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Synthèses - Les deux pôles de la vie de l'homme et du monde




LES DEUX PÔLES DE LA VIE DE L’HOMME ET DU MONDE


La crise financière dont on répète à l’envi qu’elle est la pire que l’Occident ait connue depuis 1929-1930, est l’occasion pour Michel Serres, d’établir le plan-coupe et le sujet de son dernier livre intitulé « le temps des crises » ». Selon lui : « la crise financière et boursière qui nous secoue aujourd’hui, sans doute superficielle, cache et révèle des ruptures qui dépassent dans le temps, la durée même de l’histoire ».


Les ruptures révélées

Selon l’auteur, elle révèlerait des ruptures plus profondes comparables à celles des plaques basses qui se brisent lentement, mais sûrement, dans les abysses tectoniques. Si vraiment nous vivons une crise, au sens fort et médical du terme – pic qui, à partir de la défection d’un organe, lance le corps ou vers la mort ou vers une nouveauté qu’elle le force à inventer – alors, selon Michel Serres, « nul retour en arrière ne vaut et les termes relance ou réforme sont hors de propos ». Si, comme lui, on opte pour une crise profonde, toute reprise est inenvisageable, car, équivalente à une répétition, elle nous précipiterait à nouveau, en cycle, vers une situation critique semblable à celle qu’a connue notre pays au XIXe siècle : « autant de restaurations autant de révolutions ».

Il faut donc inventer du nouveau ; ce qu’il se propose de faire. Ne se prétendant « ni économiste, ni spécialiste de la monnaie », il pense simplement « que l’écart entre les chiffres atteints par le Casino volatil de la Bourse et la réalité, plus lourde et lente, du travail et des biens, écart mesurable en euros et en pourcentages, équivaut à la distance qui sépare le spectacle médiatico-politique et une nouvelle condition humaine ».

Le premier écart étant de nature comptable, il peut contribuer à évaluer cette deuxième distance ; et c’est à cela qu’il va s’employer en essayant « de dresser une sorte de bilan des nouveautés (a) qui ont affecté l’Occident au cours des années 1950-1970 ». Il doit, en conséquence, se doter d’un instrument de mesure.


Comment mesurer la nouveauté d’un évènement ?


Selon Michel Serres, cette nouveauté « est proportionnelle à la longueur de l’ère précédente, que cet évènement clôt ». Il aura l’occasion de revenir plusieurs fois sur cette précision.


LES SIX ÉVÈNEMENTS MARQUANTS DE L’ HOMINISATION


– C’est le cas, au cours du XXe siècle où, dans des pays analogues au nôtre, la population rurale chute de plus de la moitié, à 2% de la population globale(1). Elle marque en quelque sorte la fin du néolithique. Parallèlement la proportion d’humains vivant dans des villes passe de 3% en 1800, à 14% en 1900 et à plus de 50% en 2000. Les démographes prévoient que cette proportion avoisinera de 70 à 75% en 2030.

– C’est encore le cas du nouvel environnement humain créé par l’ensemble des portages (transports) (2). La mobilité des personnes a crû mille fois entre 1800 et aujourd’hui. En 2006, le tiers de l’humanité (2,3 milliards) se transporte en avion. Rien bien sûr de comparable depuis l’émergence de Sapiens. Parallèle, la mobilité des fruits et légumes, des animaux sauvages ou domestiqués, des insectes, arthropodes, virus et bactéries, mobilité connue et pratiquée depuis des millénaires a crû dans les mêmes proportions. La distance d’où proviennent les marchandises dans les hypermarchés se chiffre par milliers de kilomètres.

– C’est à nouveau le cas de la santé que René Leriche juste avant la Seconde Guerre mondiale définissait comme le ‘silence des organes’ ; cela prouvait qu’entendus, ils émettaient surtout le ‘son de la souffrance’ (3). Aujourd’hui, tout le monde parle de forme ou de bien-être que Michel Serres définit comme l’ ‘exquise musique des organes’. Autrement dit, au moins en Occident, le pathologique était normal, au moins par sa fréquence ; par la suite, la santé devint la norme. Mieux encore nous commençâmes, au moins depuis Semmelweis de glorieuse mémoire, à maîtriser la mortalité maternelle et infantile et, depuis Pincus la sexualité, la reproduction et la naissance. D’un environnement mobile, devenu vite virtuel émergent des corps qui ont peu de rapport avec ceux de leurs pères, même proches.

Ici la durée que terminent les évènements concernant la santé ne se mesure plus en milliers d’années, mais accède à l’émergence même de Sapiens ; elle ne dépasse plus l’histoire vers la préhistoire, mais touche presque au processus d’hominisation. Voilà, au passage, pourquoi Michel Serres, en 2001, avait choisi le terme d’‘hominiscence’ plus léger (que celui d’hominisation) pour caractériser une nouveauté, millionnaire quant à elle.

– Dans le même temps, en particulier en raison de la chute, peu à peu généralisée de la mortalité infantile, le nombre des humains passe de 2milliards à 6 puis bientôt à 7 (4), le plus souvent serrés en gigantesques mégalopoles. Date sommitale ; en 1968-1969, la croissance démographique atteint un pic jamais atteint depuis Homo Sapiens ; 2% l’an (b). Elle baisse légèrement depuis.

– Après le monde et le corps nos relations ; après le collectif le connectif (5). Le plus ignorant d’entre nous jouit désormais d’un accès assez facile à plus de connaissance que le plus grand savant du monde hier. Un clic la rend immédiatement disponible; une fraction de seconde succède à dix ans de recherches. D’une masse d’informations émerge une nouvelle mémoire objective qui tend à remplacer la subjective, qui du coup se perd beaucoup.

