCDE ont désormais un niveau de vie plus bas qu’en 2005. Le chômage ? Il a bien diminué aux États-Unis et au Royaume-Uni. Mais les statistiques sont trompeuses. Une bonne partie des chômeurs ayant renoncé à rechercher un emploi, ils sortent ainsi des chiffres officiels. En Europe continentale, surtout dans le Sud et en France, le chômage est devenu structurel, notamment chez les jeunes. Le phénomène marquant de cette dernière décennie étant la précarisation du travail, la multiplication du temps partiel, l’intérim, l’autoentrepreneuriat.

Les investissements ? Logiquement, la baisse systématique des taux d’intérêt – il y en a eu 673 depuis 2008 ! – aurait dû relancer massivement l’investissement privé. Rien de tel ! En Europe, l’investissement des entreprises stagne autour de 11% du PIB. Le taux des investissements productifs est, depuis la fin des années 90, moins du quart de ce qu’il était il y a cinquante ans. Comment expliquer ce phénomène ? Par les règles même du capitalisme financier et sa notion du coût du capital.

(88) Ce cost of equity est le rendement attendu par les analystes financiers, donc les marchés

Il se réalise sur les fonds propres des entreprises. En 2015, il était de 12 % aux États-Unis (contre 18 % en 2014), c’est-à- dire qu’une entreprise n’investira que si elle est assurée d’une rentabilité de 12 %. Non pas à long terme, mais très vite. Dès lors, construire une usine dans les pays occidentaux ; investir dans de la recherche fondamentale forcément aléatoire, est très rarement rentable à court et moyen terme. Mieux vaut, en s’endettant à taux voisin de zéro, racheter des entreprises, des murs, de l’immobilier, ou spéculer sur les marchés des produits dérivés. Là, on peut espérer une bonne rentabilité de son capital. La baisse des taux, qui débouche en Europe sur des taux négatifs, ruine, lentement mais sûrement, les épargnants, fragilise les banques traditionnelles, et fait des marchés les véritables détenteurs du pouvoir. Dans une interview au Monde, en mai 2016, Jacques de LAROSIERE, qui fut directeur général du FMI et gouverneur de la Banque de France, ne dit pas autre chose : « Aujourd’hui la BCE est indépendante du pouvoir politique, comme toutes les grandes banques centrales. Mais ces institutions ne sont-elles pas tombées dans une autre forme de dépendance, cette fois aux marchés financiers ? Lorsque l’on constate l’énorme pression exercée par ces derniers en faveur de telle ou telle décision monétaire, on peut légitimement se poser la question. Cela confirme qu’aujourd’hui les mouvements de capitaux font la loi. »

 

H/ DU CAPITALISME FINANCIER AU CAPITALISME NUMÉRIQUE

(89) Pour tenter de sortir de l’impasse, trouver un nouveau souffle, le système mise sur les accords de libre-échange, mais aussi et surtout sur le numérique et les entreprises du « septième continent »

Celles-ci sont incarnées par les GAFA, Google, Apple, Facebook, Amazon, auxquels il faut ajouter Microsoft. Ce sont les nouveaux maîtres du monde, ou du moins ils aspirent à l’être. Le capitalisme numérique, inspiré de ce qu’on appelle le modèle californien, présente les mêmes caractéristiques que le capitalisme financier. L’un de ses thuriféraires en est d’ailleurs le petit-fils de Milton FRIEDMAN, Patri FRIEDMAN, pour qui « le gouvernement est une industrie inefficace et la démocratie inadaptée[10] ». La technologie n’est plus un outil, un moyen de développer l’économie pour le bien-être de tous, mais une fin en soi. Une philosophie, même. L’économie numérique, née du mariage de l’informatique et des réseaux de télécommunications, est une nouvelle phase dans les processus de production de biens et de services. Mais elle est plus que cela, puisqu’elle touche toutes les activités humaines. En ce sens, c’est bien une révolution. La deuxième révolution industrielle a eu comme vecteur l’électricité et le pétrole. Cette troisième révolution a une matière première : les données. Des données que les progrès technologiques permettent de traiter, de stocker, d’exploiter, de tronquer, voire de truquer.

(90) Les chiffres donnent le tournis.

« En 2020, on traitera par an 40 zettabytes (zettaoctets) [(1 zettabyte (zettaoctet) = 1 millier de milliards de milliards de bytes (octets) d’informations], c’est-à-dire plus qu’il n’y a de grains de sable sur toute la planète. On doublera en 2021... et ce n’est que le début. Nous avons la capacité de traiter, de stocker toutes ces données. Les applications sont absolument infinies[11]. » Chaque minute, 300 000 tweets, 15 millions de SMS, 204 millions de mails sont envoyés sur les réseaux. Les GAFA détiennent 80 % des informations personnelles numériques de l’humanité. Sur les treize serveurs qui gèrent les noms de domaine, neuf sont américains. L’économie numérique, loin de pâtir de la crise, en a profité. On peut même dire qu’elle l’a .accélérée. Au nom du principe de Schumpeter : il faut détruire l’ancien monde pour reconstruire le nouveau. Le poids des GAFA est devenu tel que le pouvoir politique et financier américain ne peut plus rien leur refuser. Les relations avec la NSA (National Security Agency) sont désormais connues. Sans la collaboration des entreprises de la Silicon Valley, pas de réseau Echelon, pas d’écoutes régies par les algorithmes. Derrière l’alibi de la lutte contre le terrorisme, la NSA pratique bel et bien l’espionnage économique et politique, pour le plus grand profit des intérêts américains, qui se trouvent être ceux du big business et des GAFA.

