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Sociologie - Le lien social (4)
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LE LIEN SOCIAL (4)
 

Extraits de « Le lien social et la personne » de Jean-Michel Le Bot

 

VI/ UN CONDITIONNEMENT CÉRÉBRAL

 

Dans son ouvrage « Le cerveau et la liberté » paru en 1995, Pierre Karli consacrait deux chapitres à une question qu’il intitulait « vie et avenir de l’acteur social ». Cette intrusion d’un neurologue sur le terrain propre du sociologue, accompagnée de surcroît d’une prise de position claire en faveur d’une conception particulière de la sociologie (l’individualisme méthodologique), [nécessite quelques développements]. Il ne s’agit pas d’une prise de position isolée. La question du « cerveau social » fait partie aujourd’hui des passages obligés de tout ouvrage des neurosciences (Jeannerod, dans « Le cerveau intime », 2002 b ; Decety, dans « Le cerveau social », 2008). L’objectif de ce chapitre est seulement d’indiquer en quoi le sociologue gagne à s’intéresser à certains troubles neurologiques pour mieux comprendre ce qui fonde l’autonomie de l’acteur et sa capacité à tisser du lien social.

Karli commence par définir chaque homme comme une trinité : « trois êtres en un seul, qui coexistent, interagissent et se structurent mutuellement ». Ces trois « êtres » sont pour lui l’individu biologique, l’acteur social et le sujet, ce dernier étant défini par « une quête de sens et de liberté intérieure ».

 
Les concepts centraux de l’ouvrage de Pierre Karli

Ce sont donc ceux de médiation et d’interaction (entre les différents « êtres » de l’homme ainsi qu’entre ces derniers et les différents environnements : physique, biologique, social). Une grande importance est également accordée à la dimension temporelle (historique) dans laquelle se « révèlent » les potentialités définies par le programme génétique (entre lesquelles est opérée une sélection du fait des interactions avec le milieu). Enfin, une priorité est accordée au langage en tant qu’instrument à disposition du sujet « en quête de liberté » aussi bien en vue d’une distanciation « par rapport au moment présent et par rapport à la signification première des choses de ce monde » que par rapport aux « conditionnements subis du contexte socio-culturel dans lequel il est immergé ».

Malgré l’affirmation de l’unicité du cerveau, Karli n’en définit pas moins une tripartition qui correspond plus ou moins aux trois modes d’êtres qui ont été distingués précédemment : l’individu, le sujet et la personne.

– Un premier niveau, en effet, qui met en jeu le mésencéphale et le diencéphale « assure de façon immédiate la satisfaction des besoins biologiques primaires de l’individu et de la défense de son intégrité physique » (appétence et approche ou aversion et retrait, dans le moment présent, sur le mode stimulus-réponse) ;

– Un second niveau qui implique un ensemble de structures du lobe temporal donne au comportement sa dimension historique (mnésique) et affective ;

– Un troisième niveau, enfin, dans lequel le rôle prééminent est joué par le cortex préfrontal en association avec d’autres structures du cerveau serait celui de la distanciation, du projet, de la réflexion, bref, de la liberté, « par-delà les incitations du moment et les conditionnements forgés par le vécu ».

L’acteur social vu par Karli

« Dès lors qu’on considère que l’individu n’est pas seulement « agi » par la société mais qu’il peut aussi y être « acteur » et qu’il est déjà – en partie – auteur de sa propre socialisation, la démarche s’inscrit tout naturellement dans le cadre de ‘l’individualisme méthodologique’ et dans celui d’une sociologie de l’action dans la vie quotidienne. On reconnaît à l’individu un certain degré – variable – d’autonomie et on voit dans la socialisation, entre autres processus, celui de l’acquisition de la capacité d’être une source autonome d’action. Qu’il s’agisse du développement de l’acteur social ou de son fonctionnement ultérieur dans les différents ‘mondes d’action’ qui sont les siens, les interactions avec autrui alimentent – et se nourrissent de celles – qui se déroulent au sein du cerveau, entre cognition, affectivité et mémoire ».

 
Ainsi
 

« Au fur et à mesure que l’individu s’insère dans son milieu social, il acquiert – du fait même de l’évolution de ces interactions avec ce milieu – la capacité d’être une source autonome d’action et de se constituer un acteur de sa propre socialisation. L’acteur prend une certaine distance par rapport à lui-même, il devient capable de se penser lui-même, et son action propre prend une part grandissante dans l’organisation de son activité mentale. Et c’est grâce à l’autonomisation – relative – de l’action et par l’exercice de cette autonomie dans des relations humaines ‘matures’ que pourra se développer la subjectivité réfléchissante et délibérante […]. L’acteur social se situe donc bien à la ‘charnière’ de l’individu biologique et du sujet conscient et autonome : son ontogenèse est enracinée dans les structures et les fonctions proprement biologiques et sa maturité jette les bases d’une subjectivité en quête de sens, de cohérence et de liberté ».

 

Se référant à Boudon et à Bourricaud, Karli rejette cependant un individualisme trop tranché : « donner priorité à l’action des hommes ne doit pas conduire à méconnaître les contraintes que les structures et les institutions sociales font peser sur elles ». Dans la continuité de Boudon, il se réfère alors à Max Weber auquel il reprend l’idée selon laquelle la trame de la vie sociale est constituée par les actions des individus capables d’anticiper, d’évaluer, de se situer les uns par rapport aux autres ». Le choix de l’individualisme méthodologique comme paradigme sociologique lui apparaît d’autant plus justifié que son étude est centrée sur le cerveau, en tant précisément que « médiateur » de ces « anticipations », « évaluations » et « situations » intersubjectives. Karli est alors amené à associer et rejeter dans un même historicisme, aussi bien le culturalisme (Kardiner), que le structuralisme (l’individu comme support de « structure »), que la psychanalyse lacanienne – dut-on regretter ce rejet trop rapide – qui consisterait, selon lui, à faire de l’individu « le simple support des structures inconscientes qui l’habitent et qui l’assujettissent à leur propre fonctionnement ».

 

Observations neuro-psychologiques qui précisent ce qui fait de l’homme un ‘acteur social’    

« Des observations neuro-psychologiques concordantes, font apparaître que des lésions qui touchent l’une ou l’autre d’un ensemble de structures cérébrales étroitement interconnectées (telle région des noyaux gris de la base ou du cortex frontalassociatif)induisentunétatbienparticulier,mais diversement dénommé : ‘perte d’auto-activation psychique’, ‘perte de l’élément vital’, ‘akinésie psychique’, ‘perte de l’initiative psychomotrice’, ‘inertie comportementale’ et ‘vide mental’. Bien que les facultés intellectuelles et motrices soient intactes, elles ne sont pas mises en jeu de façon spontanée, alors qu’elles peuvent toujours l’être par des stimulations provenant de l’extérieur : il y a perte de la ‘spontanéité’, de la ‘motivation’, de la ‘projection dans l’avenir’ […]. Il semble donc bien y avoir un processus élémentaire d’auto-activation qui chez l’homme, serait nécessaire à la mise en route spontanée à la fois des actes de langage et des comportements observables ». 

 

Bref, ces malades incapables d’auto-activation ne sont plus acteurs, en tout cas ils ne le sont plus d’eux-mêmes, et ceci bien qu’ils aient conservé leurs facultés intellectuelles et motrices.

 

Mais être acteur est-il la même chose qu’être acteur social ? L’action peut-elle être identifiée à l’autonomie ?

D’autres observations rapportées par Karli, semblent montrer que non. Il s’agit de patients, porteurs d’une lésion du bloc frontal, qui éprouvent une grande difficulté  « à se dégager de l’emprise des incitations du moment et de la signification première des choses ». Ainsi, mis en présence d’un verre et d’une carafe d’eau, ces patients ont une forte tendance à remplir le verre et à le boire, « sans raison autre que la présence de ces objets » (comportement d’utilisation) ; en outre, si le médecin fait un geste particulier, ces patients ont tendance à l’imiter (comportement d’imitation). Karli ajoute que « cette dépendance anormale peut également se voir dans des situations plus complexes telles que visiter un appartement ou un magasin de souvenirs : le patient se comporte comme si la situation contenait de façon implicite un ordre qui lui intimerait d’y répondre, traduisant ainsi une certaine perte d’autonomie du sujet à l’égard de son milieu de vue ».

