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Philosophie de l'attachement - Articles recueillis sur la philosophie de l'attachement

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ARTICLES RECUEILLIS SUR LA PHILOSOPHIE DE L’ATTACHEMENT  

 

I / LE CONSERVATISME EN FRANCE ET AU ROYAUME-UNI

 

LE CONSERVATISME EN FRANCE

 

Posons simplement comme définition initiale, pour plus de clarté, que le conservatisme est une vision du monde qui cherche à concilier, pour le bon fonctionnement de la société, l'autorité et la liberté, par l'intermédiaire d'institutions indépendantes, qu'il faut dès lors entretenir, préserver et transmettre.
Conservatrice, la droite française s'obstine à ne pas l'être, et surtout à en refuser à tout prix l'appellation. Marcel GAUCHET ne dit pas autre chose, quand il estime que « l'absence d'un courant conservateur significatif est [...] un mystère français, parmi beaucoup d'autres. » Bien sûr, poursuit-il, « la France dispose tout de même de représentants du conservatisme, mais aucun de premier plan, ni qui fasse référence et ait suscité une sorte de postérité politique avouée. »
Il en va souvent de même des intellectuels. On ne se réclame jamais directement du conservatisme. Quand les penseurs le font, ils s'empressent de nuancer leurs dires. C'est ainsi qu'Alain FINKIELKRAUT, dans une interview de 2012, déclarait :

Hannah ARENDT refusait de séparer en deux parties ennemies l'aspiration à modifier les choses, à créer du neuf, et le besoin d'un monde composé d'œuvres et d'objets dont la permanence résiste à l'usure ou à l'oubli. Laetitia Strauch-Bonart pense comme elle et, à l'instar de KOLAKOWSKI, le philosophe polonais, elle se définit comme conservateur, libéral, socialiste.

La première phrase est on ne peut plus pertinente, et un conservatisme intelligent pourrait tout à fait s'en réclamer. En revanche, quelque intéressante et amusante que soit la pirouette de KOLAKOWSKI, et donc de FINKIELKRAUT, elle est sûrement davantage le signe du malaise que ressentent bien des intellectuels français face au conservatisme qu'une véritable ligne de pensée. Convoquer trois grands courants de pensée occidentaux – le libéralisme, le socialisme et le conservatisme – a du sens, et c'est tout à l'honneur des penseurs d'aujourd'hui de savoir trouver en chacun d'eux quelque inspiration. Mais les trois à la fois, n'est-ce pas aussi une façon de ne pas répondre à la question ?
Quant à Rémi BRAGUE, auquel Laetitia Strauch-Bonart a posé la question de sa proximité avec le conservatisme, il estime qu'un esprit conservateur subsiste peut-être en France,           « partout où il reste encore un peu de bon sens et de prudence chez les braves gens ». Mais dans le même temps, selon lui,   – et c'est contradictoire – cet esprit « ne subsiste que parce que l'autre camp, sentant son propre vide, a besoin de se faire peur pour exister ». Il poursuit : « On trouvera toujours des imbéciles pour mettre les gens dans une boîte. C'est bien commode, cela permet de ne pas écouter leurs arguments... ». Et BRAGUE de conclure :

Je n'ai été élevé dans aucune tradition que l'on pourrait qualifier de conservatrice, comme c'est le cas chez certaines familles maurrassiennes. J'ai fait toute ma scolarité, puis toute ma carrière professionnelle dans l'enseignement public. Je n'ai lu un peu de MAISTRE ou de BURKE que très récemment.

La réponse de Rémi BRAGUE est donc riche d'enseignements : si le conservatisme est potentiellement positif car associé au bon sens, il ne doit paradoxalement son existence qu'à la catégorisation irrespectueuse de la gauche. BRAGUE montre de la sympathie pour le conservatisme, tout en l'identifiant essentiellement à BURKE, mais aussi à DE MAISTRE et à MAURRAS, ce qui suffit à jeter un certain discrédit sur le sujet. Pour mieux s'en démarquer ?
Comment blâmer, cependant, des personnalités, comme FINKIELKRAUT ou BRAGUE, dont les positions intellectuelles ont non seulement évolué depuis quarante ans, mais qui ont connu l'époque où le fait même de se penser conservateur, en son for intérieur, était une hérésie ? Car si certains, à droite, se pensent et se disent muselés, la parole est sans aucun doute bien plus libre aujourd'hui qu'au temps de la Nouvelle gauche toute- puissante. Et à quoi bon revendiquer ce que l'on n'est pas ? Si le conservatisme semble à ce point étranger, pourquoi le convoquer ?
Ce qui est intéressant, en réalité, c'est que certains penseurs qui ailleurs se diraient sans mal conservateurs continuent en France d'y rechigner. Cette zone d'ombre  semble digne d'intérêt à Laetitia Strauch-Bonart. Le conservatisme ne fait pas partie de notre patrimoine intellectuel et politique, sauf comme repoussoir, ou bien très furtivement. Pourquoi cela ?

Cette question se dédouble. La première est de comprendre pourquoi le conservatisme n'existe pas comme tradition intellectuelle et politique en France; la seconde, pourquoi les politiques et les intellectuels, même quand ils connaissent l'existence de cette tradition dans d'autres pays européens, ne s'en réclament pas, alors même qu'ils y trouveraient leur place naturelle. Ces deux aspects sont bien entendu indissociables.
À cette double interrogation, certains répondent en soulignant l'ostracisation politique de la droite – à supposer que la droite se confonde avec le conservatisme. Chantal DELSOL l'exprime on ne peut mieux :

La situation française est analogue à celles de tous les pays occidentaux : nous avons à chaque moment historique des courants conservateurs et des groupes conservateurs qui considèrent que tel ou tel changement entraînera le pire plutôt que le meilleur. Mais ce qui est singulier dans la société française, c'est que le conservatisme, et d'une manière générale, la droite, y est ostracisé depuis la Seconde Guerre. Ainsi aucun parti n'aurait la possibilité de se dire conservateur, ce serait immédiatement assimilé au Mal et donné pour tel. D'ailleurs la droite n'osait pas se nommer jusqu'au début du XXe siècle – pour décrire les partis de droite, on disait « l'opposition » ou « la majorité », tandis qu'on appelait la gauche « la gauche ». Il y a un mépris coriace jeté sur le conservatisme, parce qu'il s'oppose au Progrès, et en France notamment, le Bien est mesuré exclusivement à la mesure du Progrès, c'est-à-dire du développement de l'égalité et de la liberté individuelle. Celui qui ose récuser une égalité ou une liberté nouvelle est assimilé à un criminel. Aucun mouvement ou parti ne pourrait se créer sous l'épithète de conservateur, considérée comme infamante.

Cette ostracisation aurait donc nourri, à droite, une lâcheté congénitale mais compréhensible. Pour Alain BESANÇON,

l'attitude de l'homme de droite français consiste à expliquer à la gauche qu'il est aussi à gauche que la gauche. Alors quand il se passe quelque chose de grave comme en 1968, la droite ne comprend pas. C'est pour cette raison que la droite française n'est pas conservatrice, parce qu'elle a accepté l'hégémonie intellectuelle de la gauche et n'a jamais essayé d'y répondre – sauf Raymond ARON, le milieu intellectuel de Commentaire... mais combien d'autres ?

Par conséquent, explique Rémi BRAGUE,

si l'on veut plaire, il vaut mieux ne pas se dire conservateur. Pourquoi ? Bien sûr, on peut invoquer la terreur intellectuelle que la gauche se disant « progressiste » a fait régner sur la France depuis la Libération jusque dans les années 80, et qui se prolonge encore dans certains médias.

Et pour Paul THIBAUD, le conservatisme souffre d’« une infériorité morale par rapport à la gauche » qui garde « les clés du royaume ». Il y a là, sans doute, une part de vérité, mais le risque serait de glisser vers une interprétation victimaire ou paranoïaque. En réalité, la droite a aussi sa part de responsabilité dans le regard parfois méfiant qu'on lui porte. Les faits historiques offrent ainsi une interprétation supplémentaire. Pour Marcel GAUCHET,

en France, les conservateurs ont toujours été les passagers clandestins d'autres formations politiques, sans assumer leur pensée. Ils se sont toujours logés dans ce qui leur paraissait le plus proche, mais qui n'était pas vraiment un courant conservateur. La première explication tient à notre histoire – et non à un supposé tempérament français – et en premier lieu à la Révolution française. Celle-ci se déroule de manière très particulière, puisqu'elle engendre d'une part l'émigration, soit le renoncement de la partie la plus conservatrice de l'Ancien régime à se battre sur le terrain de la politique française, et d'autre part, en lien avec cette émigration, l'apparition d'un conservatisme nostalgique de l'Ancien régime [...] qui, pour paraphraser la formule fameuse de TALLEYRAND, n'a rien appris ni rien oublié. Cette scène primitive de la Révolution et des vingt-cinq ans suivants, jusqu'à la Restauration, est matricielle.

De ces propos, on saisit quelle a été l'importance de la Révolution, cet épisode clé, « matriciel » donc, pour le renoncement conservateur, mais aussi la part de responsabilité qui incombe aux contre-révolutionnaires et à leur propension à ne pas accepter de « se battre sur le terrain de la politique française ». Conséquence, pour Marcel GAUCHET,

la France ne sera pas non plus le lieu d'un conservatisme de type britannique [...] Il n'existe pas en France cette idée que la conservation suppose l'adaptation et l'incorporation de principes de droit nouveaux et s'imposant à tous et qu'il est possible et nécessaire, de l'intérieur de ces principes, de retrouver une forme traditionnelle et respectueuse de ce que les conservateurs considèrent comme essentiel. Aux yeux de ceux qui se réclament du camp de la tradition en France, l'idée que celle-ci peut être retrouvée dans les principes modernes est inimaginable.

