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Parcours habermassien - Science et technique comme idéologie









SCIENCE ET TECHNIQUE COMME IDÉOLOGIE


I/ LE PROJET D’HABERMAS

Comme indiqué dans l’avant-propos d’août 1968, le livre d’Habermas sur « la technique et la science comme idéologie » est consacré à une discussion de la thèse développée par Herbert Marcuse[1] : « La puissance libératrice de la technologie – l’instrumentalisation des choses – se convertit en obstacle à la libération, elle tourne à l’instrumentalisation de l’homme ». Habermas met à profit cette discussion pour montrer comment le consensus social que postule la démocratie, peut être en mesure de s’opérer dans les pays industrialisés.


A/ Lutter contre un certain modernisme « idéologique »


Il est sans doute permis de ramener la pensée d’Habermas[2] à une double critique idéologique : d’une part celle du positivisme et, d’autre part ce qui pourrait être appelé le « technicisme ». Le positivisme est cette façon d’hypostasier la science au point d’en faire comme l’équivalent d’une nouvelle foi, donnant réponse à tout. Le technicisme aboutit à faire en quelque sorte fonctionner le savoir scientifique et plus encore la technique qui en est l’application, en tant qu’idéologie et à en attendre des solutions pour la totalité des problèmes qui se posent à nous. Ce système de représentation est d’autant plus convaincant qu’il n’est pas seulement un masquage idéologique de la réalité (55 sq.). Problèmes et solutions, les deux sont liés : cette double lutte est le combat mené contre les deux visages que montre le mêmeadversaire,c’est-à-direuncertainmodernisme – « idéologique».


B/ Se situer par rapport au progrès scientifique et technique et proposer une théorie sociale en cohérence avec lui


La spécificité du progrès scientifique et technique est son caractère indéniablement cumulatif, au regard duquel toute autre forme de « progrès » peut être mise en doute ou regardée comme une analogie métaphorique. Le souci théorique premier d’Habermas est de se situer par rapport à ce progrès, de proposer une théorie sociale qui tienne compte des modifications profondes (« qualitatives ») qu’ont apportées les dernières décennies à cet égard. Il lui incombe dès lors la tâche d’une démystification de la magie…chiffrée dont s’entoure le complexe scientifico-technique. Mais cette mise en question se veut elle-même « scientifique » : il ne suffit pas, dans un mouvement de raidissement volontariste et activiste, de poser le primat exclusif du facteur humain et de dénier à la technique la toute-puissance usurpée que d’aucuns revendiquent pour elle, tout en s’économisant l’effort d’une plus ample réflexion, pour pouvoir d’emblée passer à l’Action. Il ne s’agit pas de proposer un volontarisme qui soit seulement l’inverse de la technocratie. La technique n’est pas un « tigre de papier », elle doit être éminemment prise au sérieux.




II/ LA NOTION DE PROGRÈS TECHNIQUE
AU COURS DES ÂGES

A/ Des espoirs déçus

Au XVIIIe siècle, la science a été prometteuse de progrès intellectuel et moral pour tous en droit, en fait pour la bourgeoisie ; c’est l’esprit des Lumière (Aufklärung). Au siècle suivant, le progrès technique était censé amener les conditions objectives promettant l’émancipation du prolétariat au terme d’une pratique révolutionnaire. De nos jours, aucune de ces deux promesses n’a été proprement tenue ; par ailleurs, les rapports entre science et technique se sont modifiés, ainsi que leur relation à l’univers social, au « monde vécu social » où ces deux activités se sont développées.


B/Disparition de l’autonomie de la science par rapport à la technique


Ce qu’il y a pu avoir de réelle autonomie de la science par rapport à la technique (et inversement) tend à complètement disparaitre. L’indépendance fait place à l’interdépendance. Par opposition à la science antique, depuis Galilée, les sciences expérimentales des temps modernes procèdent d’une attitude technicienne, et Descartes n’est pas le seul à avoir prévu que la science pourrait nous rendre « maîtres et possesseurs de la nature ». Mais, au départ, le savoir nomologique (qui ressort des lois) fourni par les sciences de la nature n’est encore que formellement un savoir techniquement utilisable. L’expérience scientifique consiste à prévoir et à re-produire un phénomène au terme d’une intervention de l’observateur devenu expérimentateur ; mais les possibilités d’application technique peuvent n’apparaître et n’apparaissent le plus souvent qu’a posteriori. Ce n’est que depuis les grandes inventions du XIXe siècle que la science et la technique sont entrées dans une relation de double dépendance réciproque et se trouvent couplées dans un double processus de feed-back. De nos jours, la recherche scientifique met en œuvre des techniques de précision qui lui sont devenues tout aussi essentielles que la méthode expérimentale elle-même.