Mieux, nous n’habitons plus le même espace. Ornée du numéro de la rue et de quelques découpages d’un pays, notre ancienne adresse indiquait que nous habitions le vieil espace euclidien ou, mieux, cartésien, référé à des repères par des distances. Là on savait nous trouver. Aujourd’hui les codes du portable et de l’adèle (identifiant, pseudo) – la superbe adresse électronique de nos amis québecois – ne se réfèrent plus ainsi à des ensembles de distances ; leurs codages donnent à penser que nous habitons désormais un espace de voisinages. Les nouvelles technologies ne réduisent pas l’éloignement, mais transportent les maisons dans un tout autre espace topologique, quant à lui. N’ayant plus que des prochains, nous ne vivons plus dans le même gîte que nos pères.

Change de même l’influence que peut exercer sur autrui tel ou tel sujet, naguère considérée comme quelconque.

– Evènements marquants s’ils en fut, il est reste à aborder les conflits (6), et en particulier la Première guerre mondiale où, selon les experts, les humains réussirent à tuer plus de leurs semblables que ne le firent les microbes et les bactéries qui se rencontraient au cours et à l’occasion des précédents affrontements. La raison, la science et la technologie dépassèrent pour la première fois, les lois mortelles de la vie.

Auparavant, et depuis que le mâle d’Homo sapiens s’adonne au plaisir carnassier de s’entre-tuer, une bataille mettait en présence des armes et des armées, certes, mais aussi des rats, des puces et des virus qui tuaient beaucoup plus que les sabres et les coups, même les mitrailleuses. Pourtant considérée à juste titre comme le plus atroce charnier de tous les temps, cette Première guerre mondiale fit moins de morts que la grippe dite espagnole, dont les victimes aux dernières estimations purent monter à 100 millions.

La Seconde Guerre mondiale marque le temps de ce basculement : en termes de thanatocratie, nous faisons désormais mieux que la nature. Quel modèle atroce de domination ! Oui, les hommes devinrent, en ce temps, plus dangereux pour les hommes que le monde.

Le Manhattan Project aboutit à la bombe A, celle d’Hiroshima et de Nagasaki que Michel Serres a appelé précédemment le premier objet-monde ; dont l’une des dimensions est compatible avec l’une des dimensions physiques du monde ; d’autres objet-monde virent, depuis, le jour : satellites, Toile, déchets nucléaires,

ou nanotechnologies.

L’équilibre des forces mondiales se transforme alors en une situation que nous ne savons pas encore analyser vraiment et où, comble de paradoxe, il n’est plus sûr que le plus fort, même de plus en plus fort, reste très longtemps le maître.


Globalisation de la crise
Bilan de la liste qui vient d’être dressée.

« En quelques décennies [les trois des trente glorieuses] se transformèrent radicalement : le rapport au monde et à la nature, les corps, leur souffrance, l’environnement, la mobilité des humains et des choses, l’espérance de vie, la décision de faire naître et parfois, de mourir, la démographie mondiale, l’habitat dans l’espace, la nature du lien dans les collectivités, le savoir et la puissance…

Sur un point un point au moins, nous disposons d’éléments historiques de comparaison. L’informatique propose de nouveaux moyens de stocker, de traiter, d’émettre et de recevoir l’information. Avant elle, l’imprimerie, au XVe siècle de notre ère, et l’écriture, avant Jésus Christ avalent réalisé d’analogues performances. Ces deux exploits avaient transformé le droit, les villes, leur gouvernement, le commerce, la science, la pédagogie, la religion, preuve toute concrète que les technologies douces ont mille fois plus d’influence sur la société que les techniques dures (c), aux conséquences surévaluées, en comparaison. En effet, les mathématiques naissent avec l’écriture et la science moderne avec l’imprimerie ; de même l’argent frappé remplace le troc et le billet de banque l’argent. Et ainsi de suite, jusqu’eux religions monothéistes du Livre et de l’Ecriture nées dans le Croissant fertile, et la Réforme à la Renaissance. Un tel spectre de changements recouvre presque toutes les institutions ; il éclaira deux fois l’histoire récente ; il se reproduit aujourd’hui.

Mais nous n’avons pas de modèle équivalent pour évaluer l’effet des mutations agricoles ou corporelles, ni pour les ruptures qui concernent le rapport au monde et aux humains ».

L’importance de l’évènement se mesure, Michel Serres le souligne encore, à la longueur qu’il achève. « Ici les changements arrêtent ou finissent des périodes aussi longues que celle qui nous sépare du néolithique, voire de notre propre émergence, soit des dizaines de milliers ou même des millions d’années. Il voit lucidement la lèvre amont de la crevasse, mais il n’est pas certain d’apercevoir aussi clairement la lèvre aval. Les femmes et les hommes ont-ils plus changé, depuis leur émergence ? » Voilà pourquoi, il utilisa le vocable neuf d’‘hominescence’».


Que se passe-t-il lorsque surviennent des transformations aussi décisives ?


« A réexaminer tour à tour et en particulier les diverses composantes susdites de ces changements, on comprend pourquoi entrèrent récemment en crise : la production agricole et la circulation de ses produits, l’enseignement, l’Université, bref, la transmission du savoir et des traditions, l’armée et la guerre elle-même et le terrorisme, les hôpitaux, le droit, le lien social, les villes, les religions…Autrement dit plutôt que de parler seulement du récent désastre financier, dont l’importance bruyamment annoncée, découle de ce que l’argent et l’économie se sont saisis de tous les pouvoirs, des médias et des gouvernements, mieux vaudrait assumer l’expérience, évidente et globale, que l’ensemble de nos institutions connaît désormais une crise qui dépasse de fort loin la portée de l’histoire ordinaire ».