Après avoir précisé que ce type de « trouble de l’activité intentionnelle […] contraste souvent avec des facultés intellectuelles très largement préservées », Karli conclut ainsi : « En tout état de cause, il est clair qu’un fonctionnement normal du cortex préfrontal est requis si le comportement doit prendre place et sens – par-delà les incitations du moment et les conditionnements forgés par le vécu – dans un projet personnel plus conscient, réfléchi et voulu ». Contrairement aux patients caractérisés par la « perte d’auto-activation psychique, ces patients décrits par Lhermitte « auto-agissent », mais ils le font sans aucune autonomie, comme s’ils adhéraient à leur environnement.  

Plutôt que Karli qui parle d’un conditionnement de la « capacité d’action sociale autonome », d’autres sociologues tels que Laplane, Habib, Poncelet et Lhermitte pensent que ces troubles manifesteraient l’atteinte lésionnelle du lobe frontal.

J.M. Le Bot quant à lui, suit Olivier Tabouraud qui voit dans les « comportements d’utilisation et d’imitation » la manifestation d’un trouble de la raison sociale et dans la « perte d’auto-activation psychique » un trouble aboulique, soit un trouble

naturel de l’« affectivité » et de sa régulation éthique (Sabouraud, dans Le langage et ses maux, 1995). Le fait que la perte de l’auto-activation psychique – qui n’est pas un trouble de la motricité – soit distincte des comportements d’utilisation ou d’imitation conduit en effet à dissocier l’action (en tant que « mise en mouvement », « émotion » au sens étymologique) de l’autonomie (en tant qu’indépendance sociale de l’« acteur »). Accéder à la personne, à l’historicité, ne serait donc pas tant accéder à l’action qu’à l’autonomie de l’action (ou dans l’action).

 

Le sourire passé au microscope (Carl Zimmer, 2011)

 

Paula Niedenthal, chercheuse américaine, a récemment reçu un appel d’un journaliste russe. Il voulait l’interviewer sur ses travaux concernant l’expression faciale. « Vous savez que tous les sourires américains sont faux, et les français tous vrais », avait-il déclaré.

Paula Niedenthal et son équipe qui s’intéressèrent à la question, ont retrouvé un certain nombre d'études indiquant que les aires cérébrales activées dans la réaction mimétique sont en grande partie les mêmes que chez l'auteur de la mimique.

Pour un sourire de bonheur, par exemple, c'est le circuit de la récompense qui s'active chez celui qui sourit, et le seul fait de le regarder peut déclencher le même mécanisme chez celui qui l'observe. C'est ainsi qu'on reconnaît un vrai sourire d'un faux. Quand une personne imite un rictus feint, l'activité cérébrale n'est pas la même que lorsque la mimique est authentique...

L'équipe de Paula Niedenthal a aussi testé l'importance du contact visuel dans l'expression du sourire.

Les chercheurs ont découvert comme ils l'avaient anticipé, que l'impact émotionnel est beaucoup plus fort quand le regard est accessible que lorsqu'il est caché.

 
DES TROUBLES DE LA PERSONNE
 

Hubert Guyard, dans « Une interprétation de deux malades frontaux » (1992), a travaillé sur l’hypothèse d’un conditionnement cérébral de la personne, comme capacité à poser des frontières d’appartenance et de compétence.

Son hypothèse centrale était que cette capacité à construire une histoire en relation avec les autres est en lien étroit avec la capacité à raconter une histoire. Il s’est donc intéressé aux troubles du récit chez des malades atteints de lésions cérébrales.

Le lobe frontal représente à peu près un tiers du manteau cortical. On parle de syndrome frontal pour désigner un ensemble de symptômes observés dans le cas de lésions dans la partie antérieure de ce lobe frontal (lobe pré-frontal). Les troubles consécutifs à des lésions des aires motrices, ou à une lésion de l’aire de Broca, bien que ces aires soient également situées dans le lobe frontal, sont généralement exclus du syndrome frontal (sauf pour Sabouraud). Ne seront évoqués ici que deux grandes familles de syndromes frontaux : le syndrome de la convexité frontale (lésions des régions pré-motrice et pré-frontale) interprété comme un trouble de la programmation et le syndrome frontal médio-basal (lésions orbitaires et internes des lobes frontaux) interprété comme un trouble de la sélectivité.

– Les lésions des régions pré-motrice et pré-frontale se traduisent par des troubles de l’humeur et du comportement. On note également :

« Une perte d’initiative, un désintérêt pour les choses familières, une apathie, une indifférence et un ralentissement pour la plupart des activités. Il n’y a pas de conscience des troubles ni autocritique. L’expression orale est marquée par un mutisme et le plus souvent par une réduction de la fluence verbale et une perte d’initiative de la parole. […] Les performances motrices et gestuelles sont […] généralement simplifiées, qu’il s’agisse d’une séquence motrice, des mouvements du regard ou d’une tâche impliquant l’utilisation d’objets […] le patient omet certaines étapes de la démarche, certaines caractéristiques indispensables. Les activités intellectuelles complexes, la résolution des problèmes par exemple, sont également perturbées. Soit le malade ne répond pas, soit il propose une solution partielle, des réponses stéréotypées ou persévératrices ».    

 

– Les lésions orbitaires et internes des lobes frontaux impactent l’humeur et le comportement par une euphorie ou une jovialité exagérée. La moria (sorte de folie marquée par une tendance facétieuse et un laisser-aller dans les conduites sociales) s’observe plus rarement. On note également :

« Les patients apparaissent alors grossiers, irritables et facétieux et désinhibés. Ile sont quelquefois capables de critiquer leur comportement, mais sans pouvoir le modifier ».

 

C’est du côté du syndrome de la convexité frontale qu’il est possible de rechercher des troubles de la personne, telle qu’elle vient d’être définie comme capacité à poser des frontières et devenir l’auteur de sa propre histoire. Des lésions antérieures de la convexité temporale gauche donnent des tableaux déjà connus sous le nom d’« atteintes sélectives de la mémoire sémantique » (Elisabeth Wattington, 1975). Plusieurs étiologies possibles sont relevées : atrophies, nécrose consécutive à une encéphalite herpétique, troubles vasculaires (avec une lésion plus étendue entraînant l’association d’un trouble sémantique avec une aphasie de Wernicke) (Sabouraud, 1995). Ces troubles qui se caractérisent par une perte de savoirs sociaux (à commencer par les mots de la langue qui deviennent étrangers

au malade), sont également de bons candidats pour une étude des conditionnements cérébraux de la personne en tant que capacité à structurer les relations à l’autre, tant dans le domaine de la parité que dans celui de la responsabilité.     

 

L’imagerie cérébrale et la dyslexie ( Pierre Kaldy, 2011) : une étude spécifique

 

Le gyrus frontal inférieur droit était déjà connu pour être recruté par les dyslexiques lors de la lecture, et cela d’autant plus qu’ils sont âgés alors que l’hémisphère gauche est déterminante chez les lecteurs normaux. L’étude montre ainsi l’importance de l’hémisphère droit dans les mécanismes de compensation mis en place chez les dyslexiques. Ces résultats confirment aussi qu’une stratégie cérébrale alternative de la lecture peut se développer chez certains enfants dyslexiques et les auteurs suggèrent que d’autres méthodes d’apprentissage pour la lecture pourraient être plus profitables.

La voie est-elle ouverte pour une analyse de tout enfant dyslexique par IRM du cerveau ?

« Non, relativise Ghislaine Dehaene, pédiatre et spécialiste de l’unité de neuro-imagerie cognitive du CEA à Saclay. Cette étude ne doit pas faire oublier que chaque enfant est unique et la dyslexie un phénomène complexe qui résulte de multiples facteurs. Une difficulté à distinguer certains sons [les sons brefs, comme p,t,b] semble cependant un facteur de risque important pour l’apparition ultérieure de la dyslexie et pourrait être détectée à la naissance dans des familles particulièrement touchées. Ce type d’étude reposant sur l’imagerie cérébrale peut aussi nous donner des pistes à explorer pour aider les enfants à compenser leur déficit ».

 
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VII/ ÉTABLIR DES LIENS : CHAMP FORMEL        

 

Dans « Par-delà nature et culture » (2005), qui ouvre de nombreuses pistes pour la recherche anthropologique, PHILIPPE DESCOLA, a proposé quatre façons d’identifier les « existants » à partir de la physicalité et de l’intériorité :

l’animisme, le totémisme, le naturalisme, l’analogisme.