L'histoire s'est ensuite répétée :

Une série d'événements contingents aggravera par la suite ce qui se joue dans cet épisode primitif : le retour des émigrés, « dans les fourgons de l'étranger », formule qui n'est pas restée dans les mémoires pour rien, et la réitération de cette situation à plusieurs reprises dans notre histoire – la Commune, Pétain. Ainsi se réitère l'association d'une défaite ressentie comme une tragédie nationale à un retour des conservateurs. Évidemment, l'effet de disqualification des     « conservateurs », réitération aidant, a été considérable. Là où ailleurs l'évolution a pu conduire à l'identification d'un certain conservatisme bien compris au patriotisme – et non au nationalisme –, ce lien ne s'est pas établi en France.

Il y aurait donc une erreur initiale puis répétée des contre-révolutionnaires de ne pas s'accommoder doucement de la nouvelle donne politique. Selon Philippe RAYNAUD, cette erreur s'est manifestée par le refus des conservateurs de l'époque, puis de leurs successeurs, de s'approprier l'héritage de 1789. En France, « la liberté commence avec 1789, et nous ne pouvons pas nous inventer une autre histoire que la nôtre ». Tous ceux qui rejettent l'héritage de 1789 sont immanquablement mis au ban de la communauté politique. « Ce n'est pas un simple point sentimental ; si en France on n'accepte pas ce point de départ, on est hors-jeu. [...] En revanche je ne serai jamais partisan de l'idée d'une continuité fondamentale de 1789 à 1917. » Dans ce contexte, « ce choix nécessaire » de 1789 « fait qu'en France toute une partie des énergies conservatrices est très difficile à intégrer dans le système politique. »
Au XXe siècle, poursuit RAYNAUD, « la cristallisation malfaisante [...] en a été l'Action française». MAURRAS a fédéré tout ce qu'il y avait d'énergies conservatrices en France

chez les paysans, dans la bourgeoisie, chez les ouvriers, dans un mouvement contre-révolutionnaire reposant sur le refus d'un siècle d'histoire de France, celle de la France moderne. En fait, la vision de MAURRAS veut que l'on soit dans une guerre civile, où il n'y a que des trêves. C'est pourquoi pendant la guerre de 14-18 on rencontre à droite deux attitudes très différentes à l'égard de l'Union sacrée. Celle de BARRÈS, malgré ses aspects un peu pénibles, exprime un vrai choix conservateur [...]. Mais dans l'esprit des maurrassiens, ce n'est qu'une trêve, qui n'empêche pas qu'il faudra après la guerre reprendre le combat contre la Gueuze (la République) et les « quatre États confédérés ».

Et de conclure pour le présent :

une partie de la culture de la droite française provient de cet héritage. Le maurrassisme a complètement disparu, mais il est au moins l'origine historique de cette difficulté d'une partie importante des personnes de droite à jouer le jeu de la politique. Cela correspond aujourd'hui à un certain milieu de la bourgeoisie catholique [...] Tant que ce phénomène perdurera parmi une partie des potentiels conservateurs, il ne pourra pas y avoir en France de conservatisme véritable [... ].

Si la doctrine de MAURRAS se voulait éminemment politique, son intransigeance et son antiparlementarisme l'ont de fait exclu du jeu politique de son temps, sans parler de l'après-guerre. Surtout, jusqu'à aujourd'hui, MAURRAS a exercé une influence ténue, parfois inconsciente, sur certains milieux de droite. Au-delà, l'existence du maurrassisme a contribué à jeter le discrédit sur toute tentative de critique, même démocrate et intelligente, de la Révolution. On peut le comprendre, et MAURRAS en est le premier responsable, mais la droite modérée de son côté a fait l'erreur d'abandonner tout projet conservateur, par peur d'être associée au maurrassisme. La voie maurrassienne puis Vichy auraient donc empêché, tels des poisons mortels, toute tentative sérieuse d'élaboration d'un conservatisme politique et intellectuel.

Mais l'intransigeance de la droite peut-elle à elle seule expliquer cette carence ? Est-ce la seule leçon de l'histoire ? Pas pour Philippe d'IRIBARNE, pour qui il faut voir aussi dans la dévalorisation historique de la droite l'effet d'une véritable division anthropologique. Le chercheur me confie sa « stupéfaction » quand il a découvert « la célèbre statue d'Edmund BURKE à Washington ».

Aux États-Unis, BURKE est considéré comme un héros de la liberté, et cette statue en témoigne. Or la vision que j'avais de BURKE, en étant marqué par le contexte intellectuel français, était celle d'un affreux réactionnaire ! Cet écart de perception témoigne d'un formidable écart de conception. Dans les « Trois figures de la liberté », j'explique que les repères dans lesquels le conservatisme prend forme, dans l'univers anglais d'une part et l'univers français d'autre part, ne sont pas les mêmes. Dans l'univers anglais, les intérêts particuliers, et la propriété au premier chef, sont éminemment respectables et leur rencontre est centrale dans le jeu démocratique (d'où le caractère liberticide de la Révolution française pour BURKE, du fait de son mépris de la propriété à propos des biens du clergé). Dans l'univers français, les intérêts particuliers ont quelque chose de vil, d'impur, alors que seul l'intérêt général est noble et pur. Penser le conservatisme en France, c'est le penser dans ce registre.

Loin donc de ne voir, dans les difficultés de la droite, que le produit d'un passé trouble et d'une certaine ostracisation, Philippe d'IRIBARNE y discerne un conflit entre la voie progressiste, supposément « pure », et la voie conservatrice, « impure ».

Le projet progressiste porté par la gauche – du moins par la « vraie gauche » - est de reconstruire la société de fond en comble en référence aux idéaux de liberté et d'égalité – TOCQUEVILLE l'a bien décrit. Il s'agit d'aboutir à une société de citoyens, êtres de raison, libérés des adhérences impures à ce qui enferme chacun dans des origines, une condition sociale, des préjugés, des routines. Dès ce moment-là, le conservatisme, qui défend ces adhérences, devient lui-même impur.

Conséquence,

au sens de GRAMSCI, la pensée progressiste jouit en France d'une forme d'hégémonie idéologique ; il est important de paraître libéré de la nostalgie du passé. Et de même que la

gauche, tout en héritant de schémas anciens, ou en défendant des positions acquises, niera sa part de conservatisme, de même les [...] droites le feront

Certes, aujourd'hui, l'étoile du progressisme a peut- être pâli, mais son empreinte reste encore très forte dans le jeu politique français, ce qui confirme les propos de Philippe d'IRIBARNE.

En conséquence, si le conservatisme, en France, ne jouit pas d'une véritable légitimité politique et intellectuelle, il ne lui reste qu'à exister « à bas bruit, de manière sous-jacente », selon les termes de Marcel GAUCHET.

La composante conservatrice existe, même si elle ne va pas jusqu'à la doctrine ou la formation d'un courant déterminé, et elle ne peut pas ne pas exister, à mon sens, parce que je la crois une composante fondamentale du paysage idéologique [...] Le conservatisme est l'une des trois grandes familles de pensée qui sont naturellement attachées aux composantes fondamentales des sociétés modernes, les deux autres étant le libéralisme, qui repose sur l'élément individuel et juridique, et le progressisme, attaché aux possibilités de transformations qu'implique l'idée d'Histoire.