Bien malin celui qui dira ce qui n’est pas en crise !
Évènements contemporains

Les révolutions paysannes qui éclatèrent entre 1960 et 1965 où l’on compta une dizaine de morts, le Concile Vatican II (entre 1960et 1962) et les mouvements estudiantins de 1968, se répandirent sur la planète entière alors que la bombe atomique devenait nucléaire.

Selon Michel Serres, « ces trois évènements désignaient une plaque tectonique ; ils réagissaient aux changements d’hominescence que vient de décrire notre liste. Peu d’analystes reconnurent leur portée puisque tout le monde raisonne en économie ou en politique. Ils touchaient pourtant ce qu’il y a peut-être, de plus long et de plus profond en nos traditions et nos cultures : le religieux, savant ou culturel, le militaire, l’économique, soit les classes énoncées, jadis, par Georges Dumézil : les prêtres et clercs, les guerriers, les producteurs, triade qui partageait, depuis des milliers d’années l’aire indo-européenne.

Étrange et dangereuse chose, malgré ces transformations majeures, nos institutions : politiques, religieuses, militaires, universitaires, hospitalières, financières, entrepreneuriales…continuèrent à peu près comme si rien ne se passait. Alors qu’un demi-siècle venait de mettre fin à une humanité millénaire !

Rien de plus risqué que de vivre cet écart-là. Il ressemble étrangement à la tension entre deux plaques tectoniques, tension dont la croissance prépare, en silence, un séisme d’une intensité proportionnelle à la longueur de cette attente.

Du coup, les institutions encore dominantes, vieillies comme les dinosaures d’antan, se réfugient dans la drogue du spectacle. Du pain, certes, économie, pouvoir d’achat, chômage…Du pain, certes, mais surtout des jeux pour faire oublier le pain (panem et circenses), c’est-à-dire jeux télévisés, radiophoniques, sportifs, voire électoraux. [Il serait coupable de ne pas prendre conscience que cette réclamation incessante du peuple romain causait sa décadence]. Croire, en effet, qu’une société ne vit que de pain et de jeux, d’économie et de spectacle, de pouvoir d’achat et de médias, de banques et de télés, comme nous subsistons aujourd’hui, constitue un contresens sur le bon fonctionnement réel de toute collectivité que ce choix exclusif, erroné, la précipite vers sa fin pure et simple, comme on l’a vu pour la Rome antique. Cela équivaudrait à dire, par exemple, qu’un organisme se suffit de voir et de manger ; il mourrait aussitôt de ne respirer, se déplacer ni boire ». Michel Serres ne dit pas l’économie ‘marginale’, « elle demeure centrale, mais croire à sa puissance seule ornée de l’aura cosmétique de la représentation nous conduirait à l’extinction ».


Arrivons-nous à l’autre bord de cette plaque d’inconscience ?

« Je vois mal, répète Michel Serres, la lèvre avale de la crevasse ici dessinée, mais elle ressemblera, sansdoute,àunréarrangement inattendu des résultats issus de ces transformations. Sans doute les pièces éparses, faciles à voir – la liste précédentelemontre–, formeront-ellesundesseinglobal,nouveauetimprédictible.

Mais en attendant, ce constat permet d’évaluer la profondeur et l’étendue de la crise : elle ne touche pas seulement le marché financier, le travail et l’industrie, mais l’ensemble de la société, mais l’humanité entière. Il s’agit, en effet, par-delà toute l’histoire, du rapport des humains avec le monde ».


LES CHOSES DU MONDE

Les trois actes majeurs d’une évolution de notre rapport au monde et au destin humain


Le premier se joue dans l’Antiquité, où les sagesses, même quand elles s’opposaient distinguaient, de conserve, les choses qui dépendaient de nous de celles qui n’en dépendaient pas. Des stoïciens, des épicuriens à nos pères, en passant par La Fontaine, nul n’aurait eu l’arrogance d’espérer un jour régenter le climat, les épidémies, etc.

Le deuxième inaugure l’âge moderne. Devenons, demande Descartes, « comme maîtres et possesseurs de la nature ». Ce programme trace la voie de trois siècles appelèrent, avec raison, le progrès. Résultat des recherches et des travaux que ce projet suscita : de plus en plus de choses dépendirent de nous.

Le troisième sonne l’heure exacte du contemporain : nous dépendons enfin des choses qui dépendent de nous. Nous dépendons en effet, d’un monde dont nous sommes en partie responsables de la production : telle est notre entrée dans l’ère anthropocène.


L’état global contemporain

En économie, le monde concret se conduit comme si nous l’avions fait (argent, marché, travail, négoce) et, parallèlement la monnaie que nous frappons et les travaux que nous entreprenons se conduisent envers nous comme si nous ne les avions pas produits. [Tels sont les produits ‘toxiques’].

D’une façon générale, les signes que nous faisions et le monde que nous ne faisions pas, nos produits et le donné concret, notre raison et le réel, notre volonté libre et la nécessité, mêlés d’une manière étrangement nouvelle, dorénavant se présentent à nous et exigent de nous une autre vision du monde et des hommes, des pratiques et des théories, sans aucun modèle passé. C’est, qu’une fois acquises, ou à peu près, la maîtrise et la possession de la nature finissent par ceci que la nature nous possède et nous maîtrise à peu près. Nous étions sur le point de la manipuler, elle nous manipule désormais, à son tour. Comme le marché. On dirait que face à nous se lève un autre sujet. Que voici.

Quand Hegel met aux prises le Maître et l’esclave et qu’il donne assez vite le résultat de leur lutte – l’Esclave devient le maître du Maître – il oublie, philosophe éloigné du monde, il oublie de dire où se déroule le conflit : en place de Grève, dans la clairière d’une forêt, ou…sur un ring de sumo ?