 

Le tableau suivant en donne la composition :



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Ces modes d’identification, dit Descola, « sont des schèmes d’intégration de l’expérience qui permettent de structurer de façon sélective le flux de la perception et le rapport à autrui en établissant des ressemblances et des différences à partir des ressources identiques que chacun porte en soi : un corps et une intentionnalité ». Selon cette définition, les modes d’identification structurent aussi bien le flux de la perception que le rapport à autrui. Et cela à partir de l’« idée » que les humains se font des propriétés physiques et spirituelles de leur propre personne.

Si cette typologie est rendue possible, c’est parce qu’elle n’est pas « la simple projection ethno-centrique de l’opposition occidentale entre le corps et l’esprit » comme le prouve le constat que toutes les civilisations sur lesquelles l’ethnographie et l’histoire nous livrent des informations l’ont objectivée à leur manière. Bref, cette distinction serait universelle, bien qu’elle s’exprime ici ou là « sous des modalités diverses ». « Les arguments empiriques ne manquent pas », dit encore Descola, « pour justifier un tel privilège [celui de l’universalisme], notamment le fait que la conscience d’une distinction entre l’intériorité et la physicalité du moi semble être une aptitude innée dont tous les lexiques portent le témoignage.

Le terme vague « d’intériorité » est celui que Philippe Descola retient pour désigner :

 

« Une gamme de propriétés reconnues par tous les humains et recouvrant en partie ce que nous appelons d’ordinaire l’esprit, l’âme, la conscience – intentionnalité, subjectivité, réflexivité, affects, aptitude à signifier ou à rêver. On peut aussi y inclure les principes immatériels supposés causer l’animation, tels que le souffle ou l’énergie vitale, en même temps que des notions plus abstraites encore comme l’idée que je partage avec autrui une même essence, un même principe d’action ou une même origine, parfois objectivés dans un nom ou une épithète qui nous sont communs. Il s’agit en somme de cette croyance universelle qu’il existe des caractéristiques internes à l’être ou prenant en lui sa source, décelables dans les circonstances normales par leurs seuls effets, et qui sont réputées responsables de son identité, de sa perpétuation, et de certains de ses comportements typiques ».

 

Le terme de « physicalité » de son côté désigne chez Descola :

 

«  La forme extérieure, la substance, les processus physiologiques, perceptifs et sensori-moteurs, voire le tempérament et la façon d’agir dans le monde en tant qu’ils manifesteraient l’influence exercée sur les conduites et les habitus par des humeurs corporelles, des régimes alimentaires, des traits anatomiques ou un mode de reproduction particuliers. La physicalité n’est donc pas la simple matérialité des corps organiques ou abiotiques, c’est l’ensemble des expressions visibles et tangibles que prennent les dispositions propres à une entité quelconque lorsque celles-ci sont réputées résulter de caractéristiques morphologiques et physiologiques intrinsèques à cette entité ».

 

Descola ajoute que :

 

« L’identification est fondée sur l’attribution aux existants de propriétés ontologiques conçues par analogie avec celles que les humains se reconnaissent à eux-mêmes ». Cela implique « qu’un tel mécanisme peut trouver en chacun de nous sa source expérientielle, la caution de son évidence et la garantie de sa continuité. […] cela suppose que tout humain se perçoit comme une unité mixte d’intériorité et de physicalité, état nécessaire pour reconnaître ou dénier à autrui des caractères distincts des siens propres ».

 

La distinction qui a été opérée plus haut de l’individu, du sujet et de la personne, semble éclairer cette expérience universelle sur laquelle s’appuie Descola. N’est-ce pas la personne qui permet aux humains, toujours et partout de « percevoir » une certaine « intériorité », irréductible à leur « physicalité » qui transcende en quelque sorte les âges de la vie, qui assure une permanence de l’être par-delà les situations et qui permet même de concevoir une vie après la mort ? Lacan dans sa thèse sur La psychose paranoïaque (1932), avait déjà évoqué le fait que « la personne est d’bord le fait d’une expérience psychologique naïve. A chacun de nous, elle apparaît comme étant l’élément de synthèse de notre expérience intérieure. Elle n’affirme pas seulement notre unité, mais encore, elle la réalise ». N’est-ce pas la personne qui affirme et réalise cette « unité «  et rend compte de cette « expérience psychologique naïve » ? Et n’est-ce pas à partir de cette expérience « naïve » que vont se construire les identifications et les « ontologies » évoquées par Descola : soit que l’on prête à certains autres existants, y compris les existants non humains, cette même expérience (animisme et totémisme) – par « projection » diraient peut-être les psychanalystes –, soit qu’on la leur refuse (naturalisme) ?

Descola a raison d’ajouter que cette expérience d’une disjonction entre l’intériorité et la physicalité n’est pas celle de « la conscience de soi ordinaire, laquelle mêle d’une façon inextricable le sens d’une unité interne donnant expressivité et cohérence aux activités mentales, aux affects et aux percepts, et l’expérience continue d’un corps occupant une position dans l’espace, source de sensations propres, organe d’une médiation avec l’environnement et instrument de connaissance ». Elle est plutôt, dit-il,

 

« celle de ces états plus rares de dissociation où l’esprit et le corps – pour employer une expression pratique (vernaculaire) – semblent devenir indépendants l’un de l’autre ? C’est le cas, d’une manière fugace mais quotidienne, de ces moments où la « vie intérieure » assoit son emprise, dans la méditation, l’introspection, la rêverie, le monologue mental, voire la prière, toutes occasions qui suscitent une mise entre parenthèses des contraintes corporelles. C’est le cas aussi, mais d’une façon plus nette, dans la mémoire et le rêve ».  

 

Il faut cependant aller plus loin pour tenter de montrer que les modes d’identification, présentés par Descola, mêlent et confondent un processus de structuration logique de la perception et un problème de structuration ethnique de la condition qui, s’ils présentent des analogies de structure relèvent toutefois de plans différents et doivent être distingués. Dans l’étude des relations de l’homme

aux « existants » humains comme non humains, il y a lieu de distinguer :

– les cosmologies ou les ontologies qui relèvent de la théorie du signe, et

– ce qu’il sera convenu d’appeler des ontonomies qui, elles, relèvent de la théorie de la personne.

D’où la nécessité d’aborder en premier lieu la théorie du signe en s’attachant à montrer à partir d’exemples tirés du livre de Descola, l’intérêt de procéder à une telle déconstruction en partant de la distinction entre métonymie et métaphore que Descolareprend à Jakobson pour préciser les rapports qui existent entre « termes » et « relations » tels qu’impliqués par chacun des quatre modes d’identification. En second lieu sera abordée la structuration proprement ethnique des existants à partir des analyses de Louis Dumont sur la hiérarchie des castes en Inde en montrant que les « schémes organisateurs » qui y sont mis en évidence relèvent d’une structuration proprement ethnique qui ne saurait être confondue avec la structuration linguistique, même si elle présente des analogies avec celle-ci. C’est en effet tout l’intérêt de l’anthropologie clinique de Jean Gagnepain de permettre de renouveler les approches structuralistes en montrant que le social, sans être structuré par le langage, est structuré comme lui.   

 

MODES D’IDENTIFICATION ET LIENS SÉMANTIQUES

 

La théorie du signe à partir de la distinction entre «métonymie » et « métaphore » 

 

Selon Roman Jakobson, dans Essais de linguistique générale (1963), un trouble dans l’usage des entités linguistiques est le signe de l’un ou de l’autre des types d’aphasie.

– Dans un cas, le malade perd la capacité de sélection de ces entités et tend à compenser son trouble par un recours à la métonymie (exemple : « fourchette » est substitué à « couteau ») ;

– Dans l’autre cas, le malade perd la capacité de combinaison de ces entités et tend à compenser son trouble par un recours à la quasi-métaphore (exemple : « longue-vue » et « microscope ») ; 

Jakobson précise, et c’est très important, que les deux procédés sont continuellement à l’œuvre dans le comportement verbal normal, mais que sous l’influence des modèles culturels, de la personnalité et du style, l’un ou l’autre de ces procédés peut être préféré. Ils agissent à front renversé : dans le procès métonymique (trouble de la similarité), un thème en amène un autre par contiguïté, tandis que dans le procès métaphorique (trouble de la contiguïté), un thème en amène un autre par similarité.

