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Parcours bonnalien - Présentation

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PARCOURS BONNALIEN

 

Présentation

Romancier, essayiste, chroniqueur métapolitique internationalement reconnu, Nicolas Bonnal

Vint de publier « Guénon, Bernanos et les gilets jaunes »

Le livre rassemble les chroniques publiées dans une demi- douzaine de journaux de la résistance numérique, et tente par leur accumulation de créer cette synergie d’armes culturelles susceptibles d’illustrer ou d’inspirer un mouvement tellurique sans pareil.

  • Il est fait référence en premier lieu à George Bernanos qui narrait il y a cent ans déjà la trahison du peuple par notre bourgeoisie mondialisée.

Écrivain de combat et ancien combattant, romancier spirituel et figure de la résistance, Georges Bernanos a laissé derrière lui une pléthore d’œuvres majeures dont « La France contre les robots (1947) » où il fait le procès du machinisme qui compromet la liberté humaine et conditionne sa pensée.

 L’auteur, outre sa violente critique envers ce qu’il considère comme un modèle anglo-saxon incompatible avec la civilisation française, fait étalage de son talent de prophète, prédisant « une société folle qui fabriquera des fous ».

  • En deuxième lieu on se réfère à Henri Bergson et plus particulièrement à son dernier  ouvrage paru en 1932, les « Deux sources de la morale et de la religion ». Il y développe sa distinction de la société close et de la société ouverte, ou que l’on retrouve des thèmes comme l’appel du héros, qui s’oppose à l’obligation de la morale close. Il présente une conception originale du mysticisme.
  • En troisième lieu Nicolas Bonnal fait appel à l’œuvre de René Guénon qui se présente comme une participation contemporaine à la Sagesse éternellement présente ; elle est cohérente et se suffit à elle-même pour être comprise.
  • Enfin il est fait appel à Alexis de Tocqueville dont le deuxième tome de  «  La démocratie en Amérique »  montre que l'État de droit et les libertés individuelles sont les moteurs indispensables du progrès économique et social. 

Il craint toutefois que le mouvement démocratique et l'individualisme ne conduisent à terme à une atomisation de la société et ne débouchent sur l'avènement d'un État despotique.

Par l'acuité de ses vues, Alexis de Tocqueville figure parmi les écrivains français les plus connus aux États-Unis et c'est dans ce pays que se rencontrent encore aujourd'hui les meilleurs spécialistes de son œuvre. Parmi de multiples citations qui portent à la réflexion, on peut retenir celle-ci, qui résonne encore avec une singulière actualité : «Les nations de nos jours ne sauraient faire que dans leur sein les conditions ne soient pas égales ; mais il dépend d'elles que l'égalité les conduise à la servitude ou à la liberté, aux lumières ou à la barbarie, à la prospérité ou aux misères».

 

 

BERNANOS GEORGES

 

I/ GEORGES BERNANOS : POURQUOI LES FRANÇAIS N’ONT PLUS DE PATRIE...

Les gilets jaunes ont marqué une résurrection populaire et patriotique. Cette résurrection s’est faite au détriment d’un Etat autoritaire, dépensier et déconsidéré, et de ses hauts fonctionnaires, énarques alliés aux banquiers, ceux que Bernanos nommait les grands citoyens.

J’ai déjà évoqué la France contre les robots ou la Grande- peur des bien-pensants, si indispensable pour comprendre la disparition de la chrétienté puis du christianisme en France en particulier (et qu’on ne vienne pas contredire Bloy ou Bernanos...). Mais Bernanos perçoit la disparition de la France en tant que patrie, patrie dévorée par le monstre étatique. L’Etat moderne, « plus froid des monstres froids », a tout bouffé en effet, patries, familles, races, peuples, culture, folklore, création, absolument tout, même les sexes. Tolstoï soulignait que l’enseignement de l’art à l’école était le moyen le meilleur d’en venir à bout. L’Etat crée le processus de dé-civilisation dont a parlé brillamment Hans Hoppe. Et il est inutile de parler d’Etat profond quand on voit ce qui se passe depuis des années ou même des siècles. De même il n’y a pas d’Etat-nation. L’Etat détruit la nation dans chaque pays européen par exemple et puis naturellement comme un monstrueux organisme il s’agrège au monstre totalitaire européen, puis au mondialiste.

Bernanos écrit ses Enfants humiliés au moment de 39-40, et lui qui a sagement jugé la guerre de quatorze (1), comprend cette fois que la France est victime d’un mal irréparable : l’étatisme, que voyaient surgir Poe, Tocqueville, Balzac ou bien Sorel, un autre chrétien nommé Chesterton (qui a vu aussi la verrue féministe apparaître). C’est ce que j’appelle la Fin de l’histoire, et c’est pourquoi nos gilets jaunes sont une énième resucée de vaine révolte contre l’étatisme ronflant et triomphant qui nous ruinera et nous remplacera dans sa chute retentissante (à moins qu’on ne préfère la guerre nucléaire contre la Russie pour faire plaisir aux militaires et aux hauts fonctionnaires).

Bernanos :

« Les français n’ont plus de patrie de puis qu’ils s’en font une idée claire et distincte, tirée de 'Histoire, c’est-à-dire de l’ensemble des conjectures d’un certain nombre d’archivistes ou d’illuminés que s’efforcent d’accorder entre eux les spécialistes des manuels. »

J’ai étudié Kleist il y a peu. Ce dernier écrit dans ses Marionnettes :

« Je dis que je savais fort bien quels désordres produit la conscience dans la grâce naturelle de l’homme, Un jeune homme de ma connaissance avait, par une simple remarque, perdu pour ainsi dire sous mes yeux son innocence et jamais, dans la suite, n’en avait retrouvé le paradis, malgré tous les efforts imaginables. »

L’innocence est remplacée par la science infuse du fonctionnaire étatique, et l’histoire devient récit officiel, pas aventure vécue.

« Ils observent leurs trésors avec les yeux de l’Etat, ils les apprécient selon la morale particulière aux conservateurs des musées... »

Les Français n’ont plus de patrie... cela veut dire que les Français ne sont plus auteurs, ils sont spectateurs - sauf quand on les envoie se faire massacrer pour rien, en 1871 comme en 1914 et en 1940. La patrie n’est plus vécue (sauf par les gilets jaunes), mais récitée - et on change les récits : le Français devient raciste, antisémite, sexiste, fasciste à travers les âges...

Bernanos :

« On a substitué au sentiment de la patrie la notion juridique de l’Etat. Aucun homme de bon sens ne saurait traiter l’Etat en camarade. On a volé aux Français sinon la Patrie, du moins l’image qu’ils en avaient dans le cœur. »

Or le peuple a plus besoin que la bourgeoisie de la patrie. Bernanos écrit à ce sujet :

« On a volé leur patrie aux Français, on la leur a littéralement arrachée des mains, et si ce fait semble continuer à passer presque inaperçu des bourgeois, c’est qu’ils ont moins besoin que les bonnes gens d’une expérience concrète de la patrie, leur sensibilité est faite aux abstractions. »

Rappelons Taine sur ce bourgeois qui nous donne Pompidou, Chirac, Giscard, Hollande, le Macron (je reconnais en Mitterrand ou en de Gaulle un génie patriote, quelles que soient leurs bévues) :

« Le bourgeois est un être de formation récente, inconnu à l'antiquité, produit des grandes monarchies bien administrées, et, parmi toutes les espèces d'hommes que la société façonne, la moins capable d'exciter quelque intérêt. Car il est exclu de toutes les idées et de toutes les passions qui sont grandes, en France du moins où il a fleuri mieux qu'ailleurs. »

C’est dans son livre sur La Fontaine...

Bernanos persiste et signe dans son procès contre l’Etat moderne. C’est un voleur :

« On a volé leur patrie aux Français, je veux dire qu’on la leur a rendue méconnaissable. Elle n’évoque même plus pour eux l’idée d’honneur ou de justice - car l’Etat ne connaît ni honneur ni justice - elle a la face austère du Devoir, du Devoir absolu, de la Summa Lex, impitoyable aux pécheurs. »

Du coup : « La France ne ressemble plus aux Français, elle n’a ni leurs vertus ni leurs vices, ni aucun de ces défauts qui leur sont plus chers que leurs vices ou leurs vertus, elle ne parle même pas leur langage, elle ne dit rien, elle est l’idole muette d’un peuple bavard. L’Etat s’est substitué à la Patrie comme l’administration cléricale se serait substituée, depuis longtemps - si Dieu n’y mettait ordre - à la moribonde Chrétienté. »

Après il tape sur le maudit seizième siècle et sur les hellénistes et latinistes, un peu comme Guénon :

« Et les courtiers de ce troc, les légistes crasseux de la Renaissance, barbouillés de grec et de latin, ont mené l’opération avec toute la clairvoyance de la haine. Car ils haïssaient l’ancienne France, ils dédaignaient son idiome, ils méprisaient ses mœurs, ses arts, sa foi, ils l’eussent donnée tout entière pour la moindre des républiques transalpines la France moderne a été faite par des gens qui tenaient l’ancienne en mépris ».

