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–   Epilogue
 DONNEES JOHANNIQUES
 
LES NOCES DE CANA
[Evangile de Jean (2ème partie)] 
Commentaire de Saint Thomas d’Aquin
 
"Car Dieu a tant aimé le monde qu'Il a donné Son Fils, l'Unique-Engendré afin que quiconque croit en Lui ne se perde pas" [Jean,3,16].
 
Dans l'évocation de cette scène, l'Evangéliste commence par préciser les effets et les oeuvres qui manifestèrent au monde la divinité du Verbe incarné. Il rapporte d'abord qu'en changeant la nature, le Christ nous a révélé son pouvoir souverain sur elle, et de ce changement il fit un signe pour confirmer ses disciples dans la foi. Le changement de la nature destiné à affermir la foi de ses disciples fut accompli au cours de noces où Jésus changea l'eau en vin ; Jean y parle d'abord des noces (I), puis de ceux qui étaient présents (II) ; enfin il décrit le miracle que Jésus y accomplit (III).
 
I. LE TROISIEME JOUR, IL Y EUT DES NOCES A CANA DE GALILEE
 
L'Evangéliste commence ici une description des noces. D'abord quant au temps : LE TROISIEME JOUR, IL Y EUT DES NOCES, c'est-à-dire le troisième jour après les évènements qu'Il vient de raconter au sujet de la vocation des disciples de Jean [le Baptiste]. En effet le Christ, après avoir été manifesté par le témoignage de Jean-Baptiste, voulut aussi se manifester Lui-même. Puis quant au lieu : A CANA DE GALILEE, la Galilée étant une province, et Cana un bourg de cette province. 
 
LE TROISIEME JOUR, IL Y EUT DES NOCES
 
Concernant le sens littéral, il faut savoir qu'il y a deux opinions sur la durée de la prédication du Christ. Certains disent que depuis le baptême du Christ jusqu'à sa passion, deux ans et demi s'écoulèrent ; et, d'après eux,
ce qu'on lit ici au sujet des noces se passa l'année même de son baptême. Mais ils ont contre eux la sentence et l'usage de l'Eglise, puisqu'en la fête de l'Epiphanie on commémore trois évènements admirables : celui de l'adoration des Mages qui eut lieu l'année même de la naissance du Seigneur, le baptême qui eut lieu le même jour, mais trente ans plus tard, et les noces célébrées en ce même jour, un an après.
Il s'ensuit qu'une année au moins s'écoula entre le baptême et les noces. Les Evangiles ne nous rapportent des actions du Seigneur durant cette année que son jeûne dans le désert et la tentation par le diable(a), ainsi que ce que Jean rapporte ici du témoignage du Baptiste et de la conversion des disciples(b). A partir de ces noces, Jésus commença à prêcher en public et à accomplir des miracles jusqu'à la passion ; et ainsi sa prédication publique dura deux ans et demi.
Au sens mystique, les noces signifient l'union du Christ et de l'Eglise - C'est là un grand mystère, je l'entends du Christ et de l'Eglise(c). A la vérité, ces épousailles eurent leur commencement dans le sein de la Vierge, lorsque Dieu le Père unit la nature humaine à son Fils dans l'unité de la personne, en sorte que le lit nuptial de cette union - Dans le soleil, il dressa sa tente(d) - fut ce sein virginal. De ces noces il est dit : Le Royaume des cieux ressemble à un roi qui fit les noces de son Fils(e), ce qui se réalisa à l'heure où Dieu le Père a uni à son Verbe la nature humaine dans le sein virginal. Ce mariage fut rendu public lorsque l'Eglise s'est unie au Verbe par la foi - Je t'épouserai dans la foi [dit le Seigneur](f).
De ces noces, l'Ecriture dit : Elles sont venues les noces de l'Agneau, et son épouse s'y est préparée(g). Et ces épousailles seront consommées lorsque l'Epouse, c'est-à-dire l'Eglise, sera introduite dans le lit nuptial de l'Epoux, dans la gloire céleste : Heureux ceux qui ont été appelés au repas des noces de l'Agneau(h).
Le fait que ces noces eurent lieu le troisième jour n'est pas sans signification. Le premier jour est en effet le temps de la loi naturelle, le second celui de la Loi écrite ; quant au troisième, c'est le temps de la grâce où le Seigneur né dans la chair célébra ses noces - Après deux jours, Il nous rendra la vie;le troisième Il nous relèvera et nous vivrons en sa présence(i).
 
A CANA DE GALILEE
 
 
(a) Mt.,4,1-11 ; (b) Jn.,1,35-51 ; (c) Ep.,5,32 ; (d) Ps.,18,5 ; (e) Mt.,22,2 ; (f) Os.,2,22 ; (g) Ap.,19,7 ; (h) Ap.,19,9 ; (i) Os.,8,2 ; (j) Sir.,24,26 ; (k) Ap.,21,5.
 
II. ET LA MERE DE JESUS Y ETAIT. JESUS AUSSI FUT INVITE A CES NOCES, AINSI QUE SES DISCIPLES.
 
L'Evangéliste décrit ensuite les personnes invitées à ces noces, c'est-à-dire la Mère de Jésus, Jésus Lui-même et ses disciples.
 
Jean commence en effet par dire : ET LA MERE DE JESUS Y ETAIT. Il la mentionne la première pour montrer que Jésus était encore inconnu et qu'Il n'avait pas été invité aux noces comme une personne insigne mais uniquement en raison de certaines relations amicales, comme une personne de connaissance, mais une parmi d'autres. Comme on avait invité la Mère on invita aussi le Fils. 
Le Christ voulut prendre part aux noces, d'abord pour nous donner un exemple d'humilité : car Il n'avait pas égard à sa propre dignité. Au contraire, comme le dit Chrysostome, Celui qui n'a pas dédaigné de prendre la condition de serviteur, ne dédaigna pas de venir aux noces de ses serviteurs.
C'est pourquoi Augustin dit : "Que l'homme rougisse d'être orgueilleux, puisque Dieu s'est fait humble". Parmi tous les autres actes d'humilité que le Fils de la Vierge a accomplis, Il vint aux noces, Lui qui, auprès de son Père, institua les noces dans le paradis. Au sujet de cet exemple il est dit : Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur(a). Ensuite, le Christ voulut empêcher l'erreur de ceux qui condamnent les noces puisque, comme le dit Bède, "si dans une union sans tache et des noces célébrées avec la chasteté requise il y avait péché, le Seigneur n'aurait voulu s'y rendre en aucune manière". Aussi, par le fait même qu'Il s'y est rendu, Il donne à entendre qu'on doit réprouver l'erreur perfide de ceux qui dénigrent le mariage - La femme qui se marie ne pèche pas(b).   
Au sujet des disciples, Jean dit : AINSI QUE SES DISCIPLES. Ceux-ci furent également invités.
Au sens mystique, [il faut comprendre qu'] aux noces spirituelles la Mère de Jésus, la Vierge bienheureuse, est présente en qualité de conseillère des noces, car c'est par son intercession que nous sommes unis au Christ par la grâce - En moi est toute espérance de vie et de force(c). Le Christ, Lui, y est présent en tant que véritable Epoux de l'âme, comme le dit Jean-Baptiste : Celui qui a l'épouse est l'époux(d). Quant aux disciples, ils sont là en qualité de compagnons des noces, pour unir l'Eglise au Christ, comme le dit l'un d'entre eux : Je vous ai fiancés à un époux unique, comme une vierge pure à présenter au Christ(e).  
 
(a) Mt.,11,29 ; (b) 1Co.,7,28 & 36 ; (c) Sir.,24,25 ; (d) Jn.,3,29 ; (e) 2Co.,11,2.
 
III. LE VIN VENANT A MANQUER, LA MERE DE JESUS LUI DIT:"ILS N'ONT PLUS DE VIN". JESUS LUI REPONDIT:"FEMME, QU'Y A-T-IL ENTRE TOI ET MOI? MON HEURE N'EST PAS ENCORE VENUE"[...]
TEL FUT LE PREMIER DES SIGNES DE JESUS:IL LE FIT A CANA DE GALILEE. AINSI IL MANIFESTA SA GLOIRE ET SES DISCIPLES CRURENT EN LUI.
 
Et parce que dans ces noces considérées dans leur fait historique, une part du miracle revient à la Mère du Christ, une autre part au Christ et une autre part encore aux disciples, l'Evangéliste montre ici ce qui revient à la Mère du Christ, au Christ et aux disciples. A la Mère revient le soin de solliciter le miracle, au Christ de l'accomplir, aux disciples de l'attester.
 
LE VIN VENANT A MANQUER, LA MERE DE JESUS LUI DIT:"ILS N'ONT PLUS DE VIN".
 
La Mère du Christ a, dans le miracle, le rôle de médiatrice ; c'est pourquoi elle accomplit deux choses : elle adresse en premier lieu une demande pressante à son Fils, puis elle donne des instructions aux serviteurs.
Dans la demande pressante de la Mère, remarquons d'abord sa bonté et sa miséricorde. Il appartient en effet à la miséricorde de regarder comme sienne l'indigence d'autrui : on appelle miséricordieux celui dont le coeur s'afflige du malheur d'autrui - Qui est faible, que je ne sois faible? Qui vient à tomber, qu'un feu ne me brûle? [dit Paul] (a). Aussi, parce qu'elle était remplie de miséricorde, la bienheureuse Vierge voulut-elle subvenir à l'indigence des autres, ce que l'Evangéliste exprime ainsi : LE VIN VENANT A MANQUER, LA MERE DE JESUS LUI DIT : "ILS N'ONT PLUS DE VIN".
Considérons ensuite son amour respectueux à l'égard du Christ. Dans l'amour respectueux que nous avons envers Dieu, il nous faut seulement lui présenter notre indigence suivant ce verset : Seigneur, tout mon désir est devant toi(b). De quelle manière Dieu nous viendra en aide, il ne nous appartient pas de chercher à le savoir, car, comme le dit l'Apôtre, nous ne savons pas ce qu'il convient de demander dans nos prières(c). C'est pourquoi la Mère de Jésus présenta uniquement au Christ l'indigence des autres en disant : ILS N'ONT PLUS DE VIN.
Notons enfin la sollicitude et le zèle aimant de la Vierge : car elle n'attendit pas pour intervenir que la nécessité fût extrême, mais elle le fit LE VIN VENANT A MANQUER, c'est-à-dire comme il commençait à manquer [imitant Dieu dont il est dit : ] Le Seigneur vient au secours du pauvre dans ses nécessités et au temps de l'affliction(d).
Chrysostome se pose cette question : pourquoi la Vierge n'a-t-elle pas incité le Christ à accomplir des miracles avant [ce moment] ? En effet elle avait été instruite par l'Ange de sa puissance, et les nombreuses choses qu'elle avait vu s'accomplir à son sujet lui en donnèrent la confirmation, car elle gardait toutes ces choses et les méditait dans son coeur(e). La raison en est que Jésus s'était comporté jusque-là comme un homme au milieu des autres : aussi, parce qu'elle n'avait pas jugé le moment opportun, la Vierge avait-elle différé. Mais à présent, après le témoignage de Jean, après la conversion des disciples, elle invite avec confiance le Christ à opérer des miracles, représentant en cela la synagogue, qui est la mère du Christ : les Juifs ont l'habitude, en effet, de demander des miracles, comme le dit Paul : Les Juifs demandent des signes(f).  
La Mère de Jésus Lui dit donc : ILS N'ONT PLUS DE VIN. Ici, nous devons savoir qu'avant l'Incarnation du Christ, trois sortes de vin manquaient : le vin de la justice, celui de la sagesse et celui de la charité ou de la grâce. Le vin en effet est âpre, et c'est à ce titre que la justice est appelée vin. Le bon Samaritain versa du vin et de l'huile sur les plaies du blessé(g), c'est-à-dire la sévérité de la justice mêlée à la douceur de la miséricorde - Seigneur, tu nous as fait boire un vin de larmes(h). Le vin, d'autre part, réjouitle coeur de l'homme(i). C'est en cela que la sagesse est un vin, car sa méditation apporte la joie la plus vive - Sa société ne cause aucune amertume, ni son commerce aucun ennui, mais le contentement et la joie(j). De même le vin enivre - Amis, buvez, enivrez-vous mes biens-aimés ; pour cette raison, on dit de la charité qu'elle est un vin - J'ai bu mon vin avec mon lait(k). Et la charité est encore dite "vin" en raison de l'ardeur [de la ferveur] que celui-ci apporte - Le vin fait s'épanouir les vierges(l)
Certes le vin de la justice manquait dans l'Ancienne Loi, sous laquelle la justice était imparfaite : mais le Christ l'a rendue parfaite, Lui qui a dit : Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des Pharisiens, vous n'entrerez pas dans le Royaume des cieux(m). Le vin de la sagesse manquait aussi car elle était cachée et figurative : puisque, comme le dit l'Apôtre [au sujet des Juifs] : Tout leur arrivait en figures(n). Mais le Christ l'a rendue manifeste, car Il les enseignait en homme qui a autorité(o). Enfin le vin de la charité faisait aussi défaut, car [les Juifs] avaient reçu un esprit de servitude qui les laissait dans la crainte ; mais le Christ changea l'eau de la crainte en vin de la charité, puisqu'Il nous donna un esprit d'adoption filiale qui nous fait crier:Abba, Père(p) et que la charité de Dieu a été répandue dans nos coeurs par l'Esprit Saint qui nous a été donné(q).
 
FEMME, QU'Y A-T-IL ENTRE TOI ET MOI2 ? MON HEURE N'EST PAS ENCORE VENUE.
 
