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Points d’histoire revisités - La révolution en partage (2)





LA RÉVOLUTION EN PARTAGE (2)
 
II. LE CERCLE DES VENGEANCES
 
Ce cercle se forme concrètement au cours de l’été 1792, au moment où, suite à l’assaut des Tuileries mené le 10 août 1792 par les patriotes révolutionnaires (sans-culottes) excités par les Girondins, la Législative se trouve contrainte par les émeutiersàsuspendreleroi ; celui-ci estdésormaisprisonnierdelaCommuneinsurrectionnelle de Paris qui s’est accordée tous les pouvoirs d’administration et de police. Par le décret du 18 août, toutes les communautés religieuses subsistantes ont été supprimées, le costume religieux étant proscrit en dehors de l’exercice du culte. Le bilan des victimes du 10 août fut lourd : 100 morts et 270 blessés pour les assaillants et parmi les défenseurs, 600 gardes suisses tués et 200 gentilshommes au service du roi.   
 
La « première Terreur » et l’offensive austro-prussienne (1792)
C’est dans un climat de violence et de peur, où s’opposent des autorités rivales, que, par sa personnalité et son autorité naturelle, Danton va devenir le vrai chef du Conseil exécutif. La Commune insurrectionnelle force l’Assemblée à faire emprisonner Louis XVI au Temple, à convoquer une Convention nationale élue au suffrage universel chargée d’élaborer une Constitution et met en place le dispositif de ce que l’on a appelé « la première Terreur » qui préfigure la « Grande » (celle de 1793) : suppression des journaux d’opposition, perquisitions, visites domiciliaires, arrestations de prêtres réfractaires, des notables aristocrates, des anciens ministres feuillants, premier Tribunal révolutionnaire (qui ne fera guillotiner que trois « conspirateurs »). « Là où commence l’action des agents de la nation doit cesser la vengeance populaire » dit Danton.
Paris vit à l’heure des préparatifs militaires, de la patrie en danger, des volontaires. Le 21 août 1792, on apprend la première insurrection vendéenne. À la fin du mois, les frontières sont franchies. Le duc de Brunswick avec une armée de 80 000 austro-prussiens s’avance vers Paris. Les soldats de la Révolution reculent.
Le 28 août, Roland, ministre de l’Intérieur,propose d’abandonner Paris et de se retirer au-delà de la Loire avec l’Assemblée et le roi. Seul des ministres Danton s’y oppose avec tant d’indignation et de menaces que les autres y renoncent. Le même jour, devant l’Assemblée, il félicite la Commune pour les mesures déjà prises, puis fait décider l’envoi dans les départements de commissaires (c’est lui qui les choisira, presque tous parmi les membres de la Commune) qui procéderont aux levées de volontaires (30 000 hommes à Paris et dans les départements voisins) et à la réquisition des denrées nécessaires au ravitaillement des armées. Il fait enfin autoriser les visites domiciliaires de suspects, décidées par la Commune.
Le 2 septembre, Paris apprend que le duc de Brunswick a occupé Verdun, que ses troupes sont à deux jours de la capitale. Danton, en costume rouge, monte à la tribune de l’Assemblée et prononce son célèbre discours, salué par une ovation assourdissante :
« Il est bien satisfaisant, messieurs, pour les ministres d’un peuple libre, d’avoir à lui annoncer que la patrie va être sauvée. Tout s’émeut, tout s’ébranle, tout brûle de combattre ! (…) Le tocsin qu’on va sonner n’est point un signal d’alarme, c’est la charge sur les ennemis de la patrie. Pour les vaincre, il nous faut de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace, et la France sera sauvée !  »
Grâce à lui, grâce aux décrets qu’il fait voter à l’Assemblée, une impulsion nouvelle sera donnée à la poursuite de la guerre. L’armée sent que le gouvernement, désormais, est résolu à lutter. Jusqu’à Valmy, c’est lui qui va incarner le mieux cette volonté de vaincre et cette passion de l’union révolutionnaire, mieux que la Commune et les Girondins, obsédés par leur haine réciproque.
A Paris, du 2 au 6 septembre, dans un climat de panique et de peur lié à l’invasion du territoire et aux appels au meurtre des journaux de Marat (L’Ami du peuple) et d’Hébert(le Père Duchesne), des sans-culottes arrêtent 3000 hommes qui s’entassent dans les prisons parisiennes dont plus de 400 prêtres et religieux « réfractaires ». Tous attendaient d’être jugés mais, devant l’urgence toute initiative fut finalement laissée au Comité de surveillance chargé de la police politique et qui coordonna l’action des Comités de section.. Les dix hommes qui le composaient portent la responsabilité des massacres qui vont s’ensuivre. Pour les seules prisons parisiennes, il sera dénombré plus de 1000 morts sur les 3000 détenus dont 214 prêtres (115 aux Carmes, 73 à St Firmin, 23 à l’Abbaye et 5 à la Force). Les contemporains et certains historiens ont attribué (sans preuves) à Danton un rôle dans ces événements. « L’attitude des autorités est, sur le moment, embarrassée » écrit François Furet, « Toutes se sentent débordées et intimidées. Ni la Commune, ni son Comité de surveillance, n’ont préparé les massacres : ils les ont laissé faire en cherchant à en limiter la portée. Ministre de la Justice, Danton s’est abstenu de toute intervention. L’opinion révolutionnaire a, dans son ensemble, non pas approuvé mais justifié l’événement. »
Le 4 septembre, pendant les massacres, le Comité de surveillance de la Commune où siège Marat lance des mandats d’arrestation contre Roland et Brissot. Cette fois Danton intervient et, s’opposant à Marat en une altercation caractéristique des deux hommes, fait révoquer les mandats ; de même, il réussit habilement à faire échapper Adrien Duport, Talleyrand et Charles de Lameth.
Le 20 septembre 1792, Valmy sauve la France de l’invasion et donne le signal de la détente. Le même jour, la Conventionse réunit, première assemblée élue au suffrage universel à deux degrés (mais seuls les militants révolutionnaires ont osé paraître aux assemblées primaires) qui proclame aussitôt la République.
 
La Convention, première assemblée républicaine (20 septembre 1792)
 
À Paris, Robespierre est élu le premier, puis c’est le tour de Danton qui obtient le plus grand nombre de voix : 638 sur 700 présents. Ses amis, Camille Desmoulins, Legendre et Fabre d’Eglantine sont élus avec lui. Il opte pour la députation, quittant le Conseil exécutif.
Deux factions rivales, les Montagnards (200) et les Girondins (160) entrent aussitôt en lutte pour le contrôle de la Convention (ces factions, divisées, de composition fluctuante, sans lignes politiques claires, ne sont pas des partis au sens moderne du terme). La majorité des députés (389), « la Plaine ou le Marais » (qui ne sont pas des « modérés »), suivent les Montagnards ou les Girondins selon qu’ils estiment que les uns ou les autres incarnent le mieux les espoirs collectifs. Danton siège à gauche avec la Montagne. Malgré les attaques des Girondins, il sera longtemps le défenseur de l’union entre les factions.
À la Convention, le 4 octobre, Danton propose de déclarer que la patrie n’est plus en danger. Il ne demande qu’à renoncer aux mesures extrêmes. Surtout, il mesure les risques que font courir à la Révolution les querelles fratricides entre républicains. Il prêche la conciliation et appelle plusieurs fois l'assemblée à la « sainte harmonie ». Mais les attaques des Girondins se concentrent sur lui, Marat et Robespierre – les « triumvirs » – accusés d’aspirer à la dictature.
 
– Danton n’hésite pas à défendre Robespierre mais il se désolidarise de Marat
« Tous ceux qui parlent de la faction Robespierre sont, à mes yeux, ou des hommes prévenus ou de mauvais citoyens » dira-t-il pour sa défense, mais « Je n’aime pas l’individu Marat. Je dis avec franchise que j’ai fait l’expérience de son tempérament : il est volcanique, acariâtre et insociable. » Les Girondins attaquent Danton sur sa gestion des fonds secrets du ministère de la Justice. Roland, ministre de l’Intérieur donne scrupuleusement les siens alors que Danton s’en montre  incapable. Harcelé par Brissot (chef des Girondins), il ne s’en sort que par la lassitude de la Convention et longtemps les Girondins crieront « Et les comptes ? » pour l’interrompre à la tribune.
 
– L’influence de Danton est en baisse, au profit de Robespierre qui devient le vrai chef de la Montagne
Peut-être écœuré par ces attaques et par l’échec de ses tentatives de conciliation, Danton se fait envoyer fin novembre par la Convention en Belgique avec trois autres commissaires, pour enquêter sur les besoins de l'armée du nord, le général Dumouriez ayant accusé le directoire d’achat mis en place par la Convention de laisser l’armée dans le dénuement. Il part le 30 novembre alors que débute le procès de Louis XVI.
 
1793, l’année de tous les dangers, tant sur le plan extérieur qu’intérieur
 
Danton aurait souhaité le bannissement plutôt que la mort pour Louis XVI : il aurait pensé que c’était une des conditions de la paix. En dépit de ce souhait intime, alors que des girondins, désireux de sauver le roi, réclamaient le vote de la mort une majorité des 2/3, le 16 janvier 1793, Danton fit front avec plusieurs Montagnards et réclama avec succès le vote de la mort à la majorité simple.
 
– Danton est envoyé à nouveau en Belgique avec Delacroix où ils vont acquérir une réputation de violence et de débauche sinon de déprédation. Il y apprend le décès de sa femme à la naissance de son troisième fils. De retour en France le 16 février, désespéré, il fait exhumer son corps. Robespierre ne manque pas de lui adresser une lettre de condoléance : « Si, dans les seuls malheurs qui puissent ébranler une âme comme la tienne, la certitude d’avoir un ami tendre et dévoué peut t’offrir quelque consolation, je te la présente. Je t’aime plus que jamais, et jusqu’à la mort. Dès ce moment, je suis toi-même. Embrasse ton ami. »
 
– Danton reparti en Belgique le 5 mars à l’appel de Delacroix, trouve une situation désastreuse. Alors que Dumouriez vient d'entrer en Hollande, les Autrichiens battent le général Miranda qui doit abandonner Liège. Les habitants se révoltent contre l’armée française. Le 7, les commissaires, réunis à Bruxelles, décident de « dépêcher à Paris Danton et Delacroix pour hâter les grandes mesures ».
 
Outre les revers militaires en Belgique la situation de la République est grave : soulèvements dans les campagnes après la décision le 23 février de lever 300 000 hommes, insurrection de la Vendée, difficultés économiques entraînant à Paris une vague d’agitation orchestrée par les « Enragés » qui réclament le « maximum » des prix et des changements sociaux. Face à cette situation, il n’y a pas de direction homogène et efficace. Le gouvernement est tiraillé entre les généraux, les ministres du Conseil exécutif (qui depuis la Constituante ne peuvent être députés) et la Convention, toujours plus divisée entre Girondins et Montagnards et soumise à la pression des sans-culottes parisiens.
Le printemps 1793 fournit à Danton, qui a maintes fois proposé avec la Plaine, par la voix de Barère, un gouvernement d’union nationale, l’occasion de mettre son énergie et son éloquence au service de la Révolution. Les onze discours qu’il prononce du 8 mars au 1er avril sont empreints d’une sorte de frénésie. Il fait voter l’envoi de commissaires dans les sections pour engager les citoyens à voler au secours de la Belgique et provoquer une nouvelle expression de patriotisme.
 