Ainsi Jakobson indique que le procédé métonymique prédominerait dans la littérature réaliste tandis que le procédé métaphorique serait prépondérant dans la littérature romantique et symbolique. Et la prévalence de l’un ou de l’autre de ces procédés ne serait pas réservée au seul domaine littéraire.  C’est de l’aphasie également dont sont partis Gagnepain et Sabouraud (1995) pour prolonger les analyses de Jakobson et construire une théorie du signe qu’ils ont appelée glossologie. Leurs travaux (qui diffèrent de ceux de Guyard) montrent que le premier type d’aphasie (aphasie de Wernicke) a perdu les capacités à distinguer des identités de trait pertinent (sème), alors que le second type d’aphasie (aphasie de Broca) a perdu la capacité à constituer des unités de phonème (mot). L’existence de ces deux types d’aphasie montre que la capacité de signe comporte deux dimensions qu’il est convenu d’appeler axes, celui des identités ou axe de la taxinomie (axe de la sélection de Jakobson), celui des unités ou axe de la générativité (axe de la combinaison de Jakobson).

 

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Analyse différentielle (taxinomie)

 

Il est habituel, au moins pour les langues indo-européennes de ranger les sèmes (éléments de même nature définis par l’ensemble des autres sèmes qu’ils excluent) en deux groupes :

– le groupe des morphèmes constitués d’ensembles d’éléments peu nombreux tels que les articles (le, la, les…), les marques de temps (je chante, le chantai…) ; les pronoms (je,tu, il…).

– le groupe des lexèmes (c’est-à-dire les noms, adjectifs, verbes et adverbes) qui comporte plusieurs dizaine de milliers d’éléments possibles.

L’aphasique de Wernicke a perdu la maîtrise des choix différentiels des sèmes, ce qui se traduit par les symptômes bien connus de manque de mot, de mot-pour-un-autre, avec ou sans persévération, ou de dérivation abusive, avec formation de pseudo-néologismes.

Exemples pris dans une épreuve de désignation d’images (Sabouraud) :

Araignée : « Je le sais, mais je ne peux pas le redire. Ah !...je ne sais plus. C’est

                  un machin que je vois et je ne peux pas… »

Avion :      « Là, c’est…je vois bien…mais je ne peux pas le dire… »

Abeille :    « Là, c’est pareil, je butte et je n’arrive pas… »

 

 Analyse segmentale (générativité)

 

Elle découpe des valeurs qui sont autonomes les unes par rapport aux autres. Dans l’exemple : « je ne viendrai pas demain », « je ne viendrai pas », « demain » sont autonomisables. Il y a là deus mots, deux segments : « je ne viendrai pas » est un mot, « demain » un autre mot. Ainsi le mot doit être compris comme programme du cadre de segmentation qui structure implicitement le dire (Urien parle de matrice).

C’est ce caractère du mot comme programme et cadre de variation qui explique pourquoi l’aphasique de Broca qui perd la maîtrise de ce cadre structural tend vers l’agrammatisme (absence de déterminants, absence de conjugaison, tendance à marquer une seule fois les oppositions sémiques : « les cheval »…). La perte du cadre entraîne la perte du programme et les différences sémiques tendent du coup à faire pathologiquement unité (Sabouraud, 1995).

 

S’il est important de mettre en relief l’existence de deux « axes » correspondant à deux types d’analyse qui produisent deux types d’éléments linguistiques (identités et unités), il faut également insister sur le fait que, chez le locuteur non aphasique, ces deux axes fonctionnent en même temps et se projettent l’un sur l’autre pour produire deux types de rapports entre les éléments ou valeurs linguistiques (fig. ci-dessous).

 

Types de rapports entre les éléments ou valeurs linguistiques

  
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Paradigme : solution grammaticale donnée par l’esprit humain au problème suivant : « Comment être différent tout en restant un ? » (Urien 1989).

Le paradigme produit de la ressemblance partielle et de la différence partielle. Pour qu’il y ait paradigme, deux conditions doivent être réunies :

1/ tout ce que l’on met en rapport est de la même dimension (celle d’une unité sémiologique, nominale ou verbale) ;

2/ il a ressemblance partielle (similarité) des éléments mis en rapport :

Ainsi en est-il du pronom lui :
par lui
avec lui
en lui

(maintien du sème lui)

ou d’un verbe auxiliaire conjugué à la même personne :

je suis venu (veni, en latin)

j’ai vu (vidi, en latin)

j’ai vaincu (vici en latin)

(maintien du sème de la première personne du singulier et du passé

composé)

Il convient de noter que la variabilité et la ressemblance portent sur la forme grammaticale et non sur le sens.


Syntagme : solution grammaticale donnée par l’esprit humain au problème suivant :« Commentresterrelativement identique tout en se multipliant ? » (Urien, d°). Alors que le paradigme produisait de la ressemblance, le syntagme crée de la cohésion (solidarité). Pour qu’il y ait syntagme il faut la co-présence de deux segments :

Ainsi dans : « les chevaux partirent au galop », le maintien d’une identité de pluriel – marquée par « les », opposé à « le », « aux » opposé à « al » – opposée à l’ensemble vide dans « il partit », crée une solidarité partielle entre l’unité nominale « cheval » et l’unité verbale « partir », tandis que l’unité adverbiale « au galop » reste autonome.

Dans : « ils dorment, les enfants », il n’y a que juxtaposition de deux segments, alors que dans « les enfants dorment », il y a constitution d’un syntagme du fait qu’il solidarité de deux segments par réduction conjointe de leur variabilité lexicale. La présence de « les enfants » bloque le deuxième segment sur « dorment » (à l’exclusion de dors, dort, dormons, dormez) ; réciproquement, le fait de dire « dorment » bloque le premier segment sur « les enfants » à l’exclusion de « l’enfant ». Ainsi, il y a syntagme quand le choix des sèmes de l’un des segments contraint ainsi le choix des sèmes de l’autre. Bref, la syntaxe est l’ensemble des restrictions à la variabilité formelle (lexicale) que s’imposent mutuellement plusieurs segments co-présents dans un message.



VIII/ CHAMP CONCEPTUEL


Le rapprochement des différences sémiques pour créer de la similarité conceptuelle

Du point de vue formel, « jaune » est en rapport paradigmatique (dérivationnel) avec « jaunir », « jaunâtre », « jaunisse », etc. Du point de vue performantiel (sémantique), il est en rapport avec « bleu », « rouge », « vert » (dans le champ des couleurs). Là où le paradigme crée de la ressemblance formelle à l’intérieur d’une unité sémiologique, le champ conceptuel rapproche des différences sémiques pour créer de la similarité conceptuelle. Ce champ conceptuel, celui des couleurs ou un autre peut se parcourir du particulier au général, comme du général au particulier. Le particulier permet la concision de l’appellation – « c’est un caniche », « c’est la lune » –, le général permet l’abondance descriptive de la périphrase : « c’est un animal aux poils bouclés et qui aboie », « c’est l’astre de la nuit » (on remarque que si la concision consiste de choisir un vocable, la périphrase rend plusieurs vocables complémentaires). Pour désigner le général et le particulier, Gagnepain parle de pantonyme et d’idionyme, en précisant que ce sont là des degrés dans une échelle d’extension et aucunement des entités. Ainsi, « si le mammifère est idionyme de l’animal, il devient à son tour pantonyme du chien ». Les vocables placés hiérarchiquement au même niveau conceptuel sont des isonymes (chat par exemple est isonyme de chien, de même que bleu est isonyme de jaune).

Si l’emploi du général pour le particulier (ou du pantonyme par l’idionyme) qu’on rencontre notamment dans les définitions (ainsi le Petit Larousse, définit le mammifère comme « un animal vertébré caractérisé par la présence de mamelles, d’une peau généralement couverte de poils, etc.), le recours au particulier pour désigner le général n’est autre que la métaphore (ex. :« le soir de la vie, pour la vieillesse ») qui trouve ici une définition plus précise comme pantonymisation de l’idionyme. Plus exactement (Jongen, dans « Quand dire c’est dire », 1993), la métaphore réaménage la différence sémique (« faucille », « lune », « soir », « vieillesse », etc.) pour créer une identité conceptuelle partielle (une similarité conceptuelle) entre des espèces particulières (faucille et lune, soir et vieillesse, etc.) exemplifiant un même genre qui les fonde : faucille et lune sont espèces isonymes par rapport au genre « objet courbé en demi-cercle », soir et vieillesse sont isonymes par rapport au genre « dernière période ».

C’est une même dynamique, celle du paradigme, productrice d’identité partielle (de ressemblance) au niveau formel, qui se trouve mobilisée dans la métaphore, mais cette fois au niveau sémantique, pour produire de la ressemblance conceptuelle.


La solidarisation des mots effectuée par la syntaxe et la complémentarité entre les choses créée par l’expansion


Passons maintenant au syntagme et à l’expansion.