L'Evangile rapporte ici la réponse du Christ à Marie. On a pris occasion de cette réponse pour tomber trois hérésies. 
Les Manichéens disent que le Christ n'a pas un corps véritable mais imaginaire. Valentin, lui, affirme que le Christ avait assumé un corps céleste, en prétendant que, corporellement, Il ne devait rien à la Vierge. Il tire argument pour son erreur de la réponse de Jésus à Marie : FEMME, QU'Y A-T-IL ENTRE TOI ET MOI? comme si le Christ disait : Je n'ai rien reçu de toi.
Mais les Manichéens et Valentin ont contre eux l'autorité de l'Ecriture sainte. L'Apôtre dit en effet : Dieu envoya son Fils, né d'une femme(r) ; or il ne pouvait dire né d'une femme que si le Christ avait reçu d'elle quelque chose.
Augustin, de son côté réfute leurs arguments en disant : FEMME, QU'Y A-T-IL ENTRE TOI ET MOI? Vous répondez que c'est l'Evangéliste qui nous le rapporte. Or ce même Evangéliste dit aussi de la Vierge qu'elle était la MERE DE JESUS. Si donc vous vous fiez à Jean lorsqu'il rapporte que Jésus a dit à sa Mère : FEMME, QU'Y A-T-IL ENTRE TOI ET MOI? croyez-le encore lorsqu'il vous dit : ET LA MERE DE JESUS Y ETAIT.
Ebion, lui, prétend que le Christ a été conçu d'une semence virile, quant à Elvidius, il affirme que la Vierge ne demeura pas vierge après l'enfantement ; tous deux fondent leur erreur sur le mot "femme" employé par Jésus, qui leur paraît impliquer la corruption. Or cela est inexact, puisque le mot "femme" est parfois employé dans la Sainte Ecriture pour désigner uniquement le sexe féminin [par exemple dans ce texte] : Lorsque vint la plénitude des temps, Dieu envoya son Fils, né d'une femme(s). On le voit encore manifestement d'après ces paroles adressées à Dieu par Adam au sujet d'Eve : La femme que tu m'as donnée pour compagne m'a donné du fruit de l'arbre et j'en ai mangé(t) ; car il est évident que, se trouvant encore au paradis, où Adam ne l'avait pas connue, Eve était restée vierge jusqu'alors. C'est pourquoi ici l'appellation de "femme" n'implique pas la corruption mais désigne le sexe féminin.
Les Priscillianistes3 : eux aussi ont pris occasion de ces paroles du Christ
MON HEURE N'EST PAS ENCORE VENUE, pour tomber dans l'erreur. Ils affirment que tout arrive selon le destin : les actions des hommes, même celles du Christ sont soumises à des heures déterminées ; c'est pour cette raison que Jésus aurait dit : MON HEURE N'EST PAS ENCORE VENUE. Mais cela n'est vrai pour personne ; en effet, puisque l'homme est capable d'un choix libre et que ce choix libre dépend de sa raison et de sa volonté, facultés immatérielles, il est évident que l'homme, dans son choix, n'est soumis à aucun élément corporel, mais qu'il en est plutôt le maître ; car les réalités immatérielles sont plus nobles que les matérielles ; et voilà pourquoi Ptolémée déclare que le sage est maître des astres.
De plus, cette fausse théorie convient d'autant moins au Christ qu'Il est le Créateur des astres ; aussi, lorsqu'Il dit MON HEURE N'EST PAS ENCORE VENUE, ces paroles doivent s'entendre de l'heure de sa passion, heure déterminée non par la nécessité du destin, mais par la divine Providence.
A ces hérétiques, on peut encore exposer ces paroles de l'Ecclésiastique : Pourquoi un jour l'emporte-t-il sur les autres ? C'est [répond-il] la science du Seigneur qui a établi entre eux des distinctions(u) ; autrement dit : ce n'est pas le hasard qui les distingue l'un de l'autre, mais la divine Providence.
Ces opinions étant donc réfutées, cherchons la raison de cette réponse du Seigneur :FEMME QU'Y A-T-IL ENTRE TOI ET MOI?
Il y a en Jésus deux natures, dit Augustin, la divine et l'humaine, et bien que le même Christ soit dans les deux natures, pourtant ce qui Lui convient selon la nature humaine est distinct de ce qui Lui convient selon la nature divine. Ainsi, faire des miracles Lui appartient selon la nature divine qu'Il a reçue du Père ; mais souffrir Lui revient selon la nature humaine qu'Il a reçue de sa Mère. C'est pourquoi, à sa Mère qui lui réclame un miracle, Il répond : FEMME QU'Y A-T-IL ENTRE TOI ET MOI?, comme s'il disait : ce qui en moi fait des miracles, je ne l'ai pas reçu de toi ; mais ce que je souffre, c'est-à-dire ce qui me rend capable de souffrir, la nature humaine, je l'ai reçue de toi ; c'est pourquoi je te reconnaîtrai lorsque cette faiblesse sera suspendue à la Croix. Aussi le Seigneur ajoute-t-il : MON HEURE N'EST PAS ENCORE VENUE, c'est-à-dire : quand arrivera l'heure de ma passion, alors je te reconnaîtrai pour ma Mère. Et c'est pour cela que, suspendu à la croix, Jésus confia sa Mère à son disciple. 
Chrysostome explique autrement ce passage : il pense que la bienheureuse Vierge, brûlant de zèle pour l'honneur de son Fils, voulut qu'aussitôt, sans attendre le moment opportun, le Christ fît des miracles ; et que le Christ, évidemment plus sage que sa Mère, la reprit. En effet, Il ne voulut pas opérer le miracle avant qu'on ne connût le manque de vin, car ce miracle eût alors été moins éclatant et moins digne de créance. Il dit donc : FEMME QU'Y A-T-IL ENTRE TOI ET MOI? autrement dit : pourquoi m'importuner ? MON HEURE N'EST PAS ENCORE VENUE, c'est-à-dire, je ne suis pas encore connu de ceux qui sont ici et ils ne se sont pas aperçus du manque de vin ; laisse-les d'abord s'en rendre compte afin que, ayant connu la nécessité, ils apprécient davantage le bienfait qu'ils recevront : Il y a en effet pour toute chose un temps et un jugement(v).
 
SA MERE DIT AUX SERVITEURS:"FAITES TOUT CE QU'IL VOUS DIRA".
 
Mais ainsi rebutée, la Mère de Jésus ne doute pourtant pas de la miséricorde de son Fils ; c'est pourquoi elle avertit les serviteurs en disant : FAITES TOUT CE QU'IL VOUS DIRA. Ces paroles, à la vérité, renferment la perfection de toute justice, puisque la justice parfaite, c'est d'obéir en toutes choses au Christ - Moïse vint apporter au peuple toutes les paroles du Seigneur et toutes les lois ; et le peuple tout entier d'une seule voix répondit : Toutes les paroles qu'a dites le Seigneur, nous les accomplirons (w). La parole [de Marie] : TOUT CE QU'IL VOUS DIRA, FAITES-LE, ne peut s'adresser qu'à Dieu seul, car l'homme peut parfois se tromper ; et c'est pourquoi dans ce qui s'oppose à Dieu, nous ne sommes pas tenus d'obéir aux hommes - Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes(x).
Mais à Dieu qui ne se trompe pas, ni ne peut être trompé, nous devons obéir en tout.
 
(a) 2 Co.,11,29 ; (b) Ps.,37,10 ; (c) Rm.,8,26 ; (d) Ps.,9,10 ; (e) Lc.,2,19 ; (f) 1 Co.,1,22 ; (g) Lc.,10,34 ; (h) Ps.,59,5 ; (i) Ps.,103,15 ; (j) Sg.,8,16 ; (k) Ct.,5,1 ; (l) Za.,9,17 ; (m) Mt.,5,20 ; (n) 1 Co.,10,11 ; (o) Mt.,7,29 ; (p) Rm., 8,15 ; (q) Rm.,5,5 ; (r) Ga.,4,4 ; (s) Ga.,4,4 ; (t) Gn.,3,12 ;(u) Sir.,33,7.8 ; (v) Os.,8,6 ; (w) Ex.,24,3 ; (x) Ac.,5,29.
 
L'Evangéliste rapporte ensuite l'accomplissement du miracle par le Christ ; il décrit d'abord les vases dans lesquels fut effectué le miracle ; il indique ensuite la matière du miracle ; enfin, il nous fait connaître comment ce miracle fut manifesté et confirmé.
 
OR IL YAVAIT LA SIX URNES DEPIERRE DESTINEES AUXPURIFICATIONS DES JUIFS, ET CONTENANT CHACUNE DEUX OU TROIS MESURES.
 
Les vases dans lesquels fut accompli le miracle sont au nombre de six. Les Juifs, en effet, comme le dit Marc(a), observaient de nombreuses ablutions corporelles et purifiaient de même les coupes et les vases : aussi, habitant la Palestine où l'eau est rare, ils avaient des vases pour conserver l'eau parfaitement pure afin de pouvoir faire souvent leurs ablutions et purifier leurs vases. C'est pourquoi l'Evangéliste dit : IL Y AVAIT LA SIX URNES DE PIERRE, récipients servant à conserver l'eau (en latin hydriae, du grec hydros, qui signifie "eau"). DESTINEES AUX PURIFICATIONS DES JUIFS, c'est-à-dire à l'usage de la purification. ET CONTENANT CHACUNE DEUX OU TROIS MESURES (en latin metretas, qui vient du mot grec metros, lequel signifie "mesure").
Comme le dit Chrysostome, l'Evangéliste rapporte ce qu'étaient ces urnes pour écarter tout doute sur la réalité du miracle ; d'une part leur propreté empêche de soupçonner que l'eau avait pris le goût du vin à cause de la lie du vin qu'elles auraient contenu auparavant : en effet ces vases DESTINES AUX PURIFICATIONS devaient être parfaitement propres ; d'autre part, leur nombre montre à l'évidence qu'une si grande quantité d'eau ne pouvait être changée en vin que par l'effet de la puissance divine.
Au sens mystique, les SIX URNES signifient les six époques de l'Ancien Testament durant lesquelles avaient été préparés et proposés en exemple de vie, comme le dit la Glose, les cœurs des hommes réceptifs aux Ecritures. Le terme même de MESURES, d'après Augustin, se rapporte à la Trinité des personnes. Et Jean dit DEUX OU TROIS, parce que la Sainte Ecriture nomme clairement tantôt trois Personnes, comme le fait Matthieu rapportant ces paroles du Christ : De toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit(b), tantôt deux seulement, le Père et le Fils, avec lesquels est sous-entendu la Personne du Saint-Esprit qui est le lieu des deux autres ; c'est ainsi qu'il sera dit plus loin : Si quelqu'un garde ma parole, mon Père l'aimera et nous viendrons en lui et nous ferons chez lui notre demeure(c). On peut dire aussi : DEUX mesures, en raison des deux conditions des hommes, Juifs et Gentils, à partir desquelles fut construite l'Eglise ; ou TROIS, à cause des fils de Noé par qui fut propagé le genre humain après le déluge.
 
JESUS DIT AUX SERVITEURS:"REMPLISSEZ D'EAU CES URNES".
 
Il s'agit ici de la matière du miracle. On peut à ce propos se demander pourquoi le Christ n'a pas opéré ce miracle à partir de rien, mais à partir d'une matière déjà existante. Nous répondrons en donnant trois raisons.
La première est de Chrysostome et se rapporte au sens littéral : il est certes plus grand et plus admirable de faire quelque chose de rien, que de le faire à partir d'une matière préexistante ; mais ce n'est pas aussi manifeste et croyable pour la plupart des hommes. C'est donc pour rendre son action plus digne de foi que Jésus fit le vin à partir de l'eau, s'adaptant ainsi à la capacité des hommes.
La deuxième raison, c'est l'intention de réfuter des doctrines perverses. Il s'est trouvé en effet des hommes, comme Marcion341 et les Manichéens, pour dire que le Créateur du monde était un autre que Dieu et que cet autre, c'est-à-dire le diable, avait fait toutes choses visibles. C'est ce qui explique également pourquoi le Seigneur a fait de nombreux miracles à partir des substances créées et visibles, afin de montrer qu'elles étaient bonnes et créées par Dieu.
Il y a une autre raison, qui est mystique : Jésus n'a pas voulu faire le vin à partir de rien, mais à partir de l'eau, pour montrer qu'Il ne voulait pas établir une doctrine entièrement nouvelle ni réprouver l'ancienne, mais l'accomplir - Je ne suis pas venu abolir [la Loi et les Prophètes], mais accomplir(d). Ce que l'Ancienne Loi figurait et promettait, le Christ le manifesta et le révéla - Il leur ouvrit l'esprit à l'intellligence des Ecritures(e).
De plus, Jésus voulut que les urnes fussent remplies par les serviteurs, afin de les avoir comme témoins de ce qui s'accomplissait ; d'où ce qui est dit plus loin : LES SERVITEURS LE SAVAIENT BIEN, EUX QUI AVAIENT PUISE L'EAU.
 
"PUISEZ MAINTENANT, ET PORTEZ-EN A L'INTENDANT DU FESTIN". 
 
Jean montre ici comment le miracle fut rendu public. Car au moment même où les urnes furent pleines [ILS LES REMPLIRENT JUSQU'AU BORD], l'eau fut changée en vin, et c'est pourquoi le Seigneur, aussitôt, rend public le miracle.
Jean rapporte en premier lieu l'ordre du Christ choisissant celui qui doit constater le miracle ; puis la sentence de l'intendant , lorsqu'il eut goûté l'eau changée en vin.
Jésus dit donc aux serviteurs : PUISEZ MAINTENANT, c'est-à-dire du vin dans les urnes, ET PORTEZ-EN A L'INTENDANT DU FESTIN (en latin architriclinus). A ce sujet, il faut savoir qu'on appelle triclinium un lieu où se trouve trois rangs de tables, le mot triclinium désignant lui-même une rangée de trois lits (du grec clinè, qui signifie "lit"). Les anciens, en effet, avaient coutume de prendre leurs repas étendus sur des lits, comme le raconte Maxime Valère. C'est pourquoi l'Ecriture parle de ceux qui s'étendent ou sont couchés pour manger. On appelle donc architriclinus le premier des convives qui préside le repas. Ou encore, d'après Chrysostome, ce titre désignait l'ordonnateur et l'intendant du festin. Parce que ce dernier, très occupé, n'avait encore goûté à rien, le Seigneur voulut qu'il jugeât lui-même ce qui avait été fait, et non les convives, en sorte que nul ne puisse contester le miracle en disant qu'ils étaient ivres et que leur goût altéré par la nourriture ne leur permettait plus de discerner l'eau du vin. Augustin, lui, pense que l'architriclinus était le principal parmi ceux qui s'étendent pour le repas, comme on l'a dit plus haut et que Jésus voulut recueillir de celui qui présidait le jugement sur ce qui avait été fait, pour que le jugement fût mieux accueilli.
Au sens mystique, les serviteurs qui puisent l'eau sont les prédicateurs - Vous puiserez les eaux avec joie aux sources du Sauveur(f). Or l'intendant du festin représente celui qui est expert dans la Loi, comme Nicodème, Gamaliel ou Paul ; lorsque la parole évangélique, qui était cachée sous la lettre de la Loi, est confiée à de tels hommes, c'est comme le vin fait avec l'eau et versé à l'intendant du festin : l'ayant goûté, celui-ci approuve la foi au Christ.
 
QUAND L'INTENDANT EUT GOUTE L'EAU CHANGEE EN VIN (IL NE SAVAIT PAS D'OU CELA VENAIT, MAIS LES SERVITEURS LE SAVAIENT BIEN, EUX QUI AVAIENT PUISE L'EAU), IL APPELLE L'EPOUX ET LUI DIT : "TOUT LE MONDE SERT D'ABORD LE BON VIN, ET QUAND LES GENS SONT ENIVRES, LE MOINS BON. TOI, TU AS GARDE LE BON VIN JUSQU'A PRESENT".
 
L'Evangéliste rapporte ici le jugement de l'expert. Celui-ci s'enquiert d'abord de la vérité du fait, puis il rend sa sentence.
 
Il faut ici, selon Chrysostome, remarquer que, dans les miracles du Christ, tout fut absolument parfait : Il rendit une parfaite santé à la belle-mère de Pierre qui aussitôt levée les servait, comme le disent Marc(g) et Matthieu(h). De même Il rendit si parfaitement le paralytique à la santé que, se relevant sur le champ, il prit son grabat et rentra chez lui(i). Cela apparaît aussi dans ce miracle, puisque Jésus ne fit pas de l'eau un vin quelconque, mais le meilleur qui pût être. C'est pourquoi l'intendant du festin dit : TOUT LE MONDE SERT D'ABORD LE BON VIN, ET QUAND LES GENS SONT ENIVRES, LE MOINS BON.    
Tout cela convient au mystère. Car, au sens mystique, on dit de quelqu'un qu'il sert d'abord le bon vin lorsque, ayant l'intention de tromper les autres, il ne leur expose pas d'emblée l'erreur où il a l'intention de les faire tomber, mais ce qui peut les séduire ; car une fois enivrés et séduits, ils consentent à son intention, et c'est alors qu'il manifeste sa perfidie. C'est de ce vin que la Sainte Ecriture dit : Il entre agréablement, mais à la fin il mordra comme un serpent et il répandra son venin comme un basilic(j).
On dit encore de quelqu'un qu'il sert d'abord le bon vin lorsque, dans les débuts de sa conversion, ayant inauguré une vie de sainteté et toute spirituelle, il retombe finalement dans une vie charnelle - Etes-vous tellement insensés qu'après avoir commencé par l'Esprit, vous acheviez maintenant par la chair(k).
Le Christ, Lui, ne sert pas d'abord le bon vin. Il propose des rélités amères et dures - car resserrée est la voie qui mène à la vie(l). Mais plus l'homme progresse dans la foi et la doctrine du Christ, plus il acquiert de douceur et y goûte une grande suavité - Je vous conduirai dans les sentiers de la droiture et lorsque vous y serez entrés, vos pas ne seront pas à l'étroit(m). De même, tous ceux quiveulentvivre avecpiété dansle Christ(n) souffrent en ce monde amertumes et tribulations. Le Christ l'a annoncé : En vérité, en vérité je vous le dis: vous pleurerez et vous lamenterez. Mais dans le monde futur, les jouissances et les joies seront leur partage ; c'est pourquoi le Seigneur ajoute : Mais votre tristesse se changera en joie(o). J'estime [dit Paul] que les souffrances du temps présent sont sans proportion avec la gloire qui doit se révéler en nous (p).
 