Il voyait bien le problème de notre classe dirigeante dont Macron n’est que l’énième et superfétatoire avatar :

« Je dis que la classe dirigeante a perdu peu à peu le sens de l’orientation française, ce qui est tout de même bien fâcheux pour une classe qui se prétend dirigeante. »

Bernanos ne se faisait guère d’illusions :

« Je n’ai pas peur de la solitude dans l’espace, mais j’ai bien peur de l’exil dans le temps. »

Je suis bien d’accord, moi qui ne suis pas de mèche avec ces temps méprisables.

Sources

Bernanos - Les enfants humiliés Taine - La Fontaine et ses fables

 

II / GEORGES BERNANOS ET LES ESCROQUERIES DU CULTE DE LA

GUERRE DE QUATORZE

Foin des envolées lyriques ou épiques à la façon Charles Péguy :   Bernanos remet la guerre démocratique et républicaine, cette volonté non de vivre mais de mourir ensemble, que j’avais approchée dans mon livre le Coq hérétique, à sa place. C’est dans la conclusion peu lue de la Grande-peur des bien-pensants, son plus grand essai (et non pamphlet) sur le crépuscule de la civilisation en France, que la boucherie massifiée de quatorze couronne :

« Car la guerre des démocraties, la guerre des peuples, la guerre universelle a voulu son langage, universel lui aussi, œcuménique : pour le constituer, elle a pillé le spirituel comme le reste, fait débiter par tronçons à la vitesse maxima des rotatives une sorte de métaphysique à la fois puérile et roublarde, dont les mots les plus vénérables, Droit, Justice, Patrie, Humanité, Progrès, sortaient marqués d’un signe et d’un matricule, comme des bestiaux — au point que nous les vîmes servir depuis, avec une égale docilité, les convoitises américaines et le pacifisme hypocrite des banques. Car la même idéologie, qui divinisait la guerre, la déshonore aujourd’hui. »

Cela est très juste : la propagande industrielle à la Bernays (voyez mes textes) divinise la guerre puis la diabolise et remet au goût dans les années vingt les banques, l’internationalisme et le pacifisme.

Bernanos en oublie même le respect dû aux armées ! C’est que ces armées servent moins la patrie que la république - ou la démocratie moderne (il y revient dans la France contre les robots, son plus étincelant pamphlet, publié après la guerre)...

« Sachons du moins le reconnaître : au plus fort du péril, tandis qu’elle jetait devant elle, en désespérée, sous le feu d’une artillerie colossale et de milliers de mitrailleuses, cette sublime et grotesque armée culottée de rouge par ses soins, avec ses cuirs vernis, ses aciers, ses gamelles étincelantes, la Révolution, une fois de plus, a su rester selon le mot du vieux jacobin sans peur, un bloc. »

Pas folle, la république :

« Exigeant tout, elle ne céda sur rien, n’accorda rien. Soucieuse de ne refuser à personne le droit de mourir pour la France, elle habillait volontiers en militaires et gratifiait promptement d’une feuille de route n’importe quelle espèce d’électeurs, mais l’objet de ses préférences secrètes, les citoyens selon son cœur, c’étaient toujours les gars auxquels on ne la fait pas, les affranchis, ou mieux encore les indicateurs et les moutons du prolétariat, un Thomas, un Jouhaux. »

La cible de Bernanos c’est surtout le catholicisme et le nationalisme de la Fin des Temps. Il observe que la mystique de la guerre humanitaire gagne partout :

« Il serait trop imprudent de vouloir soutenir, en effet, que l’idée de Patrie est sortie de la guerre. Bien loin d’être entamée à gauche, la mystique internationaliste a gagné sur la droite : le parti clérical lui-même ne dédaigne pas de l’utiliser. »

Bernanos rappelle que l’Etat moderne français hait les saints et les héros. Il explique pourquoi :

« L’État moderne, simple agent de transmission entre la finance et l’industrie, n’en a pas moins des raisons de flairer dans l’année une autre Église, presque aussi dangereuse, presque aussi incompréhensible. Ne gardent-elles pas toutes les deux, bien qu’inégalement, le secret de former des hommes qui, le jour venu, feront tout plier devant eux, par la seule puissance de l’Esprit ? Car le héros ne le cède qu’au saint. Aussi l’Etat, qui classe prudemment le saint parmi les aliénés, contraint d’utiliser, en temps de guerre, le héros, tâche de ne s’en servir qu’à coup sûr, avec le minimum de risques. Il sait très bien que la seule idée du sacrifice, introduite telle quelle dans sa laborieuse morale de solidarité, y éclaterait comme une bombe. »

Mais maîtresse du conditionnement mental, la démocratie fabrique du héros industriellement :

« C’est pourquoi nous avons vu, de 1914 à 1918, la Démocratie constamment attentive à consommer cette viande héroïque sans courir la chance d’une intoxication, c’est-à-dire sans laisser prescrire un seul point de sa doctrine, un seul article du credo révolutionnaire, violemment hostile à ce qu’il appelle, bien improprement d’ailleurs, l’honneur bourgeois. »

Bernanos qui a fait quatre ans de guerre évoque le poilu en des termes peu lyriques :

« Elle a créé, sous le nom de Poilu, un type de héros, on peut dire grotesque, sinon abject, tiré par ses presses, dès le mois d’août 1914, à un nombre si énorme d’exemplaires que le stock ne s’en épuisera plus. Le soldat citoyen, jobard et raisonneur, l’insurgé patriote, sorti tout vif d’un chapitre des Misérables, terreur de Guillaume, des hobereaux, du militarisme prussien, champion du Progrès, tel à peu près que Barbusse l’a décrit dans son colossal pensum, avec - en outre, et sans doute à l’intention des dames - le ricanement

du voyou sentimental, l’optimisme imperturbable du bon électeur qui sait que le ministre a l’œil, et qui croit dur comme fer aux chiffres fournis par les statistiques... »

Puis il évoque les répugnantes « lettres de soldat » et le bourrage de crâne. On va voir que la presse en France a toujours été à la hauteur :

« Pour fixer à l’usage des gâteux, des infirmes, des femmes et des enfants de l’arriére, public fragile contre lequel tout est permis, les traits de ce jocrisse incendiaire, la presse officieuse multiplie les témoignages, les interviews, les « lettres de soldat » dont le style trahit l’origine, avec la correction élégante d’un rapport de gendarmerie. Le Poilu n’a peur de rien ; son seul aspect frappe de stupeur les Barbares, les Huns, les Boches. Bien qu’il fasse de ces malheureux des hécatombes, au point que le peuple allemand finit par nourrir de cadavres ses cochons, il laisse aux alliés orientaux la responsabilité de certains exploits légendaires, fait la guerre en ouvrier consciencieux, syndiqué, capable de parler d’homme à homme aux ingénieurs et aux contremaîtres, et qui exige de la direction le respect des lois de l’hygiène une nourriture saine, un exercice modéré. L’avènement de la Cité future sera le prix de ses sueurs.

L’Écho de Paris n’annonce-t-il pas déjà le 28 décembre 1915 « qu’il n’y a plus de pauvres en Angleterre » ? Bientôt « les riches seront tous généreux, les misères toutes secourues ». « La porte du Paradis sur la terre s’appellera Verdun... »

Commentaire du maître résolu :

« Notez que ces phrases d’almanach, toutes suantes du plus gras mensonge, furent léchées cinquante mois, pieusement, puis repassées de bouche en bouche, non par de pauvres diables crédules, mais par des lecteurs du Journal, de L’Écho de Paris, de La Croix, officiers en retraite, fonctionnaires, professeurs... »

De cette industrie de la guerre et de la propagande sort une victime :

« Je prétends que de telles images ont sali à jamais, dans ces imaginations précoces, avec la figure du héros, la notion même de l’honneur, tranquillement rangés l’un et l’autre dans la catégorie des bobards et des bourrages, avec les histoires d’espions, Washington, La Fayette, la glorieuse Amérique, Kerenski, Wilson... Pour en convaincre les plus sceptiques, il suffit de voir dans quel brusque décri est tombé, sitôt l’Armistice, le personnage du guerrier, la littérature de guerre... »

Du jour au lendemain on reprogramme en effet le citoyen- héros-poilu pour en faire un pacifiste-internationaliste ! Bernanos rappelle que l’œcuménisme des religions du livre est déjà à l’ordre du jour :

« Et, comme à la veille des trouées fameuses, les bureaux affectés au service du moral de l’arriére prenaient régulièrement prétexte de quelque anniversaire patriotique pour aligner sur la même estrade, ainsi que le symbole vivant de la nation mobilisée, l’évêque, le pasteur et le rabbin, la propagande locarnienne, sans avoir fait seulement les frais d’un changement de décor, dispose aujourd’hui de la même officieuse trinité. »

Il ajoute sur ce virage à 180 degrés de la propagande (pensez à la Lybie, à la Syrie, à ce qui vous attend avec la Russie...)