De cette coloration péjorative du conservatisme, on passe sans mal à ce dernier registre où le « conservatisme » n'est plus le nom d'un courant politique, mais celui d'un comportement fréquemment dénoncé – l'attitude « conservatrice » de tel syndicat, ou de tel groupe opposé à une réforme. Ce serait la preuve que, oui, le conservatisme est bel et bien présent dans notre pays. Mais il ne faut pas s'y tromper : le terme est utilisé ici dans son sens littéral et ne se réfère en aucune façon à un mouvement intellectuel ou politique. Il ne fait que décrire cette forme d'opposition butée et systématique à une évolution considérée comme nécessaire.
En revanche, cette définition littérale vient corroborer la distinction entre le – pur, l'émancipation – et l'impur, l'adhérence, proposée par d'IRIBARNE. Ainsi, certains corporatismes – de métiers, de lieux par exemple – se retrouvent en complet porte-à-faux avec la vision mythique d'une société, faite, rappelle d'IRIBARNE, d'« un corps politique régi par les idéaux de liberté et d'égalité » et accompli par le suffrage universel.
Cette vision mythique de l'organisation de la société doit subir de perpétuels compromis avec un corps social, fondé lui sur une tout autre vision, attentive à la condition sociale de chacun. Corps politique et corps social ont en commun de jouer sur les registres du pur et de l'impur, du noble et du vil, mais sans en avoir la même conception. La conception qui anime le corps politique est cléricale – ce qui est pur est l'universel et l'esprit, ce qui échappe à la terre. La conception portée par le corps social est aristocratique – ce qui importe, c'est ce qui distingue chacun, son attachement local, social et familial. La société française se trouve donc en perpétuels allers-retours, en perpétuelle combinaison entre ces deux conceptions – avec des compromis : ainsi il y a toujours une croix au sommet du Panthéon !
Au final, « la France ne peut abandonner ni cette réinterprétation de la tradition cléricale [...] ni la réinterprétation moderne de la tradition aristocratique [...].» Même, poursuit dTRIBARNE, selon William H. SEWELL, en 1848, la logique corporatiste était encore plus forte qu'en 1789. [...] Il y aurait une adaptation de l'esprit corporatiste au monde moderne et post-révolutionnaire, avec l'invention de formes dûment instituées. Prenez par exemple l'apparition, dans les années 30, du statut de "cadre", issu d'une vision bien française, et que l'on ne comprend pas en dehors de France. Prenez également les grandes écoles, issues de la République, les grands corps : tout ce que BOURDIEU a appelé la noblesse d'État se recrée et se recompose. Dans les entreprises, on observe maintenant une nouvelle fracture entre les véritables cadres dirigeants et le cadre lambda, aisément renvoyé à sa roture. On a bien vu, au moment de la révolte des professeurs d'université, au moment du projet de LRU, que ces derniers rechignaient à devenir dépendants du président de l'université. [...] L'État lui-même, en tant qu'organisme, est sujet à ces corporatismes – l'administration ou le corps dont vous provenez signifient toujours un certain niveau et renvoient à ces fameux classements de sortie des grandes écoles [...] L'État est donc lui aussi entièrement soumis à cette logique du corps social.
La forme que prennent ces corps « conservateurs » et leurs motifs d'action sont souvent dommageables et répréhensibles, notamment parce que l'équilibre entre leurs intérêts et celui de la communauté dans son ensemble est souvent disproportionné. Mais ils signalent aussi la présence dans notre pays d'appartenances concrètes à des groupes auxquels on octroie sa loyauté et qui constituent des fondements de sociabilité. On pourrait y voir l'embryon d'un conservatisme, au sens d'une communauté d'appartenance qui perdure dans le temps – mais un conservatisme dévoyé par des finalités privées exacerbées.
En revanche, dans tous les cas où ces groupes ne perturbent pas la marche des institutions, ils n'ont pas que des inconvénients, bien au contraire. C'est le cas par exemple de certains corps de l'administration française ou encore des grandes écoles. Ces institutions, quels que soient leurs défauts, ont garanti jusqu'à présent la très grande qualité de l'administration, des ingénieurs et des chercheurs français. Qu'on le veuille ou non, elles sont aussi l'expression d'un conservatisme de bon aloi, au sens du corps social défini par Philippe d'IRIBARNE.
Regarder la France sous cet angle – non plus celui du pays de l'égalité abstraite, mais du corps social hétérogène – ouvre une tout autre perspective. Malgré sa carence politique et intellectuelle, le conservatisme existe en France, sans aucun doute, comme disposition sociale et morale, à la fois désir d'attachement à un groupe donné et volonté de préserver les conditions d'existence de ce groupe et du corps social qui le contient, donc de préserver l'héritage du passé. Les Français ne diffèrent pas en cela des autres Occidentaux : attachés à leur vie locale, liés les uns aux autres par l'amour ou l'amitié, ils créent des associations civiles – du club de sport local à l'association caritative – pour le seul plaisir d'être ensemble et de pratiquer les activités qu'ils désirent. Ces associations sont des occasions d'adhérence concrète, d'attachement réel, avec leurs règles mais aussi leurs avantages. Ces pratiques sont conservatrices, sans qu'on les rattache à une quelconque famille d'idées. Si le conservatisme n'a pas de véritable existence, en France, les attitudes conservatrices, elles, s'y portent bien.
Ce conservatisme n'est pas exempt, toutefois, de difficultés. La plus évidente est de ne pas disposer ni proposer de définition suffisante. Il jaillit de temps en temps, mais n'offre aucun point d'ancrage. Ainsi, l'opposition à l'instauration du mariage homosexuel en 2013 était un mouvement manifestement conservateur, mais son armature intellectuelle était tantôt évanescente, tantôt très étroite et concentrée sur cette unique bataille. Le conservatisme français, même dans sa forme la plus familière et concrète, peine donc à trouver son incarnation, et parfois même sa cohérence. Pire, il ne se connaît pas lui-même, et personne ne saurait vraiment le définir, sauf peut-être à dire ce qu'il n'est pas.
Autre difficulté, l'héritage de 1789 n'est pas seulement politique : la Révolution a comme instillé dans notre chair ce sentiment que la destruction et le bouleversement sont toujours plus désirables que le règlement politique des conflits et le compromis. Même si la France s'est assagie, et que les soulèvements politiques violents n'y ont plus bonne presse, ce sentiment reste palpable dans les confrontations politiques – toujours à couteaux tirés –, les projets politiques – les partis changent de nom comme de chemise et d'aucuns pensent qu'une VIe République pourrait résoudre tous nos maux – et les rapports sociaux, souvent électriques. Il y a une singularité française en la matière. Si elle fait notre charme, elle est aussi notre drame. De ce fait, tout potentiel conservatisme à la française se trouvera immanquablement en tension avec la disposition française à la révolte.
Dans ces conditions, plutôt que d'un conservatisme absent, on pourrait parler, en France, d'un conservatisme orphelin – présent, sans acte de naissance, et jamais revendiqué. Mais cette difficile naissance n'implique pas qu'il n'ait pas d'avenir. Pour le baptiser comme il se doit, il faudrait d'abord l'appeler par son nom, sans plus s'arrêter à sa dimension péjorative. Et tout comme les « Tories » britanniques ont adopté puis aimé le nom qui servait à les moquer, ce nom de conservateur, il faut que les conservateurs l'adoptent, quel que soit son héritage.
Pour lui donner ses lettres de noblesse, il me faut ensuite en montrer la nécessité. La question qui m'occupe n'est pas pure philosophie politique, elle concerne autant notre histoire que les enjeux du moment, et une façon possible d’y répondre. Mais avant tout, pour que le conservatisme soit compris comme il le mérite il me faut le présenter en bonne et due forme.

 

LE CONSERVATISME AU ROYAUME-UNI

Le terme de conservateur n'est employé en tant que tel que dans la sphère anglophone. Comme l'écrit Roger SCRUTON,

c'est surtout dans les pays anglophones que certains partis et mouvements politiques se désignent eux-mêmes comme conservateurs. Ce fait curieux nous rappelle le gigantesque fossé, méconnu, entre les pays qui ont hérité de la tradition du droit commun anglais, et les autres. La Grande-Bretagne et l'Amérique sont entrées dans la modernité dotées d'une conscience aiguë de leur histoire commune.

Le conservatisme est donc très lié, dans ce contexte, au droit commun, et au fait que celui-ci est préservé en grande partie par des coutumes plutôt que par l'écrit. En Grande-Bretagne, si le parti « Tory » apparaît en tant que tel en 1832, l'expression désignait déjà les partisans de la monarchie depuis la deuxième moitié du XVIIe siècle.
En France, explique Alain BESANÇON, « le terme [de conservateur] date du XIXe siècle : c'est un concept qui suppose la Révolution française ». Selon les recherches de Laetitia Strauch-Bonart, le mot « conservateur » apparaît en 1795 pour désigner un gouvernement « qui protège du désordre ». Il a ensuite désigné le « Sénat conservateur », premier corps de l'État dans le régime impérial. Le terme a déjà quelque peu mauvaise presse, puisqu'en 1815 Benjamin CONSTANT décrit 1'« esprit conservateur » comme « opposé à toute innovation ». Mais il est aussi le terme choisi par Mme DE STAËL en 1846 pour rendre l'anglais                 « Conservative Party » dans sa traduction du roman Coningsby de Benjamin DISRAELI. Étonnamment, l'anglais conservative est lui-même emprunté au mot français conservatif, « qui conserve ».
Mais le terme n'est jamais véritablement entré dans l'usage, car pour désigner les opposants à la Révolution, celui de contre-révolutionnaire ou réactionnaire lui était préféré. La seule occurrence qui laisse entrevoir une identification entre la Réaction et le conservatisme est le titre du périodique fondé par CHATEAUBRIAND, Le Conservateur, qui dans les premiers temps de la Restauration défendait les principes de l'autorité et de la légitimité contre ceux de la liberté et du droit populaire, et n'a paru que de 1818 à 1820.
Cette identification est donc restée ponctuelle. Pourtant, immanquablement, puisque les contre-révolutionnaires étaient les seuls à critiquer fondamentalement la Révolution, la contre-Révolution a tenu lieu de conservatisme dans notre pays. Selon Paul THIBAUD,

les conservateurs se sont pensés contre la Révolution, y voyant une aberration, une erreur, une sortie de route. Ils pensaient possible de retrouver la véritable tradition nationale, monarchique. Ce parti a été très important voire dominant au début du XIXe siècle, à la Restauration, en 1830, et même en 1848. C'est seulement sous la IIIe République que la droite a commencé à abandonner l'idée que l'erreur révolutionnaire ne pouvait pas être effacée, tout au plus rectifiée.

La transition britannique a donc été moins difficile, pour les conservateurs, que le bouleversement français : les Tories, après quelques péripéties, ont gardé leur roi ; les contre-révolutionnaires français ont vécu un changement bien plus brutal. C’est en réponse à l'événement qu'Edmund BURKE, penseur et parlementaire britannique, pourtant « Whig » favorable à la monarchie parlementaire, et non Tory, écrit ses Reflections on the Révolution in France, où il s'en prend à la brutalité des révolutionnaires français et à leur mépris de la continuité historique. Pour Rémi BRAGUE,

la sortie de l'Ancien Régime s'est faite, au Royaume Uni, avec le minimum de casse. En France, elle a entraîné quantité de massacres, un génocide en bonne et due forme en Vendée, la saignée des guerres de l'Empire. Edmund Burke fut un adversaire farouche de la Révolution française sur laquelle il a fait preuve d'une lucidité phénoménale, prévoyant la terreur, puis la dictature militaire. Or, il était le contraire même d'un possédant crispé sur ses privilèges : il avait su défendre les indigènes de l'Inde britannique contre un gouverneur qui les exploitait, comprendre les insurgés américains, prendre le parti des paysans catholiques d'Irlande. »

De l'histoire européenne, par conséquent, il ressort que le conservatisme est indissociable de la modernité. Sans modernité, sans bouleversements politiques tendant à étendre les droits et le suffrage, point de conservatisme. Sans mouvement, point de volonté de retenir le mouvement. Les deux pôles fonctionnent ensemble.
Ajoutons que pour un conservateur, retenir le mouvement n'est pas une simple tentative de faire contrepoids, mais l'expression d'un refus de la nature de ce mouvement. Jean CLAIR précise ainsi que

le fait même que la conservation soit née comme un impératif en pleine Révolution, et même en pleine Terreur, montre bien son articulation étrange et paradoxale à la Révolution. Car c'est la Révolution qui crée la conservation. Non pas par un mouvement contraire mais parce qu'au fond on se rend bien vite compte que l'ardeur révolutionnaire engendre parfois des mouvements de vandalisme révolutionnaire qui ne font pas vraiment honneur aux Lumières quand, comme à Notre-Dame, il s'est agi de démolir les témoignages de la création humaine des temps passés.