(91) Ce qui reste du pouvoir politique a mis des années à comprendre que la prospérité de ces entreprises numériques était également fondée sur des pratiques systématiques d’optimisation, pour ne pas dire d’évasion fiscale

Aujourd’hui, on essaie, des deux côtés de l’Atlantique, de récupérer un peu de matière fiscale, mais la puissance de ces trusts du XXIe siècle est devenue telle qu’ils ont des moyens de chantage fort efficaces. Les GAFA, comme les grandes banques, sont devenus les piliers de l’économie américaine. Il suffit de regarder les palmarès des capitalisations boursières. Aux deux premiers rangs : Alphabet, maison mère de Google, avec plus de 750 milliards de dollars, et Apple, 670 milliards. On peut y ajouter Amazon (370 milliards), Microsoft (390), Facebook (200), Oracle (180). Le Nasdaq est le lieu de cotation privilégié à New York des entreprises technologiques du monde entier.

Ces géants du Web sont assis sur des montagnes de cash, localisées dans les paradis fiscaux. Cela leur permet de faire une razzia sur toutes les start up qui peuvent les intéresser. Chaque jour, on annonce un nouveau rachat. Tous les secteurs d’activité sont concernés : l’intelligence artificielle bien sûr, les drones, l’éducation, la médecine... À coups de milliards de do1lars, ces géants cherchent à conserver leur position monopolistique. À l’image de ce qu’avaient fait les Rockefeller dans le secteur pétrolier au début du XXe siècle. Mais cette fois, le cas de figure est très différent. Car, avec leur monopole sur le traitement des données, ces nouveaux trusts du numérique touchent à tous les domaines de l’activité humaine, à la vie privée, au comportement des individus.

(92) En développant une idéologie hyper individualiste, en valorisant le concept de communauté d’utilisateurs hors frontières

Pa là ils ont monté les populations contre les États et ceux qui sont censés les incarner, pour mieux asseoir leur domination.

Capitalisme financier et capitalisme numérique vont se faire la courte échelle en matière de moyens de paiement. L’idée, non encore exprimée officiellement, est de donner au système bancaire le monopole de la circulation monétaire. Comment ? En supprimant peu à peu les espèces. « Le 7 avril 2057, les collectionneurs s’arrachent les vieux billets en euro. » Cet épisode du Journal du futur, la série estivale d’anticipation de RTL saison 2016, ne nous transporte pas dans un monde où la monnaie unique, disparue, fait le bonheur des numismates. C’est un monde où le billet, le cash, s’est évanoui au profit des moyens de paiement électroniques, voire d’une monnaie digitale lointaine cousine du Bitcoin. «Le mouvement est irrémédiable, et on voit déjà apparaître un nouveau système qui ringardise les banques traditionnelles : la blockchain. Désormais, on fait confiance à son collègue et plus aux organismes bancaires. La technologie garantit la confidentialité », tel est le constat fixé en 2016 sur lequel se fonde l’anticipation. Pour l’auditeur, une bonne nouvelle au moins dans ce maelstrôm : la disparition des banques. Grossière erreur. Outre que cette petite pastille est sponsorisée par BNP-Paribas, les banques elles- mêmes sont déjà sur le qui-vive pour organiser cette transition, comme l’a révélé un article du New York Times[12].

(93) En réalité, le cash est devenu le nouvel ennemi numéro un de la finance. Mais pas question d’avancer au grand jour

C’est sous le prétexte toujours efficace de lutte contre le crime organisé, friand de grosses coupures, qu’au début 2016 la Banque centrale européenne, renonçant à retirer de la circulation purement et simplement le billet de 500 euros, a finalement cessé toute nouvelle émission. À l’été 2015, toujours avec le même argument qui fait mouche dans le public, le gouvernement français a réduit le plafond de paiement en liquide à 1000 euros. Sauf que cette restriction ne s’applique pas aux résidents étrangers (spontanément honnêtes, selon le gouvernement), puisque ceux-ci peuvent encore faire leurs emplettes en cash à hauteur de 15000 euros. Ce seul grand écart incite à chercher ailleurs que dans la lutte contre la délinquance l’objectif de mise à mort des espèces sonnantes ou de papier. Parmi les économistes les plus investis dans cette grande corrida, s’est imposé Larry SUMMERS. L’ancien ministre de l’Economie de Bill Clinton (l’homme à qui l’on doit la fin du Steagall Act, principal fait générateur de la crise de 2008), champion du lobby bancaire, a mis une banderille[13] remarquée. Celle de Kenneth ROGOFF[14], professeur de finance au MIT, qui lui dispute le titre, donne cependant la clé du mystère.

