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Points d’histoire revisités - La colonisation : intrication du mal et du bien





LA COLONISATION : INTRICATION DU MAL ET DU BIEN
 
Fichier réalisé à partir de l’ouvrage de Jean Sevillia : « Historiquement incorrect »[1]
 
L’œuvre coloniale française au ban des accusés
 
Au cours des années 2000, le passé colonial de la France a pris le relai des contestations sur le comportement des Français sous l’Occupation. L’imbroglio est tel qu’il est nécessaire de baliser les accusations.
En 2001, la loi Taubira définit la traite et l’esclavage des Noirs comme un crime contre l’humanité.
En 2003, Gilles Manceron, historien militant,  renchérit sur la colonisation, la désignant aussi comme un crime contre l’humanité, la civilisation et les droits de l’homme[2].
 
L’année 2005 représente un pic de contestation redoutable
En janvier, le Manifeste des Indigènes de la République explique aux jeunes des banlieues que leur sort est identique à celui de leurs ancêtres colonisés : s’ils sont victimes d’injustices, c’est que la France est un pays raciste sur le territoire duquel se perpétuent les rapports inégalitaires des colonies. 
En février, est adoptée une loi dont l’objectif est de « porter reconnaissance de la nation envers les rapatriés. Son article 4 préconise que « les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du bord, et accordant à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’Armée française issue de ces territoires (entendons les harkis) la place éminente à laquelle ils ont droit.  
En mai, de l’autre côté de la Méditerranée, le président algérien Bouteflika, commémorant les bombardements de Sétif du 8 mai 1945, monte d’un cran dans l’accusation : « L’occupation française a adopté la voie de l’extermination et du génocide qui s’est inlassablement répété durant son règne funeste ».
En juin, le collectif Antillais-Guyannais-Réunionnais menace Olivier Pétré-Grenouilleau d’une action en justice. C’est que cet historien de l’esclavage vient de publier un livre fondamental sur les traites négrières.
(12 juin) Dans un article accordé au Journal du dimanche, ce chercheur refuse d’assimiler la traite des Noirs à un génocide, « car leurs maîtres, selon leur intérêt bien compris, ne cherchaient pas à les tuer ».
Fin novembre, alors que la France sort d’un mois d’émeutes, le Conseil représentatif des associations noires (CRAN) annonce sa naissance. Son objectif est de lutter contre les « discriminations » dont sont victimes les Noirs, y voyant la reproduction d’un schisme colonial.
Dans le monde des historiens, la plainte déposée contre Olivier Pétré-Grenouilleau a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Une pétition circule, « Liberté pour l’histoire ! », bientôt signée par plusieurs centaines d’enseignants et de chercheurs. Le texte réclame l’abrogation ou la modification des lois mémorielles (demande fort légitime dans la mesure où ce n’est pas à l’État d’édicter la vérité historique), notamment la loi Taubira.
 
Par la suite, la contestation subsiste mais s’aplanit
En février 2006, le collectif Antillais-Guyannais-Réunionnais retire sa plainte contre Pétré-Grenouilleau. Peu auparavant, Jacques Chirac, au prix d’un artifice constitutionnel, a supprimé l’article 4 de la loi du 23 février 2005 : le «rôle positif de la présence française outre-mer » passe à la trappe.  
En mai 2006, le film Indigènes obtient le prix d’interprétation masculine au Festival de Cannes. L’œuvre est bâtie sur l’idée (très éloignée de la genèse de la 1ère Armée) que, pendant la Seconde Guerre mondiale, la France aurait sacrifié ses troupes coloniales avant de les oublier.
Dernier épisode symptomatique de la persistance du reproche endémique fait à la colonisation : en septembre 2006, le CRAN, associé au MRAP, demande le retrait de 170 000 exemplaires de l’édition 2007 du Petit Robert qui vient d’être mis en librairie. Sur la sellette, les définitions de la colonisation (« Mise en valeur, exploitation des pays devenus colonies ») et du verbe coloniser (« Coloniser un pays pour le mettre en valeur, en exploiter les richesses »), définitions qui figurent dans ce dictionnaire depuis quarante ans, accusées, par leur neutalité, de cautionner le crime. Après s’être défendue contre ces attaques , la société éditrice du Petit Robert s’incline : dans l’édition 2008, l’article « Colonisation » s’enrichit d’une citation d’Aimé Césaire : « Colonisation= chosification. » 
Dans le même temps, dans son discours de Dakar en juillet 2007, Nicolas Sarkozy après avoir affirmé que « la colonisation fut une grave faute », il appelait les Africains à ne pas rester prisonnier du passé et à construire eux-mêmes leur destin. « Le drame de l’Afrique, a–t-il dit, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire ». De sa longue allocution, cette phrase va seule retenir l’attention et réveiller la controverse. « Le discours de Dakar est-il raciste ? », s’interroge, quelques semaines plus tard, l’hebdomadaire Marianne. À écouter ses détracteurs, Nicolas aurait opposé une vision « essentialiste » et « datée » de l’Afrique, trahissant le « néocolonialisme » toujours à l’œuvre chez les Français.     
 
La colonisation a-t-elle été un crime ?
 
Daniel Lefeuvre, spécialiste de l’histoire coloniale, au contraire de Gilles Manceron – « le pourfendeur de crime contre l’humanité » –, a refusé d’aborder son domaine d’étude dans un esprit manichéen. Selon lui, le procès intenté à la colonisation française repose sur trois accusations principales[3].
        En premier lieu, l’entreprise coloniale, au XIXe siècle, aurait été une entreprise d’extermination, inscrite dans la continuité des atrocités de la traite négrière et de l’esclavage. Dans ce domaine, Olivier Le Cour Grandmaison donne le ton : cet avocat-historien d’extrême gauche fonde tous ses travaux sur l’analogie qu’il établit entre la colonisation et l’extermination des peuples[4].
        Deuxième chef d’accusation : la colonisation est fustigée comme une entreprise de pillage, dont le sous-développement des pays anciennement colonisés serait la séquelle.
         Troisième et dernier chef d’accusation : ce seraient les travailleurs venus de l’autre côté de la Méditerranée qui auraient relevé la France au lendemain des deux guerres mondiales, puis auraient assuré la croissance des Trente Glorieuses ? Le pays aurait donc une dette à leur égard, et à l’égard de leurs descendants. 
L’œuvre coloniale française est ainsi convoquée devant le tribunal dont les procureurs ne savent raisonner qu’en termes binaires : bien/mal, blanc/noir, positif/négatif. Posture absurde, quand le travail de l’historien, précisément, est d’éviter anachronisme, manichéisme, comptabilité d’apothicaire et moralisme pour évoquer une réalité qui s’est étendue sur tout le globe et qui est apparue sous la Restauration, a pris fin sous la Ve République.    
 