C/Disparition de la fonction formatrice accordée à la science


Cette technicisation de la science s’accompagne d’une « scientification » de tout savoir et elle signifie en même temps la perte de cette double dimension pédagogique et culturelle qui définit le concept allemand de Bildung – et le rend intraduisible[3]. De nos jours, la forme proprement universitaire des études n’a plus à protéger l’individu contre les inconvénients de la sphère professionnelle parce que cette dernière serait restée étrangère à l’esprit de la science, mais bien au contraire parce que de son côté la science a aliéné sa dimension formatrice dans la mesure où elle pénétrait dans la pratique professionnelle. « La conviction philosophique de L’Idéalisme allemand quant aux vertus formatrices de la science ne se justifie plus en ce qui concerne les sciences expérimentales proprement dites » (85).


D/Extension du complexe scientifique et technique au sein d’un complexe systématique encore plus vaste


Il y a maintenant un couplage de la science et de la technique avec la production industrielle – sans oublier les transports et les techniques de télécommunications ni les différentes techniques permettant d’organiser et de manipuler les libertés dont disposent nos « démocraties de masse » (techniques de vente, publicité, organisation des loisirs, etc.). Le mode de production capitaliste exige à titre permanent un renouvellement des techniques : c’est une contrainte institutionnelle à l’innovation. Il n’est donc pas étonnant que l’industrie prenne en charge une part

de la recherche scientifique et technique. Le problème des investissements toujours plus élevés qu’exige la recherche a depuis longtemps relégué le chercheur individuel au rang d’un folklore historique prestigieux mais dépassé. « Intégré à une grande entreprise » (153), le chercheur actuel travaille en équipe à la solution de problèmes parcellisés, selon les mêmes pratiques de division du travail qui sont ceux de l’économie générale au sein de laquelle s’inscrit le secteur scientifico-technique et à laquelle ce dernier est de plus en plus essentiel.

A vrai dire, ces investissements massifs exigent une intervention croissante de l’Etat lui-même. C’est non seulement au système économique mais aussi aux instances administratives centralisées de nos sociétés que s’intègrent la science et la technique. Le complexe scientifico-technique se politise en quelque sorte, au même titre que la politique se « scientifise ». Les investissements en matière stratégique ont là une importance décisive ; ce sont eux qui déterminent des priorités qui finissent par se répercuter sur l’ensemble du système. Aux Etat-Unis, on le sait, la Défense et l’Université travaillent en symbiose. Par ailleurs, les sociologues américains ont attiré l’attention sur l’existence d’un « complexe militaro-industriel ». « Aux Etats-Unis, me ministère de la Défense et la N.A.S.A. sont les plus importants commanditaires en matière de recherche scientifique. On peut supposer qu’il y a une situation analogue en Union soviétique (92).

A tel point qu’on a maintenant tout un complexe science-technique-industrie-armée-administration intégré, avec un processus de feed-back généralisé. (système de vases communicants). C’est ainsi que science et technique deviennent la première force productrive. Le philosophe allemand en tire la conséquence que la théorie marxiste de la valeur-travail devra faire l’objet d’une révision, car c’est le travail intellectuel qui est maintenant à la base effective de notre économie.