– Le 9 mars, il appelle avec succès à la libération des prisonniers pour dettes ; proposition transformée en loi d'interdiction absolue de ce type d’emprisonnements. Le lendemain, Danton prononce deux discours ; le matin, un appel à l’énergie et à l’union qui, selon le compte-rendu s’achève dans une ovation « universelle ». Le soir, les commissaires envoyés dans les sections évoquent la création d’un Tribunal révolutionnaire (celui institué le 17 août 1792 avait été supprimé le 29 novembre), tribunal extraordinaire jugeant sans appel et dont les jugements sont applicables sous 24 heures. La majorité de l’assemblée effarouchée est hésitante.
Après une intervention de Robespierre visant à empêcher qu’il ne puisse toucher les patriotes, la loi instituant le Tribunal révolutionnaire – devant lequel, après la reine et les Girondins, il devait lui-même comparaître un an après – est votée.
 
– Le 15 mars, la Convention reçoit une lettre menaçante de Dumouriez, la rendant responsable de ses défaites. Malgré l’indignation générale, Danton s’oppose à un décret d’accusation contre lui et se fait envoyer en Belgique pour le raisonner. Il le rejoint le 20 ; dans l’intervalle, Dumouriez s’est fait écraser à Neerwinden le 18. Danton n’obtient qu’un vague billet de soumission (« J’ai épuisé tous les moyens de ramener cet homme aux bons principes. » dira-t-il) ; il rentre à Paris, mais au lieu de venir rendre compte de sa mission, disparaît plusieurs jours. Parti de Bruxelles le 21, il ne réapparait au Comité de défense général que le 26, ce qui a intrigué contemporains et historiens. Lorsque la Convention apprend la défaite de Neerwinden et les tractations de Dumouriez avec les Autrichiens, elle renouvelle le 25 mars, dans un élan d’union, son Comité de défense générale en y élisant des Girondins, des hommes de la Plaine et des Montagnards, Danton, Desmoulins, Dubois-Crancé et Robespierre. A la première séance, le 26, Danton, enfin réapparu, prend encore la défense de Dumouriez, reconnaît que le général a des torts, mais se porte garant de son désintéressement. Robespierre s’étonne de l’attitude de Danton et demande la destitution immédiate du général en chef. Les Girondins font bloc avec Danton pour la faire refuser. Le lendemain 27, à la Convention, Robespierre fait de nouveau le procès de Dumouriez. C’est seulement le 30 mars qu’elle se décide à envoyer des commissaires pour le citer à comparaître. Dumouriez les fait arrêter le 1er avril et les livre aux Autrichiens. Il tente ensuite d’entrainer son armée contre Paris mais se heurte à ses propres troupes et passe à l’ennemi accompagné de quelques généraux, dont Egalité fils (le duc de Chartres, futur Louis-Philippe, fils du duc d’Orléans, Philippe-Egalité, qui va être arrêté à Paris par les comités).
 
– Danton, jusqu'au dernier moment, a cherché à établir l’union entre les républicains
Il l’a fait, contrairement à Robespierre et aux Montagnards qui jugeaient l’union avec les Girondins impossible (« Quoique assis au sommet de la Montagne, écrit le robespierriste Levasseur, il avait été jusque-là, sinon l’homme de la Droite, du moins en quelque sorte le chef du Marais. »). La trahison de Dumouriez va provoquer la rupture de Danton avec la Gironde. Le 1er avril, à la Convention, les Girondins l’accusent de complicité. Danton, soutenu par la Montagne (qui comprit, dit Levasseur, « que son impétueuse éloquence allait rompre toutes les digues ») répond en attaquant à son tour. Se tournant vers la Montagne, il s’écrie :
« Je dois commencer par vous rendre hommage, citoyens qui êtes placés à cette Montagne : vous avez mieux jugé que moi. J’ai cru longtemps que, quel que fût l’impétuosité de mon caractère, je devais tempérer les moyens que la nature m’a départis, je devais employer, dans les circonstances difficiles où m’a placé ma mission, la modération que m’ont paru commander les évènements. Vous m’accusiez de faiblesse ; vous aviez raison, je le reconnais devant la France entière… Eh bien ! je crois qu’il n’est plus de trêve entre la Montagne, entre les patriotes qui ont voulu la mort du tyran et les lâches qui, en voulant le sauver, nous ont calomniés dans toute la France. »
Au cours d’une séance dramatique, la Gironde et lui se renvoient l’accusation d’avoir trempé dans le complot monarchique du général en chef. Seul résultat immédiat de cette mêlée : les Girondins font décréter que les députés suspects de complicité avec l’ennemi ne seront plus protégés par l’inviolabilité parlementaire. Le soir, aux Jacobins, Robespierre prend la défense de Danton et demande la mise en accusation des Girondins.
La Plaine ne songe pas à suivre Robespierre, mais les circonstances l’inclinent vers Danton.
 
– Le 6 avril, la Convention crée enfin le Comité de Salut public, réclamé par Danton et Robespierre dès le 10 mars et y place des hommes qui ne sont pas trop impliqués dans le conflit entre Gironde et Montagne et qui souhaitent l’unité : sept députés de la Plaine, Barère en tête, la Montagne n’est représentée que par Danton et son ami Delacroix.
Le Comité de salut public, chargé de surveiller et d’animer le Conseil exécutif des ministres devient très vite le véritable pouvoir exécutif de la Convention. Composé de neuf membres rééligibles tous les mois par la Convention, il se réunit au deuxième étage du pavillon de Flore, devenu le pavillon de l’Egalité et ses délibérations demeurent secrètes. Dominé par Danton, il va être réélu intégralement le 10 mai et le 10 juin (il s’agrandit à cette date de 4 adjoints, 3 robespierristes, Saint-Just, Couthon, Jean Bon Saint-André, et un ami de Danton, Hérault de Séchelles).
Danton, « le plus modéré des Montagnards », se refuse aux mesures révolutionnaires réclamées par les sections et les clubs parisiens (économie dirigée, levée en masse, loi des suspects) face à une situation extérieure et intérieure de plus en plus menaçante (invasion étrangère, contre-révolution intérieure). La Terreur ne sera mise à l’ordre du jour qu’après son départ. Chargé au Comité de salut public des Affaires étrangères, il rêve d’un compromis avec l’Europe et essaie de négocier en secret pour fissurer le bloc de la coalition, prêt à offrir la libération de la reine. Le 13 avril, il détermine la Convention à désavouer la guerre de propagande et à déclarer qu’elle « ne s’immiscerait en aucune manière dans le gouvernement des autres puissances ». Mais ses tentatives n’aboutissent pas et se heurtent à une situation militaire défavorable. La Belgique et la rive gauche du Rhin reprises par les coalisés, la France ne disposait plus de monnaie d'échange. « Que pouvait offrir Danton ? se demande Georges Lefebvre L’abandon des conquêtes de la République ? Les coalisés les avaient reprises et comptaient démembrer la France ; ils se moquaient des propositions dérisoires d’un régicide aux abois. Cette diplomatie, souvent louée depuis, supposait la victoire ou la capitulation déguisée en compromis. »
 
– Cette politique de ménagements mécontente les sans-culottes
Ceux-ci sont particulièrementexaspérés par la cherté des denrées de première nécessité ainsi que Robespierre et ses amis qui aspirent à le remplacer. « Tes formes robustes, dira Saint-Just dans son réquisitoire, semblaient déguiser la faiblesse de tes conseils (…) Tous tes exordes à la tribune commençaient comme le tonnerre et tu finissais par faire transiger la vérité et le mensonge. »
 
À la Convention, la lutte entre la Gironde et la Montagne s’exacerbe. Pour écraser les Girondins, les Montagnards vont s’allier aux sans-culottes, en acceptant certaines de leurs revendications sociales. Le 13 avril, malgré Danton qui tente de s’y opposer (« N’entamez pas la Convention ! » s’écrie t-il), les Girondins font voter la mise en accusation de Marat, mais le jury du Tribunal révolutionnaire l’acquitte et il est ramené en triomphe par la foule à l’assemblée. Le 18 mai, la Convention élit une commission de douze membres, tous girondins, pour enquêter sur les agissements de la Commune. Le 24, cette commission arrête Hebert et Varlet. Le 25, Isnard répond par des menaces à une délégation de la Commune venue demander leur libération. Le 26, Robespierre lance aux Jacobins un appel à une « insurrection » des députés « patriotes »contre leurs collègues accusés de trahisons. Danton tente de désamorcer la « journée » qui se prépare en faisant voter le 27 à minuit la cassation de la Commission des Douze ; en vain car elle est rétablie le lendemain.
 Le 31 mai, la Convention est encerclée par les sans-culottes qui réclament l’arrestation des Girondins et des mesures sociales. L’assemblée se contente de supprimer de nouveau la Commission et renvoie les pétitions au Comité de salut public. Le lendemain 2 juin, une foule de 80 000 hommes armés de 150 canons investit la Convention. Après une tentative de sortie en cortège qui se heurte aux canons de Hanriot, l’assemblée doit se résigner à décréter d’arrestation 29 de ses membres. Danton a laissé faire. Les Cordeliers l’accuseront d’avoir voulu empêcher sinon modérer l’action des sans-culottes.
 
– Danton va essayer de ne pas achever d’anéantir la droite
Les députés girondins consignés chez eux sont gardés si mollement qu’une partie s’échappe. Brissot s’enfuit ; il est arrêté à Moulins, ramené à Paris, puis guillotiné.
Après s’être remarié le 15 juin, Danton est plus occupé par son bonheur privé que par les soucis d’État, il ne vient plus aux Jacobins. Ses absences à la Convention sont remarquées. Il néglige même le Comité. Les clubs et la Commune l’accusent d’inertie. Le 23 juin Vadier dénonce les « endormeurs » du Comité. Marat attaque le Comité « de la perte publique ». Même son ami Chabot lui reproche aux Jacobins d’avoir « perdu son énergie ». Attaqué vivement le 8 juillet à la Convention, il ne se défend pas. Le 10 juillet, lors du renouvellement du Comité de salut public, il demande à la Convention de l’écarter : « Peut-être, écrit François Furet, fait-il un calcul politique qui va se révéler redoutable : puisque le pouvoir l’a compromis, que les autres se compromettent à leur tour et le laissent se refaire une virginité ! ». Le 12 juillet, Charlotte Corday vient venger les Girondins dont elle est amie, en assassinant Marat[1]
 
– Danton s’exonère du pouvoir au profit de Robespierre
Élu malgré lui le 5 septembre, il refuse à nouveau sa participation au pouvoir. Les robespierristes entrent au Comité. Robespierre lui-même s’y fait porter deux semaines plus tard. « Jamais substitution d’une équipe à l’autre ne se fit plus simplement » écrit l’historien Louis Madelin.
 