La colonisation, un projet républicain
 
La première colonisation française date de l’Ancien Régime. Mais ses territoires les plus vastes, des Indes au Canada sont cédés à l’Angleterre au traité de Paris, en 1763. C’est en 1830, lorsque Charles X fait occuper Alger, que commence une nouvelle aventure. La prise de la Ville blanche, provoquée par la persistance de la piraterie barbaresque, pousse rapidement à conquérir l’arrière-pays. En 1847, le général Bugeaud écrase la résistance d’Abd el Kader. La conquête se poursuivra jusqu’en 1870, avec l’occupation de la Kabylie et des confins sahariens.
La conquête s’opère, nul ne le conteste, au canon. L’armée qui en est chargée, rappelle Daniel Lefeuvre, est constituée d’officiers et de soldats dont les plus anciens ont participé aux guerres de la Révolution et de l’Empire : ils en appliquent les méthodes expéditives. L’empire colonial « se bâtit à coups d’épée », explique Jacques Frémeaux[5]. Il arrive cependant que la colonisation s’impose autrement : en 1854, le roi du Cambodge, menacé par ses voisins du Siam et de l’Annam, sollicite l’appui de Paris, et c’est à sa demande que son pays devient un protectorat français. Tout change après l’échec de l’expédition du Mexique (1867) et l’arrivée des Républicains au pouvoir (1880). Ces derniers conçoivent l’expansion outre-mer comme un véritable projet politique pour des raisons économiques, d’autant plus que d’autres en font autant en Europe.
En 1885, les représentants de quatorze nations du Vieux Continent, auxquelles s’ajoutent les Etats-Unis, la Russie et la Turquie, sont réunis à Berlin. Ce sommet international garantit la libre circulation des hommes et des denrées en Afrique, et proclame le droit des puissances européennes de s’enfoncer dans les terres et d’en prendre le contrôle jusqu’au point de rencontre avec la zone d’influence d’un autre Etat européen.
L’opinion française, quant à elle, se trouve en retrait : au sein d’un pays riche et terrien comme le nôtre à cette époque, on émigre peu et les volontaires pour l’outre-mer sont rares. Mais en colonisant, le gouvernement prend part à un mouvement lourd de l’histoire. Il n’éprouve aucun scrupule à s’emparer de la Tunisie pour devancer les Italiens ou s’emparer du Maroc pour contrer les Allemands. L’esprit de conquête, aujourd’hui sanctionné par la communauté internationale, est alors regardé comme un ressort d’action légitime des nations. Aux colonies, explique Jules Ferry en 1885,
        le premier objectif est de servir la grandeur de la France ;
        le second est économique : une puissance industrielle a besoin d’un accès aux matières premières et de débouchés pour ses produits manufacturés ;
        le troisième est d’ordre moral : « Il faut dire, assène-t-il devant les députés, que les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures ».
Pas d’anachronisme ; le mot « race »dans les années 1880, n’est pas lesté de la charge sémantique que lui lèguera le XXe siècle. Dès le départ, certes, des exceptions se signalent. Ainsi, le 30 juillet 1885, réfutant les arguments de Jules Ferry, Clémenceau reproche à l’aventure coloniale d’épuiser les troupes dont la France pourrait avoir besoin face à l’Allemagne. Repoussant le prétexte humanitaire, le tribun proteste : « Races supérieures, races inférieures, c’est bientôt dit ! La conquête que vous préconisez, c’est l’abus pur et simple de la force que donne la civilisation scientifique sur les civilisations rudimentaires, pour s’approprier l’homme, le torturer, en extraire toute la force qui est en lui au profit du prétendu colonisateur ».
La gauche ne l’entendra pas de cette oreille : au début du XXe siècle, radicaux et socialistes sont ralliés à l’œuvre coloniale.
Léon Blum lui-même, en 1925, évoquera encore au Palais Bourbon « le droit et même le devoir des races supérieures d’attirer à elles celles qui ne sont pas encore parvenues au même degré de culture. Les colonisateurs considèrent les sociétés colonisées comme moins avancées, moins évoluées. La mission de l’homme européen, selon eux est en conséquence de les aider à rattraper ce retard.
Les libéraux, n’y sont pas favorables, estimant que l’empire écarte la France des marchés de la concurrence. Quant à la droite nationaliste, elle considère que la priorité est à donner à la revanche sur l’Allemagne.
 
La colonisation n’est pas l’apanage de la France, mais celle-ci a une vision civilisatrice plus aiguisée
Anglais, Allemands ou Belges prennent part au partage de l’Afrique. Toutefois, même s’ils utilisent l’argument humanitaire, ils ne se placent pas dans la même perspective que les Français. La mission civilisatrice de la France, dans le discours républicain, recourt au vocabulaire des Lumières : raison, progrès, liberté, égalité, fraternité. Coloniser, c’est prolonger 1789 : « Faire connaître aux peuples les droits de l’homme, ce n’est pas une besogne d’impérialisme, c’est une tâche de fraternité[6], répète Albert Bayet, figure de la Ligue des droits de l’homme.        
Il faut encore tenir compte de ce que l’historien Charles-Robert Ageron appelle « l’interprétation morale[7] » de l’aventure coloniale, la représentation que s’en font ses thuriféraires. À leurs yeux, la colonisation est une école d’énergie, qui va former les chefs dont la France a besoin.
Ne pas confondre missionnaires et coloniaux
 
En dépit des apparences, l’épopée missionnaire ne se confond pas avec l’œuvre coloniale. En général, les missionnaires précèdent les colons ; leur présence n’annonce pas nécessairement la conquête du pays. Lorsque c’est le cas, la colonisation procure une sécurité propice au développement des missions, tandis que l’administration n’a pas à se soucier des activités (santé, école) prises en charge par les religieux.
À l’époque, un missionnaire catholique sur deux dans le monde est français. Depuis 1879, la République a beau être aux mains des anticléricaux, elle y trouve son compte. « L’anticléricalisme n’est pas un produit d’exportation », proclame Paul Bert en 1885. Connivence n’est pas confusion, précise néanmoins l’historien Patrick Cabanel, à propos des relations entre l’État et les religieux outre-mer : « Chacun des partenaires poursuit ses objectifs qui n’ont jamais été identiques et peuvent entrer en contradiction[8] ». En Afrique, la République veille ainsi au respect des prérogatives de l’islam, s’opposant au prosélytisme des missionnaires. De leur côté les congrégations religieuses prennent leurs distances avec les pratiques coloniales quand elles leur paraissent incompatibles avec les valeurs chrétiennes.
Avant le Grande Guerre, le patrimoine colonial français s’étend de l’Amérique à l’Océanie et de l’Afrique à l’Asie. Cet ensemble recouvre une multitude de peuples, de langues, de cultures et de religions. Comment les confondre ? Si la tradition jacobine de la République encourage une conception de la colonisation qui prône l’assimilation à un modèle déterminé, ce modèle n’est perceptible que chez les élites francisées, pas dans la masse des indigènes.
À part l’Algérie où se crée une société de type européen, ce sont des militaires, des fonctionnaires, des marchands et des originaux en mal d’exotisme qui habitent les colonies. Vues de France, celles-ci paraissent un univers lointain, sauvage, profondément étranger. Le basculement va s’opérer avec le premier conflit mondial où les régiments coloniaux représentent une force d’appoint secondaire, mais dont la symbolique est forte. Au lendemain de la guerre, ces troupes sont les plus applaudies, avec la Légion, lors des défilés du 14 juillet. « Une histoire d’amour s’est ouverte entre les Français et les coloniaux[9] », observe Daniel Lefeuvre. L’historien rappelle l’origine du célèbre Noir, coiffé de sa chéchia rouge vantant le chocolat Banania ; pour les acheteurs et leurs enfants, il ne faisait que véhiculer une image positive – vigueur, force, énergie, courage – qualités démontrées précisément lors de la guerre. Rétrospectivement, il est possible, ajoute Lefeuvre, de considérer cette représentation comme paternaliste, mais en son temps, elle n’était en rien l’expression d’un racisme. 
 