Ce jeu à deux qui passionne les foules et qui n’oppose que des humains, le Maître contre l’Esclave, la gauche contre la droite, les républicains contre les démocrates, telle idéologie contre une autre quelconque, les verts contre les bleus…disparaît en partie lorsque ce tiers intervient. Et quel tiers ! Le Monde soi-même. Ici, le sable mouvant en bord de mer (la lise) ; demain le climat. L’eau, l’air, le feu, la terre, flore et faune, l’ensemble des êtres vivants, ce pays archaïque et nouveau, [l’inerte et le vivant] que Michel Serres va appeler la Biogée.

Fin des jeux à deux ; début d’un jeu à trois. Voilà l’état global contemporain.


Qui parlera au nom de tout ce qui, progressivement disparaît ?


En jouant à deux depuis des temps immémoriaux, nous ne tenons compte que des hommes. Nous croyons que cent négociations entre gouvernements dans des assemblées internationales pourront résoudre les questions extérieures à ces débats concernant l’air irrespirable, l’eau et la vie prodigieuse des mers, le feu et l’énergie, la disparition foudroyante des espèces vivantes, etc. Nous faisons confiance à une vieille politique dont le trait essentiel se définit par ce jeu à deux : main à main, humain contre humain. [Des poissons, à la rigueur, la pénurie pourra parler en leur nom] mais l’air et l’eau, sans bouche ni langue, qui parlera en leur nom ? Qui représentera la terre et le feu, les abeilles et les plantes qu’elles pollinisent ? Coup définitif porté au narcissisme humain : nous voilà forcés de faire entrer le Monde en tiers dans nos relations politiques.


La Biogèe

Qui donc aura l’audace de fonder [et de faire s’y rallier] non plus des institutions internationales, où se perpétuent vainement ces jeux à deux, mais une institution à la lettre mondiale, où la Biogène enfin représentée, aurait enfin la parole ? S’y réuniraient les représentants directs de l’eau, de l’air, du feu, de la terre et des vivants, bref de cette Biogée ainsi nommée pour dire la Vie et la Terre.

L’eau et l’air ignorent toute muraille…, des lois les régissent, ainsi appelées du même nom que celles qui organisent les diverses régions des hommes et qu’édictèrent des législateurs aussi fameux que Solon ou Rousseau. Ceux de la Biogée se nomment Newton, Poincaré, Darwin ou Pasteur.

Bien connu de ces savants, étranger souvent à beaucoup d’autres hommes d’aujourd’hui et à leur pratique [cette contrée] ne jouit encore ni de droit ni de politique, n’a jamais nommé ministres ni ambassadeurs. Or, dans cette Biogène, où vivent en symbiose les humains et le Mode, l’on ne parle pas seulement une langue universelle, la mathématique, mais on y utilise divers codes, toutes choses, nous compris, s’y trouvant et codantes et codées. Car nous tous, choses inertes, vivants et humains, émettons, recevons, stockons et traitons de l’information. Universelles aussi, ces quatre règles concernent les langues des hommes comme les codes des vifs et des choses. Ce carré d’opérations ou d’actions règne en la Biogée. Par ce court-circuit fort nouveau, entre les codes naturels et culturels de ladite, donne une tout autre idée de ladite mondialisation. Il y avait celle qui date de l’émergence de Sapiens ; la nouvelle exige de penser, d’agir et de vivre face au Monde. L’hominescent décrit dans la première partie, se globalise en même temps qu’il forge le globe et construit sa puissance face à celle du Monde. Vivant l’ère anthropocène, symbiote et habitant de la Biogée, il négocie avec elle et inventera, ce faisant, des lois encore non écrites ni dites, dont la portée feront la synthèse entre Solon et Newton, Einstein et Montesquieu, entre les lois de la nature et celles de la cité, entre les codes qui régissent la vie et ceux qui gouvernent nos conduites. Il reste à savoir si la Biogée, grâce ses codages propres, sera capable de prendre la parole d’elle-même ? Comment va-t-elle, peut-elle entrer en négociation avec nous ? Peut-elle devenir sujet de droit ?


Le dit du Monde ou la troisième révolution sur la terre


Alors que, depuis les Grecs et Galilée, les sciences s’occupaient des choses du monde en un découpage disciplinaire de plus en plus sophistiqué, voici que, récemment toutes ensemble (d), d’une commune voix, plus concrètes, mieux liées, plus proches du détail et des relations, elles se mettent à dire le Monde, non plus comme des choses locales, mais comme un partenaire global. Elles disent aussi que le Monde dit. Tout se passe comme si les savants commençaient à déchiffrer le dit de la Biogée.

Par intégration continuée des sciences, la science découvre et invente le Monde, dont la rumeur de fond renvoie à la société un message en urgence. Comment ouïr ce partenaire nouveau, archaïque vaisseau où nous fûmes embarqués, maison de nos aïeux et de nos descendants ? Notre voix couvrait le Monde. Il fait entendre la sienne. Ouvrons les oreilles.

Fonte des glaces, montée des eaux, ouragans, pandémies infectieuses, la Biogée se met à crier. Voici, en effet, que ce Monde global, quoique stable tombe soudain sur la tête de femmes et d’hommes qui s’y attendaient si peu qu’ils se demandent comment accueillir dans leur société sans monde, des sciences qui tournées vers les choses du monde, viennent d’en faire l’addition, d’en mesurer les forces souveraines et d’ouïr la voix étrange de cette totalité ! Panique, le Grand Pan est de retour !

Et comme le Monde tombe soudain sur nos têtes, nous nous apercevons, pas trop tard, [il faut l’espérer], qu’à ces jeux à deux, dont nous faisons nos peines et nos guerres mais toujours nos colloques et nos délices scénarisés, se substitue un nouveau jeu à trois qui transforme la donne et l’ensemble des questions urgentes à traiter.