Danton, chef des « Indulgents », se livre à une surenchère révolutionnaire (automne 1793)
 
Le nouveau Comité de Salut public à peine installé, les événements désastreux se multiplient pendant l’été 1793 : soulèvements dans les provinces après l’élimination des Girondins (Lyon, Bordeaux, Marseille), victoire des vendéens à Vihiers (17 juillet), aux frontières capitulation de Valenciennes (28 juillet) et Mayence, Toulon livrée aux Anglais (29 août). La République « n’est plus, dit Barère le 23 août dans son discours sur la levée en masse, qu’une grande ville assiégée ». À Paris, où la crise économique s’accentue, les luttes pour le pouvoir entre les factions révolutionnaires s’exacerbent. Les revers militaires résultent surtout de la confusion et des désaccords sur le plan de la direction politique et du commandement militaire.
Danton, de retour aux Jacobins dès le 12 juillet où il se fait applaudir, participe à ces luttes en essayant de déborder le Comité avec tous ceux que mécontente Robespierre et va faire pendant tout l’été de la surenchère révolutionnaire. Le 25, il est élu président de la Convention. Mais les hébertistes, qui sont aussi candidats à la succession du pouvoir avec l’appui des sans-culottes, l’accusent de modérantisme : « Cet homme peut en imposer par de grands mots, cet homme sans cesse nous vante son patriotisme, mais nous ne serons jamais dupes… » dit leur secrétaire général Vincent aux Cordeliers, le vieux club de Danton. Le 2 septembre, à la nouvelle que Toulon s’est livrée aux Anglais, les sans-culottes, soutenus par la Commune, préparent une nouvelle « journée ». Les Jacobins s’y rallient pour canaliser le mouvement.
 
– Le 5 septembre, la Convention, cernée par les manifestants, et sous la pression des hébertistes, met « la Terreur à l’ordre du jour ».
Le 5 et le 6 septembre, Danton prononce des discours révolutionnaires très applaudis à la Convention qui décrète « qu’il soit adjoint au Comité ». Après deux jours de réflexion, il refuse. « Je ne serai d’aucun Comité, s’écrie-t-il le 13 septembre, mais l’éperon de tous. » Et puis, subitement, du 13 septembre au 22 novembre 1793, pour raison de convalescence, il va disparaître.
La pression sans-culotte accélère les mesures révolutionnaires sans parvenir à remettre le Comité en cause. Désormais ce qu’on est convenu d’appeler le Grand Comité, dominé par Robespierre, va reprendre la situation en main et exercer une dictature de fait.
Fin octobre, vingt-deux Girondins comparaissent devant le Tribunal révolutionnaire. Ils sont guillotinés le 1er novembre, en chantant encore « la Marseillaise » au pied de l’échafaud. Suivent Mme Roland, Bailly, Barnave, Houchard, Biron, 177 condamnations à mort dans les trois derniers mois de 1793.
Danton rentre le 20 novembre pour venir au secours de ses amis, députés montagnards compromis dans l'affaire de la falsification du décret de suppression de la Compagnie des Indes.Chabot et Bazire, ont été arrêtés le 19 novembre par le Comité de Salut public. Fabre d'Églantine, lié politiquement à Danton, reste libre bien que le Comité soit au courant de sa signature de complaisance. Car Robespierre a besoin de Danton et des modérés pour combattre la déchristianisation dans laquelle il voit une manœuvre politique de débordement par les hébertistes.
 
Les Indulgents dans une action concertée (décembre 1793 –janvier 1794)
 
Un axe Robespierre-Danton de courte durée
Pendant plus d’un mois, de décembre au milieu de janvier, il se forme comme un axe Robespierre-Danton sur la base d’une vigoureuse offensive contre la déchristianisation et les « ultra-révolutionnaires ». Les amis de Danton attaquent les leaders hébertistes avec l’approbation tacite de Robespierre. Camille Desmoulins lance un nouveau journal, Le Vieux Cordelier, dont les premiers numéros qui s’attaquent aux Hébertistes et à tout le courant déchristianisateur, obtiennent un énorme succès. En même temps, on apprend les premières victoires révolutionnaires. Les menaces militaires s’atténuent sans disparaître : la première guerre de Vendée est gagnée, Lyon révoltée capitule en octobre, l’insurrection de Toulon est battue en décembre, l’armée repousse les coalisés sur les frontières.
Danton incarne alors un courant plus modéré de la Montagne qui pense qu’avec le redressement de la situation militaire il convient de mettre fin à la Terreur et de faire la paix : « Je demande qu’on épargne le sang des hommes. », s’écrie-t-il le 2 décembre à la Convention. Il semble qu’il ait espéré détacher Robespierre des deux représentants hébertistes au Comité de salut publique (Billaud-Varennes et Collot) et partager avec lui les responsabilités gouvernementales.
Le 15 décembre, le n° 3 du Vieux Cordelier a un grand retentissement dans l’opinion. Il ne se borne plus à attaquer les hébertistes mais s'en prend au système de la Terreur et au Gouvernement révolutionnaire lui-même. Le 17, Fabre, Bourdon et Philippeaux font décréter d’arrestation par la Convention deux chefs hébertistes, le commandant de l’armée révolutionnaire Ronsin, et le secrétaire général Vincent, sans même en référer aux Comités. Le 20, des femmes viennent supplier la Convention de délivrer les patriotes injustement incarcérés et Robespierre lui-même fait nommer un « comité de clémence » chargé de réviser les arrestations. Le 24, le n° 4 du Vieux Cordelier réclame pratiquement la libération des suspects.
 
Le coup d’arrêt donné par Robespierre
Billaud-Varennes fait révoquer par la Convention le comité de clémence. Robespierre lui-même met fin le 25 décembre aux espoirs d’alliance de Danton en impliquant les deux factions adverses dans un même complot : « Le Gouvernement révolutionnaire doit voguer entre deux écueils, la faiblesse et la témérité, le modérantisme et l’excès ; le modérantisme qui est à la modération ce que l’impuissance est à la chasteté ; et l’excès qui ressemble à l’énergie comme l’hydropisie à la santé.» Le 7 janvier, le 5ème numéro du Vieux Cordelier est attaqué aux Jacobins. Robespierre affecte d’abord de traiter son camarade de collège Camille Desmoulins en « bon enfant gâté qui a d’heureuses dispositions et qui est égaré par de mauvaises compagnies » ; mais celui-ci, s’entendant demander que son journal soit brûlé, riposte par une citation de Rousseau : « Brûler n’est pas répondre. ». Robespierre éclate alors : « L’homme qui tient aussi fortement à des écrits perfides est peut-être plus qu’égaré.»  
 
La contre-offensive des hébertistes (février 1794)
 
La crise des subsistances, aggravée par la loi du maximum général (taxation des denrées et des salaires) et la libération de Ronsin et de Vincent (2 février) marquent une reprise de l’agitation des sans-culottes : attroupements devant les boutiques, pillages, violences. Le club des Cordeliers, dirigé par Vincent mène l’attaque. Le 12 février, Hébert dénonce la clique qui a inventé le mot «  ultra-révolutionnaire » ; le 22, il réclame des solutions à la crise des subsistances. Le Comité répond par les décrets de ventôse : nouveau maximum général, confiscation des biens des suspects au profit des patriotes indigents. Le 4 mars, Hébert affirme que Robespierre est d’accord avec les Indulgents. Carrier, l’organisateur des noyades de Nantes, réclame une « sainte insurrection » ; Hébert s’y rallie. Mais, mal préparée, non suivie par la Commune, ce soulèvement  échoue.
 
La liquidation des factions (mars-avril 1794)
 
Isolés, les dirigeants cordeliers sont arrêtés dans la nuit du 13 au 14 mars. Le procès se tient du 21 au 24 mars. La technique de l’amalgame permet de mêler à Hébert, Ronsin, Vincent et à l’imprimeur Momoro, des réfugiés étrangers afin de les présenter comme des complices du « complot de l’étranger ». Tous sont exécutés le 24 mars sans que les sans-culottes ne bougent.
Le lendemain de l’arrestation des Hébertistes, Danton et ses amis qui ont gardé le silence pendant ces évènements, reprennent l’offensive. Le numéro 7 du Vieux Cordelier, qui ne paraîtra pas, réclame le renouvellement du Comité et une paix aussi rapide que possible. Mais Robespierre est décidé à frapper les chefs des Indulgents. « Toutes les factions doivent périr du même coup » dit-il à la Convention le 15 mars. Il semble néanmoins qu'il ait hésité à mettre Danton sur la liste en considération du passé commun et des services rendus à la République. Il a accepté de le rencontrer. On ne sait pas ce qui s’est dit entre les deux hommes mais on sait que Robespierre est sorti de l’entretien avec une froideur que tous les témoins ont notée. D’après les confidences de Barère, Robespierre aurait voulu sauver Desmoulins, ce camarade de collège qu’il avait choisi comme témoin de son mariage. Mais les pressions de Billaud-Varennes, et autre Barère, mais surtout celle de Saint-Just ont emporté la décision.
Le 30 mars, le Comité ordonne l’arrestation de Danton, Delacroix, Desmoulins et Philippeaux. C’est Saint-Just qui est chargé du rapport devant la Convention. Soutenu par Robespierre, il veut que les accusés soient présents à la lecture du rapport et qu’on les arrête en fin de séance. La majorité du Comité s’y oppose par crainte d’un débat dangereux. « Si nous ne le faisons pas guillotiner, nous le serons. » Désavoué, Saint-Just aurait, de rage, jeté son chapeau au feu.
Le lendemain, à la Convention consternée, Legendre, jusqu’alors fidèle à Danton, demande que les accusés puissent venir se défendre. Une partie de l’assemblée est prête à le suivre. C’est Robespierre qui intervient : « Legendre a parlé de Danton, parce qu’il croit sans doute qu’à ce nom est attaché un privilège. Non, nous ne voulons point de privilèges ! Nous ne voulons pas d’idoles ! Nous verrons dans ce jour si la Convention saura briser une prétendue idole pourrie depuis longtemps, ou si, dans sa chute, elle écrasera la Convention et le peuple français ! ». Et fixant Legendre : « Quiconque tremble est coupable. » Après son intervention et celle de Barère, Saint-Just présente son rapport rédigé à partir des notes de Robespierre. Comme pour les hébertistes, on associe aux accusés politiques, les prévaricateurs (Fabre, Chabot, Basire, Delauney) et des affairistes comme l’abbé d’Espagnac, les banquiers autrichiens Frey et le financier espagnol Guzman, étrangers de surcroit, pour rattacher les accusés à la « conspiration de l’étranger ».
Le procès, ouvert le 2 avril, est un procès politique, jugé d’avance. Au bout de deux séances, l’accusateur Fouquier-Tinville et le président Herman doivent réclamer l’aide du Comité, mais un projet de complot en vue d’arracher les accusés de leur prison (Lucile Desmoulins aurait proposé de l’argent « pour assassiner les patriotes et le Tribunal ») permet à Saint-Just de faire voter par la Convention un décret mettant les accusés hors des débats. La défense de Danton est étranglée comme avait été étouffée celle des Girondins. Il fut condamné à mort
et guillotiné le 5 avril avec ses principaux amis, dont Camille Desmoulins, sans qu’aucune émotion se soit manifestée dans l’opinion publique.
 