« Qui inspirait, dictait, ou payait ces cris infâmes ? Le même

régime, les mêmes hommes que le moindre signe de défiance envers l’Allemagne jette aujourd’hui dans des transports. Du moins eurent-ils alors le mérite et l’adresse de s’assurer contre les rancunes futures de l’électeur en prolongeant cinq années l’équivoque de la guerre à la guerre, bourde immense restée comique, à laquelle il n’a manqué sans doute, pour atteindre au pathétique eschylien, que la voix déchirante du grand Jaurès — la fameuse, l’impayable guerre des Démocraties, pacifique et humanitaire. »

Bernanos reconnait la supériorité de la méthode démocratique qui repose sur l’avilissement de l’homme :

« Décidément incapable de retrouver sans se perdre le secret d’une unité morale qu’elle avait elle-même détruit de ses propres mains, on la vit se résigner bravement à maintenir au jour le jour, entre les Français, une espèce d’entente provisoire, par la méthode qui lui est propre, dont un siècle d’expérience électorale lui a prouvé la terrible efficacité : l’avilissement systématique de l’ennemi, l’injure répétée, quotidienne, réduite à quelques traits essentiels, aussi sommaire qu’une formule de publicité. »

Et après la guerre on liquide les idiots utiles du maurrassisme (union sacrée ! union sacrée !)      :

« ...le dernier coup de canon tiré, la République narquoise, reniant publiquement ces braillards, put de nouveau désigner la Presse chauvine à la haine du prolétariat. »

Un petit coup encore de pique contre les nationalistes et croyants conviés à la bouchère kermesse : « Dieu, Vérité, Justice, Sainteté, Martyre — que sais-je encore ! — ils remirent tout entre les mains des plus bas opportunistes d’État, sans même exiger de reçu. En sorte qu’ils retrouvent aujourd’hui les objets dispersés de ce matériel du culte, non plus sur l’autel de la Patrie, mais à Genève, à Locarno, à Thoiry, n’importe où. Ils recommenceront demain. »

Tout cela évoque le truquage moderne de la notion de patrie et me rappelle cette note d’un éditeur ami, spécialiste des belles   œuvres d’Augustin     Cochin :

« Sans le savoir, Augustin Cochin, parle ici prophétiquement de lui-même. Lire à cet égard « Les Deux patries » de Jean de Viguerie, DMM éditeur. Ce dernier historien établit avec tristesse un constat implacable : les « nationalistes » - emmenés par Maurras - et les catholiques les plus ardents - dont Augustin Cochin lui-même - ont, en approuvant, voire en réclamant, la guerre de 1914-1918, servi la « patrie révolutionnaire », c’est-à-dire la Révolution universelle alors qu’ils pensaient défendre leur patrie au sens traditionnel du mot (terre de ses pères). Jean de Viguerie pense que cette patrie traditionnelle, dont la sauvegarde n’a jamais exigé des sacrifices humains de l’ampleur de ceux de la grande guerre, est morte. Pour lui, seule subsiste son enveloppe, qu’il ne reste plus aux politiciens qu’à effacer définitivement de notre mémoire... »

Il est clair hélas que les modernes n’ont pas tort en tout, et qu’on peut décidément/facilement déprogrammer et reprogrammer les citoyens...

 

Sources

Georges Bernanos - La Grande-peur des bien-pensants (archive.org)

Augustin Cochin - Les sociétés de pensée

 

 

 

BERGSON HENRI

 

HENRI BERGSON ET LES BLASPHÈMES DE LA SOCIÉTÉ OUVERTE

Ce sujet effrayant mériterait un livre détaillé. La société ouverte de Soros veut imposer le chaos partout : comme le chaos n’est pas naturel (relisez Gilles Chatelet) il faut l’imposer par la force, un peu comme le néolibéralisme s’impose par les thérapies de choc. Mais d’où vient cette société ouverte qui veut nous clouer le bec ?

On commence par le médiocre Karl Popper. On sait que Popper utilise cette expression pour s’en prendre aux ennemis que seraient les géants Platon, Hegel et Marx. Bref les plus grands génies de la pensée occidentale deviennent les ennemis de cette société moderne et ouverte. Ah, ce passé.... Vague prof d’université qui se prit pour le petit juge de la philosophie occidentale, Popper, libéral autrichien exilé en Nouvelle-Zélande, faisait partie de ces vrais penseurs de notre temps dont parla un jour Guy Sorman, et qui n’avaient de penseur que le nom. Ils étaient là pour imposer la société libérale chaotique, inégalitaire et fascisante dans laquelle nous sommes maintenant plongés à plein-temps. Dans Vivre et penser comme des porcs, livre qui me fut recommandé par Chevènement (nous avions le même éditeur), Gilles Chatelet décrivait l’origine britannique de cette pensée postmoderne : Hobbes et Bentham bien sûr, l’ineffable Malthus (voyez ce qu’on fait de nos jeunes), Mill, Hayek, Gary Becker, etc. On en reparlera.

Point n’est besoin d’être cacique pour remettre Popper à sa place. Wikipédia, rédigé parfois par d’honorables profs de philo, le fait pour nous :

« En 1959, le philosophe Walter Kaufmann a fortement critiqué les passages de cet ouvrage concernant Hegel. Il écrit notamment que le livre de Popper « contient plus d’idées fausses au sujet de Hegel que n’importe quel autre ouvrage » et que les méthodes de Popper « sont malheureusement semblables à celles des « universitaires totalitaires ». Kaufmann accuse Popper d’ignorer « qui a influencé qui » en matière de philosophie, de trahir les principes scientifiques qu’il prétend pourtant défendre, et de ne pas bien connaître les textes de Hegel - s’étant basé sur « une petite anthologie pour étudiants ne contenant pas un seul texte complet. » De même pour Eric Voegelin, le livre de Popper est un « scandale », une « camelote idéologique » qui utilise des concepts sans les maitriser, ignorant de la littérature et des problématiques des sujets traités. »

Et Wikipédia d’insister encore avec ce drôle :

« La philosophe Anne Baudart reproche à Popper ses rapprochements hâtifs, ainsi que le fait de porter sur les philosophes grecs « un regard tout à fait anachronique, fort loin de l'impartialité. »

Mais l’expression de société ouverte ne vient pas de Popper. Elle vient comme on sait de Bergson, le prof philosophe, subversif et mondain du siècle dernier, selon notre René Guénon, qui évoquait dans son Règne de la quantité le « nomadisme dévié ».

Bien avant la société liquide dénoncée par Zygmunt Bauman et par le brillant styliste et matheux Gilles Chatelet, Guénon note la menace de la pensée fluidique de Bergson (Règne de la Quantité, chapitre XXIII). Il souligne la fascination fin de cycle pour la dissolution de toute chose (nations, sexes, religions, familles...) :

« ...de là leur allure « fuyante » et inconsistante, qui donne vraiment, en contraste avec la « solidification » rationaliste et matérialiste, comme une image anticipée de la dissolution de toutes choses dans le « chaos » final. On en trouve notamment un exemple significatif dans la façon dont la religion y est envisagée, et qui est exposée précisément dans un des ouvrages de Bergson qui représentent ce « dernier état » dont nous parlions tout à l’heure... »

La religion ouverte de Bergson va donner la société ouverte de Soros-Popper (et même la religion du père François). Dans ses Deux sources de la morale et de la religion, Bergson définit deux origines à la religion ; la mauvaise, qui est la traditionnelle ; et la bonne, qui est la sienne, et qui est « ouverte » comme la société de l’autre.