Comme le résume Alain BESANÇON, « les conservateurs n'aiment pas la Terreur et le sang, ils acceptent 1789, mais pas 1793 ».
Bien souvent, avec la Révolution, ce sont les Lumières qui sont mises en cause, le conservatisme prenant alors une dimension idéologique qui dépasse le strict cadre politique. Les débats restent constants sur cet héritage ambigu. Ainsi certains mettent en question la notion d'« autonomie » mise en avant par les Lumières européennes : l'autonomie aurait produit un homme purement individualiste, dont l'épanouissement ne passe que par la séparation d'avec le monde qui l'entoure. Or les conservateurs ne sont pas tout à fait à l'aise avec la perspective d'une autonomie sans limites.
Mais d'autres insistent sur un héritage des Lumières qui serait commun à leurs adorateurs comme à leurs détracteurs. Cet héritage serait rendu possible par une proximité sous-estimée des Lumières avec la tradition. Dans Modérément moderne, Rémi BRAGUE montre ainsi que

les notions de raison, d'athéisme, de sécularisation, de démocratie et de progrès « abritent en elles-mêmes ce contre quoi elles ont été mobilisées, voire forgées, et qu'elles le font non comme un ennemi, mais comme le fondement sans lequel elles perdent leur sens ». Les Lumières auraient donc repris en grande partie, en les renommant, les « vertus chrétiennes traditionnelles ». Rémi BRAGUE m'explique ainsi que les Lumières et la Modernité font deux. Et les Lumières sont elles-mêmes une nébuleuse de tendances qui varient selon les pays. L'historiographie officielle fait l'impasse sur les Lumières modérées en Allemagne protestante, et plus encore sur les Lumières catholiques en Bavière ou en Autriche. Les Français se flattent d'avoir inventé ce qu'ils n'ont fait que piller. Ainsi nos chères « Lumières », venues des Pays-Bas, d'Écosse, d'Italie. Les Français, TOCQUEVILLE l'a clairement laissé entendre à partir de l'exemple de VOLTAIRE et de BOLINGBROKE, n'ont guère fait que les vulgariser, en en retirant les nuances et en leur donnant un ton agressif. Le seul auteur vraiment original et qui ait influencé un authentique penseur étranger, à savoir personne de moindre que KANT, était ROUSSEAU, qui, certes francophone, n'était même pas français, et auquel les « Philosophes » ont fait la vie dure.

Le conservateur est donc un moderne complexe, travaillé par l'ambiguïté de l'héritage des Lumières. Il se plaît à critiquer la modernité de l'intérieur, comme s'il en était la mauvaise conscience. Pour reprendre les termes d'Antoine COMPAGNON, c'est un moderne                  « antimoderne », « à contrecœur », « déchiré » ou même « déçu ». Et pour Jean-Pierre LEGOFF, même si « le conservatisme correspond à un courant de pensée qui s'est constitué en réaction à la Révolution française et à la modernité », rien n'empêche de faire la part des choses

entre les aspects réactionnaires au sens propre du terme - à savoir la condamnation globale, voire la diabolisation de la Révolution française et de la modernité, avec l'illusion possible d'un retour en arrière – et l'éclairage critique qu'il apporte sur la condition de l'homme moderne et la vie en société. À sa façon, ce courant de pensée rappelle que l'histoire ne commence pas à la Révolution française ; il souligne les limites et les ambiguïtés du projet moderne d'émancipation dans sa prétention à ériger la raison et l'individu en références ultimes, faisant fi des héritages culturels passés ; il remet en question la croyance en un progrès nécessairement positif de l'humanité et une conception de l'homme « naturellement bon », le mal n'étant que l'effet du conditionnement d'une mauvaise société et d'un pouvoir oppresseur.

Philippe BÉNÉTON n'est pas des plus optimistes quant à la tentative de clarification de Laetitia Strauch-Bonart du terme « conservateur ». Pour lui,

le mot «conservatisme» [...] est tiré à hue et à dia. Vous trouverez donc chez vos différents interlocuteurs différentes définitions et vous serez constamment empoisonnés par cette question du vocabulaire. Il n'y a pas d'essence du « conservatisme », les définitions ne sont jamais fausses, elles ne sont jamais que plus ou plus moins pertinentes. Vous pouvez essayer d'en donner une définition pertinente mais vous aurez toujours contre vous une partie de l'usage. Le problème est sans solution. Et il est préférable d'éviter les fausses querelles.

Philippe BÉNÉTON est de ceux qui identifient conservatisme et réaction. Pour lui, le conservatisme se développe après la Révolution française à partir d'une critique des trois grandes illusions libérales : celle de la toute-puissance de la raison individuelle, celle qui fait de la volonté individuelle la source de toute légitimité et enfin celle de l'individu qui, pour faire la société, défait la communauté. Le conservatisme français, « incarné dans l'ultracisme puis le légitimisme, puis sous une forme différente dans le maurrassisme, est un conservatisme réactionnaire et intransigeant, il arrête la tradition française en 1789 et s'oppose radicalement au libéralisme ». Lorsque Laetitia Strauch-Bonart l'interroge sur la radicalité de sa définition, Philippe BÉNÉTON lui répond :

Elle me semble historiquement pertinente mais on peut faire valoir que le conservatisme tel que je le définis ne s'applique pas au « conservatisme » britannique d'aujourd'hui. La chose est insatisfaisante, j'en conviens, mais je ne vois pas de solution. On peut considérer que le « Conservative Party » britannique de 2014 est « conservateur », mais ce « conservatisme » n'a rien à voir avec le conservatisme de Joseph de MAISTRE et Louis de BONALD, et peu à voir avec celui de PALMERSTON ou de DISRAELI.

Dans ses ouvrages, BÉNÉTON prolonge la filiation jusqu'à MAURRAS, nous renvoyant à notre constat initial. Et la question est double : de MAISTRE, BONALD et MAURRAS étaient-ils des conservateurs ? Et inversement, tout conservatisme équivaut-il à la réaction et au .maurrassisme ? Comment dès lors qualifier cet affect conservateur qui ne critique pas la démocratie libérale mais ce qu'il perçoit comme ses excès ?
Philippe BÉNÉTON ne rejette pas cet argument, au contraire :

Le conservatisme en tant que mouvement historiquement daté en France est relativement facile à caractériser – par son opposition à la Révolution française et à ses principes, et par sa volonté de revenir à l'Ancien Régime. Au XIXe siècle, le « conservateur » levait son verre au. trône et à l'autel. Aujourd'hui, personne ou presque ne lève son verre au trône et à l'autel. D'une certaine manière, la politique moderne a gagné : désormais personne ne remet en cause l'égalité de droit ni ne prétend revenir à une hiérarchie des ordres, c'est-à-dire à des distinctions juridiques fondées sur la naissance. En ce sens, la tradition conservatrice en France est morte par épuisement. Mais il subsiste une autre dimension du conservatisme, une sociologie conservatrice, dont on peut penser qu'elle peut se renouveler aujourd'hui parce que sa critique à rencontre du monde moderne n'a jamais été aussi pertinente. Dans la mesure où se manifestent de plus en plus clairement les effets indésirables de l'individualisme libéral, la critique conservatrice de la société reprend de sa force. D'ailleurs celle-ci possède toujours un interprète officiel, l'Église catholique. La doctrine sociale de l'Église insiste sur la dépendance de l'homme vis-à-vis des autres, sur son enracinement, sur ses attaches sociales, sur le fait que l'homme n'est pas radicalement autonome, mais débiteur.

Le conservatisme politique, selon BÉNÉTON, serait donc mort et enterré par l'histoire, mais pas le conservatisme social. Par conservatisme social, il faut entendre, pour BÉNÉTON, la critique des « effets indésirables de l'individualisme ». De ce point de vue, le conservatisme existerait aujourd'hui, sous une forme nouvelle, sans pour autant équivaloir à la réaction.
D'autres auteurs s'inscrivent nettement en faux contre cette interprétation. C'est le cas de Philippe RAYNAUD, pour qui « les historiens et politistes pour qui le conservatisme commence avec BONALD et aboutit à MAURRAS se trompent. Il s'agit en partie, bien sûr, d'une définition conventionnelle, mais ce mouvement n'est pas seulement du conservatisme, c'est de la réaction ».
Pour RAYNAUD, cette filiation tient notamment à la place de la religion.

La filiation que je préfère est différente et elle réduit la part de l'héritage religieux. Elle inclut PARETO, qui est un cas un peu extrême mais qui compte. Une généalogie du conservatisme doit aussi faire une place importante à [...] David HUME, dont le moins que l'on puisse dire est que ce n'est pas un esprit religieux. Il développe une théorie de la finitude, certes, mais très immanentiste.