La dégradation rapide de la situation politique de Robespierre
 
Et cela malgré les victoires révolutionnaires (Fleurus le 26 juin 1794). Le Comité de sûreté générale engage la lutte avec le Comité de salut public. Il y est contesté par Billaud-Varenne et Collot d’Herbois. Ses adversaires nouent un complot avec le centre de l’Assemblée. Le 9 thermidor an II (27 juillet 1794) Robespierre est empêché de s’exprimer à la Convention, il est invectivé de toutes parts, il a la gorge serrée, Garnier de l’Aube lui jette « Le sang de Danton t’étouffe ! ». Puis soudain un certain Louchet, tout juste connu s’écrie « Je demande le décret d’accusation contre Robespierre ! » Le silence venu d’un seul coup pèse sur l’Assemblée, quelques députés commencent à applaudir, puis c’est l’ensemble, la proposition est votée à main levée...La cause est entendue. Il est quatre heures de l’après-midi.
 
Son arrestation
 
Les gendarmes arrêtent Robespierre, Saint-Just et Couthon[2]. Le jeune frère de Robespierre et Le Bas se joignent volontairement à eux. Pour aller plus vite encore on porte le paralytique Couthon.
Mais la Commune de Paris (souvent plus puissante que la Convention), tenue au courant heure par heure de ce qui se passe à l’Assemblée fait sonner le tocsin, convoque les sections. Les barrières sont fermées, la place de l’Hôtel de Ville se hérisse de piques, l’insurrection n’attend plus qu’un signal que seul Robespierre peut donner.
Pendant ce temps, chaque prisonnier est conduit vers la prison qui lui est assignée. Mais le même scénario se reproduit à chaque fois, dès que le nom de Robespierre est prononcé le geôlier refuse de laisser entrer les gendarmes et leur prisonnier. La Commune aura très certainement donné des ordres très précis. Robespierre ne croit pas à l’efficacité d’une émeute pour lui redonner le pouvoir. De plus trop respectueux des lois il préfère passer devant un tribunal. Comme il faut bien aller quelque part, Robespierre propose aux gendarmes de le conduire à la police municipale, en un mot lui ouvrir les portes de la liberté.
Pendant près de deux heures au Quai des Orfèvres il reste indécis, il ne sait pas quoi faire, il n’aime pas beaucoup les gens de la Commune les trouvant trop « immoraux ». Un émissaire de la municipalité vient même lui dire « En te sauvant, tu sauve la liberté ! ». A 9 heures du soir, comme un automate il rejoint l’Hôtel de Ville. Les autres prisonniers libérés par la Commune l’y attendent. Ses doutes le reprennent, Saint-Just le pousse à agir. Faut-il appeler Paris aux armes contre la Convention et sortir ainsi de la légalité ?
Mise au courant des événements, l’Assemblée s’affole. Les troupes de la Commune s’approchent parait-il des Tuileries. Hanriot[3], surnommé par les parisiens « la bourrique à Robespierre », marche sur la Convention puis, sans aucune raison apparente hésite et se retire. Les députés reprennent courage, mettent immédiatement les robespierristes hors la loi, ce qui équivaut à la mort sans procès. On charge Barras de mater l’émeute.
Il est deux heures du matin, les troupes parisiennes sont lassent d’attendre une décision qui ne vient pas. Quand elles entendent la lecture de l’arrêté de la Convention, elles commencent à avoir une furieuse envie d’aller se coucher. Peu de temps après les rangs sont de plus en plus clairsemés. Barras fait irruption sur la place de l’Hôtel de Ville sans rencontrer beaucoup de résistance, il entre, pénètre dans la pièce où sont réunis Robespierre et ses amis. Des coups de feu éclatent, Le Bas se suicide, Couthon tombe du fauteuil où on l’avait placé, le frère de Robespierre saute par la fenêtre et se brise la cuisse. Maximilien est gravement blessé à la mâchoire. A-t-il voulu se tuer ? Un gendarme a-t-il tiré sur lui ? On ne le saura jamais. Il s’est écroulé, tachant de son sang une feuille de papier[4] où il venait d’apposer les deux premières lettres de son nom.
 
Triste bilan 
La « Grande Terreur » aura entraîné, depuis juin 1793, l’arrestation de 300 000 suspects dont 17 000 auront été exécutés.
 
 
Sur tous les évènements de la Révolurion, MONA OZOUF a livré 3 articles au Nouvel Observateur :
– L’odeur du charnier, à propos du livre « Les Massacres de septembre » de Pierre Caron (mai 2009);
 – La pédagogie de la peur, à propos du livre « Essai sur la violence révolutionnaire » de Patrice Gueniffey (10 janvier 2000) ;
 – Terminus Thermidor, à propos du livre « Comment sortir de la Terreur. Thermidor et la Révolution » de Bronislaw Baczko (2 mars 1989).
 