L’Empire, un substitut de puissance
 
Au cours des années 1930 à 1940
Entrelasaignéede 1914-1918, l’instabilité gouvernementale, la perte de prestige du franc, la crise de 1929 et les incertitudes de l’équilibre européen, la France, vieillissante et épuisée, doute de son avenir. L’Empire – le terme est restauré – joue le rôle d’un substitut de la puissance nationale. Avec 60 millions d’habitants dans les colonies, l’ensemble représente 100 millions de personnes : de quoi encore croire à la grandeur du pays. C’est à ce moment que l’opinion commence à s’intéresser aux possessions françaises d’outre-mer, curiosité illustrée par les 33 millions de visiteurs à l’Exposition coloniale de 1931.
Dans un livre commandé en 1940, par Georges Mandel alors ministre des colonies, on peut lire le passage suivant : « Par la hardiesse de ses explorations, par la sûreté de son action militaire, par la magistrale administration de son domaine impérial, par toute une série de faits grandioses et positifs, la France a fait ses preuves de grande nation coloniale[10] ».  
 
Pendant la Seconde Guerre mondiale
À cette période, l’Empire revêt d’autant plus d’importance qu’il représente un enjeu qui est à la fois national et international. Jusqu’en 1942, vichystes et gaullistes se disputent le contrôle des colonies puis l’Afrique su Nord sert de base aux Alliés pour conquérir l’Europe par le sud. Pour l’outre-mer, ce conflit, qui a commencé par l’humiliation de la métropole, accélère un tournant. Le discours que prononce le général de Gaulle lors de l’ouverture de la conférence de Brazzaville, le 30 janvier 1944, n’annonce ni indépendance ni autonomie, mais promet pour la future Union française l’abolition du régime de l’indigénat et du travail forcé, la représentation des colonies au Parlement, la création d’assemblées locales. En un mot, une politique permettant aux autochtones de « participer chez eux à la gestion de leurs propres affaires ». Le monde colonial « de papa » a vécu.
 
L’après Seconde Guerre mondiale
L’époque, dans son ensemble, va dans ce sens. Les États-Unis désormais première puissance du monde, sont hostiles à la colonisation. La Charte des Nations Unies, adoptée en 1945 à la conférence de San Francisco, incite les puissances coloniales à donner leur indépendance aux pays qui la réclament. En 1948 est signée la Déclaration universelle des droits de l’homme. Les vieilles nations européennes, laminées par deux guerres mondiales et surclassées par l’Amérique, n’ont plus la même volonté, ni la force qui les caractérisaient au XIXe siècle, quand elles s’élançaient au-delà des mers. La Grande-Bretagne et les Pays-Bas sont les premiers à décoloniser, les autres suivront.
En France, la Constitution de 1946 réorganise le domaine colonial au sein de l’Union française, mais en une quinzaine d’années tout est balayé. En 1962, avec l’exode des pieds noirs, la page de l’histoire coloniale de la France, ouverte cent trente ans plus tôt, est définitivement tournée.
 
Coloniser pour le meilleur et pour le pire
 
Les phénomènes coloniaux, bien que ces termes fussent encore inemployés, ont ponctué l’aventure humaine. Les Perses, les Mongols, les Chinois, les Aztèques, les Incas, les Grecs, les Romains, les Byzantins ou les Ottomans furent des colonisateurs. Sur le plan historique, la colonisation européenne n’a donc rien d’extraordinaire : elle a été seulement sans équivalent du point de vue de son étendue géographique et de la rapidité de sa réalisation. Ce mouvement a été opéré par une poignée de puissances qui étaient par ailleurs rivales et auxquelles l’industrie et la technique avaient donné plusieurs longueurs d’avance sur les peuple conquis.
 
Juger en bloc ce mouvement est dépourvu de sens
Son ampleur l’interdit. « Il nous paraît aussi inepte de jauger la colonisation à l’aune de ses bienfaits, qu’à celle de ses méfaits, estime l’historien Marc Michel. L’installation coloniale est à l’évidence un acte violent. Elle n’est pas que cela. Il va sans dire qu’il y eut des deux, du bien et du mal[11] ». En histoire, cependant, distinguer le bien du mal est complexe. Car, dans les faits, l’un et l’autre sont toujours intriqués. Si les conquêtes étaient violentes – l’intensité de cette violence était inégale d’un territoire à l’autre.
 
L’Afrique d’avant l’arrivée des Blancs n’avait rien d’un paradis terrestre
Avant cette arrivée, guerres tribales, razzias, massacres ou coutumes barbares (cannibalisation, sacrifices humains) décimaient régulièrement la population. C’est pourquoi, passée la période de l’intrusion européenne, la paix coloniale apportera aux autochtones une sécurité que la plupart d’entre eux n’avaient jamais connues.
     
La traite des Noirs, entre le XVIe et le XVIIIe siècle est sans conteste un épisode honteux de l’histoire occidentale 
Elle fut le fruit de la première colonisation (ou de la première mondialisation). Néanmoins, même si cela ne constitue pas une excuse, il convient de rappeler que les Européens n’ont pas été les seuls à pratiquer l’esclavage. Les potentats africains razziaient et vendaient leurs frères de couleur, et les États musulmans considéraient le continent noir comme un terrain de chasse pour en ramener de la main d’œuvre servile. Selon Olivier Pétré-Grenouilleau[12], 11 millions de Noirs réduits en esclavage ont été conduits d’Afrique en Amérique par les navires européens, 14 millions ont été victimes de la traite interafricaine et 17 millions de la traite orientale vers les pays musulmans. Ces chiffres, dans leur brutalité, traduisent la répartition des responsabilités.  
  