Dans l’expression : « il arrive qu’il se trompe », un rapport syntagmatique solidarise les deux éléments (il arrive – il se trompe). Dans la première partie du syntagme, le pronom « il » n’est plus opposable à « elle » ou « tu », il devient impersonnel. La deuxième partie du syntagme « bloque » la première. Mais la première contraint également la seconde en imposant la présence du « que ». Nous sommes ici dans des rapports formels.

Par contre, l’énoncé « il est parti, je sors » ne comporte pas de rapport syntaxique. Il s’agit d’une simple juxtaposition de deux unités verbales. Mais il y a bien expansion dans la mesure où l’on y trouve un rapport sémantique de consécution (j’ai attendu qu’il soit parti pour sortir). « Loin de n’être qu’un moyen de lever l’ambiguïté syntaxique de l’énoncé, l’expansion crée ses propres rapports où la forme n’intervient pas » (Gagnepain, 1990). Là où la syntaxe solidarise les mots par la réduction conjointe de leur variabilité lexicale, l’expansion solidarise les concepts et crée une complémentarité entre les choses. Il en résulte, selon Urien (1989), deux types d’analyse pour un énoncé :

– l’analyse syntaxique s’attachera à repérer les rapports formels entre les mots ;

– l’analyse sémantique cherchera à interpréter le message en isolant la partie substantive et la partie prédicative de la proposition.

Ces deux analyses sont complémentaires, mais distinctes, d’autant plus que les frontières du syntagme et de la proposition ne coïncident pas. Ainsi est-il possible de montrer qu’un énoncé comme : « le risque de pollution de la rivière par les nitrates augmente lorsque l’épandage de lisier est effectué sur le sol nu en hiver » est complexe syntaxiquement alors que la proposition possède une unité sémantique. L’énoncé avec ses huit syntagmes en montre la complexité, mais il y a bien unité sémantique de la proposition car le substantif, c’est-à-dire la partie de la proposition qui délimite « ce dont on parle », n’est pas seulement « le risque », ni le « risque de pollution », mais bien « le risque de pollution (s1) de la rivière (s2) par les nitrates (s3)», alors que le prédicat , c’est-à-dire « ce que l’on dit » du substantif, n’est pas seulement « augmente » (s4), ni « augmente lorsqu’il est effectué » (s5), mais « augmente lorsque l’épandage est bel et bien effectué (s6) sur sol nu (s7) en hiver (s8) ».

Ces rapports sémantiques d’expansion ne vont plus du général au particulier (comme dans le champ) mais du tout à la partie. « C’est bien le sens et non la grammaire qui donne des fruits aux arbres et des ailes aux oiseaux, qui fait une maison de portes, de fenêtres et d’un toit, qui lie le fusil, le carnier, les cartouches du chasseur » (Gagnepain, 1990). Pour désigner les concepts ainsi ordonnés, par voie d’intégration expansive, selon qu’ils englobent ou qu’ils soient englobés, qu’ils subordonnent ou sont subordonnés, Gagnepain propose de parler d’holonyme, d’hyponyme et de prosonyme. On dira par exemple que le toit est l’hyponyme de la maison en même temps que l’holonyme de la tuile.

Comme le champ conceptuel, l’expansion conceptuelle peut emprunter deux voies opposées (Jongen, 1993).

– La première voie est celle du résumé : plutôt que de décrire chacun des éléments de l’univers conceptuel, le dire s’en tient à l’holonyme qui les rassemble. Ainsi, le concept de maison rassemble et résume à la fois les concepts de mur, de toit, de porte, de fenêtres, etc.

– La deuxième voie est celle de la précision : elle consiste à désigner un terme unique en déployant une totalité d’hyponymes. Si le résumé a choisi le vocable « maison », la précision rend plusieurs vocables complémentaires dans la suite d’une totalité de dépendances (Schotte, dans « La raison éclatée », 1997).

On remarquera, par exemple, que les définitions du dictionnaire ne se contentent pas de renvoyer au pantonyme (parlant d’animal pour définir le mammifère). Elles listent également les prosonymes dont le terme défini constitue l’holonyme. Ainsi la définition du mammifère dans le Petit Larousse précise que ce dernier est « caractérisé par la présence de mamelles, d’une peau généralement recouverte de poils, d’un cœur à quatre cavités, d’un encéphale relativement développé, par une température constante et une reproduction presque toujours vivipare ».


Analogisme et champ conceptuel
Tel que le présente Descola (2005), l’analogisme

« fractionne l’ensemble des existants en une multiplicité d’essences, de formes, et de substances séparées par de faibles écarts, parfois ordonnées dans une échelle graduée, de sorte qu’il est possible de recomposer le système de contrastes initiaux en un dense réseau d’analogies reliant les propriétés intrinsèques des entités distinguées ».

Cette manière très commune « de distribuer les différences et les correspondances lisibles sur la face du monde » présuppose une distinction :

« Elle ne devient possible et pensable que si les termes qu’elle met en rapport sont distingués à l’origine, que si le pouvoir de déceler des similitudes entre les choses, et d’effacer ainsi leur isolement, s’applique à des singularités. En conjuguant, par une opération de la pensée, ce qui était auparavant disjoint, la ressemblance suspend bien la différence pendant un moment, mais c’est pour en créer une nouvelle, dans le rapport des objets à eux-mêmes, puisqu’ils deviennent étrangers à leur identité dès lors qu’ils se mêlent les uns aux autres dans le miroir de la correspondance et de limitation ».

C’est Descola lui-même qui le dit : « l’analogie est une opération de la pensée ».

Elle construit des « systèmes de pensée ». Si tel est le cas, les termes qu’elle met en rapport après les avoir distingués sont bien des concepts au sens de la glossologie. Le chapitre sur l’analogie (comme celui sur le naturalisme) nous place dans le domaine des idées. Descola prend ses exemples d’« ontologie analogique » chez Platon, Aristote, Plotin, Saint-Augustin ou Leibniz, c’est-à-dire dans le domaine de la pensée savante, philosophique ou théologique. En dehors du domaine occidental, il la retrouve dans la philosophie chinoise, décrite par Marcel Granet.


Une première esquisse de la cosmologie analogique fournie par la grande chaîne de l’être

Elle nous est offerte selon Descola, « par cette conception du plan et de la structure du monde, presque hégémonique en Europe durant le Moyen Âge et la Renaissance qui est connue d’ordinaire sous cette appellation. La chaîne de l’être est cette « Weltanschauung de l’Occident jusqu’au début du XVIIe siècle », qu’Arthur Lovejoy, que cite Descola, définissait comme :

« D’un nombre […] immense de liens se déployant en ordre hiérarchique depuis les sortes d’existants les plus humbles, à peine détachées de la non-existence, en passant par toutes les gradations possibles, jusqu’à l’ens perfectissimum […] chacune de ces sortes d’existants se distinguant de celle qui lui est immédiatement supérieure et immédiatement inférieure par le plus petit degré possible de différence ».

Elle présente selon Descola :

« Un problème intellectuel singulier, probablement typique de l’analogisme, qui est l’articulation du continu et du discontinu. Vue dans toute l’envergure de son développement, l’échelle des entités du monde paraît continue, chaque élément trouvant sa place dans la série parce qu’il possède un degré de perfection à peine plus grand que celui de l’élément auquel il succède et à peine moins grand que celui de l’élément qui le précède. Par cette continuité, ne souffrant ni vide ni rupture, une solidarité générale est établie qui parcourt la chaîne de haut en bas et de bas en haut. Mais la différence entre chaque maillon ontologique, certes infime par rapport à ses voisins immédiats, se révèle d’autant plus grande à mesure que l’on compare ce dernier à des maillons plus éloignés ; elle introduit ainsi entre eux une inégalité constitutive qui relève sans conteste du discontinu ».

Cette « chaîne de l’être » n’est autre qu’un exemple particulier du champ conceptuel qui doit ses propriétés aux propriétés de la capacité humaine de signe et à la façon dont cette dernière est réinvestie sémantiquement. Or, cette « grande chaîne de l’être », selon Lovejoy, trouve son origine chez Platon, dans le principe de plénitude saturant le cosmos de tous les êtres concevables, avant d’être développée par Aristote, qui y ajoute les hiérarchies de son histoire naturelle, de culminer à la Renaissance, puis de s’effacer pour mener une existence souterraine.

Plusieurs siècles de spéculation philosophique sauront tirer tout le parti possible des propriétés de l’inclusion sémantique au point de les manifester de la façon le plus nette. Il n’y a rien d’étonnant à ce que soit retrouvé dans un tel « système de pensée », les propriétés du champ conceptuel et, au-delà, celles du logos, de la capacité humaine de signe, qui structure toute pensée.