TEL FUT LE PREMIER DES SIGNES DE JESUS;IL LE FIT A CANA DE GALILEE. AINSI IL MANIFESTA SA GLOIRE ET SES DISCIPLES CRURENT EN LUI.
 
Le témoignage des disciples sur ce miracle permet de reconnaître la fausseté de l'histoire de L'Enfance du Sauveur, où l'on cite beaucoup de miracles accomplis par le Christ encore enfant. Si c'était vrai, l'Evangéliste n'aurait sûrement pas dit : TEL FUT LE PREMIER DES SIGNES DE JESUS. Nous avons donné plus haut la raison pour laquelle Il n'opéra aucun miracle durant son enfance : de peur que les hommes ne les considèrent comme imaginaires ; c'est pourquoi Jésus fit à Cana de Galilée ce miracle de l'eau changée en vin, qui est LE PREMIER DES SIGNES qu'Il fit par la suite. Ainsi ILMANIFESTA SA GLOIRE, c'est-à-dire sa puissance qui Le glorifie - Le Seigneur des puissances, c'est Lui, le roi de gloire(q).  
ET SES DISCIPLES CRURENT EN LUI. Mais comment crurent-ils ? Car ils étaient déjà disciples et avaient cru auparavant. Il faut répondre qu'on nomme parfois une chose non seulement ce qu'elle est maintenant mais selon ce qu'elle sera. Ainsi on dit : l'Apôtre Paul est né à Tarse en Cilicie, non qu'il soit né Apôtre, mais parce que c'est là que naquit le futur Apôtre. De même on dit ici : ET SES DISCIPLES CRURENT EN LUI, c'est-à-dire ceux qui seraient plus tard ses disciples. Ou encore, il faut dire qu'ils avaient d'abord cru en Lui, comme à un homme de bien, prêchant une doctrine juste et droite, mais qu'ils croyaient désormais en Lui comme Dieu.
 
(a) Mc.,7,3.4 ; (b) Mt.,28,19 ; (c) Jn.,14,23 ; (d) Mt.,5,17 ; (e) Lc.,24,45 ; (f) Is.,12,3 ; (g) Mc.,1,29-31 ; (h) Mt.,8,14.15 ; (i) Jn.,5,9 ; (j) Pr.,23,32 ; (k) Ga.,3,3 ; (l) Mt.,7,14 ; (m) Pr.,4,11.12 ; (n) 2 Tm.,3,12 ; (o) Jn.,16,20 ; (p) Rm.,8,18 ; (q) Ps.,23,10.    
 
L’ANTICIPATION DANS LES NOCES DE CANA
 
Nous avons observé précédemment que l'"anticipation" était une donnée essentielle de la théologie lucanienne. Comme nous allons le voir maintenant, elle caractérise également, bien que d'une autre façon, la théologie johannique.
 
COMMENTAIRE DU PERE ANDRE FEUILLET
 
La foi de Marie
 
Textes en présence:
 
Jn.,7 :
        (4)"Puisque tu fais ces choses-là manifeste-toi au monde".
        (5)Pas même ses frères en effet ne croyaient en lui.
Jn.,6 :
        (11) Alors Jésus prit les pains et, ayant rendu grâces, il les distribua
                aux convives, de même aussi pour les poissons, autant qu'ils
                en voulaient.
        (12)Quand ils furent repus, il dit à ses disciples : "Rassemblez les
                morceaux en surplus, afin que rien ne soit perdu".
        (13)Ils les rassemblèrent donc et remplirent douze couffins avec les
                morceaux des cinq pains d'orge restés en surplus à ceux qui
                avaient été mangés.
Am.,9 :
         (13)Voici venir des jours-oracle de Yahvé-où se suivent de près
                 laboureurs et moissonneurs, celui qui foule les raisins et celui
                 qui répand la semence. Les montagnes suinteront de jus de
                 raisin, toutes les collines deviendront liquides.
Jl.,2 :
         (23)Fils de Sion, jubilez.
               Réjouissez-vous en Yahvé votre Dieu !
               Car il vous a donné
               la pluie d'automne selon la justice, 
               il a fait tomber pour vous l'ondée,
               celle d'automne et celle de printemps comme jadis.
         (24)Les aires se rempliront de froment,
               les caves regorgeront de vin et d'huile fraîche. 
Jl.,4 : 
         (18)Ce jour-là,
               les montagnes dégoutteront de vin nouveau,
               les collines ruisselleront de lait,
               et dans tous les torrents de Juda
               les eaux ruisselleront.
               Une source jaillira de la maison de Yahvé
               et arrosera le ravin des Acacias.   
Jn.,19 :
          (25)Or près de la croix de Jésus se tenaient sa mère et la soeur de
                sa mère, Marie, femme de Clopas, et Marie-Madeleine.
          (26)Jésus donc voyant sa mère, et se tenant près d'elle le disciple
                qu'il aimait, dit à sa mère:"Femme voici ton fils".
          (27)Puis il dit au disciple:"Voici ta mère". Dès cette heure-là, le
                disciple l'accueillit chez lui.
Jn.,20 :
          (11)Marie-Madeleine se tenait près du tombeau, au-dehors, tout en
                pleurs. Or, tout en pleurant, elle se pencha vers l'intérieur du
                tombeau
          (12)et elle vit deux anges en vêtements blancs assis là où avait
                reposé le corps de Jésus, l'un à la tête et l'autre aux pieds.
          (13)Ceux-ci lui disent:"Femme, pourquoi pleures-tu?" Elle leur dit:
               "Parce qu'on a enlevé mon Seigneur,etjene sais pas où on
                l'a mis". 
 
Lors du miracle de Cana révélé en [Jn.,2,1-11], la foi de Marie joue un rôle capital , rôle tout à fait conforme à celui que la même foi de Marie a déjà joué pour la réalisation du mystère de l'Incarnation en [Lc.,1,26-38]. S'il est vrai que la descente de l'Esprit Saint sur Marie lors de l'Annonciation anticipe la Pentecôte et que le salut angélique "pleine de grâce" anticipe le don de la grâce qui sera fait par le Christ rédempteur, le vin donné à Cana est une annonce anticipatrice du vin messianique qui sera donné à l'humanité quand l'Heure de Jésus sera venue. Jésus avait d'abord semblé refuser le miracle, il l'opère cependant, mais par anticipation et comme signe du vin messianique, et cette anticipation est due à la prière de Marie.
L'exégèse du miracle de Cana de [Jn.,2,1-11] a soulevé et soulève encore de nombreuses controverses. L'accord tend cependant à se réaliser sur deux points : tout d'abord, comme le montrent les nombreux passages johanniques parallèles, l'heure de Jésus qui n'est pas encore venue est celle de sa Passion et de sa Résurrection5 ; en second lieu l'expression "qu'y a-t-il entre toi et moi ?", aussi adoucie qu'on peut la supposer dans le ton de la voix, semble marquer une fin de non-recevoir opposée par Jésus à sa Mère6 : "Ils n'ont plus de vin", certains exégètes le nient sous prétexte que Marie se borne à constater la pénurie de vin. Pourtant la formule utilisée par la Vierge rejoint celle qui va être employée par les deux soeurs de Lazare : "Seigneur, celui que tu aimes est malade" en [Jn.,11,3] ; dans les deux cas, la discrétion du langage ne saurait empêcher d'y reconnaître une requête. . Bien que la plupart des commentateurs pensent que Marie suggère à Jésus d'opérer un miracle quand elle lui dit
La demande de miracle une fois admise, la question se pose encore de savoir dans quelle intention elle a été faite : est-ce uniquement pour venir en aide aux gens de la noce, ou n'est-ce pas plutôt avant tout comme une manifestation messianique. Seule cette dernière manière de voir, pourtant la moins soutenue, nous paraît répondre aux données johanniques. En effet la réponse de Jésus à sa Mère s'est placée sur ce dernier terrain, puique Jésus objecte que l'Heure de la grande manifestation messianique n'a pas encore sonné. En outre la situation est analogue à celle que nous trouvons plus loin en Jn.,7 ; à ses frères qui lui demandent de se manifester messianiquement, Jésus répond que "son temps n'est pas encore venu [Jn.,7,6]. Les deux passages s'opposent d'ailleurs totalement à un autre point de vue : c'est leur manque de foi qui en Jn.,7,5 dicte aux frères de Jésus leur requête. En [Jn.,2, 1-11], c'est au contraire sa foi qui dicte à Marie la sienne. Il nous faut dire maintenant la splendeur de la foi manifestée en la circonstance par la Mère de Jésus.
La raison pour laquelle, à Cana, Marie invite Jésus à intervenir miraculeusement, ce n'est pas qu'auparavant elle aurait été témoin d'autres prodiges déjà opérés par Jésus et qu'elle souhaiterait en voir un nouveau : le quatrième évangile souligne que le changement de l'eau en vin à Cana "fut le premier des signes de Jésus" [Jn.,2,11]. Ce ne peut pas être non plus uniquement parce qu'elle désire venir en aide aux gens de la noce, même si ce mobile ne doit pas être exclu : la vie très pauvre de la sainte famille à Bethléem et à Nazareth ne disposait pas Marie à demander un prodige dans le seul dessein de remédier à une nécessité matérielle qui en somme n'avait rien de dramatique.
Ce qui pousse avant tout Marie à formuler alors sa demande de miracle, c'est que, sachant par sa foi que Jésus est le Messie et le Fils de Dieu, elle croit que le moment est enfin venu pour lui de manifester sa présence dans le monde, et comme Messie et comme Fils de Dieu : la théophanie qui avait accompagné le baptême de Jésus dans le Jourdain, le ministère même du précurseur ne faisaient-ils pas regarder cette manifestation comme imminente ? Comment l'intuition maternelle de Marie ne l'eût-elle pas pressenti ? Une mère est liée de façon extraordinaire à son enfant, et elle se montre toujours extrêmement attentive à tout ce qui peut concerner sa vie et sa destinée.
Au caractère messianique de la demande de Marie correspond la manière dont Jésus opère le prodige, car il lui donne très nettement le caractère d'une manifestation messianique. C'est là un confirmatur de notre interprétation de la requête de Marie. A juste titre on s'est étonné de la très grande quantité du vin miraculeux : de cinq à sept hectolitres ! Ce trait serait vraiment incompréhensible si Jésus n'avait voulu que subvenir aux nécessités des gens de la noce. Comme l'observe Lagrange, "la quantité est considérable et dépasse de beaucoup l'usage présentement en vue". Comme dans le récit parallèle de la multiplication des pains [v. Jn.,6,11-13], il faut voir ici dans la surabondance un symbole de "la somptuosité des temps messianiques...C'est le signe...Voici que s'accomplit le symbolisme vétérotestamentaire du vin, selon lequel, à l'époque messianique, les montagnes suintent le vin et les collines le moût" [v. Am.,9,13 ; Jl.,23.24 ; Jl.,4,18].
Ce n'est certes pas pour elle-même que Marie a réclamé une manifestation messianique, sa foi n'en a nul besoin. Mais c'est pour ces premiers disciples que Jésus a emmenés avec lui à Cana et dont les convictions sont encore bien chancelantes. Quand Jésus eut opéré le prodige, l'évangéliste note que "ses disciples crurent en lui". il se garde bien de dire que Marie, elle aussi, crut en lui. Par contre, ce qu'il nous suggère fortement, c'est que la foi de Marie, qui selon saint Luc est au point de départ de la réalisation du mystère de l'Incarnation, se trouve ici au point de départ du ministère public de Jésus et de la foi chrétienne : Marie a cru avant tous les disciples, et sa foi a même provoqué le signe qui a conduit les disciples à la foi. 
Cette foi de Marie n'est pas une foi de tout repos : elle est éprouvée à Cana comme elle avait été éprouvée lors de l'Annonciation. Certes il ne faut pas exagérer la dureté de la réponse de Jésus à sa Mère : "Femme, qu'y a-t-il entre toi et moi ? Mon Heure n'est pas encore venue". Il reste cependant que les paroles de Jésus sont doublement déroutantes. Elles donnent à Marie le nom de "femme" qui au fond la grandit (la Femme par excellence de la nouvelle alliance, la nouvelle Eve), mais n'en devait pas moins sonner étrangement à ses oreilles : jamais un enfant ne s'adresserait ainsi à sa mère. Ces mêmes paroles de Jésus renvoient à la Passion et à la Résurrection comme devant être le temps de la grande manifestation messianique : Marie pouvait-elle comprendre à Cana que c'était là l'Heure de Jésus ? Et cependant elle se soumet sans discuter : "Faites tout ce qu'il vous dira". C'est là, comme nous l'avons souligné le correspondant johannique du verset de Luc : "Qu'il me soit fait selon ta parole" [Lc.,1,38].  
Un auteur protestant écrit à ce sujet : "Il faut essayer de comprendre la parole de Marie aux serviteurs du repas : Faites tout ce qu'il vous dira. On y voit généralement un pressentiment que son fils va quand même faire quelque chose. Ne serait-ce pas plus exact de la comprendre comme un acte de confiance envers Jésus ?
Elle s'en remet à lui, sans avoir peut être saisi ce qu'il voulait dire par "son heure" et sans deviner ce qu'il va faire. C'est une attitude de foi que recèle ce pendant johannique de Luc. C'est après que Marie a exprimé sa totale confiance en lui que Jésus choisit d'accomplir le miracle qu'elle souhaitait : en exprimant sa foi en Jésus, Marie hâte ou plutôt elle réalise déjà la venue de l'heure de Jésus.
On s'est posé la question de savoir si le récit du premier miracle de Cana est christologique ou marial. Il est clair qu'il est d'abord christologique car il est d'abord la première manifestation par un signe éclatant de la gloire de Jésus7 1,3,4 et 5). Elle joue déjà ici le rôle de Mère spirituelle des disciples en ce sens que c'est par l'entremise de sa foi qu'ils sont conduits à la foi en Jésus : "Il manifesta sa gloire et ses disciples crurent en lui"(v. 11). . Mais, quoique subordonnée comme partout ailleurs à l'orientation christologique, la signification mariale ne saurait être perdue de vue. Le récit est d'un laconisme étonnant et ne comprend que dix versets, le onzième n'étant qu'une réflexion théologique de l'évangéliste. Or, sur ces dix versets, quatre concernent la Mère de Jésus (les v.
Il nous faut dire maintenant quelques mots de la foi de Marie lors du drame de la Passion, puisque saint Jean, après nous l'avoir présentée à Cana, nous la montre en second lieu au pied de la Croix [v. Jn.,19,25-27]. Elle se trouve là en compagnie du disciple que Jésus aimait et de deux ou trois femmes, notamment Marie-Madeleine, dont la fidélité touchante s'accompagnait cependant d'un désarroi profond, d'une véritable crise de leur foi en Jésus. Le quatrième évangile le suggère clairement, soit en parlant de la découverte par saint Jean du tombeau vide : "il vit et il crut" [Jn.,20,8], (c'est donc que sa croyance était imparfaite auparavant), soit dans le récit de l'apparition du Ressuscité à Marie-Madeleine qu'il nous décrit désemparée et quasi désespérée [v. Jn.,20,11-13].
 