(94-95) Dans un papier académique, il explique que le billet, en ce qu’il représente une créance sûre et certaine sans taux d’intérêt, est une menace pour le système financier Plus encore depuis que les banques centrales des principales zones monétaires de la planète ont été contraintes de pratiquer une politique inédite de taux d’intérêts négatifs. Dès lors, stocker du cash en liquide est plus intéressant que de le déposer à la banque. Pour les particuliers, mais aussi les grands groupes. Munich RE, un des principaux réassureurs de la planète, a officiellement mis en place cette stratégie, bourrant ses coffres de cash et d’or. Disposer de liquidités permet de s’abstraire du pilotage de la monnaie et conduit donc mécaniquement à réduire sensiblement les effets de la politique monétaire. En tout cas à permettre à un certain nombre d’acteurs de s’en abstraire. Tel est l’argument de ROGOFF. Très bien, sauf que l’agrégat M1 (composé de l’ensemble de la monnaie en pièces et billets), comme le désignent les comptables nationaux, ne représente qu’epsilon au regard des masses d’argent enregistrées dans les livres des banques. Mais là encore l’argument d’efficience n’épuise pas la question. Parmi les États les plus en pointe sur la disparition du cash : Singapour. La cité-Etat n’est pas seulement une puissance économique, elle est à la fois le modèle singulier d’une société riche à fort contrôle social et une place offshore. Preuve s’il en est que l’argent sale s’accommode très bien de l’absence de cash, comme l’ont bien compris les mafias qui adorent le Bitcoin. « Vers une société sans cash ?» : dans un papier de 2003[15], (95) Laurence SCIALOM, professeur à l’université Paris-Ouest-Nanterre, avait déjà bien vu les enjeux, qui vont nettement au-delà de la simple efficience économique

« Une fois disparu le sigle monétaire, l’anonymat et l’absence de contrainte de sécurisation qu’il garantit, la monnaie ne deviendra-t-elle pas un puissant dispositif de contrôle social ? » La réponse, à l’évidence, est dans la question.

L’ubérisation est une paupérisation

« Ces emplois ne reviendront jamais ».Telle fut la réponse lapidaire de Steve Jobs à Barack Obama, qui lui demandait de rapatrier aux Etats-Unis des emplois manufacturiers. Depuis, les ténors de la Silicon Valley ne ratent jamais une occasion de répéter ce message. Ces emplois délocalisés dans les pays à bas coût de main-d’œuvre et à faible réglementation environnementale reviendront d’autant moins que demain la plupart n’existeront plus. Les robots auront pris leur place. Pas seulement sur les chaînes de production, mais aussi dans les laboratoires. Le robot de demain ne se contentera pas d’effectuer une tâche répétitive même complexe, il s’adaptera. Mieux même, il participera à l’amélioration de ses performances. Non seulement il n’y aura plus d’ouvriers, de techniciens, mais il n’y aura même plus d’ingénieurs, voire de concepteurs. Le rêve des docteurs Folamour de la Silicon Valley risque de devenir réalité.

(96) La technologie se nourrit de la technologie

Elle est dans les mains de ces nouveaux maîtres du monde qui ont engagé une course de vitesse pour devenir incontournables et rendre inéluctable l’avènement de ce capitalisme numérique. Quels que soient les dégâts humains et sociaux. Sans se préoccuper d’éthique. Sans se poser de questions existentielles. Et si besoin est, ils feront appel au sentiment patriotique, les seuls capables de contester leur monopole étant les géants chinois du secteur (Baidu, Tencent, Alibaba...) et les Russes. La Chine et la Russie ne sont-elles pas les deux nouveaux ennemis du camp du Bien que prétend incarner la démocratie américaine ?

S’il est impossible de chiffrer avec précision les pertes d’emploi que cette troisième phase d’automatisation de la production va engendrer, son impact sur l’emploi n’en sera pas moins ravageur. De différentes études américaines, on peut estimer que, d’ici à vingt ans, les algorithmes et la nouvelle robotique auront détruit environ 50 % des emplois actuels. « Rien d’étonnant, nous explique-t-on, ce sont les emplois du passé qui disparaissent. Ils vont être remplacés par de nouveaux emplois, une nouvelle approche du travail. » Cela fait des années, pour ne pas dire des décennies, que l’on nous tient ce discours. Ces emplois nouveaux, ce sont essentiellement ceux générés par les nouvelles plateformes de distribution, qui suppriment tous les intermédiaires entre acheteurs et vendeurs. Les noms des nouveaux acteurs sont universellement connus : Netflix, Airbnb, Uber... Ils cherchent à acquérir, comme leurs aînés des GAFA, des positions monopolistiques.