Le nouveau triangle s’appelle Sciences-Société-Biogée. Nouveau et vrai jeu à trois : deux sortes d’humains, souvent aux prises, plus elle, qui, en plus, nous comprend. Voilà donc trois relations et non pas une seule ; voilà une surface triangulaire et non une ligne unique. Or il n’y a ni femmes ni hommes dans cette Biogée aujourd’hui retrouvée, alors que nous l’avions exclue ; à l’autre sommet du triangle, elle agit, cependant, et réagit sur nous, comme une sorte de premier moteur. Ce sommet de nouveau triangle agit, réagit désormais sur les autres. Donc sur nous. Peut-on parler la voix issue de ce sommet-là ?

Vient d’être proposée la création d’une institution non internationale mais mondiale, où l’air et l’eau, l’énergie et la terre, les espèces vivantes, bref, la Biogée, seraient représentés.

Révolution : la Biogée–sujet. Le nouveau jeu à trois exige, en effet, de tout autres dispositions que celles des politiques. Voici : dès lors que le Monde s’annonce comme objet global, il crée, face à lui, un nouveau sujet global, une nouvelle société : l’humanité. Ladite mondialisation peut paraître aujourd’hui au moins autant le résultat de l’activité du Monde que des nôtres. Surprise pour nous, Occidentaux : le nouvel objet global se conduit comme un sujet. Anciennement objet passif il devient facteur déterminant. Nous quittons les jeux à deux suscités par les relations narcissiques entre nos sciences et nos sociétés pour ce nouveau jeu à trois où le Monde joue les premiers coups, plus fortement que nous. Et réellement comme un sujet. En quelques décennies, l’ancien objet passif est devenu actif. L’ancien sujet humain, s’est mis à dépendre de ce qui, justement dépendait de lui. Quelle nouveauté pour les philosophes de la connaissance et de l’action ! Là [réside l’approche] de la plaque tectonique annoncée tout au début.

La crise actuelle vient de ce que meurent nos cultures et nos politiques sans monde. Se termine une ère immense de notre histoire ; mieux, commence notre temps d’hominescence. Notre passé nous aidera peu à dialoguer avec ce nouveau partenaire biogéen dont l’immanence détermine une science nouvelle, des conduites neuves et une autre société. La cause profonde de tous nos mouvements gît là. Il reste encore à écouter sa parole.


LE SAVOIR ET LES CONDUITES
L’avenir des sciences

Qui va parler au nom de la Biogèe ? Ceux qui la connaissent et lui ont consacré leur vie. [Il est à noter que les six grands évènements marquants de l’hominisation] proviennent tous, sans exception, de la recherche scientifique et de ses applications : agronomie, médecine, pharmacie, biochimie, physique nucléaire, sciences de la vie et de la Terre…Les scientifiques ont donc déjà manifesté le pouvoir de transformer la face du monde et la maison des hommes.

[Posons-nous] donc de nouveau la question qui prendra la parole en Biogée ? Les savants. [Il ne s’agit pas qu’ils prennent le pouvoir] hélas déjà tombé en désuétude, mais qu’ils prennent la parole au nom des choses, la parole des choses elles-mêmes. Qu’ils disent le Bien commun, contre le Mal tenu en propre par ceux qui s’appropriaient l’ancienne triade (Jupiter-religion, Mars-armée, Quirinus-économie). Qu’ils définissent un nouveau travail orienté vers la reconstruction. Que d’après ses codes propres, ils énoncent les lois de la Biogée.

À l’âge des Lumières, ils quittèrent Jupiter-religion. Pourraient-ils se séparer du complexe militaro-industriel et couper toute relation avec les secteurs de l’économie qui détruisent le monde et affament les hommes ?

Ledéplacement,dansl’histoire,du centreducorpusglobaldessciences

A partir de chaque centre, attractif, recruteur, le savoir s’est déployé dans son ensemble et a recruté autour de lui techniques, politiques, opinions et idéologies, et même la faveur des foules. Qu’elles aient été cause ou effet, voire cause et effet, sans que l’on puisse décider du sens de l’influence, ces configurations ont formé des cycles qui se sont nourris d’eux. Leur centre, dans l’histoire s’est déplacé.

– Premier acte : dans les commencements, le savoir rigoureux se centra sur ce que les Grecs nommèrent logos, qui se traduit, au moins ici, ni par discours, ni par parole,maisquisignifiedemanièreoriginalel’unedesdeuxproportions a/b = b/c et leur égalité. Depuis ce temps, nous appelons, x-logie, la plupart de nos sciences exactes ou douces ; cosmologie, biologie…sociologie.

Autour ce que les Latins traduisirent par ratio se groupèrent les théorèmes de la géométrie dont le plus fameux celui de Thalès, associa diverses tailles sous la même forme, les opérations formelles de l’arithmétique, les diverses démonstrations, la première algèbre, la construction des machines simples propres à aider la peine musculaire des humains, quelques raisonnements concernant la justice sociale ou distributive, chez saint Jean, la relation de l’homme au Christ rapportée à celle qui unit son Fils à Dieu le Père, enfin [chez saint Paul les fondements de l’universalité]. Mesures, travaux, droit, économie, religion, Voilà, très vite dit, le premier [centre].

– Deuxième acte : de Galilée à Auguste Comte se situe le centre fédérateur se situe autour de la mécanique. Pour parler comme Descartes, la science décrit les figures et les mouvements ; Leibniz invente la force, Pascal les moments et les couples, tous deux construisent la machine à calculer. Très loin d’Archimède, avec d’Alembert, la mécanique des fluides fleurit. Newtonienne, l’astronomie se nomme mécanique céleste. Le vivant se réduit à un animal-machine.

Les techniques se groupent là : creusement des canaux, moulins à vent et à eau, vaisseaux épousant le roulis, treuils embarqués, grues, palans, sur les quais des ports, tous leviers propres à démultiplier les forces musculaires des bras humains, des bœufs et des chevaux.