Guénon, très remonté :

« Il y a donc pour lui deux sortes de religions, l’une « statique » et l’autre « dynamique », qu’il appelle aussi, plutôt bizarrement, « religion close » et « religion ouverte » ; la première est de nature sociale, la seconde de nature psychologique ; et, naturellement, c’est à celle-ci que vont ses préférences, c’est elle qu’il considère comme la forme supérieure de la religion... »

On fait la chasse à la statique :

« Mais, dira-t-on, une telle philosophie, pour laquelle il n’y a pas de « vérités éternelles », doit logiquement refuser toute valeur, non seulement à la métaphysique, mais aussi à la religion ; c’est bien ce qui arrive en effet, car la religion au vrai sens de ce mot, c’est justement celle que Bergson appelle « religion statique », et dans laquelle il ne veut voir qu’une « fabulation » tout imaginaire ; et, quant à sa « religion dynamique », la vérité est que ce n’est pas du tout une religion. »

Cette religion ouverte façon Vatican 2 n’est plus une religion :

« Cette soi-disant « religion dynamique », en effet, ne possède aucun des éléments caractéristiques qui entrent dans la définition même de la religion : pas de dogmes, puisque c’est là quelque chose d’immuable et, comme dit Bergson, de « figé » ; pas de rites non plus, bien entendu, pour la même raison, et aussi à cause de leur caractère social ; les uns et les autres doivent être laissés à la « religion statique » ; et, pour ce qui est de la morale, Bergson a commencé par la mettre à part, comme quelque chose qui est en dehors de la religion telle qu’il l’entend. »

Précisons que Bergson inspira le romancier néo-catholique Joseph Malègue qui est lui l’une des références méphitiques de ce pape.

Guénon passe à la religiosité :

« Alors, il ne reste plus rien, ou du moins il ne reste qu’une vague « religiosité », sorte d’aspiration confuse vers un « idéal » quelconque, assez proche en somme de celle des modernistes et des protestants libéraux, et qui rappelle aussi, à bien des égards, 1’« expérience religieuse » de William James, car tout cela se tient évidemment de fort près. C’est cette « religiosité » que Bergson prend pour une religion supérieure, croyant ainsi, comme tous ceux qui obéissent aux mêmes tendances, « sublimer » la religion alors qu’il n’a  fait que la vider de tout son contenu positif, parce qu’il n’y a effectivement, dans celui-ci, rien qui soit compatible avec ses conceptions... »

La religion ouverte comme la société ouverte relève de la divagation mais attention, la férocité des méthodes n’est jamais loin, voir l’autoritarisme de ce pape ou du résident français :

« ...au fond, ce qui lui plaît chez les mystiques, il faut le dire nettement, c’est la tendance à la « divagation », au sens étymologique du mot, qu’ils ne manifestent que trop facilement lorsqu’ils sont livrés à eux-mêmes. Quant à ce qui fait la base même du mysticisme proprement dit, en laissant de côté ses déviations plus ou moins anormales ou « excentriques », c’est-à-dire, qu’on le veuille ou non, son rattachement à une « religion statique », il le tient visiblement pour négligeable... Ce qui lui appartient peut- être en propre, c’est le rôle qu’il attribue dans tout cela à une soi-disant « fonction fabulatrice », qui nous paraît beaucoup plus véritablement « fabuleuse » que ce qu’elle sert à expliquer... »

Et Guénon rappelle l’incroyable : la propre sœur (Moina, voyez sa fiche) du prestigieux Bergson était une sorcière mariée au grand maître de la Golden Dawn, le fameux Samuel Liddell Mathers, lui-même premier véganien...

« Il est bien regrettable que Bergson ait été en mauvais termes avec sa sœur Mme Mac-Gregor (alias « Soror Vestigia Nulla Retrorsum ») qui aurait pu l’instruire quelque peu à cet égard ! »

Cela n’étonnera personne quand on sait la proximité de notre société ouverte et des nouveaux cultes Illuminati et autres tendances savantes es-sorcellerie...

Je rappellerai également que l’expression « élan vital », qui est comme une marque de fabrique de la philosophie passe- partout de Bergson se retrouve usitée par Jerry Fields, un ponte de la pub américaine dans les années soixante ! Ah, la rébellion du grand marché, ah la créativité du publicitaire apprenti luciférien ! C’est chez Thomas Frank, l’auteur du grand livre sur le capitalisme de la subversion. Cela confirme que le trop oublié Henri Bergson est un grand-père de la culture des sixties.

On a pu depuis découvrir que la société du chaos a recours à l’autoritarisme pour imposer son imbuvable agenda.

Et pour qu’on n’accuse pas René Guénon de malfaçon herméneutique, on citera sans les commenter deux extraits assez déments du livre de Bergson, que certains doivent lire encore, et de quelle manière. C’est dans les Deux sources, chapitre IV, incroyablement nommé « Mécanique et mystique », où Bergson évoque la société ouverte à venir :

« Qu'un génie mystique surgisse ; il entraînera derrière lui une humanité au corps déjà immensément accru, à l'âme par lui transfigurée. Il voudra faire d'elle une espèce nouvelle, ou plutôt la délivrer de la nécessité d'être une espèce : qui dit espèce dit stationnement collectif, et l'existence complète est dans l'individualité. »

Et dans la conclusion :

« Ne nous bornons donc pas à dire, comme nous le faisions plus haut, que la mystique appelle la mécanique. Ajoutons que le corps agrandi attend un supplément d’âme, et que la mécanique exigerait une mystique. Les origines de cette mécanique sont peut-être plus mystiques qu’on ne le croirait ; elle ne retrouvera sa direction vraie, elle ne rendra des services proportionnés à sa puissance, que si l’humanité qu’elle a courbée encore davantage vers la terre arrive par elle à se redresser, et à regarder le ciel. »

Les dernières lignes sont aussi assez étourdissantes :

« L’humanité ne sait pas assez que son avenir dépend d'elle. A elle de voir d'abord si elle veut continuer à vivre. A elle de se demander ensuite si elle veut vivre seulement, ou fournir en outre l'effort nécessaire pour que s'accomplisse, jusque sur notre planète réfractaire, la fonction essentielle de l'univers, qui est une machine à faire des dieux. »

Et dire que Bergson a reçu le prix Nobel... Il est vrai que son héritier Soros, qui doit se prendre pour le génie mystique évoqué plus haut vient d’être promu homme de l’année par le Financial Times, feuille paroissiale du capitalisme mondial et possédé. Davos, la montagne magique..

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Sources et notes

Gilles Chatelet - Vivre et penser comme des porcs (Gallimard)

Henri Bergson - les deux sources de la morale et de la religion (classiques.uqac.ca)

Thomas Frank - The conquest of cool, chapter six.

Le règne de la quantité et les signes des temps (classiques.uqac.ca). Chapitre XXXIII L’INTUITIONNISME CONTEMPORAIN

 

 

 

GUÉNON RENÉ

 

I / RENÉ GUÉNON ET LE GÉENIE ANONYME DES GILETS JAUNES

En discutant gilets avec un lecteur érudit et entré en islam, je me suis souvenu de ce beau chapitre du Règne de la quantité, où le maître (Guénon, donc) évoque le génie de l’anonymat aux temps médiévaux, par exemple, lors de la construction des cathédrales ou dans le cadre des métiers...à tisser.

Or si à notre époque on aime s’aplatir devant les noms glorieux des people, royautés bidon, des dynasties du fric (pétrole saoudien ou bagnole nazie), des Gaga, des Johnny et des Macron, pour ne pas parler des footeux, de béchamel et des intellos retenus phares de la pensée humaine (comme aussi le monstrueux « penseur » israélien Harari), on déteste les sans-dents, les anonymes, les sans-grades et les gilets jaunes. Et ceux qui ont contourné le système avec tout ce génie plastique du peuple-réceptacle. Ils n’ont pas de représentants, sauf ceux que BFM a désignés après les avoir grimés d’un gilet, et ils ne sont rien. Cela rend ce système fou, car tout y repose sur le délire cérébral de la célébrité. Le problème est que les gilets jaunes sans le vouloir ont donné raison à Debord et Robespierre.

Debord :

« Et sur le plan individuel, la cohérence qui règne est fort capable d’éliminer, ou d’acheter, certaines exceptions éventuelles... »

Or les gilets ne peuvent être liquidés en tant qu’exception. Et le système ne va pas acheter le peuple qu’il veut exterminer ou remplacer.