(97) Leur modèle est pratiquement identique

Très peu de frais fixes, le moins possible de salariés, une optimisation fiscale totale, une capitalisation boursière surévaluée. Et bien sûr, des algorithmes très performants. S’ajoute à cela une communication fort habile.

Ce que l’on a appelé l’ubérisation du monde est en fait la mise en concurrence totale de chacun par tous, et de tous par chacun. Un combat qui peut paraître populaire, parce qu’ainsi on s’attaque à des petits monopoles, des professions réglementées, des secteurs protégés, des rentes de situation. Le numérique casse toutes les règles du jeu. Au même titre que le libre- échange absolu. Il ne faut pas être dupe. En filigrane, c’est tout un modèle juridique, économique, social, qui s’impose. Les notaires, c’est bien connu, n’ont pas bonne presse en France. Pourtant, ce sont des officiers ministériels. Comme tels, ils garantissent la conformité des actes signés entre particuliers. Notamment pour les biens immobiliers. Cela n’a l’air de rien, mais c’est beaucoup, lorsqu’on compare le système français à ce qui se passe dans d’autres pays où les mauvaises surprises ne sont pas rares. Les frais prélevés par les notaires, à ne pas confondre avec les droits d’enregistrement de l’Etat, sont très faibles (1 %) par rapport au travail fourni et surtout à la garantie accordée par le notaire. On voudrait aujourd’hui faire sauter ce système pour le remplacer par de simples contrats entre parties, rédigés par des avocats. Le modèle anglo-saxon. Il n y a plus de garanties. En cas de litige, il faudra engager des procès coûteux... en avocats.

(98) En fait, cette ubérisation va se doubler d’une très grande instabilité juridique

La caractéristique de ce capitalisme numérique, c’est l’instabilité permanente. C’est le pendant de ces accords de libre-échange où les Etats, les collectivités seront à la merci des tribunaux d’arbitrage et de procédures interminables lancées contre eux par les multinationales. L’objectif de ces plateformes est, bien sûr, de casser les prix. Ce qui ne peut que séduire dans un premier temps le consommateur. Selon le Boston Consulting Group, l’automatisation, la numérisation de la société entraînera, d’ici à 2025, une baisse de 16 % du coût total de la main-d’œuvre. C’est exactement le même processus que l’on a connu avec les délocalisations massives en Chine et ailleurs. Seul problème, c’est qu’on oublie toujours que le consommateur est aussi un producteur. Il achète moins cher certains biens, mais son pouvoir d’achat diminue régulièrement. Pis, il a de plus en plus de mal à trouver ou à retrouver un emploi.

Qu’à cela ne tienne. Les idéologues du numérique ont une réponse : l’économie collaborative, l’autoentrepreneuriat, le partage. L’autoentrepreneuriat est au XXIe siècle ce que l’artisanat, les indépendants étaient au XXe. Ce ne sont pas cependant les mêmes revenus. L’autoentrepreneuriat est un palliatif, un substitut. S’il s’est développé sur les deux rives de l’Atlantique, c’est tout simplement parce que les plus dynamiques des chômeurs n’ont trouvé que ce moyen pour exercer un minimum d’activité. Au rabais. Reste que l’autoentrepreneuriat est la mort des systèmes de protection sociale bâtis durant les Trente Glorieuses.

(99) H n’y a plus de cotisations employeur

On revient aux beaux jours de ce capitalisme de la seconde moitié du XIXe siècle. Un capitalisme déjà globalisé, dont les excès avaient engendré le communisme et débouché sur la guerre de 1914. Aujourd’hui, la globalisation à outrance, la numérisation, et leurs excès, sont le terreau du populisme, des extrémismes.

Comme les revenus des classes moyennes diminuent, on leur propose, grâce aux plateformes, non seulement de payer un peu moins cher, mais de rentabiliser les quelques actifs qu’ils ont encore. On met en location son appartement par Airbnb, sa voiture, son bateau. On partage une location, un trajet, on propose des repas chez soi. Tout cela, évidemment, en essayant de ne pas payer d’impôts. Au passage, les plateformes engendrent toujours plus de profits délocalisés avec le minimum de salariés. Et des secteurs entiers d’activité sont déstabilisés. Certes, il serait absurde de nier les services rendus par ces plateformes. Mais on ne peut pas accepter qu’elles ne respectent aucune règle et pratiquent une concurrence déloyale, en contournant toutes les législations. Certains, qui se croient jeunes, s’imaginent qu’il suffît de prendre le train « en marche », de coller au mouvement californien, de vanter la réforme pour la réforme. Ils devraient pourtant se souvenir qu’un système économique ne peut perdurer que si une part des gains de productivité est redistribuée sous forme de salaires. Or, avec le numérique, les automates, ces gains sont de moins en moins redistribués vers ceux qui travaillent. Ils sont confisqués pour l’essentiel par les nouveaux trusts et leurs actionnaires.

(100) Comment éviter que les populations paupérisées ne se révoltent ?