L’ ODEUR DU CHARNIER
 
De la place Dauphine à la prison de l'Abbaye : c'est un très bref trajet au cœur du Vieux-Paris. Mais, ce 2 septembre 1792, les voitures chargées de prisonniers ont un parcours difficile, coupé de multiples arrêts ; les prisonniers – parmi lesquels de nombreux prêtres insermentés – sont injuriés, menacés, molestés ; ainsi au carrefour Buci, où s'est formé, autour de l'estrade où s'enrôlent les volontaires, un attroupement agité, qui bruit d'une rumeur désastreuse, la prise de Verdun par les armées prussiennes. Attroupés et badauds suivent les voitures jusqu'au jardin de l'Abbaye. Quand les prisonniers en des­cendent, un geste, ou un cri, allez savoir, suffit à donner le signal du lynchage, à coups de bûches, piques, sabres, mas­sues ; bientôt suivi, à l'intérieur de la prison, à l'initiative de représentants de la Commune présents sur les lieux, d'interro­gatoires expéditifs, auxquels met fin le quitte ou double de l'acquittement, ou de la mort.
La contagion du meurtre gagne bientôt les autres prisons pari­siennes, sous les deux formes du lynchage et du tribunal impro­visé : les Carmes, où ont été regroupés des prêtres réfractaires ; puis la Force, le Châtelet, la Conciergerie, peuplées surtout de vagabonds et de détenus de droit commun; enfin les prisons hospices, Bicêtre, où maîtres et parents placent en « correction » les adolescents récalcitrants, la Salpêtrière, réservée aux prostituées et aux femmes « flétries ». Ni l'âge ni le sexe ne seront des protections contre la fureur massacrante. Au total, au sortir des quatre journées où s’étire, avec flambées, répits, brusques reprises, l’émotion populaire, environ 1200 personnes ont trouvé la mort : près de la moitié de la population incarcérée à Paris.
Sur le récit de cette sauvagerie ont immédiatement bourgeonné les images d'horreur : cœurs arrachés, gorges sciées, visages brûlés par les torches, petits pains trempés dans les plaies. Un roman noir dont se détachent deux figures féminines : la princesse de Lamballe, cadavre affreusement mutilé, tête coupée, enrubannée de viscères ; et Mlle de Sombreuil, contrainte pour sauver son père, le gouverneur des Invalides, de boire un verre de sang. Devant ces récits largement fantasmés, le grand historien des massacres de Septembre, Pierre Caron, renonce à faire un tri plausible entre les raffinements de cruauté et l'horreur ordinaire[5]. À elle seule, celle-ci a il est vrai de quoi provoquer l'ébranlement horrifié de l'opinion éclairée.
Les historiens l'ont souvent minimisé. Tantôt, en suggérant que tel groupe politique, les Girondins par exemple, ont accepté « sans frémir » les massacres. Tantôt, en glosant sur l'image du « voile », ou du « rideau » qu'il conviendrait, à lire les responsables politiques, de tirer sur la scène. Tous ont répété la for mule imaginée le 3 septembre par Roland, alors ministre de l'Intérieur : « Hier fut un jour sur lequel il faut peut-être jeter un voile. » Faut-il pour autant conclure à l'indifférence ? Ou, bien plutôt, à la stupeur accablée et au frisson du dégoût ? Si Girondins, Montagnards, députés, commissaires tiennent tant dans un premier temps à se voiler la face, n'est-ce pas parce que les massacres sont l'irregardable de la Révolution et que tous ont frémi ? Le recul devant l'événement est perceptible même chez Hébert, qui craint la récidive » des sans-culottes même chez Marat, navré « de voir frapper indistinctement petits scélérats et grands coupables ».
Chez tous en effet, l'événement prend à la traverse la croyance la plus chère à un siècle « sensible », la mieux ancrée aussi, grâce à Rousseau, dans l'esprit des hommes de la Révolution : celle que le peuple, comme acteur historique, n'est pas susceptible d'errer. À cette conviction, le charnier de Septembre oppose un démenti sanglant. Surgit alors un peuple bien différent du peuple héroïsé des orateurs révolutionnaires. Sous populus, le peuple identifié à la nation tout entière, voici plebs, la plèbe; sous le peuple politique, le peuple social ; sous le peuple géné­reux, le peuple féroce. Bref, le peuple impopulaire. Du même coup, le spectacle de Septembre lègue à tous les commenta­teurs du moment comme à ceux de l'avenir une redoutable énigme, celle même qui est au cœur de la Révolution. Les Annales patriotiques de Carra l'ont très clairement exprimée « Comment se fait-il qu'un peuple chez lequel on a délibéré solennellement si on n'abolirait pas la peine de mort, même à l'égard des grands criminels, l'année d'après baigne dans le sang et attente à la vie des hommes avec la légèreté la plus révol­tante ?
Se pose d'abord une question rustique : ces hommes qui se portent aux prisons, quels sont-ils ? Il ne s'agit pas d'une foule, mais, dans chaque lieu, d'une ou deux centaines de militants qui opèrent sous l'œil des gens du quartier : artisans, boutiquiers,gardesnationaux,lepersonnelhabitueldesjournées révolutionnaires, auquel prêtent main-forte les fédérés qui battent depuis le 10 août le pavé parisien. Malgré le nombre réduit des exécu­teurs, parmi lesquels se détachent quelques figures hautes en couleur, tel Maillard dit « Tape-dur », un ancien « vainqueur de la Bastille », les relations de l'événement ne renoncent pas à évo­quer l’impressionnante figure d'un Peuple majuscule, unanime et solidaire.
Camper sur la représentation d'un Peuple Un oblige d'autant plus à lui chercher des circonstances atténuantes. La plus commune, dans les journées qui suivent événement, est l’évo­cation des tribunaux improvisés qui ont siégé dans les prisons, à l'initiative de commissaires arrivés sur les lieux ou de juges tirés du, sein de l’attroupement. La presse met en valeur les « formes » conservées, consultation des registres d’écrou, inter­rogatoire, délibération, sentence. Elle s’applique à monter en épingle les actes de modération ou de retenue qu'on a pu, ici et là, observer : le morne silence qui accompagnait la sentence de mort, les applaudissements et les larmes qui saluaient un acquit­tement. Certes, ce n'est pas là tout à fait, aux yeux des commen­tateurs, justice. Mais de tels récits rassurent : c’est donc que dans ce peuple devenu fou vacillait encore une flamme d’huma­nité qu’on pouvait espérer ranimer.
À la décharge du, peuple on peut invoquer aussi le malheur des temps. Il faut imaginer ce Paris de 1792 comme plein des rumeurs de la guerre, avec des rues traversées par les détache­ments armés et les transports de matériel militaire, secouées par le bruit du tocsin : il a retenti, le matin du z septembre, pour appeler à l'enrôlement des volontaires. Cette fin d'été est d'autre part un temps suspendu, entre une Assemblée législative qui n'a plus qu'un mois pour exercer un pouvoir chancelant, et la triomphante Commune insurrectionnelle du Io août, qui met une pression constante sur les députés débordés, réquisitionne, perquisitionne, traque les suspects. L'Assemblée a remplacé le roi emprisonné par un Comité exécutif de six membres, dont la grande voix est Danton, installé un tribunal d'exception pour juger des crimes du Io août. Le châtiment des coupables est à l'ordre du jour.
Or les coupables sont légion, si on ajoute aux Suisses arrêtés la foule des criminels potentiels, ceux qu'on croit voir partout depuis qu'arrivent les nouvelles des revers militaires : brigands ressuscités de la Grande Peur, contrefacteurs d’assignats, affa­meurs, prêtres insermentés ; des fantômes pour la plupart, mais qui alimentent les peurs les plus profondes de l’imagination populaire. Face à eux, le tribunal paraît frappé d'impuissance.
Qui, dans l'ombre, retient le glaive sur la tête des coupables ? Qui expédie le peuple aux frontières, sans souci des femmes et des enfants qu’il va devoir laisser derrière lui, victimes dési­gnées si les prisons s'ouvrent ? Dans les imaginations terrori­sées par l’imminence de l’invasion, c'est alors l’enchaînement fatal qui mène de défaite en trahison et de trahison en ven­geance.
La presse presque unanime, à l’exception notable du journal de Brissot, n'a rien fait pour le briser, bien au contraire. Elle attise le soupçon d’une lenteur criminelle des juges. Elle diffuse les images d’une capitale désertée par les volontaires, où les comploteurs des prisons se répandront par les rues, égorgeront les patriotes, libéreront Louis XVI, pour livrer finalement la ville aux Prussiens. Parfois même, elle appelle explicitement au massacre préventif. Ainsi Fréron, dans L'Orateur du Peuple : « Quand la loi est sourde et muette, les citoyens doivent agir avec transport. »
On peut absoudre mieux encore ces « transports » si on ima­gine derrière la toile un metteur en scène dissimulé. Cette fois, le projecteur se déplace de la rue aux groupes politiques, du peuple unanime à des responsables dûment étiquetés. Quand éclate la sauvagerie de Septembre, faut-il n’y voir que sponta­néité populaire égarée ? Ne faut-il pas soupçonner plutôt une affaire diaboliquement montée, dont le peuple n’aurait été que l'instrument abusé et manipulé ? Autour de ces questions s'est récemment ranimée toute une polémique.
L'investigation minutieuse, et désormais canonique, de Pierre Caron concluait sans surprise à la mollesse des autorités consti­tuées ; il taxait la plupart des leaders d'un assentiment honteux, dicté par un lâche réalisme; nul n’avait osé recourir à la force armée, on s’était contenté de dépêcher auprès des tueurs des délégations sans autorité et sans moyens, au demeurant fort mal reçues; nul n’avait dénoncé la fable du « complot des pri­sons ». Mais Caron déchargeait partiellement la Commune, ne retenait ni contre Marat ni contre Pétion la preuve d’une participation décisive. Au total, si on le suit, pas de manipulateurs de l’ombre, aucune organisation administrative des massacres, un crime de masse spontané.
Cette interprétation a trouvé un contradicteur véhément en la personne de Frédéric Bluche[6]. Selon lui, le scrupule historique de Caron aurait surtout servi à conforter une orthodoxie républicaine. Il faut à Caron des preuves formelles pour conclure à une culpabilité, et il n’en trouve guère : ni instructions écrites, ni répartition des rôles, ni préparation d'un matériel. Du coup, il néglige tous les indices de préméditation. Que Bluche, lui, pense découvrir dans telle déclaration de section, dans telle circulaire du Comité de surveillance de la Commune: celle du 3 septembre, rédigée par Marat, célèbre les actes de la veille, indispensables pour retenir par la terreur les légions de traîtres cachés dans nos murs ». N'est-ce pas le signe d'une mise en train du peuple par les autorités ?
Frédéric Bluche a raison quand il débusque chez Caron une volonté de banaliser l’événement. Mais sa propre collecte des indices n'en devient pas pour autant convaincante. Les textes qu’il invoque sont contemporains de l'événement, incapables donc de faire conclure à une préméditation. Quand il écrit qu’« on aura tout fait pour faire croire le peuple à l'impensable» (c’est-à-dire au complot des prisons), on aimerait le voir mettre des noms sous ce « on ». Et ce n’est pas, d'autre part, parce que la presse annonce » les massacres qu’elle les prépare. Marat a chaque jour annoncé dans L’Ami du Peuple tout et son contraire et si dans le torrent de ses prédictions certaines se sont réalisées, on nesaurait conclure à sa main cachée dans les massacres. Prophétie n’est pas préméditation.
En l’absence de preuves décisives, il faut donc s’en tenir dans l'interprétation des massacres à ce type d’entraînement collectif dont Jean Nicolas – pour l'Ancien Régime – et Roger Dupuy – pour la Révolution – ont fixé les traits : soudaineté, imprévisibilité, solidarité du groupe, violence tôt allumée, tôt éteinte[7]. À ce peuple qui terrorise on ne peut cependant faire porter la responsabilité d’une politique de la Terreur (même si Danton a conçu celle-ci comme une réplique à la fureur populaire : « soyons terribles pour empêcher le peuple de l'être »). Violence n'est pas Terreur et, sur le fossé qui les sépare, Benjamin Constant a tout dit : « Des désordres particuliers, des calamités affreuses et illégales ne constituent pas la Terreur. Elle n'existe que lorsque le crime est le système de gouvernement et non lorsqu’il en est l'ennemi[8] »
Il y a eu peu de commentateurs immédiats, et fort peu d’histo­riens pour soutenir que ces calamités » auraient été salvatrices, et qu'en dépit de ses débordements le peuple de Septembre s'est fait l'instrument de la nécessité historique et le champion du bien commun. Ce plaidoyer, pourtant, a été tenté par Buchez[9]. Ce socialiste papiste voit dans les massacres, comme jadis dans la Saint-Barthélemy, un coup d'arrêt salutaire aux forces centri­fuges, qui permet de restaurer l’unité française menacée tout à la fois par les réformés, les bourgeois, les Girondins, et en passe de se rompre. L’enthousiasme de Buchez pour ces meurtres de salut public n'admet qu'un bémol. Leurs auteurs n'ont pas compris la philosophie de l’histoire dont ils étaient l'expression. Pour avoir droit à une admiration entière, il leur aurait fallu comprendre et proclamer « la loi morale » au nom de laquelle ils agissaient.
C'est à cette apologie sans rivages que s'emploie parfois l’his­toriographie récente. Elle pourrait s'abriter sous une prestigieuse bannière, celle de Michel Foucault qui, fidèle à son aver­sion des normes, et à son antijuridisme profond, prête à l’événe­ment une triple efficacité : à la fois « un acte de guerre contre les ennemis intérieurs, un acte politique contre les manœuvres des gens au pouvoir et un acte de vengeance contre les classes oppressives[10] ». La nouvelle histoire des massacres, sans nier leur sauvagerie, les drape volontiers dans une esthétique de la déme­sure : sublime, forcément sublime, la tuerie de Septembre. Mieux encore, elle pense avoir découvert le principe moral que réclamait Buchez et qu’un peuple lucide aurait, contrairement à ce que celui-ci avait déploré, parfaitement saisi : la claire conscience de sa souveraineté toute neuve confère au peuple un droit de justice discrétionnaire où le droit positif s’efface devant le droit de la guerre. Le peuple de Septembre prend alors un tout autre visage : poussé à bout par des représentants indignes, rom­pant malgré lui avec sa très longue mansuétude, exterminateur malheureux, massacreur par humanité. Et, par là, sauveur de l'unité de la patrie[11].
Il faut beaucoup forcer le sens communément partagé des mots de droit, de justice et de morale pour parvenir à oublier l'odeur du charnier. Surtout, l’œuvre de mort, loin d’avoir cimenté l’unité révolutionnaire, l’a fait voler en éclats. Il suffit de quelques semaines pour que se lève le fameux « voile » qui devait dérober aux regards la férocité aveugle des tueurs et pour que la Convention se déchire aux cris de « Septembre, septembre ! » ; pour que « septembriser » devienne un gros mot et « septembriseur » une injure. L’événement, gros de la haine entre la Gironde et la Montagne, entre la province et Paris, porte dans ses flancs la funeste journée du 2 juin 1793 où, sous la pression de la rue, l'Assemblée se mutilera elle-même. « Les partis, a écrit Jaurès, sont revenus rôder autour du sang répandu. » Il ajoute que, né de la peur et du désespoir, l’épi­sode « a fait à la Révolution, dans le monde, dans l'histoire, infiniment plus de mal que n'en auraient pu faire, même lâchés dans Paris, les prisonniers qu'on égorgea[12] ».
 