IX/ POUR UNE « GRAMMAIRE DES LIENS SOCIAUX »


A/ Stratification et intégration

Les rapports sémantiques entre les choses, pas plus que les rapports grammaticaux entre les sèmes ou les mots, ne sauraient être confondus avec les rapports sociaux entre les êtres. Si l’on croit pouvoir affirmer, sur la base de ce qui précède, que le mode d’identification analogique est bien d’abord une cosmologie (ou même une ontologie) et qu’il relève en tant que tel de la sémantique ou d’une théorie de la désignation (sorte de syntaxe de la composition du monde), cette dernière ne saurait épuiser ce qui est en jeu dans ce que Descola appelle les modes d’identification. Il est cependant possible de le montrer à partir d’une interrogation sur le lien, souligné par Descola, entre cette cosmologie et le système des castes. La chaîne de l’être, dans laquelle « l’échelle des identités du monde paraît continue, chaque élément trouvant sa place dans la série parce qu’il possède un degré de perfection à peine plus grand que celui de l’élément auquel il succède et à peine moins grand que celui qui le précède, présente en effet une très forte homologie de structure avec le système des castes décrit par Louis Dumont, dans « Homo hiérarchicus » (1966). Mais cette homologie de structure ne veut pas dire identité de processus : si « la chaîne des êtres » relève d’une analyse sémiologique et sémantique qui produit des cosmos ou des ontologies, le système des castes relève en premier lieu d’une analyse ethnique qui produit ce qui pourrait être appelé des ontonomies.

Louis Dumont, en effet, définit le système des castes comme un système de différences formelles, chaque système de castes concret étant plus ou moins limité à une aire donnée. Si la question « combien y a-t-il de castes en Inde » n’a guère de sens, on pouvait représenter ce pays comme composé d’un nombre indéfini de petites circonscriptions territoriales et d’autant de systèmes de castes concrets à l’extérieur desquels le mariage était impossible. Dumont distingue système concret et idéologie. Il s’agit en effet pour lui de se mettre à l’école des Hindous qui ont pensé leur système de manière cohérente et rationnelle. Il convient cependant de faire remarquer que le système formel des castes, pas plus que les systèmes de parenté australiens, tout autant que la division en classes des sociétés occidentales, se réduise à une idéologie. Une autre distinction, en trois choses, serait sans doute plus opportune : la réalité empirique, le système formel, et la théorie que les indigènes ont pu construire de ce système. On peut formuler l’hypothèse qu’il existe une opposition de type dialectique entre la réalité empirique et le système formel, analogue et pourtant distincte de la relation qui existe entre le système sémiologique et la sémantique. C’est ainsi que l’on peut comprendre ce que dit Dumont qui, dans tout ensemble concret trouve à l’œuvre le principe formel, avec aussi quelque chose d’autre, comme une matière première que ce principe ordonne et englobe ; non pas d’un ordonnancement ou d’un englobement « logique », mais d’un ordonnancement ou d’un englobement « ethnique ». A ceci près également qu’il ne faut y voir le réinvestissement de nature politique d’une différenciation et d’une segmentation ethnique. Dumont pense que les Hindous ont fait largement le travail pour nous, mais il faut néanmoins distinguer cette idéologie qui relève du savoir (et de la sociologie indigène), de l’ontonomie (qui relève directement des rapports sociaux).

A la lecture de Dumont, il apparaît que deux principes formels concourent à produire la hiérarchie des castes ; un principe de différenciation (production d’identités sociales définies par leur opposition : ex. les Brahmanes et les intouchables)et un principe de segmentation (groupes de même nature, mais d’échelon plus petit : ex. castes, sous-castes). Tout se passe un peu comme si le système produisait de la distinction à partir de tout ce qui lui tombe sous la main (distinction des fonctions dans le travail, des régimes alimentaires – carné ou végétarien –, des pratiques matrimoniales – mariage ou non des veuves, autorisation ou non du divorce) etc. Ces deux principes interagissent pour produire la hiérarchie, soit « un ordre linéaire allant de la plus haute à la plus basse caste : un ordre transitif et non cyclique puisque chaque caste est inférieure à celles la précèdent et supérieure à celles qui la suivent, et sont toutes comprises entre deux points extrêmes. Ce n’est pas forcer ce que dit Dumont que de retrouver dans ces principes de différenciation et de segmentation les deux axes distingués par Gagnepain – axe des identités ou de la taxinomie (la « sélection » de Jakobson), axe des unités ou de la générativité (la « combinaison » de Jakobson). Mais des axes analogues se retrouvent sur le plan de la personne et structurent la vie sociale sur chacune de ses faces : – en statuts et positions, du côté de l’instituant – en fonction et en rôle du côté de l’institué.


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Figure 4.3. – Les deux axes sociologiques

Du côté de l’instituant, on distingue des identités qui s’excluent mutuellement (masculin /féminin, jeune /vieux, etc.). Ces identités ontologiques sont les statuts.

L’autre analyse, l’analyse segmentale (générativité) découpe des unités qui sont autonomes les unes par rapport aux autres. Ainsi, chaque ménage ou chaque foyer fiscal est autonome. Il y a autant de notables ou de positions. La position désigne ici le plus petit élément ontologiquement autonomisable. Dans le cas d’un ménage, chacun des éléments qui le composent figure au titre de fragment d’une unique position . Les enfants mineurs notamment ne sont pas autonomisables.

Comme en sémiologie, deux rapports sont possibles : variation partielle des identités sociales au sein d’une seule unité, maintien d’une même identité sur une pluralité d’unités (fig. 4.4). Le premier processus est l’analogue sociologique du paradigme (on parlera de classification), le second l’analogue logique du syntagme (on parlera de stratification).


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Fig. 4.4.- Les deux axes de l’instituant et leur projection


Stratification

Ce processus – maintien d’une même identité sur une pluralité d’unités – est sous-jacent à la hiérarchie des castes telle que l’a décrit Dumont. Cela a déjà été souligné par Brackelaire (1995), pour qui l’étude de Louis Dument permet de comprendre « comment des marques de statuts, d’appartenance, stratifie l’ensemble des positions, ici des castes, en situant ces castes par complémentarité les unes vis-à-vis des autres, c’est-à-dire en rangeant chacune d’elles en fonction des statuts qu’elle partage avec d’autres et non avec le reste ». En effet, le partage d’une même identité de statut par plusieurs segments sociaux crée entre ces segments une solidarité qui les oppose collectivement à ceux qui ne partagent pas ce statut. Ainsi, l’ensemble des végétariens s’oppose à l’ensemble de ceux qui ont une alimentation carnée. C’est précisément ce qui fonde le rang des castes les unes par rapport aux autres et, partant, la hiérarchie :

[…]Chaque jugement élémentaire relatif au statut solidarise la caste avec toutes celles qui partagent le même trait en l’opposant à toutes les autres. On voit qu’une opposition fondamentale qui est conçue comme l’essence de toute une série de distinctions concrètes est véritablement sous-jacente à l’ordre hiérarchique. Accessoirement, on voit aussi que si l’on suppose donné un grand nombre de groupes à classer, il en résulte une demande considérable de critères concrets, puisque pour ordonner linéairement sans ambiguïté n groupes, il faudrait n–1 critères de distinction ».

L’analogie de structure entre la hiérarchie ainsi définie et le syntagme apparaît dans le schéma suivant (fig. 4.5)

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Soulignons, pour terminer, deux derniers points de la réflexion de Dumont dans la postface de Homo hierarchicus : le premier concerne ce qu’il appelle la différence de niveaux. Il n’est guère besoin de forcer ce que dit Dumont pour y retrouver la distinction qui a été faite entre l’unité première qu’est le segment (ou le mot en sémiologie) et l’unité de niveau supérieure qu’est le syntagme (qui résulte de la solidarisation d’au moins deux mots). Pour cela, il nous a fallu distinguer (second point de la réflexion), à partir de l’opposition de deux types d’aphasie, deux types d’analyse : l’analyse différentielle qui produit les identités et l’analyse segmentale qui produit les unités.