Comment faire en sorte qu’elles continuent d’acheter les produits proposés par les géants du Web, alors que la masse de travail disponible diminue ? Une vieille idée ressurgit :l’allocation universelle. Une sorte de RSA-Smic, distribué tout au, long de la vie. D’autres prônent un revenu contributif, qui ouvre à l’individu le droit « à un temps dédié au développement de ses savoirs » ! Traduisez: l’individu alternera des périodes où il sera employé et rémunéré. Avec des moments où il sera chômeur mais se formera. Une sorte de régime des intermittents du spectacle appliqué à l’ensemble de la population. A ceci près que le financement en est impossible. Sauf à réduire drastiquement et les revenus du travail et les allocations en période de non-emploi, et, bien sûr, les cotisations sociales. S’il le faut, les géants du Web sont prêts à faire quelques concessions. Et à nous payer – le moins cher possible – les données sur nous-mêmes qu’ils accumulent chaque jour gratuitement. Une sorte de consentement tacite à une nouvelle forme d’esclavage.

 

I/ DU CAPITALISME NUMÉRIQUE À LA SURVEILLANCE GÉNÉRALISÉE

Non contentes d’être devenues des puissances financières sans équivalent dans l’Histoire, les GAFA ont ainsi résolu de transformer le capitalisme mondial pour le rendre encore plus fluide, plus rapide, plus individualiste. Au risque, bien sûr, d’accentuer ses tendances à l’extrême concentration des richesses.

(101) Déjà, une oligarchie mondiale s’est constituée, qui ne se sent pas tenue par les règles et législations auxquelles doit se plier le commun des mortels

Mais ce n’est pas tout. Subrepticement, en lien avec les pouvoirs publics et les services de renseignements américains, se constitue un système de surveillance généralisée dont les totalitarismes du XXe siècle n’ont guère pu que rêver. Un système de flicage universel auquel, paradoxalement, nous nous prêtons tous de bon gré, par le biais de nos mails, statuts Facebook et autres smartphones équipés de GPS et de caméras intégrées. Une poignée d’entreprises planétaires dispose ainsi des moyens de nous écouter, pister, filmer, de connaître nos goûts, nos préférences sportives, culturelles ou même sexuelles. Bref d’alimenter un fichage à faire pâlir d’envie Big Brother lui-même. Bien sûr, nos oligarques du numérique nous garantissent que ces données sont bien gardées, et qu’elles ne seront jamais partagées avec des personnes ou des institutions malveillantes. Pourtant, déjà, un certain nombre de ces données personnelles concernant nos goûts ou préférences sont revendues à des acteurs commerciaux, qui peuvent ainsi plus facilement cibler leurs actions de marketing et de publicité. Gmail, le système de courrier électronique de Google, analyse ainsi tous les mots-clés des emails, afin de réaliser un ciblage publicitaire optimal des utilisateurs. Facebook fait de même avec les innombrables données personnelles, sans compter les photos et les vidéos, postées sur son site. Autant de services gratuits pour les utilisateurs que certains ont résumé simplement : « Si c’est gratuit, c’est toi le produit. »

(102) Ce fichage, pour l’heure, se présente comme ayant une vocation strictement commerciale

Mais qui sait si, sous la pression des menaces terroristes qui vont en s’amplifiant, les GAFA ne seront pas conduites à partager encore davantage ces informations avec les pouvoirs publics, à des fins de fichage, voire de flicage ? Rappelons qu’en France les récentes lois sur le renseignement, prises après les attentats de 2015, valident le principe de la surveillance massive des communications électroniques, avec l’aide des opérateurs de téléphonie et des fournisseurs d’accès Internet. De quoi être inquiet, surtout lorsque l’on sait que les GAFA détiennent 80% des données personnelles de l’humanité, et que 90% des smartphones fonctionnent sous le système d’exploitation de Google, Androïd, ou sous celui d’Apple.

Là encore, nos GAFA jouent les vierges effarouchées. Pas question de rendre ces données accessibles à un tiers, fut-il le gouvernement, claironnent-elles. Pourtant, en 2015, Google a par exemple reconnu avoir livré aux autorités l’accès aux comptes Gmail de trois membres de Wikileaks. Wikileaks avait notamment révélé l’ampleur de l’espionnage dont avaient fait l’objet les présidents français par la NSA, espionnage portant sur leurs communications téléphoniques et électroniques. Des révélations semblables avaient également été faites concernant Angela Merkel. Au printemps 2016, Tim Cook, le patron d’Apple, a déclaré avoir refusé de livrer les clés de chiffrement du téléphone du terroriste de San Bernardino, que la police et la justice américaine lui avaient réclamé. Mais pour beaucoup d’experts du secteur, cette passe d’armes relevait en grande partie du jeu de rôles : ainsi, selon Edward Snowden, qui a révélé l’ampleur des écoutes réalisées par la NSA, les autorités américaines n’ont en fait nul besoin de demander la permission d’Apple pour déverrouiller un iPhone.