LA PÉDAGOGIE DE LA PEUR
 
« Le rouge creuset où s'élaborait la démocratie future »; telle est la Terreur selon Mathiez : un mal temporaire pour un grand bien. Pour Taine, elle est aussi une « mare rouge », répandue par une bande de voyous: un mal absolu, cette fois, et pour rien. La Terreur n'a pas seulement ouvert un gouffre entre les historiens. Elle a, pour un siècle au moins, traumatisé la nation. Nul ne sait vraiment comment prendre cet épisode énigmatique, qui achève dans l'épouvante une Révolution entamée dans l'allégresse de la liberté. Sur un sujet aussi incandescent, il n'est pas simple de trouver la bonne distance. La réussite de Patrice Gueniffey[13] est de lui avoir appliqué les ressources d'un esprit sans brumes, et d'une expression économe, à la fois nuancée et nette.
Son premier souci a été de définir cet événement étrange, dont la singularité est de s’être baptisé et célébré lui-même. La Terreur n’est pas cette violence sauvage qui éclate et s’épuise d'elle-même : les têtes au bout des piques, les prêtres massacrés, les châteaux brûlés, le sang répandu ne suffisent pas à faire une Terreur. Elle ne tient pas davantage dans ces mesures d’exception qu'impose parfois le péril de la patrie et qui punissent des délits dûment caractérisés. Pour qu’elle atteigne son but, qui est moins d’abattre des victimes que de terroriser des spectateurs, il lui faut frapper non seulement des actes, mais des intentions ; non seulement des paroles mais des silences. Non seulement des aristocrates, mais l’
 « aristocratie » qui somnole en chacun, sous la forme de la mauvaise grâce ou même de l’inertie. « Qui ne pense à rien pense à mal », tout révolutionnaire conséquent le sait. Qui peut alors se croire à l'abri ? Dans la définition nua­geuse des « ennemis du peuple » tient tout l’efficace de la Ter­reur.
À quel moment la Révolution a-t-elle recours à la pédagogie d’une peur sans rivages ? La Terreur a un acte de naissance officiel : la Convention la met « à l'ordre du jour » le 5 sep­tembre 1793. Mais. Patrice Gueniffey n'est pas enclin à lui assi­gner une date aussi précise : il met en évidence – c’est un des aspects les plus intéressants de son livre – la pente despotique de la Révolution, sensible dès 1789. D’un autre côté, il absout largement la Constituante. Non qu’elle soit modérée dans ses principes, dominée dès l’origine par l’illusion d’une rupture radicale avec le passé, obsédée par le soupçon, prompte à faire de toute opposition une guerre. Mais elle l’est dans ses mœurs qui portent encore la marque de l’ancienne civilité. Aussi s’emploie-t-elle à limiter sa puissance. Du moins jusqu’à la fuite du roi : l'été 1791 est pour Patrice Gueniffey le vrai tournant de la Révolution.
Chemin faisant – un chemin riche de pages aiguës sur la Vendée, le jacobinisme, la politique de Robespierre –, on en vient à ce qui fait le cœur brûlant des interprétations de la Ter­reur. Les uns la tiennent pour une excroissance fortuite de la Révolution, due à l'hostilité des hommes et au malheur des temps. Les autres pour la nécessaire conséquence du projet extravagant de rebâtir de fond en comble la société. Ceux-là y voient la force de la Contre-Révolution, ceux-ci l'esprit de la Révolution. Aux premiers, Patrice Gueniffey réplique que les « circonstances » dans lesquelles se débattent les révolution­naires, loin d’être fortuites, sont leur œuvre, y compris la plus lourde d'entre elles, la guerre. Aux seconds, que des potentialités despotiques ne se transforment pas nécessairement en Terreur. Il entreprend donc, entre accident et fatalité, l'exercice acroba­tique de comprendre à la fois ce qu'il y avait d'inéluctable dans la Terreur, et la route hasardeuse qu'elle a suivie.
L’idée neuve du livre est de desserrer le lien entre l’idéologie et la Terreur. Ce n’est ni la représentation de la cité future (bien brumeuse dans les écrits et les esprits), ni l'idée d'un homme nouveau à faire naître dans la douleur, ni la vertu décrétée obli­gatoire qui produit le fanatisme exterminateur. Évoquer l’idéo­logie, c'est draper dans une étoffe trop noble des intérêts médiocres et des convoitises coutumières. En réalité, c’est l’âpre compétition pour le pouvoir qui mène à la Terreur ; chacun se croit tenu de dépasser l’autre en violence pour n’être pas accusé de « modération » ; rebaptisée « modérantisme », elle mène droit à l’échafaud. Barère a tout dit de cette surenchère : « Il fallait être guillotineur pour n'être pas guillotiné. »
Ici le lecteur bronche un peu. Même si l’utopie jacobine n'a pas créé la Terreur, ne l’a-t-elle pas nourrie ? Même si le dis­cours vertueux sert à vêtir décemment la politique terroriste, n’y a-t-il pas eu d’acteurs pour, tout en l’utilisant, y croire ? Et cette croyance ne donne-t-elle pas, bien mieux que la férocité ordinaire – celle ci parfois se lasse, ou accède à la pitié –, son caractère implacable à la répression ? Sur l’énigme du consente­ment à la Terreur – qui déborde de beaucoup la Révolution française –, le livre ouvre une interrogation infinie. Lisez donc Patrice Gueniffey, pour son intrépidité à refuser les calembre­daines d’une historiographie défensive et honteuse. À la der­nière en date, qui dissimule la Terreur sous les oripeaux d’une interprétation anthropologique et esthétique, il oppose un refus ferme, quoique poli. Je le serai moins que lui, en rappelant que le nazisme aussi, Walter Benjamin nous l’a, appris, se donnait pour une esthétique du sublime.
 
TERMINUS THERMIDOR
 
Du 9-Thermidor, une fois les souvenirs du lycée enfoncés dans une brume archaïque, que gardons-nous, hormis deux ou trois images ? Un homme étendu sur une table, la bouche pleine de sang et de dents brisées : le « tyran », ci-devant Robespierre. Un autre à côté, élégant dans son costume gris tourterelle, qui fixe au mur la Constitution, son ouvrage : Saint-Just, qui a posé pour l’éternité un masque stoïque sur son jeune visage. La foule, qui crache sur l’homme tombé la pire des insultes : « Ne v’la-t’y pas un beau roi ? » L’attente, pour demain, de l’échafaud. Sur toute la scène, la lumière funèbre de la défaite.
Pourtant, une explosion d’allégresse suit l’annonce de l’envoi à la guillotine des nouveaux conspirateurs ». Ce n’est jamais qu’une purge de plus, dans une liste déjà longue. Mais cette fois-ci, la Convention ne la subit pas, elle l’impose au contraire à la rue. Du coup, l’atmosphère s’allège. Se sentir vivant devient une jouissance, respirer une grâce, on s’enivre de parler haut, liberté désapprise. Les brochures et les libelles bourgeonnent, les guin­guettes s’ouvrent, au soleil de juillet les femmes sont belles, c’en est fait des soupçons et de la haine, la Révolution retrouve sa jeunesse. Babeuf lui-même croit voir les acteurs rebondir sur une scène matinale : « Nous recommençons nos rôles révolutionnaires.»
Il s’agit naturellement d'une illusion, dont Bronislaw Baczko[14] fait la matière du plus pénétrant des essais. Car le châtiment de Robespierre n’a pas eu le pouvoir magique de dissiper les mauvais rêves de la guillotine et de rajeunir les Conventionnels. Il n’a fait qu’indiquer à des hommes précocement vieillis par la Révolution un redoutable problème : comment sortir de la Terreur ? La question, on le comprend, déborde l’année 1794 et le territoire français. Et la lecture de Baczko inspire pour l’entreprise gorbatchévienne une admiration perplexe: si les Français ont tant peiné à conjurer quelques mois de pratique terroriste, combien de temps leur faudra-t-il, là-bas ?
Pour les hommes qui viennent tout juste, le 9 thermidor, d’éliminer la « faction » robespierriste, la perplexité est d’abord existentielle. Pendant que Robespierre parlait la terreur, eux y mettaient la main, plus impitoyables peut-être, et plus corrompus sûrement que le « Catilina » qu’ils abattent. Et, quant à ceux qui n’avaient pas eu le cœur à l’affreux ouvrage, ils étaient restés cois, dans une Convention où, selon Camille Desmoulins, « on avait peur que la peur elle-même ne rendît coupables ». Extrémistes ou modérés, criminels ou pleutres, terroristes ou terrorisés, tous doivent maintenant épousseter leurs souvenirs, ravauder leur biographie, combiner la condamnation de la Terreur avec l’absolution qu’ils se donnent pour l’avoir voulue ou consentie. On les voit alors, entre mille finasseries, mettre au point celle, qui aura la vie dure, des circonstances extraordinaires. « Que nous est-il arrivé, soupire Lindet, qui n’arrive à tous les hommes jetés à une distance infinie du cours ordinaire de la vie ? » Voici qui humanise la Terreur, la banalise, permet de lui accorder un regard, puis, vite fait, de l’oublier.
La parade est élégante, mais tout à fait irréaliste. Car les Conventionnels ne sont pas seuls à avoir des souvenirs. Voici les journalistes débâillonnés, la jeunesse dorée dans les rues, les cafés et les théâtres bourdonnant de rumeurs. L’opinion publique retrouvée veut des coupables, non des amnésiques. Si bien que le problème devient chirurgical : jusqu’où amputer le membre gangrené ? À quel chiffre arrêter l’inventaire des res­ponsables ? En traînant les pieds, les députés se mettent donc à sacrifier en leur sein les alliés de Robespierre – mais que faire alors des alliés de ces alliés ? à ouvrir les geôles – mais à peine élargis les prisonniers exigent de nouvelles sanctions –, et entament le procès de Carrier : mais le récit que font les témoins des noyades nantaises met « l’horreur à l’ordre du jour ». La nation entière, dira Michelet, se mit à voir « la nuit, la brumeuse Loire, ses abîmes », et à entendre « les cris de ceux qui sombraient lentement ».
On voulait sortir du, cercle des vengeances, et leur gangrène menace désormais la Révolution tout entière. Comment châtier les coupables sans appeler les règlements de comptes ? Comment terminer la Révolution sans déchaîner la réaction ? Comment empêcher le procès fait à la Terreur de devenir le procès de la Révolution ? Carrier, qui veut mettre à profit ce vertige, tente de lier son destin personnel à celui d'une Convention collective­ment responsable : « Mes intentions étaient les vôtres ; si je pou­vais me tromper, l’erreur était commune entre tous. »
Délibérément aveugle à « l’erreur commune », la Convention guillotine Carrier. Mais elle se cherche pourtant une espérance commune. Elle voudrait redonner à la vie collective en miettes un peu de consistance et de stabilité. Puisqu'on ne peut plus « canonner le peuple pour le rendre heureux », on peut au moins se préoccuper de le former. La tâche hier réservée à la brutalité de la guillotine, on la confiera à la douce violence de l’éduca­tion : les Lumières achèveraient ainsi la Révolution qu’elles avaient commencée. Espérance un peu désenchantée : ce que ces hommes pressés avaient cru pouvoir faire en un jour, ils doivent le demander à la longue patience de la pédagogie.
Ils seraient presque pathétiques, ces retraités de la Terreur, qui doivent renouer les fils cassés de leurs vies, sacrifier leurs anciens amis, réhabiliter leurs anciens ennemis, remettre à des jours meilleurs leur rêve de créer un peuple neuf. Dans la reconstitution de leurs embarras, l’érudition et la subtilité de Bronislaw Baczko font merveille. Mais quelque chose d’autre encore nourrit en profondeur son livre. Quand il décrit la cen­sure, les queues devant les boulangeries, la répression de la révolte, les contraintes qui limitent la déterrorisation, et l’énorme enjeu symbolique que représente pour tous, victimes ou agents de la Terreur, l’interprétation du passé, un historien polonais sait de quoi il parle.
Et c’est au lest de cette expérience personnelle que Bronislaw Baczko doit aussi un autre de ses talents. Lorsqu’au printemps 1795 l'émeute du faubourg vint battre à nouveau la Conven­tion, la foule, disent paisiblement les historiens, coupa la tête du représentant Féraud, la ficha sur une pique et la présenta au président Boissy d’Anglas, dont la peinture a immortalisé la courbette.
 
 

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Mais les historiens ne disent jamais comment on a tranché cette tête, avec quoi, et combien de temps dura l’affreuse opération. Baczko, lui, cherche à voir (a-t-on professionnelle­ment coupé cette tête, « comme une rave » ? ou bien des amateurs l’ont-ils laborieusement séparée du corps ? et où donc traînait ce corps, pendant qu’on embrochait la tête et la prome­nait, deux heures durant ?) et il donne à voir. Dans Comment sortir de la Terreur, on trouve à la fois le coup d’œil aigu du reporter, la réflexion philosophique et l’imperceptible tremble­ment que donne à un texte l'imagination du malheur.
 
III. L’ART POUR TÉMOIGNER
 
Sur la production artistique relative aux évènements de la Révolution, MONA OZOUF a livré 2 articles au Nouvel Observateur :
– Quand la raison devient folle, à propos du livre « Les emblèmes de la raison », de Jean Starobinski.1789 (mars 1974) ;
– La Révolution culturelle, à propos du livre « La Carmagnole des Muses. L’homme de lettres et l’artiste sous la Révolution », réalisé sous la direction dc Jean-Claude Bonnet (juillet 1988). 
 