L’abolition de l’esclavage
La Grande-Bretagne et la France – après avoir renoncé à la traite, puis l'avoir rendue illégale, en 1815, lors du congrès de Vienne – abolissent l'esclavage (respectivement en 1835 et en 1848). Pendant toute la seconde moitié du XXe siècle, la France justifie notamment les bienfaits de son action colo­niale en menant la lutte contre ce fléau persistant au Maghreb, en Afrique noire ou en Indochine. En Afrique, l'administration s'efforce de trouver des revenus de substitution pour les trafiquants d'esclaves. Les missionnaires, de leur côté, sont également engagés dans la lutte contre l'esclavage : cette grande cause humanitaire a été rendue populaire, en 1888, grâce à la tournée de conférences effectuée en Europe par le cardinal Lavigerie, archevêque d'Alger et fondateur des Pères blancs.
Pour les populations délivrées de cette menace séculaire, le progrès n'est pas
douteux. Mais dans le même temps, les colonisateurs ont recours, en se greffant sur des pratiques locales très anciennes, à la réquisition de main-d'oeuvre pour le portage ou les grands travaux. Une sujétion se substitue à une autre. On objectera peut-être que le travail forcé est, en théorie, moins inique, mais, là encore, peser les mérites et les inconvénients de ces deux pratiques apparaît à la fois arbi­traire et dérisoire.
 
Le développement de l’agriculture
La colonisation conduit à développer les grandes planta­tions. En Afrique tropicale, la culture du café, du thé, du coton ou des palmiers à huile marginalisent ainsi l'agriculture vivrière. Les travailleurs employés dans ces plantations sont donc arrachés des champs, coupés du rythme habituel des saisons et de la vie du village. Résultat, des activités artisanales disparaissent, des équilibres sociaux s'effondrent. Mais pour les Africains, l'introduction d'un revenu régulier est un bienfait, et les techniques d'irrigation maîtrisées par les colons améliorent la production agricole, faisant reculer le mal endé­mique de la famine. Ici, le positif et le négatif s'entremêlent.
 
La réalisation de voies ferrées
Les voies de chemin de fer, dans l'aire coloniale, ont pu être comparées aux voies romaines. Le train a désenclavé les régions isolées, leur permettant d'accéder aux réseaux écono­miques. Le projet de construction de la ligne Dakar-Niger a été élaboré à la fin du XIXe siècle par le général Gallieni, commandant du Soudan français. L’objectif était de relier le fleuve Niger et le port de Dakar afin de permettre l’acheminement des matières premières vers la métropole. Le premier tronçon (Kayes-Koulikoro) a été inauguré en 1904 et la construction de la ligne complète (Dakar-Koulikoro), longue de 1287 km, sera achevée en 1924.
En Indochine, la construction du chemin de fer du Yunnan, conçu par le gouverneur général, Paul Doumer, a nécessité la réquisi­tion de 60 000 coolies entre 1904 et 1909. Quand la réalisation est achevée, en 1910, plus de 3 500 ponts, viaducs et tunnels ont été construits sur les 900 kilomètres du parcours. Cette prouesse technique s’est soldée toutefois par la perte de 12 000 coolies (et de 80 ingénieurs français) qui ont trouvé la mort au cours du chantier. En Afrique, la ligne Congo-Océan, inaugurée en 1934, représente 500 km de voies construites en terrain difficile, 12 tunnels et 92 ouvrages d'art. La réalisation relie Brazzaville à la mer, mais a été payée d'un tribut de 17 000 victimes, sinistre bilan que dénonceront André Gide et Albert Londres. Dans les deux cas, distinguer le positif du négatif n'est pas difficile. Mais comment les séparer ?
 
Les troupes coloniales n'ont jamais été de la chair à canon
 
Sous la monarchie de Juillet et le Second Empire
Tout au long de cette période, des troupes indigènes ont servi sous le drapeau tricolore.
 
Pendant la Grande Guerre
Cette guerre déclenche un appel massif aux colonies. Daniel Lefeuvre souligne la preuve de confiance que cela traduit de la part des autorités, puisque ces hommes sont destinés à rentrer chez eux après le conflit, devenus des combattants aguerris.
Au total, 600 000 soldats (294 000 en Afrique du Nord[13], 170 000 en Afrique noire) sont enrôlés. Un chiffre qui n'est pas négligeable, mais qui doit être comparé à celui des 8,7 millions d'hommes qui sont mobilisés en métropole. Tous les soldats coloniaux, en outre, ne sont pas envoyés en Europe. Tous ne sont pas non plus affectés aux divisions combattantes, car les Africains sont trop éprouvés par le cli­mat hivernal. Pour se borner à « la force noires' » — qui tire son nom d'un livre publié par Mangin en 1910 —, 15 000 à 20 000 tirailleurs sénégalais combattent sur le front en France, pour 2 millions de soldats au total. Néanmoins, sur la Somme ou à Verdun en 1916, au Chemin des Dames en 1917 ou à Reims en 1918, Africains du Nord, Noirs et Malgaches sont engagés dans des secteurs difficiles.
Les colonies paient le tribut du sang : 87 000 soldats indi­gènes sont tués ou déclarés disparus, ainsi que 80 000 Euro­péens qui servaient dans les troupes coloniales, soit un total de 167 000 morts. Mais sur l'ensemble des victimes militaires de la Grande Guerre, 21 % de pertes sont à déplorer chez les Noirs, 15 % chez les Nord-Africains et 23 % chez les poi­lus métropolitains. L'accusation selon laquelle les soldats coloniaux auraient été systématiquement sacrifiés n'est pas corroborée par les statistiques. Elle est d'ailleurs postérieure au conflit.
 
Au cours de la Seconde Guerre mondiale, de 1942 à 1945
Pendant cette guerre, 176 000 Français d'Afrique du Nord de type européen (ceux que l'on appellera plus tard les pieds-noirs) sont sous les armes, ce qui représente le pourcentage énorme de 45 % d'une classe d'âge. Et 253 000 soldats indigènes pour toute l'Afrique du Nord et l'Afrique noire. Chez ceux-ci, le taux de mortalité est de 5 %. Dans les troupes d'origine euro­péenne, il est de 8 %. Là encore, les slogans des thuriféraires de la «diversité » affirmant que ce sont les « Arabes » qui ont chassé les nazis de France demandent à être examinés à la lueur des faits.
 
Tous ces combattants ont-ils jamais été oubliés ?
En 1924, un monument à la gloire de l'armée d'Afrique est érigé à Reims. Inauguré par Édouard Daladier,alorsministredesColonies,ilfiguredessoldatsnoirs.S'ilest impossible, aujourd'hui, de se recueillir au pied de ce mémorial, la France n'y est pour rien : il a été détruit par les Allemands en 1940.
 