D'autres enfin, comme Alain-Gérard SLAMA, estiment qu'« entre la droite conservatrice et la droite dite réactionnaire, la différence est de degré dans l'échelle d'intensité, et non de rupture, ce qui donne tout son sens à la notion de dérive. » C'est la question, en définitive, la plus complexe et la plus problématique. Les révolutionnaires comme les réactionnaires, après la Révolution, ne peuvent faire abstraction de la nouvelle donne politique ; en revanche, bien sûr, ils ne l'incorporent pas de la même façon. Ainsi pour SLAMA

une phrase des Considérations sur la France, de Joseph de MAISTRE, considéré comme le père de la contre-Révolution, résume cette contradiction avec une parfaite lucidité : « la contre-[R]évolution ne sera point une [R]évolution contraire mais le contraire de la [R] évolution. » Qu'est- ce que cela signifie ? De Maistre se réfugie dans la Providence : pendant la Révolution, il pense que tôt ou tard, les Français reviendront à la raison - à savoir la monarchie - mais en même temps il admet que la monarchie ne pourra pas se contenter de reproduire à l'identique le modèle ancien. Au début de la première Restauration, Louis XVIII se méfiait de lui, parce qu'il savait que, dans ses essais politiques de Maistre avait admis la nécessité de permettre au peuple de voter l’impôt. On voit bien sur cet exemple concernant l’adversaire, le plus implacable des thèses rousseauistes, comment au lendemain de la Révolution de 1789, l’outillage mental des Lumières s’est imposé à tous.

Nouvelles questions, même sacerdoce

Les conservateurs d’aujourd’hui ne sont donc plus des réactionnaires au sens historiques,

  •  non seulement parce qu’ils acceptent pleinement depuis longtemps la démocratie,
  •  mais aussi parce que la mission qui leur est impartie a évolué.

Si l’on suit l’interprétation de Philippe BÉNÉTON, le glissement des thèmes conservateurs, depuis le problème politique – l’organisation de la communauté politique et la possession de droits politiques  – vers le domaine sociologique a permis l’émergence de tout un champ de réflexion nouveau.
De fait aujourd’hui, les « conservateurs » pris dans ce sens ont pour point commun de se préoccuper bien davantage des questions économiques, morales et culturelles. Le conservatisme moderne s’est donc donné pour mission de sauvegarder ce qui lui semblait menacé de disparition ou de détérioration – une certaine vision de la responsabilité et de l’autorité, des liens d’attachement entre les hommes et de la transmission d’un héritage culturel considéré comme exceptionnel.
Pour Jean-Pierre LE GOFF en effet

dans le courant des XIXe siècle et XXe siècle, le courant conservateur s’est développé et renouvelé en menant une critique de la révolution industrielle, de l’urbanisation et de la massification  qui, là aussi, met en lumière des aspects bien réels de la modernité […].

C'est l’ère d'une critique naissante de la modernité industrielle et matérialiste, et de la corruption morale qu'elle provoque. Comme le fait remarquer Rémi BRAGUE, « la thèse d'un épuisement, parallèle à celui du charbon, des ressources morales, nous dirions des "valeurs", est déjà présente chez RENAN en 1876. » Ou encore, pour Alain-Gérard SLAMA, le conservatisme s'exprime dans la brève conjonction de courants dissidents de la droite que, dans un article resté fameux, Jean Touchard a baptisés « les non-conformistes des années trente ». On y retrouve les mêmes sensibilités

  •  laïque spiritualiste, avec Robert ARON et Arnaud DANDIEU,
  • moderniste, avec Bertrand de JOUVENEL,
  • éclectique, avec Thierry MAULNIER,
  • personnaliste, avec Emmanuel MOUNIER,
  • catholique, avec Jean de FABREGUES, etc.

Ces esprits talentueux et confus croyaient possible un dépassement de la droite et de la gauche autour des valeurs de la civilisation occidentale, et d'un commun rejet des méfaits de l'individualisme et du matérialisme, responsables à leurs yeux de ce que MOUNIER appelait    « le désordre établi ».
Au XXe siècle, « mai 1968 » est venu cristalliser l'attitude conservatrice française dans sa version la plus récente, des années 1970 jusqu'à aujourd'hui. À ce titre, il est naïf d'accuser     « mai 1968 » de tous les maux comme certains aiment à le faire. Mai 1968 n'est que la conjonction d'aspirations libertaires dont la gestation remonte à l'après-guerre. En revanche l'événement vaut comme repère en raison de l'explosion, à un même moment et de façon assez remarquable, de ces aspirations. Les critiques de mai 1968 ne sont pas tous des conservateurs, loin de là, mais la « révolution introuvable » avait bien pour cible les valeurs auxquels les conservateurs culturels tiennent tout particulièrement, soit de façon consciente, soit parce que « mai 1968 » est venu le leur révéler.
Pour Jean-Pierre LE GOFF, qui a particulièrement bien analysé les événements dans plusieurs de ses ouvrages,

cet événement multiforme marque un moment de pause et de catharsis dans une société qui, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, s'est trouvée transformée en peu de temps par la modernisation des Trente Glorieuses. Mai 1968 a fait apparaître au grand jour la jeunesse adolescente comme nouvel acteur social, il a mis en question les finalités du progrès, il a contesté le moralisme et le paternalisme, les bureaucraties en place, les pouvoirs et les institutions sclérosés. En ce sens, il n'appartient à personne et l'on ne reviendra pas en arrière. Ce qui m'apparaît avant tout en question est ce que j'ai appelé son « héritage impossible » qui comporte une remise en cause radicale des symboles de l'autorité, une conception de l'autonomie érigée en absolu, une vision noire de notre histoire. Cet héritage impossible a été transmis d'une génération à l'autre, passant par une contre-culture transgressée pour aboutir à un nouveau conformisme et à une forme de nihilisme d'affaissement.

Ainsi,

les générations post-soixante-huitardes ont grandi et ont été formées dans une période critique où les éducateurs et les enseignants assumaient mal leur rôle de transmission d'un héritage avec lequel ils étaient eux-mêmes en rupture. À cette rupture dans la transmission est venu s'ajouter un retournement de la situation avec la fin des Trente Glorieuses, le développement du chômage de masse et les préoccupations écologiques. Le premier « fossé des générations » des années 1960-1970 a été suivi d'un second pour qui mai 1968 est devenu une sorte de mythe fondateur dans un contexte bien différent. Une culture post- soixante-huitarde abâtardie, dont le gauchisme culturel est l'héritier, s'est progressivement distillée et installée dans la jeunesse. [...] Dans le même temps, les thèmes de la souffrance et de la victime ayant des droits ont pris le dessus.

Pour LE GOFF, le « gauchisme culturel » est « un ensemble d'idées, de représentations, de valeurs plus ou moins conscientes déterminant un type de comportement et de posture dans la vie publique, politique et dans les médias. » Proprement anti-conservateur puisqu'il allie la remise en cause de l'autorité et le culte de l'autonomie à la critique de la transmission, il s'est affirmé dans plusieurs domaines révélateurs, symptôme du déplacement de la question sociale vers d'autres préoccupations : « le corps et la sexualité ; la nature et l'environnement ; l'éducation des enfants ; la culture et l'histoire. » Le gauchisme culturel

a fait valoir une critique radicale du passé et s'est voulu à l'avant-garde dans le domaine des mœurs et de la culture. En même temps, il s'est érigé en figure emblématique de l'antifascisme et de l'antiracisme qu'il a revisités à sa manière. Plus fondamentalement, ce sont toute une conception de la condition humaine et un sens commun qui lui était attaché qui se sont trouvés mis à mal.

Dans un autre domaine, l’art, Jean CLAIR observe une évolution similaire : à partir des années 1960,

les idées de dada, du surréalisme et de 1’anarchisme, ces mouvements nihilistes d'après la Première Guerre mondiale propagés par des bourgeoisies passablement corrompues, sont devenues le topos de toute la classe étudiante – parce qu'elle est devenue une classe. La créativité, la spontanéité et l'expression libre, ces mots d'ordre qui étaient d'abord limités à cette petite élite d'intellectuels fortunés que furent André BRETON et son entourage, se sont finalement diffusés dans toute la société juvénile des années 1970. Ils ont atteint ensuite l'enseignement de l'école.

Le premier conservatisme, à l'époque des Lumières et des Révolutions, réagissait à des bouleversements politiques. Le second, né au cœur du XXe siècle, se manifeste essentiellement sur fond d'une révolution – ou de sa tentative – sociale et culturelle. Dans ce contexte, le conservatisme se donne pour tâche de comprendre ces bouleversements et d'en critiquer les excès, car ils lui semblent menacer le bon équilibre de la société.
Certains discours conservateurs, par ailleurs, sont indissociables de la remise en question de la culture européenne. Autant les premiers conservateurs se souciaient de bouleversements nationaux, autant les conservateurs d'aujourd'hui déplorent un changement de civilisation.

Rémi BRAGUE écrit ainsi que « la culture européenne [...] a perdu confiance en elle-même chez nombre de ses bénéficiaires. Elle n'est plus capable de fonder un humanisme crédible et défendable ». Pour quelles raisons ? BRAGUE répond à Laetitia Strauch-Bonart :

La crise de l'humanisme a des racines profondes, il faut remonter à la façon même dont nous comprenons ce que c'est que cet homme qui en constitue le centre. Longtemps, on pouvait supposer qu'il fallait le défendre, contre l'inhumain en dehors de lui, et surtout en lui. Aujourd'hui, nous ne sommes plus très sûrs que l'espèce humaine soit un bien pour la planète, ni qu'elle soit supérieure aux autres êtres vivants, ni même qu'elle s'en distingue radicalement. Nous ne sommes plus capables d'expliquer pourquoi il est bon qu'il existe des hommes. En conséquence, loin de promouvoir un humanisme, certains accusent l'homme de « spécisme », une sorte de racisme en faveur du genre humain en général. Répondre à cette question serait effectivement le projet le plus conservateur qui soit. Mais il ne s'agirait pas de conserver un ordre social déterminé [...]. Il s'agirait bien plutôt de conserver la condition nécessaire de tout ordre social que ce soit, à savoir l'existence de l'homme sur cette terre.