III/ PRÉVISION D’UN PRIMAT FONCTIONNEL ACCORDÉ
 AU COMPLEXE SCIENTIFIQUE
AU SEIN DE NOTRE SOCIÉTÉ


A/ Le paradoxe d’Aldous Huxley

« Par un paradoxe apparent, comme dit la citation d’A. Huxley, il se trouve maintenant que ce sont scientifiques et les techniciens qui, grâce à leur savoir de ce qui se passe dans un monde non vécu d’abstractions et de déductions, ont acquis cette puissance immense et croissante qui est la leur, dirigent et modifient le monde dans lequel les hommes ont à la fois le privilège et l’obligation de vivre » (77). Cela modifie bien sûr les conditions mêmes de toute politique de la recherche et amène à une réorientation de la politique universitaire. L’Université fait l’objet de mesures visant à la rentabilisation, avec une double tendance d’une part à la faire éclater en autant d’Instituts spécialisés qu’il y a de branches techniques, et d’autre part à l’intégrer de plus en plus au secteur économique, à la « production » (comme on dit depuis longtemps en allemand et qu’on commence à dire en français) ; balkanisation spécialitaire et intégration techno-économique sont liées. Cette évolution vers la planification technocratique de l’entreprise universitaire conduit à rompre avec la grande tradition humboldtienne de l’Université allemande et à renoncer à l’ambitieuse médiation entre théorie et pratique intentionnée à travers la problématique de la Bildung (formation).

L’échéance d’une réforme des études de médecine en est un exemple, qui doit redéfinir le rapport entre les théories scientifiques de la recherche en biologie et la pratique médicale proprement dite, avec le problème d’une réinsertion dans la cadre du complexe « hospitalo-universitaire » (sans parler des pressions exercées par un certain malthusianisme corporatif des positions acquises…). Mais cet effort de domestication technocratique de ce qu’on appelle en allemand la « liberté académique » amène aussi , comme sa contrepartie, une politique étudiante plus ou moins radicale, à laquelle on assiste tant en Allemagne ou en France qu’aux Etats-Unis.

Par ailleurs, il se produit el il s’accumule tout un savoir sur la science, rassemblé sous des étiquettes anglo-saxonnes modernistes comme meta-Science ou Science of Science. La réflexion sur la science devient sociologiquement pertinente.

C’est tout ce contexte, scientifico-technique mais aussi économique et politique que connotera « la technique ».

On devra donc se souvenir que le concept de technique véhicule (ou « subsume ») plus ou moins directement tout un complexe d’implications qui va bien au-delà de son sens strict, au point d’ailleurs qu’on pourra se demander dans quelle mesure « la technique » n’est pas là une sorte d’hypostase métaphysique…


B/ Face à cette extension et emprise de la technique deux réactions sont possibles


On aura une réaction « de gauche », une interprétation libérale de la technique, et une réaction de « droite », une interprétation conservatrice de la technique ; chacune de ces interprétations donnera au prolongement futurologique, qu’il semble possible d’extrapoler à partir à partir de cette technique en pleine expansion, les colorations d’un rêve différent. Les premiers nous proposeront une utopie optimiste, les derniers une utopie pessimiste.


a) L’attitude libérale et optimiste

Elle consiste à nous rassurer. Le cauchemar d’une cybernétisation totale, ravalant l’homme au rang d’un simple appendice de ce machinisme qui est son œuvre et qui serait à son tour en mesure de l’asservir, n’est qu’une chimère. La « révolte des machines » n’est qu’un thème de science-fiction. La technique n’amènera pas cette déshumanisation de la civilisation humaine dont elle émane et cette robotisation des hommes qu’annoncent les prophètes de mauvaise augure ; et, au demeurant, remarquons-le cette mauvaise prédiction ne date pas d’hier…C’est toujours aux hommes qu’il incombe et qu’il incombera de contrôler l’appareil technologique dont ils disposent, ce sont eux qui prennent les décisions en dernière instance. L’autonomie de la technique et des machines ne signifie nullement qu’elles soient devenues proprement indépendante, elle ne fait que donner la mesure de leur efficacité. Si la technique nous fait rêver, il ne faut pas que ce soit pour céder aux fascinations cauchemardesques que peut exercer le mythe d’un apprenti sorcier technicisé ; s’il est permis de rêver, c’est à une société sans travail. Le thème mythologique dont on pourra s’inspirer est celui de l’Age d’Or – d’un âge d’or qui ne soit plus seulement un paradis perdu, la pure et simple réminiscence négative qui nous assigne, en creux la malédiction du travail quotidien. Grâce à l’extension des domaines de la rationalité scientifique et technique, les sujets humains se trouvent remis en possession de la liberté qui les définit et ils accèdent au bien-être. L’utopie religieuse d’une Terre Promise fait place à une promesse « uchronique » (hors-temps) de bonheur et de totale humanité, gagée sur le progrès technique.