On s'est étonné parfois de ce que les évangiles, pas même le quatrième ne disent mot d'une apparition du Ressuscité à sa propre Mère ; c'est qu'une telle apparition leur semblait superflue. A supposer que le Ressuscité ait rendu visite à sa Mère, ce n'était certainement pas pour lui faire retrouver la foi, puisqu'elle ne l'avait pas perdue ; les évangélistes n'avaient donc pas à en parler. En effet dans leur esprit les christophanies pascales étaient destinées à restaurer la foi profondément ébranlée des disciples et à fonder en même temps définitivement la foi des chrétiens de tous les temps. 
Jean est en parfait accord sur ce point avec les Synoptiques. Le même évangéliste qui s'est gardé de nous dire qu'à Cana Marie crut en Jésus (il dit seulement en 2,11 que"lesdisciplescrurentenlui"), omet pareillement de nous montrer le Ressuscité apparaissant à sa Mère, car elle n'avait nul besoin pour croire d'une telle manifestation, ce qui laisse supposer que, lors de la Passion, sa foi n'avait subi aucune éclipse. Ainsi il s'est trouvé un moment de l'histoire où Marie a été l'unique membre vivant de l'Eglise du Christ.
 
La participation de Marie aux souffrances du Christ
 
Textes en présence :
 
Lc.,2 :
         (35)-et toi-même, une épée te transpercera l'âme!-afin que se
                  révèlent les pensées intimes de bien des cœurs.
Jn.,19 :
           (25)Or près de la croix de Jésus se tenaient sa mère et la sœur de
                  sa mère, Marie, femme de Clopas, et Marie-Madeleine.
           (26)Jésus donc voyant sa mère, et se tenant près d'elle le disciple
                 qu'il aimait, dit à sa mère:"Femme voici ton fils".
           (27)Puis il dit au disciple:"Voici ta mère". Dès cette heure-là, le
                 disciple l'accueillit chez lui.
Jn.,16 :
           (21)La femme, sur le point d'accoucher, s'attriste parce que son
                 heure est venue ; mais lorsqu'elle donne le jour à l'enfant,
                 elle ne se souvient pas des douleurs, dans la joie qu'un homme
                 soit venu au monde.
           (22)Vous aussi, maintenant vous voilà tristes ; mais je vous verrai
                 de nouveau et votre cœur sera dans la joie, nul ne vous
                 l'enlèvera.
 
D'après la majorité des commentateurs auxquels nous avons donné raison, la prophétie de Siméon de Lc.,2,35, ci-dessus rappelée, présente comme une transfixion spirituelle la future participation de Marie à la souffrance de son Fils ; celle-ci doit être mise en rapport avec le récit johannique de la Passion qui nous montre Marie debout au pied de la Croix et se termine par la scène symbolique de la transfixion du cadavre de Jésus crucifié. Cependant, c'est un fait qu'en Jn.,19,25-27, il n'est soufflé mot de la douleur de la Mère de Jésus. Mais celle-ci qui va de soi est clairement insinuée ainsi que sa signification messianique, s'il est vrai qu'il convient de lire ces trois versets à la lumière Jn.,16,21.22 où Jean compare son Heure à l'Heure de la Femme et évoque l'enfantement douloureux par Sion du peuple messianique.
 
La maternité spirituelle de Marie
 
Textes en présence :
 
Jn.,14 :
          (15)Si vous m'aimez, vous garderez mes commandements;
          (16)et je prierai le Père et il vous donnera un autre Paraclet,
                pour qu'il soit avec vous à jamais
          (17)l'Esprit de Vérité,
                que le monde ne peut pas recevoir,
                parce qu'il ne le voit pas ni ne le reconnaît.
                Vous, vous le connaissez,
                parce qu'il demeure auprès de vous;
                et en vous il sera.
         (18)Je ne vous laisserai pas orphelins
                Je viendrai vers vous.
         (19)Encore un peu de temps et le monde ne me verra plus.
                Mais vous , vous verrez que je vis,
                et vous aussi, vous vivrez.
         (20)Ce jour-là, vous reconnaîtrez que je suis en mon Père
                et vous en moi, et moi en vous.
         (21)Celui qui a mes commandements et qui les garde,
                c'est celui-là qui m'aime;
                or celui qui m'aime sera aimé de mon Père!
                et je l'aimerai et je me manifesterai à lui.
         (23)Jésus lui répondit:"Si quelqu'un m'aime,
                il gardera ma parole, et mon Père l'aimera
                et nous viendrons vers lui
                et nous nous ferons demeure chez lui.
Jn.,15 :
         (13)Nul n'a plus grand amour que celui-ci:
                déposer sa vie pour ses amis. 
         (14)Vous êtes mes amis, si vous faites ce que je vous commande.  
         (15)Je ne vous appelle plus serviteurs,
                car le serviteur ne sait pas ce que fait son maître;
                mais je vous appelle amis, 
                parce que tout ce que j'ai entendu de mon Père,  
                je vous l'ai fait connaître.
Jn.,16 :
         (21)La femme, sur le point d'accoucher, s'attriste parce que son
               heure est venue ; mais lorsqu'elle donne le jour à l'enfant,
                elle ne se souvient pas des douleurs, dans la joie qu'un homme
                soit venu au monde.
         (22)Vous aussi, maintenant vous voilà tristes ; mais je vous verrai
                de nouveau et votre cœur sera dans la joie, nul ne vous
                l'enlèvera.
 
Entre Jn.,16,21 compris symboliquement et la scène du Calvaire, la connexion est évidente. Au Golgotha l'Heure de Jésus est venue, qui est aussi l'Heure de l'enfantement métaphorique du monde nouveau, enfantement que les prophètes attribuent à la nation choisie personnifiée, tenue par eux pour une femme, l'épouse de Yahvé, et nommée d'ordinaire Fille de Sion ou Sion. Qu'au Golgota la Vierge Marie soit, contre toute attente, appelée par son Fils "femme" et non pas "mère", et qu'elle soit en outre proclamée par lui "mère" du disciple bien-aimé, cela semble bien vouloir dire qu'aux yeux du Christ elle représente Sion et qu'il entend lui attribuer la maternité métaphorique surnaturelle que les prophètes avaient prédite de Sion. Jean, de son côté, doit représenter tous les disciples qui sont aimés de Jésus et du Père, du fait qu'ils pratiquent les commandements [v. Jn.,14,15-21, 23 ; Jn.,15,13-15].
A.G. Hébert voit en outre en lui la personnification du peuple messianique dont les membres sont constamment nommés en Is., 40,66, les élus de Dieu et ses enfants bien-aimés. Tout le monde sait que les personnages du quatrième évangile, sans cesser d'appartenir à l'histoire, deviennent facilement des symboles. Ainsi donc, le rôle de Mère spirituelle des disciples, déjà inauguré par anticipation à Cana, Marie va désormais le jouer pleinement.
    A Cana et au Calvaire, la Femme à laquelle Jésus s'adresse n'apparaît pas seulement comme la nouvelle Eve, mais encore comme l'incarnation de la Sion idéale des prophètes. C'est ce qui résulte du rapport de ces deux scènes avec Jn.,16,21.22 qui renvoie à Is.,26,17.18 et Is.,66,7-14 (v. ci-dessous).
 
Is.,26 :
         (17)Comme la femme enceinte à l'heure de l'enfantement
               souffre et crie dans ses douleurs,
               ainsi étions-nous devant ta face, Yahvé.
         (18)Nous avons conçu, nous avons souffert,
               mais c'était pour enfanter du vent;
               nous n'avons pas donné le salut à la terre,
               il ne naît pas d'habitants au monde.
   
Is.,66 : Oracle d'Isaïe.
          (7)Avant d'être en travail elle a enfanté
               avant que viennent les douleurs elle a accouché d'un garçon.
          (8)Qui a jamais entendu rien de tel?
               Qui a jamais vu chose pareille?
               Peut-on mettre au monde un pays en un jour?
               Enfante-t-on une nation en une fois?
               A peine était-elle en travail que Sion a enfanté ses fils.        
          (9)Ouvrirais-je le sein pour ne pas faire naître? dit Yahvé.
                Si c'est moi qui fais naître, fermerais-je le sein? dit ton Dieu.
         (10)Soyez avec elle dans l'allégresse,
                vous tous qui avez pris le deuil sur elle. 
         (11)afin que vous soyez allaités et rassasiés
                par son sein consolateur,
                afin que vous suciez avec délices sa mamelle plantureuse. 
         (12)Car ainsi parle Yahvé:
                Voici que je fais couler vers elle la paix comme un fleuve
                et comme un torrent débordant, la gloire des nations.
                Vous serez allaités, on vous portera sur la hanche
                on vous caressera en vous tenant les genoux.
         (13)Commeceluiquesamèreconsole,moiaussijevousconsolerai.
                 à Jérusalem vous serez consolés.
         (14)A cette vue votre cœur sera dans la joie,
                 et vos membres reprendront vigueur comme l'herbe;
                 la main de Yahvé se fera connaître à ses serviteurs
                 et sa colère à ses ennemis.
 
Un confirmatur précieux de cette interprétation symbolique et messianique de Jn.,19,25-27, c'est le recours au contexte soit antécédent soit subséquent. Le récit johannique relatif aux évènements du Calvaire de [Jn.,19,17-37] peut être commodément distribué en cinq épisodes distincts : la fixation du titulus sur la croix [17-22], le partage des vêtements [23-24], les adieux du Christ à sa Mère [25-27], la soif du Christ [28-30], la transfixion [31-37]. Laissons pour le moment de côté l'épisode des adieux pour ne considérer que les quatre autres. Chacune de ces quatre scènes comporte, outre un sens superficiel banal, un sens théologique et messianique beaucoup plus profond que l'auteur nous laisse le soin de deviner. La première scène suggère la royauté du Christ, la seconde son sacerdoce et l'unité de l'Eglise, l'avant-dernière le don de l'Esprit ; quant à la dernière scène, elle nous dit que le Christ est l'agneau pascal des chrétiens. Est-il possible que située en un tel contexte doctrinal et messianique, la scène des adieux du Christ à sa Mère puisse n'avoir qu'une portée humaine et familiale ? Aussi bien le texte partiellement parallèle (que nous évoquerons plus loin) dans Ap.,12, nous est-il un sûr garant du désir de Jean de nous faire comprendre que la Mère du Christ est devenue au Calvaire la Mère spirituelle des chrétiens. 
Cette donnée johannique se relie sans peine aux données lucaniennes. La place privilégiée assignée par le disciple bien-aimé à la Mère du Christ dans l'économie de la nouvelle alliance, loin d'être due à une décision arbitraire du Christ crucifié, résulte de la part active que la Vierge Marie a prise librement dans la réalisation du mystère de l'Incarnation Rédemptrice, tout d'abord au temps de l'Incarnation, en prononçant son Fiat, ensuite au temps de la Passion en adhérant de tout son coeur au plan divin mystérieux, pour elle suprêmement crucifiant. On doit répéter pour le drame du Calvaire ce que nous avons dit pour le Fiat de l'Incarnation : une nouvelle fois Marie donne sa libre adhésion à une volonté divine qui concerne, en même temps que le Messie, le peuple messianique.
C'est ainsi que l'Heure de Jésus est en même temps l'Heure de la Femme par excellence, l'Heure de Marie, l'Eve messianique.
 
Marie et l'Eglise
 
Textes en présence :
 
Jn.,19 :
         (30)Quand il eut pris le vinaigre, Jésus dit:"C'est achevé" et,
                inclinant la tête, il rendit l'esprit. 
         (31)Comme c'était la Préparation, les juifs, pour éviter que les corps
                restent sur la croix durant le Sabbat-car ce Sabbat était un
                grand jour-demandèrent à Pilate qu'on leur brisât les jambes et
                qu'on les enlevât.
         (32)Les soldats vinrent donc et brisèrent les jambes du premier,
                puis de l'autre qui avait été crucifié avec lui.
         (33)Venus à Jésus, quand ils virent qu'il était déjà mort, ils
                ne lui brisèrent pas les jambes,
         (34)mais l'un des soldats, de sa lance, lui perça le côté et il
                sortit aussitôt du sang et de l'eau.
         (35)Celui qui a vu rend témoignage-son témoignage est
                véritable, et celui-là sait qu'il dit vrai-pour que vous
                aussi vous croyiez.
         (36)Car cela est arrivé pour que l'Ecriture fût accomplie : 
                Pas un os ne lui sera brisé.
         (37)Et une autre Ecriture dit encore:Ils regarderont celui
                qu'ils ont transpercé.    
Jn.,1 :
         (29)Le lendemain, il voit Jésus venir vers lui et il dit:"Voici l'agneau
                de Dieu, qui enlève le péché du monde.
         (35)Le lendemain, Jean (Baptiste) se tenait là, de nouveau,
                avec deux de ses disciples.
         (47)Jésus vit Nathanaël venir vers lui et il lui dit :"Voici
                vraiment un Israélite sans détour".
Jn.,19 :
         (25)Or près de la croix de Jésus se tenaient sa mère et la soeur de
               sa mère, Marie, femme de Clopas, et Marie-Madeleine.
         (26)Jésus donc voyant sa mère, et se tenant près d'elle le disciple
               qu'il aimait, dit à sa mère:"Femme voici ton fils".
         (27)Puis il dit au disciple:"Voici ta mère". Dès cette heure-là, le
               disciple l'accueillit chez lui.
 
En Lc.,1-2, avons-nous dit, Marie est à la fois dans l'Eglise et au-dessus de l'Eglise. Ce que le quatrième évangile nous suggère sur les rapports de Marie avec l'Eglise rejoint sans peine la perspective lucanienne.
La pensée de l'Eglise remplit les chapitres du quatrième évangile consacrés à la Passion et à la Résurrection. Elle est surtout manifeste dans la finale de la Passion [Jn.,19,17-37]. En particulier, si, à la différence de ses devanciers, Jean clôt son récit de la Passion, non pas sur la mention du dernier soupir de Jésus, mais par ce détail solennellement attesté que du cadavre transpercé du Sauveur ont jailli le sang et l'eau (cf.,Jn.,19,31-37), c'est dans le dessein de proclamer que la Croix du Christ, tout en étant l'achèvement du plan divin (cf.,Jn.,19,30), est moins une fin qu'un commencement, le commencement de l'Eglise dont le sang (l'Eucharistie) et dans l'eau (le baptême) symbolisent l'action sanctificatrice. Parce que l'affirmation de la maternité spirituelle de Marie est étroitement liée à ce contexte, plusieurs auteurs ont proposé de voir dans la maternité de Marie dont il est question dans la scène des adieux (cf.,Jn.,19,25-27) une figure de la maternité de l'Eglise. Qu'en est-il ?
Il faut s'entendre. C'est à bon droit que la maternité de grâce de la Vierge est regardée comme le prototype de celle de l'Eglise. Mais Marie, qui seule a donné physiquement le jour au Christ, ne peut pas être confondue purement et simplement avec l'Eglise, et notre explication de la scène de Jn.,19,25-27 offre l'avantage de bien montrer en quoi elles se distinguent. Ne fait-elle pas en effet de Marie une personnification de la Sion des prophètes ? Or celle-ci n'est pas l'Eglise du Christ. Ainsi que le montre avec toute la clarté désirable l'oracle d'Isaïe (Is.,66,7-14), Sion est bien plutôt la mère de la communauté eschatologique. Ainsi donc, en tant qu'elle coïncide avec Sion et qu'elle en joue le rôle, Marie peut être appelée à bon droit la Mère de l'Eglise ; elle est la Mère de la communauté des disciples du Christ représentée par le disciple bien-aimé.
Au reste il est bien entendu que c'est le Christ seul qui est à proprement parler le fondateur de l'Eglise, parce qu'il est l'unique Sauveur. Aussi longtemps qu'il demeure sur la terre, lui, le sacrement vivant de la nouvelle alliance, l'Eglise et l'économie sacramentaire n'ont pas de raison d'être ; il n'y a place que pour des signes, tels que Cana et la multiplication des pains, symboles de l'Eucharistie. Bien que préparée par l'action antérieure de Jésus, préparation sur laquelle Jean insiste moins que ses devanciers, l'Eglise naît surtout dans le quatrième évangile de la Passion Rédemptrice (cf.,l'eau et le sang qui coulent du côté transpercé du Sauveur) et de la Résurrection (cf.,les multiples références à l'Eglise de Jn.,20-21). Là encore, Marie apparaît distincte de l'Eglise. En effet non seulement sa maternité spirituelle est proclamée avant la mort du Christ, et donc antérieurement à la naissance de l'Eglise, mais elle remonte même fondamentalement à l'instant où s'est opéré le mystère de l'Incarnation : en acceptant de devenir la Mère du Sauveur des hommes, Marie est déjà devenue la Mère de ceux qu'il sauverait, et c'est pourquoi l'évangéliste ne se lasse pas de rappeler son titre de "Mère de Jésus" : à Cana et au Calvaire il ne la nomme qu'ainsi et ne prononce jamais le nom de Marie.
 