Et Robespierre sur les représentants le 29 juillet 1792 :

« Si la nation n’a point encore recueilli les fruits de la révolution, si des intrigants ont remplacé d’autres intrigants, si une tyrannie légale semble avoir succédé à l’ancien despotisme, n’en cherchez point ailleurs la cause que dans le privilège que se sont arrogés les mandataires du peuple de se jouer impunément des droits de ceux qu’ils ont caressés bassement pendant les élections. »

J’en reviens à Guénon dont on a vu la sévérité vis-à-vis du bourgeois moderne et des classes moyennes (or le peuple ce n’est pas la classe moyenne). Il écrit à propos du noble anonymat médiéval, qui tranche avec le recherche abrutie et bourgeoise de la célébrité (« le culte du « génie ») :

« À propos de la conception traditionnelle des métiers, qui ne fait qu’un avec celle des arts, nous devons encore signaler une autre question importante : les œuvres de l’art traditionnel, celles de l’art médiéval par exemple, sont généralement anonymes, et ce n’est même que très récemment que, par un effet de 1’« individualisme » moderne, on a cherché à rattacher les quelques noms conservés par l’histoire à des chefs-d’œuvre connus, si bien que ces « attributions » sont souvent fort hypothétiques. Cet anonymat est tout à l’opposé de la préoccupation constante qu’ont les artistes modernes d’affirmer et de faire connaître avant tout leur individualité ; par contre, un observateur superficiel pourrait penser qu’il est comparable au caractère également anonyme des produits de l’industrie actuelle, bien que ceux-ci ne soient assurément à aucun titre des « œuvres d’art » ; mais la vérité est tout autre, car, s’il y a effectivement anonymat dans les deux cas, c’est pour des raisons exactement contraires. »

Et Guénon ajoute sur cette extinction du moi propre au monde traditionnel :

« ...il faut tout d’abord faire remarquer que, en dépit de toutes les fausses interprétations occidentales sur des notions telles que celles de Moksha et de Nirvana, l’extinction du « moi » n’est en aucune façon une annihilation de l’être, mais qu’elle implique, tout au contraire, comme une « sublimation » de ses possibilités (sans quoi, notons-le en passant, l’idée même de « résurrection » n’aurait aucun sens) ; sans doute, Vartifex qui est encore dans l’état individuel humain ne peut que tendre vers une telle « sublimation », mais le fait de garder l’anonymat sera précisément pour lui le signe de cette tendance « transformante ».

Guénon remarque ensuite :

« Si maintenant nous passons à l’autre extrême, celui qui est ;  représenté par l’industrie moderne, nous voyons que l’ouvrier y est bien aussi anonyme, mais parce que ce qu’il produit n’exprime rien de lui-même et n’est pas même véritablement son œuvre, le rôle qu’il joue dans cette production étant purement « mécanique ».

Célébrons le réveil du sans-grade dans le cadre de cette croisade anonyme et mondiale du peuple renaissant.

 

Sources

René Guénon - Le Règne de la quantité (classiques.uqac.ca), r Chapitre IX, Le double sens de l’anonymat

 

 

II / RENÉ GUÉNON ET LES GRANDS ESPRITS POUR LES GILETS JAUNES

Le mouvement des gilets jaunes nous permet de redécouvrir modestement les forces vives de la nation dont avait parlé un jour Pie XII ; il a très utilement été insulté par BHL et va constituer un pont entre les forces de gauche et de droite.

On lui reproche d’être populiste et de n’avoir pas su se joindre au train des hérauts de la modernité. Ce qui m’amuse c’est que les avant-gardes et autres minorités ne sont guère une élite, bien plutôt cet amalgame de journaliers pressés et torturés qui passent leur vie dans les bureaux et les aéroports, et se revêtent des oripeaux de la pensée humanitaire. Les classes moyennes c’est le dernier homme de Nietzsche qui dit avoir inventé le bonheur mais se bourre de médicaments pour dormir. Concentrée dans des grosses villes de plus en plus sales, cette post-humanité n’est pas tellurique mais numérique.

On va citer Guénon qui sentait venir cette nouvelle humanité de classes moyennes et de médiocrités, classe moyenne mondiale et uniforme (elle est caricaturale en Chine par exemple), sans aucun génie vernaculaire. Vous pouvez le lire ici :

Le masque populaire, chapitre XXVIII d’initiation et réalisation spirituelle.

Guénon donc, incarnation de notre déchue élite sacerdotale (au sens de Dumézil presque) qui écrit ceci du peuple :

« C’est d’ailleurs à ce même peuple (et le rapprochement n’est certes pas fortuit) qu’est toujours confiée la conservation des vérités d’ordre ésotérique qui autrement risqueraient de se perdre, vérités qu’il est incapable de comprendre, assurément, mais qu’il n’en transmet cependant que plus fidèlement, même si elles doivent pour cela être recouvertes, elles aussi, d’un masque plus ou moins grossier ; et c’est là en somme l’origine réelle et la vraie raison d’être de tout « folklore », et notamment des prétendus « contes populaires ». Mais, pourra-t-on se demander, comment se fait-il que ce soit dans ce milieu, que certains désignent volontiers et péjorativement comme le « bas peuple », que l’élite, et même la plus haute partie de l’élite, dont il est en quelque sorte tout le contraire, puisse trouver son meilleur refuge, soit pour elle-même, soit pour les vérités dont elle est la détentrice normale ? Il semble qu’il y ait là quelque chose de paradoxal, sinon même de contradictoire ; mais nous allons voir qu’il n’en est rien en réalité. »

J’ai bien décrit dans mon livre sur le paganisme au cinéma (Dualpha et Amazon.fr) le lien entre folklore et culture populaire. Guénon ajoute à ce sujet :

« Le peuple, du moins tant qu’il n’a pas subi une « déviation » dont il n’est nullement responsable, car il n’est en somme par lui-même qu’une masse éminemment « plastique », correspondant au côté proprement « substantiel » de ce qu’on peut appeler l’entité sociale, le peuple, disons-nous, porte en lui, et du fait de cette « plasticité » même des possibilités que n’a point la « classe moyenne » ; ce ne sont assurément que des possibilités indistinctes et latentes, des virtualités si l’on veut, mais qui n’en existent pas moins et qui sont toujours susceptibles de se développer si elles rencontrent des conditions favorables. »

Le plus dur est de maintenir le potentiel d’un peuple intact (c’est pourquoi on cherche à le remplacer ou à la faire changer de sexe quand on n’incendie pas son sol comme ici ou là) :

« Contrairement à ce qu’on se plaît à affirmer de nos jours, le peuple n’agit pas spontanément et ne produit rien par lui- même ; mais il est comme un « réservoir » d’où tout peut être tiré, le meilleur comme le pire, suivant la nature des influences qui s’exerceront sur lui. »

Après Guénon se défoule sur la classe moyenne apparue en France à la fin du Moyen Age et si visible déjà au temps de Molière (que ne le lisez-vous en ce sens celui-là !) :

« Quant à la « classe moyenne », il n’est que trop facile de se rendre compte de ce qu’on peut en attendre si l’on réfléchit qu’elle se caractérise essentiellement par ce soi-disant « bon sens » étroitement borné qui trouve son expression la plus achevée dans la conception de la « vie ordinaire », et que les productions les plus typiques de sa mentalité propre sont le rationalisme et le matérialisme de l’époque moderne ; c’est là ce qui donne la mesure la plus exacte de ses possibilités, puisque c’est ce qui en résulte lorsqu’il lui est permis de les développer librement. Nous ne voulons d’ailleurs nullement dire qu’elle n’ait pas subi en cela certaines suggestions, car elle aussi est « passive », tout au moins relativement ; mais il n’en est pas moins vrai que c’est chez elle que les conceptions dont il s’agit ont pris forme, donc que ces suggestions ont rencontré un terrain approprié, ce qui implique forcément qu’elles répondaient en quelque façon à ses propres tendances ; et au fond, s’il est juste de la

qualifier de « moyenne », n’est-ce pas surtout à la condition de donner à ce mot un sens de « médiocrité » ?

Voilà pour Guénon, qui n’a guère besoin de commentaires. J’ajouterai ce fameux passage de Taine dans son La Fontaine, dernière grande incarnation du génie français traditionnel :

« Le bourgeois est un être de formation récente, inconnu à l’antiquité, produit des grandes monarchies bien administrées, et, parmi toutes les espèces d’hommes que la société façonne, la moins capable d’exciter quelque intérêt. Car il est exclu de toutes les idées et de toutes les passions qui sont grandes, en France du moins où il a fleuri mieux qu’ailleurs. Le gouvernement l’a déchargé des affaires politiques, et le clergé des affaires religieuses. La ville capitale a pris pour elle la pensée, et les gens de cour l’élégance. L’administration, par sa régularité, lui épargne les aiguillons du danger et du besoin. Il vivote ainsi, rapetissé et tranquille. A côté de lui un cordonnier d’Athènes qui jugeait, votait, allait à la guerre, et pour tous meubles avait un lit et deux cruches de terre, était un noble. »

Que cela est bien dit !

Et je reprends Balzac qui a tout dit aussi sur la classe moyenne, le bobo et le parigot dans les deux premières pages fascinées de sa Fille aux yeux d’or :

« À force de s’intéresser à tout, le Parisien finit par ne s’intéresser à rien. Aucun sentiment ne dominant sur sa face usée par le frottement, elle devient grise comme le plâtre des maisons qui a reçu toute espèce de poussière et de fumée.