En juin 2006 a été célébré le 90e anniversaire de la bataille de Verdun. Face à la nécropole de Douaumont, le président de la République a inauguré le mémorial des combattants musulmans morts pour la France pendant la Grande Guerre. Tout un symbole, au moment où la crise aiguë des banlieues, quelques mois plus tôt, a posé la question de l'intégration des populations issues de l'immigration. La cérémonie, de plus, s’est déroulée alors que le film Indigènes venait d'être pré­senté au Festival de Cannes. À travers l'épopée de quatre tirailleurs algériens engagés de 1943 à 1945 dans les combats de la Libération, le scénario cherche à faire passer l'idée que la France a bénéficié du sacrifice des soldats coloniaux, tout en les maltraitant.
Lors de la projection, Jamel Debbouze se répandait sur les ondes : « C'est l'histoire de tirailleurs qui se sont battus pour la mère patrie mais qui, le jour de la victoire, n'ont pas eu le droit de défiler sur les Champs- Élysées ». S'il s'était renseigné avant de parler, l'acteur aurait su que les troupes indigènes ont défilé sur les Champs-Élysées le 11 novembre 1944, et lors des deux défilés de la Victoire, le 8 mai et le 14 juillet 1945.
 
Au cours des deux conflits mondiaux, les soldats noirs, maghrébins, malgaches et indochinois n'ont pas été considé­rés comme de la chair à canon. Au contraire : l'armée fran­çaise a été sans doute une des institutions les moins racistes qui soient. Dans l'armée américaine, en revanche, pendant les deux conflits, les Noirs ont été victimes de ségrégations qui étaient inconnues de leurs semblables servant sous le dra­peau tricolore.
 
Pour conclure 
Le côté positif
Les colonies ont soutenu la France dans son effort de guerre, mais les tirailleurs sénégalais ou nord-africains n'ont pas versé un impôt du sang supé­rieur aux autres.
Le côté négatif
Ce côté, on aurait tort de l’ignorer. Pour les fan­tassins des troupes coloniales, l'avancement a toujours été plus diffi­cile. Il existait des lieutenants et des capitaines d'origine indigène, mais les grades supérieurs, en théorie accessibles, leur étaient pratiquement interdits. L'inégalité des soldes représentait une autre injustice. L'armée n'en était pas responsable : c'est le pouvoir politique ou les colons qui fai­saient opposition aux réformes en ce sens. Ajoutons que les meilleurs avocats de l'armée d'Afrique, après la Seconde Guerre mondiale, auraient été ses officiers, mais ils étaient peu en cour, la plupart d'entre eux ayant été vichystes jusqu'en 1942 et fort peu gaullistes après. Quant aux pen­sions, en effet inégales entre soldats européens et tirailleurs africains, ce sont les nouveaux États, lors de leur accession à l'indépendance, qui ont demandé leur cristallisation, afin de ne pas créer de trop grosses disparités de revenu entre les anciens combattants et la population : de cela non plus, la France n'est pas coupable.
 
Apprendre à lire et à écrire en français
 
En Afrique du Nord
En 1960, chez les musulmans d'Algérie, 38 % des garçons et 23 % des filles fréquentent l'école. À Alger et dans les grandes villes, les pourcentages sont supérieurs : 75 % des garçons sont scolarisés, 50 % des filles. Entre Nord-Africains et Européens, aucune ségrégation scolaire ne sévit, ce qui à l'époque n'est pas le cas aux États-Unis, entre Blancs et Noirs.
 
En Afrique subsaharienne, à Madagascar et en Indochine
La France entretient alors 28 000 instituteurs et professeurs, le huitième de son corps enseignant ; 16 000 écoles primaires et 350 établissements secondaires ont été bâtis sur le continent noir et à Madagascar, et sont livrés aux États qui prennent leur indépendance.
L'enseignement, sans conteste, est un des domaines où le bilan de la colonisation est le plus heureux.
 
L’importance du rôle des missionnaires
Si l'État a fourni un gros effort, il a été précédé par les missionnaires. Pendant tout le XIXe siècle, l'Église détient le monopole de l'instruction outre-mer. En métropole, jusqu'aux lois laïques de 1880-1886, religieux et sœurs peuvent enseigner dans les écoles et les lycées publics, et dans certains cas jusqu'aux lois anti- congréganistes de 1903-1904 : de ce point de vue, les colonies ne dérogent pas à la règle. En Afrique noire, les Missions africaines de Lyon, les Pères du Saint-Esprit, les Pères blancs ou les Sœurs de Saint-Joseph de Cluny ouvrent des écoles où les élèves apprennent à lire et à écrire en français. Il en est de même en Indochine.
 
Les institutions laïques
Au fur et à mesure que l'administration coloniale étend son emprise, la laïcité républicaine reprend ses droits. À Saint-Louis du Sénégal, le gouverneur William Merlaud- Ponty fonde en 1903 l'École normale fédérale, qui prend son nom à sa mort en 1915. Transférée à Dakar, elle forme les maîtres de l'A.O.F. Le futur président Houphouët-Boigny est passé par cette école. À Madagascar, l'île est dotée, dès 1905, au moment du départ de Gallieni, de 385 écoles laïques et de 295 écoles catholiques. En Indochine, des établisse­ments scolaires s'édifient partout. Au Tonkin, le lycée de Hanoi est inauguré en 1919. En Cochinchine et en Annam, les cours sont dispensés en langue vernaculaire pour les trois premières années de l'école primaire. Dans ces pays, la France a imposé une réforme capitale, en 1904, en introduisant l'écri­ture annamite romanisée, élaborée au XVIIe siècle par le jésuite français Alexandre de Rhodes : l'alphabet se compose désor­mais de 37 lettres au lieu des 60 000 caractères chinois. Deux ans sont maintenant suffisants, au lieu de dix, pour qu'un enfant sache lire et écrire dans sa propre langue. En 1939, 20 % des jeunes Indochinois sont scolarisés.
 
Cas particulier des départements d’Algérie
Dans ces départements, l'islam fait obstacle à l'implantation des écoles catholiques. L'administration s'en féliciterait plu­tôt, car elle craint ce qui trouble la paix sociale. Quant aux colons, ils sont partisans de réserver les écoles publiques à leurs propres enfants : en 1908, le congrès des maires d'Algérie – qui sont tous des Européens – adopte une motion prônant la suppression de l'instruction primaire pour les indi­gènes... Les musulmans sont d'ailleurs méfiants, pour des rai­sons religieuses, envers l'école française. Cette prévention réciproque ne prend fin que dans l'entre-deux-guerres.
Il faut cependant attendre les années 1950 pour que la France engage un véritable effort, en matière scolaire, dans ses départements d'Algérie. Entre 1950 et 1960, le nombre d'enfants musulmans scolarisés est multiplié par 3,5. Para­doxalement, la guerre d'Algérie contribue au progrès de la scolarisation, puisque l'armée et l'administration, dans le cadre de la politique de pacification et de développement de l'intérieur du pays, ouvrent de nombreuses écoles dans le bled. L'école normale de la Bouzaréah, près d'Alger, forme près de 4 000 instituteurs ruraux, dont 900 musulmans.
 