Intégration

La capacité de personne, ainsi que celle de signe, comme on l’a vu, fonctionne de manière dialectique. Quant à l’analyse ethnique implicite, elle est réinvestie dans des performances sociales qui définissent des états et des partenaires. Cette distinction entre analyse formelle et performance se rencontre dans la postface de Homo hierarchicus :

« Considérons un univers de discours, figuré par un rectangle, divisé en deux classes ou catégories sans reste ni recouvrement ; le rectangle est ainsi divisé en parties juxtaposées, soit deux rectangles plus petits A et B qui, prises ensemble épuisent la totalité du discours. Cette division donne lieu à deux interprétations possibles : dans la première, on peut les dire complémentaires par rapport à cet univers, dans la seconde on peut les dire contradictoires, en ce sens que l’une exclut l’autre et qu’il n’y a pas de tierce possibilité… »

Ce que dit ici Dumont correspond à peu de choses près à ce que l’on peut dire du sème et du vocable ; en effet, dans la perspective structurale qui est celle de la sémiologie, l’ensemble des sèmes épuise l’univers du discours, tandis que dans la perspective « substantielle » qui est celle de la sémantique, le vocable choisi fait sens par ce choix même, l’ensemble des sèmes étant impliqué, comme le dit Dumont « à l’arrière-plan ».

Il faut ajouter que les deux perspectives ne sont pas seulement celles du chercheur ; elles correspondent à deux phases d’une dialectique en œuvre dans tout énoncé : si la raison grammaticale analyse le monde par segmentation et différenciation, les performances verbales réaménagent cette analyse pour nommer les choses et poser des rapports entre elles. Or, comme, d’un point de vue formel, il n’est pas de segmentation et de différenciation sans stratification, et sans classification, on comprendra qu’il ne peut y avoir, d’un point de vue performantiel, de partenaire ni d’état, qui réaménage la position et le statut, sans réaménagement concomitant de la strate et de la classe. C’est ainsi que la stratificarion , processus formel, va rendre possible ce qui est appelé à la suite de Brackelaire, l’intégration politique. Le réaménagement de la classification, quant à lui, comme on va le voir, produit le groupement.



B/ Classification et groupement

Classification

On a vu, grâce à Dumont, comment le système des castes de l’Inde combine un principe de segmentation et de différenciation pour produire de la stratification sociale, par le maintien d’une identité de statut sur une pluralité d’unités.

C’est sur cette base que dans « La personne et la personnalité » (1995), Brackelaire, a proposé de définir les classes comme le résultat d’un processus de classification consistant « à réduire la diversité des statuts en les incluant dans des identités catégorielles invariantes, dont ils deviennent des variations internes ». Alors que la stratification définit « à qui nous sommes identifiés dans la segmentation », la classification définit « à qui nous sommes unis dans la différence ».

Bien que la vie sociale réelle comporte une large diversité de statuts ainsi que d’un très grand nombre d’unités, supposons, pour la démonstration, que nous les réduisions à quatre statuts distincts représentés ici par les quatre couleurs des jeux de cartes (♣♦♥♠), et à trois unités () () (). L’une des façons de combiner ces quatre statuts et ces trois unités est de partager les statuts (identités) entre les unités en faisant en sorte qu’un même statut soit commun à plusieurs unités. Ainsi, les unités suivantes partagent deux à deux une identité commune, celle de cœur pour les deux premières et celles de pique pour les deux suivantes, soit le schéma général suivant représentatif de la stratification :


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C’est en exploitant ce principe que Pascal pouvait dire que « les Juifs charnels, tiennent le milieu entre les Chrétiens et les païens. Les païens ne connaissent point Dieu, et n’aiment que la Terre. Les Juifs connaissent le vrai Dieu et n’aiment que la terre. Les chrétiens connaissent le vrai Dieu, et n’aiment point la terre. Les Juifs et les païens aiment les mêmes biens. Les Juifs et les chrétiens connaissent le même Dieu » (Pascal, Pensées, Brunschvicg).

En reprenant les quatre couleurs de la stratification, l’unité suivante regroupe des personnes qui ont en commun un statut de cœur mais qui diffèrent par ailleurs. D’où ce schéma général représentatif de la classification :


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Le processus ne change pas quelle que soit la taille du groupe considéré. Il y a de la classification dans la famille, où le frère et la sœur, l’époux et l’épouse, sont unis dans le même cercle familial par-delà les autres différences de statut. Il y a également de la classification dans les classes sociales marxistes. Il y a de la classification dans un groupe de femmes réunies pour leur statut de femmes, mais par ailleurs toutes différentes par l’âge, etc.

Là où la stratification crée une solidarité partielle entre plusieurs positions par maintien d’une identité de statut sur ces différentes unités, le rapport classificatoire fait varier l’identité de statut au sein d’une seule unité de position. De ce fait, la classification produit de la ressemblance partielle et de la différence partielle, là où la stratification produit de la solidarité partielle.


Groupement

On sait très bien que les relations peuvent être plus ou moins intenses ou au contraire distendues entre frères et sœurs, comme entre cousins et cousines. François de Singly le relève à propos de la remise de cadeaux :

« Les frères et sœurs ne sont pas tous équivalents. Comment exprimer à la fois la relation fraternelle générale et les relations particulières au sein de ce groupe ? […] Un frère ou une sœur, plus aisé doit-il ou non offrir des cadeaux plus chers. Si oui, il brise la réciprocité en soulignant une certaine supériorité sociale. Si non, cela peut-être interprété comme un signe d’avarice, une forme de désengagement vis-à-vis de la fratrie, vis-à-vis de laquelle il investit peu ».

C’est ici qu’intervient le groupement. Comme l’intégration est ce qui aménage la stratification, le groupent est ce qui

« réaménage la classification en fonction de la situation sociale. […] La similarité qu’il crée entre ses membres est politique : elle contredit la classification ethnique de leurs statuts en les recatégorisant sur la base de l’état qu’ensemble ils adoptent. La variété des groupes est donc celle des situations qui fait que nous adoptons avec les autres, en tant que partenaires, des états à chaque fois spécifiques. Selon que l’on est en famille, entre amis, entre collègues ou entre paroissiens, le groupe est autre, mais il nous rend toujours similaires » (Brackelaire (1995).

Là où la classification crée de la ressemblance formelle à l’intérieur d’une unité ontologique, le groupement rapproche des différences statutaires pour créer de la solidarité performantielle. Le groupement identifie ainsi du différent au sein d’une hiérarchie inclusive.

Comme dans le champ sémantique, le groupement peut se parcourir du particulier au général ou du général au particulier. Le particulier permet une classification précise des acteurs, le général permet de définir de vastes classes. « Encore faut-il

se garder de faire du plus particulier ou du plus général des entités, et les saisir plutôt, comme des degrés extrêmes d’une échelle d’extension où de tel quartier est plus particulier qu’être de la ville mais plus général qu’appartenir à l’une de ses familles » (Brackelaire, 1995).

C’est seulement après avoir défini ces concepts de classification et de groupement que l’on peut revenir un instant sur le problème des classe sociales. Même si les contours de la « classe ouvrière » ne sont plus les mêmes aujourd’hui qu’hier, il n’en existe pas moins un regroupement « des plus démunis » autour du thème de l’isolement professionnel qui, en tant que tel, entretient le sentiment de vulnérabilité. Mais, pourquoi vouloir absolument conserver le concept théorique de classe ? Ne suffit-il pas au sociologue de s’intéresser à ces groupements définis comme des réaménagements de la classification qui, comme dans le champ sémantique, peuvent se parcourir dans les deux sens (fig.411). Dans l’espace, on peut être de son quartier, de sa ville, de son pays, voire aujourd’hui d’Europe, éventuellement occidental. Dans le temps, on peut être du même âge (voire du même mois de l’année), de la même génération ou du même siècle (il est fréquent de se définir comme hommes ou comme femmes du siècle en cours ou du siècle passé). Enfin, dans le milieu, on peut être ouvrier, ou plus largement salarié, ou encore plus largement « travailleur » (selon les termes de « Lutte ouvrière »).


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Fig. 4.11.- Exemples de groupements


C/Attribution et organisation

De même que des identités de statut peuvent se maintenir sur plusieurs unités de position pour créer de la solidarité par stratification, de même aussi que les identités peuvent varier au sein d’une seule unité pour créer de la ressemblance et de la différence partielles par classification, le modèle permet d’envisager un maintien de certaines identités de fonction sur plusieurs unités de rôle, ainsi qu’une variation d’une ou plusieurs fonctions au sein d’une seule unité de rôle. Avec Brackelaire, nous parlerons dans le premier cas d’attribution, dans le second de qualification.