En effet, indifférent la veille à ce dont il s’enivrera le lendemain, le Parisien vit en enfant quel que soit son âge. Il murmure de tout, se console de tout, se moque de tout, oublie tout, veut tout, goûte à tout, prend tout avec passion, quitte tout avec insouciance ; ses rois, ses conquêtes, sa gloire, son idole, qu’elle soit de bronze ou de verre ; comme il jette ses bas, ses chapeaux et sa fortune. À Paris, aucun sentiment ne résiste au jet des choses... »

 

Il oubliera Macron alors le parisien ?

« Ce laisser-aller général porte ses fruits ; et, dans le salon, comme dans la rue, personne n’y est de trop, personne n’y est absolument utile, ni absolument nuisible : les sots et les fripons, comme les gens d’esprit ou de probité. Tout y est toléré, le gouvernement et la guillotine, la religion et le choléra. »

La base de tout alors ? Le fric et le cul, répond Balzac.

« Vous convenez toujours à ce monde, vous n’y manquez jamais. Qui donc domine en ce pays sans mœurs, sans croyance, sans aucun sentiment ; mais d’où partent et où aboutissent tous les sentiments, toutes les croyances et toutes les mœurs ? L’or et le plaisir. »

Au moyen âge on disait que Dieu avait créé le prêtre, le laboureur et le guerrier, que le diable avait créé le bourgeois. Balzac évoque alors nos avocats politiciens, des gestionnaires de fortune comme on dit :

« Nous voici donc amenés au troisième cercle de cet enfer, qui, peut-être un jour, aura son DANTE. Dans ce troisième cercle social, espèce de ventre parisien, où se digèrent les intérêts de la ville et où ils se condensent sous la forme dite affaires, se remue et s’agite par un âcre et fielleux mouvement intestinal, la foule des avoués, médecins, notaires, avocats, gens d’affaires, banquiers, gros commerçants, spéculateurs, magistrats. Là, se rencontrent

encore plus de causes pour la destruction physique et morale que partout ailleurs. »

La classe moyenne pense sur tout pareil, et c’est en fonction des médias. Elle a été d’abord terrifiante en Angleterre (lisez Fukuyama) puis en France et dans le monde. Balzac :

« Alors, pour sauver leur amour-propre, ils mettent tout en question, critiquent à tort et à travers ; paraissent douteurs et sont gobe-mouches en réalité, noient leur esprit dans leurs interminables discussions. Presque tous adoptent commodément les préjugés sociaux, littéraires ou politiques pour se dispenser d’avoir une opinion ; de même qu’ils mettent leurs consciences à l’abri du code, ou du tribunal de commerce. »

Il est évident pour conclure que le peuple peut être dévié de son but, comme dit Guénon. Mais que comme le chien Ran- Tan-Plan du génial Goscinny (un concentré du génie de la sagesse juive humoristique) qui nous fit tant rire enfants, « il sent confusément quelque chose » au lieu de foncer comme le petit-bourgeois qui mène le monde à sa perdition sous la forme Macron ou Merkel chez le premier Homais venu pour se déboucher le nez.

 

Sources

Guénon, Initiation et réalisation spirituelle (clas s ique s. uqac. ca)
Balzac - La Fille aux yeux d’or
Bonnal - Chroniques sur la Fin de l’Histoire ; le paganisme au cinéma ; Céline pacifiste enragé (Amazon.fr).
Taine - La Fontaine et ses Fables

 

III / RENÉ GUÉNON ET LA CONTRE-INITIATION

« ...si quelqu'un se contente d'exposer honnêtement ce qu'il constate et ce qui s'en déduit logiquement, personne n'y croit ou même n'y prête attention ; si, au contraire, il présente les mêmes choses comme émanant d'une organisation fantaisiste, cela prend aussitôt figure de « document ». Par-delà les protocoles : René Guénon et la contre-initiation...

René Guénon ; « l'essentiel dans tout cela, en définitive, et ce qui, peut-on dire, en constitue l'élément de « véridicité », c'est l'affirmation que toute l'orientation du monde moderne répond à un «plan » établi et imposé par quelque organisation mystérieuse ; on sait ce que nous pensons nous-même à cet égard, et nous nous sommes déjà assez souvent expliqué sur le rôle de la « contre-initiation» et de ses agents conscients ou inconscients pour n’avoir pas besoin d'y insister davantage. A vrai dire, il n'était aucunement nécessaire d'être « prophète» pour apercevoir de ces choses à l’époque où les Protocoles furent rédigés, probablement en 1901, ni même à celle où remontent la plupart de autres ouvrages que nous venons de mentionner, c'est-à-dire ver le milieu du XXIème siècle; alors déjà, bien qu'elles fussent moins apparentes qu'aujourd’hui, la même observation quelque peu perspicace y suffisait ; mais ici nous devons faire une remarque qui n'est pas à l'honneur de l'intelligence de nos contemporains: si quelqu'un se contente d'exposer «honnêtement» ce qu'il constate et ce qui s'en déduit logiquement, personne n'y croit ou même n'y prête attention ; si, au contraire, il présente les mêmes choses comme émanant d'une organisation fantaisiste, cela prend aussitôt figure de «document» et, à ce titre, met tout le monde en mouvement: étrange effet des superstitions inculquées aux modernes par la trop fameuse «méthode historique » et qui font bien partie, elles aussi, des suggestions indispensables à l'accomplissement du « plan » en question...

 

René Guénon - Etudes Traditionnelles, janvier 1938, compte rendu de : I Protocolli dei Savi Anziani di Sion, paru dans La Vita Italiana, Roma

 

IV/ RENÉ GUÉNON SUR NOTRE SOCIÉTÉ FESTIVE

Comme prévu la société festive est de plus en plus sinistre, et comme prévu elle est de plus en plus autoritaire et orwellienne, avec un arrière-fond imbibé de satanisme. Voyez Vigilantcitizen.com qui recense le bal illuminé de l’UNICEF. Ici, on passe de la fête de la musique à l’arrestation de Drouet et à l’épuration du web parce qu’on est cool, ludique Etat-de-droit dans ses bottes....

Philippe Muray a brillamment « tonné contre » la société festive. On l’a rappelé ici-même. Mais on va remonter plus haut et examiner le corps du délit avec notre René Guénon. Qu’était une fête dans le monde traditionnel ? Une subversion momentanée de l’ordre. Guénon, dans ses admirables Symboles de la science sacrée :

« Il n’est pas inutile de citer ici quelques exemples précis, et nous mentionnerons tout d’abord, à cet égard, certaines fêtes d’un caractère vraiment étrange qui se célébraient au moyen âge : la « fête de l’âne », où cet animal, dont le symbolisme proprement « satanique » est bien connu dans toutes les traditions, était introduit jusque dans le chœur même de l’église, où il occupait la place d’honneur et recevait les plus extraordinaires marques de vénération ; et la « fête des fous », où le bas clergé se livrait aux pires inconvenances, parodiant à la fois la hiérarchie ecclésiastique et la liturgie elle-même. Comment est-il possible d’expliquer que de pareilles choses, dont le caractère le plus évident est incontestablement un caractère de parodie et même de sacrilège, aient pu, à une époque comme celle-là, être non seulement tolérées, mais même admise en quelque sorte officiellement ? »

Guénon évoque aussi les saturnales :

« Nous mentionnerons aussi les saturnales des anciens Romains dont le carnaval moderne paraît d’ailleurs être dérivé directement, bien qu’il n’en soit plus, à vrai dire, qu’un vestige très amoindri : pendant ces fêtes, les esclaves commandaient aux maîtres et ceux-ci les servaient ; on avait alors l’image d’un véritable « monde renversé », où tout se faisait au rebours de l’ordre normal... »

La fête a donc pour but de canaliser (aujourd’hui on dirait défouler) les forces inférieures de l’homme déchu. Guénon rappelle :

« ...c’est là, en effet, quelque chose qui est très propre, et plus même que quoi que ce soit d’autre, à donner satisfaction aux tendances de 1’« homme déchu », en tant que ces tendances le poussent à développer surtout les possibilités les plus inférieures de son être. Or, c’est justement en cela que réside la véritable raison d’être des fêtes en question : il s’agit en somme de « canaliser » en quelque sorte ces tendances et de les rendre aussi inoffensives qu’il se peut, en leur donnant l’occasion de se manifester, mais seulement pendant des périodes très brèves et dans des circonstances bien déterminées, et en assignant ainsi à cette manifestation des limites étroites qu’il ne lui est pas permis de dépasser. S’il n’en était pas ainsi, ces mêmes tendances, faute de recevoir le minimum de satisfaction exigé par l’état actuel de l’humanité, risqueraient de faire explosion, si l’on peut dire et d’étendre leurs effets à l’existence... »