Dans toutes les colonies, les écoles laïques, et dans une certaine mesure les écoles catholiques, s'inscrivent dans un projet global : former des élites francophones et acquises à la France. « Enseignement de masse et formation des élites furent constamment articulées dans l'idéologie scolaire fran­çaise », observe Marc Michel[14].
 
L'École coloniale de Paris
Fondée en 1889, est rebaptisée École nationale de la France d'outre-mer en 1934. Elle instruit les administrateurs et magistrats destinés à servir en Afrique noire, à Madagascar, en Indochine, dans le Pacifique et aux Antilles. En 1958, la dernière promotion de l'école, sur 58 élèves, compte 30 Africains et Malgaches ; son major, Abdou Diouf,sera ultérieurement président du Sénégal. Mais son prédécesseur, Léopold Sédar Senghor, à la fois homme politique, écrivain et poète, est sans doute celui qui symbolise le mieux – de ses études à Dakar et à Paris à son élection à l'Académie française –, l'ouverture vers l'universel offerte par la culture française. Lui qui militera pour une séparation sans rupture avec la France exaltera « le merveilleux outil trouvé dans les décombres du régime colonial : la langue française ». Cette fascination des élites locales pour la culture française, qu'elles avaient découverte dans les écoles de leurs pays colonisés, survivra aux indépendances et sera à l'origine de la franco­phonie, grand projet des années 1960-1970.
 
Les médecins coloniaux : des pionniers
 
« Coloniser, c'est exterminer », répète l’historien Olivier Le Cour Grandmaison. Curieuse extermination qui, pour les ter­ritoires colonisés, se solde en quelques décennies par un accroissement démographique considérable ! La réalité, c'est que la mise en place d'une administration régulière a favorisé, dans l'espace colonial, des progrès décisifs en matière de santé.
 
Leur formation
La médecine coloniale naît au XIXe siècle, en un temps où la science est révérée et où la médecine française est auréolée des travaux de Pasteur. Outre-mer, le praticien est à la fois l'agent de la révolution pastorienne, le représentant du savoir- faire national et le serviteur du projet colonial, en soignant colons et colonisés. Le médecin colonial est un militaire issu de la Marine, puis des troupes coloniales. Membre du Corps de santé des colonies et pays de protectorat, fondé en 1890, il a été formé à l'École de médecine navale de Bordeaux, ouverte cette année-là, ou plus tard à la section coloniale de l'École de santé militaire de Lyon. Il a suivi un stage à l'Institut Pasteur ou à l'École d'application du service de santé des troupes coloniales, créé en 1907 et installé au Pharo, à Marseille. En 1960, les médecins militaires représenteront encore les deux tiers des effectifs médicaux français en Afrique noire.
 
Les missions du Corps de santé
Le Corps de santé colonial est doté de trois missions : soi­gner, former et participer à la recherche.
        Soigner d'abord
Entre 1899 et 1905, l'Assistance médicale indigène (AMI), expérimentée au Tonkin, s'organise à Madagascar et dans toute l'Indochine, puis en Afrique noire. Infirmeries, dispen­saires, hôpitaux et maternités sont construits sous l'égide de l'AMI, dont la priorité est d'enrayer les grandes épidémies : maladie du sommeil, fièvre jaune, peste. La tâche est immense. En métropole, rares sont les méde­cins ou auxiliaires de santé désirant travailler aux colonies. Sur place, les campagnes de vaccination, le système des consultations à jours et à heures fixes ou les conseils en matière d'alimentation ou d'hygiène se heurtent à des habi­tudes ancestrales. Pour toutes ces raisons, il apparaît vite nécessaire de former du personnel autochtone.
        Former ensuite du personnel autochtone
De ce point de vue, « le bilan est remarquable », estime Marc Michel[15]. L'École de médecine de Tananarive, fondée par Gallieni en 1896, décerne ses premiers diplômes de médecins auxiliaires en 1900. Hanoi construit un établisse­ment identique en 1902. Le premier numéro du Bulletin de la Société médicochirurgicale de l'Indochine est publié en 1918. En 1937, les médecins indochinois sont deux fois plus nombreux que les Français à l'AMI. L'École de médecine de l'AOF est créée à Dakar en 1918. Elle forme médecins, pharmaciens, sages-femmes et vétérinaires. En section méde­cine, le major de la promotion 1925 est Houphouët-Boigny, qui a enchaîné cette formation après son diplôme d'instituteur. En Afrique occidentale, la parité en nombre de médecins se renverse au profit des Africains au début des années 1950. Médecins auxiliaires ou médecins africains, ces praticiens sont sans doute moins qualifiés, puisque leurs études ne durent que quatre ans. Pour leurs patients, leur présence constitue néanmoins un bienfait évident.
        Participer à la recherche scientifique
Au XIXe siècle, les maladies tropicales sont méconnues en Occident. Les progrès de la connaissance, dans ce domaine, vont venir de médecins militaires oeuvrant pour l'Institut Pasteur. Ce dernier ouvre sa première filiale à Saigon en 1891. Il y en aura quatorze en tout, en Indochine, au Maghreb et en Afrique noire. De grandes figures de la médecine coloniale se détachent. Albert Calmette, fondateur du laboratoire de l'hôpital de Saigon en 1894, qui développe le vaccin antirabique et antivariolique, puis met au point le BCG. Alexandre Yersin, qui parcourt l'Indochine et, alors qu'il est en mission à Hong Kong, en 1894, découvre le bacille de la peste. Alphonse Laveran, qui identifie l'agent du paludisme à l'hôpital militaire de Constantine, en 1880, ce qui lui vaut le prix Nobel de médecine en 1907. Émile Marchoux, qui fonde en 1896 l'Institut de bactériologie de Saint-Louis du Sénégal, établissement qui ouvre des filiales dans toute l'Afrique. Eugène Jamot, en poste à Brazzaville, qui sillonne l'Afrique équatoriale de 1916 à 1931 et soigne des dizaines de milliers de victimes de la maladie du sommeil. Charles Nicolle, directeur de l'Institut Pasteur de Tunis, prix Nobel en 1928 pour ses recherches sur le typhus.
 
Le bilan de l’action du Corps de santé colonial
Au moment des indépendances africaines, la fièvre jaune, la maladie du sommeil, la peste ou la variole ont presque disparu. La mortalité infantile a reculé dans des proportions spectaculaires, les campagnes de vaccination BCG sont une réussite, et l'introduction des antibiotiques s'opère avec suc­cès. Ce résultat n'aurait pas été obtenu sans la colonisation.
 