QUAND LA RAISON DEVIENT FOLLE
 
Nos vieux livres d’histoire ne s’embarrassaient pas d’images. À part les portraits, toujours défigurés par des moustaches dans les tristes manuels achetés « d’occasion », qu'y trouvait-on, sur la Révolution française, par exemple ? Marie-Antoinettemainsliées dans le dos sur la charrette ou Le Serment du Jeu de paume
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Malet et Isaac convoquaient David non comme peintre mais comme reporter.
Les temps ont changé : la couleur sur papier glacé illumine, désormais, ces pages sévères. Leurs chapitres clos, les auteurs de manuels trouvent bon de signaler que l’année 1798, toute bruissante des victoires égyptiennes, toute remuée par les complots du Directoire, c’était aussi celle où Goethe écrivait Wilhelm Meister ; où Laplace, devant Bonaparte, un peu épaté quand même, congédiait tranquillement Dieu de son Système du monde.
En donnant, comme saisis de remords, cette information culturelle tardive, les manuels ne veulent pas seulement suggérer qu’en dépit de la fébrilité politique ou militaire la vie en Révolution continue; ils ne signalent pas une coexistence fortuite mais une cohérence. Entre les Ballades de Schiller, le coup d’État du8-Fructidor, les portraits de Goya, Campo Formio et la Création de Haydn, voici le bon élève invité à découvrir la cor­respondance invisible.
Laquelle, au juste ? Le manuel d'histoire n’en sait rien, et c’est presque heureux. Car c’est un immense problème, et il faut dire que nous sommes devenus méfiants lorsqu’on prétend nous rendre clairs les liens que les œuvres d’art entretiennent avec l’histoire. Bien las, par exemple, de ce marxisme pataud qui met à un bout de la machine le prélèvement seigneurial, la rente foncière et l'ascension bourgeoise, mais en fait ressortir – dans quel état ! – le Tableau historique des progrès de l'esprit humain[15]; pas très convaincus non plus par tous ceux, plus sub­tils pourtant, qui, entre l’art et l’histoire, préfèrent ne pas établir de filiation directe mais parler d’un cousinage lointain. Oui, oui, nous percevons comme un air de famille entre l’absolutisme, la tragédie classique et le jardin à la française. Mais nous savons aussi comme il est aisé à celui qui chasse les ressemblances de découvrir précisément celles dont il a besoin.
La réussite de Jean Starobinski[16] étonne d’autant plus. Non qu’il propose vraiment une théorie des analogies entre l’histoire et les œuvres d’art. Si celles qu’il décrit paraissent à ce point convaincantes, c'est qu’il sait regarder les formes, les aime, en parle avec la grâce du talent. Pas l’ombre de pédantisme dans ce livre merveilleux consacré à mettre au jour quelques-uns des besoins collectifs qui, en l'année 1789, donnent leur sens à la fois aux œuvres et à l’énorme événement.
La grande allégresse de l’été 1789 tient à une intuition bien partagée; chacun alors croit voir s’ouvrir devant lui l’espace, offert désormais à un parcours libre d’entraves. Il y a déjà presque un demi-siècle que les architectes et les artistes, unis dans la contestation du rococo, expriment leur dégoût pour tout ce qui fractionne l’espace, isole et encage les hommes. Mais voici justement que la Révolution vient donner corps à ce vieux rêve de la place nette : les sombres murailles qui barrent la rue Saint-Antoine s’écroulent, on parle d'abolir toutes les distinc­tions, toutes les séparations : ne pas permettre que les trois ordres, délibèrent séparément constitue, de fait, la première vic­toire révolutionnaire.
Le langage esthétique et le langage politique s’éclairent alors l’un l’autre. Tandis que Ledoux rêve d'installer sa ville franc-comtoise dans un espace immense, imaginairement déplié jus­qu’à la Suisse et la mer du Nord, Malouet, à la Constituante, ronchonne[17] : « Faut-il vraiment montrer aux hommes, comme du haut d'une montagne, le panorama de leurs droits ? » Redescendus dans le monde réel, « ils trouveront des bornes à chaque pas ». Malouet est furieux mais il confirme la vivacité de ce sentiment de libération, qui s’étend même aux plus frustes : à ceux qui n'ont jamais vu un tableau ni siégé dans une assemblée. Vergniaud, amusé, note que, dans l’église d’un vil­lage périgourdin, les paysans tiennent dorénavant la porte du tabernacle ouverte : « Ils voulaient que leur bon Dieu fût libre...».
Dans cet espace ouvert, la lumière circule tout à son aise. Elle baigne les grandes cérémonies révolutionnaires pour les­quelles, abandonnant les églises à leur pénombre, on réclame désormais le grand air d'un espace anonyme. C’est de la même lumière que les législateurs souhaitent pénétrer, de part en part, l’existence quotidienne. Quelle inlassable énergie déploient alors les « municipaux » pour quadriller les villes de rues enfin baptisées et balisées, pour contraindre les citoyens à afficher sur les maisons leur nom et leur métier, à déclarer devant témoin – comme le souhaite Saint-Just – jusqu'à l'amour et l’amitié ! Ne rien laisser dans l'ombre : telle sera l’entreprise du jacobinisme, cet « œil de la Révolution »...
Ainsi se forge un grand style de l'évidence. Comme s’il était au Tribunal révolutionnaire, l’artiste même se sent tenu de « s'expliquer » sur son œuvre. David présente à la Convention son Lepeletier assassiné.
 
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Aux députés il parle comme à des écoliers, malhabiles à déchiffrer ce qu’indiquent les accents lumineux de la toile et à qui il faudrait de surcroît les « éclaircissements » du discours. Il montre le « visage serein » « l’épée suspendue au-dessus de la tête », « la plaie », « la couronne ». Voilà les quatre motifs à retenir, avec les quatre leçons qu'ils dispensent : la fermeté révolutionnaire, les dangers encourus, la souffrance, l’immortalité enfin. Extraordinaire explication du tableau – on allait dire « du texte » – où David, en pédagogue soucieux de ne rien laisser aux hasards de l’interprétation, congédie fermement le mystère.
On n’a pas besoin d'avoir beaucoup lu Freud pour soupçonner ce qu'une exclusion aussi décidée recouvre. C'est quand la transparence révolutionnaire parvient à son extrême pointe qu’elle s'écarte le plus de la vérité stricte de l’événement. Prairial an II est à la fois ce mois radieux où la fête de l'Être suprême prétend installer dans une aube innocente des êtres régénérés et ce mois de détresse où s’emballe la mécanique de la Terreur.
Du reste, l’idéologie a beau opposer aux morsures de la réalité un cuir à toute épreuve,leshommesdelaRévolutioneux-mêmessoupçonnentn’être pas parvenus àfairereculerdéfinitivementlesténèbres.Une incertitude qui les rend précisément obsédantes : la « trame » ourdie dans l'ombre par les intrigants est un thème sur lequel brode avec prédilection la véhémence robespierriste. Barère est hanté par l'image d'un Paris souterrain, creusé de caves soustraites à la surveillance révolutionnaire, où s’assemblent les comploteurs. Tout un envers ténébreux double ainsi le mythe solaire de la Révolu­tion.
Une réalité maléfique prend donc sa revanche sur la lumière sans cesse affirmée des principes. « Retour du refoulé », dirait Freud, qu’on voit aussi à l’œuvre dans les tableaux et les statues. On le mesure à l’effroi qui flotte autour des cadavres de David, à la fascination qui porte Füssli vers les scènes de cruauté, à la terreur qui dérange le calme dessin au trait de Flaxman. Le mausolée, où triomphe Canova, devient alors l’expression la plus sûre de cette sensibilité. Les fêtes en viennent à célébrer la vie moins souvent que la mort, cette nuit que la panthéonisation ne suffit pas à illuminer. Toute une atmosphère funèbre baigne, comme malgré lui, l'art de la Révolution.
Le seul artiste de l’époque qui n'ait pas à se forcer pour faire sa place à la violence, ce sera Goya, vingt ans plus tard. Il est spontanément le peintre des supplices, de la misère, des diables, des oiseaux de nuit. Le principe ténébreux, qui ailleurs trouve si malaisément à se frayer un chemin, se condense chez lui en un foisonnement de formes monstrueuses et bestiales.
Par la peur même qu’il exprime, Goya n'est-il pas en défini­tive le plus sûr témoin des « Lumières » ? Ce qui engendre les monstres, disait-il, c’est le sommeil de la raison. N'est-ce pas, au moins autant, la célébration prématurée de son triomphe ? Car la violence sauvage ne naît pas seulement du désordre mais, paradoxalement, de l’ordre.
Jean Starobinski analyse superbement cette leçon du célèbre Tres de Mayo.
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Croirait-on que l’armée du droit et des prin­cipes, c'est ce groupe de fusilleurs soudé en un bloc anonyme et aveugle ? L’ordre, la régularité qui devraient assurer la vic­toire de la lumière servent précisément ici à assassiner la lumièrqui irradie de la chemise blanche du supplicié.
Cette sinistre morale, pourtant, est-ce vraiment encore celle de 1789. Les emblèmes de la raison? Ce sont les exigences de l’édition qui contraignent Jean Starobinski à une coupe syn­chronique qu'il s’empresse, du reste, de déborder : au moins jusqu’à ce printemps i808 qui voit l'Espagne de Goya subir la perversion du dessein révolutionnaire. Mais, de 1789 à 1808, la durée écoulée est sans commune mesure avec vingt années ordinaires. Il faut prendre au sérieux le mot de Mme Roland : « On vit ici dix ans en vingt-quatre heures », auquel Balzac fait écho : « Ceux qui lisent aujourd’hui des histoires de la Révolu­tion française ne sauront jamais quels immenses intervalles la pensée publique mettait entre les événements si rapprochés de ce temps.
Ce qu’on sait de Goya exagère encore, en l’étirant, la durée de cet itinéraire. Car, pour Goya, la France est, en 1789, le pays de la liberté; elle l’est encore quand la Révolution chausse les bottes du Premier consul; elle l’est toujours quand Joseph Bonaparte vient prendre à Madrid la pose du monarque éclairé Goya, devenu portraitiste officiel des généraux français et des «collabos» espagnols, dédie L'Allégorie de Madrid au roi de la Révolution, «José Ter ».
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Mais, ce faisant, il ouvre l'œil. Il voit, épouvanté, la sombre sauvagerie de l’armée des droits de l'homme : une armée d'occupation, comme elles le sont toutes. Il emmagasine les souvenirs d’exactions et les images de supplices: tout ce qui finit par exploser dans le Tres de Mayo – peint en 1814 – et dans la grande série des eaux-fortes – gravées entre 1817 et 1820.
Dire que l’esprit de 1789 est encore déchiffrable dans cet art de l’intolérable n’est donc possible qu’au prix d'une affirmation audacieuse : l’année 1808, loin, de l’aube révolutionnaire, accomplit au contraire le destin qu’elle portait. C'est bien ce que Jean Starobinski suggère; le Tres de Mayo peut alors, mieux que toute autre œuvre, faire comprendre 1789: montrant non seulement que la raison peut devenir incohérente mais que c’est sa cohérence même qui la condamne à la démence.
Une leçon amère, mais qui commence à nous devenir familière. Si l’utopie rationnelle d'un monde universellement radieux nous fait si peur, c’est que nous savons désormais qu’il lui arrive de s’incarner.
 