C'est peut-être pousser très loin le sens du projet conservateur que d'y voir une telle métaphysique. La crise de la civilisation européenne, si elle existe, avant d'être visible dans la remise en question de l'humanisme, l'est d'abord dans la confrontation de l'Europe, en son sein, à d'autres cultures, à commencer par l'Islam. Les conservateurs d'aujourd'hui ont en tout
cas en commun, même si leurs positions sur le sujet divergent, une inquiétude quant à la culture qu'ils partagent, qu'elle soit nationale ou européenne, et à la menace d'affaiblissement qu'elle encourt.
Cette crise de confiance est indissociable de l'interrogation contemporaine à l'égard du Progrès, de ses potentialités et de ses dangers. L'attitude conservatrice reste fort ambiguë à ce sujet : si elle voit l'état de nature comme inférieur à l'état de culture, la civilisation technique s'avère à double tranchant, puisqu'elle porte en elle la potentialité de l'hybris et de la destruction. Rémi BRAGUE écrit ainsi que

la protestation de ROUSSEAU qui, dans son premier Discours, montre que le progrès des arts et des sciences, loin de rendre les hommes meilleurs, contribue à leur corruption, est l'exacte contemporaine de l'hymne de TURGOT. Depuis lors, les deux sensibilités coexistent et tissent un dessin compliqué. L'optimisme reste la basse continue, le pessimisme, tenu en lisière la plupart du temps, refaisant surface symétriquement à l'occasion des diverses crises que l'Occident ne cesse de traverser.

Pour BRAGUE, « la même pièce va se jouer, avec des acteurs variés dont je ne puis deviner à quoi ils ressembleront. Ainsi, le souci écologique représente un protagoniste que l'on n'imaginait guère il y a seulement cinquante ans [...].»

 

II / LE RETOUR DU CONSERVASTISME CORRESPOND

À UNE ASPIRATION PROFONDE DES FRANÇAIS  

(Aziliz Le Corre)

Publié le 01/12/2017

FIGAROVOX/ENTRETIEN - A l'occasion de la parution du Dictionnaire du conservatisme, qui regroupe plus d'une centaine de spécialistes de la question, Frédéric Rouvillois et Christophe Boutin nous ont accordé un long entretien. Ils explorent la renaissance d'un courant politique et culturel souvent trop méconnu et caricaturé en France.

FIGAROVOX. - « Le conservatisme est à la mode », écrivez-vous dans votre introduction. Comment expliquer le renouveau des idées conservatrices, et le succès des essais en librairie?

CHRISTOPHE BOUTIN / FREDERIC ROUVILLOIS. - Nous faisons effectivement le constat de la multiplication, dans les deux dernières années, d'ouvrages traitant du conservatisme, ou mettant en valeur des thématiques conservatrices. Mais le terme de             « mode» est peut-être ambigu, en ce qu'il évoque quelque chose de manipulé, de secondaire et de passager. Or notre hypothèse est que ce retour du conservatisme, dont nous constatons la vigueur, correspond à une demande profonde des populations concernées, porte sur des valeurs et des éléments essentiels de leurs sociétés, et qu'il est donc certainement destiné à s'ancrer dans la durée. Derrière la diversité que peut recouvrir le terme de conservatisme, une diversité que notre Dictionnaire entend d'ailleurs traduire, on voit en effet se dessiner des lignes de force qui sont autant de réponses à des inquiétudes très profondément et largement ressenties. Tant que ces dernières persisteront, c'est-à-dire, tant que le problème de l'insécurité culturelle et identitaire ne sera pas résolu, il y aura une demande de réaffirmation d'un socle conservateur.

Emmanuel Macron a installé pendant la présidentielle l'idée d'un nouveau clivage entre conservateurs et progressistes. Ce clivage vous paraît-il plus pertinent que le clivage gauche/droite?

Rappelons le contexte: Emmanuel Macron fait cette distinction dans le but de créer un vaste parti centriste qui évacuerait sur ses extrêmes droite et gauche des partis ou des groupes stigmatisés par le soi-disant «repli», repli sur une identité fantasmée à droite, repli sur des privilèges dépassés à gauche, tous incapables de déceler dans la marche en avant mondialiste l'unique futur sérieux de l'humanité. Mais cette manœuvre politicienne, dont nul ne niera l'efficacité spectaculaire, n'a que peu de réalité au regard de l'histoire des idées. L'extrême-gauche a en effet toujours communié dans le culte du Progrès, et ce n'est pas sa crispation sur quelques privilèges exorbitants accordés à son ultime potentiel électoral, les fonctionnaires et assimilés, qui la métamorphose miraculeusement en force conservatrice.
Le clivage gauche/droite perdure derrière la distinction conservateurs/progressistes. La gauche retrouve une part d'elle-même, qui s'était égarée à droite, en un centre libéral et libertaire.
En ce sens, le clivage gauche/droite perdure bien derrière la distinction conservateurs/ progressistes, avec simplement une gauche qui retrouve une part d'elle-même qui s'était égarée à droite, c'est-à-dire un centre libéral et libertaire. Ce dernier, qui avait été décalé à droite par l'apparition de mouvements collectivistes à gauche, s'était imposé dans une alliance contre-nature avec la droite conservatrice dans des «rassemblements» supposés permettre une bipolarisation, mais qui ont en fait conduit à un terrible appauvrissement idéologique. Il retourne maintenant à sa vraie famille. D'où l'urgence, par contrecoup, d'une redéfinition du conservatisme.

Y a-t-il une unité de la doctrine conservatrice? ou bien le conservatisme est-il plutôt un tempérament qu'une doctrine?

Parler de doctrine est toujours délicat: on attend un corpus intangible bannissant toute voix dissidente. Or, la diversité de notre Dictionnaire le montre, dans ses collaborateurs comme dans ses entrées, on peut être un conservateur plus ou moins traditionnaliste ou plus ou moins libéral. Pour autant, cette diversité n'est pas un éclatement, car sur bien des points tous se retrouvent spontanément. Ce qui renvoie à la seconde partie de votre question: que serait une doctrine sans un tempérament? Les choix politiques relèvent-ils de la raison pure, ou n'y aurait-il pas toujours une part instinctive, et existentielle? Notre hypothèse est que le conservatisme est avant tout une doctrine du réalisme politique, prenant en compte le monde et l'homme tels qu'ils sont, avec leurs qualités et leurs faiblesses, une doctrine qui écarte toute reconstruction d'un monde et d'un homme idéaux sur la base de théories supposant de faire au préalable table rase de cette réalité. C'est cette unité, autant de tempérament que de doctrine, qui fournit aux conservateurs la cohérence de leurs réflexes et de leurs réponses.

Vous consacrez un article au «conservatisme de gauche». A-t-il toujours existé ou bien est-il une réaction à la modernité technicienne ?

La pensée de gauche, volontiers démiurgique, a toujours souhaité non pas faire évoluer mais transformer l'homme ou la société, pour qu'ils ressemblent enfin à des idéaux parfaits. C'est dire que le conservatisme de gauche - hormis le sens péjoratif macronien déjà évoqué - semble absent de l'histoire des idées. Par contre, on peut effectivement constater qu'autour des interrogations actuelles sur la croissance, sur le machinisme hier, sur le transhumanisme demain, et, de tout temps, sur les débordements du capitalisme, bref, autour de certaines inquiétudes face au Progrès, certains intellectuels de gauche se posent les mêmes questions que ceux de la droite conservatrice.
Autour de certaines inquiétudes face au Progrès, certains intellectuels de gauche se posent les mêmes questions que ceux de la droite conservatrice.
Cela ne veut pas dire qu'ils aboutissent aux mêmes conclusions, mais ce débat ne peut qu'être fécond. La problématique de l'écologie et de l'environnement est ici un exemple significatif. Mais on remarquera qu'il s'agit plus d'un ralliement de certains intellectuels de gauche au réalisme conservateur que l'inverse. Seule en effet une droite libérale/libertaire, aux antipodes des valeurs conservatrices, entend permettre aux hommes de jouir sans entraves. La droite conservatrice, elle, a toujours plaidé pour l'existence des limites.

Quel rôle a joué la Réforme dans la naissance de mouvements conservateurs?

Autant le rôle direct de la Réforme en la matière semble avoir été à peu près nul, autant son rôle indirect paraît immense. Sur un plan direct, la Réforme, qui elle-même se veut d'ailleurs un retour aux origines, ne suscite aucun conservatisme spécifique, ni dans la société, nous sommes en pleine Renaissance, ni dans l'Église, qui, loin de se crisper sur des positions acquises, va lancer la Contre-Réforme, un mouvement presque aussi novateur que celui auquel il répond. En revanche, sur un plan indirect, les conséquences de la Réforme sur l'émergence d'un sentiment conservateur s'avèrent considérables. Notamment dans la mesure où cette rupture démontre que les choses apparemment les mieux acquises, sont en réalité fragiles et menacées, et qu'il importe donc de réfléchir et de pourvoir à leur conservation. À ce propos, la manière dont Bossuet, à la fin du XVIIe siècle, va tenter de recoller les morceaux, en discutant avec les protestants puis avec Leibnitz, paraît marquée par ce souci proprement conservateur. À l'inverse, au début de la Révolution française, certains acteurs de premier plan, comme Brissot, affirment qu'il existe une liaison nécessaire avec la Réforme, et que ceux qui ont fait la «révolution religieuse» ne sauraient être hostiles à la «révolution politique». Un thème que reprendront en sens inverse les grands penseurs conservateurs français du XIXe et du premier XXe siècle, estimant que les principes mêmes du protestantisme et du calvinisme, s'ils coïncident à beaucoup d'égards avec ceux du capitalisme libéral, se situent aux antipodes des valeurs conservatrices.