Les colonies ont plus coûté à la France qu'elles ne lui ont rapporté[16]
 
Telle est la conclusion de la thèse de doctorat d'État que Jacques Marseille, alors jeune historien, a soutenu dans les années 1970. Elle est exactement inverse de ce qu’il espérait prouver lorsqu’il l’a entreprise, à savoir que notre pays, pendant une soixantaine d'années, s'était enrichi sur le dos des Africains, des Maghrébins ou des Indochinois.
 
Une première période de faible investissement (1850-1930)
Au départ, Jules Ferry voit dans les colonies une source de débouchés pour l'économie française. Afin de faciliter l'installation des entreprises, des travaux d'infrastructure doivent être menés. Le secteur privé manifestant peu d'intérêt pour ce type d'investissement, c'est l'État qui le prend en charge. Mais dans le but d'éviter une dérive financière, une loi, votée en 1900, stipule que les colonies sont dans l'obli­gation d'autofinancer leurs budgets : elles ne doivent rien coûter à la métropole. Dès avant 1914, il s'avère cependant que, à l'exception de certains secteurs (comme ceux que sou­tient la Banque de l'Indochine, qui réalise un taux de profit de 69,5 % en 1913 !), l'investissement colonial n'est pas ren­table. Le capitalisme s'en détourne alors. Mais l'État, tenu par la loi, investit également peu. Jacques Marseille évalue les dépenses d'investissement comptabilisées sur le budget national à 4 milliards de francs de 1914 pour l'ensemble de
la période 1850-1930: une somme très faible.
 
Une aggravation de la situation à partir des années 1930
C’est à partir de cette date que l'Empire entrave la croissance de la métropole plus qu'il ne lastimule.La démonstration de J. Marseille s'appuie sur une étude microéconomique des relations entre la France et l'outre-mer. Certains secteurs de production sont dépendants des colonies, d'autres non. L'industrie cotonnière, par exemple, activité traditionnelle, exporte à 80 % dans l'Empire, tandis que la chimie et la sidérurgie, industries modernes, à peu près pas. La conséquence, c'est que les colonies forment un marché pour des secteurs en déclin, ce qui les protège artificiellement. Le mécanisme freine ainsi la modernisation de l'appareil productif français. En outre, les matières premières, dans l'Empire, sont négociées de 20 à 25 % plus cher que sur le marché international. La France pourrait acheter ailleurs et à meilleur prix le vin, le riz, le cacao, le café, les arachides et le caoutchouc importés de ses colonies. Inversement, pour l'Empire, les denrées vendues par la métropole sont plus onéreuses, en raison des frais de transport, que leur équivalent sur d'autres marchés géographiquement plus proches.
 
Des voix se sont élevées en faveur de la décolonisation
Globalement, le système forme donc une économie fermée entre métropole et colonies. En 1958, toutefois, l'Algérie et l'Afrique n'absorbent que 5 % des ventes de la production
industrielle française. Dès lors, le patronat et les financiers considèrent le marché colonial comme inutile, car il obère l'économie française, la détournant de l'esprit de compétition et lui faisant accumuler du retard par rapport à ses concurrents et partenaires européens. Les milieux économiques prônent d'ailleurs la décolonisation. Quand elle survient, la métropole, débarrassée du fardeau colonial, se lance dans les grands travaux (nucléaire, autoroutes) et se tourne vers le marché européen, si bien que son économie s'envole, tandis que les problèmes commencent pour les anciens colonisés.
 « C'est l'histoire d'un divorce, commente J. Marseille. Le divorcé joyeux, c'est la métropole ; le divorcé malheureux, ce sont les colonies. »
 
La France a secouru l'Algérie
 
Une autre voie que celle de J. Marseille vient compléter sa thèse
Concernant l'Algérie, la thèse de Daniel Lefeuvre[17], montre que, sur le plan économique, la France n'a pas exploité ses départements d'Afrique du Nord : elle les a secourus. Des années 1930 aux années 1960, l'Algérie est incapable de subvenir seule à ses besoins : c'est elle qui a besoin de la France, et non l'inverse. À la fin des années 1950, alors que la métropole compte 43 millions d'habitants, le pays consacre en gros 20 % de son budget à l'Algérie et à ses 10 millions d'habitants (dont 1 million d'Européens). Ce budget, il est vrai, comprend les dépenses militaires, massives, de ce qu'on appelle alors « le maintien de l'ordre » en Algérie. Dès le plan de 1949-1953, le budget d'équipement du territoire algérien est alimenté, à 90 %, par des subventions de la métropole. Dans le plan suivant (1953-1956), ce pourcentage s'élève à 94 %. Et à l'époque, l'Algérie ne peut guère compter que sur ses exportations agricoles, notamment le vin que la métropole achète plus cher qu'il ne vaut en réalité, afin de soutenir le secteur viticole algérien. En dehors des subventionsverséesparParis,l'autregrandesourcederevenus provient des Nord-Africains installés en métropole. Citoyens français, ils circulent librement d'une rive de la Méditerranéeàl'autre.MaislesEspagnols, les Italiens ou les Portugais leur sont préférés ; non par préjugé raciste, mais parce qu'ils sont plus qualifiés. Les Marocains, d'ailleurs, sont également préférés aux Algériens : travaillant sous contrat, ils sont considérés comme plus stables que les musulmans français qui sont dispensés de cette formalité.
Mais tous les Algériens qui se rendent en métropole sont loin de trou­ver un emploi : sur 300 000 Nord-Africains qui ont franchi la Méditerranée, 90 000 environ, restent au chômage.
Les travaux de Daniel Lefeuvre font aussi justice du mythe selon lequel ce sont les immigrés maghrébins (l'expression n'est pas d'époque) qui auraient reconstruit la France après 1945 et largement contribué à l'expansion des Trente Glorieuses. En 1951, les
150 000 Algériens et les 10 000 Marocains et Tunisiens qui travaillent en France représentent moins de 1 % du total de la population active. Les quatre cinquièmes des OS alors employés par les usines Renault à Billancourt ne viennent pas d'Afrique, mais de France, à une époque où la classe ouvrière est une réalité sociologique forte. Quant aux immigrés, ce sont des Européens du Sud.
 
Conclusion
Les travailleurs d'Afrique du Nord ont joué sur le sol métro­politain un rôle qui n'était pas nul, mais qui restait marginal.
 