b) L’attitude conservatrice et pessimiste

Non seulement l’homme peut se dédoubler par les vertus de la technique et trouver en face de lui un autre lui-même, comme sa propre objectivation totale, sous la forme d’un appareil technologique qui soit en mesure de la remplacer et de le dispenser de tout travail, mais il se pourrait aussi qu’ipso facto, il soit lui-même intégré à ses propres installations techniques. A vrai dire, le processus est amorcé déjà ; c’est d’ailleurs précisément le sens spécialisé que prend en langage technique le mot même d’« appareil ». Dans les systèmes homme-machine, précise Habermas, c’est finalement la machine qui a le dessus, il y a comme un renversement au terme duquel les instructions du programme sont dictées par la machine à l’homme, ainsi qu’en témoignent les installations de pilotage automatique par exemple.


C/ Les rapports entre l’homme et la technique vers un ensemble méta-humain


Le défaut de l’interprétation libérale de la technique est de concevoir les rapports entre l’homme et la technique sur un mode dualiste schématique, comme si les hommes se réunissaient et décidaient démocratiquement de l’usage qu’ils feront de « leurs » ressources techniques, comme si certains « intérêts économiques » ne prédéterminaient pas toute décision, prise ou non « démocratiquement ». Surtout, c’est oublier le poids des contraintes objectives.

C’est ainsi par exemple que A. Gehlen indique qu’on assiste à un processus de fusion entre le progrès technique et le cadre institutionnel de la société au sein de laquelle il se développe, proposant une lecture à la fois techniciste et futuriste du phénomène de convergence qui aboutit à l’apparition d’un système intégrant science-technique-industrie-armée-administration étatique. Par un processus méta-biologique, où certains se sont plu à voir une nouvelle « mutation humaine » (P. Bertaux), apparaît une seconde nature d’un type tout à fait nouveau : il ya constitution d’un complexe anthropologique intégrant totalement technique et société. Les appareils de la technologie dit A. Gehlen font maintenant « partie de l’organisme humain, au même titre que la coquille des mollusques ». L’ensemble méta-humain qui se trouve constitué correspond aussi à une totalisation qui nous fait passer des civilisations pré-industrielles et plurielles à une seule et même Société industrielle planétaire. En même temps qu’un « seul monde », on a alors un Système généralisé, stabilisé par autorégulation, avec une expansion régulière contrôlée. C’est là le cauchemar que tente de dissiper l’interprétation libérale de la technique, le « meilleur des mondes » de Huxley, cette allusion au meilleur des mondes possibles de Leibniz ; l’antiphrase de Huxley[4] rejoint l’euphémisme, puisqu’aussi bien cette totale mise au pas de l’univers humain fait encore figure d’alternative heureuse à une catastrophe nucléaire ou écologique dont d’autres agitent le spectre. Toujours d’après le principe que tout n’est pas « compossible[5] », le pessimisme leibnizien de la relative impuissance divine à faire mieux, fait place à une très relative toute-puissance humaine, qui pourrait faire pire…


D/Phagocytose de la démocratie par la technique : la technocratie


On connaît le discours moderniste auquel peuvent donner lieu de telles spéculations : l’avènement d’une ère « néo-technique », succédant au « paléotechnique » d’où nous sortons , bouleverse toutes les données de nos réflexions antérieures ; et le moindre paradoxe n’est pas n’est pas que le pessimisme de cette interprétation conservatrice su progrès technique se donne le visage en quelque sorte « anesthésié » d’une réconciliation entre technique et démocratie où le bien-être rachète largement les quelques libertés perdues…Mais dans cette perspective il y a en fait phagocytose de la démocratie par la technique, c’est la technocratie avec ses méthodes administratives et manipulatoires[6].

Il y a un développement immanent du progrès technique dont émanent un certain nombre de « contraintes objectives » qui, à elles seules suffisent à éliminer toute alternative de choix. D’où une société technicisée avec une politique scientificisée, prise en charge par un « Etat technique » qui est la version moderne de l’Etat total en même temps qu’il entreprend de réaliser intégralement le programme de l’état de bien-être.