LA TRANSLATION DE LA VIERGE AU CIEL EN CORPS ET EN AME
 
"Vêtue de brocarts, la fille de roi est amenée au-dedans vers le roi, des vierges à sa suite..."[Ps.,45,15.16]8.
 
L'ultime présence de la Mère du Christ en public nous est relatée par Luc dans les Actes des Apôtres [1,12-14], lorsque le groupe des Apôtres, après l'Ascension, regagne la "chambre haute" à Jérusalem:
 < Il y avait là Pierre, Jean, Jacques et André;Philippe et Thomas;Barthélemy et Matthieu;Jacques fils d'Alphée,Simon le zélote et Jude fils de Jacques. Tous unanimes étaient assidus à la prière, avec quelques femmes dont Marie, la mère de Jésus, et avec les frères de Jésus >.
 
Mort et Assomption de Marie
 
Comme l'indique Pierre Voulet9 12 de l'Apocalypse, où il est permis de reconnaître une image de la destinée finale de la Mère du Messie, le Nouveau Testament ne renferme pas d'allusion à la mort et à l'assomption de la Très Sainte Vierge. La première indication dans l'histoire apparaît sous le couvert de traditions apocryphes. Le premier témoin de ces traditions (la tradition byzantine en particulier) est constitué par un ensemble de textes désignés globalement sous le nom de Transitus Mariae et qui doivent remonter à un original commun. Cette relation nous est parvenue en plusieurs langues, grecque, syriaque, latine, arabe, sous des formes parfois remaniées en vue d'un usage liturgique. , < si l'on excepte le "signe" important de la Femme et du dragon qui fait l'objet de la vision du chap.
Le prototype, grec ou peut-être syriaque, peut remonter au IVème ou au Vème siècle. On y rapporte la mort de la Vierge Marie à Jérusalem, le rassemblement des Apôtres autour d'elle, son désir de quitter la terre pour rejoindre son Fils, ses funérailles solennelles, puis la venue du Christ pour la ramener à la vie et l'emporter au ciel. On remarquera cette mention des Apôtres comme témoins du fait. L'existence et la diffusion de ces textes sont un indice important, qui atteste une croyance répandue dans le peuple chrétien à une époque relativement ancienne >.  
Un autre témoignage de la croyance en l'Assomption est la tradition relative à la relique mariale de l'église des Blachernes à Constantinople. Le fragment qui nous le livre se présente comme un extrait d'une "Histoire euthymiaque"10. Il figure dans la deuxième homélie de Damascène sur la Dormition et sera reproduit plus avant.
 
EXEGESE PATRISTIQUE
 
JEAN DAMASCENE : Trois homélies sur la Dormition.
 
Ces trois homélies constituent un des principaux témoignages de la tradition d'après laquelle la Mère de Dieu, après sa mort, a été glorifiée et élevée au ciel dans son âme et dans son corps. L'auteur nous apprend que ces homélies sont l'œuvre de sa vieillesse, donc un peu antérieures au milieu du VIIIème siècle.
Elles ont été prononcées à date fixe, vraisemblablement le 15 août, puisque, à Jérusalem, cette date, qui dès le Vème siècle était la fête de la "mémoire" de la Vierge, était devenue au siècle suivant celle de la Dormition.  
Le lieu de la solennité, ici encore, a son importance. Ces panégyriques furent prononcés sur les pentes du mont des Oliviers, à Gethsémani. D'après la tradition de l'Eglise de Jérusalem, en effet, c'est là que le corps de la Vierge Marie aurait été enseveli, avant d'être emporté au ciel. C'est devant le monument qui passait pour le "tombeau de la Vierge", désormais vide, que l'orateur s'adresse aux fidèles : ainsi s'expliquent, non seulement certains traits, mais le genre même et l'accent particulier de ces homélies11 .
 
Première homélie sur la Dormition :
 
Le corps immaculé de Marie est soumis à la mort
< O surprise ! celle qui dans l'enfantement a surmonté les limites de la nature, maintenant se courbe sous ses lois, et son corps immaculé est soumis à la mort ! Il faut en effet déposer ce qui est mortel pour revêtir l'incorruptibilité, puisque le Maître de la nature lui-même n'a pas refusé l'expérience de la mort12 ! cette âme sainte, au moment où elle sort de la demeure qui avait reçu Dieu, comme le Créateur du monde la reçoit de ses propres mains, et quel légitime honneur il lui rend ! Par nature elle était la servante, mais dans les abîmes insondables de sa philanthropie, il a fait d'elle, selon l'ordre de l'économie, sa propre Mère, puisqu'il s'est incarné en vérité et n'a pas fait semblant de devenir un homme. Les troupes des anges te voyaient sans doute et attendaient ton départ de la vie humaine >.    . Car il meurt selon la chair, et par sa mort, il détruit la mort, à la corruption il confère l'incorruptibilité, et fait du trépas la source de la résurrection. Oh
 
Mais le corps de Marie est préservé de la corruption.
< O l'incomparable passage, qui te vaut la grâce d'émigrer vers Dieu ! Car si cette grâce est accordée par Dieu à tous les serviteurs qui ont son esprit - car elle leur est accordée, la foi nous l'apprend -, toutefois la différence est infinie entre les esclaves de Dieu et sa Mère. Alors comment appellerons-nous ce mystère qui s'accomplit en toi ? Une mort ? 
Maintenant si comme le veut la nature, ton âme toute sainte et bienheureuse est séparée de ton corps béni et immaculé et si ce corps est livré à la tombe suivant la loi commune, cependant il ne séjourne pas dans la mort et n'est pas détruit par la corruption. Pour celle dont la virginité est restée intacte dans l'enfantement, au départ de cette vie, le corps est gardé sans décomposition et placé dans une demeure meilleure et plus divine, hors des atteintes de la mort et capable de durer pour toute l'infinité des siècles [...] 
Ainsi toi, source permanente de la vraie lumière, inépuisable trésor de celui qui est la vie même, efflorescence féconde de bénédiction, toi qui es pour nous la cause et la donatrice de tous les biens, même si, par une séparation temporaire, ton corps disparaît dans la mort, cependant tu fais jaillir pour nous, libéralement, les flots incessants, purs, intarrissables de la lumière infinie, de la vie immortelle et de la vraie félicité, des fleuves de grâces, des sources de guérisons, une bénédiction perpétuelle. Tu as fleuri "comme le pommier parmi les arbres du verger et ton fruit est doux au palais des fidèles" [Ct.,2,3]. Aussi je ne dirai pas de ton saint départ qu'il est une mort, mais une dormition, ou un passage, ou plus proprement une entrée dans la demeure de Dieu. Sortant du domaine du corps, tu entres dans une condition meilleure13[   >.
 
Et le Fils a soumis à sa Mère la création tout entière
< Il fallait que celle qui avait donné asile au Verbe divin dans son sein, vint habiter dans les tabernacles de son Fils. Et comme le Seigneur avait dit qu'il devait être dans la demeure de son propre Père, il fallait que sa Mère demeurât au palais de son Fils "dans la maison du Seigneur , dans les parvis de la maison de notre Dieu". Car si "là est la demeure de tous ceux qui sont dans la joie", où donc habiterait la cause de la joie ?
 
Il fallait que celle qui dans l'enfantement avait gardé intacte sa virginité, conservât son corps sans corruption, même après sa mort.
Il fallait que celle qui avait porté petit enfant son Créateur dans son sein, vécût dans les tabernacles divins.
Il fallait que l'épouse que le Père s'était choisie vint habiter au ciel la demeure nuptiale.
Il fallait que celle qui avait contemplé son Fils en Croix et reçu alors au cœur le glaive de douleur qui l'avait épargnée dans son enfantement, le contemplât assis auprès de son Père.
Il fallait que la Mère de Dieu entrât en possession des biens de son Fils, et fût honorée comme Mère et servante de Dieu par toute la création[ii].
L'héritage passe toujours des parents aux enfants ; ici cependant, pour emprunter l'expression d'un sage, les sources du fleuve sacré remontent vers leur origine. Car le Fils a soumis à sa mère la création tout entière >.  
 
Deuxième homélie sur la Dormition :
 
Alors que cette homélie semble toucher à son terme apparaît, contre toute attente, un nouveau récit manifestement interpolé : l'extrait de l'"Histoire euthymiaque"[iii].
Dans cette Histoire, il est dit qu'au temps du Concile de Chalcédoine (451), l'impératrice Pulchérie voulant amener dans sa capitale la dépouille mortelle de la Théotokos, l'évêque de Jérusalem lui déclara que le corps avait été ravi au tombeau et élevé au ciel, d'après une "antique tradition" qu'il lui rapporte et qui présente de nombreuses ressemblances avec le Transitus. Et le récit conclut que seuls les vêtements mortuaires de la Vierge furent apportés à Constantinople[iv].
 
Extrait de l'Histoire euthymiaque
< Vous voyez chers pères et frères, tout ce que nous révèle ce tombeau plein de gloire. Et comme preuve qu'il en est bien ainsi, voici ce qui est écrit en propre dans l'Histoire euthymiaque, au troisième discours, chapitre 40 :
On a dit plus haut comment sainte Pulchérie éleva de nombreuses églises au Christ dans Constantinople. L'une d'elles est celle qui fut édifiée aux Blachernes au début du règne de Marcien, de divine mémoire. Ces souverains donc, ayant bâti en cet endroit un sanctuaire dédié à la glorieuse et toute sainte Théotokos, Marie toujours Vierge, et l'ayant orné de tout le décor possible, étaient à la recherche de son corps très saint qui avait reçu Dieu. Ils firent appeler l'archevêque de Jérusalem, Juvénal, et les évêques de Palestine, qui se trouvaient alors dans la capitale à cause du concile qui s'était tenu à Chalcédoine, et ils leur dirent : "Nous apprenons qu'il y a, à Jérusalem, la première église de la toute sainte Théotokos et toujours Vierge Marie, magnifique entre toutes, à l'endroit appelé Gethsémani, où le corps de cette Vierge, qui fut la séjour de la vie, fut déposé dans un cercueil. Or nous voulons faire venir ici cette relique pour la sauvegarde de cette capitale. 
Prenant la parole, Juvénal répondit : "Dans la sainte Ecriture inspirée de Dieu on ne raconte pas ce qui se passa à la mort de la sainte Théotokos Marie, mais nous tenons d'une tradition ancienne et très véridique qu'au moment de sa glorieuse dormition, tous les saints Apôtres qui parcouraient la terre pour le salut des nations, furent assemblés en un instant par la voie des airs à Jérusalem. Quand ils furent près d'elle, des anges leur apparurent dans une vision, et un divin concert des puissances supérieures se fit entendre. Et ainsi, dans une gloire divine et céleste, la Vierge remit aux mains de Dieu sa sainte âme d'une manière ineffable. Quant à son corps, réceptacle de la divinité, il fut transporté et enseveli, au milieu des chants des anges et des Apôtres, et déposé dans un cercueil à Gethsémani, où pendant trois jours persévéra sans relâche le chant des chœurs angéliques. Après le troisième jour, ces chants ayant cessé, les Apôtres présents ouvrirent le cercueil à la demande de Thomas qui seul avait été loin d'eux, et qui, venu le troisième jour, voulut vénérer le corps qui avait porté Dieu. Mais son corps digne de toute louange, ils ne purent aucunement le trouver ; ils ne trouvèrent que ses vêtements funèbres déposés là, d'où s'échappait un parfum ineffable qui les pénétrait, et ils refermèrent le cercueil[v] : Saisis d'étonnement devant le prodige mystérieux, voici seulement ce qu'ils pouvaient conclure : celui qui dans sa propre personne daigna s'incarner d'elle et se faire homme, Dieu le Verbe, le Seigneur de la gloire, et qui garda intacte la virginité de sa Mère après son enfantement, celui-là avait voulu encore, après son départ d'ici-bas, honorer son corps virginal et immaculé du privilège de l'incorruptibilité, et d'une translation avant la résurrection commune et universelle [vi]..
Etaient présents alors avec les Apôtres, le saint apôtre Timothée, premier évêque d'Ephèse, et Denys l'Aréopagite, comme lui-même, le grand Denys, dans ses discours adressés au susdit apôtre Timothée, au sujet du bienheureux Hiérothée, lui-même alors présent, en témoigne en ces termes :
"Même auprès de nos pontifes inspirés, en effet, - lorsque lui-même comme tu le sais, et lui et beaucoup de nos saints frères, nous nous réunîmes pour contempler le corps qui fut principe de vie, en présence aussi de Jacques, frère du Seigneur, et de Pierre, la plus haute et la plus ancienne autorité des théologiens, et lorsqu'on décida après cette contemplation, que chacun de tous les pontifes célébrerait selon son pouvoir la bonté infiniment puissante de la force théarchique, - après les théologiens, tu le sais, il dépassait tous les autres initiateurs sacrés, tout ravi, tout transporté hors de lui-même, subissant l'emprise profonde de l'objet qu'il célébrait ; et tous ceux qui l'entendaient, qui le voyaient, qui le connaissaient sans qu'il les reconnût, le tenaient pour un inspiré de Dieu et pour un divin auteur d'hymnes. Mais à quoi bon t'entretenir de ce qu'il fut alors dit de Dieu ? Car, si ma propre mémoire ne me trompe, je sais que j'ai entendu souvent de ta bouche des fragments de ces hymnes inspirés".
A cette réponse, les souverains demandèrent à l'archevêque Juvénal lui-même de leur envoyer, dûment scellé, ce saint cercueil avec les vêtements funèbres de la glorieuse et toute sainte Théotokos Marie, qui s'y trouvaient. L'ayant reçu, ils le déposèrent dans le sanctuaire élévé aux Blachernes en l'honneur de la sainte Théotokos. Tels furent donc les faits >.
 
Promulgation du dogme de l'Assomption
Quelques semaines après l'encyclique Humani generis (12 août 1950), qui dénonçait "quelques opinions fausses qui menacent de ruiner les fondements de la doctrine catholique", Pie XII, le 1er novembre, définissait dogmatiquement l'Assomption de la Vierge Marie, en présence de 622 évêques et d'une multitude de fidèles.
< Les évêques du monde entier avaient été consultés par le pape sur l'opportunité de cette promulgation solennelle d'une croyance fort ancienne et répandue. Les réponses avaient été quasiment toutes favorables. Par la constitution apostolique Munificentissimus Deus, Pie XII définissait comme dogme de foi que "l'Immaculée Mère de Dieu, Marie toujours Vierge, après avoir achevé le cours de sa vie terrestre, a été élevée en corps et en âme à la gloire céleste". Ainsi le Pape appliquait ce qu'il avait rappelé dans Humani generis et que l'on peut considérer comme la constante principale de son pontificat : "Dieu a donné à son Eglise, en même temps que les sources sacrées, une autorité doctrinale vivante (magistère), pour éclairer et pour dégager ce qui n'est contenu qu'obscurément et comme implicitement dans le dépôt de la foi. Et ce dépôt, ce n'est ni à chaque fidèle, ni même aux théologiens que le Christ l'a confié pour en assurer l'interprétation authentique, mais au seul magistère de l'Eglise"[vii] >. 
 