A cette pleine période mécaniste advient le feu des moteurs : ladite révolution industrielle fait, certes, surgir les molécules, mais Carnot pense encore ses deux sources en mécanicien des fluides et Fourier cherche à devenir le Newton de la chaleur. Savoir pivot, la thermodynamique devient vite statistique et virera pour finir à la théorie de l’information.

Lagrange couronne ce cycle par sa Mécanique analytique et les temps plus contemporains y ajoutent la relativité générale et la mécanique quantique.

– Troisième acte : de Mayer à Dirac, de Boltzmann à Watson, de cette révolution thermodynamique à la chimie et à l’électronique, comme au tout récent génie génétique, le centre du savoir se déplace, alors, vers les grandes populations de l’élémentaire, molécules, atomes, particules…

Désormais livrées au feu, toutes les machines marchent à vapeur, au pétrole, à l’électricité, à l’énergie nucléaire…ou informationnelle.

En bref, pour ces trois actes : le logos mathématique ; les forces mécaniques ; la mathématique des grands nombres, la physique et la chimie des particules, en somme le retour aux éléments.

– Quatrième acte : s’enroulant autour d’un nouveau centre fédérateur, les Sciences de la Vie et de la Terre (Sci Vi Te= SVT) prennent désormais le relais : leur nom propre reste à inventer. Elles parlent la langue propre à la Biogène. Elles réinventent aujourd’hui une pluridisciplinarité, fédérée autour d’elles, fédération qui peut conduire à un enseignement propre à passionner tout le monde donc à susciter une autre société ; devenons des scivites plutôt que des civiques. Certaine culture que Michel Serres appelle générique, deviendrait, sous la pression du Monde, celle de l’humanité. La Biogée comprend, en effet, le Monde et les humains, sujets ensemble et objets de cette nouvelle science.

Ainsi quatre fois déplacé, ce centre attracteur recrute, de près ou de loin, l’ensemble des sciences en une sorte d’interdisciplinarité, exporte vers toutes les autres ses concepts, sa dynamique et sa couleur, mais suscite aussi techniques et industries, opinions publiques et idéologies.

Sciences de la Biogèe, les SVT occupent et montrent si bien que ce [tout] nouveau centre de gravité du savoir se réfèrera plus, [désormais], à la connaissance dans son ensemble qu’à tel ou tel savoir particulier ; moins à l’épistémologie singulière des sciences qu’à la cognition comme telle, aux actes de connaissance en général. Elles nous montrent que le monde nous plonge dans les conditions de notre approche du monde.

Pour le comprendre, il nous faut faire quelques pas en arrière, et rappeler que toutes choses, devenues connaissables, parfois connues, toujours réduites et toujours à distance, devinrent notre propriété. A partir de la Renaissance, certaine avancées, dites progrès, de la culture occidentale, mère de ce couplage, donc des techniques correspondantes et des idéologies politiques associées, prit de des allures verticales. Nous cessâmes de nous considérer comme des choses du monde parmi d’autres, mais notre vie pensante et pratique, exceptionnelle puisque dispensatrice des lois de la nature, se différencia de l’existence du reste des existants, soumis, quant à eux à ces lois, autant dire à nos lois. Sujet – Roi-Soleil des objets.

Cet avantage redoutable, cette distance et ce décalage, par l’asymétrie de ce couplage, pour avoir virés au désastre viennent à leur terme. Nous encourons la vengeance des choses du monde, air, mer, climat et espèces, moins passives que nous le croyions, moins objectives que nous le voulions, moins serves que nous le rêvions. Instable, la situation menace de se renverser.

Nous devons donc accomplir, dès aujourd’hui, un nouveau découplage, celui qu’enseignent les SVT. Nous vivons, disent-elles comme des vivants dont la vie, liée à la Terre reste conditionnée par les lois de la Terre et celles de la vie.

Notre royauté chancelle. Nous devons la partager. Allons-nous partager enfin l’expertise ?


Universalité des codes des vifs et des choses


Par une seconde évidence que nos sciences nous apprennent : les choses de la Terre et de la Vie, disent-elles, comme nous codées, savent et peuvent recevoir de l’information, en émettre, la stocker, la traiter. Ces quatre opérations, ici reprises, du fait que rien, aujourd’hui ne paraît plus important que de méditer sur leur caractère doux, spécifient toutes les choses du monde, sans exception, nous compris. Ce quadruple exploit ne nous illustre pas comme sujets et ne les désigne pas pour objets. De même que nous communiquons, entendons et parlons, écrivons et lisons, les choses inertes comme les vivants émettent et reçoivent de l’information, la conservent et la traitent. Nous voici à égalité. Asymétrique et parasite, l’ancien partage sujet-objet n’a plus lieu ; tout sujet devient objet ; tout objet devient sujet.

Toute la connaissance change et la pratique et le travail et la conduite.


Naissance d’une nouvelle éthique

Nous avions coutume, au moins en Occident, de considérer l’autre comme un rival, un adversaire, un ennemi même. L’enfer disions-nous, c’est les autres. Cette dialectique dominait nos idéologies, nos conduites quotidiennes, nos manières de connaître. Cet autre, notre frère parfois, celui qui parle une autre langue et vit selon d’autres mœurs, l’ethnologie et les sciences pour le coup vraiment humaines, nous apprirent qu’il nous ressemblait plutôt qu’il différait de nous, Mieux, que cette différence même nous enrichissait.

Mais nous en restions à la vieille idéologie, exclusivement centrée sur l’humanité elle-même, alors constituée au moins en théorie. L’autre sans langue, comprenez la Biogée, l’ensemble des inertes et des vivants étaient considérés par nous au mieux comme des objets, au pis comme des ennemis, oui, des autres, absolument parlant. Notre rapport à la Biogée, sont vus en effet comme une guerre mondiale.