Pour cette conscience technocratique, il n’y a jamais d’autres problèmes que ceux auxquels la science et la technique finissent par trouver des solutions. Les solutions techniques précèdent même les problèmes humains auxquels elles apportent réponse et elles exigent en quelque sorte d’elles-mêmes leur mise en application. Dans ces conditions, la catégorie même de politique apparaît comme une survivance, comme l’expression d’une attitude régressive et ayant en aversion tout changement (misonéiste) – qu’il s’agisse au demeurant d’une politique de type « libéral » ou « collectiviste ». Socialiste ou non, la démocratie est un mythe démodé. « Dans l’Etat technique, des idées de ce genre sont tout juste bonnes pour une ‘manipulation des motivations au service de ce qui se produit d’une manière ou d’une autre, en fonction de nécessités objectives’. » (92) Cette « dépolitisation et l’importance de plus en plus déterminante des conditions de fait, vont de pair ; c’est aussi ce qui est au principe de « convergence » entre l’Est et l’Ouest, dont les « fonctionnaires » du communisme officiel ne se défendent (avec d’autant plus d’énergie qu’il y a là l’indéniable vérité d’une évolution nécessaire) que pour maintenir cette fiction de mythologie politique, donc préscientifique, qu’est l’idéologie marxiste sur laquelle repose leur domination[7]

Le propre de cette idéologie technocratique est de se présenter comme étant sans alternative : on n’a pas le choix ! Il faut être « réaliste » et « efficace » dans le cadre de la structure. C’est ce qu’entreprend de démystifier J. Habermas.



IV/ LES ALTERNATIVES À L’IDÉOLOGIE TECHNOCRATIQUE


Habermas rappelle d’abord que ce modèle technocratique n’est surtout pas la seule façon de penser le rapport entre la décision politique et le savoir technique ; il décrit à la suite les trois modèles qui permettent de penser ce rapport :


1) Le premier est le modèle décisionniste inspiré de la distinction wébérienne entre le Savant et le Politique. Dans cette optique, la « scienticisation de la politique » ne saurait être totale : il subsiste des résidus qui ressortissent à la décision politique et sont irréductibles à une plus ample rationalisation, car il est « impossible de trouver à la décision pratique, dans une situation concrète, une légitimation suffisante grâce à la raison. » (99)

Cela, le modèle technocratique voudrait le contester en invoquant les progrès de la rationalité scientifique et technique ; selon lui, le modèle décisionniste se trouverait désormais dépassé, démodé comme la démocratie. Le modèle wébérien apparaîtrait dès lors comme archaïque et « primitif » (au sens d’un simplisme grossier de la pensée que prend le mot en allemand). Le modèle technocratique, lui, se présente comme une proposition plus moderne et surtout plus « élaborée » permettant de dépasser la conception décisionniste de la politique qui procède d’une analyse superficielle de la réalité.

En vérité, c’est tout le contraire : le modèle technocratique qui se donne pour une correction des insuffisances du modèle décisionniste, c’est lui, réellement, qui procède d’une vision superficielle des choses, et il représente en réalité un recul ; c’est bien le modèle décisionniste qui correspond à une analyse plus approfondie.

C’est que Max Weber n’avait « oublié » ou méconnu la rationalisation progressive de nos sociétés, c’est même lui qui « a introduit le concept de ‘rationalisation’ pour caractériser la forme capitaliste de l’activité économique, la forme bourgeoise des échanges au niveau du droit privé et la forme bureaucratique de la domination «. (3) C’est précisément pour penser les processus complexes de la modernité que le modèle décisionniste a été élaboré ; il a pour fonction de définir les rapports nouveaux qui s’instaurent entre savants et politiques du fait de cette évolution récente, marquée par l’industrialisation économique et l’urbanisation démographique, la sécularisation des modes de vie et de pensée, la « bureaucratisation » de l’Etat…

Certes, la « rationalisation » a depuis Weber beaucoup progressé, les secteurs rationalisés se sont étendus, et c’est peut-être seulement depuis la Seconde Guerre mondiale qu’on peut parler d’une véritable scientifisation de la politique ; il semble que gouverner consiste de moins en moins à « exercer un art » et de plus en plus à appliquer une science ». (98) On a atteint un « second stade » de cette rationalisation diagnostiquée par Max Weber, on est passé du paléo-technique au néo-technique. A côté des règles et des moyens proprement techniques, des technologies, qui définissent l’« activité instrumentale », on peut aussi envisager une rationalisation des choix eux-mêmes ; ce sont les stratégies, qui réduisent par le calcul probabilitaire les marges d’incertitude d’une décision à partir des règles préférentielles définies sur la base de l’analyse formalisée d’une situation objective et en fonction de la théorie des jeux. La politique moderne, scientificisée, a recours à toute une armée d’experts, spécialistes et autres techniciens, elle met en œuvre l’analyse systémique et la logique de la décision, elle a recours aux techniques de la recherche opérationnelle, elle utilise des modèles mathématiques extrêmement « sophistiqués » et le calcul des ordinateurs…A tel point que les rapports du savant et du politique se trouveraient inversés : le politique devient un exécutant, le dernier mot revient à une intelligentsia scientifique dégageant les « nécessités objectives » telles qu’elles sont dictées par la « logique des choses ».(103)