LA DESTINEE DE MARIE DANS L'APOCALYPSE
 
Un signe grandiose apparut au ciel:une Femme. Le soleil l'enveloppa, la lune est sous ses pieds et douze étoiles couronnent sa tête" [Ap.,12,1].
 
L’APOCALYPSE DE S. JEAN
 
Le mot "apocalypse" est la transcription du terme grec apocaluptein  qui signifie "retirer le voile". Une apocalypse est ainsi une révélation ; toute apocalypse suppose donc révélation faite par Dieu aux hommes de choses cachées et connues de lui seul, tout particulièrement de choses concernant l'avenir. Il est malaisé de définir exactement la frontière séparant le genre apocalyptique du genre prophétique ; mais tandis que les anciens prophètes entendaient les révélations divines et les transmettaient oralement, l'auteur des apocalypses reçoit ses révélations sous la forme de visions qu'il consigne dans un livre. D'autre part, ces visions n'ont pas valeur pour elles-mêmes mais pour le symbolisme dont elles sont chargées ; car tout, ou presque tout, dans une apocalypse, a valeur symbolique : les chiffres, les choses, les parties du corps, les personnages eux-mêmes qui entrent en scène. Lorsqu'il décrit une vision, le voyant traduit en symboles les idées que Dieu lui suggère, procédant alors par accumulation de choses, de couleurs, de chiffres symboliques, sans se soucier de l'incohérence des effets obtenus. Pour le comprendre, il faut donc entrer dans son jeu, être suffisamment initié pour pouvoir traduire en idées les symboles qu'il propose, sous peine de fausser le sens de son message.
Les apocalypses eurent un grand succès dans certains milieux juifs (y compris les Esséniens de Qumrân) aux deux siècles qui précédèrent l'avènement du Christ. Préparé déjà par les visions de prophètes tels qu'Ezéchiel ou Zacharie, le genre apocalyptique s'épanouit dans l'œuvre de Daniel [cf.Dn.,7-12], et dans de nombreux ouvrages apocryphes écrits aux alentours de l'ère chrétienne. Le Nouveau Testament n'a retenu dans son canon qu'une Apocalypse, dont l'auteur se nomme lui-même : Jean,1,9, exilé à cause de sa foi au Christ, dans l'île de Patmos d'où il écrit. Une tradition représentée déjà par S.Justin et largement répandue à la fin du deuxième siècle (S.Irénée, Clément d'Alexandrie, Tertullien, le Canon de Muratori), l'identifie à Jean l'Apôtre, l'auteur du quatrième évangile. Mais, jusqu'au 1er siècle, doutant qu'elle soit l'œuvre d'un apôtre, les Eglises de Syrie, de Cappadoce, et même de Palestine ne semblaient pas avoir inséré l'Apocalypse au canon des Ecritures. D'autre part, si l'Apocalypse de Jean offre une parenté indéniable avec les autres écrits johanniques, elle s'en distingue néanmoins par sa langue, et par son style, et par certaines vues théologiques, (concernant la Parousie du Christ notamment), si bien qu'il demeure difficile de lui assigner immédiatement le même auteur. Malgré tout, elle reste d'inspiration johannique, écrite dans l'entix]. ourage immédiat de l'apôtre et imprégnée de son enseignement. Sa canonicité ne saurait faire de doute. Quant à sa date, on admet assez communément qu'elle aurait été composée sous le règne de Domitien vers 95[viii] ;  d'autres, non sans quelque vraisemblance, pensent que certaines parties au moins auraient été rédigées dès le temps de Néron, un peu avant 70[
Pour bien comprendre l'Apocalypse il s'avère donc nécessaire de bien la replacer dans le milieu historique qui lui a donné naissance : une période de troubles et de violentes persécutions contre l'Eglise naissante. Car de même que dans les apocalypses qui l'ont précédée (spécialement celle de Daniel) et dont elle s'inspire manifestement, elle est avant tout un écrit de circonstance, destiner à relever et à affermir le moral des chrétiens, scandalisés sans doute de ce qu'une persécution si violente ait pu se déchaîner contre l'Eglise de celui qui avait affirmé :"Ne craignez pas, j'ai vaincu le monde" (Jn.,16,33).
D'emblée, on peut distinguer deux grandes sections : la section prophétique qui se présente sous le forme de "lettres aux Eglises" [1,9 à 3,22] et la section plus strictement apocalyptique [4,1 à 22,15]. Dans cette dernière on retrouve globalement le schéma habituel aux évocations apocalyptiques : les préludes de la fin des temps [6,1 à 11,19], les épreuves immédiates et la grande confrontation [12,1 à 20,15], l'accomplissement et la manifestation finale [21,1 à 22,15].
Dans l'Apocalypse de Jean, ce schéma est enrichi par le jeu des "septénaires" (sept sceaux, sept trompettes, sept coupes) avec l'intercalation de visions intermédiaires qui permettent de multiplier les allusions, de récapituler de nombreux textes de l'Ancien Testament et d'étaler sa méditation sur le mystère de l'Eglise.
L'Apocalypse met en jeu des valeurs éternelles sur lesquelles peut s'appuyer la foi des fidèles de tous les temps. Déjà dans l'Ancien Testament la confiance du peuple saint était fondée sur la promesse de Dieu de demeurer "avec son Peuple" [cf.Ex.,25,8], présence qui signifiait protection contre les ennemis pour opérer le salut. Maintenant encore, et bien plus parfaitement, Dieu est avec son peuple nouveau qu'il s'est uni en la personne de son Fis, Emmanuel (Dieu avec nous) ; et l'Eglise vit de cette promesse du Christ ressuscité : "Voici que je suis avec vous pour toujours, jusqu'à la fin du monde" [Mt.,28,20]. S'il en est ainsi, les fidèles n'ont rien à craindre ; même s'ils doivent momentanément souffrir pour le nom du Christ, ils seront en définitive vainqueurs de Satan et de toutes ses machinations. Le sacrifice de l'Agneau a remporté la victoire dernière, et quels que soient les maux dont souffre l'Eglise du Christ, elle ne peut douter de la fidélité de Dieu jusqu'au moment où le Seigneur viendra "bientôt" [1,1 et 22,20]. L'Apocalypse est la grande épopée de l'espérance chrétienne, le chant de triomphe de l'Eglise persécutée[x].
 
COMMENTAIRE DU PERE FEUILLET
 
En l'absence d'allusions à l'Assomption de la Très Sainte Vierge dans les ouvrages précédant l'Apocalypse de S.Jean dans le Nouveau Testament, seul ce dernier écrit, en appliquant Ap.,12,1 à la Mère du Messie, donne son sens définitif à l'oracle deGn.,3,15, prédiction capitale, mais combien obscure de la revanche de la femme sur le serpent tentateur.
C'est en effet sur ce grand texte, interprété comme l'a fait l'auteur de l'Apocalypse, que l'Eglise catholique s'est appuyée quand elle a proclamé les deux dogmes étroitement liés de l'Immaculée conception et de l'Assomption de la Vierge Marie. La Femme céleste d'Ap.12,1, dont Jean contemple la victoire parfaite, est assurément la meilleure illustration scripturaire de ces deux vérités. 
 
Textes en présence :
 
Gn.,3 :
     (15)Je mettrai l'hostilité entre toi (le serpent) et la Femme, entre ta
            descendance et sa descendance. Celle-ci te meurtrira à la tête et
            toi, tu la meurtriras au talon[xi].
 
Ap.12 :
     (2) Elle est enceinte et crie dans les douleurs et le travail de
          l'enfantement.
     (3) Puis un second signe apparut au ciel : un énorme Dragon rouge-feu,
          à sept têtes et dix cornes, chaque tête surmontée d'un diadème.
     (4)Sa queue balaie le tiers des étoiles du ciel et les précipite sur la
          s'apprête à dévorer son enfant aussitôt né. 
     (5) Or la Femme mit au monde un enfant mâle, celui qui doit
          mener toutes les nations avec un sceptre de fer[xiii];
     (6)et son enfant fut enlevé jusqu'auprès de Dieu et de son trône,
          tandis que la Femme s'enfuyait au désert, où Dieu lui a ménagé un
          refuge pour qu'elle y soit nourrie 1260jours[xiv] .
     (7) Alors il y eut une bataille dans le ciel:Michel et ses anges  
          combattirent le Dragon. Et le Dragon riposta avec ses anges;
     (8) mais ils eurent le dessous et furent chassés du ciel.
     (9) On le jeta donc, l'énorme Dragon, l'antique Serpent, le Diable ou le
           Satan, comme on l'appelle, le séducteur du monde entier, on le jeta
           sur la terre et ses Anges furent jetés avec lui.  
     (10)Et j'entendis une voix clamer dans le ciel:"Désormais la victoire,
           la puissance et la royauté sont acquises à notre Dieu , et la
           domination à son Christ, puisqu'on a jeté bas l'accusateur de nos
           frères, celui qui les accusait jour et nuit devant notre Dieu.
     (11)Mais eux l'ont vaincu par le sang de l'Agneau et par la parole
           dont ils ont témoigné, car ils ont méprisé leur vie jusqu'à mourir.
     (12)Soyez donc dans la joie, vous les cieux et leurs habitants. Malheur
           à vous, la terre et la mer, car le Diable est descendu chez vous,
           frémissant de colère et sachant que ses jours sont comptés.
     (13)Se voyant rejeté sur la terre, le Dragon se lança à la poursuite de la
           Femme, la mère de l'enfant mâle.
     (14)Mais elle reçut les deux ailes du grand aigle pour voler au désert
           jusqu'au refuge où, loin du serpent, elle doit être nourrie un temps
           et des temps et la moitié d'un temps.
     (15)Le Serpent vomit alors de sa gueule comme un fleuve d'eau
           derrière la Femme pour l'entraîner dans ses flots.
     (16)Mais la terre vint au secours de la Femme:ouvrant la bouche, elle
           engloutit le fleuve vomit par la bouche du Dragon.
     (17)Alors furieux contre la Femme, le Dragon s'en alla guerroyer contre
           le reste de ses enfants, ceux qui gardent les commandements de
           Dieu et possèdent le témoignage de Jésus. 
  
Mi.,7 :
     (17)Elles (les nations) lècheront la poussière comme le Serpent, comme
           les bêtes qui rampent sur la terre. Elles sortiront tremblantes de
           leurs repaires vers Yahvé, notre Dieu. Elles seront terrifiées et
           craintives devant toi.
 
Is.,66 :
     (7)Avant d'être au travail elle a enfanté ; avant que viennent les
          douleurs elle a accouché d'un garçon.
 
Gn.,37 :
     (9)Il eut encore un autre songe qu'il raconta à ses frères. Il dit : "J'ai
          encore fait un rêve ; il me paraissait que le soleil, la lune et les onze
          étoiles se prosternaient devant moi".
 
Os.,10 :
      (8)Ils seront détruits, les hauts lieux d'Aven, ce péché d'Israël;épines
           et chardons grimperont sur les autels.
           Ils diront aux montagnes:"Couvrez-nous", et aux collines:"Tombez
           sur nous"!
 
Lc.,23 :
     (30)Alors on se mettra à dire aux montagnes:Tombez sur nous! et aux
           aux collines couvrez-nous!
 
Ap.,11 :
     (2)Quant au parvis extérieur du Temple,laisse-le,ne le mesure pas,car
          on l'a donné aux païens;ils fouleront la Ville Sainte durant 42 mois.
 
Lc.,21 :
     (24)Ils tomberont sous le tranchant du glaive et ils seront emmenés
            captifs dans toutes les nations , et Jérusalem sera foulée aux pieds
            par les païens jusqu'à ce que soit accompli le temps des païens.
 
Jn.,16 :
      (21)La femme,sur le point d'accoucher,s'attriste parce que son heure
             est venue, mais lorsqu'elle a donné le jour à l'enfant, elle ne se
             souvient plus des douleurs dans la joie qu'un homme soit mis au
             monde.
      (22)Vous aussi, maintenant vous voilà tristes ; mais je vous verrai de
             nouveau et votre cœur sera dans la joie, et votre joie, nul ne vous
             l'enlèvera.
 
Dn.,7 :
      (25)....les saints seront livrés entre les mains d'un roi autre que les dix
            rois, pour un temps et des temps et un demi-temps.
  
Dn.,12 :
      (7)L'homme vêtu de lin qui était en amont du fleuve attesta par
           l'Eternel Vivant : "Pour un temps, des temps et un demi-temps et
           toutes ces choses s'achèveront quand sera achevé l'écrasement de
           la force du Peuple saint".
 
Ex.,19 :
      (4)Vousavezvuvous-mêmescequej'aifaitauxEgyptiens,etcomment
           je vous ai emportés sur des ailes d'aigles et amenés vers moi.
 
Dt.,32 :
      (11)Tel un aigle qui veille sur son nid,
            plane au-dessus de ses petits,
            il déploie ses ailes et le prend,
            il le soutient sur son pennage.
 
Is.,40 :
      (31)Mais ceux qui espèrent en Yahvé renouvellent leur face, ils
            déploient leurs ailes comme des aigles, ils courent sans s'épuiser,
            ils marchent sans se fatiguer.
 
Ap.,6 : (à la fin de la vision où l'Agneau brise les sept sceaux),
      (15)...tous enfin, esclaves ou libres, ils allèrent se terrer dans des
             cavernes et parmi les rochers des montagnes,
      (16) en disant:"Croulez sur nous et cachez nous loin de Celui qui siège
             sur le trône et loin de la colère de l'Agneau.
       
Ps.,2 : (Le drame messianique)
      (7)Je publierai le décret de Yahvé,
           Il m'a dit : "Tu es mon fils,
           moi, aujourd'hui, je t'ai engendré.
      (8)Demande, et je te donne les nations pour héritage,
           pour domaine les extrémités de la terre,
      (9)tu les briseras avec un sceptre de fer,
           comme un vase de potier tu les casseras.
        