Guénon conclut : « le fait qu’il n’y a là rien d’imprévu « normalise » en quelque sorte le désordre lui-même et l’intègre dans l’ordre total. »

Guénon parle alors des masques (voyez mon livre sur Kubrick et mes analyses symboliques sur les masques dans Eyes Wide Shut calqué de l’admirable Sarabande de Dearden, avec Stewart Granger)). Le masque ne masque pas, il révèle :

« En effet, les masques de carnaval sont généralement hideux et évoquent le plus souvent des formes animales ou démoniaques, de sorte qu’ils sont comme une sorte de « matérialisation » figurative de ces tendances inférieures, voire même

« infernales », auxquelles il est alors permis de s’extérioriser. Du reste, chacun choisira tout naturellement parmi ces masques, sans même en avoir clairement conscience, celui qui lui convient le mieux, c’est-à-dire celui qui représente ce qui est le plus conforme à ses propres tendances de cet ordre, si bien qu’on pourrait dire que le masque, qui est censé cacher le véritable visage de l’individu, fait au contraire apparaître aux yeux de tous ce que celui-ci porte réellement en lui-même, mais qu’il doit habituellement dissimuler. »

Guénon ajoute sur le retournement parodique : « Il est bon de noter, car cela en précise davantage encore le caractère, qu’il y a là comme une parodie du « retournement » qui, ainsi que nous l’avons expliqué ailleurs, se produit à un certain degré du développement initiatique ; parodie, disons-nous, et contrefaçon vraiment « satanique », car ici ce « retournement » est une extériorisation, non plus de la spiritualité, mais, tout au contraire des possibilités inférieures de l’être. »

Ce retournement parodique momentané servait certainement à détourner les attaques du Malin.

Tout se retourne comme toujours au dix-septième qui marque le déclin ou la sanction/récupération des carnavals. Et dans le monde moderne la fête devient permanente pour pousser la consommation-consumation des âmes et des forces : Halloween, Black Friday, Noël, Pride machin, Saint- Valentin toutes les fêtes sont là qui se succèdent et puent. Comme dit Tocqueville, en démocratie on laisse le corps pour aller droit à l’âme (on dira au croyant que la mission est de remplir les enfers).

Guénon sur cette extension du domaine du mal :

« Si les fêtes ne semblent même plus éveiller qu’à peine l’intérêt de la foule, c’est que, dans une époque comme la nôtre, elles ont véritablement perdu leur raison d’être : comment, en effet, pourrait-il être encore question de « circonscrire » le désordre et de l’enfermer dans des limites rigoureusement définies, alors qu’il est répandu partout et se manifeste constamment dans tous les domaines où s’exerce l’activité humaine ? »

Et le coup de massue final :

« Ainsi, la disparition presque complète de ces fêtes, dont on pourrait, si l’on s’en tenait aux apparences extérieures et à un point de vue simplement « esthétique », être tenté de se féliciter en raison de l’aspect de « laideur » qu’elles revêtent inévitablement, cette disparition, disons-nous, constitue au contraire, quand on va au fond des choses, un symptôme fort peu rassurant, puisqu’elle témoigne que le désordre a fait irruption dans tout le cours de l’existence et s’est généralisé à un tel point que nous vivons en réalité, pourrait- on dire, dans un sinistre « carnaval perpétuel ».

 

Sources

René Guénon, Symboles de la science sacrée. Chapitre XXI. Sur la signification des fêtes «carnavalesques»

 

 

TOCQUEVILLE

 

I / TOCQUEVILLE ET LE CRÉPUSCULE DES RÉVOLUTIONS

Macron démission, entend-on... quel esprit révolutionnaire...

Peu avant Antoine-Augustin Cournot (1), Tocqueville est le premier à comprendre que l’histoire est terminée, surtout dans un pays comme la France. Dans un chapitre pas trop lu de sa démocratie, notre génie écrit :

«Je n’ignore pas que, chez un grand peuple démocratique, il se rencontre toujours des citoyens très pauvres et des citoyens très riches ; mais les pauvres, au lieu d’y former l’immense majorité de la nation comme cela arrive toujours dans les sociétés aristocratiques, sont en petit nombre, et la loi ne les a pas attachés les uns aux autres par les liens d’une misère irrémédiable et héréditaire. »

Si les vrais pauvres sont peu nombreux et vite circonvenus, les riches ne sont plus des cibles (c’est vrai qu’en ce moment on retourne aux oligarques, sauf que le petit malin en bourse ne se fera jamais surprendre ou dépouiller comme un seigneur féodal) :

« Les riches, de leur côté, sont clairsemés et impuissants ; ils n’ont point de privilèges qui attirent les regards ; leur richesse même, n’étant plus incorporée à la terre et représentée par elle, est insaisissable et comme invisible. De même qu’il n’y a plus de races de pauvres, il n’y a plus de races de riches ; ceux-ci sortent chaque jour du sein de la foule, et y retournent sans cesse. Ils ne forment donc point une classe à part, qu’on puisse aisément définir et dépouiller ; et, tenant d’ailleurs par mille fils secrets à la masse de leurs concitoyens, le peuple ne saurait guère les frapper sans s’atteindre lui-même. »

Les classes moyennes surtout ne voudront plus de révolutions (elles ont trop à perdre) :

« Entre ces deux extrémités de sociétés démocratiques, se trouve une multitude innombrable d’hommes presque pareils, qui, sans être précisément ni riches ni pauvres, possèdent assez de biens pour désirer l’ordre, et n’en ont pas assez pour exciter l’envie. »

Conclusion de Tocqueville :

« Ainsi, dans les sociétés démocratiques, la majorité des citoyens ne voit pas clairement ce qu’elle pourrait gagner à une révolution, et elle sent à chaque instant, et de mille manières, ce qu’elle pourrait y perdre. »

Ces classes de possédants étaient d’ailleurs suffisamment nombreuses (voyez les Souvenirs de Tocqueville) pour rosser les ouvriers en 1848 comme en 1871, et créer cette république où leur médiocrité moliéresque s’est épanouie.

Le niveau de vie aidant, on est moins gourmand politiquement :

« Les peuples sont donc moins disposés aux révolutions à mesure que, chez eux, les biens mobiliers se multiplient et se diversifient, et que le nombre de ceux qui les possèdent devient plus grand... »

La base de tout c’est le confort :

« Cela ne les empêche pas seulement de faire des révolutions, mais les détourne de le vouloir. Les violentes passions politiques ont peu de prise sur des hommes qui ont ainsi attaché toute leur âme à la poursuite du bien-être. L’ardeur qu’ils mettent aux petites affaires les calme sur les grandes. »

Un temps l’opinion publique peut vouloir du bordel, pardon, du désordre. Mais ensuite elle baille et s’en détourne vite :

« Ce n’est pas qu’ils lui résistent d’une manière ouverte, à l’aide de combinaisons savantes, ou même par un dessein prémédité de résister. Ils ne le combattent point avec énergie, ils lui applaudissent même quelquefois, mais ils ne le suivent point. »

Le maître-mot pour les sociétés modernes c’est l’inertie (Joly parle alors des sociétés froides) :

« A sa fougue, ils opposent en secret leur inertie ; à ses instincts révolutionnaires, leurs intérêts conservateurs, leurs goûts casaniers à ses passions aventureuses ; leur bon sens aux écarts de son génie ; à sa poésie, leur prose. Il les soulève un moment avec mille efforts, et bientôt ils lui échappent, et, comme entraînés par leur propre poids, ils retombent. Il s’épuise à vouloir animer cette foule indifférente et distraite, et il se voit enfin réduit à l’impuissance, non qu’il soit vaincu, mais parce qu’il est seul. »

Désolé Lucien (Cerise), pas besoin d’ingénierie sociale à ce niveau ! C’est le bâillement continu... Tocqueville ajoute :

« Je ne prétends point que les hommes qui vivent dans les sociétés démocratiques soient naturellement immobiles ; je pense, au contraire, qu’il règne au sein d’une pareille société un mouvement éternel, et que personne n’y connaît le repos ; mais je crois que les hommes s’y agitent entre de certaines limites qu’ils ne dépassent guère. Ils varient, altèrent ou renouvellent chaque jour les choses secondaires ; ils ont grand soin de ne pas toucher aux principales. Ils aiment le changement ; mais ils redoutent les révolutions. »

L’Amérique, elle, est démocrate et pas révolutionnaire (le Français fait son théâtre quand il parle de révolution) :

« Je ne crains pas de dire que la plupart des maximes qu’on a coutume d’appeler démocratiques en France seraient proscrites par la démocratie des États-Unis. Cela se comprend aisément. En Amérique, on a des idées et des passions démocratiques ; en Europe, nous avons encore des passions et des idées révolutionnaires. Si l’Amérique éprouve jamais de grandes révolutions, elles seront amenées par la présence des Noirs sur le sol des États-Unis : c’est-à- dire que ce ne sera pas l’égalité des conditions, mais au contraire leur inégalité qui les fera naître. »

Comme on sait les noirs même déguisés en panthères black n’auront jamais eu de destin révolutionnaire en Amérique. Ils se sont fait droguer puis assister. Les actuelles révolutions sociétales sont une continuité de dégénérescence et de « joyeux bordel » ludique et bourgeois, surtout pas une démonstration d’efficience révolutionnaire.