En fait, il s’agit là d’un passage à la limite et, contre cette idéologie technocratique qui extrapole de façon indue en supposant accomplie et totale la rationalisation scientifique et technique, le modèle décisionniste garde l’essentiel de sa validité. Certes les marges de la décision qui restent au politique se sont rétrécies de façon appréciable, mais cela ne fait que mieux apparaître le caractère irréductiblement décisionnel des décisions qu’il reste à prendre, une fois que la rationalisation a été poussée aussi loin qu’on le pouvait. Il y a encore un choix proprement arbitraire à faire entre les termes d’une alternative qu’a définis la rationalité scientifique ou technique sans qu’il lui soit possible d’aller au-delà. Il faut bien voir qu’en dépit du jargon mathématisé dont elles s’entourent, toutes ces procédures stratégiques, ces aides à la décision ne sauraient, par essence, aboutir à une rationalisation exhaustive de la problématique. Les décisions qu’elles permettent de prendre ne sont nullement sans risques. C’est ainsi que la guerre du Vietnam a mis en échec les stratégies calculées par les ordinateurs du Pentagone. Les techniques de décision ne font que donner la mesure d’une complexité qu’il n’est plus possible de dominer par les méthodes traditionnelles. D’où ce que J. Habermas appelle le « modèle décisionniste élargi » (là où nous serions plutôt tentés de parler d’un modèle décisionniste « rétréci »…) qui maintient l’essentiel de l’analyse wébérienne, tout en tenant compte de implications nouvelles de ce « second stade » de la rationalisation néo-technique.

A côté de ce totalitarisme moderniste qu’est la technocratie, il y a place pour une autre philosophie politique, celle par exemple que nous avons appelée l’interprétation libérale de la technique. Ce qu’il reste d’arbitrage décisionnel définit dans cette optique le facteur humain de la politique, ce résidu essentiellement politique par où peut (et doit) intervenir la morale ou plus généralement l’univers des Valeurs. Le progrès technique est ainsi l’instrument d’une libération relative : nous sommes dès lors en mesure de faire passer dans les faits une certaine philosophie de la vie, un certain humanisme…, de donner effectivement un sens à l’histoire qui en elle-même n’en a pas (et là, J. Habermas fait référence à Karl R. Popper).

Mais est-ce à dire qu’on doive s’estimer satisfait du modèle décisionniste ? Même si l’on doit reconnaître que, de fait, « il a une valeur descriptive par rapport à une certaine pratique de la décision prise sur la base d’informations scientifiques[8], et qu’il a le grand mérite de battre en brèche l’imposture technocratique, on ne saurait s’en tenir là ».


2) Le modèle pragmatique proposé par J. Habermas a pour effet de renvoyer dos-à-dos les deux modèles précédents. C’est une façon d’engager le couple politique/raison scientifico-technique dansunprocessusdynamiqued’ajustement réciproque. Habermas en a trouvé le prototype dans la communication qui s’établit entre les Scientific Agencies américaines[9] et leurs commanditaires du côté du pouvoir politique. La solution d’un problème passe par un mouvement d’allées et venues qui aboutit à une détermination progressive du problème lui-même en fonction même des solutions qu’il devient au fur et à mesure possible de lui trouver. La vieille aporie, qu’on ne saurait trouver ce qu’on ne cherche pas déjà, ni chercher ce qu’on ne sait pas qu’on trouvera, nous enferme dans un cercle que le modèle décisionniste ne nous permet de sortir qu’au prix d’un volontarisme de l’irrationnel ; le modèle pragmatique nous fait dépasser ce cercle jusqu’alors vicieux dans une spirale dynamique de l’approfondissement.