Une autre condition doit être encore formulée. Une vision apocalyptique est tout autre chose qu'un récit historique. On ne peut pas expliquer convenablement Ap.12 si on admet pas au départ que l'auteur a comme télescopé et fondu en une vision unique des réalités certes intimement unies, mais parfaitement distinctes. C'est ainsi qu'il a fondu ensemble la naissance physique du Christ à Bethléem et sa naissance métaphorique au Calvaire, ce qui lui permet de parler des douleurs atroces de l'enfantement[xvii].
Il semble encore avoir fondu ensemble le triomphe remporté par Michel sur les mauvais anges aussitôt après la création du monde angélique et le triomphe du Christ sur les puissances mauvaises au moment de sa Passion[xviii] ; il est l'unique Sauveur. Nous dirons plus loin comment ce même sang rédempteur agit également par anticipation quand il fait triompher du Dragon la future Mère du Christ que le Voyant [l'apôtre Jean] contemple arrachée aux luttes de la terre avant même la réalisation du mystère de l'Incarnation. Enfin, sans aucun doute possible, le Voyant a pareillement fondu ensemble la Sion idéale des prophètes et l'Eglise chrétienne, pourtant distinctes ; en effet seule Sion, mais non l'Eglise chrétienne, peut être considérée comme la Mère du Christ. A cet égard, ce paragraphe apparaît en parfaite continuité avec les conceptions mariales de S.Luc et du quatrième évangile qui reposent sur l'anticipation. Ce serait sans doute mal interpréter le début du chapitre 12 de l'Apocalypse que d'y voir exclusivement la Vierge Marie, mais vouloir en faire abstraction serait tout autant préjudiciable., l'un et l'autre triomphe étant dud pareillement au sang du Christ qui aux origines agissait déjà par anticipation. En effet dans l'Apocalypse l'Agneau immolé est le grand vainqueur, et, en un certain sens l'unique vainqueur de toutes les puissances mauvaises
 
Que personnifie la Femme couronnée d'étoiles?
La Femme couronnée d'étoiles qui enfante le Christ est une personnification du peuple de Dieu, et plus particulièrement de la Sion idéale des prophètes. C'est ce que montre en tout premier lieu la très nette référence d'Ap.,12,5 à Is.,66,7 où Sion donne naissance au peuple messianique. Outre l'allusion possible de l'Apocalypse à Gn.,37,9, le second songe de Joseph , où le soleil, la lune et onze étoiles (son père, sa mère et ses onze frères) se prosternent devant Joseph, les douze étoiles font songer de toute façon aux douze tribus d'Israël (et donc aux douze apôtres).
  On a proposé comme source de ce thème divers parallèles juifs ou vétérotestamentaires. Le plus proche est sans doute le chapitre 60 du Livre d'Isaïe. En cet oracle Jérusalem considérée comme une femme, épouse de Yahvé et mère du peuple de Dieu eschatologique, apparaît soudain, tel un splendide lever de soleil, éclairée qu'elle est de la lumière même de Dieu ; elle reçoit en outre formellement pour attributs le soleil et la lune, tout comme la Femme de l'Apocalypse : "Debout ! rayonne, car voici la lumière, et sur toi s'élève la gloire de Yahvé !...Tu n'auras plus le soleil comme lumière le jour, la clarté de la lune ne t'illuminera plus. Mais Yahvé sera ta lumière éternelle, et ton Dieu sera ta beauté. Ton soleil ne se couchera plus car Yahvé sera ta lumière éternelle et les jours de ton deuil seront accomplis"(60,1,19.20). Et aussitôt après, le prophète de souligner comment cette Jérusalem nouvelle doit donner naissance à un peuple saint et nombreux, celui de l'ère de grâce (60,21.22), la postérité bénie de Dieu (61,9 ; 65,23). Dans les derniers chapitres de l'Apocalypse qui décrivent la Jérusalem nouvelle, le même chapitre 60 d'Isaïe est littéralement pillé par l'auteur. Or il existe un rapport certain entre la Femme d'Ap.12 et la Jérusalem nouvelle, Epouse de l'Agneau, de la fin de l'Apocalypse.
Il est un autre texte de l'Ancien Testament allégué encore comme parallèle par plusieurs auteurs, et que la liturgie elle-même associe à celui de l'Apocalypse. Il s'agit de Cantique des Cantiques 6,10 : "Qui est celle-ci qui surgit comme l'aurore, belle comme la lune, resplendissante comme le soleil, redoutable comme des bataillons ?"
Le P. Dubarle souligne que ce passge a en commun avec l'Apocalypse, non seulement les éléments astraux, mais encore l'idée de lutte contre des forces adverses.
 
Pourquoi la référence à la Vierge Marie ne peut-elle être évitée?
Faut-il voir dans les données que nous venons d'expliquer une objection valable à l'encontre d'une exégèse mariale d'Ap.12 ? Nullement. En effet S.Luc et le quatrième évangile s'accordent à faire voir en Marie la personnification de la Sion idéale des prophètes. Effectivement ce n'est que par Marie que cette Sion idéale a donné au monde le Christ et le peuple messianique. En outre, interprétées à partir de Jn.,16,21.22 qui renvoie à Is.,66,7-9 de la même façon qu'Ap.,12,5, les deux scènes johanniques de Cana et du Calvaire font à Marie souffrant au pied de la Croix l'application de la maternité messianique douloureuse de Sion. 
Il faut aller plus loin. Non seulement le fait que la Femme d'Ap.12 personnifie Sion ne s'oppose pas à l'exégèse mariale, mais des indices convergents montrent que cette exégèse mariale ne peut pas être évitée.
On ne s'attend nullement à ce que la Sion collective des prophètes soit opposée à la personne d'Eve, comme la christologie paulienne oppose la personne du Christ à celle d'Adam. Or, aussi clairement que possible, la Femme de l'Apocalypse est présentée comme la réplique et l'antithèse d'Eve : elle est menacée par "l'antique serpent" qui avait séduit Eve au paradis terrestre ! Cette évocation d'Eve n'a rien de surprenant s'il s'agit de la Vierge Marie, que S.Luc et le quatrième évangile opposent de la même façon, quoiqu'en termes moins explicites, à la première femme de la Genèse[xix] .
Ajoutons que, mis à part un texte obscur et fort discuté des hymnes de Qumrân, ni l'Ancien Testament, ni le judaïsme tardif ne parlent d'une mère collective du Messie personnel. La référence certaine de l'Apocalypse en 12,5 à Is.,66,7 ne doit pas faire oublier une différence essentielle entre les deux passages, différence soulignée avec raison par G.E. Ladd : tandis que Sion en Is.,66,7 sq.     n'est mère que du nouvel Israël ou de l'Israël restauré, la Femme de l'Apocalypse est mère tout à la fois du Christ personnel et des chrétiens qui sont appelés au v.17 le reste de sa descendance.
Il ne faut pas perdre de vue que le texte de l'Apocalypse ne saurait être expliqué, comme on le fait parfois, uniquement à partir des oracles qui nous parlent de la maternité messianique de Sion. Nous avons là une synthèse d'une rare puissance où à ces oracles d'autres se trouvent intimement unis : tout d'abord la prophétie d'Is.,7,14 : "C'est pourquoi le Seigneur lui-même vous donnera un signe : voici que la vierge (la jeune fille) est enceinte et enfantera un fils (cf.le signe de la Femme d'Ap.12,1 rapproché de ce qui est dit d'elle au v.2 : elle est enceinte et crie pour enfanter) ; en second lieu et surtout le Protévangile (Gn.,3,15) où est prédite la revanche de la descendance de la Femme (et de la Femme elle-même) sur le serpent tentateur du paradis terrestre.
Il est indubitable que le chapitre 12 de l'Apocalypse se réfère au chapitre 3 de la Genèse, et plus particulièrement à Gn.,3,15. Le grand Dragon qui entre en scène dans l'Apocalypse, c'est le serpent antique (Ap.,12,9), donc le tentateur de la Genèse : "Je mettrai une inimitié entre toi et la femme, entre ton lignage et le sien. Il t'écrasera la tête et tu l'atteindras au talon". Tout comme cette prophétie, l'Apocalypse décrit une violente opposition entre la Femme et le serpent-Dragon. Dans l'Apocalypse le Dragon se tient debout devant la femme qui va enfanter pour lui dévorer son enfant ; ce trait correspond à ce qui est dit du serpent en Gn.,3,15 : il épie (térèseis dans la Septante) le lignage de la femme et est prêt à l'attaquer. En Ap.,12,7 il est question du "reste de la descendance" de la Femme avec en grec le mot sperma pour désigner cette descendance ; il y a là un contact littéraire à peu près certain avec la traduction grecque de Gn.,3,15 où le lignage de la femme est appelé sperma autès.
Mais quel que soit le sens littéral de Gn.,3,15, ce qui nous intéresse avant tout ici, c'est la manière dont l'auteur de l'Apocalypse a lu cet oracle. Il est certain qu'il a vu dans la descendance de la femme dont parle Gn.,3,15 le Christ personnel tout d'abord, et en second lieu seulement les chrétiens (cf. v.17 : "le reste de la descendance" de la Femme). Il est certain encore que, dans l'Apocalypse, c'est ce christ personnel qui remporte la victoire sur le serpent diabolique annoncé en Gn.,3,15 ; "le reste de la descendance" de la Femme ne participe à cette victoire que dans la mesure de sa fidélité. Enfin, le triomphe sur le Serpent de la Femme elle-même, la Mère du Messie que l'exégèse littérale a de la peine à découvrir en Gn.,3,15, l'auteur de l'Apocalypse l'exprime très clairement quand il nous montre la Femme déjà transférée au ciel et couronnée de douze étoiles.
L'argument le plus décisif en faveur de l'exégèse mariale nous paraît être le suivant. Est-il concevable qu'un auteur de la fin du Ier siècle ait pu évoquer la Mère du Christ en faisant totale abstraction de la Vierge Marie ? Ce phénomène apparaît particulièrement étrange s'il s'agit d'un auteur connaissant le troisième évangile, car celui-ci attribue à la Vierge Marie, du fait de sa maternité messianique, et divine, une place exceptionnelle dans l'histoire du salut. Or l'auteur de l'Apocalypse connaît le troisième évangile ; nous ne citerons ici que deux contacts qui sont très frappants : on trouve en Ap.,6,16, la même exploitation du texte d'Osée (10,8) qu'en Lc.,23,30, avec chaque fois la même modification du texte prophétique ("tombez sur nous et couvrez-nous", au lieu de "couvrez-nous et tombez sur nous") ; en Ap.,11,2 comme en Lc.,21,24 il est question de Jérusalem foulée aux pieds par les Gentils.
L'omission de toute référence à la Vierge Marie devient totalement incompréhensible si, en dépit des difficultés soulevées par les critiques, on persiste à penser que l'Apocalypse provient fondamentalement de la même main que le quatrième évangile, c'est-à-dire de l'apôtre S.Jean, lié de façon très spéciale à la Mère de Jésus. Et comment ne pas faire entrer également en ligne de compte la ressemblance entre Ap.,12,5 et le texte de Jn.,16,21.22 qui éclaire les scènes mariales de Cana et du Calvaire ?
Si, en 12,1, la Femme de l'Apocalypse, en qui nous avons reconnu la Vierge Marie, nous est montrée couronnée, c'est qu'elle a triomphé du Diable dont les assauts remplissent le chapitre 12 ; sa couronne est formée de douze étoiles qui évoquent, comme nous l'avons dit, les douze tribus d'Israël, parce que son triomphe est d'une certaine façon celui de l'Eglise. Si la Femme de l'Apocalypse est déjà couronnée à l'époque même où elle est tourmentée pour mettre au monde le Christ (il s'agit là de l'enfantement métaphorique de la Passion), ce paradoxe étonnant est destiné à souligner que la Mère du Christ, par une anticipation tout à fait extraordinaire, participe à la victoire du Christ sur les puissances du mal, avant même la Passion et la Résurrection du Christ. Cette anticipation est parallèle à celle que nous avons découverte dans le titre de "pleine de grâce" de Lc.,1,28. Si la Femme de l'Apocalypse est déjà présente au ciel où son Fils sera ravi après sa passion, c'est que, par anticipation, elle participe également à la résurrection glorieuse et à l'exaltation de son Fils.
Les catholiques n'auront pas de peine à discerner ici une base scripturaire inappréciable pour les deux dogmes mariaux de l'Immaculée Conception et de l'Assomption.
 
Pourquoi en Ap.12,6sq.la Femme ne peut être que l'Eglise chrétienne?
Après avoir mis en valeur les arguments qui font voir dans la Femme d'Ap.,12 tout d'abord la personnification de Sion, puis la Vierge Marie, il nous reste à souligner les rapports manifestes de cette Femme avec l'Eglise chrétienne.
Il est certain en effet qu'en Ap.,12,6 la Femme qui s'enfuit au désert où elle est nourrie par Dieu est uniquement l'Eglise chrétienne, soutenue par l'Eucharistie pendant son pèlerinage terrestre de la même façon que les Hébreux au désert bénéficièrent de la manne.
La Femme a reçu les deux ailes du grand aigle pour voler au désert : cette image est empruntée à Ex.,19,4 et Dt.,32,11 où Yahvé est censé porter son peuple à travers le désert vers la Terre Promise comme un aigle porte ses petits ; en Is.,40,31, c'est à l'espérance d'un nouvel exode qu'est lié le symbole d'ailes d'aigle données aux Israélites qui vont être rapatriés. Dans l'Apocalypse la référence à l'Exode ne peut faire de doute. Dieu protège son nouveau peuple, l'Eglise, comme il avait autrefois protégé le peuple choisi.
La nourriture procurée à la Femme dans le lieu préparé par Dieu fait songer à la manne. Or, dans le quatrième évangile (chap.6) le prodige de la manne, rappelé par le miracle de la multiplication des pains opéré lui aussi dans le désert, est le type du sacrement de l'Eucharistie. Il est vrai qu'à l'instar des eaux vives qui désignent tout à la fois la grâce et la félicité de l'au-delà, le symbole de la manne pourrait être lui aussi polyvalent, en Ap.,12,7 il pourrait désigner la récompense céleste plutôt que le sacrement.
Mais on n'en saurait dire autant pour Ap.,12,6 en raison de la précision chronologique des 1260 jours. Ces 1260 jours (ou un temps, des temps et la moitié d'un temps) au cours desquels la Femme est nourrie sont empruntés à Dn.,7,25 et Dn.,12,7 où ils se réfèrent à la durée de la persécution d'Antiochus Epiphane. Ils représentent dès lors le temps d'épreuve de l'Eglise, antérieur à l'instauration du Règne de Dieu.
La suite du texte de l'Apocalypse nous montre Dieu protégeant l'Eglise comme il protégeait Israël. Le Dragon poursuit en vain la Femme et "vomit derrière elle un fleuve pour l'entraîner dans ses flots" (v.15). Mais la terre engloutit ce fleuve (v.16), c'est là une allusion au châtiment de Coré, Datan et Abiram (Nb.,16,32), et peut-être aussi, comme le suggère le P.Dubarle, au texte célèbre du Cantique : "Les grandes eaux ne sauraient éteindre l'amour, ni les fleuves le submerger" (Ct.,8,7).
Ainsi donc, sans aucune hésitation, nous appliquons Ap.12,6 et 13-16 exclusivement à l'Eglise. La référence à l'Assomption de la Vierge qu'on a cru parfois découvrir en Ap.,12,6 est proprement insoutenable : dans la Bible le séjour au désert est d'ordinaire une épreuve ; en tout cas il n'est jamais un symbole de la béatitude céleste. Mais s'il faut ainsi exclure d'Ap.,12,6 toute allusion à la Vierge Marie, n'est-ce pas là une condamnation sans appel de l'application des versets qui précèdent à la Mère de Jésus ? En effet n'est-ce pas toujours la même Femme qui est en scène aux versets 1 à 5 et au v.6 ?
Nous répondons : c'est la même Femme, et à un autre point de vue ce n'est pas la même Femme. Nous sommes ici au cœur même du problème soulevé par l'exégèse d'Ap.12. D'une manière générale, entre l'ancienne économie et l'économie chrétienne, il y a tout à la fois continuité et rupture, car l'ancienne économie n'est qu'une préparation de celle du Christ. L'Eglise chrétienne n'existe pas encore dans l'Ancien Testament ; elle est un fruit de la Passion et de la Résurrection du Christ. Il est clair que prise comme collectivité, elle ne peut être d'aucune façon regardée comme la Mère du Christ. C'est donc que la Femme, Mère du Christ, des versets 2, 4 et 5, tout en étant en connexion intime avec la Femme réfugiée au désert du verset 6, ne saurait être confondue avec elle.
 