LA RÉVOLUTION CULTURELLE
 
Entre la Révolution, les écrivains et les artistes, tout annon­çait un cœur à cœur sans nuage. Les hommes de lettres pas­saient pour avoir prédit, préparé, accompli le grand événement. La Révolution, de son côté, était toute disposée à reconnaître sa dette, à panthéoniser ses écrivains, à subventionner ses artistes. Elle se croyait assurée de faire reculer l’ignorance, de débar­bouiller le goût national, trop mignard à son gré. Bien mieux : elle proclamait que chacun désormais aurait du talent, transfor­mant une des manifestations les plus énigmatiques de l’inégalité humaine en promesse égalitaire : ce rêve – férocement moqué par Flaubert – fleurira en 1848 et, souvenons-nous, il a eu de beaux jours encore en mai 1968.
Finalement qu’en a-t-il été ? L'équipe réunie autour de Jean- Claude Bonnet[18] fait le point, dans un livre savant (aimable aussi, grâce à une belle iconographie) au titre ingénieusement ambigu : car il peut annoncer soit la joyeuse émancipation des Muses, soit leur débauchage louche. Le destin de la littérature et des arts en Révolution est une question classique, à laquelle on connaît deux réponses. La première est inscrite dans le mot de « vanda­lisme », le néologisme inventé par l'abbé Grégoire, qui a eu un succès fou, tant il était facile de lui trouver des illustrations. Sans même évoquer les hommes de lettres et de science traînés au Tribunal révolutionnaire, sans même pleurer les figures martyres de Condorcet et de Lavoisier, chacun pouvait égrener le long chapelet des déprédations révolutionnaires : la cathédrale de Chartres décoiffée (le plomb de sa toiture valait de l’or), les vierges fracassées (même signées par Houdon), les clochers décapités (leur orgueil vertical insultait à l’égalité) et jusqu'aux orangers arrachés au nom de la simplicité (un bon républicain préfère la pomme à l’orange). Bref, la haine de la culture chez les « vandales » aurait fait de la Francepostrévolutionnairece«champderuinessurlequel planent des chimères », selon le mot de Guizot.
Il y a bien sûr, venue du camp d’en face, une autre réponse. Elle dresse, en regard de toute cette barbarie, l’impressionnante architecture culturelle de la Révolution: l’École normale, Polytechnique, l’Institut, le Muséum, la Bibliothèque nationale. Elle rappelle que la Révolution, soucieuse de prouver que les arts, eux, n’émigrent pas, a ouvert au public les collections et les jardins, confié aux artistes et aux savants la sauvegarde des monuments et des chartes, entamé leur inventaire, donc inventé le « patrimoine ». Loin de la désolation des ruines elle a offert le spectacle d’un chantier bourdonnant et joyeux.
L’originalité de Jean-Claude Bonnet est de ne pas choisir entre ces réponses antagonistes. Ni tout à fait destruction ni tout à fait construction: la Révolution pour lui est un grand chambardement. Intellectuel, esthétique et aussi simplement matériel. Une fois les châteaux confisqués, les abbayes et les cloîtres devenus biens nationaux, il faut évacuer les collections, faire bivouaquer les tableaux dans les granges, abandonner les livres aux souris des greniers, et il s’en perd pas mal en chemin: les déménageurs sont sans ménagements.
Mais précisément: le fiévreux exode des œuvres fait naître le souci de leur inventaire. Avec les statues arrachées aux églises démeublées et aux tombeaux ouverts, Alexandre Lenoir fait cet « Élysée des monuments français » où se nourrira l’imagination historique de Michelet et d’Augustin Thierry. Un certain Urbain Domergue, qui met la terreur des livres à l’ordre du jour (« Coupons tous les membres gangrenés du corps bibliogra­phique, ôtons de nos bibliothèques la bouffissure qui présage la mort »), recommande en même temps le dépôt légal : on conser­vera deux exemplaires de chaque ouvrage impur à l’intention des futurs historiens. Pour se débarrasser d’un passé détesté, encombré, « gothique » en un mot, rien de tel que de le mettre au musée et de se faire gardien de sa mémoire. Les deux opéra­tions, loin d’être contradictoires se commandent l’une l’autre : la ruine engendre le chantier.
Dans une œuvre ordonnée autour d'une hypothèse forte, visi­blement acceptée par toute une équipe, il n’est jamais plaisant de faire un sort à quelques-uns : en distribuant des couronnes, on risque l’injustice. Mais tant pis : il se trouve que cette fois le centre topographique du livre est aussi son centre probléma­tique. Trois des auteurs ont exemplairement souligné ce que la Révolution – accusée d'insignifiance créatrice aussi souvent que de vandalisme – a incontestablement inventé : une langue, un lexique, une parole.
À la fin du XVIIIe siècle, Boullée et Ledoux avaient défendu l’idée qu’un bel édifice doit être déchiffrable par tous, comme une langue universelle. Anthony Vidler montre comment cette ambition rencontre dans la Révolution un écho immédiat : David imagine d’installer Marat et Lepeletier, les martyrs de la Révolution, sur un monticule fait des débris concassés de la « féodalité ».
 
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Dans cette montagne à la César, il ménage une « grotte patriotique » et dispose horizontalement des statues royales en guise de fronton. Quoi de plus « parlant » que ces héros révolutionnaires debout sur des rois couchés ? Pas de leçon plus « philosophique », commente Lenoir.
C’est encore une pédagogie qu’on vient demander au lexique. Au vieux rêve sensualiste de maîtriser la langue, la Révolution ouvre une carrière neuve. Ses adversaires, en attachant aux péri­péties révolutionnaires leurs définitions crues (« Prise de la Bastille : exploit de brigands ivres »), espèrent dissiper ce qui est à leurs yeux un immense malentendu. Ses partisans veulent, eux, faire entrer dans le lexique les mots énergiques qu’ont suscités les grandes circonstances. S’ensuit une guerre des dictionnaires, brillamment contée par Philippe Roger. D’autant plus furieuse que les belligérants partagent une croyance identique : que « les noms font beaucoup aux choses », comme dit Grégoire ; ou Mercier, plus dramatiquement, que « les paroles sont mortelles ».
Ce n’est nullement façon de parler, comme on l’apprend en lisant les pages consacrées par Jean-Claude Bonnet à l’éloquence parlementaire. Non seulement les hommes qui comptent dans les assemblées sont ceux que la nature a doués du pouvoir de forger la foudre », comme Vergniaud le dit de Mirabeau. Mais se faire entendre ou non, dire ou ne pas dire est devenu vital. On ne tue Danton qu’en l’empêchant d’ouvrir la bouche devant ses juges. Les impérieux « j’ai dit » de Robespierre valent des arrêts de mort, jusqu’au jour où la sonnette de Collot d'Herbois, en couvrant sa voix, lui ôte à son tour la vie.
Mais lisez plutôt ce livre pour découvrir comment ces moments extraordinaires se détachent sur la trame ordinaire de la vie artistique et littéraire. Vous apprendrez que l’Opéra donne toujours Mélidore et Phrosine aux côtés d'Horatius Coclès; que, tout militant qu’il soit devenu, Louvet (on vient heureusement de publier ses Mémoires[19]) continue de conter « les amours du curé Sevin » ; que la foutromanie est devenue sans-culotte ; que les œuvres licencieuses trouvent toujours pre­neurs. C’est le propre des déménagements d’engendrer les voisi­nages incongrus et je soupçonne Jean-Claude Bonnet, le maître d’œuvre de ne pas haïr tout ce mouvement qui déplace les lignes, dérange les objets et fait valser les Muses.
 
 


[1] Marat sera l’objet de la part des « sans-culotte » d’un véritable culte. Son corps, transféré au Panthéon le 21 septembre 1794, deviendra vite le symbole de tous les excès révolutionnaires ; ses restes seront alors retirés du Panthéon en février 1795, ainsi qu’il avait été fait de son buste à la Convention un mois plus tôt.
[2] Homme politique français né à Orcet en Auvergne en 1755, décédé à Paris en 1794. Conventionnel, membre du Comité de salut public, cet infirme paralysé des jambes forma, avec Robespierre et Saint-Just, le « triumvirat de la Terreur ». C’est lui qui fit voter la loi du 22 prairial an II (10 juin 1794), privant de toute garantie les suspects traduits devant le Tribunal révolutionnaire. Il fut guillotiné avec Robespierre le 10 thermidor an II (28 juillet 1794).
 
[3] Révolutionnaire français né à Nanterre en 1761, décédé à Paris en 1794. Chef des sans-culottes, il prit part à la journée du 10 Août et aux massacres de septembre 1792 et fut commandant de la Garde nationale en 1793. Il périt sur l’échafaud avec Robespierre et ses amis.
[4] Ce document, toujours visible au musée Carnavalet, était l’appel à l’insurrection !
 
[5] Pierre Caron, Les Massacres de Septembre, Maison du livre français, 1935.
 
[6] Frédéric Bluche, Septembre 1792. Logiques d'un massacre, Robert Laffont, 1986.
[7] Jean Nicolas, La Rébellion française. Mouvements populaires et conscience sociale, 1661-1789, Éd. du Seuil, 2002 ; Roger Dupuy, La Poli­tique du peuple, XVIIIe- XXe siècle : racines, permanences et ambiguïté du populisme, Albin Michel, 2.002.
[8] Benjamin Constant, Des effets de la Terreur, an V, p. 35.
[9] Philippe Buchez et Prosper Roux, Histoire parlementaire de la Révolution française, Paris, 1834-1838.
[10] Michel Foucault, Dits et Écrits, t. I, Gallimard, 2001.
[11] Sophie Wahnich, La Longue Patience du peuple : 1792, naissance de la République, Payot, 2008.
[12] Jean Jaurès, Histoire socialiste de la Révolution française, t. III Éditions sociales, 1970.
[13] Patrice Gueniffey, La Politique de la Terreur. Essai sur la violence révolutionnaire, 1789- 1794, Fayard, 2000.
 
[14] Bronislaw Baczko, Comment sortir de la Terreur. Thermidor`et la Révolution, Gallimard, 1989.
 
[15] Condorcet, 1795.
[16] Jean Starobinski, 1789. Les emblèmes de la raison, Flammarion, 1973.
[17] Malouet, député du Tiers état de Riom. En févtier 1791, il défend avec fougue les droits de la minorité de l’Assemblée constituante. De larges extraits de cette "opinion" sont publiés en mars dans le Mercure de France.
[18] La Carmagnole des Muses. L'homme de lettres et l'artiste dans la Révolution, sous la direction de Jean-Claude Bonnet, Armand Colin, 1988.
[19] Jean-Baptiste Louvet, Mémoires, Desjonquères, 1988.


Date de création : 16/01/2012 @ 10:00
Dernière modification : 16/01/2012 @ 12:24
Catégorie : Points d’histoire revisités
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