Plus généralement le politique est le lieu d’une médiation entre les valeurs de la Tradition et les possibilités, voire les exigences dont sont porteuses les informations scientifiques. Corrélativement, le mouvement continu de traduction et de « rétro-traduction » entre le jargon scientifico-technique et la langue commune traditionnelle de la politique est l’occasion d’une herméneutique de l’élucidation réciproque où l’on pourra voir une dialectique de la communication entre les citoyens : la dialectique du savoir et du pouvoir débouchant sur une « dialectique du pouvoir et du vouloir ». (95)

Le modèle pragmatique tente donc de répondre à un double problème : le dualisme de la volonté et de la raison d’une part, et le problème de la relation communicationnelle dans le cadre des sociétés qu’Outre-Rhin on appelle volontiers « pluralisme » d’autre part.

Dans le cadre du modèle pragmatique la stricte séparation entre les fonctions de l’expert spécialisé d’une part et celles du politique d’autre part, fait place à une interrelation critique qui ne se contente pas de retirer à l’exercice de la domination tel que le justifie l’idéologie les fondements douteux de sa légitimation, mais le rend globalement accessible à une discussion menée sous l’égide de la science, y apportant ainsi des modifications substantielles. Ni le spécialiste n’est devenu souverain par rapport aux politiciens qui, si l’on en croit le modèle technocratique, seraient en réalité rigoureusement soumis à la contrainte objective des faits et n’auraient plus qu’une possibilité de décision tout à fait fictive ; ni ces derniers ne conservent en dehors des secteurs de la pratique où la rationalisation s’est imposée un domaine réservé tel que les questions pratiques continueraient à devoir y être tranchées par des actes d’arbitrage volontaire, comme l’admet le modèle décisionniste. Il semble au contraire qu’une certaine forme de communication réciproque soit à la fois possible et nécessaire, de sorte que d’un côté les experts scientifiques « conseillent » les instances qui prennent les décisions et qu’inversement les politiques « passent commande » aux savants en fonction des besoins de la pratique C’est ainsi que, d’un côté, le développement de techniques et de stratégies nouvelles se trouve orienté à partir de l’horizon explicité des besoins et des interprétations historiquement déterminées de ces besoins, c’est-à-dire en fonction de certains systèmes de valeurs ; et ces intérêts sociaux dont les systèmes de valeurs sont le reflet font, de leur côté, l’objet d’un contrôle qui les confronte avec les possibilités techniques et les moyens stratégiques qu’il faut mettre en œuvre pour les satisfaire. Ils se trouvent donc pout une par confirmés, pour une part récusés, ou articulés ou reformulés en termes nouveaux, voire dépouillés de leur caractère d’obligation idéalisé par l’idéologie (106-107).

Des trois modèles présentés, seul le modèle pragmatique présente un lien nécessaire avec la démocratie. D’après celui-ci, les recommandations techniques et stratégiques ne peuvent s’appliquer efficacement à la pratique qu’en passant par la médiation politique de l’opinion publique. En effet, le dialogue qui s’établit entre les experts spécialisés et les instances de la décision politique détermine la direction du progrès technique à partir de l’idée qu’on se fait de ses besoins pratiques, en fonction d’une certaine tradition, tout autant qu’il critique et mesure cette idée aux chances que la technique lui donne de voir ses besoins satisfaits ; ; et ce dialogue doit justement être en prise directe sur les intérêts sociaux et les orientations d’un monde vécu social donné par rapport à certaines valeurs. Le processus de communication avec feed-back qui a lieu dans ces deux directions trouve un ancrage dans ce que Dewey appelait value beliefs, c’est-à-dire en l’occurrence une compréhension, historiquement déterminée et socialement codifiée, anticipant ce qui, dans une situation concrète, est nécessaire au niveau de la pratique ? Cette précompréhension est une conscience qui ne peut être élucidée que dans une démarche herméneutique et s’articule dans les paroles que les citoyens vivant ensemble échangent entre eux. C’est pourquoi ce dialogue que prévoit le modèle pragmatique et qui doit scientificiser la pratique politique ne peut pas s’instaurer indépendamment d’un autre dialogue, préscientifique, qui se trouve toujours avoir déjà été engagé ; or, ce dernier peut être institutionnalisé sous la forme démocratique de discussions publiques auxquelles assistent les citoyens. A la base d’une scientificisation de la politique, il y a la relation entre les sciences et l’opinion publique, qui en est proprement constitutive.