Que se passerait-il, alors, si les sciences dures, après les merveilles susdites de l’ethnologie, nous apprenaient à leur tour, que ces autres-là, nous vivions, échangions et parlions comme eux selon les quatre opérations qui viennent d’être rappelées ? Quelle surprise : Deviendraient-elles à leur tour des sortes de sciences humaines.

Mieux équilibré, plus symétrique, ce nouveau couplage de la connaissance dépend, alors, d’une éthique autrement plus forte, dense et reconnue aussi bien au sein des SVT que dans les autres disciplines.

Détruire, tuer, exploiter ne valent plus. Signer un contrat naturel paraît aujourd’hui moins une obligation juridique et morale qu’une évidence de fait, pratiquée dans et par le nouveau centre du savoir.


Sciences faciles

Langue des sciences faciles, la mathématique exprime et explique les faits sur lesquels nous avons peu d’informations, et parfois même pas du tout, l’apex (le sommet) de l’abstrait s’identifiant à ce [zéro-info]. Fille ou sœur des mathématiques, l’informatique décrit les faits où [au contraire] l’information surabonde.


Sciences difficiles

Telles sont les nouvelles, avec leur nouveau centre, parce qu’au contraire, elles entrent dans la réalité des liens qui unissent les choses entre elles et les sciences qui parlent des choses entre elles. Toutes choses causées causantes et codées codantes. Difficiles, certes, mais pourtant accessibles, parce que détaillées, concrètes, proches et jouissant aisément de la faveur de tous.

Par le rayonnement de cette nouvelle boule, toutes les sciences, plus ou moins, se mettent alors à ressembler à l’écologie, ce savoir d’une inextricable difficulté parce qu’il réunit à la fois l’ensemble des vivants, nous compris, connaissant et connus, à l’ensemble des conditions inertes de leur vie communes et à l’ensemble des savoirs qui s’occupent d’eux, de la mathématique la plus abstraite aux observations les plus menues. L’écologie ne découpe rien, elle associe, allie, fédère, entre dans le détail et dessine les paysages ; ses cartes s’en approchent tant qu’elles leurs ressemblent. Plus généralement, les sciences décrivent aujourd’hui en détail les paysages du monde. [Soit-dit en passant], combien de soi-disant écologistes politiques savent un minimum d’écologie vraie ?


Les SVT couvrent aussi les sciences humaines


En rayonnant autour d’elles, les sciences de la vie et de la terre rattrapent et renouvellent les sciences humaines. Les sciences cognitives, entre autres, en bénéficient aussi.

Nous voilà, enfin, au bout du raisonnement : comment penser désormais la politique, le droit, l’économie, comment même construire une sociologie, sans référence à notre prolongement dans les éléments et les vivants de la Biogée ? Les sciences humaines et sociales deviennent une sorte de sous-section des sciences de la vie et de la Terre. Et réciproquement. Nous habitons la Biogée. La politique de ce pays recouvre désormais les nôtres. Et réciproquement.

Individuel ou collectif, Homo sapiens ne peut connaître ni être connu sans cette immersion préalable dans ses conditions d’existence où la biogéographie se révèle autrement plus décisive qu’une histoire aux modèles désuets.

Inversement, Sapiens intervient et s’investit dans presque chaque lieu de la Biogée ainsi que dans sa globalité. Les boucles croisées de cette nouvelle interdisciplinarité enveloppent donc l’homme qui, à son tour, l’enveloppe.


DEUX SERMENTS

Un premier, ancien et rénové


Ce premier serment a ses raisons car aucune règle éthique ne sait ni ne peut interdire, au préalable, l’exercice libre de la recherche collective du vrai. Mais, depuis Hiroschima aux mères porteuses, et de Seveso ou de Tchernobyl aux nanotechnologies, tous les savants se posent la question de savoir comment s’y prendre pour qu’une loi morale s’exerce avant, pendant et après toute recherche ?

Observons l’éthique – entrée en médecine voici plus de deux millénaires, envahissant peu à peu et autrement toutes nos sciences dans les six dernières décennies – qui est pour nous très suggestive. On a bien vu, d’âge en âge tout médecin prêter le serment d’Hippocrate, preuve s’il en fallait, qu’une morale et un commencement de droit peuvent se maintenir le long des générations, anciennes ou à venir.

Il faut donc aujourd’hui, réécrire un serment généralisé à toutes les sciences, puisque tous les savants sont placés devant les responsabilités créatrices qui viennent d’être évoquées. Comme ce serment se place avant tout exercice et qu’il émane en conséquence de la conscience propre à chaque savant, il échappe à tous les retards. Chacun le prêtera oui ou non, selon sa décision libre. Le voici :

Pour ce qui dépend de moi, je jure de ne point faire servir mes connaissances, mes inventions et les applications que je pourrais tirer de celles-ci à la violence, à la destruction ou à la mort, à la croissance de la misère ou de l’ignorance, à l’asservissement ou à l’inégalité, mais de les dévouer, au contraire, à l’égalité entre les hommes, à leur savoir, à leur élévation et à leur liberté.

Autre coupure décisive que cet affrontement entre le savoir et l’éthique. La philosophie se doit de méditer, à nouveaux frais, sur ces conflits, fort inattendus, entre la science et le droit, entre le bien commun et la vérité.


Un second entièrement nouveau

Les trois instances de la triade (religion, armée, économie) restent utiles si elles ne prennent pas toute la place et restent à la leur. Leur dominance exclusive va prendre fin.