(103)Mais les GAFA et autres oligarques de la Silicon Valley ont d’autres plans encore plus grandioses, dignes des meilleurs ouvrages de science-fiction de Philip K. Dick

« Quand on considère l’avenir, avec ses promesses et ses défis, on voit s’annoncer Le Meilleur des mondes », a ainsi déclaré, sans la moindre once d’ironie, Eric Schmidt, le patron d’Alphabet, la maison mère de Google[16]. Robotisation, intelligence artificielle, humanité augmentée : larguant les amarres du sens de la mesure chère aux Grecs anciens, ces dirigeants, ivres de leur puissance et de leur hubris (démesure), veulent ni plus ni moins modifier la nature humaine.

A l’image de Google, qui a ainsi installé en juin dernier à Zurich un nouveau labo de 1 800 personnes consacré à l’intelligence artificielle (IA). Il sera consacré notamment au deep leaming, une nouvelle technologie qui a révolutionné FIA. Objectif : améliorer les capacités langagières, mais aussi la compréhension et même la perception des machines. Le but ultime: donner aux robots les mêmes compétences et capacités que celles dont disposent les humains... mais améliorées. Une ambition contre laquelle le physicien britannique Stephen HAWKING ainsi que d’autres sommités scientifiques se sont élevés, dans une lettre ouverte publiée par le Future of Life Institute, un organisme américain à but non lucratif : « Les formes primitives d’intelligence artificielle que nous avons déjà se sont montrées très utiles. Mais le développement d’une intelligence artificielle complète pourrait mettre fin à la race humaine. »

(104) Une perspective qui peut sembler par trop pessimiste, ou tout au moins extrêmement lointaine

Il n’en reste pas moins que l’objectif de nos nouveaux maîtres du monde est bien, sinon d’éradiquer la race humaine, au moins de l’améliorer. Une ambition qui n’est pas sans rappeler celle des eugénistes des siècles passés. Le transhumanisme a bien pour ambition de créer un homme augmenté, par hybridation avec la machine. « Ceux qui décideront de rester humains et refuseront de s’améliorer auront un sérieux handicap, écrit très sérieusement Kevin WARWICK, professeur de cybernétique à l’université de Reading (Grande-Bretagne). Ils constitueront une sous-espèce et formeront les chimpanzés du futur. »

Ce transhumanisme-là – tel qu’il est notamment professé par Google, via sa société ultrasecrète Calico – entend même en bout de chaîne... en finir avec la mort, grâce aux progrès de la technomédecine ou de l’ingénierie génétique. Il serait par exemple possible de créer, par le biais de la bio-ingénierie, des cellules immunisées capables d’identifier le cancer, ou encore d’imprimer en 3D de la peau humaine pour soigner les victimes de brûlures.

(105) « La grande tâche inachevée du monde moderne est de transformer la mort d’une réalité de l’existence en problème à résoudre

Un problème à la solution duquel j’espère contribuer de toutes les façons possibles », assène

ainsi le milliardaire californien Peter Thiel, cofondateur de PayPal [17].

Cette ambition d’en finir avec l’espèce humaine, coupable d’inachèvement et de fragilité, relève-t-elle de la science-fiction ? Pas si sûr. Dans la Silicon Valley, en tout cas, on y croit dur comme fer, et l’on dépense des dizaines de milliards de dollars pour y parvenir. Sans doute les dirigeants de la Silicon Valley devraient-ils abandonner quelques instants leurs équations pour se pencher sur la sagesse universelle qui, des philosophies orientales aux Grecs en passant par les religions abrahamiques, avertissent systématiquement sur les risques liés à l’hubris, la démesure. Les conséquences de cette déraison sont toujours catastrophiques.

Mais cette fois, c’est l’humanité tout entière que nos Icare modernes veulent embarquer dans leur délire en forme de miroir aux alouettes. Pour beaucoup d’entre eux, la démocratie n’est qu’une forme politique inaboutie, marquée par la lenteur, l’impuissance et les compromis inutiles. La délibération a vocation à être remplacée par les algorithmes, plus sûrs, plus exacts.

(106) Autant de raisons pour lesquelles il est grand temps de rompre avec l’optimisme un peu naïf du philosophe Michel Serres

 « Google est une puissance unique dans l’histoire, peut-être plus forte que Rome ou l’Empire britannique, mais dans le même temps, grâce au numérique, un individu seul, que j’appelle “Petite Poucette”, peut avoir accès à tous les autres et contrebalancer cet énorme pouvoir. C’est ainsi que Snowden a pu démasquer la NSA[18].» Cette fausse symétrie masque en fait une dissymétrie considérable de moyens, de pouvoir et de capacité d’influence rarement vue dans l’Histoire. L’une des grandes batailles des années à venir sera de prendre conscience de ce risque vertigineux et de s’opposer avec vigueur aux ambitions démiurgiques de nos nouveaux technomaîtres.