[1] Ce texte est dédié à Herbert Marcuse pour son soixante-dixième anniversaire.

[2] Extraits de la Préface de « La technique et la science » de J. Habermas, par J.R. Ladmiral, Tel , Gallimard, 2008.

[3] Le préfacier a préféré sa traduction en français par le terme de « formation » plutôt que « culture » qui fait presque toujours contresens dans le texte.

La formule selon laquelle la science aurait une fonction formatrice a exigé autrefois une séparation nette entre les l’Université et les Ecoles d’ingénieurs, ne fût-ce que parce que les formes préindustrielles de la pratique professionnelle étaient fermées à toute directive théorique. Dans le système d’organisation du travail tel qu’il existe de nos jours dans les sociétés industrielles, on assiste à un phénomène de feed-back complexe entre la recherche d’une part et ses applications techniques et sa mise en valeur économique d’autre part, entre la science d’une part et la production ainsi que l’administration d’autre part. Dans ces conditions il n’est plus possible d’invoquer les arguments traditionnels pour s’opposer de façon catégorique à l’éclatement de l’Université en Ecoles spécialisées.

[4] C’est le « pire des mondes » qu’il veut signifier.

[5] Dont l’existence n’est pas exclue par l’existence d’autre chose : « Selon Leibniz, Dieu a choisi de créer le meilleur des mondes possibles, c’est-à-dire celui où se trouvent le plus grand nombre de biens compossibles ».

[6] Là, Herbert Marcuse ainsi que J. Habermas tombent à peu près d’accord avec Arnold Gehlen quand il remarque que pressions indirectes et manipulations diverses permettent de plus en plus de contrôler et de limiter objectivement la liberté des individus, tout en leur laissant l’impression subjective d’une liberté croissante.

[7] L’idéologie positiviste de la « mort des idéologies » rejoint ici l’anticommunisme. La Konvergenztheorie présuppose implicitement un modèle universel linéaire de croissance économique et d’acculturation : la différence « géographique » et idéologique entre l’Est et l’Ouest (et, plus généralement entre les différents ensembles nationaux) est à la fois minimisée et réinterprétée dans les termes historiques d’un « retard » du monde communiste. De même, quand « l’Est et l’Ouest » sont mentionnés dans ce texte, c’est pour invoquer leur probable convergence technocratique et bureaucratique ».

[8] Comme celle qui est en usage de nos jours dans les centres de commandement des grandes démocraties de masse dont les Etats-Unis nous fournissent l’archétype (104).

[9] Le gouvernement fédéral américain subventionne quelque trente-cinq Scientific Agencies. Il s’instaure dans ce cadre, un dialogue permanent entre science et politique qui, autrement ne pourrait s’engager qu’en des occasions ad hoc comme l’adjudication des commandes particulières concernant différentsprojetsderecherche.Lapremièrecommission scientifique, gouvernementale, fondée par le Président américain en 1940, avait déjà pris en charge ces deux fonctions, qu’assume de nos jours toute une imposante machine administrative d’organes-conseils. Le conseil en matière politique consiste d’une part à interpréter les résultats de la recherche en fonction de l’horizon des intérêts qui commandent l’intelligence sue ceux qui agissent peuvent avoir des situations qui se présentent ; et il s’agit d’autre part d’apprécier les différents projets comme aussi de susciter et de sélectionner des programmes susceptibles d’orienter les processus de la recherche dans la direction des problèmes posés par la pratique (politique de la recherche à long terme).

La formulation d’une politique de la recherche à long terme, le lancement d’industries nouvelles qui mettront en valeur les informations scientifiques à venir, la planification d’un système d’enseignement tel que la relève soit assurée par une génération de gens qualifiés pour lesquels il reste encore à créer des emplois – voilà une tentative pout prendre en main de façon consciente une médiation entre le progrès technique et la pratique vécue des grandes sociétés industrielles, qui s’est jusqu’à présent imposée avec tous les traits d’une histoire naturelle ; et cette tentative déploie la dialectique d’un vouloir éclairé et d’un pouvoir conscient de soi.






Date de création : 07/12/2009 @ 11:42
Dernière modification : 07/12/2009 @ 14:44
Catégorie : Parcours habermassien
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