Le rôle de la Vierge Marie dans le mystère de l'Incarnation rédemptrice 
C'est ainsi dans l'Apocalypse que se trouve proclamé de la manière la plus éloquente le lien entre Marie et l'Eglise. C'est en effet une icône de l'Eglise de la fin des temps que la Femme contemplée par Jean dans le ciel, enveloppée par le soleil et déjà victorieuse du Dragon infernal, avant même qu'elle ait enfanté en d'atroces douleurs sur la terre le Messie et le peuple messianique. De même que les étoiles des sept lettres de l'Apocalypse sont, selon toute vraisemblance, les chefs des communautés chrétiennes (Polycrate d'Ephèse appelle pareillement grands astres, les apôtres et les premiers évêques monarchiques d'Asie), de même est-on autorisé à voir dans les douze étoiles de la couronne que porte la Femme de l'Apocalypse une référence aux douze apôtres qui ont fondé l'Eglise. Si la Vierge est en relation spéciale avec l'Esprit Saint, il en va de même de l'Eglise.
Dans les écrits johanniques, relevons seulement ces deux traits parmi beaucoup d'autres. A la fin de l'Apocalypse [22,17] l'Esprit et l'Epouse de l'Agneau se joignent dans une commune imploration pour dire au Christ : Viens ! La finale du récit johannique de la Passion, après nous avoir montré Jésus donnant sa Mère à ses disciples et leur donnant l'Esprit, nous fait voir immédiatement après, l'Eglise naissant mystérieusement du côté transpercé du Christ crucifié. Don fait par Jésus aux disciples de sa propre Mère, don de l'Esprit et don de l'Eglise et des sacrements, ce sont là trois bienfaits, fruits du Calvaire, rapprochés les uns des autres en Jn.,19,25-37 : ils sont rapprochés parce qu'ils se tiennent et sont inséparables. Le don de l'Esprit Saint fait à Marie précède celui qui est fait à l'Eglise : dans le récit lucanien de l'Annonciation n'est-il pas suggéré que la venue de l'Esprit Saint sur la Vierge Marie est un prélude à la naissance de l'Eglise à la Pentecôte ? 
En récapitulant en elle le peuple de Dieu de l'Ancien Testament, la Vierge Marie n'est pas seulement la Mère du Christ et du peuple chrétien, mais elle est aussi le commencement de l'Eglise, le premier et le plus éminent de ses membres. C'est en Marie, et en Marie seulement, que se rencontrent le peuple de Dieu de l'ancienne alliance et celui de la nouvelle alliance. D'une certaine façon le sort du Christ et celui du peuple chrétien sont liés, malgré la distinction radicale entre eux : ainsi s'explique que dans son évocation de la Passion et de la Résurrection du Christ (v. 5), l'auteur de l'Apocalypse exploite deux textes prophétiques : l'un qui concerne le Messie personnel (le v. 9 du Ps. 2) [cf. note 362] et l'autre qui concerne le peuple messianique (l'enfant mâle d'Is.,66,7). Rappelons qu'un bon nombre d'interprètes anciens et même quelques commentateurs modernes appliquent Ap.,12,5 non pas au Christ personnel, mais au peuple chrétien. D'une autre façon également on peut dire que le sort de l'Eglise et celui de Marie sont liés, malgré la distinction entre elles ; aussi les épreuves qui atteignent l'Eglise au cours de son histoire sont-elles aussi des épreuves de la Vierge Marie. 
 


1 En latin zelus. On sait en effet que qannâ signifie en hébreu "zèlé".
2 Ce début du verset 2,4 est traduit tout différemment dans la Bible de Jérusalem. On y lit : QUE ME VEUX-TU FEMME ? En conséquence, l'argumentation de Thomas comme celle d'Augustin qui vont suivre, sont rendues inopérantes.
Cette remarque vise bien d'autres traductions qui, pour se vouloir simplificatrices, obèrent nombre de commentaires. In principio traduit systématiquement par "au commencement" en est un autre exemple que nous ne devrions pas accepter sans discernement. Certains traducteurs, faute d'être suffisamment précis, prennent une responsabilité qui n'est pas sans incidences sur l'étude des textes et la catéchèse.
3 Priscillien, "homme instruit et des plus recommandables par l'austérité de ses mœurs commença à propager ses idées vers 370-375". Condamné en 380 par un concile réuni à Saragosse (puis un autre réuni à Bordeaux), il fut condamné à mort puis exécuté avec six de ses partisans à Trêves en 385, au milieu de nombreuses intrigues. "En 563 on se représentait le priscillianisme comme une forme à peine renouvelée du manichéisme ; ce qu'on lui reprochait surtout c'était l'enseignement du dualisme, la condamnation absolue de la matière et du monde matériel, avec les conséquences naturelles de cette condamnation : interdiction du mariage, ascétisme exagéré, etc."
4 Marcion est un hérétique du IIème siècle, venu à Rome vers 150, dont la doctrine est une réaction contre les formes extrêmes du gnosticisme mais qui en garde l'essentiel. En effet, il veut retrancher du christianisme tout lien avec les origines juives, ce qui lui faisait supprimer l'Ancien Testament pour ne garder du Nouveau que l'Evangile de Luc et dix Epîtres de Paul. On retrouve chez lui le dualisme gnostique opposant le Dieu cruel de L'A.T., créateur d'un univers imparfait et limité, et le Dieu du Nouveau Testament, tout-puissant et miséricordieux dont nous ne saurions rien si Jésus n'était venu le révéler. On y retrouve aussi un modalisme (c'est le Père qui est présent en Jésus sous une enveloppe humaine) et un docétisme strict (l'Incarnation n'est qu'une apparence). Il y eut une Eglise marcionite séparée, mais elle eut plus de catéchumènes que de fidèles initiés, à cause des renoncements pénibles qui étaient demandés.
5 L’heure de Jésus est le terme de l’agir suprême du Sauveur. Elle se rapporte d’abord à la Passion, mais, étant quelque chose d’essentiellement positif, elle ne peut s’y référer sans envisager en même temps tout ce qui la complète : la Résurrection et et l’exaltation céleste. Ces divers évènements sont contemplés comme une unité.
6 La rudesse du propos est beaucoup atténuée si l'on pense que cette formule est un sémitisme assez fréquent dans la Bible pour exprimer la distance qu'une personne prend par rapport à une autre : (cf.Jg.,11,12 ; 2 S.,19,23 ; 2 R.,3,13 ; Mc.,1,24).
7 A la manière d'une lentille, cette péricope concentre toute la lumière sur la personne du Christ : sa dignité messianique s'y révèle, et même, dans une certaine mesure, son être divin. Comme dans tout le reste de l'Evangile, il s'y montre à nous assujetti à la loi de l'Heure que son Père lui a fixée, avec la tâche très positive que celle-ci comporte et qui lui vaut d'être le point culminant de l'Histoire du salut.
8 Il s'agit là d'un verset du Psaume qui fait intervenir l'arche et tout spécialement les "transitus" ou translations de cette arche rapportées en diverses circonstances ; ces transferts sont aptes à symboliser le passage de la Vierge, domicile de Dieu sur la terre, à une condition plus haute et à la gloire finale. Ces transitus sont au nombre de trois principaux : le premier est le passage du Jourdain rapporté par le Livre de Josué, le second est l'entrée solennelle voulue par David dans Jérusalem (2 S. et 1 Ch. 15 & 16) ; le troisième, dû à Salomon, va amener l'arche de sa résidence provisoire jusqu'à l'intérieur du Temple récemment construit.
9 Pierre VOULET, traducteur et commentateur des Homélies sur la Nativité et la Dormition de S. Jean DAMASCENE, Sources chrétiennes, au Cerf, 1961, n°80.
10 Saint Euthyme (377-473), d'origine grecque. Ermite, puis moine en Palestine, où il devint supérieur (higoumène) à la Grande Laure, au désert de Ziphon. Il travailla à la conversion des Arabes des bords du Jourdain.
11 Pierre VOULET, Introduction aux Homélies de Jean Damascène.
12 Allusion à 1 Co.,15,53. Ce que Paul affirme de la résurrection en général a été réalisé dans le Christ et, par une anticipation semblable, dans la Sainte Vierge. Le même passage de Paul est cité par la Bulle de définition de l'Assomption (A.A.S t.42, 1950, p.768).
13 Le contexte principal en vue dans tout ce passage, et qui conditionne en partie le vocabulaire, est celui de 2 Co.,5,8 où l’apôtre exprime son désir de sortir des corps pour aller vers le Seigneur. Réminiscence probable aussi de l’Epître des Hébreux [11,16], à laquelle font penser »la demeure meilleure et plus divine », « la condition meilleure ».
14 Dans cet extrait de la 2ème homélie de la Dormition, l'enfantement virginal est un signe du sort exceptionnel et nouveau que Dieu entend réserver à la Théotokos. Ce même passage, transcrit ici en italique, est inséré dans la Bulle Munificentissimus relative à l'Assomption, p.761.
15 Ce récit a certainement été rajouté au texte de l'homélie. Voulant exposer l'origine de la relique mariale de l'Eglise des Blachernes à Constantinople, l'interpolateur a placé ce récit entre la prosopopée au tombeau et la réponse qui naturellement lui fait suite. Il figure ainsi dans tous les manuscrits, et notamment dans le plus ancien, le ms. 1470 du fonds grec de Paris, qui date de 890. S'il a été ajouté au discours de S. Jean Damascène, l'addition doit être ancienne, probablement antérieure à la diffusion du texte hors de la région de Jérusalem. Le P. Wenger (L'Assomption de la Sainte Vierge, 1955) a fait le point de toutes ces données.
16 Ce texte qui, jusqu'à ces dernières années, n'était connu que par l'homélie damascénienne, a été retrouvé par le P. Wenger à l'état indépendant, dans un manuscrit du Sinaï (Sinaiticus grec. 491) remontant au VIIIème-IXème siècle : il est donc à peu près contemporain de S. Jean Damascène.
D'autre part, la déposition des vêtements funèbres aux Blachernes fut commémorée par une fête le 2 juillet, et le fait de la vénération de cette relique constitue à lui seul un témoignage indirect qui n'est pas négligeable.
17 On reconnaît plusieurs des circonstances qui figurent dans la tradition suivie par S. Jean Damascène. Cependant, alors que celle-ci parle d'une simple déposition au tombeau, ici est mentionné un cercueil. D'autre part, il n'est pas question de linceul, mais de vêtements funèbres.
18 Il convient de remarquer qu'il n'est pas dit clairement ici que cette translation soit une résurrection proprement dite.
19 Extrait de l'article de Yves Chiron, "Pie XII, maître de vérité", Ecrits spirituels, La Nef, mai 2000.
20 Cette hypothèse est conforme au témoignage d'Irénée de Lyon, et étant donné la prétention de Domitien à promouvoir le culte impérial, elle rend bien compte de l'insistance avec laquelle ce texte évoque l'antagonisme irréductible entre le règne du Seigneur Jésus et le règne blasphématoire de César.
21 En convergence surtout avec l'allusion au Temple de Jérusalem (11,1-2) et à la succession des empereurs (17,10.11).
22 La plupart de ces renseignements sur l'Apocalypse de S.Jean proviennent de l'Introduction à l'Apocalypse de la Bible de Jérusalem pp.2061 à 2063, édit. 1998, et de celle de la T.O.B
23 Ce verset est compris de différentes manières :
Pour les uns, il annonce une lutte à mort et sans fin entre la descendance de la Femme et celle du serpent ; ce combat sans issue s'inscrit dans le contexte des sanctions prises par le Seigneur. La traduction adoptée rend possible cette interprétation.
Pour les autres, ce verset permet d'entrevoir une issue favorable puisqu'il vise avant tout le serpent. La lignée du serpent est atteinte à la tête et celle de la femme au talon seulement ; en outre ce qui sera affligé au serpent - "manger de la poussière" - est signe de défaite [Mi.,7,17]. Le verbe traduit ici par meurtrir peut encore signifier "écraser" comme dans Jb.,9,17 : "lui, qui m'écrase pour un cheveu", ou encore "presser" comme dans Ps.,139,11 : "je dirai que me presse la ténèbre".
A la lumière des autres livres bibliques, la tradition chrétienne a fréquemment vu dans ce texte le "Protévangile" annonçant la victoire du Messie, ledémonstratif celle-ci se rapportant à la descendance et non à la Femme, en qui subsiste en tout état de cause le rôle de mère.
24 Le Dragon (Satan) porte des attributs qui manifestent son pouvoir. S'il faut interpréter plus précisément la chute des étoiles, déjà évoquée en Dn.,8,10, on songera aux spéculations des apocalypses juives concernant la chute des anges.
25 Allusion au drame messianique du Ps.,2,9 : "tu les briseras avec un sceptre de fer, comme un vase de potier tu les casseras".
26  Les 1260 jours, ou les 42 mois, ou encore les 3,5 ans désignent typiquement la durée de l'épreuve eschatologique et le temps de l'Eglise sur terre (dans le livre de Daniel, les 3,5 ans désignent la durée de la persécution organisée par Antiochus Epiphane). Il s'agit là d'une chronologie (7:2), où la moitié du nombre parfait 7, fait présager l'échec de l'entreprise impie ; il ne faut pas lui chercher une correspondance exacte dans la chronologie réelle.
27 A.FEUILLET, in Jésus et sa Mère, Gabalda, 1978.
28 La majorité des Pères tant en Orient qu'en Occident semble avoir été en faveur de l'interprétation collective et non mariale d'Ap.12. L'exégèse ecclésiale a encore été prédominante pendant toute la période qui va du Concile de Trente (1545-1563) à la définition de l'Immaculée Conception (Bulle de Pie IX en 1854). Pour toute cette période, on a relevé les noms de 62 exégètes qui voient dans la Femme exclusivement l'Eglise, 2 seulement qui voient en elle exclusivement Marie et 24 qui songent en même temps à Marie et à l'Eglise tout en n'appliquant à la Vierge que quelques traits isolés. On doit dire, d'une manière générale, que les auteurs anciens ont souvent mal compris le genre littéraire de l'Apocalypse et ses modes d'expression. Peut-on dire que déjà IRENEE a vu Marie dans la Femme de l'Apocalypse ? peut-être, Cf., à ce sujet F.M. Braun in La Femme vêtue de soleil dans la revue thomiste 1955, pp.639-659.
29 La naissance messianique que décrit l'Apocalypse n'est pas d'abord celle de Bethléem bien que celle-ci ne soit pas exclue ; elle est en premier lieu celle du matin de Pâques. Quant aux douleurs de l'enfantement, elles correspondent au Calvaire. Ainsi se trouve soulignée l'union indissoluble des mystères de la Croix et de la Résurrection, union particulièrement chère à l'auteur de l'Apocalypse (cf.1,18 & 2,8). C'est ce qui fait qu'ici l'Ascension suit immédiatement la naissance du Christ et que le Christ enlevé au ciel est présenté comme un nouveau-né. On sait que le christianisme primitif a volontiers regardé la Résurrection du Christ comme une naissance et lui a appliqué le verset 7 du Ps.2. L'application de ce texte à la Résurrection est attestée par Ac.,13,3 et peut-être aussi en Rm.,1,4 ; He.,1,5 & 5,5.
30 Certains commentateurs comme André de Césarée se sont demandé s'il fallait appliquer Ap.,12,7 à la première chute de Satan aux origines, ou au triomphe de la Croix du Christ sur les forces diaboliques. Le P.Allo a bien vu que c'est le triomphe du Christ qui est visé en premier , mais qu'on ne peut exclure une allusion aux origines, surtout en raison du verset 8, qui a des parallèles dans la littérature juive, surtout un Hénoch slave (29,4.5). Allo écrit fort justement : de toute façon "cette bataille paraît bien être le résultat de l'enlèvement du Christ au ciel. C'est Jésus qui lance contre le Dragon l'armée angélique car, étant assis sur le trône de Dieu, il agit maintenant comme roi du ciel"(L'Apocalypse, p.182).
31] Le texte de l'Ap. est plus suggestif à cet égard que ceux de Luc et du quatrième évangile ; il est le seul à se référer clairement à la promesse d'un Rédempteur (fils de la Femme), promesse faite par Dieu dans la Genèse [Protévangile (Gn.,3,15)].
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Date de création : 19/03/2007 @ 14:26
Dernière modification : 19/03/2007 @ 15:58
Catégorie : Théologie 2
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