La colonisation, une histoire commune
 
La colonisation comme option idéaliste
La France n'a donc pas pillé les peuples qu'elle a colonisés. Même si la dimension économique occupait une place dans l'argumentaire du vieux parti colonial, même s'il a existé des colons mus par la cupidité, la colonisation, en tant que projet global, n'était pas uniquement pensée par rapport à l'intérêt matériel du pays. Parce que le monde a changé, parce que les mentalités ne sont plus les mêmes, nous ne le comprenons plus, mais l'historien est obligé de le constater : l'aventure coloniale a aussi été un idéal, né dans la découverte des grands espaces. Cet idéal, ensuite, est devenu ce qu'en ont fait les hommes.
 
Une colonisation outre-mer (France) et une colonisation intra-muros (États-Unis d’Amérique)
En 2008, lors de l'élection de Barack Obama à la prési­dence des États-Unis, beaucoup s'émerveillent qu'un non- Blanc ait pu accéder à une telle fonction, se demandantsilaFranceseraitcapabledelaisserdeshommes « issus de la diversité » exercer des responsabilités politiques. Le piquant est que ce sont les mêmes, le plus souvent, qui inten­tent un procès au pays pour son supposé racisme colonial. Mais si ces procureurs savaient un peu d'histoire, ils se rap­pelleraient que la France a compté des députés ou des hauts fonctionnaires noirs ou maghrébins sous la Ille, la Ive et même la Ve République, que Gaston Monnerville, qui était noir, a été président du Sénat, c'est-à-dire le deuxième per­sonnagedel'État,quele bachaga Boualam, musulman d'Algérie, a été le vice-président de l'Assemblée nationale, et que Léopold Sédar Senghor a siégé au Conseil des ministres. Tous ces personnages étaient le fruit de l'histoire complexe de la colonisation française.
Au sein de l'aire coloniale, la générosité a côtoyé le racisme, l'altruisme a cohabité avec l'injustice, le respect avec le mépris. Comment démêler ces traits les uns des autres ? Porter un jugement de type moral sur la colonisation n'est pas une démarche scientifique. Et juger la société coloniale en lui appliquant la grille de lecture de l'ordre international actuel constitue un anachronisme. Du point de vue de l'his­toire longue, l'élan vers l'Afrique et l'Asie, au XIXe siècle, est la conséquence de la première mondialisation, celle du XVIe siècle, entreprise qui a conféré aux Européens une puis­sance sans commune mesure avec les autres civilisations. Si les États-Unis sont anticolonialistes, c'est pour faire oublier qu'ils ont été, eux aussi, une puissance coloniale ; mais leur colonisation s'est effectuée à l'intérieur du continent améri­cain, territoire immense et peu peuplé.
« La colonisation, remarque Daniel Lefeuvre, a permis l'entrée dans les relations économiques mondiales des États qui ont été colonisés. La colonisation est un moment de la mondialisation du XIXe siècle, et le mode d'intégration de ces territoires à cette économie mondialisée[18]. » Au moment de l'indépendance du Maroc, le dirigeant nationaliste Ben Barka fait visiter son pays à ses amis du tiers-monde. Devant lui, tous admirent le niveau d'infrastructure légué par la France. À la même époque, le pays africain qui paraît le plus arriéré est l'Éthiopie. Il est aussi le seul à n'avoir été que très briè­vement colonisé...
 
La colonisation : un moment d'histoire partagé
Qu’il ait été pour le meilleur et pour le pire, ce moment est maintenant derrière nous. À supposer qu'en l'affaire il y ait eu un bourreau et une victime, ce statut n'est pas héréditaire : les indépendances, faut-il le rappeler, datent de plus d'un demi-siècle. Un laps de temps largement suffisant pour que les anciens colonisés engagent un autre destin, dont les Français (ou les autres peuples jadis colonisateurs) ne sont pas responsables.
Dictatures,corruption,violence,guerres tribales,sous- développement,fuite des cerveaux : cinquante ans après son célèbre Portrait du colonisé, Albert Memmi pose la question dans Portrait du décolonisé :
« Qu'avez-vous fait de votre liberté[19] ? » Stephen Smith, un spécialiste de l'Afrique, ancien journaliste au Monde, tient les Africains pour coupables de leurs malheurs, parce qu'ils se sont enfermés dans des pièges – la négritude, l'africanité, l'authenticité – qui forment autant de façons d'idéaliser le passé plutôt que de construire l'avenir[20].
En France, l'histoire de la colonisation est instrumentalisée dans le contexte présent d'un échec de l'intégration des populations immi­grées, par ceux qui, dans beaucoup de pays autrefois colonisés, se trouvent aujourd'hui-même confrontés à l'échec poli­tique, économique et culturel. Stigmatiser le passé colonial leur sert d'exutoire. Cet exutoire, malheureusement, ne résout rien.
 
 
 
 
 
 


[1] Edit. Fayard , octobre 2011.
[2] Marianne et les colonies. Une introduction à l’histoire coloniale de la France, édit. La Découverte.
[3] Daniel Lefeuvre, Pour en finir avec la repentance coloniale, Flammarion 2006.
[4] Olivier Le Cour Grandmaison, Coloniser, exterminer. Sur la guerre et l’Etat colonial. Fayard 2005.
[5] Jacques Frémeaux, De quoi fut fait l’Empire. Les guerres coloniales au XIXe siècle, CNRS éditions 2010.
[6] Cité par René Girardet, L’Idée coloniale en France 1871-1962, La Table ronde, 1972.
[7] Charles-Robert Ageron, France coloniale ou parti colonial ? PUF, 1928.
[8] Patrick Cabanel : Églises : missions accomplies », L’Histoire, numéro spécial, La colonisation en procès, octobre 2005.
[9] Le Figaro Magazine, 30 septembre 2006.
[10] Philippe Roques et Marguerite Donnadieu (nom de famille de Marguerite Duras), L’Empire français, Gallimard, 1940.
[11] Marc Michel, Essai sur la colonisation positive, Perrin, 2009.
[12] Olivier Pétré-Grenouilleau, Les traites négrières, La Documentation françaises janvier 2004.
[13] Le service militaire obligatoire a été étendu aux jeunes musul­mans d'Algérie depuis 1912.
[14] Marc Michel, « L’école », in Dictionnaire de la France coloniale.
[15] Marc Michel, Médecins et pharmaciens, in Dictionnaire de la France coloniale.
[16] Jacques Marseille, Empire colonial et capitalisme français, histoire d’un divorce, Albin Michel, 1984.
[17] Daniel Lefeuvre, Chère Algérie. La France et sa colonie, 1930-1962, 2ème édition Flammarion, 2005.
[18] Le Figaro Magazine, 30 septembre 2006.
[19] Albert Memmi, Portrait du colonisé, Buchet-Chastel, 1957; Portrait du décolonisé arabo-musulman et de quelques autres, Gallimard, 2004.
20 Stephen Smith, Négrologie, Calmann-Lévy, 2003.
 








Date de création : 09/01/2012 @ 10:36
Dernière modification : 14/01/2012 @ 09:15
Catégorie : Points d’histoire revisités
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