 

J/ LA FRANCE, PETITE-FILLE MODÈLE DU NÉOLIBÉRALISME GLOBALISÉ

« On est forcément déficitaire quand on n’a pas une industrie capable de supporter la concurrence en qualité, et quand on n’a pas une industrie organisée de telle sorte qu’elle supporte la concurrence en prix »

L’homme qui, en ce jour de 1983, fait cette analyse si juste, n’est pas n’importe qui. Il s’agit du président de la République, François Mitterrand. Dans le cadre un brin formel du Centre mondial de l’informatique, l’hôte de l’Elysée rappelle le caractère central de la politique industrielle, la nécessité vitale, aussi bien économique que sociale - alors que la France dépasse le cap des 2     millions de chômeurs – de conserver un appareil industriel puissant, soutenu et orienté par le bras séculier de l’État.

(107) Quelques semaines plus tard, pourtant, c’est le tournant de la rigueur, qui acte la priorité donnée par le pouvoir socialiste à la construction européenne

Cela fut-ce aux dépens de l’industrie, du social, et des classes populaires qui avaient massivement placé leurs espoirs dans celui qui proclamait qu’il était temps de « changer la vie ». Dès 1983, la France s’impose ainsi l’objectif de ne pas dépasser 3 % de déficit budgétaire annuel, le même chiffre magique qui servira plus tard de mantra aux idéologues de Bruxelles, pour rendre caduque toute possibilité de relance budgétaire. La « sainte trinité de la rigueur », suivant une expression utilisée à l’époque au sujet de Pierre Mauroy, Jacques Delors, et, après hésitation, de Laurent Fabius, va remporter la bataille politique et idéologique contre les         « visiteurs du soir » de François Mitterand, qui souhaitent la sortie du franc du Système monétaire européen, afin de conserver les mains libres. Une victoire idéologique qui va se diffuser rapidement à toute la sphère des élites françaises - en particulier la prestigieuse Inspection des finances, qui forme l’élite des énarques -, de l’Administration, de l’expertise et des médias. « Que faire dans cet univers déprimant, sinon se mettre à l’heure mondiale, celle des vaches maigres, écrit ainsi Franz-Olivier Giesbert dans Le Nouvel Observateur, en 1983. Il y a encore des adversaires de la rigueur au sein de la majorité, mais les experts sont d’accord sur le diagnostic : la France vit au- dessus de ses moyens. » À force d’être archidominant, ce corpus idéologique va même finir par être confondu par nos dirigeants avec la réalité.

(108) Ce tournant de la rigueur est l’acte fondateur ouvrant la période historique qui continue de s’étirer indéfiniment jusqu’à nous

Ce coup de poignard dans les illusions des classes populaires et de la gauche. Durant plus de trente ans, nos gouvernants continueront à suivre la philosophie élaborée à l’époque, dictée par le développement de la globalisation commerciale et financière, sur fond de triomphe planétaire du néolibéralisme, encore accentué par la chute du mur de Berlin en 1989. Privatisations, baisse des impôts sur les entreprises, dérégulation des flux financiers et commerciaux, gestion des entreprises pour le profit à court terme des actionnaires, vont tenir lieu de feuille de route pour nos gouvernants durant des décennies. Quant à l’Europe ordolibérale, sous domination allemande, loin de se montrer protectrice, elle ne fera que renforcer les tendances aux dumpings sociaux, fiscaux et environnementaux propres à cette globalisation organisée sous le signe de la lutte sans merci de tous contre tous.

Mais il y a davantage. Car si l’on peut comprendre une adaptation dictée par la contrainte extérieure, le zèle mis par nos élites à se couler dans le monde de ce nouveau pouvoir globalisé apparaît beaucoup moins défendable. En trois décennies, toute la puissance industrielle qui était le poumon de l’économie hexagonale aura été éradiquée, sacrifiée à une financiarisation à tous crins qui n’aura été en définitive qu’un miroir aux alouettes pour notre économie.

(109) Avec la foi des nouveaux convertis, nos élites ont été les premières à promouvoir cette globalisation néolibérale

Notamment en squattant les hauts postes des grandes institutions financières internationales (OMC, FMI...), pratiquant allègrement pantouflage grassement payé dans les banques et les grandes entreprises, et rétropantouflage dans les postes d’influence et de prestige de la sphère publique. Pourtant, mis à part leurs carrières, qui se sont déroulées sans accroc, rien ne s’est passé comme ils l’avaient prédit avec tant de morgue et de présomption. Jusqu’à la catastrophe économique que connaît aujourd’hui notre pays.

 

La globalisation a fait exploser le modèle français

La globalisation, qu’ils avaient promue, s’est transformée en machine infernale pour la France: le libre-échange a fait disparaître les emplois industriels par centaines de milliers, et entraîné ainsi la paupérisation rampante des classes moyennes et populaires hexagonales, qui vivaient de ces emplois. Les dogmes européens de la concurrence libre et non faussée et le carcan de l’euro ont, quant à eux, rendus caduque la politique industrielle, qui aurait au moins permis à notre pays de se défendre à armes égales dans cet environnement déflationniste.