Qui prend, aujourd’hui, le relais ? Le savoir, aux accès désormais faciles, une pédagogie accessible, la démocratie de l’accès général. Le savoir seul peut prendre la parole au nom des hommes, ce que faisaient les trois organes précédents, mais aussi et en même temps au nom des choses du monde, ce que nul, aujourd’hui même, ne sait ni ne peut faire : exploit nouveau et indispensable à la double survie du monde et des hommes.

Que les savants puissent parler au nom de la Biogée exige qu’ils prêtent d’abord un serment dont les termes les libèrent de toute inféodation aux trois classes précédentes. Pour devenir plausibles, il faut que, laïques, ils jurent ne servir aucun intérêt militaire ni économique.


DES SORTIES DE CRISE ?

Universalité de l’accès


Cette universalité peut fonder, pour nous autres, laïcs, roturiers, ignorants, inexperts, pauvres ou misérables, une vraie démocratie. Face à des changements minimes en comparaison des nôtres, les penseurs du XIXe siècle avaient promu des dizaines de nouveaux programmes politiques, utopies et pseudo-science y comprises. Devant nos bouleversements géants, ceux du XXe, point. Trahison des clercs.

Urgent à entreprendre, voici un petit travail par lequel les engagés pourraient recommencer : travailler à la Réforme de l’Entendement. Où l’on retrouve la distinction faite par Michel Serres du dur et du doux.


Du dur


Dureté de la Biogée : fruits toxiques, poisons, champignons vénéneux, araignées ou serpents venimeux, loups dévorants, charognards et carnassiers, rapaces, parasites, bactéries, microbes, virus…Animale ou végétale, chaque espèce dispose d’une arme, au moins, de défense ou d’attaque.

Dureté du travail à l’échelle entropique : cous de marteau sur un burin, fonte de l’acier, moteurs, bombes nucléaires.


Du doux


Mutation de l’intelligence : encore du côté du venin et du croc, elle doit muter, au plus vite et sous risque gravissime, de la puissance au partage, de la guerre à la paix, de la Haine à l’Amour. Voilà un objet de toute la philo-sophie puisque son titre associe les deux mots de ce projet. La douceur que l’Amour implique ne signifie pas seulement tendresse, mansuétude et paix, mais définit aussi un ensemble de savoirs, de technologies et de pratiques – celles précisément de l’intervention et de l’accès – dont l’importance prend très vite le pas sur les techniques dures que nous utilisons, et dont nous célébrons la louange, mais qui détruisent notre [Monde] depuis au moins la révolution industrielle et au plus l’âge de pierre.

Doux se dit des actes d’échelle informationnelle : traces, marques, signes, codes et leur sens ; Michel Serres n’a cessé de citer les quatre opérations concernant l’information.


Fin du dur, début du doux


Pierres avant, gravures après. Là aussi, une sorte de paléolithique se termine. Bifurcation imprévisible. Début du doux, pas seulement de la morale, mais aussi des codes, doux théorique, savant, ouvrier – exemple : diminution des cols bleus, croissance immense des cols blancs –, producteur, juridique, collectif ; du doux qui permet l’intervention et l’accès.


Pour conclure


Voici donc le secret du livre et de la crise : les écarts qui, béants, s’ouvrent entre le casino de la Bourse et l’économie réelle, les chiffres de nos conventions fiduciaires et la Biogée des vivants et de la Terre, tout autant que celui qui sépare le cirque politico-médiatique de l’état évolutif des personnes et de la société, ces distances équivalent, [tout compte fait], à la bifurcation du dur et du doux.


(a) En 2001, en effet, dans son œuvre intitulée « Hominescence », Michel Serres, avait

établi pour la première fois cette sorte de bilan des nouveautés.

(b) Les études démographiques font cependant apparaître des disparités entre nations. Les guerres ont marqué en Europe une régression notable : en France entre les deux guerres on a parlé de « l’enfant unique de la guère de 14 », ce qui semble être le cas en Allemagne depuis la défaite de 1945.

(c) Il s’agit ici de la première allusion à ce qui est annoncé dans le titre, c’est-à-dire les deux pôles de la vie de l’homme dans le monde : le doux et le dur.

(d) Allusion au GIEC, groupe international, qui rassemble plus de 300 savants, et qui publie des informations sur l’évolution du climat. Ses fondateurs ont été récompensés par le Prix Nobel de la paix en 2007.



L’HOMME ÉLIGIBLE À LA SAGESSE

                 

CODÉCODANT

Reçoit

Envoie
Stocke (dans son psychisme)
Traite
Ses rêves sous la dépendance des 4 éléments
Les fruits de son imagination (A)
  Ses puissances d’expression
Rêveries matérielles (B)
Imagination
.matérielle
.littéraire
 Mots
Symboles, mythes, images, métaphores, complexes.
Poésie écrite


(A) De cette imagination, il faut dire (avec Ricœur) qu’elle « crée l’instrument, la matière de la valeur, autant que la valeur elle-même ». C’est dans cette imagination et dans la loi de l’affection de soi par soi qui lui appartient – et qui est le temps lui-même – qu’il faut chercher la clef du dédoublement « entre la pure production dans les actes et leur occultation dans les signes ». C’est comme durée que la création jaillit mais c’est comme temps que ses œuvres se déposent en arrière de la durée et demeurent inertes, offertes au regard, comme des objets à contempler ou des essences à imiter.


(B) Rêveries :
. de l’intimité des substances

. de la volonté transformatrice

. de l’imprégnation des substances

etc.

N.B. : Cette ébauche a été obtenue par l’intégration des études de Gaston Bachelard (voir « Du rêve au poème » (1 et 2) de « Psychologie générale ») dans les quatre opérations de l’informatique dont Michel Serres, dans « temps des crises », a mis en évidence l’universalité (p. 65)..



Date de création : 30/04/2010 @ 17:06
Dernière modification : 08/06/2010 @ 17:34
Catégorie : Synthèses
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