Attribution

Il s’agit donc d’une identité de fonction sur une pluralité de rôles, c’est-à-dire une sorte de synthèse des rôles. En partageant les fonctions entre plusieurs rôles, l’attribution les rend complémentaires. L’un des procédés les plus connus est celui de la mutualisation qui s’apparente à une sorte de mise en facteur. Les premières expériences de mécanisation dans le cadre de la collectivisation de l’agriculture en URSS en donnent un exemple. Plusieurs kolkhoses se voyaient dotés d’une seule station de machines et de tracteurs. La mutualisation d’une fonction (le machinisme) entre plusieurs unités de production solidarisait ces unités dans un ensemble de rang supérieur.

D’un point de vue formel, ce choix d’une mutualisation correspond à une factorisation de type : a (x+y) alors que la première solution, dans laquelle chaque unité de production possède son matériel, correspond à une formule développée de type : ax+ ay. Ces formules algébriques exploitent elles-mêmes les propriétés de la syntaxe qui font que l’on peut par exemple écrire « sur la chaise et la table » (où « sur » vaut pour « la chaise » autant que pour « la table ») aussi bien que « sur la chaise et sur la table » qui correspond à la formule développée). Cette analogie entre la factorisation algébrique et la factorisation syntaxique d’une part, et la mutualisation de certaines fonctions entre plusieurs unités de production de l’autre, souligne une fois de plus le parti que l’on peut trouver de l’idée que le social est structuré comme un langage.


Organisation

La réflexion organisationnelle contemporaine, telle que l’a proposée Friedberg dans « Le pouvoir et la règle » (1997), s’est construite sur le modèle classique plus ancien dont la première caractéristique était de croire que l’action dans les organisations était gouvernée de manière exclusive par la rationalité instrumentale. Ainsi l’organisation apparaissait-elle comme une simple courroie de transmission, passive et obéissante, au service de buts exogènes, prédéterminés et fixes. La rationalité et la légitimité de ces buts conféraient leur rationalité et leur légitimité à l’organisation de manière quasi automatique. Dans ce modèle classique, l’organisation était encore pensée comme un tout homogène et cohérent imposant sa rationalité aux comportements de ses membres, c’est-à-dire, parvenant à tout moment à imposer à ses membres le respect des règles, des rôles et des relations prévus dans sa structure formelle. La troisième et dernière caractéristique de ce modèle reposait dans la croyance en l’existence d’une délimitation claire et univoque des limites de l’organisation par des frontières formelles qui, sans ambiguïté, séparent le fonctionnement interne des évènements extérieurs et qui font que ces derniers sont médiatisés et repris par le « sommet de l’organisation.

Il apparaît aujourd’hui que le modèle classique n’a pas pu résister face aux études empiriques liées au fonctionnement réel des organisations. C’est la raison pour laquelle la sociologie des organisations a dû procéder à un démontage du modèle classique, interrogeant à la fois la rationalité des organisations, leur cohésion et leur unité ainsi que leurs frontières. Elle conduit à une dépositivation des organisations qui sont désormais appréhendées en termes de processus :

« le phénomène organisation apparaît comme le résultat contingent et toujours provisoire de la construction d’un ordre local dont les caractéristiques relativement autonomes structurent la capacité d’action collective des intéressés. […] Dans tous les cas, la question porte bien sur les processus d’organisation par lesquels sont façonnés, stabilisés et coordonnés les comportements et les interactions stratégiques d’un certain nombre d’acteurs dont l’interdépendance rend la coopération indispensable, mais qui gardent tous un degré d’autonomie et continuent, pour toutes sortes de raisons, à poursuivre des intérêts divergents » (Friedberg,1997).

Toutefois, cette sociologie ne rend pas suffisamment compte de la capacité de formalisation implicite par laquelle les acteurs organisent, formalisent, structurent leur coopération. C’est là que la théorie de la personne permet d’aller plus loin. Elle permet d’envisager les ordres sociaux locaux dont parle Friedberg, qu’il s’agisse ou non d’organisations de type administration ou entreprises, comme autant de performances, au sens où ils résultent d’une construction par les acteurs. Performance doit s’entendre ici au sens étymologique d’accomplissement, d’exécution, voire au sens théâtral de représentation comportant une part d’improvisation. Ces performances réaménagent une formalisation implicite qui combine une distinction de fonctions et un découpage en rôles.


D/ Qualification et champ

Brackelaire propose d’utiliser le terme de qualification pour désigner la variation partielle des fonctions au sein d’une unité de rôle, avec conservation d’au moins une fonction identique. La qualification ainsi définie produit une sorte de déclinaison ou de dérivation de compétences se manifestant dans un établissement pluridisciplinaire tel que la polyclinique ou le lycée. Il est toutefois difficile à ce stade de distinguer dans ces institutions de la structuration formelle par qualification et ce qui relève du réaménagement performantiel de cette qualification. Pour désigner ce dernier processus, c’est le terme de champ que propose Brackelaire, recoupant l’usage qui en est fait en sociologie notamment par Bourdieu : « Un champ, s’agirait-il du champ scientifique, se définit entre autres choses par la définition des enjeux et des intérêts spécifiques, qui sont irréductibles aux enjeux et aux intérêts propres à d’autres champs, et qui ne sont pas perçus par quelqu’un qui n’a pas été construit pour entrer dans ce champ ». Cette définition du champ suppose bien la combinaison d’un principe de séparation (qui permet de dénombrer des champs) et d’un principe de différenciation qui permet de qualifier tel champ comme scientifique, tel autre comme littéraire, etc.). Le champ littéraire regroupe ainsi tous les métiers apparentés par au moins une identité de fonction ayant trait à la littérature (incluant l’écrivain aussi bien que l’éditeur). « Dans cette conception, le champ présuppose la qualification, il implique une singularité de fonctions, celle crée par la médecine par exemple, dont le rôle catégorise les fonctions médicales. Mais le champ catégorise cette similarité en rapport avec la situation sociale » (Brackelaire, 1995). On en retrouve un écho dans plusieurs termes génériques tel qu’enseignant, chercheur, soignant ou thérapeute qui désignent des champs professionnels dans lesquels les intervenants sont apparentés par une certaine identité de services. Retenir le terme de champ pour désigner le réinvestissement de la qualification est pertinent dans la mesure où un champ peut toujours être inclus dans un champ plus grand, et peut lui-même contenir des champs plus petits. Cette possibilité d’inclure les champs les uns dans les autres résulte du fait que les champs professionnels – comme leur analogue les champs sémantiques – peuvent « se parcourir du plus particulier au plus général ou dans l’autre sens : de la gastro-entérologie à l’hôpital, ou de l’université à l’unité de psychologie de l’enfant, comme il pourra mettre sur le même pied deux services médicaux ou deux facultés ». C’est ce qui explique aussi que l’autonomie des champs, Bourdieu insistait sur ce point, est toujours relative.

Une autre propriété importante d’un champ, disait Bourdieu, « réside dans le fait qu’il enferme de l’impensable, c’est-à-dire des choses qu’on ne discute même pas. Il y a l’orthodoxie et l’hétérodoxie, mais il y a aussi la « doxa », c’est-à-dire tout l’ensemble de ce qui est admis comme allant de soi » (Bourdieu, dans « Questions de sociologie », 1984).



X/ SYNTHÈSE DES LIENS SOCIAUX

Aux dires de Louis Dumont, il ne saurait y avoir d’identité entre les existants d’une classe unique sans que soit impliqué, « à l’arrière-plan » un principe de segmentation des unités et un principe de distinction des identités.

Mais la stratification ethnique – les classes analogiques (castes et sous-castes) – comme analogue sociologique du syntagme (« Commentresterrelativement identique tout en se multipliant ? ») et son réaménagement politique dans l’intégration n’épuisent pas les processus de constitution des liens sociaux.

Dans le domaine des appartenances, l’autre processus est celui de la classification, dont le réaménagement produit du groupement. C’est ainsi que la classe totémique au sein de laquelle il y a variation (et donc ressemblance) de l’identité des existants, tant du point de vue de leur intériorité que de leur physicalité, nous fournit une manifestation exemplaire de la classification comme analogue sociologique du paradigme (« Comment être différent tout en restant un ? »).

De plus, dans le domaine des compétences, il faudra également distinguer l’attribution et son réaménagement dans l’organisation, ainsi que la qualification et son réaménagement dans le champ.

Toutes ces caractéristiques concernant les liens sociaux se trouvent résumées dans le tableau 4.1.


ls4tab10.jpg


Tableau 4.1.- La projection des axes et les différents types de liens sociaux (en gras, les termes désignant l’analyse formelle, en italique les termes désignant la performance).


Date de création : 15/03/2011 @ 10:40
Dernière modification : 22/03/2011 @ 15:27
Catégorie : Sociologie
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