Quant à la financiarisation, elle s’est révélée en grande partie une illusion, les grands établissements financiers préférant toujours, malgré le big bang de la place de Paris en 1984, s’implanter dans les grandes places anglo-saxonnes, à New York, et surtout à Londres.

 

(110) Cette dernière est au cœur de l’économie mondialisée, et dispose également d’un accès privilégié au marché unique de l’Union européenne

La place de Londres est surtout un immense casino aux triples vocations spéculative, grâce à la très faible régulation du secteur financier, fiscale, grâce à son rôle pivot de place off shore en lien étroit avec les îles britanniques (Jersey, Guernesey...), et de blanchiment de l’argent sale, facilité notamment par le recours à l’instrument patrimonial du trust, qui garantit une opacité quasi totale à ses détenteurs.

Surtout, cette financiarisation, via le recours aux marchés pour s’endetter à faible taux, a permis à notre pays de s’illusionner trop longtemps sur la gravité du mal qui frappait son économie, et plus particulièrement son industrie. Grâce au gonflement de la dette, nos gouvernants ont pu employer ces classes moyennes à grands renforts d’emplois publics, et trouver une occupation à nos jeunes, via d’innombrables formations et emplois aidés.

Puis la crise est arrivée : faute, là encore, d’être capable de tenir tête à l’Allemagne, la France a dû valider les multiples plans d’austérité imposés au Vieux Continent par Angela Merkel et Wolfgang Schaüble, son intraitable ministre des Finances. L’impossibilité de s’endetter davantage, sur fond de marasme européen généralisé, a fini par révéler la gravité du mal français, d’autant que François Hollande, qui prétendait « réorienter l’Europe », n’a fait somme toute que rajouter une couche d’austérité supplémentaire – via les hausses d’impôt – aux difficultés endémiques que rencontrait déjà notre pays.

(111) Et seule une conjoncture internationale extrêmement favorable, marquée par la baisse des prix du pétrole, la baisse de l’euro et des taux d’intérêt au plancher, a permis d’éviter à François Hollande d’affronter une authentique récession

Pourtant, malgré la volonté de Hollande de sauver le système, et surtout de se sauver, la gravité du mal français, accentué par l’impossibilité de jouer sur le levier monétaire, a fini par apparaître au grand jour : une agriculture qui a renoncé à la qualité pour se lancer dans une course au bas de gamme perdue d’avance, un tissu industriel en capilotade, un secteur financier qui ne fait pas le poids face à ses grands concurrents. Une économie qui, finalement, ne tient plus guère que grâce au tourisme, au risque, déjà prophétisé par Michel Houellebecq dans La Carte et le Territoire, de transformer notre pays en vaste parc d’attractions pour l’oligarchie mondialisée. La perspective ainsi offerte à notre jeunesse de choisir entre la possibilité de porter les courses des ultrariches ou de mixer les cocktails des heureux du monde pouvait déjà paraître peu réjouissante. Mais depuis la répétition des attentats, même ce recours-là paraît désormais illusoire.

 


[1]  Extrait du livre « Bienvenue dans le PIRE DES MONDES » de Natacha Polony & Le Comité Orwell, Pais, Plon, novembre 2016, pp.57-111.

[2] Maurice Allais, La Crise mondiale d’aujourd’hui, Clément Juglar, 1999.

[3] Max Milo, 2014.

[4] Le Cercle, 2014.

[5] Voyages en France, Seuil, 2011.

[6] « Plongez dans la guerre invisible que les multinationales livrent aux Etats-Unis », 15 mars 2016.

[7] Noah Smith, dans Bloomberg.com/du 26 juillet 2016.

[8] Global Inequality : A New Approach for the Age of Globalization, Harvard University Press, 2016.

[9] La France périphérique. Comment on a sacrifié les classes populaires, Flammarion 2014.

[10] Lire à cet égard le remarquable ouvrage de Marc Dugain et Christophe Labbé, L’Homme nu, la dictature invisible du numérique, Robert Laffont/Plon, 2016.

[11] Thierry Breton, PDG d’Atos, lors d’une rencontre de République moderne, le 25 mai 2016.

[12]  “Bitcoin technology seen being global” , 12 août 2016.

[13] « L’Europe a eu raison de tuer le billet favori des criminels », Financial Times, 8 mai 2016.

[14] « Costs and benefits to phasing out paper currency », NBER Macroeconomocs Annual Conference, avril 2014.

[15] Anthropolis, vol.1, n°2.

[16] Cité dans Marc Dugain et Christophe Labbé, L’Homme nu, la dictature invisible du numérique, Robert Laffont/Plon, 2016.

[17] Cité dans Sonia Arrison, 100 plus : How the Coming Age of Longevity Will Change Everything, From Careers and Relationship in Family and Faith, Basic Books, 2013.

[18] Interview au Journal du dimanche, 9 février 2014.

 


Date de création : 18/12/2016 @ 09:18
Dernière modification : 18/12/2016 @ 09:34
Catégorie : Sciences politiques
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