La France a-t-elle une tradition conservatrice marquée? Quel rôle a joué la Révolution française dans l'émergence de la pensée conservatrice ?

La « table rase » que la Révolution entend réaliser, notamment à partir de l'avènement de la République, va faire émerger une pensée qui jusqu'alors était demeurée embryonnaire.
En ce qui concerne le conservatisme, la tradition française paraît complexe, précisément en raison du poids de la Révolution. S'il existe bien des «proto conservatismes» avant celle-ci, c'est incontestablement la rupture radicale qu'elle représente, qui va entraîner l'émergence d'un courant conservateur. On l'a déjà noté, c'est lorsque l'on s'aperçoit que certaines choses, certaines valeurs, certaines habitudes, certaines coutumes essentielles sont menacées, que l'on prend conscience de leur fragilité, et donc de la nécessité de les protéger. La «table rase» que la Révolution entend réaliser, notamment à partir de l'avènement de la République, et la violence extrême avec laquelle elle y procède, vont faire émerger par contrecoup une pensée qui jusqu'alors était demeurée embryonnaire. Et qui s'appuie, dès 1790, sur le génial essai de l'anglais Edmund Burke, les Réflexions sur la révolution de France - qui demeure jusqu'à nos jours l'un des catéchismes du conservatisme. En ce sens, de même qu'elle a fondé la France moderne, la Révolution a fondé par contrecoup la pensée conservatrice.

Le conservatisme est une valeur assumée dans le monde anglo-saxon, pourquoi est-il autant diabolisé en France?

C'est précisément en raison de sa naissance, qui contrairement à ce qui se passe en Angleterre, aux États-Unis ou en Allemagne, va s'effectuer en réaction à l'événement fondateur qu'est la Révolution française. Ce qui, comme on finira par s'en apercevoir à la fin du XIXe siècle, place le conservatisme en porte-à-faux avec les principales orientations découlant de cette crise majeure, que ce soit sur un plan institutionnel, politique, culturel ou religieux.
À partir des années 1890, tout conservateur est réputé ennemi de la Révolution, donc antirépublicain, antidémocrate, réactionnaire, bref, intouchable et infréquentable.
En fait, sous la Seconde république puis au début de la Troisième, certains républicains osent se déclarer conservateurs ; mais ce n'est plus le cas à partir des années 1890, dans le cadre d'une radicalisation, d'une «gauchisation» de la république et d'une explosion de l'anticléricalisme: à partir de là, tout conservateur est réputé ennemi de la Révolution, donc antirépublicain, antidémocrate, réactionnaire, bref, intouchable et infréquentable. À la Chambre, les députés élus sous l'étiquette conservatrice vont jusqu'à changer de nom, pour se faire appeler «progressistes»! Enfin, au XXe siècle, le mot conservateur, exclu du jeu politique, est souvent associé à une tare morale, synonyme d'immobilisme, d'inaction, de repli sur soi, etc.

Qui sont les grands penseurs du conservatisme français?

Question redoutable, car à part Chateaubriand il y a au fond assez peu de penseurs majeurs qui, en France, se soient réclamés expressément du conservatisme. Ceux qui en relèvent d'une manière ou d'une autre, soit écrivaient avant l'invention du terme ( Montaigne, Montesquieu, peut-être Voltaire ), soit n'ont pas entendu s'en prévaloir (Balzac, Taine ou Flaubert), soit sont même allés jusqu'à le récuser, à l'instar de Charles Maurras, de Thierry Maulnier… ou du général De Gaulle.

François Fillon a été défini comme étant libéral-conservateur pendant la campagne présidentielle, ces deux doctrines sont-elles complémentaires? Ou peut-on penser, comme Jean-Claude Michéa, que conservatisme et libéralisme sont incompatibles?

Derrière la question s'en pose une autre: quel libéralisme? La question du libéralisme tourne en fait - et un auteur comme Benjamin Constant l'a bien montré - autour de la place accordée à l'individu. Il y a un libéralisme qui demande que l'individu puisse devenir ce qu'il est, et, pour cela, qu'il ne soit pas ligoté par un monde figé de castes et de codes dont il ne puisse s'affranchir. Qui irait à l'encontre de cette liberté? Pour autant, une société a besoin de structures, famille, commune, région ou nation pour assurer sa survie, des structures dont l'individu qui s'en voudrait totalement émancipé ne doit jamais perdre de vue que, sans elles, il n'aurait aucune chance de survivre. Un libéralisme équilibré, respectant à la fois les légitimes aspirations des personnes et la nécessaire défense des structures sociales, peut parfaitement être conservateur. Par contre, un libéralisme qui impose les désirs d'un homme à toute une société, qui fait éclater pour satisfaire les bien piètres désirs de quelques-uns les cadres pérennes qui protégeaient les autres, ce libéralisme de la jouissance narcissique où tout se réduit aux quelques années d'une vie humaine, est radicalement incompatible avec tout conservatisme.

 

 

III / ÊTRE TAXÉ DE CONSERVATEUR ? UN JOUR, CE SERA UNE FIERTÉ

 (Roger Scruton)

Présenté par Alexandre Devecchio 
Publié le 18/05/2018

Que veut dire être conservateur aujourd'hui ? Peut-on être à la fois libéral et conservateur ? A l'occasion de la parution de son nouveau livre, le grand philosophe britannique répond à ces questions pour Le Figaro Magazine et défend une tradition intellectuelle en plein renouveau, bien que toujours mal comprise et caricaturée.

LE FIGARO - Dans votre dernier livre Conservatisme, vous remontez aux sources de celui-ci. L'émergence du conservatisme va de pair avec celle des Lumières. Pourquoi?

Roger Scruton - Les Lumières ont privé les sociétés européennes de leurs certitudes religieuses, et leur ont insufflé le goût de la liberté. L'idée du contrat social a bouleversé les préjugés sur lesquels était fondée la légitimité de l'ordre politique: la vie sociale n'était plus un héritage du passé mais un choix du présent, et un choix peut à tout instant être annulé ou remplacé.
C'est à ce moment qu'est né le désir de conserver les coutumes, les structures et les traditions jugées nécessaires à la conduite pacifique et civilisée du peuple. La liberté n'est accessible qu'aux membres d'une société où l'ordre est respecté. C'est pourquoi la soumission à un ordre traditionnel est le principe générateur des constitutions: c'est du moins l'avis de Joseph de Maistre, qui d'ailleurs était plutôt réactionnaire que conservateur.

Le conservatisme est-il hostile au progrès?

Le progrès est une notion ambiguë: l'arc et les flèches sont un progrès comme la bombe atomique en est un autre. Le conservatisme ne pense pas en termes de progrès, mais est conscient qu'il est toujours plus simple de détruire que de créer. Il prétend qu'une tradition n'est pas nécessairement mauvaise parce qu'ancienne et héritée, et qu'il vaut parfois mieux la maintenir en l'adaptant que systématiquement la détruire au nom du progrès. Le progrès a par exemple inventé la guillotine: tout un symbole! Elle est l'instrument qui nous débarrasse des têtes gênantes, mais aussi avec elles de toute la sagesse et du savoir qu'elles contiennent.

Où le conservatisme est-il né? Existe-t-il un conservatisme typiquement britannique?

Le conservatisme est né dans le cœur humain ; il puise sa source dans la pensée d'Aristote et de Cicéron, autant que dans les œuvres de Montaigne et de Montesquieu. Mais comme véritable mouvement politique, je suppose qu'il commence par la Révolution française et le grand essai d'Edmund Burke: Reflections on the Revolution in France. Evidemment, ceux qui ont été influencés par Burke ont créé un conservatisme typiquement britannique, héritier des traditions anglo-saxonnes, et tout particulièrement de celle du «droit commun» (common law), c'est-à-dire d'un droit fondé sur une tradition sociale et non sur la puissance de l'Etat. Cette tradition permet d'ailleurs de comprendre l'opposition des Britanniques à l'Union européenne dans sa forme actuelle, et qui s'est exprimée à travers le vote du Brexit.

                « Si se faire taxer de conservateur, de réac ou même d'homme de droite est
                insultant, j'attends avec impatience le jour où l'on pourra en être fier»
                Roger Scruton

En France, le terme «conservateur» est péjoratif…

C'est regrettable que ce mot soit affublé d'une telle connotation! Mais fort heureusement, la vérité ne suit pas la mode, et il faut toujours se rappeler l'histoire des termes péjoratifs: le sens de certains d'entre eux a évolué au cours de l'Histoire. Ainsi les mots «patriote» ou «citoyen» ont d'abord été employés dans un sens négatif ,il suffit par exemple de relire L'Education sentimentale pour s'en souvenir. Lorsque j'étais petit, j'avais des cheveux roux et mes camarades de classe me surnommaient « Ginger Knob », j'étais d'ailleurs marginalisé comme si j'avais la peste. Et puis j'ai lu le magnifique roman de Jules Renard, Poil de carotte, et mes cheveux sont devenus une source de fierté! Alors, si se faire taxer de conservateur, de réac ou même d'homme de droite est insultant, j'attends avec impatience le jour où l'on pourra en être fier, comme le sont aujourd'hui les libéraux après avoir si longtemps été traînés dans la boue.