Mais Tocqueville, quoique conservateur, ne voit rien de positif dans cette involution contre révolutionnaire, qui ne fait que marquer le déclin de l’humanité, chose aussi que pressentent Goethe ou Edgar Poe à la même époque. Il est en effet un visionnaire et voit les choses à la Nietzsche (« le dernier homme »...) :

« Je sais bien qu’en cette matière les institutions publiques elles-mêmes peuvent beaucoup ; elles favorisent ou contraignent les instincts qui naissent de l’état social. Je ne soutiens donc pas, je le répète, qu’un peuple soit à l’abri des révolutions par cela seul que, dans son sein, les conditions sont égales ; mais le crois que, quelles que soient les institutions d’un pareil peuple, les grandes révolutions y seront toujours infiniment moins violentes et plus rares qu’on ne le suppose ; et j’entrevois aisément tel état politique qui, venant à se combiner avec l’égalité, rendrait la société plus stationnaire qu’elle ne l’a jamais été dans notre Occident. »

Et il constate deux siècles avant nous le présent permanent des sociétés glacées :

« Ce que je viens de dire des faits s’applique en partie aux idées. Deux choses étonnent aux États-Unis : la grande mobilité de la plupart des actions humaines et la fixité singulière de certains principes. Les hommes remuent sans cesse, l’esprit humain semble presque immobile. »

La sclérose domestique-petite-bourgeoise va guetter tout le monde :

« Si les citoyens continuent à se renfermer de plus en plus étroitement dans le cercle des petits intérêts domestiques, et à s’y agiter sans repos, on peut appréhender qu’ils ne finissent par devenir comme inaccessibles à ces grandes et puissantes émotions publiques qui troublent les peuples, mais qui les développent et les renouvellent. »

L’homme creux (we are the hollow men...) de TS Eliot, subtilement cité dans l’infini film Apocalypse Now, est déjà là. Le genre humain va se borner, merci Fukuyama :

« Je tremble, je le confesse, qu’ils ne se laissent enfin si bien posséder par un lâche amour des jouissances présentes, que l’intérêt de leur propre avenir et de celui de leurs descendants disparaisse, et qu’ils aiment mieux suivre mollement le cours de leur destinée que de faire au besoin un soudain et énergique effort pour le redresser. On croit que les sociétés nouvelles vont chaque jour changer de face, et, moi, j’ai peur qu’elles ne finissent par être trop invariablement fixées dans les mêmes institutions, les mêmes préjugés, les mêmes mœurs ; de telle sorte que le genre humain s’arrête et se borne ; que l’esprit se plie et se replie éternellement sur lui-même sans produire d’idées nouvelles ; que l’homme s’épuise en petits mouvements solitaires et stériles, et que, tout en se remuant sans cesse, l’humanité n’avance plus. »

 

Notes

Je rappelle le mathématicien, économiste et philosophe Antoine-Augustin Cournot qui écrit à la même époque :

« Si rien n'arrête la civilisation générale dans sa marche progressive, il doit aussi venir un temps où les nations auront plutôt des gazettes que des histoires ; où le monde civilisé sera pour ainsi dire sorti de la phase historique ; où, à moins de revenir sans cesse sur un passé lointain, il n'y aura plus de matière à mettre en œuvre par des Hume et des Macaulay, non plus que par des Tite-Live ou des Tacite. »

 

Un autre extrait pour nous éclairer :

« Le règne de l'industrie est celui de la démocratie, non qu'il ne favorise par certains côtés la concentration et l'inégalité des fortunes, mais parce que les grandes existences qu'il crée, faute de racines dans le sol, sont incapables d'une longue défense.

Il y a là tout à la fois une cause d'instabilité politique et une cause d'abaissement de la cote intellectuelle et morale, du moins telle qu'elle se montre dans la vie extérieure et historique des nations. »

 

Sources

-           Tocqueville, de la démocratie en Amérique, tome deuxième, troisième partie, chapitre XXI
-           Antoine-Augustin Cournot (archive.org), Traité de l'enchaînement des idées fondamentales dans les sciences et dans l'histoire (1861) ;           Considérations sur la marche des idées et des événements dans les temps modernes (1872)
-           Maurice Joly - Entretiens aux enfers, 1864 (sur Wikisource.org).
-           Nicolas Bonnal - Chroniques sur la Fin de l’Histoire (Amazon.fr)
-           T.S. Eliot - Selected poems

 

 

 

II / TOCQUEVILLE ET LES TARES DES HISTORIENS DÉMOCRATIQUES

 

Les historiens qui vivent dans les temps démocratiques ne refusent donc pas seulement à quelques citoyens la puissance d'agir sur la destinée du peuple, ils ôtent encore aux peuples eux-mêmes, la faculté de modifier leur propre sort, et ils les soumettent soit à une providence inflexible, soit à une sorte de fatalité aveugle. Suivant eux, chaque nation est invinciblement attachée, par sa position, son origine, ses antécédents, son naturel, à une certaine destinée que tous ses efforts ne sauraient changer. Ils rendent les générations solidaires les unes des autres, et remontant ainsi, d'âge en âge et d'événements nécessaires en événements nécessaires, jusqu'à l'origine du monde, ils font une chaîne serrée et immense qui enveloppe tout le genre humain et le lie.

Il ne leur suffit pas de montrer comment les faits sont arrivés ; ils se plaisent encore à faire voir qu'ils ne pouvaient arriver autrement. Ils considèrent une nation parvenue à un certain endroit de son histoire, et ils affirment qu'elle a été contrainte de suivre le chemin qui l'a conduite là. Cela est plus aisé que d’enseigner comment elle aurait pu faire pour prendre une meilleure route.

Il semble, en lisant les historiens des âges aristocratique s, et particulièrement ceux de l'antiquité, que,

pour devenir maître de son sort et pour gouverner ses semblables, l’homme n'a qu'à savoir se dompter lui-même. On dirait, en parcourant les histoires écrites de notre temps, que l'homme ne peut rien, ni sur lui, ni autour de lui. Les historiens de l'antiquité enseignaient à commander, ceux de nos jours n'apprennent guère qu'à obéir. Dans leurs écrits l'auteur paraît souvent grand, mais l'humanité est toujours petite.

Si cette doctrine de la fatalité, qui a tant d'attraits pour ceux qui écrivent l'histoire dans les siècles démocratiques, passant des écrivains à leurs lecteurs, pénétrait ainsi la masse entière des citoyens et s'emparait de l'esprit public, on peut prévoir qu'elle paralyserait bientôt le mouvement des sociétés nouvelles, et réduirait les chrétiens en Turcs.

Je dirai de plus qu'une pareille doctrine est particulièrement dangereuse à l'époque où nous sommes ; nos contemporains ne sont que trop enclins à douter du libre arbitre, parce que chacun d'eux se sent borné de tous côtés par sa faiblesse, mais ils accordent encore volontiers de la force et de l'indépendance aux hommes réunis en corps social. Il faut se garder d'obscurcir cette idée, car il s'agit de relever les âmes et non d'achever de les abattre.

Cette surprenante explication risquerait d’être moins apaisante qu’inquiétante, si elle n’avait l’art d’éviter, en parlant à côté et comme si elle ne la voyait pas, la première conséquence qui serait venue à l’esprit de tous dans des époques plus scientifiques : à savoir que ce dernier phénomène mériterait lui-même d’être expliqué, et combattu, puisqu’il n’avait jamais pu être observé, ni même imaginé, où que ce soit, avant les récents progrès de la pensée avariée ; quand la décadence de l’explication accompagne d’un pas égal la décadence de la pratique.

 

 


Date de création : 22/04/2019 @ 15:25
Dernière modification : 22/04/2019 @ 16:42
Catégorie : Parcours bonnalien
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