Existe-t-il une tradition conservatrice française?

Il y a bien sûr une vraie tradition conservatrice française: elle relie entre eux Chateaubriand, Renan, Tocqueville, et depuis eux, encore Maritain, Thibon, Giono, Weil, Poulenc, Valéry ou de Gaulle. Il y a finalement autant de penseurs français conservateurs qu'il y a de figures au panthéon de la gauche: les nôtres sont seulement moins à la mode, c'est tout. La France est un pays de tradition conservatrice, et elle l'est grâce à son héritage catholique.

Au-delà du cas français, pourquoi le conservatisme est-il tant attaqué, et si mal compris?

Je crois qu'au travers du conservatisme, on se révolte en fait contre l'autorité et la contrainte, de la même façon qu'on s'en prend à ses parents, à ses professeurs d'école, aux prêtres ou aux policiers. Ces attaques témoignent chez l'homme d'un instinct de répudiation, d'une fuite devant le devoir. Le conservatisme a le malheur de rappeler les êtres humains à leur devoir de protéger ce qu'ils ont reçu, au risque de le perdre. Le socialisme ou le libéralisme sont bien plus généreux: l'un redistribue l'argent des riches, quand le second offre aux hommes la liberté de faire ce qu'ils veulent ; le conservatisme, lui, oblige et contraint, de même d'ailleurs que la noblesse.

Vous écrivez que « dans une société qui idolâtre l'inclusion, la seule phobie permise est celle dont les conservateurs sont la cible».

                                                        « Il me semble que les choses sont en train de changer.»
                                                        Roger Scruton

Il me semble que les choses sont en train de changer. J'ai été très attaqué au début de ma carrière, quand j'ai explicitement soutenu dans mes travaux une philosophie conservatrice. C'était à cette période - les années qui ont immédiatement suivi 1968 - un crime intellectuel que de défendre la civilisation européenne ou de satiriser les préjugés socialistes et égalitaires de l'époque. Mais le fait qu'on m'accorde un si long entretien dans Le Figaro Magazine est signe que les conservateurs ont enfin reçu la permission de sortir, de temps en temps, de leur cachette et de goûter la vie des gens normaux.
Bien sûr, nous devons prendre des précautions, et ne pas trop déranger la paix sociale. A condition que nous évitions les universités et que nous restions relativement discrets dans les médias, on nous laisse tranquilles. La phobie du conservatisme est d'abord une lubie médiatique, mais la plupart de nos concitoyens en sont heureusement tenus à l'abri, et il leur arrive même de voter, chez nous, pour un parti nommé «conservateur»…

Les partis dits « conservateurs» sont souvent libéraux sur le plan économique. Peut-on réellement défendre le marché et le libre-échange comme principal fondement de la société, et en même temps se dire conservateur?

Dès le début du mouvement conservateur, un conflit a éclaté entre le libre marché et le conservatisme. Il importe que dans chaque société, des biens échappent à une logique mercantile parce qu'ils sont tenus pour sacrés: on ne peut pas vendre, par exemple, l'amour, le corps humain, ou encore certains éléments patrimoniaux comme une ville historique ou un beau paysage.

Margaret Thatcher, lorsqu'elle liquidait l'industrie britannique, était-elle conservatrice?

Je ne crois pas que Margaret Thatcher ait liquidé l'industrie britannique: elle l'a libérée de l'emprise des syndicats, pour la rendre de nouveau compétitive au niveau mondial. Néanmoins, il est vrai que rechercher la compétition à tout prix sans se soucier des demandes sociales des individus peut menacer durablement la paix sociale: il ne me semble pas juste d'améliorer la compétitivité d'une entreprise et de licencier tous ses ouvriers pour recruter une main-d'œuvre immigrée bon marché.

                                             « Il en va finalement du libre marché comme du désir sexuel :
                                             il me semble indispensable, mais à condition d'être en
                                             permanence contrôlé, et parfois même réfréné»
                                             Roger Scruton

C'est sans doute pour échapper à cet engrenage que les Britanniques ont majoritairement voté le Brexit: ils ont refusé la liberté de circulation absolue des capitaux et des marchandises, érigée par l'Union européenne au rang de religion dont le libre-échangisme est le credo.
A ce modèle de société liquide, le conservateur oppose la permanence de l'enracinement historique, celui qui nous relie à notre histoire, y compris personnelle puisque l'enracinement nous ramène à notre enfance. Il en va finalement du libre marché comme du désir sexuel: il me semble indispensable, mais à condition d'être en permanence contrôlé, et parfois même réfréné.
On voit ici poindre un certain paradoxe. La liberté individuelle exige que l'individu soit libre de circuler et d'échanger ; mais l'individu n'existe pas indépendamment d'un corps social, et les libertés économiques, exaltées comme une nouvelle forme de religion, menacent de plus en plus les liens sociaux et par là l'existence de l'individu. Après tout, c'est encorel'histoire du péché originel: c'est parce qu'il a obtenu la liberté de se déterminer lui-même et de faire des choix que l'homme a connu la chute.

Après le Brexit, y a-t-il eu une évolution de la doctrine du Parti conservateur en Grande-Bretagne?

Après le Brexit, il y a eu certainement une évolution de la doctrine du Parti conservateur, qui est de nouveau perçu comme le parti de la nation et le défenseur de la classe ouvrière, comme le souhaitait il y a cent cinquante ans son fondateur, Disraeli. Les Tories sont conscients de l'urgence de refonder l'idée d'appartenance nationale et l'attachement au royaume et à la Couronne, car nous sommes quatre nations rassemblées en une par la monarchie et par la langue que nous avons en commun.
Nous devons mettre en avant nos atouts pour reconquérir notre place dans le monde et, en particulier, développer nos relations avec les pays anglophones, à commencer par les Etats-Unis, le Canada, l'Australie, les Indes ou les pays africains du Commonwealth. Enfin, il faut que le gouvernement se préoccupe de l'immigration, à présent que nous avons repris pleinement possession de nos frontières.

En France, avant l'élection présidentielle, le conservatisme a connu une vraie renaissance. Comment expliquez-vous ce regain d'intérêt, mais aussi cet échec?

Tout en politique est temporaire, hormis la sensibilité profonde d'un peuple. Il me semble que les Français sont aussi mécontents de leur classe politique que les Anglais de la leur. Ils sentent la France, pour laquelle tous (à l'exception de certains intellectuels de gauche) ont un profond dévouement, menacée par l'immigration, par le terrorisme et par les syndicats qui prennent le pays en otage, et ils ne savent pas vers qui se tourner pour obtenir un sauvetage. Alors le vote devient essentiellement expérimental et balance sans cesse entre un vote de contestation ou un vote d'espoir.

                              « Il est maintenant devenu presque impossible de discuter paisiblement
                              et en toute sincérité de la question de l'immigration»
                              Roger Scruton

Vous écrivez que «la culture occidentale est menacée par deux ennemis: le politiquement correct et l'islamisme»…

Le « politiquement correct » est une sorte de censure qui impose l'uniformité des opinions et des comportements, autour des thèmes et des vérités idéologiques établies par la gauche ; et en cela il interdit aux conservateurs de prendre part au débat public. Il est maintenant devenu presque impossible de discuter paisiblement et en toute sincérité de la question de l'immigration, sans courir le risque de passer pour un raciste.
Le mot s'est d'ailleurs vidé de tout contenu précis, mais on ne cesse de l'employer à tout bout de champ. L'islamisme nous menace d'une autre manière évidemment, mais il prospère aussi sur le politiquement correct qu'il utilise comme arme pour nous faire taire. La critique de l'islamisme nous expose à des poursuites pour islamophobie, et certains écrivains ou journalistes français ont même dû subir des menaces. C'est tout juste si l'on peut discuter des liens qu'entretiennent entre eux l'islam et l'islamisme sans être condamné au silence.

Face au choc des civilisations qu'annonçait Huntington, le conservatisme est-il une philosophie d'avenir?

Je ne suis pas convaincu par la thèse de Huntington. Le choc des civilisations ne peut exister que s'il y a au moins deux civilisations en conflit. Mais les islamistes ne sont pas une civilisation ; ils incarnent au contraire la destruction d'une civilisation, l'oubli de l'héritage islamique et l'impossibilité de toute alternative. Nous devons, face à eux, défendre notre civilisation et surtout notre héritage: le gouvernement laïc et la liberté individuelle, pour commencer.
Etre conservateur, c'est d'abord accepter un héritage et considérer comme un devoir urgent de le transmettre. Ce n'est là ni du chauvinisme ni de la xénophobie, c'est même tout le contraire! Ce qui me frappe chez les islamistes, c'est bien souvent leur manque total d'intérêt pour la culture islamique. Les écrits de Hafez, Rumi, Khayyam, la philosophie d'al-Ghazali, d'Averroès et d'Avicenne, Les Epîtres de l'Ikhwan al-Safa, et une centaine d'autres sources de sagesse et de raffinement semblent ne les avoir marqués en rien, justement parce qu'il leur manque la vertu conservatrice, le désir de chercher ce qui leur appartient et de l'aimer, comme me tient à cœur la culture anglaise et ce que j'ai pu apprendre de la culture française.
Selon moi, le conservateur est d'abord celui qui vit résolument dans son époque, tout en sachant prendre du recul - à la manière d'un anthropologue qui voit les choses de l'extérieur. Il a de l'affection pour le passé, mais aussi de la tendresse pour le présent.


Date de création : 03/06/2018 @ 19:07
Dernière modification : 03/06/2018 @ 23:04
Catégorie : Philosophie de l'attachement
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